Margaret WEIS Tracy HICKMAN Les Portes de la Mort Tome 5 La Main du Chaos (The Hand of Chaos, 1993) [Rev 3 – 14/09/2011] Traduction de Simone Hilling PROLOGUE J’écris dans une prison des Sartans, en attendant ma liberté. Ce sera long, car le niveau de la mer qui me libérera monte très lentement. Sans aucun doute, le flot est contrôlé par les menschs, qui ne veulent pas anéantir les Sartans, mais seulement les dépouiller de leur magie[01]. L’eau de la mer de Chelestra est aussi respirable que l’air, mais un raz de marée déferlant sur le pays causerait des dégâts considérables. Les menschs ont vraiment l’esprit pratique d’avoir pensé à ça. Mais je me demande comment ils sont parvenus à obtenir la coopération des serpents-dragons. Les reptiles [02] de Chelestra… J’ai connu le mal avant de les connaitre – je suis né et j’ai vécu dans le Labyrinthe. Mais je n’ai jamais connu un mal comparable. Ce sont ces créatures qui m’ont amené à croire en une puissance supérieure – une puissance sur laquelle nous n’avons aucun contrôle, une puissance intrinsèquement mauvaise. Alfred, mon vieil ennemi, serait horrifié de lire ces mots. Je l’entends d’ici bredouiller ses protestations. — Non, non ! Il y a une puissance homologue du Bien. Nous l’avons vue, toi et moi. L’as-tu vue, Alfred ? Et si oui, où ? Les tiens eux-mêmes t’ont condamné comme hérétique et t’ont envoyé dans le Labyrinthe, ou du moins t’en ont menacé. Et Samah ne me semble pas homme à menacer à la légère. Que penses-tu maintenant de ton pouvoir de faire le bien, Alfred ?… maintenant que tu luttes pour ta vie dans le Labyrinthe. Je vais te dire ce que j’en pense, moi. Je pense qu’elle est comme toi – faible et maladroite. Tout en reconnaissant que tu nous as sauvés dans notre combat contre les reptiles – si c’est bien toi qui t’es transformé en le serpent-mage, comme le prétend Grundle. Mais quand il s’est agi de combattre Samah (et je crois que tu aurais pu vaincre cette canaille) tu n’as « pas pu te rappeler le sortilège ». Docilement, vous vous êtes laissé conduire, toi et la femme que tu aimes, en un lieu où, si tu es encore vivant, tu regrettes sans doute d’être jamais venu. L’eau commence à s’infiltrer sous la porte. Le chien ne sait que penser. Il aboie, comme pour la faire fuir. Je sais ce qu’il ressent. J’ai du mal à rester calme, à attendre tranquillement que l’eau vienne lécher mes bottes, à attendre ce terrible sentiment de panique qui me saisit quand je sens ma magie commencer à se dissoudre au contact de l’eau. L’eau de mer est mon salut. Je ne dois pas l’oublier. Déjà, les runes des Sartans qui me retiennent prisonnier dans cette chambre commencent à perdre leur pouvoir. Leur rougeur s’estompe et s’éteindra bientôt. Et je serai libre. Libre d’aller où ? Libre de faire quoi ? Je dois retourner dans le Nexus, prévenir mon Seigneur du danger des reptiles. Xar ne me croira pas ; il ne voudra pas me croire. Il s’est toujours considéré comme la plus grande puissance de l’univers. Et il avait toutes les raisons de le penser. La sombre et terrible puissance du Labyrinthe n’était pas parvenue à l’écraser. Et aujourd’hui encore, il la défie tous les jours en y retournant pour sauver les nôtres de cette terrible prison. Mais devant la puissance magique des reptiles maléfiques – et je commence à penser qu’ils sont l’incarnation du Mal – Xar lui-même tombera. Cette puissance redoutable et chaotique n’est pas seulement forte, elle est aussi rusée et tortueuse. Elle nous impose sa volonté en nous disant ce que nous désirons entendre, en nous flattant, en nous cajolant, en nous servant. Peu lui importent les bassesses, elle n’a ni honneur ni dignité. Et ses mensonges sont puissants car ce sont les mensonges que nous nous faisons à nous-mêmes. Si cette puissance maléfique entre dans les Portes de la Mort et qu’on ne fasse rien pour l’arrêter, je vois venir le temps où tout l’univers ne sera plus qu’une prison de souffrance et de désespoir. Les quatre mondes – Arianus, Pryan, Abarrach et Chelestra – seront anéantis. Le Labyrinthe ne sera pas détruit, comme nous l’espérions. Mon peuple émergera d’une prison pour se retrouver dans une autre. Je dois convaincre mon Seigneur ! Mais comment, alors que je ne parviens pas toujours à me convaincre moi-même ?… L’eau m’arrive à la cheville. Le chien a cessé d’aboyer. Il me regarde avec reproche, comme pour me demander pourquoi nous ne quittons pas cet endroit inconfortable. De ma fenêtre, je ne vois aucun Sartan dans la rue, maintenant transformée en torrent. J’entends, au loin, la corne de brume – les menschs, sans doute, qui avancent vers le Calice, ce nom que les Sartans ont donné à leur refuge. Très bien, cela signifie qu’il y aura des vaisseaux dans les parages – des submersibles des menschs. Le mien, le submersible que j’ai dérobé aux nains, et magiquement modifié pour me faire franchir les Portes de la Mort, est amarré à Draknor, l’ile des reptiles. Je n’ai guère envie d’y retourner, mais je n’ai pas le choix. Renforcé par les runes, ce vaisseau est le seul capable de me faire franchir les Portes de la Mort. Je n’ai qu’à baisser les yeux sur mes jambes, maintenant couvertes d’eau, pour voir s’estomper les sigles bleus tatoués sur ma peau. Il faudra bien longtemps avant que je puisse utiliser ma magie pour modifier un autre vaisseau. Et le temps presse. Le temps presse pour mon peuple. Avec un peu de chance, je pourrai aborder subrepticement à Draknor, me glisser dans mon vaisseau et appareiller. Les reptiles doivent tous participer à l’assaut contre le Calice ; pourtant, je trouve bizarre et un peu inquiétant de ne voir aucune trace de leur présence. Mais, comme je l’ai dit, ils sont rusés et tortueux, alors, qui sait ce qu’ils manigancent ? CHAPITRE 1 SURUNAN, CHELESTRA L’eau clapotait dans les rues de Surunan, la cité construite par les Sartans. Elle montait lentement, entrait par les portes et les fenêtres, débordait par-dessus les toits. À l’instant où l’eau toucha la base des runes de la fenêtre, leur lueur commença à s’estomper, et Haplo se leva. L’eau lui arrivait aux genoux. — C’est le moment, mon vieux, dit-il au chien. On s’en va. Haplo fourra son journal dans sa chemise, qu’il rentra dans son pantalon, et resserra sa ceinture. Ce faisant, il constata que les runes tatouées sur son corps étaient presque effacées. L’eau de mer, qui était une bénédiction en lui permettant de s’enfuir, était aussi une malédiction. Ses pouvoirs magiques avaient disparu, il était aussi impuissant qu’un nouveau-né, sans les bras protecteurs d’une mère pour le bercer. Haplo ouvrit la fenêtre et s’immobilisa. Le chien regarda son maître, interrogateur. C’était tentant de rester en sécurité dans cette prison. Dehors, quelque part au-delà de ces murs protecteurs, les reptiles attendaient. Ils le détruiraient ; ils devaient le détruire ; car il savait la vérité. Il savait ce qu’ils étaient – l’incarnation du chaos. Cette vérité qu’il connaissait était la raison même pour laquelle il devait partir. Il fallait prévenir son Seigneur. Un ennemi plus puissant qu’aucun de ceux qu’ils avaient affrontés – plus cruel et rusé que les dragons du Labyrinthe, plus fort que les Sartans – s’apprêtait à les détruire. — Allons-y, dit-il au chien. Haplo trouva un bout de planche et s’en servit pour flotter. Le Calice était la seule masse terrestre stable de Chelestra, le monde de l’eau. Les reptiles avaient enfoncé ses barrières, et maintenant, le Calice était inondé. Il battait l’eau de ses pieds, regardant autour de lui pour trouver des repères, et vit avec soulagement le toit du Palais du Conseil. Érigé sur une colline, il serait le dernier inondé. Et c’est là que les Sartans s’étaient réfugiés, sans aucun doute. Il étrécit les yeux dans le soleil se réverbérant sur l’eau, crut détecter des formes sur le toit. Ils tenteraient de rester secs le plus longtemps possible, à l’abri de l’eau destructrice de la magie. — Ne luttez pas, leur conseilla-t-il, bien qu’ils fussent trop loin pour l’entendre. Ça ne fait qu’empirer les choses, à la fin. Au moins, il savait maintenant où il était. Il nagea vers le sommet des murailles qu’il voyait pointer hors de l’eau. Ces murailles séparaient les quartiers des Sartans de ceux où avaient autrefois vécu les menschs. Et au-delà, il y avait le rivage du Calice, les équipes de débarquement des menschs, et un vaisseau pour l’emporter à Draknor. Sur cette lune de mer suppliciée était amarré son submersible, renforcé par la magie des runes pour lui faire franchir les Portes de la Mort. Son seul espoir d’évasion. Mais aussi, sur Draknor, les reptiles… — Dans ce cas, dit-il au chien qui nageait vaillamment près de lui, le voyage sera très court. Ses plans étaient vagues ; il ne pouvait pas les échafauder avant de savoir où étaient les reptiles… et comment les éviter. Accroché à sa planche, il continua à battre l’eau de ses pieds. Il lui vint soudain à l’idée que cette planche était un mauvais signe. Elle venait d’un submersible, et avait été cassée aux deux bouts. Les reptiles s’étaient-ils lassés de cette prise pacifique de Surunan, et, se retournant contre les menschs, les avaient-ils massacrés ? — Dans ce cas, marmonna Haplo, c’est ma faute. Il nagea plus vite, voulant désespérément savoir ce qui se passait. Mais il se fatigua bientôt, les muscles épuisés et raidis. Il nageait à contre-courant, contre le flot qui entrait dans la ville. Dépouillé de sa magie, il était sans force ; il le savait par expérience. Le flot l’amena contre les murailles. Tendant le bras, il opéra un rétablissement et se retrouva sur le mur, non seulement pour se reposer mais pour s’orienter. Le chien essaya de s’arrêter, mais le courant l’entraina. Haplo, se penchant en équilibre précaire, le prit par la peau du cou et le hissa près de lui. De ce perchoir, il avait un point de vue excellent sur le port de Surunan et sur le rivage. Il hocha sombrement la tête. La flotte des menschs était amarrée dans le port, plus ou moins en ordre. Les traque-soleil se balançaient paresseusement à la surface. De nombreuses petites embarcations faisaient l’aller retour entre submersibles et rivage, sans doute pour transporter les nains qui ne nageaient pas. Les humains et les Elfes – beaucoup plus à leur aise dans l’eau – dirigeaient les mouvements de plusieurs énormes baleines qui poussaient dans le port des radeaux lourdement chargés. Regardant ces radeaux, Haplo baissa les yeux sur sa planche. Voilà pourquoi ils avaient démoli les submersibles. Les menschs investissaient la ville. — Mais… où sont les reptiles ? demanda-t-il au chien, qui haletait à ses pieds. Aucune tête de reptile ne pointait hors de l’eau. Ils étaient peut-être tous sous la surface, en train de percer dans les fondations du Calice les trous par lesquels s’engouffrait l’eau de mer. Il faut que j’en aie le cœur net, se dit-il, frustré. Si les reptiles savaient qu’il était libre et projetait de libérer Chelestra, ils tenteraient tout pour l’arrêter. Il considéra les termes de l’alternative. Prendre le temps de parler aux menschs, c’était se retarder, risquer de leur révéler sa présence. Ils l’accueilleraient avec joie, voudraient le garder avec eux. Il n’avait pas le temps de s’amuser avec les menschs. Mais ne pas prendre le temps de découvrir ce qui se passait c’était peut-être risquer un plus long retard – un retard mortel. Il attendit encore quelques instants – guettant un signe des reptiles. Rien. Il ne pouvait pas rester éternellement sur ce maudit mur. Décidant de s’en remettre à la chance, Haplo plongea. Le chien, dans un grand « plouf », le suivit. Haplo entra dans le port à la nage. Les menschs le connaissaient bien, et il voulait les éviter le plus possible. Toujours accroché à sa planche, il jeta un coup d’œil dans les bateaux des nains. Il voulait emmener Grundle, s’il arrivait à la trouver. Elle avait plus de bon sens que la plupart des menschs, et même si elle se répandait en effusions, il pensait pouvoir y échapper sans trop de peine. Mais il ne la trouva pas. Et toujours pas trace des reptiles. En revanche, il remarqua un petit submersible – utilisé pour repêcher les nains tombés à l’eau – amarré à un poteau. Il s’en approcha subrepticement, l’examina attentivement. Personne alentour ; il semblait abandonné. L’occasion était trop belle pour la laisser passer. Il allait le dérober pour se rendre à Draknor. Si les reptiles étaient là-bas… eh bien… il verrait le moment venu… Quelque chose de gros, de vivant, et de lisse se cogna contre lui. Son cœur fit un bond. Il ravala son air, et une goulée d’eau en même temps, s’étrangla et se mit à tousser. S’éloignant de la créature d’un coup de pied, il se prépara à combattre. Une tête luisante, aux petits yeux noirs en boutons de bottine et au museau rieur grand ouvert, surgit près de lui. Deux têtes semblables parurent à sa droite et à sa gauche, quatre autres se mirent à tourner autour de lui, lui donnant de petits coups de nez affectueux. Les dauphins. — Où sont les serpents-dragons ? demanda-t-il en humain. Autrefois, les dauphins refusaient de lui parler. Mais c’était quand ils pensaient – avec juste raison – qu’il était du côté des reptiles. Maintenant, leur attitude à son égard avait changé. Ils se mirent à siffler et à couiner avec excitation, et plusieurs commencèrent à s’éloigner, impatients d’apprendre aux menschs que l’homme à la peau bleue tatouée avait reparu. — Non ! Attendez ! Ne dites à personne que vous m’avez vu, dit-il précipitamment. Que se passe-t-il ? Où sont les serpents-dragons ? Nouveaux jacassements et couinements. En quelques secondes, Haplo apprit ce qu’il désirait savoir, plus des tas de choses qui ne l’intéressaient pas. — Il parait que Samah t’a fait prisonnier… — Les reptiles ont rapporté le corps de la pauvre Alake à… — Parents accablés de chagrin… — Les reptiles ont dit… — … que toi et le Sartan… — Oui, que toi et le Sartan vous étiez responsables… — Tu as dupé… — … trahi tes amis… — Lâche… — Personne n’a cru… — Si, ils ont cru… — Non. Enfin, peut-être un moment… — Bref, les reptiles ont utilisé leur magie pour percer des trous dans le Calice… — Des trous gigantesques ! — Les écluses… — Ouvertes d’un seul coup… un mur liquide… — Rien n’a survécu… les Sartans écrasés ! — La cité détruite… — Nous avons averti les menschs de la présence des reptiles et des trous qu’ils perçaient… — Grundle et Devon sont revenus… — Ont raconté la véritable histoire. Tu es un héros… — Non, pas lui. C’est Alfred. — Je disais ça pour être poli… — Les menschs étaient inquiets… — Ils ne veulent pas tuer les Sartans… — Ils ont peur des serpents-dragons. Ils sont partis enquêter en bateau… — Mais les reptiles ne sont nulle part… — Les nains ont à peine entrouvert les écluses et… — Assez ! Silence ! hurla Haplo, parvenant enfin à se faire entendre. Que voulez-vous dire par « les reptiles ne sont nulle part » ? Où sont-ils ? Les dauphins se mirent à se chamailler entre eux. Certains disaient que les reptiles étaient retournés à Draknor, mais l’avis le plus répandu était qu’ils étaient passés par les trous et attaquaient les Sartans dans Surunan. — Non, dit Haplo. Je viens de Surunan et tout est tranquille. À ma connaissance, les Sartans sont en sûreté dans leur Chambre du Conseil, essayant de rester au sec. Les dauphins eurent l’air déçus. Ils ne voulaient pas de mal aux Sartans, mais l’histoire était si belle ! Maintenant, ils tombèrent tous d’accord. — Les serpents-dragons doivent être retournés à Draknor. Haplo fut forcé d’en convenir. Les reptiles étaient retournés à Draknor. Mais pourquoi quitter Surunan si brusquement ? Pourquoi laisser passer l’occasion de détruire les Sartans ? Pourquoi abandonner leurs plans pour fomenter le chaos parmi les menschs, les dresser les uns contre les autres ? Ne pouvant répondre à ces questions, Haplo, amer, décida que peu importait. L’important, c’était que les reptiles étaient à Draknor, et son bateau aussi. — Je suppose qu’aucun de vous n’est allé à Draknor pour s’en assurer ? demanda-t-il. À cette idée, les dauphins glapirent d’inquiétude, secouant énergiquement la tête. Maintenant, son problème, c’était de se débarrasser des dauphins. Heureusement, c’était simple. Ils adoraient faire les importants. — J’ai besoin de vous pour porter un message aux chefs des menschs, à remettre personnellement et en privé à chaque membre des familles royales. Compris ? C’est très important. — Nous serons trop heureux… — Tu peux avoir confiance… — Pour dire à toutes les personnes… — Non, pas toutes… — Juste à celles de sang royal… Haplo parvint à les faire taire le temps de leur communiquer son message, qu’il eut soin de faire long et compliqué. Les dauphins écoutèrent avec attention et s’éloignèrent dès qu’il eut fermé la bouche. Quand il fut certain que les dauphins ne le regardaient plus, lui et le chien nagèrent jusqu’au submersible, grimpèrent à bord et appareillèrent. CHAPITRE 2 DRAKNOR, CHELESTRA Haplo n’avait jamais bien maîtrisé le système de navigation des nains, qui, selon Grundle, se basait sur des sons émis par les lunes de mer. D’abord, il s’inquiéta, se demandant s’il parviendrait à retrouver Draknor, mais il découvrit bientôt que c’était facile… trop facile. Les serpents-dragons laissaient dans leur sillage une trainée de mucus puant, un chemin de ténèbres menant tout droit aux eaux noires et troubles entourant la lune de mer suppliciée. Les ténèbres l’avalèrent. Il était entré dans les cavernes de Draknor. Il ne voyait rien, et, craignant de s’échouer, il ralentit le submersible presque à l’arrêter. Ses mains et ses avant-bras étaient secs, avec des runes très pâles, mais quand même visibles. Elles ne lui donneraient que les pouvoirs magiques d’un enfant, mais leur luminescence bleutée était réconfortante. Il voulait éviter de se replonger dans l’eau. La proue du submersible racla le fond. Haplo amorça sa remontée, soupira de soulagement en constatant qu’il ne heurtait rien. Il devait approcher du rivage. Il fallait prendre le risque de faire surface… Les runes de ses mains ! Bleues. Bleu pâle. Haplo mit son vaisseau en panne, considéra ses mains. Bleu pâle, plus pâle que le bleu de ses veines. Et c’était bizarre. Sacrément bizarre ! Pour faibles qu’ils étaient, les sigles auraient dû flamboyer – réaction de son corps au danger des reptiles. Mais ils ne réagissaient pas comme dans le passé, et ses autres instincts non plus. Trop absorbé par le pilotage du submersible, il ne s’en était pas aperçu. Naguère encore, en approchant de l’antre des serpents, il était pratiquement paralysé, physiquement et mentalement, par la peur causée par les monstres. Mais il n’avait pas peur ; du moins, rectifia-t-il intérieurement, il n’avait pas peur pour lui-même. C’était une peur plus profonde, glacée, qui lui nouait les entrailles. — Que se passe-t-il, mon vieux ? demanda-t-il au chien qui geignait, blotti contre sa jambe. Il fit redémarrer son submersible, le guidant vers la surface, partageant son attention entre la surveillance des eaux qui s’éclaircissaient, et les sigles de ses mains. L’apparence des runes ne changea pas. À en juger par les réactions de son propre corps, les reptiles n’étaient plus à Draknor. Mais comme ils n’étaient pas non plus avec les menschs en train de combattre les Sartans, où étaient-ils ? Le submersible fit surface. Haplo scruta rapidement le rivage, sourit de satisfaction à la vue de son vaisseau, indemne. Mais sa peur s’accrut, malgré les sigles de son corps qui ne s’étaient pas modifiés. Le cadavre du serpent-roi, abattu par le mystérieux « serpent-mage » (qui était ou n’était pas Alfred), gisait encore sur la falaise. Aucune trace de reptiles vivants. Haplo échoua le submersible. Avec prudence, méfiance, il ouvrit l’écoutille, monta sur le pont supérieur. Le chien le suivit en grondant. Ses pattes se raidirent, son poil se hérissa. Il braquait les yeux sur la caverne. — Qu’est-ce qu’il y a, mon vieux ? demanda Haplo, tendu. Le chien fut agité d’un violent frisson, et il regarda son maître, comme le suppliant de le laisser attaquer. — Non, chien. Nous regagnons notre vaisseau. Nous partons. Haplo sauta sur la plage, couverte de mucus visqueux, et suivit le rivage vers son vaisseau renforcé de runes. Le chien continua à aboyer et à gronder, le suivant à regret, et seulement après se l’être fait répéter plusieurs fois. Haplo était à portée de son vaisseau quand il saisit un mouvement près de l’entrée de la caverne. Il s’arrêta, aux aguets. Prudent, mais pas spécialement inquiet. Il était assez près de son vaisseau pour y trouver refuge au milieu de ses runes protectrices. Le grondement du chien s’accentua, il découvrit les crocs. Un homme émergea de la caverne. Samah. — Couché, chien. Le chef du Conseil Sartan marchait, baissant la tête, du pas trainant d’un homme profondément absorbé dans ses pensées. Il n’était pas venu par bateau ; il n’y avait aucun autre submersible amarré au rivage. Il était donc venu par magie. Haplo jeta un coup d’œil sur les sigles de ses mains. La couleur des runes s’était un peu avivée, mais elles ne flamboyaient pas pour l’avertir d’une présence ennemie. Haplo en déduisit que la magie de Samah, comme la sienne, devait être très affaiblie. Sans doute par l’eau de mer. Le Sartan attendait, se reposait, rassemblant assez de forces pour le voyage de retour. Il ne représentait aucune menace pour Haplo. Tout comme Haplo ne représentait aucune menace pour lui. Haplo attendit tranquillement. Absorbé dans ses sombres pensées, Samah ne leva pas les yeux et serait passé sans voir le Patryn, mais le chien, incapable de se contenir au souvenir d’injustices passées, émit un bref aboiement – le Sartan était assez près. Samah releva la tête, sursautant à ce bruit, mais pas autrement surpris de voir le chien ou son maître. Il pinça les lèvres. Son regard se porta sur le petit submersible flottant derrière lui. — Tu rentres chez ton Seigneur ? demanda-t-il froidement. Haplo ne vit pas la nécessité de répondre. Samah hocha la tête ; il n’attendait pas de réponse. — Tu seras content d’apprendre que tes acolytes t’ont précédé. Tu seras accueilli en héros, sans aucun doute. — M’ont précédé ?… Haplo fixa le Sartan, puis soudain, il comprit. Comprit ce qui s’était passé, comprit la raison de sa peur en apparence irrationnelle. Maintenant, il savait où étaient les reptiles… et pourquoi. — Imbécile ! jura Haplo. Tu as ouvert les Portes de la Mort ! — Je t’avais prévenu que je le ferais, Patryn, si tes laquais humains nous attaquaient. — Tu as été prévenu, Sartan. La naine t’avait dit que les reptiles désiraient que tu ouvres les Portes de la Mort. Que c’était leur plan depuis le début. Tu n’as donc pas écouté ce que disait Grundle ? — Parce que maintenant, je devrais prendre conseil des menschs ? dit Samah avec dédain. — Ils ont plus de bon sens que toi, apparemment. Tu as ouvert les Portes de la Mort, pour quoi faire ? Pour fuir ? Non, ce n’était pas ton plan. Pour recevoir des secours. Après ce qu’Alfred t’a dit. Tu ne le crois toujours pas. Ton peuple a pratiquement disparu, Samah. Toi et tes compagnons de Chelestra, vous êtes les seuls survivants, si l’on excepte les quelques milliers de cadavres animés d’Abarrach. Tu as ouvert les Portes, mais ce sont les reptiles qui les ont franchies. Maintenant, ils vont répandre le Mal dans les quatre mondes. J’espère qu’ils ont pris le temps de te remercier ! — Le pouvoir des Portes aurait dû arrêter ces créatures ! répondit Samah à voix basse, serrant les poings. Les reptiles n’auraient pas dû pouvoir y entrer ! — Comme les menschs ne peuvent pas entrer sans ton aide ? Tu ne comprends toujours pas, Sartan ? Ces reptiles sont plus puissants que toi, moi ou mon Seigneur, et sans doute plus que nous trois réunis. Ils n’ont pas besoin d’aide ! — Les serpents ont reçu de l’aide ! rétorqua Samah, amer. Des Patryns. Haplo ouvrit la bouche pour répondre, décida que c’était inutile. Branlant du chef, il se dirigea vers son vaisseau. — Viens, chien. L’animal, refusant de bouger, se remit à aboyer. Oreilles dressées, il regarda Haplo. Tu n’avais pas une question à poser, maître ? Une idée le frappa. Il se retourna. — Qu’est devenu Alfred ? — Il a été envoyé dans le Labyrinthe, comme tous ceux qui prêchent l’hérésie et conspirent avec l’ennemi. — Tu sais, n’est-ce pas, qu’il était sans doute la seule personne capable de stopper ce Mal ? Samah parut amusé. — Si Alfred est aussi puissant que tu le prétends, il aurait pu nous empêcher de l’envoyer en prison. Mais il est allé docilement vers son châtiment. — Oui, dit doucement Haplo. Ça ne m’étonne pas. — Puisque tu aimes tant ton ami, Patryn, pourquoi ne retournes-tu pas dans ta prison pour l’en sortir ? — C’est peut-être ce que je ferai. Il regagna son submersible, lâcha les amarres, traina le chien – qui montrait toujours les crocs à Samah – à l’intérieur, referma l’écoutille derrière lui. Samah demeura sur la plage, immobile, ses robes blanches trempées et souillées, l’ourlet couvert du mucus et du sang des reptiles massacrés, les épaules voûtées, le visage gris. Il paraissait épuisé au point de s’effondrer, mais, sans doute conscient qu’on l’observait, il resta debout, bras croisés, menton agressif. Rassuré par l’impuissance de son ennemi, Haplo concentra son attention sur les runes gravées à l’intérieur de son vaisseau. Il prononça un mot, et elles se mirent à luire doucement. Il soupira, soulagé. Il était gardé, protégé. Il se permit de se détendre pour la première fois depuis très, très longtemps. S’assurant que ses mains étaient sèches, il les posa sur la barre, qu’il avait renforcée de runes. La magie de la barre était rudimentaire, il avait tracé les sigles à la hâte. Mais elle suffirait pour lui faire franchir les Portes de la Mort, et cela seul importait. Le submersible s’éloigna du rivage. Haplo jeta un regard en arrière sur le Sartan, qui semblait diminuer à mesure que s’accroissait la distance. — Que vas-tu faire maintenant, Samah ? Franchiras-tu toi-même les Portes de la Mort ? Non, je ne crois pas. Tu as peur, n’est-ce pas, Samah ? Tu sais que tu as commis une erreur terrible. Tu as envoyé la mort par les Portes de la Mort. CHAPITRE 3 LE NEXUS Xar, Seigneur du Nexus, arpentait les rues paisibles de son pays, construit par son ennemi. Le Nexus était un pays merveilleux de prairies et de collines doucement vallonnées, de forêts verdoyantes. Ses édifices avaient des formes douces et arrondies, contrairement à ses habitants, froids et anguleux comme l’acier. La lumière du soleil était adoucie, diffuse, comme filtrée à travers un voile. Il ne faisait jamais tout à fait jour dans le Nexus, jamais tout à fait nuit. Il était difficile de distinguer un objet de son ombre, difficile de savoir où l’un se terminait, où l’autre commençait. Le Nexus était le pays des ombres. Xar était fatigué. Il venait d’émerger du Labyrinthe, victorieux de la magie de ce pays terrible. Cette fois, le Labyrinthe avait lancé sur lui une armée de chaodyns pour le détruire. Semblables à des insectes géants et intelligents, les chaodyns avaient la taille d’un homme, et une dure carapace noire. La seule façon de détruire un chaodyn était de le frapper au cœur et de le tuer sur le coup. Car s’il continue à vivre après une blessure, ne fût-ce que quelques secondes, chaque goutte de son sang donne naissance à un autre lui-même. Xar avait prononcé les runes, fait surgir un mur de flammes entre lui et les rangs avancés des chaodyns, se protégeant ainsi du premier assaut et gagnant du temps pour prolonger le mur. Sous le couvert des flammes, Xar avait sauvé plusieurs des siens, plus morts que vifs. Les chaodyns les retenaient en otages, se servant d’eux comme d’appâts pour attirer le Seigneur du Nexus. Maintenant, ils étaient soignés par d’autres Patryns, qui eux aussi devaient leur vie à Xar. Peuple sombre et austère, rancunier, inflexible, inébranlable, les Patryns étaient peu démonstratifs dans leurs manifestations de gratitude à l’égard de leur Seigneur, qui risquait constamment sa vie pour sauver les leurs. Ils ne parlaient pas de leur reconnaissance et de leur dévouement – ils les manifestaient en action. Ils travaillaient dur et sans jamais se plaindre à toutes les tâches qu’il leur assignait. Et chaque fois qu’il retournait dans le Labyrinthe, une foule se rassemblait devant la Dernière Porte, montant une garde silencieuse jusqu’à son retour. Il y en avait toujours certains, surtout parmi les jeunes, qui tentaient d’y entrer avec lui ; des Patryns qui avaient vécu assez longtemps dans le Nexus pour que les horreurs du Labyrinthe s’estompent un peu de leur mémoire. — J’y retournerai, disait chacun d’eux. Avec toi, Seigneur, j’oserai. Il les laissait faire. Et il n’avait jamais un mot de reproche quand leur courage défaillait à la Porte, quand leur visage pâlissait, que leurs jambes tremblaient et qu’ils s’abattaient sur le sol. Haplo. L’un des plus forts de ces jeunes. Il était allé plus loin que beaucoup. Il était tombé devant la Dernière Porte, épuisé de terreur. Puis il avait rampé à quatre pattes pour se cacher dans l’ombre. — Pardonne-moi, Seigneur ! avait-il crié, comme ils criaient tous. — Il n’y a rien à pardonner, mon enfant, disait Xar, toujours. Il le pensait Lui, mieux que personne, comprenait la peur. Il l’affrontait chaque fois qu’il entrait, et chaque fois elle était pire. Et pourtant, il revenait toujours. Encore et encore. — Les visages, dit-il. Les visages de mon peuple. Les visages de ceux qui m’attendent, qui m’intègrent dans le cercle de leur être. Ces visages me donnent du courage. Mes enfants. Je les ai arrachés à l’horrible matrice qui leur a donné naissance. Je leur ai donné l’air et la lumière. « Et quelle armée ils feront, poursuivit-il. Faible par le nombre, mais forte par la magie, le loyalisme, l’amour. Quelle armée ! répéta-t-il, plus haut, puis il gloussa. Xar parlait souvent tout haut. Il était souvent seul, car les Patryns sont des solitaires. C’est pourquoi il parlait souvent tout haut, mais il ne riait jamais, ne gloussait jamais. Cette fois, il gloussa par ruse. Il continua à parler tout seul comme n’importe quel vieillard qui se tient compagnie aux heures mélancoliques du crépuscule, tout en regardant subrepticement ses mains. Les runes tatouées sur sa peau luisaient d’une luminescence bleue. Xar ne se serait pas étonné de cet avertissement dans le Labyrinthe, sa magie réagissant instinctivement pour l’avertir d’une attaque. Mais il était dans les rues du Nexus, où régnait toujours la sécurité, rues qui étaient un abri, un sanctuaire. Le Seigneur du Nexus vit la lueur bleue, surnaturelle dans la clarté crépusculaire, il sentit les sigles brûler sa peau, la magie brûler son sang. Il continua à marcher avec naturel, à marmonner entre ses dents. L’avertissement des runes se fit plus pressant, leur bleu s’aviva. Il serra les poings sous les larges manches de sa robe noire, fouillant les ombres du regard. Il quitta les rues du Nexus et s’engagea dans un sentier traversant la forêt qui entourait sa demeure. Il regarda ses mains ; les runes luisaient à travers l’étoffe de ses manches. Il n’avait pas laissé le danger derrière lui, il allait à sa rencontre. Xar était plus perplexe que nerveux, plus furieux qu’effrayé. Le Mal du Labyrinthe était-il parvenu à filtrer à travers la Dernière Porte ? Il n’arrivait pas à croire que ce fût possible. La magie des Sartans avait construit ce lieu, construit la Porte, et le Mur qui entourait le monde prison du Labyrinthe. Le Nexus était protégé des autres mondes – les mondes des Sartans et des menschs – par les Portes de la Mort. Tant qu’elles restaient fermées, personne ne pouvait entrer ou sortir qui n’ait pas maîtrisé la puissante magie indispensable pour les franchir. Xar l’avait maîtrisée, mais seulement après avoir étudié pendant des éons les écrits des Sartans. Et il avait transmis ses connaissances à Haplo qui s’était aventuré dans l’univers. — Mais supposons, dit Xar entre ses dents, que les Portes de la Mort soient ouvertes ! J’ai senti un changement en sortant du Labyrinthe – comme un souffle d’air dans une maison longtemps hermétiquement fermée. Je me demande… — Inutile de t’inquiéter, Xar, Seigneur des Patryns, dit une voix sortant de l’ombre. Ton esprit est vif, ta logique infaillible. Tes suppositions sont correctes. Les Portes de la Mort ont été ouvertes. Et par tes ennemis. Xar s’immobilisa. Il ne voyait pas son interlocuteur, caché dans l’ombre, mais il voyait ses yeux, qui luisaient d’une étrange lueur rougeâtre, comme reflet d’un feu lointain. Son corps l’avertissait que l’homme était puissant et pouvait se révéler dangereux, mais Xar ne perçut aucune nuance de menace dans la voix sifflante. Les paroles et le ton étaient respectueux et même admiratifs. Pourtant, Xar demeura sur ses gardes. Il n’avait pas survécu dans le Labyrinthe en se laissant suborner par des voix séductrices. Et cet homme avait déjà commis une grave erreur. Il avait pénétré les pensées du Seigneur, découvert son secret. Xar parlait entre ses dents, personne ne pouvait l’entendre à cette distance. — Tu as l’avantage sur moi, dit Xar avec calme. Approche que je te voie, car mes yeux usés par l’âge ne te distinguent pas bien dans l’ombre. L’inconnu ne se laissa pas abuser. — Je gage que tes yeux usés par l’âge voient mieux que la plupart, Seigneur. Mais même eux peuvent se laisser aveugler par l’affection et la confiance mal placée. L’inconnu sortit de la forêt et entra dans le sentier. Xar le regarda fixement, battit des paupières. Le doute s’infiltra dans son esprit, accrut sa colère. — Tu es un Patryn. Tu fais partie de mon peuple. Et pourtant, je ne te connais pas. Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda-t-il d’une voix dure. Tu ferais bien de t’expliquer, et vite, sinon, tu ne vivras pas longtemps. — Vraiment, Seigneur, ta réputation n’est pas surfaite. Pas étonnant qu’Haplo t’admire, alors même qu’il te trahit. Je ne suis pas un Patryn, comme tu l’as deviné. J’apparais dans ton monde sous cette forme pour ne pas être découvert. Mais je peux apparaitre sous ma véritable forme si tel est ton désir, Seigneur Xar, mais ma véritable forme est plutôt effrayante. — Et quelle est donc ta véritable forme ? demanda Xar, ignorant pour l’instant l’accusation concernant Haplo. — Parmi les menschs, nous sommes connus sous le nom de « dragons », Seigneur. Xar étrécit les yeux. — J’ai souvent combattu ceux de ton espèce, et je ne vois aucune raison de te laisser vivre plus qu’eux, et d’autant moins que tu es chez moi. Le faux Patryn sourit en secouant la tête. — Ceux dont tu parles ne sont pas de vrais dragons, seulement[03] de lointains cousins Comme on dit que le gorille est un lointain cousin de l’homme. Nous sommes beaucoup plus intelligents, beaucoup plus puissants en magie. — Raison de plus pour t’éliminer… — Raison de plus pour me laisser vivre, et spécialement parce que nous ne vivons que pour te servir, Seigneur des Patryns, Seigneur du Nexus, et bientôt, Seigneur des Quatre Mondes. — Vous me serviriez, hein ? Tu as dit « nous ». Combien êtes-vous ? — Nous sommes innombrables. Nous ne nous sommes jamais comptés. — Qui vous a créés ? — Vous, les Patryns, voilà très longtemps, répondit la voix douce et sifflante. — Je vois. Et où êtes-vous restés jusqu’à maintenant ? — Je te raconterai notre histoire, Seigneur, répondit le faux Patryn avec calme, ignorant le ton sarcastique. Les Sartans nous craignaient, comme ils craignaient les Patryns. Les Sartans nous ont endormis dans une fausse impression de sécurité, en nous disant qu’ils voulaient faire la paix avec notre espèce. La Séparation nous a pris par surprise, totalement désarmés. Nous avons échappé à l’anéantissement de justesse. À notre grand regret, nous avons été impuissants à sauver ton peuple, qui avait toujours été notre allié et notre ami. Nous avons fui vers l’un des mondes nouvellement créés, et nous nous y sommes cachés pour soigner nos blessures et reconstituer nos forces. « Nous avions l’intention de chercher le Labyrinthe et de libérer ton peuple. Ensemble, nous pouvions rassembler les menschs, encore accablés sous le coup de leur terrible épreuve, et vaincre les Sartans. Malheureusement, le monde que nous avons choisi pour y vivre – Chelestra – avait été choisi également par le Conseil Sartan. Le puissant Samah lui-même y érigea sa cité de Surunan, qu’il peupla de milliers de menschs réduits en esclavage. « Il nous découvrit bientôt, nous et nos plans pour détruire son gouvernement tyrannique. Samah jura que nous ne quitterions jamais Chelestra vivants. Il ferma les Portes de la Mort, condamnant et lui-même et les Sartans des autres mondes à l’isolement – seulement pour une courte période, du moins le croyait-t-il. Il voulait nous anéantir rapidement. Mais nous nous sommes révélés plus forts qu’il ne le pensait. Nous lui avons rendu coup pour coup, et, bien que beaucoup d’entre nous y aient perdu la vie, nous l’avons forcé à libérer les menschs et, finalement, nous l’avons obligé à rechercher la sécurité dans la chambre de stase des Sartans. « Mais, avant d’abandonner leur monde, les Sartans se vengèrent de nous. Samah coupa les amarres du soleil de mer qui réchauffe les eaux de Chelestra. Avant que nous ayons pu nous enfuir, le froid cuisant de la glace entourant ce monde d’eau nous surprit. Notre température corporelle tomba, notre sang se refroidit et s’épaissit. Nous sommes tout juste parvenus à regagner notre lune de mer et à trouver refuge dans ses cavernes. La glace nous y scella, nous forçant à une hibernation qui dura des siècles. « Enfin, le soleil de mer revint, ramenant avec lui la chaleur et la vie. Avec lui revint un Sartan, connu sous le nom de Serpent-Mage, puissant magicien qui avait franchi les Portes de la Mort. Il réveilla les Sartans et les libéra de leur longue stase. Mais, pendant ce temps, Seigneur, toi et certains des tiens aviez retrouvé votre liberté. Nous l’avons senti, malgré la distance. Nous avons senti ton espoir briller sur nous, et il nous réchauffa plus que le soleil. Puis Haplo est venu à nous, nous nous sommes inclinés devant lui et lui avons promis notre aide pour vaincre Samah, l’ancien ennemi. Le reptile baissa la voix. — Nous admirions Haplo, nous lui faisions confiance. La victoire sur Samah était à notre portée. Nous voulions t’amener le chef des Sartans, Seigneur, comme preuve de notre dévouement à ta cause. Hélas, Haplo nous a trahis, t’a trahi. Samah a fui, comme a fui le Serpent-Mage – le Sartan qui a empoisonné l’esprit d’Haplo. Ces deux Sartans se sont échappés, mais pas avant que Samah, poussé par sa peur de nous et de toi, grand Xar, n’ait ouvert les Portes de la Mort ! « Les Sartans ne peuvent plus nous empêcher de t’aider. Nous avons franchi les Portes de la Mort et nous nous présentons devant toi. Nous t’appellerons “Seigneur”, termina-t-il en s’inclinant. — Et quel est le nom de ce « puissant » Sartan auquel tu te réfères ? demanda Xar. — Il s’est donné un nom de mensch, Alfred, Seigneur. — Alfred ! Xar perdit contenance, et serra les poings. — Alfred ! répéta-t-il entre ses dents. Relevant la tête, il vit les yeux flamboyants du reptile. Il reprit vivement son calme. — Haplo était avec Alfred ? — Oui, Seigneur. — Alors, Haplo me l’amènera. Ne crains rien. À l’évidence, tu as mal compris les motivations d’Haplo. Il est rusé, Haplo. Intelligent et astucieux. Il sera là sous peu. Tu verras. Et il aura Alfred avec lui. Et tout s’expliquera. « En attendant, je suis très fatigué. Reste caché dans la forêt. Évite les miens, car ils réagiraient comme moi à ta présence. — Je suis honoré de ta sollicitude, Seigneur. Je ferai ce que tu m’ordonnes. De nouveau, le reptile s’inclina. Xar se retourna pour partir. Les paroles du reptile le suivirent. — J’espère que cet Haplo en qui mon Seigneur a mis tant de confiance s’en révèlera digne. Mais sincèrement, j’en doute fort. Ces paroles inexprimées bruirent dans les ombres crépusculaires. Xar les entendit nettement, ou peut-être leur donna-t-il forme mentalement sinon tout haut. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, irrité contre le reptile, mais il avait disparu. — Un manque de confiance en Haplo est un manque de confiance en moi-même. Je lui ai sauvé la vie. Je l’ai sorti du Labyrinthe. Je l’ai élevé, instruit, je lui ai assigné la mission la plus importante de toutes, le passage des Portes de la Mort. Il se méfiait du reptile, mais il se méfiait de tout le monde. Sauf d’un seul. Se sentant plus vieux et fatigué que d’habitude, le Seigneur prononça les runes et matérialisa à partir des possibilités magiques un bâton de chêne, pour soutenir ses pas fatigués. — Mon fils, murmura-t-il tristement, s’appuyant lourdement sur son bâton. Haplo, mon fils ! CHAPITRE 4 LES PORTES DE LA MORT Le voyage à travers les Portes de la Mort est terrible – effrayante collision de contradictions martelant la conscience avec une telle force que le cerveau perd connaissance. Une fois, Haplo avait tenté de rester conscient pendant le voyage ; il frissonnait encore au souvenir de cette expérience terrifiante. Incapable de trouver refuge dans l’oubli, son esprit avait sauté dans un autre corps, le corps le plus proche – celui d’Alfred. Lui et le Sartan avaient échangé leur conscience, revécu les expériences les plus profondes de l’autre. Chacun avait appris quelque chose sur l’autre ; et chacun n’avait plus jamais considéré l’autre du même œil. Haplo savait ce que c’était que de se croire le dernier survivant de sa race, seul dans un monde d’étrangers. Alfred savait ce que c’était qu’être prisonnier du Labyrinthe. Guidé par la magie des runes, le vaisseau laissa derrière lui les eaux de Chelestra, et entra dans l’immense poche d’air entourant les Portes de la Mort. Haplo secoua ses pensées qui ne lui apportaient ni aide ni consolation, vérifia que la magie agissait comme elle le devait, en protégeant son vaisseau et en le propulsant. Toutefois, il s’étonna de constater que sa magie agissait très peu. Il avait inscrit les runes à l’intérieur du vaisseau, et non à l’extérieur comme il le faisait toujours, mais cela n’aurait pas dû faire de différence. Haplo réprima un bref instant de doute et de panique, puis vérifia soigneusement toutes les runes gravées à l’intérieur du petit submersible. Il ne trouva aucune faute, et il savait qu’il ne pouvait pas en trouver, car il les avait déjà vérifiées deux fois. Il s’approcha du hublot et regarda dehors. Il voyait les Portes de la Mort, trou minuscule qui semblait beaucoup trop petit pour un vaisseau de n’importe quelle taille… Il battit des paupières, se frotta les yeux. Les Portes de la Mort étaient ouvertes. Il réprima l’envie d’arpenter la cabine, concentra son attention sur les Portes de la Mort. Le trou qui semblait trop étroit pour livrer passage à un moustique était maintenant béant. Non plus sombre et menaçante, l’entrée était pleine de lumière et de couleurs. Haplo n’en était pas certain, mais il avait l’impression d’apercevoir fugitivement les autres mondes. Impressions rapides qui entraient et sortaient de son esprit, trop vite pour qu’il puisse se concentrer sur aucune, comme des images vues en rêve. Les jungles étouffantes de Pryan, les rivières de feu d’Abarrach, les iles flottantes d’Arianus passèrent devant ses yeux comme l’éclair. Il vit aussi le doux crépuscule miroitant du Nexus. Il disparut, et il en émergea les déserts terrifiants du Labyrinthe. Puis, très brièvement – si vite disparu qu’il se demanda s’il avait bien vu – il eut un aperçu fugitif d’un autre endroit qu’il ne reconnut pas, un endroit d’une telle paix et d’une telle beauté que son cœur se serra quand la vision s’évanouit. Hébété, Haplo regarda les images défiler. Elles commencèrent à se répéter. Bizarre, pensa-t-il. Pourquoi ? Elles repassèrent dans son esprit, dans le même ordre, et il comprit enfin. On lui donnait le choix de sa destination. Où voulait-il aller ? Haplo savait où il voulait aller. Sauf qu’il ne savait plus très bien comment y parvenir. Puis tout changea. Haplo approchait de plus en plus des Portes de la Mort ; son vaisseau volait de plus en plus vite, et il ne savait absolument pas comment le contrôler. Simplicité, se dit-il, réprimant sa panique grandissante. Les Sartans ont sans doute visé à la simplicité, pour faciliter le voyage. De nouveau, les images fulgurèrent devant ses yeux, de plus en plus vite. Il eut l’horrible sensation de tomber, comme dans un rêve. Les jungles de Pryan, les iles d’Arianus, les eaux de Chelestra, les laves d’Abarrach – tout tournait autour de lui, au-dessous de lui. Le crépuscule du Nexus… Désespérément, Haplo se raccrocha à cette image, la fixa dans son esprit. Il pensa au Nexus, évoqua les images de ses forêts ombreuses, de ses rues paisibles, de ses habitants. Il ferma les yeux pour mieux se concentrer, pour effacer la vision terrifiante du chaos tourbillonnant. Le chien se mit à japper, non menaçant, mais excité et joyeux. Haplo ouvrit les yeux. Le vaisseau survolait paisiblement un pays crépusculaire, éclairé par un soleil qui ne se levait jamais tout à fait, ne se couchait jamais tout à fait. Il était rentré à la maison. Haplo ne perdit pas de temps. Dès l’atterrissage, il alla droit faire son rapport à son maître, dans sa demeure de la forêt… Il marchait rapidement, absorbé dans ses pensées, indifférent à ce qui l’entourait. Il était dans le Nexus, où aucun danger ne le menaçait. Un grondement hargneux du chien le tira de ses pensées, stupéfait. Il baissa instinctivement les yeux sur ses mains ; à sa grande surprise, les runes s’étaient avivées. Il y avait quelqu’un sur le sentier devant lui. Il fit taire le chien de la main, où, d’instant en instant, les runes luisaient avec plus d’éclat. Haplo s’immobilisa et attendit. Inutile de se cacher. Ce qui le menaçait l’avait déjà vu et entendu. Il fallait découvrir quel danger rôdait si près de la demeure de son Seigneur, le supprimer au besoin. Une silhouette indistincte sortit de l’ombre, sans chercher à se cacher. Elle avait la forme et la taille d’un homme, se déplaçait comme un homme. Pourtant, ce n’était pas un Patryn, sinon la magie défensive d’Haplo n’aurait pas agi. Sa perplexité s’accrut. L’idée d’un ennemi dans le Nexus était impensable. Pourtant, il n’y avait aucune autre possibilité. L’étranger s’approcha, et, à sa grande surprise, Haplo constata que ses craintes étaient sans fondement. L’homme était bien un Patryn. Haplo ne le connaissait pas, mais cela ne voulait rien dire. Il s’était absenté longtemps, et, dans l’intervalle, son Seigneur aurait sauvé bien des Patryns du Labyrinthe. L’étranger gardait les yeux baissés, regardant Haplo entre ses cils. L’étranger salua Haplo d’un bref signe de tête – coutumier chez les Patryns qui sont austères et peu démonstratifs – et passa sans s’arrêter. Il marchait en sens inverse d’Haplo, s’éloignant de la demeure du Seigneur. Normalement, Haplo l’aurait aussi salué de la tête sans lui prêter attention. Mais les sigles de sa peau le démangeaient et le brulaient. Leur luminescence bleue illuminait l’ombre. Les runes de l’autre ne s’étaient pas avivées. Haplo fixa les mains de l’étranger. Ses tatouages avaient quelque chose de bizarre. L’étranger était arrivé à son niveau. Haplo retenait le chien par le cou, sinon il se serait jeté à la gorge de l’étranger. Nouvelle bizarrerie. — Attends ! cria Haplo. Je ne te connais pas, non ? Comment t’appelles-tu ? Quelle est ta Porte [04] ? — Tu te trompes. Nous nous sommes déjà rencontrés, dit l’étranger, d’une voix sifflante qui avait quelque chose de familier. Haplo ne se rappelait pas où il l’avait entendue, et, pour le moment, il était trop préoccupé pour y réfléchir. Les runes visibles sur les mains et les bras de l’homme étaient fausses, gribouillages informes, indignes même d’un enfant Patryn. Haplo bondit, bras tendus, pour saisir le faux Patryn, découvrir qui ou quoi tentait de les espionner. Ses mains se refermèrent sur le vide. Déséquilibré, Haplo trébucha et tomba à genoux. Il se releva immédiatement, regardant dans toutes les directions. Le faux Patryn avait disparu sans laisser de trace. Sans plus perdre de temps, Haplo se remit en marche. Cette rencontre mystérieuse était une raison de plus de se hâter. À l’évidence, l’apparition de l’étranger et l’ouverture des Portes de la Mort n’étaient pas une coïncidence. Haplo savait maintenant où il avait entendu cette voix, se demandait comment il avait pu l’oublier. Peut-être qu’il désirait l’oublier. Mais au moins, il pouvait mettre un nom sur l’étranger. CHAPITRE 5 LE NEXUS — Des reptiles, Seigneur, dit Haplo. Mais pas des reptiles tels que nous en connaissons. Les serpents les plus mortels du Labyrinthe ne sont que des vers de terre en comparaison. Ils sont vieux, vieux comme l’humanité elle-même, je crois. Ils ont le savoir et la ruse de leur âge. Et ils ont des pouvoirs Seigneur, qui sont vastes et… et… — Et quoi, mon fils ? l’encouragea doucement Xar. — Tout-puissants, répondit Haplo. — Une force omnipotente ? dit pensivement Xar. Sais-tu bien ce que tu dis, mon fils ? Haplo saisit l’avertissement dans la voix. Attention à tes pensées, tes suppositions, tes déductions, mon fils. Attention à tes actes, à ton jugement. Car en reconnaissant que cette force est toute-puissante, tu la places au-dessus de moi, disait ce ton. Haplo usa de prudence. Il réfléchit longtemps avant de répondre, fixant le feu qui réchauffait la demeure du Seigneur, regardant la lumière jouer sur les runes de ses mains. — Je n’ai jamais ressenti une telle peur, dit-il soudain, exprimant les pensées qui lui traversaient l’esprit. Ces pensées déviaient de la conversation, mais Xar comprit. Le Seigneur comprenait toujours. — La peur m’a donné envie de me cacher dans un trou noir, Seigneur. J’avais envie de m’y recroqueviller en geignant. J’avais peur… de ma peur. Je ne la comprenais pas, je ne parvenais pas à la surmonter. Pourtant, je suis né dans la peur, j’ai grandi dans la peur du Labyrinthe. — Quelle était la différence, Seigneur ? Je ne comprends pas. Immobile dans son fauteuil, Xar ne répondit pas. C’était un auditeur silencieux, attentif. Il ne manifestait jamais aucune émotion, son attention ne faiblissait jamais, toujours intensément concentrée sur son interlocuteur. — Je savais que le Labyrinthe pouvait être vaincu, dit doucement Haplo. C’est ça la différence, n’est-ce pas, Seigneur ? Même quand j’ai cru que j’allais mourir dans cette prison, j’ai ressenti un amer sentiment de triomphe à l’heure de la mort. J’avais failli vaincre le Labyrinthe. Et même si j’avais échoué, d’autres viendraient après moi qui réussiraient. Le Labyrinthe, malgré tout son pouvoir, est vulnérable. Haplo releva la tête, regarda Xar. — Tu l’as prouvé, Seigneur. Tu l’as vaincu, encore et encore. Moi aussi, j’ai fini par le vaincre. Avec de l’aide. Il gratta la tête du chien. — Tu dis que cette puissance ne peut pas être vaincue, c’est bien ça, mon fils ? Haplo remua nerveusement, regarda son Seigneur, l’air troublé, reporta vivement les yeux sur la cheminée. Le visage en feu, il serrait et desserrait les mains sur ses accoudoirs. — Oui, Seigneur, c’est bien ça, dit-il lentement. Je crois que cette puissance maléfique peut être arrêtée, contenue, repoussée, contrôlée. Mais jamais vaincue, jamais définitivement détruite. — Pas même par nous, ton peuple, forts et puissants comme nous sommes ? demanda Xar sans discuter, comme désirant simplement davantage d’informations. — Pas même par nous, Seigneur. Forts et puissants comme nous sommes, dit-il avec un sourire sardonique à quelque pensée qui lui vint. Ce sourire contraria le Seigneur du Nexus, mais il resta aussi placide et calme que jamais. Haplo, perdu dans ses sombres pensées, ne remarqua rien. Mais une autre personne observait et écoutait clandestinement leur conversation. Et cette personne n’était pas un observateur de hasard. Il savait parfaitement ce que pensait le Seigneur. Cet observateur inconnu savait que son Seigneur était en colère, savait qu’Haplo venait de commettre une erreur et il en fut aux anges. L’observateur en fut si transporté qu’il se trémoussa malencontreusement sur son tabouret, qui racla le sol. Le chien releva instantanément la tête, oreilles dressées. L’observateur se figea. Il connaissait le chien, le respectait. Le désirait. Il ne bougea plus, retenant son souffle de peur que sa respiration ne révèle sa présence. Le chien, n’entendant plus rien, se recoucha. — Peut-être, dit Xar d’un ton naturel avec un petit geste de la main, penses-tu que ce sont les Sartans qui sont capables de vaincre cette « force toute-puissante ». Haplo secoua la tête. — Non, Seigneur, ils sont aussi aveugles que… Il s’interrompit, effrayé de ce qu’il allait dire. — … que moi, termina Xar avec ironie. Haplo releva vivement les yeux, sa rougeur s’accentua. Il se leva, se tourna face à son Seigneur qui resta assis, à le regarder de ses yeux sombres et insondables. — Seigneur, nous avons été aveugles. Et nos ennemis aussi. Et ce sont les mêmes choses qui nous ont aveuglés tous les deux : la peur et la haine. Les reptiles – ou la force qu’ils sont ou représentent – s’en sont nourris. Ils sont devenus forts et puissants. « Le chaos est le sang de notre vie », disent-ils. « La mort est notre boisson et notre nourriture. » Et maintenant qu’ils ont franchi les Portes de la Mort, ils peuvent répandre leur influence dans les quatre mondes. Ils veulent le chaos, ils veulent le carnage, ils veulent que nous partions en guerre ! — Et toi, tu conseilles que nous ne bougions pas, Haplo. Tu dis que nous ne devons pas chercher à nous venger de siècles de souffrances infligées à notre peuple ? À venger la mort de nos parents ? Que nous ne devons pas tenter de vaincre le Labyrinthe et de libérer ceux qui y sont encore ? Que nous devons laisser Samah reprendre les choses là où il les a laissées ? Car c’est ce qu’il fera, tu le sais, mon fils. Et cette fois, il ne se contentera pas de nous emprisonner. Il nous anéantira si nous le laissons faire ! Et c’est ce que tu conseilles, Haplo ? Que nous le laissions faire ? — Je ne sais pas, Seigneur, dit-il d’une voix brisée, serrant et desserrant les poings. Je ne sais pas. Xar soupira, baissa les yeux, soutint sa tête de sa main. S’il avait montré sa colère, s’il avait crié et invectivé, accusé et menacé, il aurait perdu Haplo. Xar ne fit rien, ne dit rien ; il soupira. Haplo tomba à genoux. Saisissant la main du Seigneur, il la pressa contre ses lèvres, la serra très fort dans les siennes. — Père, je vois dans tes yeux que tu es déçu et blessé. J’implore ton pardon si je t’ai offensé. Mais la dernière fois que j’ai été en ta présence, avant d’aller à Chelestra, tu m’as montré que, pour mon salut, je devais toujours te dire la vérité. C’est ce que j’ai fait, Père. J’ai mis mon âme à nu devant toi, malgré ma honte à révéler ma faiblesse. « Je ne donne pas souvent de conseils, Seigneur. Je pense vite, j’agis vite, mais je ne suis pas sage. Toi, Père, tu es sage. C’est pourquoi je t’expose ce dilemme. Les reptiles sont ici, Père, ajouta-t-il sombrement. J’en ai vu un. Il a pris la forme d’un des nôtres. Mais je l’ai reconnu pour ce qu’il est. — J’en suis conscient, Haplo, dit Xar, serrant la main qui tenait la sienne. — Tu sais donc ? Haplo s’assit sur ses talons, l’air stupéfait, circonspect. — Bien sûr, mon fils. Tu dis que je suis sage mais tu dois penser que je ne suis pas très intelligent, dit Xar un peu sèchement. Crois-tu que je ne sais pas ce qui se passe dans mon propre pays ? J’ai rencontré le reptile, et j’ai parlé avec lui, hier soir et aujourd’hui. Haplo le fixa en silence, ébahi. — Il est, comme tu le dis, puissant. Il m’a impressionné. Un affrontement entre les Patryns et ces créatures serait intéressant, mais je n’ai aucun doute quant au vainqueur. Pourtant un tel affrontement n’est pas à craindre. Il ne surviendra jamais, mon fils. Les reptiles sont nos alliés dans cette campagne. Ils m’ont juré allégeance. Ils se sont inclinés devant moi et m’ont appelé Maître. — Ils en ont fait autant avec moi, dit Haplo à voix basse. Et ils m’ont trahi. — C’était toi, mon fils, dit Xar, avec cette fois une colère visible pour les observateurs visible et invisible. Cette fois c’est devant moi qu’ils se sont inclinés. Le chien bondit sur ses pattes en aboyant, regardant autour de lui d’un air féroce. — Couché, mon vieux, dit distraitement Haplo. Ce n’était qu’un rêve. Xar foudroya l’animal, mécontent. — Je croyais que tu t’étais débarrassé de cette créature. — Il est revenu, répondit Haplo, troublé, mal à l’aise. Il se releva et resta debout devant son Seigneur, comme s’il croyait l’entretien terminé. — Pas précisément. Quelqu’un te l’a ramené, dit Xar en se levant. — Oui, Seigneur, dit Haplo. Quelqu’un me l’a ramené. — Le Sartan nommé Alfred ? — Oui, Seigneur, répondit Haplo d’une voix blanche. Xar soupira. Haplo l’entendit, ferma les yeux, baissa la tête. Le Seigneur posa la main sur son épaule. — Mon fils, on t’a trompé. Je sais tout. Les reptiles m’ont tout dit. Ils ne t’ont pas trahi. Ils t’ont vu en danger, ont cherché à t’aider. Tu t’es retourné contre eux, tu les as attaqués. Ils n’ont eu d’autre choix que de se défendre… — Contre des enfants de menschs ? Haplo releva la tête, les yeux flamboyants, puis secoua la tête et reporta son regard sur le chien. Le Seigneur se rembrunit ; sa main se resserra sur l’épaule d’Haplo. — J’ai été extrêmement indulgent avec toi, mon fils. J’ai écouté patiemment ce que d’autres qualifieraient de spéculations métaphysiques fantaisistes. Mais ne va pas te méprendre sur moi. Je suis content que tu m’aies exposé ces pensées. Mais après avoir répondu à tes doutes et à tes questions – comme je crois l’avoir fait – je suis mécontent de constater que tu t’obstines dans tes erreurs. « Non, mon fils, laisse-moi finir. Tu prétends t’en remettre à ma sagesse, à mon jugement. Et autrefois, c’est ce que tu faisais, Haplo. C’est la raison pour laquelle je t’ai choisi pour ces missions délicates que, jusqu’à présent, tu as accomplies à ma satisfaction. Mais t’en remets-tu encore à moi, Haplo ? Ou en es-tu venu à t’en remettre à un autre ? — Si tu penses à Alfred, Seigneur, tu te trompes ! D’ailleurs, il a disparu maintenant. Et il est sans doute mort. Il continua à regarder le feu, ou le chien, ou les deux pendant un long moment, puis soudain, il releva résolument la tête et regarda Xar dans les yeux. — Non, Seigneur, je ne m’en remets à aucun autre. Je suis loyal envers toi. C’est pourquoi je suis revenu t’apporter ces informations. Je ne serais que trop heureux d’avoir tort ! — Vraiment, mon fils ? dit Xar, le regardant d’un œil pénétrant. Apparemment satisfait de ce qu’il vit, le Seigneur se détendit, sourit, tapa affectueusement Haplo sur l’épaule. — Excellent. J’ai une autre mission pour toi. Maintenant que les Portes de la Mort sont ouvertes, et que notre ennemi le Sartan connait notre existence, nous devons agir rapidement, plus rapidement que je ne le pensais. D’ici peu, je partirai pour Abarrach, afin d’y étudier l’art de la nécromancie. Mais ce voyage me pose un problème. Je dois aller à Abarrach, et en même temps, il est impératif que j’aille à Arianus, le Royaume de l’Air. Laisse-moi t’expliquer. Il s’agit de la grande machine d’Arianus. Celle que les menschs appellent, de façon quelque peu fantaisiste, la Bougonne-Batte. « Dans ton rapport, Haplo, tu affirmais avoir trouvé des informations laissées par les Sartans, et selon lesquelles ils avaient construit la Bougonne-Batte pour aligner les iles flottantes d’Arianus les unes au-dessus des autres. Haplo hocha la tête. — Et aussi pour envoyer un geyser d’eau dans ces iles actuellement sèches et stériles. — Quiconque gouverne la machine, gouverne l’eau, et quiconque gouverne l’eau gouverne aussi ceux qui doivent boire ou périr. — Oui, Seigneur. — Résume-moi la situation politique telle qu’elle était lorsque tu as quitté Arianus. — Les nains – connus sur Arianus sous le nom de Guègues – vivent dans les iles inférieures, au milieu du Maelström. Ce sont eux qui font fonctionner la machine, ou plutôt qui la servent, car la machine fonctionne toute seule. Les Elfes ont découvert que la machine pouvait fournir de l’eau à leur empire, situé dans le Mi-Royaume d’Arianus. Ni les humains ni les Elfes, qui vivent tous dans le Mi-Royaume, ne peuvent recueillir de l’eau en quantité suffisante, à cause de la nature poreuse des continents. « Les Elfes sont donc allés dans les royaumes inférieurs, à l’aide de leurs dragonefs magiques, ont obtenu de l’eau des nains, en les payant avec des babioles sans valeur et des détritus divers. Un nain nommé Lambic a découvert l’exploitation des nains. Il dirige actuellement – ou du moins il dirigeait quand je suis parti – la rébellion contre l’empire elfien en interrompant, comme tu le disais, leur approvisionnement en eau. « Ce n’est pas le seul problème des Elfes. Un prince exilé dirige la révolte contre le gouvernement tyrannique actuellement au pouvoir. Les humains, conduits par une reine et un roi énergiques, s’unissent pour combattre les Elfes. — Un monde en état de chaos, dit Xar avec satisfaction. — Oui, Seigneur, répondit Haplo, s’empourprant et se demandant si c’était un reproche voilé pour les paroles qu’il avait prononcées tout à l’heure, le rappel que les Patryns voulaient que tous les mondes retournent à l’état de chaos. — L’enfant Tourment doit retourner sur Arianus, déclara Xar. Il est vital que nous prenions le contrôle de la Bougonne-Batte avant le retour des Sartans. Tourment et moi avons entrepris une étude approfondie de la machine. Il enclenchera le processus d’alignement des iles. Sans aucun doute, cela perturbera encore plus la vie des menschs, provoquant terreur et panique. Au milieu de cette tourmente, j’entrerai dans Arianus avec mes légions pour restaurer l’ordre. Je serai considéré comme un sauveur. Xar haussa les épaules. — La conquête d’Arianus – le premier monde à tomber en mon pouvoir – sera facile. Haplo voulut poser une question, puis se ravisa, et continua à regarder le feu, l’air morose. Qu’y a-t-il, mon fils ? demanda Xar d’un ton pressant. Tu as des doutes. Lesquels ? — Les reptiles, Seigneur. Et les reptiles ? Xar pinça les lèvres, ses yeux s’étrécirent de façon alarmante. — Les reptiles feront ce que je leur dirai. Comme toi, Haplo. Comme tous mes sujets. Il n’avait pas élevé la voix, pas modifié le ton. Mais Haplo sut qu’il avait déplu à son Seigneur. Au souvenir d’un châtiment passé, il porta instinctivement la main sur la rune-nom tatouée sur son cœur – commencement du cercle, racine et source de ses pouvoirs magiques. Xar se pencha soudain, posa sa vieille main noueuse sur celle d’Haplo, sur le cœur d’Haplo. Le Patryn cilla, prit une inspiration saccadée, mais sans autre réaction. — Pardonne-moi, Père, dit-il avec dignité, parlant par contrition sincère et non par peur. Je ne te désobéirai pas. Quels sont tes ordres ? — Tu escorteras l’enfant Tourment jusqu’à Arianus. CHAPITRE 6 LE NEXUS Troublé, Haplo quitta la maison et se mit à marcher au hasard, absorbé dans la reconstitution de sa conversation avec son Seigneur, espérant y trouver quelque indice que Xar avait entendu son avertissement et se tiendrait sur ses gardes vis-à-vis des reptiles. Haplo n’y trouva pas grande raison d’espérer. Il ne pouvait pas blâmer son maître. Les reptiles l’avaient séduit lui-même par leurs flatteries, leur avilissement abject, leur servilité flatteuse. À l’évidence, ils avaient aussi abusé le Seigneur du Nexus. D’une façon ou d’une autre, Haplo devait convaincre son Seigneur que c’étaient les reptiles, non les Sartans, qui représentaient le vrai danger maintenant. Haplo continua à marcher en réfléchissant. Sortant de la forêt, il traversa des prairies crépusculaires et se dirigea vers la cité du Nexus. Maintenant qu’Haplo avait vu d’autres cités construites par les Sartans, il reconnaissait celle du Nexus pour l’une d’elles. Au centre se dressait une immense spirale de cristal, posée sur un dôme à arcatures. La spire centrale était encadrée de quatre autres spires semblables. Au niveau inférieur, se dressaient huit autres spires gigantesques. Entre les spires régnaient d’immenses escaliers aux larges degrés sur lesquels étaient construits maisons, écoles, bibliothèques et magasins – toutes choses que les Sartans considéraient indispensables à une vie civilisée. Haplo avait vu une cité identique sur le monde de Pryan. Il en avait vu une toute semblable sur Chelestra. La considérant à distance, la regardant avec les yeux de celui qui a rencontré ses sœurs et leur trouve une ressemblance déconcertante, il comprit pourquoi son Seigneur avait choisi de ne pas vivre entre ces murs de marbre. — Ce n’est qu’une autre prison, mon fils, lui avait dit Xar. Une prison différente du Labyrinthe, mais à plusieurs égards, plus dangereuse. Ici, dans ce monde crépusculaire, les Sartans espéraient que nous deviendrions évanescents comme l’air, gris comme les ombres. Ils pensaient que nous tomberions victimes du luxe et de la vie facile. Que notre épée tranchante rouillerait dans son fourreau serti de gemmes. Alors, les nôtres ne devraient pas vivre dans la cité, avait dit Haplo. Nous devrions évacuer ces édifices, vivre dans la forêt. Il était jeune et plein de colère, à l’époque. Xar avait haussé les épaules. — Et laisser à l’abandon ces magnifiques édifices ? Non. Les Sartans nous sous-estiment s’ils nous croient si faciles à séduire. Nous retournerons leur plan contre eux. Dans cet environnement, les nôtres pourront se reposer et se remettre de leurs terribles épreuves, et nous deviendrons plus forts que jamais, pour combattre. Haplo entra dans la cité, enfila ses rues, qui luisaient comme des perles dans la pénombre. Autrefois, il avait toujours ressenti une fière et farouche exultation quand il marchait dans le Nexus. Les Patryns ne sont pas comme les Sartans. Ils ne s’arrêtent pas aux coins des rues pour discuter de nobles idéaux, comparer leurs philosophies, ou jouir d’une agréable camaraderie. Sombres et sévères, austères et résolus, occupés d’affaires importantes qui les regardent et eux seuls, les Patryns se croisent en silence, avec, au plus, un léger salut de la tête. Pourtant, ils dégagent un loyalisme communautaire, une impression d’attachement familial. Entre eux règne la confiance, totale, absolue. Ou du moins, c’était ainsi autrefois. Maintenant, il regardait autour de lui, mal à l’aise, avançait avec circonspection. Il se surprit à dévisager chacun de ses compatriotes Patryns, d’un air soupçonneux. Il avait vu les reptiles sous la forme de serpents gigantesques sur Chelestra. Il en avait vu un sous la forme d’un Patryn. À l’évidence, ils pouvaient prendre n’importe quelle apparence. Il lui sembla qu’il y avait beaucoup d’étrangers dans le Nexus, plus que dans son souvenir. Il ne reconnaissait pas la moitié des visages. Ceux qu’il croyait connaitre étaient altérés, changés. Sa peau se mit à luire faiblement, les sigles démangèrent et brulèrent. Il se frictionna les mains, foudroyant furtivement quiconque le croisait. Le chien, qui trottait joyeusement près de lui, remarqua le changement survenu chez son maître et fut instantanément sur ses gardes. Courbant les épaules, les mains dans ses poches, il s’engagea dans des rues désertes. Enfin seul, Haplo s’appuya contre un mur et tenta d’arrêter ses tremblements. — Qu’est-ce qui m’arrive ? Je n’ai plus confiance en personne – pas même en mon propre peuple ! C’est de la faute des reptiles. C’est eux qui ont mis cette peur en moi. Chaque fois que je regarde quelqu’un, je me demande : est-ce un ennemi ? Je ne pourrai plus jamais avoir confiance en personne ! Et bientôt, toutes les populations de tous les mondes seront contraintes de vivre ainsi ! Xar, Seigneur, pourquoi ne vois-tu pas ? s’écria-t-il, désespéré. Il faut que je lui fasse comprendre ! murmura-t-il fiévreusement. Il faut que je fasse comprendre à mon peuple. Mais comment ? Comment les convaincre de quelque chose que je ne suis pas certain de comprendre ? Comment me convaincre moi-même ? Il continua à marcher, sans savoir où il allait, et sans s’en soucier. Et il se retrouva soudain hors de la cité, dans une plaine stérile. Un mur couvert de runes d’avertissement sartanes lui barrait le chemin. Assez forts pour tuer, ces sigles interdisaient à quiconque d’approcher le mur d’un côté et de l’autre. Il n’y avait qu’un seul passage dans le mur. C’était la Dernière Porte. La porte par laquelle on entrait… ou sortait… du Labyrinthe. Haplo s’arrêta devant la porte, sans savoir pourquoi il était là, ni comment il y était venu. Il la regarda fixement, avec la même impression d’horreur et d’épouvante que chaque fois qu’il en approchait. Il était malheureux, abattu, comme chaque fois qu’il venait là. Il voulait entrer et aider les autres, combattre avec eux, adoucir les souffrances des mourants par des promesses de vengeance. Mais ses souvenirs, ses craintes le retenaient toujours. Pourtant, il avait certainement une raison pour venir ici, et ce n’était pas pour admirer la porte. — Je sais ce que c’est, compatit une voix tonitruante derrière lui. Je sais ce que tu ressens. Haplo était seul jusque-là. À ces paroles, prononcées directement dans son oreille, il fit un bond en arrière, instantanément sur la défensive, ses runes s’activant, mais cette fois avec une bienheureuse impression de protection. Il ne vit rien de plus alarmant qu’un petit vieillard à la longue barbe en bataille, vêtu de robes gris souris et coiffé d’un chapeau pointu qui avait vu des jours meilleurs. Haplo en resta muet d’étonnement, mais cela n’empêcha pas le petit vieux de continuer la conversation. — Je sais exactement ce que tu ressens. Je l’ai ressenti moi-même. Je me rappelle avoir marché comme ça, réfléchissant à quelque chose de très important. C’était… voyons voir… ah, oui ! La théorie de la relativité. E = MC2. Par Dieu, me suis-je dit, je la tiens ! J’ai vu le Tableau Complet, et puis, l’instant d’après, il avait disparu. Sans raison. Disparu, c’est tout. Le vieillard eut l’air ulcéré. — Puis un benêt nommé Einstein est venu prétendre qu’il avait trouvé ça le premier ! Peuh ! Après ça, j’ai toujours tout écrit sur mes manchettes. Mais ça n’a pas marché non plus. Mes meilleures idées… lavées, amidonnées et repassées. Il poussa un soupir à fendre l’âme. Haplo se ressaisit. — Zifnab ! s’écria-t-il, écœuré, mais sans quitter sa posture défensive. Après tout, les reptiles pouvaient prendre n’importe quelle forme, mais ce n’est pas celle qu’il aurait choisie. — Zifnab as-tu dit ? Où est-il ? demanda le vieillard, irascible. Tu me suis encore, espèce de… de… — Arrête ton numéro de dingue, vieillard, dit Haplo, posant une main ferme sur une épaule mince et fragile et regardant le vieillard dans les yeux. Tu prétends toujours être humain ? — Et qu’est-ce qui te fait croire que je ne le suis pas ? demanda Zifnab, grandement outragé. — Sous-humain, peut-être ! vociféra une voix caverneuse. Le chien gronda. Haplo se rappela le dragon du vieillard. Un vrai dragon. Peut-être pas aussi redoutable que les reptiles, mais dangereux quand même. — La ferme, crapaud obèse ! cria Zifnab. Il parlait apparemment au dragon, mais lorgnait Haplo avec, inquiétude. — Pas humain, hein ? Portant soudain ses mains noueuses à ses yeux, il les étira pour imiter les yeux bridés des Elfes. — Elfe alors ? Non ? Zifnab sembla anéanti. Il réfléchit un instant, s’éclaira. — Nain à la thyroïde hyperactive ? — Vieillard… commença Haplo avec impatience. — Attends ! Ne dis rien ! Je vais trouver. Je suis plus grand qu’une huche à pain ? Oui ? Non ? Alors, décide-toi. Zifnab semblait un peu embrouillé. Se rapprochant d’Haplo, il murmura : — Dites-moi, vous ne sauriez pas, par hasard, ce qu’est une huche à pain ? Ni sa taille approximative ? — Vous êtes sartan, déclara Haplo. — Oh oui ! je suis certain, acquiesça Zifnab. Tout à fait certain. Certain de quoi, je ne m’en souviens pas pour le moment, mais je suis absolument certain… — Pas certain ! Sartan ! — Puis-je vous suggérer de lui dire la vérité, maître ? vociféra le dragon. Zifnab battit des paupières, regarda autour de lui. — Tu as entendu quelque chose ? — Ce pourrait être un avantage pour lui. Maintenant, il sait, de toute façon. Zifnab caressa sa longue barbe blanche, regarda Haplo avec des yeux soudain pénétrant et rusés. — Ainsi, tu penses que je dois lui dire la vérité, hein ? — Ce que vous vous en rappelez, en tout cas, répondit sombrement le dragon. — Me rappeler ? dit Zifnab, hérissé. Je me rappelle des tas de choses. Voyons voir : Berlin 1948… — Excusez-moi, mais nous n’avons pas toute la journée, dit le dragon d’un ton sévère. Le message que nous avons reçu était clair. Grave danger ! Venez immédiatement ! — Je suppose que tu as raison, dit Zifnab, l’oreille basse. La vérité. Très bien. Tu me l’auras arrachée. Avec des échardes de bambou plantées sous les ongles et tout ça. Je… — Il prit une profonde inspiration, fit une pause théâtrale, et lança : — Je suis sartan. — Tu es sartan, et quoi d’autre ? Diable, je le sais que tu es sartan, je l’avais deviné sur Pryan. Et maintenant, tu l’as prouvé. Il fallait que tu sois sartan pour franchir les Portes de la Mort. Pourquoi es-tu ici ? — Pourquoi je suis ici ? répéta Zifnab, ahuri, en levant les yeux vers le ciel. Pourquoi je suis ici ? Aucune aide du dragon. Le vieillard croisa les bras, une main sous le menton. — Au diable ! explosa Haplo, saisissant le vieillard par le bras. Viens avec moi. Tu pourras raconter au Seigneur du Nexus tout ce que tu voudras sur Voltaire… — Nexus ! Zifnab recula, alarmé. La main sur le cœur, il tituba à reculons. — Que parles-tu du Nexus ? Nous sommes sur Chelestra ! — Non, dit sombrement Haplo. Tu es dans le Nexus, et mon Seigneur… — Toi alors ! dit Zifnab, brandissant le poing vers le ciel. — Vieille guimbarde aux écrous desserrés ! Tu t’es trompé d’endroit ? — Non ! rétorqua le dragon, indigné. Vous avez dit de venir ici, et qu’après, on irait sur Chelestra ! — C’est ce que j’ai dit ? demanda Zifnab, l’air extrêmement nerveux. — Oui, c’est ce que vous avez dit. — Et je n’aurais pas dit aussi, par hasard, pourquoi je voulais venir ici ? — Je crois que vous aviez émis l’intention de parler avec ce noble seigneur. — Quel noble seigneur ? — Celui avec lequel vous parlez en ce moment. — Ha ! Ha ! Ce noble seigneur ! s’écria Zifnab, triomphant. Heureux de te revoir, mon vieux, ajouta-t-il, serrant la main d’Haplo. Désolé de te laisser, mais il faut qu’on y aille. Content que tu aies récupéré ton chien. Bon, où est mon chapeau ? — Vous l’avez à la main, remarqua le dragon, du ton patient du souffre-douleur. Vous venez de le retourner. — Non, ce n’est pas le mien. Positif. Il doit être à toi, dit Zifnab, tendant le chapeau à Haplo. — Tu vas sur Chelestra ? demanda Haplo d’un ton détaché, acceptant le chapeau. Pour quoi faire ? — Pour quoi faire ? On m’y envoie ! déclara Zifnab d’un ton important. Appel urgent à tous les Sartans. Grave danger. Venez immédiatement. Je n’avais rien d’autre à faire, alors… — De qui était ce message ? — Il n’était pas signé. — De qui était le message ? Zifnab déglutit avec effort. — Sam-hill. C’est ça ! — Sam-hill… Tu veux dire « Samah » ! Qui rassemble ses forces. Quelles sont les intentions de Samah, vieillard ? — Ah ! Oh la la ! Je… je crois qu’il a dit quelque chose… quelque chose sur… sur Abarrach. La nécromancie. C’est… c’est tout ce que je sais, j’en ai peur. Croisant nerveusement les mains, Zifnab regarda Haplo d’un air suppliant. — Tu peux me rendre mon chapeau, maintenant ? — Abarrach… La nécromancie. Ainsi, Samah va sur Abarrach pour apprendre l’art interdit. Ce monde va devenir surpeuplé. Mon Seigneur sera très intéressé par cette nouvelle. Je crois que tu ferais bien de venir avec moi. — Je ne crois pas ! tonna la voix du dragon. Les sigles s’avivèrent sur les mains d’Haplo. Le chien bondit sur ses pattes, montrant les crocs, cherchant du regard la menace invisible. — Donnez son chapeau à ce vieux radoteur ! commanda le dragon. Il vous a dit tout ce qu’il savait. Votre Seigneur n’en tirerait rien de plus. Vous n’avez pas envie de me combattre, Haplo ? ajouta le dragon d’un ton grave et sérieux. Je serais forcé de vous tuer, et ce serait dommage. — Oui, acquiesça Zifnab. Ce serait dommage. Qui irait chercher Alfred dans le Labyrinthe ? Qui sauverait ton fils ? Haplo sursauta. — Qu’as-tu dit ? Attends ! s’écria-t-il, s’élançant derrière le vieillard. Zifnab glapit, serra son chapeau sur son cœur. — Non, tu ne l’auras pas ! Va-t’en ! — Au diable ton chapeau ! Mon fils… que veux-tu dire ? Tu veux dire que j’ai un fils ? — Zifnab regarda Haplo avec méfiance, le soupçonnant d’avoir des vues sur son chapeau. — Répondez-lui, imbécile ! ordonna sèchement le dragon. C’est exprès pour ça que vous êtes venu. — Un fils, répéta Haplo. Tu es certain ? — Non, je suis sartan ! Ah ! Je t’ai eu ! ricana Zifnab. Eh bien oui, tu as un fils, mon cher ami. Congratulations, dit-il, lui serrant de nouveau la main. À moins, bien sûr, que ce ne soit une fille, ajouta-t-il, réfléchissant à la question. Haplo écarta la remarque de la main. — Un enfant. Tu dis qu’un enfant de moi est né, et qu’il est emprisonné là-dedans, dit-il, montrant la Dernière Porte ? Dans le Labyrinthe ? — J’en ai peur, dit Zifnab d’une voix radoucie. Soudain grave, il ajouta : — La femme, la femme que tu aimais… elle ne te l’a pas dit ? — Non, dit Haplo, sans savoir ce qu’il disait, ni à qui il parlait. Elle ne me l’a pas dit. Pourtant je crois que je l’ai toujours su… Mais à propos de savoir, comment l’as-tu su toi-même, vieillard ? — Ah ! c’est lui qui vous a eu maintenant ! dit le dragon. Expliquez ça, si vous pouvez ! — Mais comment pourrais-tu le savoir, toi ? dit Haplo. C’est une ruse. Une ruse pour me forcer à retourner dans le Labyrinthe… — Mon Dieu, non ! Non, mon ami ! dit Zifnab avec sérieux. J’essaye au contraire de t’empêcher d’y aller. — En me disant que j’y ai un enfant emprisonné ? — Je n’ai pas dit que tu ne devais pas y retourner, Haplo. Je dis que tu ne dois pas y retourner maintenant. Le moment n’est pas venu. Tu as beaucoup à faire avant ça. Et surtout, tu ne dois pas y retourner seul. Les yeux du vieillard s’étrécirent. — Parce que c’est à ça que tu pensais quand je t’ai trouvé ici, non ? Tu voulais entrer dans le Labyrinthe, partir à la recherche d’Alfred ? — Haplo fronça les sourcils sans répondre. Au nom d’Alfred, le chien remua la queue et le regarda avec espoir. — Tu voulais retrouver Alfred et l’emmener à Abarrach avec toi, continua le vieillard d’une voix douce. Pourquoi ? Parce que sur Abarrach, dans ce qu’on appelle la Chambre des Damnés, tu trouveras toutes les réponses. Tu ne peux pas y entrer seul. Elle est gardée par les Sartans. Et Alfred est le seul Sartan qui oserait désobéir aux ordres du Conseil et annuler les runes de défense. C’est à ça que tu pensais, Haplo, n’est-ce pas ? Haplo haussa les épaules, considérant la Dernière Porte, l’air maussade. — Et alors ? — Le moment n’est pas encore venu. Tu dois faire fonctionner la machine. Alors, les citadelles s’illumineront. Les durnais s’éveilleront. Et quand cela arrivera – si cela arrive jamais – le Labyrinthe commencera à changer. Tant mieux pour toi. Tant mieux pour eux, dit Zifnab, montrant sombrement de la tête la Dernière Porte. — Est-ce que ça t’arrive jamais de parler intelligiblement ? dit Haplo, le foudroyant du regard. L’air alarmé, Zifnab secoua la tête. — J’espère bien que non. Ça me donne des boutons. Bon, maintenant tu m’as fait perdre le fil. Qu’est-ce que je voulais dire ? — Il ne doit pas aller seul dans le Labyrinthe, psalmodia le dragon. — Ah oui ! Tu ne dois pas y aller seul, mon garçon, dit Zifnab comme frappé d’une idée géniale. Ni dans le Labyrinthe, ni dans le Vortex. Et encore moins sur Abarrach. Le chien aboya, ulcéré. — Oh ! je te demande pardon, dit Zifnab, lui caressant la tête. Sincères excuses et tout ça. Je sais que tu seras, avec lui, mais ça ne suffira pas, j’en ai peur. Je pensais plutôt à un groupe. Une sorte de commando. Genre Les Douze Salopards. Les Sept Samouraïs. Ce genre de trucs. — Puis-je vous rappeler que nous sommes dans le Nexus ? dit le dragon, exaspéré. Pas exactement le genre d’endroit où s’abandonner à des fantasmes infantiles. — Ah oui ! tu as peut-être raison. Zifnab serra son chapeau, regarda nerveusement autour de lui. — L’endroit a beaucoup changé depuis ma dernière visite. Vous avez fait des merveilles, vous autres Patryns. Je suppose que je n’ai pas le temps d’aller jeter un coup d’œil… — Sûrement pas, dit fermement le dragon. — Ou peut-être… — Ça non plus. — Bon, soupira Zifnab, enfonçant son chapeau informe sur ses yeux. Ce sera pour la prochaine fois. Au revoir, mon ami. Tâtonnant autour de lui à l’aveuglette, il serra la patte du chien, la prenant à l’évidence pour la main d’Haplo. — Emmenez-le, conseilla Haplo au dragon. Mon Seigneur va venir d’un instant à l’autre. — Oui, je crois que c’est une bonne idée. — Une énorme tête verte et écailleuse plongea vers eux des nuages. Les sigles d’Haplo s’avivèrent. Il recula jusqu’à la Dernière Porte. Mais le dragon ignora le Patryn. D’immenses crocs sortant de ses mâchoires saisirent le magicien par la peau du dos, et, sans trop de ménagements, le soulevèrent du sol. — Lâche-moi, crapaud pervers ! hurla Zifnab, gesticulant comme un beau diable. Pose-moi, j’ai dit ! — Oui, maître, dit le dragon, les dents serrées. Il tenait le magicien à vingt pieds du sol. — C’est vraiment ce que vous voulez ? Zifnab souleva le bord de son chapeau, jeta un coup d’œil par-dessous, et, frissonnant, le rabattit sur ses yeux. — Non, j’ai changé d’avis. Emmène-moi… Où Samah a-t-il dit que nous devions le rencontrer ? — Sur Chelestra, maître. — Oui, c’est notre billet. Espérons qu’il est aller retour. Sur Chelestra, tu seras gentil. — Oui, maître. Tout de suite. Tendu, Haplo attendit que le dragon ait disparu, puis il se tourna face à la Dernière Porte. À travers ses barreaux de fer il vit des plaines nues et stériles, sans arbres, ni arbustes ni buissons, sans même un brin d’herbe, qui s’étendaient à perte de vue jusqu’à des forêts sombres et menaçantes. La dernière traversée. La plus mortelle. De ces forêts, on voit la Dernière Porte, on voit la liberté. Elle semble proche. On se met à courir. On sort à découvert, nu, vulnérable. Le Labyrinthe vous laisse parvenir jusqu’à mi-chemin, à mi-chemin de la liberté, puis il lâche sur vous ses légions. Chaodyns, loups, dragons. Les herbes elles-mêmes poussent pour vous faire trébucher, les lianes s’enroulent autour de vos chevilles. Et ça, c’était pour sortir. C’était encore pire pour rentrer. Haplo le savait, il avait regardé son Seigneur se battre chaque fois qu’il repassait la Porte. Le Labyrinthe haïssait ceux qui avaient échappé à son emprise, ne désirait rien tant que ramener son ancien prisonnier derrière ses murs, pour le châtier de sa témérité. — Qu’est-ce qui m’a pris ? demanda Haplo au chien. Le vieux a raison. Seul, je n’arriverais même pas jusqu’aux premiers arbres. Je me demande ce que c’est que ce Vortex dont il parle. Il me semble avoir entendu mon Seigneur en parler, une fois. C’est censément le centre du Labyrinthe. Et c’est là qu’est Alfred ? Ça serait bien d’Alfred de se faire expédier au centre même du Labyrinthe ! Haplo donna un coup de pied dans un tas de pierres. Autrefois, voilà bien longtemps, les Patryns avaient tenté de démolir le mur du Labyrinthe. Le Seigneur les avait arrêtés, leur rappelant que le mur les empêchait d’entrer mais empêchait aussi le mal de sortir. C’est peut-être le mal qui est en nous, avait-elle dit avant de le quitter. Un fils, dit Haplo, regardant à travers les barreaux. Seul peut-être. Comme je l’étais. Il a peut-être vu mourir sa mère. Comme moi. Il doit avoir… combien ? Six-sept ans maintenant. S’il est encore vivant. Haplo se retourna brusquement et s’éloigna. Le chien, pris au dépourvu par ce départ précipité, se mit à courir pour le rattraper. Haplo se traita de lâche, mais le cœur n’y était pas. Le vieillard avait raison. Me faire tuer ne servira à personne. Ni à l’enfant, ni à sa mère – si elle vit encore –, ni à mon peuple. Ni à Alfred. Je demanderai à mon Seigneur de venir avec moi, dit-il, pressant le pas, de plus en plus excité et résolu. Et mon Seigneur viendra. Il sera impatient d’y aller, quand je lui aurai rapporté les paroles du vieillard. Ensemble, nous retournerons dans le Labyrinthe, plus loin qu’il n’y est jamais retourné. Nous trouverons ce Vortex, s’il existe. Nous trouverons Alfred et… les autres. Puis nous irons sur Abarrach. J’emmènerai mon Seigneur dans la Chambre des Damnés, et il saura par lui-même… — Salut, Haplo. Quand es-tu rentré ? demanda une voix enfantine. Le cœur d’Haplo bondit dans sa poitrine. Il baissa les yeux. — Oh ! Tourment, grommela-t-il. — Je suis content de te revoir, dit Tourment, avec un sourire matois qu’Haplo ignora. Il était revenu dans le Nexus, était rentré dans la cité sans s’en apercevoir. Après ces brèves paroles, Tourment s’enfuit en courant. Haplo le suivit des yeux, pas fâché de le voir disparaitre. Il se rappela vaguement qu’il devait escorter Tourment sur Arianus, faire fonctionner la machine. Faire fonctionner la machine. Mais ça pouvait attendre. Attendre jusqu’à ce qu’il ressorte du Labyrinthe… Tu dois faire fonctionner la machine. Alors, les citadelles s’illumineront. Les durnais s’éveilleront. Et quand cela arrivera – si cela arrive jamais – le Labyrinthe commencera à changer. Tant mieux pour toi. Tant mieux pour eux. — Qu’en sais-tu, vieillard ? murmura Haplo. Encore un Sartan déjanté… CHAPITRE 7 LE NEXUS Après lui avoir dit bonjour, Tourment avait observé Haplo un moment, remarqué qu’il s’intéressait plus à ses ruminations intérieures qu’à son environnement. Excellent, pensa l’enfant, et il partit en courant. Peu importe qu’Haplo me voie maintenant. Et même s’il m’avait vu le surveiller tout à l’heure, ça n’aurait sans doute pas eu d’importance. Mais Tourment avait appris à être prudent avec Haplo. Tout en le méprisant, comme il méprisait pratiquement tous les adultes, il le respectait à contrecœur. Haplo n’était pas aussi stupide que la plupart des grandes personnes. Et c’est pourquoi Tourment avait pris ses précautions. Mais maintenant, plus besoin de prudence ; en revanche, grand besoin de rapidité. Arrivant à la demeure du Seigneur, Tourment poussa vivement la porte et entra en coup de vent dans le bureau. Le Seigneur n’y était pas. Un instant, Tourment paniqua. Xar était déjà parti pour Abarrach ! Puis il s’arrêta un moment pour reprendre son souffle, réfléchir. Non, ce n’était pas possible. Le Seigneur ne lui avait pas donné ses dernières instructions, ne lui avait pas dit au revoir. Tourment respira. Traversant la grande maison, Tourment sortit par derrière et émergea dans une vaste prairie verdoyante. Un vaisseau couvert de runes était posé au milieu. Parfaitement rond, il était fait de métal et de magie. La coque était couverte de sigles qui enveloppaient l’habitacle d’une sphère protectrice. L’écoutille était ouverte, une brillante lumière en sortait ; Tourment vit une silhouette évoluer à l’intérieur. — Grand-Père ! cria-t-il en courant vers le vaisseau. Le Seigneur du Nexus s’interrompit, passa la tête par l’écoutille. Tourment ne voyait pas son visage silhouetté dans la lumière, mais il comprit à son attitude raide et à ses épaules légèrement voûtées que Xar était irrité de son interruption. — J’arrive tout de suite, mon enfant, lui dit Xar, retournant dans les entrailles du vaisseau. Retourne à tes leçons… — Grand-Père ! J’ai suivi Haplo ! Il allait entrer dans le Labyrinthe, mais il a rencontré un Sartan qui l’en a empêché. Xar reparut, forme sombre se détachant sur la lumière. — De quoi parles-tu, mon enfant ? dit Xar d’une voix douce. Calme-toi. Ne t’excite pas comme ça. La main calleuse du Seigneur caressa les boucles blondes, trempées de sueur. — J’avais… peur que tu ne t’en ailles ; sans savoir, haleta Tourment. — Non, non, mon enfant. Je m’occupe seulement des derniers détails. Viens. Qu’est-ce que tu disais sur Haplo ? La voix était douce, mais les yeux étaient durs et glacés. Cette froideur n’effraya pas Tourment. La glace devait en brûler un autre. — J’ai suivi Haplo pour voir où il allait. Je t’ai dit qu’il ne t’aime pas, Grand-Père. Il a marché longtemps dans la forêt, comme s’il cherchait quelqu’un. Il n’arrêtait pas de parler des reptiles à son chien. Après, Haplo est allé jusqu’à la Dernière Porte. Ça ne m’a pas plu, Grand-Père. Quelle raison avait-il d’aller là-bas ? Tu lui avais dit de m’emmener sur Arianus. Il aurait dû être à son vaisseau, pour le préparer au départ. Tu ne trouves pas ? — Comment sais-tu qu’il voulait entrer dans le Labyrinthe, mon enfant, dit Xar d’une voix douce mais menaçante. — Parce que c’est ce que le Sartan lui a dit. Et Haplo ne l’a pas nié ! dit Tourment d’un ton triomphal. — Quel Sartan ? Un Sartan dans le Nexus ? Xar faillit éclater de rire. — Tu dois avoir rêvé. Ou alors tu inventes. Est-ce que tu inventes tout ça, Tourment ? dit le Seigneur avec sévérité, le transperçant du regard. — Je te dis la vérité, Grand-Père, déclara Tourment, solennel. Un Sartan est sorti de nulle part. C’était un vieil homme, avec des robes grises et un chapeau ridicule… — S’appelait-il Alfred ? l’interrompit Xar, fronçant les sourcils. — Oh non ! Je connais Alfred, tu te rappelles, Grand-Père ? Ce n’était pas lui. Haplo a appelé cet homme « Zifnab ». Il a dit qu’Haplo allait chercher Alfred dans le Labyrinthe, et Haplo a dit oui. Enfin, il n’a pas dit non. Puis le vieillard a dit à Haplo que c’était une erreur d’aller seul dans le Labyrinthe, qu’Haplo n’arriverait jamais vivant jusqu’à Alfred. Et Haplo a dit qu’il devait retrouver Alfred vivant, parce qu’il allait l’emmener dans la Chambre des Damnés d’Abarrach et prouver que tu as tort, Grand-Père. — Prouver que j’ai tort, répéta Xar. — C’est ce qu’Haplo a dit, insista Tourment, sans se laisser perturber par une légère entorse à la vérité. Il allait prouver que tu avais tort. Xar secoua lentement la tête. — Tu as dû te tromper, mon enfant. Si Haplo avait découvert un Sartan dans le Nexus, il me l’aurait amené. — Moi je t’aurais amené le vieillard, Grand-Père. Haplo aurait pu, mais il ne l’a pas fait. Aucune mention du dragon. — Il a conseillé au Sartan de partir très vite parce que tu allais venir. La respiration de Xar siffla entre ses dents serrées, la main noueuse qui caressait les cheveux blonds se resserra sur eux. Soudain, Xar lui tira la tête en arrière, força les yeux bleus à rencontrer les siens. Son regard perçant, pénétrant, scruta Tourment jusqu’au fond de son âme – ce qui ne faisait pas très profond. Tourment soutint ce regard sans ciller, sans broncher sous la rude poigne de Xar. Le Seigneur connaissait Tourment pour ce qu’il était – un menteur habile et rusé – et Tourment savait que Xar savait. Mais il avait dit assez de vérité pour dissimuler ses mensonges. — Je te l’ai dit, Grand-Père. Haplo ne t’aime pas. Il n’y a que moi qui t’aime. La main qui tenait les cheveux perdit soudain toute force. Il lâcha Tourment. Le Seigneur regarda dehors dans le vague, sa douleur brute visible à son visage ravagé, à ses épaules voûtées, à sa main flasque. Tourment ne s’y attendait pas ; il fut mécontent, jaloux de cette capacité d’Haplo d’infliger de la souffrance. L’amour brise le cœur. Tourment serra dans ses bras les jambes du Seigneur. — Je le hais, Grand-Père ! je le hais de te faire du mal. Il devrait être puni, tu ne trouves pas, Grand-Père ? Tu m’as puni, moi, la fois où je t’ai menti. Et Haplo a fait pire. Tu m’as parlé du jour où tu l’avais châtié avant son départ pour Chelestra, tu m’as dit que tu aurais pu le tuer, mais que tu ne l’avais pas fait parce que tu voulais qu’il tire la leçon de son châtiment. Tu dois recommencer, Grand-Père. Il faut encore le punir comme ça. — Je t’en ai parlé à l’époque, Tourment, parce que je voulais que tu comprennes la raison de ta punition et de la sienne. Je n’inflige pas la souffrance par plaisir. Nous apprenons par la douleur, c’est pourquoi notre corps la ressent. Mais certains, apparemment, choisissent d’ignorer la leçon. — Alors, tu vas encore le punir ? dit Tourment, levant les yeux. — Le temps de la punition est passé, mon enfant. Tourment attendait depuis un an d’entendre ces paroles prononcées sur ce ton, mais il ne put s’empêcher de frissonner. — Tu vas le tuer ? chuchota Tourment, d’un ton révérenciel. — Non, mon enfant, dit le Seigneur, caressant les boucles blondes. C’est toi qui vas le tuer. Haplo revint à la maison du Seigneur, se dirigea vers la bibliothèque. — Il est parti, dit Tourment, assis en tailleur par terre, les coudes sur les genoux, le menton dans les mains, en train d’étudier des runes des Sartans. — Parti ? Haplo s’immobilisa, regarda Tourment, fronçant les sourcils, puis reporta son regard vers la porte ouvrant sur la bibliothèque. — Tu es sûr ? — Grand-Père est parti pour ce monde… le monde du feu. Celui où les cadavres marchent. Tourment leva la tête, ses grands yeux bleus brillant d’intérêt. — Tu me parleras de ce monde ? Grand-Père a dit que tu pouvais… — Abarrach ? dit Haplo incrédule. Il est déjà parti. Sans… Il sortit de la pièce. — Chien, reste ici, dit-il, comme le chien s’apprêtait à le suivre. Tourment l’entendit claquer des portes dans le fond de la maison. Haplo sortait chercher le vaisseau de Xar. Tourment sourit, se contorsionna de plaisir, puis reprit vite son sérieux et feignit de nouveau d’étudier les runes. Entre ses longs cils, il observa furtivement le chien, qui s’était couché et l’observait avec un amical intérêt. — Ça te plairait d’être mon chien, hein ? demanda doucement Tourment. On jouerait ensemble toute la journée, et je te donnerais un nom, moi… Haplo revint à pas lents. — Je n’arrive pas à croire qu’il est parti. Sans rien… me dire. Tourment regarda les runes, entendit la voix de Xar. Il est clair qu’Haplo m’a trahi. Il est de mèche avec mes ennemis. Je crois qu’il vaut mieux que je ne le revoie pas face à face. Je ne suis pas certain de pouvoir contrôler ma colère. — Grand-Père a dû partir précipitamment, dit Tourment. Quelque chose d’inattendu. Une nouvelle information. — Quelle nouvelle information ? — Je ne sais pas, marmonna l’enfant en haussant les épaules. C’est des trucs de grands. Je n’ai pas fait attention. Je dois laisser Haplo vivre encore un peu. C’est une malheureuse nécessité, mais j’ai besoin de lui, et toi aussi, mon enfant. Ne discute pas. Haplo est le seul des nôtres à connaitre Arianus. Ce Guègue, Lambic, qui contrôle la grande machine, connait Haplo et a confiance en lui. Tu auras besoin de la confiance des nains, Tourment, si tu veux régner sur eux, sur la Bougonne-Batte, et, éventuellement, sur le monde. — Grand-Père a dit qu’il t’avait déjà donné tes ordres. Tu dois m’emmener sur Arianus… — Je sais, l’interrompit Haplo avec impatience. Je sais. Tourment risqua un coup d’œil. Haplo ne le regardait pas, ne lui prêtait aucune attention. Il regardait dans le vague, sombre et méditatif. Tourment ressentit un pincement d’inquiétude. Et si Haplo refusait de partir ? Et s’il était décidé à entrer dans le Labyrinthe pour chercher Alfred ? Xar avait dit qu’Haplo ne le ferait pas, qu’Haplo obéirait à ses ordres. Mais Xar lui-même avait proclamé qu’Haplo était un traitre. Tourment ne voulait pas le perdre ; Haplo lui appartenait. L’enfant décida de prendre les choses en main. Se levant d’un bond, excité et impatient, il vint se planter devant Haplo. — Je suis prêt à partir quand tu voudras. Ce que ce sera amusant ! On va revoir Lambic ! Et la Bougonne-Batte ! Je sais comment la faire fonctionner. J’ai étudié les runes des Sartans. Ce sera fantastique ! Tourment agita les bras avec un abandon enfantin calculé. — Grand-Père a dit que l’influence de la machine sera sensible sur tous les mondes, maintenant que les Portes de la Mort sont ouvertes. Il a dit que toutes les structures construites par les Sartans reviendront à la vie. Il a dit qu’il en sentirait aussi les effets, même sur Abarrach. Tourment jeta ses bras autour de la taille d’Haplo. — Grand-Père t’embrasse. Il a dit de te dire qu’il te faisait confiance, qu’il se reposait complètement sur toi. Il sait que tu ne failliras pas à ton devoir. Moi aussi. Haplo posa les mains sur les bras de Tourment, l’écarta de lui, comme il aurait fait d’une sangsue. — Aïe, tu me fais mal ! geignit Tourment. — Écoute-moi, petit, dit sombrement Haplo, sans relâcher sa prise. Entendons-nous bien. Je te connais, tu te rappelles ? Je te connais pour la petite crapule intrigante, rusée et manipulatrice que tu es. J’obéirai à mon Seigneur. Je t’emmènerai sur Arianus. Je veillerai à ce que tu puisses faire le nécessaire pour faire démarrer cette maudite machine. Mais ne crois pas que je sois aveuglé par la lumière de ton halo, parce que je l’ai vu de près. — Tu ne m’aimes pas, dit Tourment, avec quelques larmes de crocodile. Personne ne m’aime, sauf Grand-Père. Personne ne m’a jamais aimé. Haplo grogna, se redressa. — Simplement pour qu’il n’y ait pas de malentendu. Et encore une chose. C’est moi qui commande. Ce que je dis fait loi. Compris ? — Moi, je t’aime, Haplo, pleurnicha Tourment. Le chien, attendri, s’approcha et lui lécha la figure. Tourment lui jeta ses bras autour du cou. — Lui, au moins, il m’aime, dit Tourment. Hein, tu m’aimes, mon vieux ? — Ce maudit chien aime tout le monde, grommela Haplo. Même les Sartans. Maintenant, retourne dans ta chambre préparer tes affaires. Je t’attends ici. — Le chien peut venir avec moi ? — Si ça lui plaît. Va. Dépêche-toi. Plus tôt on ira là-bas, plus tôt je reviendrai. Tourment sortit, affectant l’obéissance. C’était amusant de jouer un rôle, amusant de tromper Haplo. Amusant de faire semblant d’obéir à un homme dont on tenait la vie entre ses petites mains. Tourment se répéta la conversation – la dernière conversation – qu’il avait eue avec Xar. Tourment quand ta tâche sera accomplie, quand la Bougonne-Batte fonctionnera et que tu auras pris le contrôle d’Arianus, Haplo deviendra inutile. Tu veilleras à ce qu’il soit tué. Je crois que tu connaissais un assassin sur Arianus… Hugh-la-Main, Grand-Père. Mais il est mort. Mon père l’a tué. Il existe d’autres tueurs à gages. Il y a une chose très importante. Une chose que tu dois me promettre de faire. Tu devras conserver le cadavre d’Haplo jusqu’à mon arrivée. Tu va ressusciter Haplo, Grand-Père ? Pour qu’il te serve après sa mort, comme font les morts d’Abarrach ? Oui, mon enfant. Alors seulement je pourrai avoir confiance en lui. L’amour brise le cœur. CHAPITRE 8 MATRICIA, DREVLIN, BAS-ROYAUME La traversée des Portes de la Mort fut sans histoire. Haplo plongea Tourment dans un sommeil magique dès leur départ du Nexus. Le passage des Portes de la Mort était devenu si simple qu’un habile magicien des menschs pouvait le tenter. Tourment était observateur, intelligent, et fils d’un grand magicien. Haplo eut la vision soudaine de Tourment, papillotant entre les mondes… Non. Dodo. Ils n’eurent aucune difficulté à atteindre Arianus, le Monde de l’Air. Les images des différents mondes défilèrent devant Haplo ; il trouva facilement les iles flottantes d’Arianus. Mais avant de se concentrer sur elles, il passa quelques instants à observer les autres mondes qui dérivaient devant ses yeux, miroitant de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel comme des bulles de savon, avant d’éclater et d’être remplacés par d’autres. Il les reconnut tous, sauf un seul. Et c’était le plus beau, le mystérieux. Existait-il un cinquième monde ? Haplo rejeta cette idée. Aucun des anciens écrits sartans ne mentionnait de cinquième monde. L’ancien monde. C’était le plus probable, pensa Haplo. L’image fulgurante qu’il en vit correspondait aux descriptions de l’ancien monde. Mais l’ancien monde n’existait plus, il avait été scindé en quatre par la magie. Ce n’était peut-être qu’un souvenir pathétique, conservé pour rappeler aux Sartans ce qui avait existé autrefois. Mais dans ce cas, pourquoi le présenter comme une option ? Haplo regarda les possibilités étinceler devant ses yeux, encore et encore. Toujours dans le même ordre : l’étrange monde au ciel bleu et au soleil éclatant, à la lune et aux étoiles d’argent, aux océans sans bornes et aux horizons sans limites ; puis le Labyrinthe, sombre et chaotique ; puis le crépuscule du Nexus, puis les quatre mondes élémentaux. Si Haplo n’avait pas eu Tourment avec lui, il aurait été tenté d’explorer, de sélectionner mentalement cette image pour voir ce qui se passait. Il regarda Tourment, qui dormait paisiblement, un bras autour du chien, tous deux partageant un lit de camp qu’Haplo avait trainé dans la passerelle pour garder l’œil sur lui. Haplo ramena son regard sur les visions, se concentra sur Arianus, écartant les autres de son esprit. La première fois qu’Haplo était venu sur Arianus avait failli être la dernière. Surpris à la fois par les forces magiques des Portes de la Mort et les violentes forces physiques régnant dans le Monde de l’Air, il avait été contraint de poser son vaisseau sur – il l’apprit plus tard – une série d’iles flottantes connues sous le nom de Marches des Tourbîles. Maintenant, il était préparé à ce qu’il allait trouver, aux terribles effets des tempêtes terrifiantes qui faisaient perpétuellement rage dans le Bas-Royaume. Les sigles protecteurs qui luisaient faiblement pendant le passage des Portes de la Mort brillèrent d’un bleu éclatant quand la première bourrasque secoua le vaisseau. Les éclairs fulguraient presque sans interruption, brillants, aveuglants. Le tonnerre crépitait autour d’eux, le vent les ballotait violemment. La grêle bombardait la coque de bois, la pluie tambourinait contre les hublots, formant un rideau liquide et impénétrable. Haplo arrêta le vaisseau, le fit planer en l’air. Ayant passé quelque temps sur Drevlin – l’ile principale du Bas-Royaume – il savait maintenant que ces tempêtes étaient cycliques. Il fallait attendre que celle-ci se termine ; alors il y aurait une accalmie en attendant la suivante. Et pendant cette accalmie, il trouverait un plan d’atterrissage, établirait le contact avec les nains. Haplo se demanda s’il laisserait dormir Tourment, décida de le réveiller. Autant qu’il se rende utile. Lui effleurant le front de la main, il effaça la lune qu’il y avait tracée. Tourment s’assit, battit des paupières, regarda autour de lui, ahuri, regarda Haplo d’un air accusateur. — Tu m’as endormi. Haplo n’éprouva pas le besoin de répondre, de commenter ou de s’excuser. Continuant à surveiller de son mieux par le hublot brouillé de pluie, il jeta un rapide coup d’œil sur l’enfant. — Parcours le vaisseau pour voir s’il n’y a pas de fissures ou de fuites dans la coque. Tourment rougit à cet ordre désinvolte. Il y eut un silence, consacré à un débat intérieur, supposa Haplo. — Je peux emmener le chien avec moi ? demanda-t-il enfin d’un ton boudeur. — Bien sûr, dit Haplo, agitant la main. L’enfant s’éclaira. — Je peux lui donner une saucisse ? Au son de son mot favori, le chien bondit sur ses pattes, tirant la langue et remuant la queue. — Une seule, dit Haplo. Je ne sais pas combien de temps cette tempête va durer, et nous serons peut-être forcés de les manger nous-mêmes. — Tu peux toujours en fabriquer d’autres, dit joyeusement Tourment. Viens, chien. Ils s’en allèrent en direction de la poupe. Haplo, regardant la pluie ruisseler sur le hublot, repensa au jour où il avait ramené l’enfant dans le Nexus… — L’enfant s’appelle Tourment, Seigneur, dit Haplo. Je sais, ajouta-t-il, voyant Xar froncer les sourcils, c’est un nom étrange pour un enfant humain, mais quand tu connaitras son histoire, tu comprendras. Tu trouveras tout ici, Seigneur, dans mon journal. Xar prit le document mais ne l’ouvrit pas. Haplo, debout, garda un silence respectueux, attendant que son Seigneur prenne la parole. Sa première question ne fut pas inattendue. — Je t’avais demandé de me ramener un disciple de ce monde, Haplo. Arianus, tel que tu le décris, est un monde en état de chaos. Quand j’en commencerai la conquête, il me faudra un lieutenant, de préférence un mensch, pour aller à Arianus et soumettre le peuple en mon nom tandis que je serai occupé ailleurs. Et tu m’amènes… un enfant humain de dix ans ? L’enfant en question dormait dans une chambre de la demeure de Xar. — Tourment n’est pas un enfant humain ordinaire, Seigneur. Comme tu le verras dans mon journal… — Je lirai ce journal plus tard, à loisir. Mais il m’intéressait d’entendre immédiatement ton rapport sur l’enfant. Haplo s’inclina, et s’assit dans le fauteuil que Xar lui indiquait de la main. — L’enfant est le fils de deux humains connus parmi leur peuple sous le nom de mystériarques – puissants magiciens, du moins pour les menschs. Le père s’appelait Sinistrad, la mère a pour nom Iridal. Ces mystériarques, avec leurs pouvoirs magiques, considéraient le reste des humains comme des brutes barbares. Les mystériarques, abandonnant les combats et le chaos du Mi-Royaume, montèrent s’établir dans le Haut-Royaume. Ils y découvrirent un monde d’une beauté merveilleuse, qui, malheureusement pour eux, se transforma en piège mortel. « Le Haut-Royaume avait été créé par la magie des runes des Sartans. Les mystériarques ne savaient pas davantage lire les runes des Sartans qu’un bambin ne sait lire un traité de métaphysique. Leurs récoltes se fanaient sur pied, l’eau était rare, l’air raréfié difficile à respirer. Ils commencèrent à mourir. Les mystériarques savaient qu’ils devaient fuir cet endroit, retourner dans le Mi-Royaume. Mais, comme la plupart des humains, ils craignaient ceux de leur race. Ils avaient peur de reconnaitre leur faiblesse. Et c’est pourquoi ils décidèrent que, lorsqu’ils retourneraient dans le Mi-Royaume, ce serait en conquérants, et non pas en suppliants. « Sinistrad, le père de l’enfant, imagina un plan remarquable. Le roi humain du Mi-Royaume, un certain Stephen, et sa femme Anne, avaient donné le jour à un héritier du trône. À peu près à la même époque, Iridal mit leur fils au monde. Sinistrad échangea les bébés, emportant son enfant dans le Mi-Royaume et ramenant le fils de Stephen dans le Haut-Royaume. Sinistrad avait l’intention de se servir de Tourment – en sa qualité d’héritier du trône – pour prendre le contrôle du Mi-Royaume. « Naturellement, tout le monde dans le Mi-Royaume savait que les bébés avaient été échangés, mais Sinistrad avait pris la précaution de jeter sur son fils un charme qui le faisait aimer de tous. Quand Tourment eut un an, Sinistrad vint trouver Stephen et l’informa de son plan. Le roi Stephen se trouva impuissant pour combattre les mystériarques. Stephen et Anne détestaient et craignaient l’intrus – c’est pourquoi ils le nommèrent Tourment – mais le sortilège qui le protégeait était si fort qu’ils ne parvinrent pas à prendre sur eux de s’en débarrasser. Finalement, poussés par le désespoir, ils engagèrent un assassin pour emmener Tourment et le tuer. « Il se trouve, Seigneur, que c’est Tourment qui faillit assassiner l’assassin. — Vraiment ? fit Xar, impressionné. — Oui. Tu trouveras tous les détails là-dedans, dit-il, montrant le journal. Tourment portait une amulette, donnée par Sinistrad, qui lui transmettait les ordres du magicien, et communiquait les réponses de l’enfant à son père. Ainsi, les mystériarques espionnaient les humains, étaient au courant de tous les faits et gestes de Stephen. Non que Tourment eût besoin de conseils en ce qui concerne l’intrigue. D’après ce que j’ai vu de lui, il aurait pu en remontrer à son père sur une ou deux petites choses. « Tourment est vif et intelligent. C’est un clairvoyant, très habile en magie pour un humain, quoique sans formation. C’est Tourment qui a compris comment fonctionne la Bougonne-Batte et à quoi elle doit servir. C’est son diagramme que j’ai inclus dans mon journal, Seigneur. Et il est ambitieux. Quand Tourment comprit que son père n’avait pas l’intention de gouverner le Mi-Royaume en collaboration avec lui, il résolut de se débarrasser de Sinistrad. « La machination de Tourment réussit, quoique pas tout à fait comme il l’avait prévu. Ironiquement, la vie de l’enfant fut sauvée par l’assassin engagé pour le tuer. Dommage, ajouta pensivement Haplo. Hugh-la-Main était un humain intéressant, un combattant habile et expérimenté. Il était exactement ce que tu cherchais chez un disciple, Seigneur. J’avais prévu de te le ramener, mais, malheureusement, il mourut en combattant le magicien. Dommage. Le Seigneur du Nexus n’écoutait qu’à moitié. Ouvrant le journal, il trouva le diagramme de la Bougonne-Batte et l’étudia attentivement. — C’est l’enfant qui a fait ça ? — Oui, Seigneur. — Tu en es certain ? — Je les épiais quand Tourment l’a montré à son père. Sinistrad a été aussi impressionné que toi. — Remarquable. Et l’enfant est charmant, avenant, séduisant. Le sortilège de son père ne peut certainement avoir aucun effet sur nous, mais agit-il encore sur les humains ? — Alfred le Sartan était d’avis que l’enchantement avait été annulé – mais Hugh-la-Main était complètement sous le charme de l’enfant… — Et la mère de l’enfant ? Elle s’appelle Iridal, m’as-tu dit ? — Elle pourrait poser des problèmes. Quand nous sommes partis, elle recherchait son fils en compagnie du Sartan Alfred. — Elle veut récupérer l’enfant pour ses propres desseins, je suppose ? — Non. Je crois qu’elle le veut pour lui-même. Elle n’avait jamais soutenu le plan de son mari. Sinistrad avait une sinistre emprise sur elle. Elle avait peur de lui. Et après sa mort, le courage des autres mystériarques s’effondra. Quand je suis parti, ils parlaient d’abandonner le Haut-Royaume et de retourner parmi les autres humains… — La mère pourrait être éliminée ? — Facilement, Seigneur. Xar lissait les pages du journal de ses mains noueuses, mais il ne les regardait plus. — « Un petit enfant les conduira. » Vieux dicton des menschs, Haplo. Tu as agi sagement, mon fils. J’irai jusqu’à dire que tu as fait un choix inspiré. Ces menschs, qui se sentiraient menacés par un adulte venu pour les commander, seront complètement désarmés devant cet enfant à l’air si innocent. Je commence à vaguement entrevoir un plan. — Je suis heureux de t’avoir satisfait, Seigneur, dit Haplo. — Oui, murmura le Seigneur du Nexus. « Un petit enfant les conduira. » La tempête faiblit. Haplo profita de l’accalmie relative pour survoler Drevlin, cherchant un endroit pour atterrir. Il en était venu à connaitre assez bien cette région. Il y avait passé beaucoup de temps lors de sa dernière visite, à préparer sa dragonef elfienne au passage des Portes de la Mort. Le continent de Drevlin était plat et informe, simple bloc de ce que les menschs appelaient de la « coralite » flottant dans le Maelström. Mais la Bougonne-Batte fournissait quelques repères. Haplo cherchait les Eau-Hisse, neuf immenses bras mécaniques d’acier et d’or dressés dans l’ouragan perpétuel. Ils constituaient la partie la plus importante de la Bougonne-Batte, du moins pour les menschs d’Arianus, car c’étaient eux qui fournissaient l’eau aux royaumes supérieurs qui en étaient totalement dépourvus. Ils étaient situés dans la cité de Matricia, et c’était à Matricia qu’Haplo espérait bien trouver Lambic. Les neuf bras, chacun terminé par une main tendue en or, étaient faciles à repérer en altitude. La tempête s’était calmée, mais de nouveaux nuages s’amassaient à l’horizon. Les éclairs se reflétaient sur leur métal, les mains figées se silhouettaient contre les nuages. Haplo se posa sur un terrain nu, dans l’ombre d’une section apparemment abandonnée de la machine. Du moins, il supposa qu’elle était abandonnée, car aucune lumière n’en sortait, aucun engrenage ne tournait, aucune roue ne grinçait, aucune décharge de « lectricité », comme disaient les Guègues, ne rivalisait avec les éclairs. Une fois posé sans dommages, Haplo remarqua qu’il n’y avait de lumière nulle part. Perplexe, il regarda par le hublot brouillé de pluie. Il se souvenait pourtant que la Bougonne-Batte transformait la pénombre orageuse de Drevlin en un jour perpétuel. Les lumignites brillaient partout, les zinzins lectriques rayaient l’air de leurs éclairs. Maintenant, la cité et ses alentours n’étaient éclairés que par la lumière du soleil, qui, une fois filtrée par les nuages du Maelström, arrivait lourde et plombée, et plus déprimante que la nuit. Haplo continua à regarder par le hublot, se remémorant sa dernière visite, essayant de se rappeler s’il y avait de la lumière dans cette section de la Bougonne-Batte, ou s’il pensait à une autre partie de la machine. — C’était peut-être à La Fâche, grommela-t-il, puis il secoua la tête. Non, c’était ici. Je me rappelle très bien… Un coup sourd et un aboiement le tirèrent de sa rêverie. Haplo retourna à la poupe. Devant l’écoutille, Tourment balançait une saucisse juste hors de portée du chien. — Tu l’auras, promit-il au chien, mais seulement si tu cesses d’aboyer. Laisse-moi ouvrir l’écoutille. D’accord ? Bon toutou. Tourment fourra la saucisse dans sa poche, se tourna vers l’écoutille, et se mit à batailler avec le loquet qui, normalement, aurait dû ouvrir le panneau. Le loquet ne bougea pas. Tourment, les yeux furibonds, le martela de ses petits poings. Le chien garda les yeux fixés sur la saucisse. — Vous sortez, Votre Altesse ? demanda Haplo, négligemment appuyé à la cloison. Puisqu’il devait présenter Tourment comme l’héritier légitime du trône de Volkaran, il avait décidé de lui accorder le titre dû à un prince humain. Alors, autant s’y habituer dès maintenant, avant de paraitre en public. Naturellement, il faudrait supprimer la nuance ironique. Tourment regarda le chien avec reproche, donna une dernière et futile poussée de ses petites mains au loquet récalcitrant, puis regarda froidement Haplo. — Je veux sortir. Ça sent le chaud et le renfermé, ici. Et ça sent le chien, ajouta-t-il avec dédain. L’animal, entendant parler de lui, et imaginant que c’était avec amitié, remua la queue et se lécha les babines. — Tu l’as fermé par la magie, c’est ça ? poursuivit Tourment d’un ton accusateur, avec un nouveau coup de poing sur le loquet. — La même magie que j’ai utilisée dans tout le vaisseau, Votre Altesse. Il serait dangereux d’en laisser une seule partie sans protection, comme il serait dangereux d’aller à la bataille avec un trou béant dans votre armure. De plus, je ne crois pas que vous ayez envie de sortir en ce moment. Une autre tempête se prépare. Vous vous rappelez les tempêtes de Drevlin, non ? — Je me les rappelle. Et je vois aussi bien que toi qu’une tempête se prépare. Mais je ne serais pas resté longtemps dehors. Je ne serais pas allé loin. — Où alliez-vous, Votre Altesse ? — Nulle part. Juste me promener. Tourment haussa les épaules. — Vous ne vouliez pas contacter les nains tout seul, hein ? — Bien sûr que non, Haplo, dit Tourment, arrondissant des yeux innocents. Grand-Père a dit que je devais rester avec toi, et j’obéis toujours à Grand-Père. Haplo remarqua l’accent mis sur le dernier mot, et sourit sombrement. — Parfait. N’oubliez pas que je suis là pour vous protéger avant tout. Ce monde n’est pas très sûr. Même si vous êtes un prince. Il y en a qui vous tueraient juste pour ça. — Je sais, dit Tourment, dégrisé et un peu honteux. Les Elfes ont failli me tuer la dernière fois. Je n’y avais pas pensé. Je suis désolé, Haplo. Les grands yeux bleus se levèrent vers lui. — Grand-Père a été très sage de faire de toi mon gardien. Tu obéis toujours à Grand-Père toi aussi, n’est-ce pas ? La question prit Haplo par surprise. Il regarda vivement Tourment, se demandant ce qu’il avait voulu dire – si toutefois il avait voulu dire quelque chose. Un instant, il crut voir une lueur sournoise et malveillante dans les grands yeux bleus. Mais Tourment le regardait avec candeur, en enfant qui pose une question enfantine. Haplo lui tourna le dos. — Je retourne à l’avant monter la garde. Le chien gémit, regarda la saucisse toujours dans la poche de Tourment, pathétique. — Tu ne m’as pas demandé s’il y avait des fuites, rappela Tourment à Haplo. — Eh bien, il y en a ? — Non. Tu es assez bon en magie. Pas aussi bon que Grand-Père, mais assez bon. — Merci, Votre Altesse. Haplo s’inclina et s’éloigna. CHAPITRE 9 MATRICIA, BAS-ROYAUME, ARIANUS La grande Bougonne-Batte était arrêtée. À Drevlin, personne ne savait quoi faire. Rien de semblable n’était jamais arrivé dans toute l’histoire des Guègues. Si loin que remontât le souvenir des Guègues – et parce qu’ils étaient des nains, cela faisait très longtemps – la merveilleuse machine avait toujours travaillé. Elle travaillait et travaillait sans relâche. Fiévreusement, sereinement, frénétiquement, obstinément – elle travaillait. Même quand certaines parties de la Bougonne-Batte tombaient en panne, elle travaillait ; d’autres parties de la machine s’activaient à réparer celles qui ne fonctionnaient plus. Personne ne savait au juste quel travail effectuait la Bougonne-Batte, mais tout le monde savait, ou du moins soupçonnait, qu’elle le faisait bien. Et maintenant, elle était arrêtée. Les tututes s’étaient tues, ne laissant plus échapper qu’un soupir de temps en temps. Dans leurs boites de verre, les flèches noires – qui ne devaient jamais pointer sur le rouge – s’étaient tristement affaissées vers le bas de leurs boites et ne pointaient plus sur rien. L’évènement avait plongé toute la population dans la consternation. Tous les Guègues, hommes, femmes et enfants – même ceux qui n’étaient pas de service, même ceux qui étaient engagés dans la guérilla contre les Elfes –, avaient quitté leur poste pour venir contempler la grande machine – maintenant inactive. Certains pensaient qu’elle allait redémarrer. Les Guègues assemblés attendirent, pleins d’espoir… et attendaient encore. Les changements d’équipe s’étaient succédé. La merveilleuse machine avait continué à ne rien faire. Et elle ne faisait toujours rien. Ce qui signifiait que les Guègues ne faisaient rien. Pis encore, il semblait bien qu’ils allaient être forcés de ne rien faire, sans lumière et sans chauffage. Les bouillis-bulles avaient cessé de bouillir presque immédiatement. Les glampes avaient continué à briller pendant quelque temps après l’arrêt de la machine, mais maintenant, leur éclat s’estompait. Dans tout Drevlin, les lumières vacillaient, s’éteignaient. Et partout régnait un terrible silence. Les Guègues vivaient dans un monde de fracas perpétuel. Les premiers bruits qu’entendait un nouveau-né, c’étaient les « Boum », « bang » et « ping » réconfortants de la Bougonne-Batte au travail. Maintenant, elle ne travaillait plus, et tout était silencieux. Et le silence terrifiait les Guègues. — Elle est morte ! telle était la lamentation s’élevant à la fois de milliers de gorges guéguiennes. — Non, elle n’est pas morte, déclara Lambic Serre-Boulon scrutant sombrement une section de la Bougonne-Batte à travers ses nouvelles lunettes. On l’a assassinée. — Assassinée ? répéta Secousse en un murmure craintif. Mais qui a pu faire une chose pareille ? Mais elle le savait avant même de poser la question. Lambic Serre-Boulon ôta ses lunettes et les essuya soigneusement à l’aide d’un mouchoir blanc, habitude qu’il avait prise récemment. Puis il les rechaussa, et considéra la machine à la lumière d’une torche (faite d’une feuille de papier roulée prélevée sur l’un de ses nombreux discours). — Les Elfes. — Oh non ! Lambic. Tu dois te tromper. Parce que si la Bougonne-Batte arrête de travailler, elle arrête de produire de l’eau, et les Elfes ont besoin d’eau pour leur peuple. Sans eau, ils mourraient tous. Ils ont autant besoin que nous de la machine. Pourquoi l’auraient-ils arrêtée ? — Peut-être qu’ils ont stocké de l’eau, dit froidement Lambic. Je vois déjà leur plan. Ils arrêtent la machine pour nous affamer et nous geler. Lambic reporta son regard sur Secousse, qui détourna les yeux. — Secousse ! aboya-t-il. Tu recommences ! Secousse rougit, s’efforça de regarder Lambic, mais elle n’aimait pas ça quand il portait ses lunettes. Elles étaient nouvelles, d’une conception originale et – prétendait-il – amélioraient immensément sa vue. Mais, à cause de quelque particularité du verre, elles faisaient paraitre ses yeux durs et tout petits. Comme son cœur, pensait tristement Secousse, faisant de son mieux pour regarder Lambic en face et échouant misérablement. Renonçant, elle fixa son regard sur le mouchoir qui formait une tache de blanc éclatant dans la sombre masse de la barbe en bataille. La torche tirait à sa fin. Lambic fit un signe à un garde du corps, qui roula immédiatement un autre discours et l’alluma avant que le précédent ne rende l’âme. — Je t’ai dit toujours dit que tes discours étaient incendiaires, dit Secousse, risquant une plaisanterie. Lambic fronça les sourcils. — Ce n’est pas le moment de plaisanter. Je n’aime pas ton attitude, Secousse. Je commence à penser que tu faiblis. Le cœur te manque… — Tu as raison ! Le cœur me manque ; j’ai peur… — Je n’ai que faire de poltrons, déclara Lambic. Si tu as peur au point de ne plus pouvoir remplir tes fonctions de sectaire du Parti VLAN… — Ce n’est pas des Elfes, Lambic ! C’est de nous ! J’ai peur de nous ! J’ai peur de toi, et… de toi, dit-elle, montrant un garde du corps qui sembla hautement flatté et fier de lui, et de toi et de toi ! Et de moi. J’ai peur de moi-même ! Que sommes-nous devenus, Lambic ? Que sommes-nous devenus ? — Je ne sais pas ce que tu veux dire, ma chère, dit Lambic d’une voix dure, ôtant de nouveau ses lunettes pour les essuyer. — Nous étions un peuple doux et pacifique. Jamais dans toute l’histoire des Guègues nous n’avions tué personne… — Pas « Guègue », dit sévèrement Lambic. Nous ne sommes pas des Guègues, mais des nains. « Guègue » est un terme péjoratif inventé pour nous tenir à notre place. Il remit ses lunettes et la foudroya du regard. — Tu as envie de redevenir esclave, Secousse ? lui demanda Lambic. Tu veux tout laisser tomber, ramper devant les Elfes et baiser leurs petits culs en leur demandant pardon et en promettant d’être bien sages à l’avenir ? C’est ça que tu veux ? — Bien sûr que non. Secousse soupira, essuya discrètement une larme coulant le long de sa joue. — Mais nous pourrions leur parler. Négocier. Je crois que les Elfes sont aussi fatigués que nous de la guerre. — Tu as sacrément raison, ils en sont fatigués, dit Lambic avec satisfaction. Ils savent qu’ils ne peuvent pas la gagner. — Et nous non plus ! Nous ne pouvons pas renverser tout l’Empire de Tribus ! Nous ne pouvons pas monter au ciel et voler jusqu’à Aristagon pour les combattre ! — Et ils ne peuvent pas nous renverser non plus ! Nous pouvons vivre dans nos tunnels pendant des générations et ils ne nous trouveront jamais… — Des générations ! hurla Secousse. C’est ça que tu veux, Lambic ? Une guerre qui durera des générations ? Des enfants qui grandiront sans rien savoir que craindre, fuir et se cacher ? — Au moins, ils seront libres, dit Lambic, rechaussant ses lunettes. — Non, ils ne seront pas libres. Quand on a peur, on n’est jamais libre, dit Secousse à voix basse. Lambic ne répondit pas. Il garda le silence. Le silence était terrible. Secousse détestait le silence. Le silence, c’était lourd, triste et lugubre, et cela lui rappelait quelque chose, quelque part, quelqu’un. Alfred. Alfred et le mausolée. Les tunnels secrets sous la statue du Créchi-Crécha, les rangées de cercueils de cristal et les cadavres des jeunes morts si beaux. Là aussi régnait le silence, et Secousse en avait eu peur. N’arrêtez pas, avait-elle dit à Alfred. Arrêter quoi ? Alfred était plutôt bouché. N’arrêtez pas de parler ! Le silence ! Je ne le supporte pas ! Et Alfred l’avait réconfortée. Ce sont mes amis… Ici, personne ne peut vous faire du mal. Plus maintenant. Et d’ailleurs, ils n’auraient jamais fait le mal – au moins, pas intentionnellement. Et puis, Alfred avait dit quelque chose que Secousse avait retenu, et qu’elle se répétait souvent ces derniers temps. Mais combien de mal avons-nous fait sans le vouloir, avec les meilleures intentions du monde ? — Avec les meilleures intentions du monde, répéta-t-elle pour remplir le terrible silence. — Tu as changé, Secousse, dit Lambic d’un ton sévère. — Toi aussi, rétorqua-t-elle. Après ça, il n’y avait plus grand-chose à dire, et ils continuèrent à écouter le silence dans la maison de Lambic. Le garde du corps dansait d’un pied sur l’autre, essayant de prendre l’air de celui qui n’a rien entendu. La discussion avait lieu dans la demeure de Lambic – sa demeure actuelle de Matricia, et non son ancienne demeure de La Fâche. Selon les standards des Guègues, c’était un bel appartement, convenant parfaitement à la dignité de Haut-Contre-Sous-Maître qu’il était devenu. De l’avis général, cet appartement n’était pas aussi beau que le bac de rétention du précédent Haut-Contre-Sous-Maître, Darral Débardeur. Mais le bac de rétention était trop proche de la surface – et par conséquent, trop proche des Elfes, qui avaient investi la surface de Drevlin. Lambic, comme le reste de son peuple, avait été contraint de s’enfoncer sous terre, de chercher refuge dans les profondeurs. Cela n’était pas une épreuve pour les nains. La grande Bougonne-Batte ne cessait de fouailler, creuser, forer. Il ne se passait pas de cycle sans qu’un nouveau tunnel ne fût découvert à Matricia, La Fâche ou quelque autre ville guéguienne de Drevlin. Ce qui était heureux, car la Bougonne-Batte, sans raison apparente, se mettait souvent à enterrer, boucher, écraser et diversement détruire des tunnels existants. Ce que les nains prenaient avec philosophie, abandonnant les tunnels effondrés pour en chercher de nouveaux. Naturellement, maintenant que la Bougonne-Batte était arrêtée, il n’y aurait plus d’effondrements, mais plus de nouveaux tunnels non plus. Plus de lumière, plus de bruit. Secousse frissonna, regretta d’avoir pensé au chauffage. La torche se mit à grésiller et s’éteignit. Lambic roula prestement un nouveau discours. La demeure de Lambic était très loin sous la surface, directement au-dessous de la grande bâtisse connue sous le nom de Farbrique. Un étroit escalier menait d’un couloir à un autre couloir, conduisant au corridor se terminant devant l’appartement de Lambic. Les marches, les couloirs, l’appartement n’étaient pas taillés dans la coralite comme la plupart des tunnels creusés par la Bougonne-Batte. Les marches, les murs, les sols et les plafonds étaient lisses. L’appartement de Lambic avait même une porte, une vraie porte, avec une inscription dessus. Aucun des nains ne savait la lire, et ils acceptaient tous sans contestation les assertions de Lambic – à savoir que CHAUFFERIE signifiait HAUT-CONTRE-SOUS-MAÎTRE. À l’intérieur, les occupants étaient un peu à l’étroit, vu qu’une section extrêmement imposante de la Bougonne-Batte occupait une bonne partie des lieux. Le gigantesque bidule, avec ses innombrables réservoirs et tuyaux, ne fonctionnait plus, et cela depuis très, très longtemps, exactement comme la Farbrique ne fonctionnait plus si loin que remontât le souvenir des nains. La Bougonne-Batte était allée de l’avant, laissant en arrière cette partie d’elle-même. Secousse, pour ne pas regarder Lambic et ses nouvelles lunettes, fixa son regard sur le bidule. — L’ancien Lambic l’aurait déjà démonté depuis longtemps, murmura-t-elle pour meubler le silence. Il aurait passé son temps à marteler ceci, à dévisser cela, sans cesser de demander pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Pourquoi c’est là ? Pourquoi ça marchait ? Pourquoi ça ne marche plus ? Tu ne demandes plus jamais « pourquoi », Lambic, hein ? ajouta-t-elle tout haut. — Pourquoi quoi ? grommela Lambic, préoccupé. Secousse soupira. Lambic soit ne l’écoutait pas, soit l’ignorait. — Il faut aller à la surface, dit-il. Il faut découvrir comment les Elfes sont parvenus à arrêter la Bougonne-Batte… Un bruit de pas, lents et trainants – les pas d’un groupe descendant à tâtons dans des ténèbres totales, et ponctué de bruits de chute et de jurons étouffés –, l’interrompit. Des cris de « Haut-Contre-Sous-Maître » filtrèrent par la porte. — Les nôtres, dit Lambic, contrarié. Ils veulent que je leur dise ce qu’ils doivent faire, je suppose. — Tu es le Haut-Contre-Sous-Maître, lui rappela Secousse avec quelque irritation. — Oui, bon, je leur dirai ce qu’ils doivent faire, dit sèchement Lambic. Combattre, combattre, et continuer à combattre. Les Elfes ont fait une grave erreur en arrêtant la Bougonne-Batte. Certains des nôtres rechignaient à verser le sang, mais plus maintenant ! Les Elfes regretteront le jour… — Haut-Contre-Sous-Maître, crièrent ensemble plusieurs voix. Où es-tu ? — Ils ne voient rien, dit Secousse. Prenant la torche de Lambic, elle ouvrit la porte et trotta dans le couloir. — Lof ? cria-t-elle, reconnaissant l’un des nains. Qu’est-ce qu’il y a ? Lambic vint se planter près d’elle. — Salut à vous, Camarades Guerriers dans la Bataille pour Mettre Fin à la Tyrannie. Les nains, encore secoués par leur périlleuse descente de l’escalier, eurent l’air stupéfait. Lof regarda nerveusement autour de lui, cherchant des yeux le groupe redoutable. — C’est vous, dit sèchement Secousse. — Vraiment ? dit Lof impressionné. Tellement impressionné qu’il en oublia la raison de sa venue. — Vous m’appeliez, dit Lambic. Qu’est-ce que vous voulez ? Si c’est au sujet de l’arrêt de la Bougonne-Batte, je suis en train de préparer une déclaration… — Non, non ! Un vaisseau, Votronneur, répondirent en chœur plusieurs voix. Un vaisseau. — Un vaisseau a atterri dehors, dit Lof, montrant le plafond d’un geste vague. Votronneur, ajouta-t-il à retardement, d’un ton quelque peu boudeur. Il n’avait jamais aimé Lambic. — Un vaisseau elfien ? demanda Lambic avec intérêt. Crashé ? Il est toujours là ? Tu as vu des Elfes dessus ? Des prisonniers, dit-il à part à Secousse. C’est ce que nous attendions. Nous pourrons les interroger et ils nous serviront d’otages… — Non, dit Lof, après mûre réflexion. — Non quoi ? demanda Lambic avec irritation. — Non, Votronneur. — Je voulais dire, qu’est-ce que tu veux dire en disant « non » ? Lof réfléchit. — Non, ce n’est pas un vaisseau elfien, non il ne s’est pas crashé, et non, je n’ai vu personne. — Comment sais-tu que ce n’est pas un vaisseau elfien ? C’est obligatoire. Qu’est-ce que tu veux que ça soit d’autre ? — Non, déclara Lof. Je reconnais quand même un vaisseau elfien quand j’en vois un. Je suis monté sur un, une fois. Il lança un coup d’œil vers Secousse, espérant l’impressionner. Secousse était la raison principale de son aversion pour Lambic. — À tout le moins, j’en ai vu un de près la fois où on a attaqué les Eau-Hisse. Ce vaisseau n’a pas d’ailes, pour commencer. Et il n’est pas tombé comme une pierre, à la façon des vaisseaux elfiens. Il est descendu doucement en flottant. Et en plus, ajouta-t-il, les yeux toujours fixés sur Secousse, ayant gardé le meilleur pour la fin, il est couvert d’images. — Des images ?… Secousse regarda Lambic, mal à l’aise. Derrière ses lunettes, ses yeux brillaient d’un éclat dur. — Tu es sûr, Lof ? Il fait sombre dehors, et il doit y avoir eu une tempête… — Évidemment que j’en suis sûr, dit Lof, qui tenait à son quart d’heure de gloire. Je montais la garde près de la Machi-Coupeuse, et tout d’un coup, qu’est-ce que je vois ? Ce vaisseau qui ressemble à… à… à lui, termina Lof, pointant le doigt sur son noble chef. Plutôt rond au milieu et scié aux deux bouts. Heureusement, Lambic avait ôté ses lunettes qu’il essuyait soigneusement une fois de plus, de sorte qu’il ne fit pas attention à la comparaison. — Bref, poursuivit Lof, gonflé d’importance, remarquant que tout le monde, y compris le Haut-Contre-Sous-Maître, était suspendu à ses lèvres, ce vaisseau est sorti tout d’un coup des nuages, il s’est posé et il n’a plus bougé. Et il est tout couvert d’images ; je les ai vues à la lumière des éclairs. — Et le vaisseau n’était pas endommagé ? demanda Lambic, rechaussant ses lunettes. — Pas une égratignure. Même les grêlons gros comme toi ne lui ont rien fait, ni les pièces de la Bougonne-Batte balancées par le vent. Il est resté là, tranquille comme Baptiste. — Peut-être qu’il est mort, dit Secousse, s’efforçant de dissimuler son espérance. — J’ai vu de la lumière à l’intérieur, et quelqu’un qui bougeait. Non, il n’est pas mort. — Il n’est pas mort, dit Lambic. C’est Haplo. Ça ne peut être que lui. Un vaisseau avec des images, exactement comme celui que j’ai trouvé dans les Tourbîles. Il est revenu ! Secousse s’approcha de Lof, le saisit par la barbe et renifla en fronçant le nez. — C’est bien ce que je pensais. Il est tombé dans le tonneau de bière. Ne fais pas attention à ce qu’il dit, Lambic. Imprimant au pauvre Lof stupéfait une violente poussée qui l’envoya valser dans ses camarades, Secousse prit Lambic par le bras et tenta de le ramener dans l’appartement. Mais une fois ses pieds fermement plantés sur le sol, Lambic, comme tous les nains, n’était pas facile à remuer. (Secousse avait pris Lof par surprise.) Lambic se dégagea, puis s’épousseta le bras comme si Secousse était une poussière. — Lambic, je t’en prie… supplia Secousse le tirant par le bras. — Laisse-moi, ma chère, dit Lambic d’une voix dure et sévère, la toisant à travers ses lunettes. Secousse abaissa lentement les mains. — C’est Haplo qui t’a rendu comme ça. C’est Haplo qui nous a tous rendus comme ça. — Oui, nous lui devons beaucoup. Lambic se détourna. — Bon, Lof. Il y a des Elfes dans les parages ? Car dans ce cas, Haplo pourrait être en danger. — Pas d’Elfes, Votronneur, dit Lof, secouant la tête. Je n’ai pas vu un Elfe depuis que la machine s’est arrêtée. Je… aïe ! Secousse lui avait expédié un bon coup de pied dans les mollets. — Pourquoi tu as fait ça ? hurla Lof. Secousse ne répondit pas, passa devant lui et les autres nains sans un regard. Se retournant à la porte de la chaufferie, elle pointa un doigt tremblant sur Lambic. — Il causera notre perte à tous ! Vous verrez ! Elle leur claqua la porte au nez. Les nains restèrent figés sur place, effrayés de bouger. Secousse avait emporté la torche. Lambic fronça les sourcils, secoua la tête, haussa les épaules, et reprit la conversation si violemment interrompue. — Haplo pourrait être en danger. Il ne faut pas que les Elfes le capturent. — Quelqu’un a de la lumière ? risqua un compagnon de Lof. Lambic ignora cette question oiseuse. — Il faut aller à son secours. — Aller dehors ? Les nains étaient atterrés. — Moi, j’ai été dehors, leur rappela sèchement Lambic. — Parfait. Alors retourne dehors le chercher. Nous, on montera la garde, dit Lof. Lambic foudroya ses compatriotes, mais sans résultat car personne ne le vit. Lof, qui avait apparemment réfléchi à la question, demanda : — Ce n’est pas le Haplo qui est un dieu ?… — Il n’y a pas de dieux, dit Lambic, très sec. — Ben alors, Votronneur, reprit Lof, nullement découragé, le Haplo qui a combattu ce magicien dont tu parles tout le temps ?… — Sinistrad. Oui, c’est ce Haplo-là. Maintenant, vous voyez… — Alors, il n’a pas besoin de secours ! conclut triomphalement Lof. Il peut se secourir tout seul ! — Quelqu’un qui peut combattre un magicien peut aussi combattre des Elfes, dit un autre, parlant avec la conviction de qui n’a jamais vu un Elfe de près. Ce ne sont pas des durs. Lambic réprima l’envie d’étrangler ses Camarades Guerriers dans la bataille pour Mettre Fin à la Tyrannie. Il ôta ses lunettes, les essuya de son grand mouchoir blanc. Il aimait beaucoup ses nouvelles lunettes. Il voyait à travers avec une clarté remarquable. Malheureusement, les lentilles étaient si épaisses qu’elles glissaient sur son nez s’il ne s’enroulait pas des fils de fer sur les oreilles. Lesquels le pinçaient douloureusement ; les fortes lentilles lui faisaient mal aux yeux, mais il voyait très bien. Pourtant, à des moments pareils, il se demandait pourquoi il continuait. Pour une raison qui lui échappait, la révolution, comme un tram-flash en folie, avait déraillé. Lambic avait tenté de la remettre sur les rails, de l’inverser, mais rien n’avait marché. Maintenant, enfin, il apercevait une lueur d’espoir. Finalement, il n’avait pas déraillé. Il était simplement sur la touche. Et ce qu’il avait d’abord considéré comme un – terrible désastre – l’arrêt de la Bougonne-Batte – servirait peut-être à faire repartir la révolution. Il remit ses lunettes. — La raison pour laquelle nous n’avons plus de lumière, c’est… — Que Secousse a emporté la torche ? proposa obligeamment Lof. — Non ! Lambic respira à fond, serra les poings pour s’empêcher d’étrangler Lof. — Que les Elfes ont arrêté la Bougonne-Batte. Silence. Puis : — Tu es sûr ? fit Lof, pas convaincu. — Tu vois une autre explication ? Les Elfes l’ont arrêtée. Leur plan, c’est de nous geler et de nous affamer. Et peut-être de se servir de l’obscurité pour nous tomber dessus et nous tuer tous. Est-ce que nous allons attendre tranquillement la mort, ou est-ce que nous allons nous battre ? — Nous battre ! hurlèrent les nains, leur colère grondant dans l’obscurité comme les tempêtes qui balayaient la surface. — C’est pourquoi nous avons besoin d’Haplo. Vous êtes avec moi ? — Oui, Votronneur ! braillèrent les Camarades Guerriers. Leur enthousiasme fut considérablement douché quand deux d’entre eux, s’en allant au pas cadencé, se cognèrent le nez contre le mur. — Comment combattre ce que nous ne pouvons pas voir ? grommela Lof. — Nous pouvons voir, dit Lambic, sans se démonter. Haplo m’a dit qu’autrefois des nains comme nous vivaient dans des lieux sombres et souterrains. Et qu’ils avaient appris à voir dans le noir. Nous avons été trop dépendants de la lumière. Maintenant qu’elle s’est éteinte, il faudra faire comme nos ancêtres et apprendre à voir, à vivre et à lutter dans le noir. Il fit un pas en avant, puis un autre, et un autre. Il ne se cogna dans rien, et il réalisa qu’il pouvait voir. Pas très bien ; il n’aurait pas pu lire un de ses discours, par exemple. Mais c’était comme si les murs avaient absorbé une partie de la lumière qui avait brillé sur les nains si loin que remontât leur souvenir, et que, par gratitude, ils la leur rendaient. Lambic distinguait les murs, le sol et le plafond qui luisaient faiblement. Il voyait les silhouettes de ses Camarades Guerriers. Derrière lui, il entendit les autres retenir leur souffle, sut qu’il n’était pas seul à voir. Ils voyaient, eux aussi. Son cœur s’enfla de fierté. Maintenant, les choses vont changer, se dit-il, montant l’escalier, et entendant les bruits de bottes qui le suivaient fièrement. La révolution était revenue sur les rails, et, même si elle ne filait pas exactement comme l’éclair, au moins, elle roulait. Il aurait presque remercié les Elfes. CHAPITRE 10 MATRICIA, DREVLIN, BAS-ROYAUME Haplo s’était souvent servi du chien pour écouter les conversations des autres, entendant leurs voix par les oreilles de l’animal. Pourtant, il ne lui était jamais venu à l’idée d’écouter une conversation que quelqu’un pouvait avoir avec son chien. L’animal avait reçu l’ordre de garder l’œil sur l’enfant, de prévenir Haplo s’il s’écartait du droit chemin – comme lorsqu’il avait voulu ouvrir l’écoutille. À part ça, Haplo ne se souciait pas de ce que Tourment disait ou pensait. Il reconnaissait quand même que la question de Tourment, en apparence innocente, sur son obéissance à son Seigneur, l’avait troublé. Il y avait eu un temps – Haplo le savait bien – où il y aurait répondu sans réfléchir, sans réserve et sans remords. Pas maintenant. Plus maintenant. Inutile de se dire qu’il n’était jamais allé jusqu’à désobéir à son Seigneur. La véritable obéissance réside dans le cœur, aussi bien que dans l’esprit. Et dans son cœur, Haplo s’était rebellé. Depuis longtemps maintenant, depuis Abarrach, Haplo n’avait pas été sincère envers son Seigneur. À l’époque, cette idée l’avait culpabilisé. Mais maintenant, se dit Haplo, regardant par le hublot la tempête qui approchait rapidement, je commence à me poser des questions. Mon Seigneur a-t-il toujours été sincère avec moi ? La tempête éclata au-dessus du vaisseau, le balança sur ses amarres, qui résistèrent pourtant à la violence du vent. Tourment et le chien revinrent dans la passerelle. Le chien sentait fort la saucisse. Tourment semblait s’ennuyer. Haplo les ignora tous les deux. Maintenant, il était certain que sa mémoire ne le trompait pas. Quelque chose n’était pas normal… — Qu’est-ce que tu regardes ? dit Tourment, bâillant et se jetant sur un banc. Il n’y a rien à voir sauf… Un éclair frappa le sol près du vaisseau, projeta en l’air des fragments de roc. La foudre crépita autour d’eux. Le chien s’aplatit par terre en gémissant. Haplo s’écarta instinctivement du hublot, mais reprit sa place immédiatement, et continua à scruter l’extérieur. Tourment enfouit sa tête dans ses bras. — Je déteste cet endroit ! hurla-t-il. Je… Qu’est-ce que c’est que ça ? Tu as vu ? Plusieurs blocs de coralite se comportaient de façon extraordinaire. Ils s’étaient détachés du sol, et, cahin-caha, roulaient droit vers le vaisseau d’Haplo. — Ils viennent vers nous ! dit Tourment, sidéré. — Des nains, devina Haplo. Mais pourquoi des nains se risquaient-ils dehors, et surtout pendant une tempête, c’était assez difficile à imaginer. Les rocs commençaient à faire le tour du vaisseau, cherchant une entrée. Haplo courut à l’écoutille, Tourment et le chien sur les talons. Il hésita un instant, répugnant à rompre le cercle protecteur de la magie. Mais si ces rocs mobiles étaient bien des nains, chaque seconde qu’ils passaient dans la tempête les exposait à être frappés par la foudre. Ils sont poussés par le désespoir, pensa Haplo. Désespoir sans doute causé par le changement survenu chez la Bougonne-Batte. Il posa la main sur les runes au centre de l’écoutille, puis tira le verrou et ouvrit le panneau. Une bourrasque faillit le renverser. La pluie l’inonda immédiatement. Haplo se raidit, regarda dehors. — Vite ! cria-t-il, tout en doutant qu’on puisse l’entendre dans le fracas du tonnerre. Il agita les bras pour attirer l’attention. — Vite ! répéta-t-il, pensant cette fois à parler en nain. Le roc de tête, faisant le tour du vaisseau pour la seconde fois, vit la lumière bleue sortant de l’écoutille ouverte, et se dirigea droit dessus. Les deux autres rocs, apercevant leur chef, se hâtèrent de le suivre. Le roc de tête percuta violemment le flanc du vaisseau, tourna quelques instants comme une toupie, puis fut soudain rejeté de côté, et le visage binoclard de Lambic, rouge et haletant, en émergea. Ce vaisseau avait été construit pour circuler dans l’eau, non dans l’air, et, par conséquent, l’écoutille s’ouvrait assez haut au-dessus du sol. Pour sa propre commodité, Haplo avait embarqué une échelle de corde, qu’il lança à Lambic. Le nain, aplati par le vent contre la coque, se mit à monter, jetant des regards inquiets sur les deux autres rocs qui s’étaient crashés contre le vaisseau. Un nain parvint à s’extraire de sa coquille protectrice, mais l’autre semblait en difficulté. Des gémissements pitoyables s’élevèrent au milieu des rugissements du vent et du fracas du tonnerre. Lambic, l’air extrêmement irrité, réprima une exclamation d’impatience et se mit à redescendre, lentement et posément, pour prêter main-forte à son Camarade Guerrier. Haplo regarda vivement autour de lui ; la lumière des runes s’affaiblissait d’instant en instant. — Monte ! cria-t-il à Lambic. Je m’occupe d’eux. Lambic n’entendit pas les paroles, mais il en saisit le sens et se remit à monter. Haplo sauta prestement à terre. À moitié aveuglé par la pluie, il étudia l’engin sous lequel le nain se trouvait coincé. L’autre avait passé les mains dessous, et, à en juger par ses halètements, il tentait de le soulever. Haplo ajouta sa force – accrue par la magie – à celle du nain. Puis il souleva le tout avec une telle puissance que le nain lâcha prise et tomba à plat ventre, le nez dans une flaque. Haplo le remit sur pied, pour l’empêcher de se noyer, et saisit le nain libéré qui regardait autour de lui, ahuri par cette soudaine délivrance. Haplo poussa les deux nains le long de l’échelle, monta derrière eux, referma l’écoutille et la scella, retraçant vivement les runes. La lumière bleue s’aviva. Il respira. Tourment, avec plus de prévenance qu’Haplo ne l’en aurait cru capable, arriva avec des couvertures qu’il distribua aux nains trempés jusqu’aux os. Haletants d’épuisement, de peur et d’étonnement devant la peau bleue et luminescente d’Haplo, ils étaient incapables de parler. Ils essorèrent leurs barbes, reprenant leur souffle et regardant Haplo avec stupéfaction. Haplo s’essuya le visage, refusa de la tête la couverture que Tourment lui tendait. — Lambic, ça fait plaisir de te revoir, dit Haplo avec son sourire tranquille et amical. La chaleur des sigles faisait rapidement évaporer la pluie sur son corps. — Haplo… fit Lambic, quelque peu dubitatif. Ses lunettes étaient brouillées d’eau. Il les ôta et voulut les essuyer avec son grand mouchoir, mais tira de sa poche un tas trempé et informe qu’il considéra avec consternation. — Tiens, proposa Tourment avec obligeance, lui offrant son pan de chemise. Lambic accepta la proposition et essuya ses lunettes sur la chemise de Tourment. Les remettant sur son nez, il considéra longuement l’enfant, puis Haplo, et revint à l’enfant. Bizarre mais Haplo aurait juré qu’il les voyait pour la première fois. — Haplo, dit gravement Lambic. — Tu te souviens de Tourment, dit Haplo avec naturel. Prince héritier du trône des Iles Volkaran. Lambic hocha la tête, l’air méfiant et matois. La grande machine était peut être arrêtée, mais les rouages tournaient à plein régime dans la tête du nain. Ses pensées étaient si lisibles sur son visage, qu’Haplo aurait pu les exprimer tout haut. Alors, c’est là l’histoire ? et comment cela va-t-il m’affecter ? Haplo, habitué au nain rêveur et idéaliste qu’il avait laissé derrière lui, fut surpris du changement, se demanda ce qu’il annonçait, en fut assez contrarié. Tout changement, même en bien, était perturbateur. Au cours de ces premiers instants, Haplo comprit qu’il aurait à traiter avec un Lambic totalement nouveau et différent. — Votre Altesse, dit Lambic, apparemment arrivé à la conclusion, à en juger par son sourire madré, que ce changement lui convenait parfaitement. — Lambic est Haut-Contre-Sous-Maître, Votre Altesse, dit Haplo à Tourment, espérant qu’il saisirait l’allusion et traiterait Lambic avec le respect dû à son rang. — Haut-Contre-Sous-Maître Lambic, dit Tourment, avec la politesse courtoise et distante d’un souverain envers son égal, je suis content de vous revoir. — Je peux te parler ? Tout seul ? demanda soudain Lambic à Haplo. — Bien sûr, dit Haplo, haussant les épaules. Tourment rougit, ouvrit la bouche ; Haplo le fit taire d’un regard. Lambic lorgna l’enfant. — C’est vous qui avez fait un diagramme de la Bougonne-Batte. Vous avez compris comment elle marchait, n’est-ce pas, Votre Altesse ? — En effet, dit Tourment, avec une modestie bienséante. — Alors, vous pouvez venir aussi, dit Lambic. Se tournant vers ses compatriotes, il leur donna ses ordres. — Montez la garde ici. Prévenez-moi dès que la tempête faiblit. Ils hochèrent solennellement la tête et allèrent se poster devant le hublot. — Ce sont les Elfes qui m’inquiètent, expliqua-t-il à Haplo. Ils marchaient vers la proue et la cabine d’Haplo. — S’ils repèrent ton vaisseau, ils vont venir aux nouvelles. Il faut être rentrés dans les tunnels avant la fin de la tempête. — Les Elfes ? répéta Haplo, étonné. Ici en bas ? Sur Drevlin ? — Oui, dit Lambic. C’est une des choses sur laquelle je veux discuter avec toi. Il s’assit sur le tabouret de la cabine d’Haplo, tabouret qui avait autrefois appartenu aux nains de Chelestra. Haplo faillit le lui dire, mais se ravisa. Lambic ne se souciait pas, apparemment, des nains des autres mondes. Il avait assez à faire avec les siens. — Quand je suis devenu Haut-Contre-Sous-Maître, la première chose que j’ai ordonnée a été la fermeture des Eau-Hisse. Les Elfes sont venus chercher leur eau, et ils n’en ont pas eu. Ils ont décidé de combattre, pensant nous faire peur avec leur acier et leur magie. « “Courez, Guègues !” nous criaient-ils. “Courez, avant qu’on vous écrase comme des insectes que vous êtes ! » « C’était faire mon jeu, dit Lambic, ôtant ses lunettes et les faisant tournoyer par la branche. Pas mal de nains trouvaient que nous ne devions pas combattre. Surtout les Clercs. Mais quand ils ont entendu les Elfes nous traiter d’“insectes”, et nous parler comme si nous n’avions pas plus de cervelle et de sentiment que de la vermine, même les barbons les plus pacifiques étaient prêts à couper les oreilles aux Elfes. » « Nous avons encerclé les Elfes et leur vaisseau. Il y avait des centaines, peut-être un millier de nains ce jour-là. » Lambic revit le passé, l’air rêveur et mélancolique, et Haplo revit un instant le Lambic idéaliste d’autrefois. — Les Elfes étaient furieux, frustrés, mais ils ne pouvaient rien faire. Nous l’emportions par le nombre et ils ont été forcés de se rendre. Puis ils nous ont offert de l’argent. « Nous ne voulions pas de leur argent[05] – quelle valeur a-t-il pour nous ? Et nous ne voulions plus de leurs rebuts et de leurs ordures. — Qu’est-ce que vous vouliez ? demanda Haplo, curieux. — Une cité, dit fièrement Lambic. Ses yeux brillaient. Il semblait avoir oublié ses lunettes qui pendaient mollement au bout de son bras. — Une cité dans le Mi-Royaume. Au-dessus de la tempête. Une cité où nos enfants pourraient sentir le soleil sur leurs visages, voir des arbres et jouer dehors. Et des dragonefs elfiennes pour nous y emmener. Il soupira et se tut, fixant le sol qu’il ne voyait pas sans ses lunettes. — Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’ont répondu les Elfes ? Lambic remua nerveusement, leva les yeux. — Ils nous ont menti. Je suppose que c’est ma faute. Tu sais comme j’étais alors – naïf et confiant. Lambic remit ses lunettes et foudroya Haplo, comme le défiant de le contredire. Haplo ne dit rien. — Les Elfes ont accepté nos conditions, poursuivit Lambic. Ils allaient revenir avec des dragonefs pour emporter les nôtres dans le Mi-Royaume. Et ils sont revenus, ça oui, dit-il, amer. — Avec une armée ? — Oui. Heureusement, nous avions été prévenus. Tu te rappelles l’Elfe qui t’avait ramené du Haut-Royaume ? Le capitaine Bothar’el ? Haplo hocha la tête. — Il s’est mis du côté des Elfes rebelles. J’ai oublié le nom de leur chef. Bref, Bothar’el est venu nous prévenir que les Elfes de Tribus faisaient voile en force pour écraser notre résistance. Je ne te cache pas, mon ami, que j’en ai été atterré. Que pouvions-nous faire, dit-il, se frappant la poitrine, contre la puissance de l’empire elfien ? « Aucun nain n’avait jamais levé une arme contre un être humain. Il semblait que nous n’avions pas une chance, que nous devions nous rendre. Mais Bothar’el a dit que non, et nous a expliqué comment faire. « Bien sûr, poursuivit-il, les yeux soudain durs et rusés derrière ses lunettes, ce Bothar’el et son chef ont intérêt à ce que nous nous battions. J’ai eu vite fait de le comprendre. Au lieu de concentrer toutes leurs forces sur les rebelles, les Elfes de Tribus sont obligés de diviser leur armée, d’en envoyer la moitié ici en bas pour nous combattre. Les Tribus se disaient que la guerre serait courte, qu’ils retourneraient bientôt combattre leurs rebelles et peut être les humains aussi. Tu vois donc, mon ami, que c’était payant pour Bothar’el et ses rebelles que nous occupions l’armée de Tribus. « Quand les Elfes de Tribus sont arrivés dans leurs immenses dragonefs, nous avions disparu. Ils s’emparèrent des Eau-Hisse – pas moyen de l’empêcher. Puis ils essayèrent de descendre dans les tunnels, mais s’aperçurent bientôt que c’était une erreur. « Jusque-là, les nains se souciaient peu que les Elfes les envahissent ou pas. Ils avaient leur travail à la Bougonne-Batte, leurs familles à nourrir. En fait, les Clercs ont même essayé de faire la paix avec les Elfes ! ricana-t-il avec dédain. Ils leur ont envoyé une délégation. Les Elfes les ont tous tués. Alors, on s’est mis en colère. Haplo, ayant vu les nains combattre sur d’autres mondes, imagina facilement ce qui s’était passé après ça. Les nains sont farouchement attachés les uns aux autres. Ce qui arrive à un nain arrive à tous, telle est leur philosophie. — Les Elfes encore vivants s’enfuirent, poursuivit Lambic avec un sourire austère. J’ai d’abord pensé qu’ils quitteraient Drevlin, mais je me trompais lourdement. Ils se sont regroupés autour des Eau-Hisse. Certains des miens voulaient continuer la lutte, mais Bothar’el nous a prévenus que c’était exactement ce que les Elfes désiraient ; que nous sortions à découvert où nous serions à la merci de leurs magiciens et de leurs armes magiques. Alors, nous leur avons abandonné les Eau-Hisse et l’eau. Ils ont investi la Farbrique, aussi. Mais ils ne descendent plus dans les tunnels. — Je m’en doute, acquiesça Haplo. — Et depuis, nous leur rendons la vie difficile, continua Lambic. Nous avons saboté tellement de dragonefs qu’ils n’osent plus atterrir. Ils sont obligés de débarquer leurs troupes sur les Eau-Hisse. Et ils sont forcés d’y poster une grande armée pour protéger leur approvisionnement en eau. De plus, ils sont contraints de changer souvent leurs soldats, mais je crois que c’est plus à cause du Maelström qu’à cause de nous. « Les Elfes détestent la tempête, nous a dit Bothar’el. Ils détestent être claquemurés à l’intérieur, détestent le bruit perpétuel de la tempête et de la Bougonne-Batte ; il y en a qui en deviennent fous. Alors ils sont obligés de relever leurs troupes très souvent. Ils ont amené des esclaves pour faire marcher leur partie de la Bougonne-Batte. « Nous les attaquons en petits groupes, nous les harcelons, nous les forçons à garder ici une grande armée au lieu de la poignée d’hommes qu’ils envisageaient. Mais maintenant… Lambic fronça les sourcils, branla du chef. — Maintenant, la situation est bloquée, termina Haplo. Vous ne pouvez pas reprendre les Eau-Hisse, les Elfes n’arrivent pas à vous faire sortir de vos trous. Les deux camps dépendent de la Bougonne-Batte, et les deux camps doivent la maintenir opérationnelle. — C’est vrai, dit Lambic. Ou plutôt, c’était vrai. — C’était ? dit Haplo, remarquant le passé. Qu’est-ce qui a changé ? — Tout, dit sombrement Lambic. Les Elfes ont arrêté la Bougonne-Batte. CHAPITRE 11 MATRICIA, DREVLIN, BAS-ROYAUME — Arrêtée ! bredouilla Tourment. Toute la machine ! — Ça fait des cycles, maintenant, dit Lambic. Regardez dehors. On la voit. Sombre, silencieuse. Rien ne bouge. Rien ne marche. Nous n’avons pas de lumière, pas de chauffage. Il poussa un soupir, frustré. — Nous ne savions pas jusque-là tout ce que nous devions à la Bougonne-Batte. C’est notre faute, bien sûr, puisque aucun nain ne s’est jamais demandé pourquoi elle marchait. « Maintenant que les pompes sont arrêtées, beaucoup de tunnels sont inondés. Nous y avions des demeures. Nous avons été forcés de les évacuer sous peine de nous noyer. Et les demeures que nous avions étaient déjà surpeuplées. « Il y avait des grottes spéciales à Herot, où nous cultivions notre nourriture. Les lumignites qui brillaient comme le soleil faisaient pousser nos récoltes. Mais quand la Bougonne-Batte s’est arrêtée, les lumignites se sont éteintes, il n’y a plus de lumière, et les récoltes commencent à se faner et vont bientôt mourir. « Mais en plus, dit Lambic, se frictionnant les tempes, mon peuple est terrifié. Il n’a pas eu peur quand les Elfes nous ont attaqués. Mais maintenant, il crève de crainte. Il n’y a pas de bruit, tu comprends. Il regarda autour de lui, clignant des yeux. — Ils détestent le silence. Bien sûr, il n’y a pas que ça, pensa Haplo, et Lambic le sait. Pendant des siècles, la vie des nains avait gravité autour de leur grande et bien-aimée machine. Ils la servaient fidèlement, dévotement, sans jamais se soucier du pourquoi et du comment. Maintenant que le cœur de la maîtresse avait cessé de battre, ses serviteurs désemparés ne savaient plus quoi faire d’eux-mêmes. — Que voulez-vous dire, Haut-Contre-Sous-Maitre, quand vous dites « les Elfes l’ont arrêtée » ? Comment ? s’étonna Tourment. — Je ne sais pas, dit Lambic, haussant les épaules avec impuissance. — Vous êtes sûr que c’étaient les Elfes ? insista Tourment. — Pardonnez-moi, Votre Altesse, mais quelle différence ça peut faire ? demanda Lambic, amer. — Ça pourrait faire une grande différence, dit Tourment. Si les Elfes ont pu arrêter la Bougonne-Batte, c’est peut-être qu’ils ont découvert comment la faire démarrer. Lambic se rembrunit. Il tripota ses lunettes. — Ce qui signifierait qu’ils pourraient contrôler nos vies ! C’est intolérable ! Nous devons attaquer immédiatement. Tourment surveillait Haplo du coin de l’œil, un petit sourire sur ses lèvres de chérubin. L’enfant était content de lui, savait qu’il venait de gagner un point sur Haplo quelle que fût la partie en jeu. — Du calme ! conseilla Haplo au nain. Réfléchissons d’abord. Si Tourment avait raison, et Haplo était bien obligé de reconnaître que son raisonnement se tenait, les Elfes avaient sans doute appris à faire fonctionner la Bougonne-Batte, chose à laquelle personne n’était parvenu depuis des siècles que les Sartans avaient abandonné leur grande machine. Et si les Elfes savaient la faire fonctionner, ils savaient aussi la contrôler, contrôler ses actions, contrôler l’alignement des iles flottantes, contrôler l’eau, contrôler le monde. Quiconque gouverne la machine gouverne l’eau. Et quiconque gouverne l’eau gouverne ceux qui doivent boire ou périr. Ainsi avait parlé Xar. Xar pensait arriver sur Arianus en sauveur, ramener l’ordre dans le chaos. Xar ne pensait pas arriver dans un monde étranglé et soumis par la poigne de fer des Elfes de Tribus, qui ne relâcheraient pas facilement leur emprise. Mais je ne vaux pas mieux que Lambic, se dit Haplo. Je m’échauffe peut-être à propos de rien. La première chose à faire, c’est d’établir la vérité. Il se peut que cette maudite machine soit simplement tombée en panne – il savait pourtant, par les explications antérieures de Lambic, que la Bougonne-Batte était très capable de se réparer toute seule et l’avait fait depuis des siècles. Mais il y a une autre possibilité. Et si j’ai raison et qu’elle se vérifie, alors les Elfes doivent être aussi perplexes que les nains devant cet arrêt de la Bougonne-Batte. Il se tourna vers Lambic. — Je suppose que vous ne sortez que pendant les tempêtes, pour ne pas être vus des Elfes ? Lambic opina. — Et elle ne va plus durer très longtemps, dit-il. — Il faut établir la vérité au sujet de la machine. Tu ne vas pas lancer ton peuple dans une guerre sanglante qui se révélera peut-être inutile. Il faut que j’entre dans la Farbrique. Tu peux nous arranger ça ? Lambic fronça les sourcils. — Mais il n’y a rien dans la Farbrique. Et depuis très longtemps. — Pas dans la Farbrique, rectifia Haplo. Au-dessous. Quand les Sartans – les Créchis-Créchas, comme vous dites – vivaient à Drevlin, ils ont construit un réseau de salles et de tunnels souterrains protégés par leur magie, afin que personne ne les trouve. Les contrôles de la Bougonne-Batte ne sont nulle part à la surface, non ? Il consulta Tourment du regard. L’enfant secoua la tête. — Il aurait été absurde de leur part de les mettre au grand jour. Ils auront voulu les protéger, les mettre à l’abri. Bien sûr, ces contrôles pourraient se trouver n’importe où sur Drevlin, mais il serait logique qu’ils soient dans la Farbrique, où est née la Bougonne-Batte – si l’on peut dire. Qu’est-ce qu’il y a ? Lambic avait l’air très excité. — Tu as raison. Il y a des tunnels secrets au-dessous ! Protégés par la magie ! Secousse les a vus. Ce… l’autre homme qui était avec vous. Le serviteur de Son Altesse. Celui qui n’arrêtait pas de trébucher sur ses pieds… — Alfred, dit Haplo en souriant. — Oui, Alfred ! Il a emmené Secousse en bas ! Mais, poursuivit-il, rembruni, elle dit qu’elle n’y a vu que des morts. Ainsi, c’est là que je me suis retrouvé ! se dit Haplo[06]. Et il n’avait pas particulièrement envie d’y retourner. — Il n’y a sans doute pas que ça, dit-il, espérant avoir raison. Tu comprends, je… Des cris, accompagnés d’aboiements, leur parvinrent de la proue. — Haut-Contre-Sous-Maître ! Haut-Contre-Sous-Maître ! La tempête se termine ! — Il faut partir, dit Lambic en se levant. Vous voulez venir avec nous ? Vous ne serez pas en sécurité sur ce vaisseau dès que les Elfes l’auront vu. Ils vont sans doute le détruire. Ou leurs magiciens chercheront à s’en emparer… — Ne t’inquiète pas, dit Haplo avec un grand sourire. J’ai des pouvoirs magiques, moi aussi, tu te rappelles ? Personne ne peut approcher de ce vaisseau si je l’interdis. Mais nous viendrons avec vous. Il faut que je parle à Secousse. Haplo envoya Tourment chercher ses affaires, et surtout son diagramme de la Bougonne-Batte. Il passa à sa ceinture une épée gravée de runes, glissa dans sa botte une dague empreinte des mêmes runes. Puis il rejoignit Lambic et les autres nains près de l’écoutille. La tempête continuait à faire rage, mais il crut détecter que l’ouragan s’était transformé en un déluge simplement torrentiel. Il étudia de son mieux, à travers la vitre brouillée de pluie, les engins dont les nains se servaient pour braver la tempête. — Qu’est-ce que c’est que ça ? — Des wagonnets de la Bougonne-Batte, dit Lambic, ôtant ses lunettes et souriant d’un sourire qui rappelait le Lambic d’autrefois. Une idée à moi. Tu ne t’en souviens sans doute pas, mais c’est là-dedans que nous t’avons transporté quand tu étais blessé, quand la buldoserre t’a remonté des Tourbîles. Maintenant, nous les retournons, avec les roues en haut au lieu d’en bas, et nous les recouvrons de coralite. Tu tiendras dedans, Haplo, ajouta-t-il, rassurant, mais tu ne seras pas très au large. Moi, j’irai avec Lof. Tu prendras le mien… — Je ne m’inquiétais pas de la place, l’interrompit sombrement Haplo. Je pensais à la foudre. Sa magie le protégerait, pas Tourment ni les nains. — Oh ! pas de problème, dit Lambic s’enflant de fierté. Tu vois ces baguettes en haut de chaque wagonnet ? Si la foudre frappe, elles transportent la charge jusqu’à la terre. J’appelle ça des « para-lectriques ». — Et ça marche ? — Ben, concéda Lambic à regret, ils n’ont jamais été testés. Mais la théorie est solide. Un jour, ajouta-t-il avec espoir, la foudre tombera dessus, et alors nous verrons. Les autres nains semblèrent très alarmés à cette perspective. Apparemment, ils ne partageaient pas l’enthousiasme de Lambic pour la science. Haplo non plus. Il décida de prendre Tourment avec lui pour le protéger de sa magie. Haplo ouvrit l’écoutille. Une rafale de pluie les inonda, le vent hurla, le tonnerre fit trembler le sol. Lambic et les nains sortirent prestement. Tourment hésita. — Je n’ai pas peur, affirma-t-il, les lèvres tremblantes. Mon père aurait pu arrêter la tempête. — Ouais, mais papa n’est pas là. Et je ne sais pas si Sinistrad lui-même aurait pu contrôler cet ouragan. Haplo le souleva à bras-le-corps, et courut au premier wagonnet, le chien sur les talons. Lambic et ses camarades Guerriers avaient déjà rejoint le leur. Les nains soulevèrent leurs bidules, se glissèrent dessous prestement, puis les laissèrent retomber sur eux, les cachant à la vue des Elfes et les protégeant de la tempête. Haplo tripota l’engin à l’aveuglette, parvint enfin à le soulever, jeta Tourment à l’intérieur. Le chien se glissa dessous avec l’enfant. — Ne bouge pas ! ordonna Haplo, retournant au vaisseau en courant. Les nains s’ébranlaient déjà vers la sécurité. Haplo nota leur direction, puis revint à sa tâche. Il traça rapidement un sigle sur la coque. Il flamboya d’une luminescence bleue qui se transmit, de proche en proche, aux autres runes. Hochant la tête avec satisfaction, maintenant certain que personne – Elfes, humains ou nains – ne pourrait endommager son vaisseau, il repartit en courant vers le wagonnet, le souleva, rampa à l’intérieur. Tourment était blotti au centre, le chien dans les bras. — Va-t’en ! Sors ! dit Haplo à l’animal, qui disparut. Stupéfait, l’enfant regarda autour de lui, oubliant sa peur. — Où est-il ? cria-t-il d’une voix stridente. — La ferme gronda Haplo. Plié en deux, arc-bouté contre le plafond du wagonnet, il dit à Tourment : — Glisse-toi sous moi. L’enfant se tortilla gauchement pour passer sous Haplo. — Quand j’avance, tu avances. Cahin-caha, stoppant souvent et repartant, s’effondrant l’un sur l’autre, ils s’ébranlèrent. Un trou percé dans le flanc du wagonnet lui permettait de voir où il allait, et c’était bien plus loin qu’il ne l’avait cru. Dehors, il entendait le chien aboyer aux éclairs. — « Para-lectriques », grommela-t-il. CHAPITRE 12 MATRICIA, DREVLIN, BAS-ROYAUME — Je ne te dirai rien sur la statue ! déclara Secousse. Ça causerait encore des problèmes, j’en suis sûre ! Lambic s’empourpra de colère, la foudroya à travers ses lunettes. Il ouvrit la bouche, s’apprêtant à faire une déclaration bien sentie, qui non seulement aurait mis fin à leurs rapports, mais risquait de faire écraser ses lunettes en prime. Haplo lui marcha discrètement sur le pied. Lambic saisit l’allusion, et s’enferma dans un silence furibond. Ils étaient de retour dans la chaufferie, devenue l’appartement de Lambic, maintenant éclairée par ce que Secousse appelait une « glamperne ». Fatiguée de brûler les discours de Lambic, et tout aussi fatiguée de s’entendre dire qu’elle pouvait voir dans le noir si elle le décidait, elle était sortie, après le départ de Lambic, et s’était approprié la glamperne d’un Camarade Guerrier, déclarant que c’était pour le Haut-Contre-Sous-Maître. Il se trouve que ce Camarade Guerrier se souciait comme d’une guigne du Haut-Contre-Sous-Maître, mais Secousse était râblée, et pouvait ajouter le poids de ses muscles à son poids politique. Elle partit donc avec la glamperne – rebut des Elfes, remontant à l’époque où ils payaient leur eau avec leurs détritus. Suspendue à un clou, la glamperne éclairait assez bien, quand on s’était habitué à la fumée, à l’odeur et à la craquelure du verre par où suintait et tombait par terre une sorte de liquide sans doute très inflammable. Secousse leur lança un regard de défi. À la lumière de la glamperne, son visage avait pris un air dur et entêté. Haplo se dit que sa colère n’était qu’un masque d’affectueuse inquiétude pour son peuple et pour Lambic. Et peut-être pas dans cet ordre. Tourment, saisissant le regard d’Haplo, haussa un sourcil. J’en fais mon affaire, proposait l’enfant. Si tu permets. Haplo haussa les épaules en réponse. Ça ne pouvait pas faire de mal. Non seulement Tourment était très intuitif, mais en plus, il était clairvoyant. Parfois, il captait les pensées des autres… enfin, des autres menschs. Il n’arrivait pas à se faufiler dans celles d’Haplo. Tourment se coula près de Secousse et lui prit les mains. — Je vois les cryptes de cristal, Secousse, et je ne vous blâme pas de refuser d’y retourner. C’est vraiment lugubre. Mais, ma chère Secousse, il faut nous dire comment y aller. Vous ne voulez pas savoir si ce sont les Elfes qui ont arrêté la Bougonne-Batte ? dit-il d’un ton câlin. — Et qu’est-ce que vous ferez si c’est eux ? demanda Secousse, lui arrachant ses mains. Et comment saurez-vous si c’est bien ce que j’ai vu ? Vous inventez. Ou alors, c’est Lambic qui vous a dit de dire ça. — Non, pas du tout, pleurnicha Tourment, l’air ulcéré. — Tu vois ce que tu as fait ? dit Lambic, lui entourant les épaules d’un bras protecteur. Secousse rougit, honteuse. — Désolée. Je ne voulais pas crier comme ça, marmonna-t-elle, entortillant sa jupe sur ses gros doigts. Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? Relevant la tête, elle regarda Haplo, les yeux brillants de larmes. — Nous ne pouvons pas combattre les Elfes ! Il y aurait trop de morts ! Tu le sais. Tu sais ce qui arriverait. Il faudrait plutôt se rendre, leur dire qu’on a eu tort, que tout ça, c’était une erreur. Alors, peut-être qu’ils s’en iraient et que tout redeviendrait comme avant ! Elle enfouit son visage dans ses mains. Le chien s’approcha, plein de compassion silencieuse. Lambic s’enfla au point qu’Haplo craignit de le voir exploser. L’admonestant, Haplo dit d’une voix ferme : — Il est trop tard, Secousse. Rien ne sera jamais plus comme avant. Les Elfes ne partiront pas. Maintenant qu’ils ont pris le contrôle de l’eau d’Arianus, ils ne le lâcheront pas. Et tôt ou tard, ils se lasseront de votre guérilla. Ils vous enverront une nombreuse armée qui, soit vous réduira en esclavage, soit vous anéantira. Il est trop tard, Secousse. Vous êtes allés trop loin. — Je sais, soupira Secousse, s’essuyant les yeux du coin de sa jupe. Mais pour moi, c’est évident que les Elfes ont pris le contrôle de la machine. Qu’est-ce qu’on peut faire d’après toi ? termina-t-elle d’un ton morne. — Je ne peux pas l’expliquer pour le moment, dit Haplo, mais il y a une chance pour que les Elfes n’aient pas arrêté la Bougonne-Batte. Et dans ce cas, ils doivent être encore plus inquiets que vous. Et si c’est exact, et que Son Altesse arrive à faire redémarrer la machine, alors vous pourrez dire aux Elfes d’aller piquer une tête dans le Maelström. — Tu veux dire qu’on reprendrait les Eau-Hisse ? demanda Secousse, soupçonneuse. — Pas seulement les Eau-Hisse, dit Tourment, souriant à travers ses larmes, mais tout ! Tout Arianus. Le monde entier, tous les peuples – humains et Elfes – sous votre domination. Secousse sembla plus alarmée que ravie de cette perspective, et même Lambic en resta interdit. — Nous ne voulons pas vraiment les dominer, commença-t-il. Puis il fit une pause, réfléchit et ajouta : — Mais pourquoi pas ? — Bien sûr que non ! intervint vivement Secousse. Qu’est-ce qu’on ferait avec des bandes d’humains et d’Elfes sur les bras ? Qui n’arrêtent pas de se battre entre eux, qui ne sont jamais contents de rien. — Mais, ma chère… commença Lambic, toujours porté à la discussion. — Excusez-moi, les interrompit Haplo, mais nous n’en sommes pas encore là ; il sera temps d’y réfléchir le moment venu. Sans parler du fait que la bouche ravissante de Tourment mentait effrontément. Ce serait le Seigneur du Nexus qui gouvernerait Arianus, mais là n’était pas la question. Haplo répugnait à tromper les nains, à les pousser à prendre des risques en leur donnant de faux espoirs, en leur faisant de fausses promesses. — Vous n’avez pas réfléchi à un autre aspect de la question : si ce ne sont pas les Elfes qui ont arrêté la Bougonne-Batte, ils doivent penser que c’est vous. Ce qui signifie qu’ils doivent avoir encore plus peur de vous que vous n’avez peur d’eux. Après tout, maintenant que la machine ne marche pas, ils n’ont plus d’eau pour leur peuple. — Alors, ils doivent se préparer à nous attaquer ! s’écria Lambic, les yeux flamboyants. Haplo acquiesça de la tête. — Tu crois vraiment que les Elfes ne contrôlent pas la machine ? Secousse faiblissait. — Nous ne le saurons pas tant que nous n’irons pas voir. — La vérité, ma chère, dit Lambic d’un ton radouci. C’est là notre foi. — C’était notre foi, murmura Secousse. Très bien, soupira-t-elle. Je vais vous dire ce que je sais de la statue du Créchi-Crécha. Mais ce n’est pas grand-chose. J’étais trop troublée, avec la bataille, les roussins et tout… — Parle-nous juste de la statue, suggéra Haplo. Toi et notre compagnon, Alfred le maladroit, vous êtes entrés dans la statue et vous êtes descendus dans les tunnels. Secousse fronça les sourcils, réfléchit en mordillant ses favoris. — Eh bien… la bataille faisait rage. Je cherchais Lambic des yeux, et je l’ai vu debout près de la statue. Le Haut-Contre-Sous-Maître et les roussins essayaient de l’entrainer. J’ai couru pour l’aider mais, le temps que j’arrive, il n’était plus là. « J’ai regardé autour de moi et j’ai vu que la statue s’était ouverte. — Quelle partie de la statue ? demanda Tourment. Le corps, toute la personne ? — Non, seulement la base, sous les pieds du Créchi-Crécha. Et c’est à ce moment-là que j’ai vu ses pieds… — Les pieds d’Alfred, sourit Haplo. Ils ne passent pas inaperçus. Secousse hocha vigoureusement la tête. — J’ai vu des pieds sortir d’un trou sous la statue. Il y avait un escalier qui descendait, et Alfred était tombé dedans, pieds en l’air. À ce moment, j’ai vu des roussins qui arrivaient, et je me suis dit qu’il fallait me cacher. Je suis vite entrée dans le trou, et puis, j’ai eu peur qu’ils ne voient les pieds d’Alfred. Alors j’ai traîné Alfred plus bas dans l’escalier. « Et alors, il s’est passé quelque chose de très bizarre, dit Secousse, branlant du chef. Quand j’ai éloigné Alfred du trou, il a commencé à se refermer. J’avais tellement peur que j’étais paralysée. Il faisait noir ; on n’entendait rien. Secousse frissonna, regarda autour d’elle. — Un horrible silence… comme maintenant. Je… je me suis mise à hurler. — Et alors, qu’est-ce qui s’est passé ? — Alfred s’est réveillé. Il s’était évanoui, je crois… — Oui, vieille habitude à lui, dit sombrement Haplo. — Bref, j’étais terrifiée, et je lui ai demandé s’il pouvait ouvrir la statue. Il a dit que non. J’ai dit que oui, qu’il devait bien pouvoir l’ouvrir puisqu’il l’avait déjà ouverte une fois, non ? Il a dit non, qu’il ne l’avait pas fait exprès. Il s’était évanoui, il était tombé sur la statue et il supposait qu’elle s’était ouverte par hasard. — Menteur ! grommela Haplo. Il savait l’ouvrir. Tu ne l’as pas vu faire ? Secousse secoua la tête. — Tu ne l’as pas vu près du Créchi-Crécha ? Pendant la bataille, par exemple ? — Je ne pouvais pas. J’étais allée chercher les nôtres dans les tunnels pour leur dire de monter et d’attaquer. Le temps que je revienne, la bataille avait commencé et je ne voyais plus rien. — Mais je l’ai vu, moi ! s’écria soudain Lambic. Je me rappelle maintenant ! L’autre homme, l’assassin… — Hugh-la-Main ? — Oui. J’étais avec Alfred. Hugh a couru vers nous, criant que les roussins arrivaient. Alfred a pâli, Hugh lui a crié de ne pas s’évanouir, mais il s’est évanoui quand même. Et il est tombé en travers des pieds de la statue. — Et elle s’est ouverte ! s’écria Tourment, exultant. — Non, dit Lambic en se grattant la tête. Non, je ne crois pas. Après ça, tout s’embrouille. Mais je me rappelle l’avoir vu couché là et m’être demandé s’il était blessé. Si la statue avait été ouverte, je crois que je l’aurais remarqué. Peu probable, pensa Haplo, étant donné sa myopie. Le Patryn tenta de se mettre dans la peau d’Alfred, de recréer mentalement ce qui s’était passé. Le Sartan, craignant comme toujours d’utiliser ses pouvoirs magiques et de révéler sa vraie nature, est pris au milieu d’une bataille. Il s’évanouit – sa réaction normale en situation violente –, tombe sur les pieds de la statue. Quand il se réveille, la bataille fait rage autour de lui. Il doit s’échapper. Il ouvre la statue, avec l’intention d’y entrer et de disparaitre, mais survient quelque chose qui l’effraye, il s’évanouit de nouveau et tombe dans l’escalier… ou alors quelqu’un l’assomme. La statue reste ouverte, et Secousse s’en aperçoit par hasard. Oui, ça s’est sans doute passé comme ça, raisonna Haplo. Puis il réalisa que tous ses compagnons s’étaient tus les uns après les autres et le regardaient, en attente. Il se demanda ce qui lui avait échappé de leur discussion. — Alors ? dit-il. — Qu’est-ce qui se passera quand on sera descendus dans les tunnels ? demanda Secousse, pratique. — Nous chercherons les contrôles de la Bougonne-Batte, dit Haplo. Secousse secoua la tête. — Je n’ai rien vu qui avait l’air de faire partie de la Bougonne-Batte. Je me rappelle juste les gens si beaux… et morts, termina-t-elle d’une voix rêveuse. — Pourtant, les contrôles doivent se trouver quelque-part dans ces tunnels, dit fermement Haplo, se demandant qui il essayait de convaincre. Son Altesse les trouvera. Et une fois en bas, nous serons en sécurité. Tu as dit toi-même que la statue s’est refermée derrière vous. Ce qu’il nous faut, c’est une diversion pour attirer les Elfes hors de la Farbrique, le temps de nous y introduire. Les vôtres peuvent la fournir ? — Une dragonef elfienne est amarrée aux Eau-Hisse, proposa Lambic. Nous pourrions l’attaquer… — Non, pas l’attaquer ! Lambic et Secousse se lancèrent dans une discussion qui tourna bientôt à l’empoignade. Haplo les laissa faire. Peu importait ce que faisaient les nains pourvu qu’ils fassent quelque chose. Le chien, couché sur le flanc, rêvait soit qu’il chassait soit qu’il était chassé. Ses pattes frémissaient, ses flancs haletaient. Tourment, observant le chien endormi, étouffa un bâillement, et tâcha de prendre l’air bien réveillé. Il s’endormit quand même et tomba sur le nez. Haplo le secoua. — Allez vous coucher, Votre Altesse. Nous ne ferons rien avant demain matin. Tourment hocha la tête, trop fatigué pour discuter. Les yeux larmoyants, chancelant sur ses pieds, il tituba jusqu’au lit de Lambic, s’abattit dessus et s’endormit dans l’instant. Haplo le regarda, un étrange pincement au cœur. Endormi, ses paupières dissimulant sa perfidie et sa fourberie d’adulte, il ressemblait à tous les autres enfants de son âge. Un enfant de moi dort peut-être ainsi en ce moment, se dit Haplo, éprouvant une douleur presque insoutenable. Il dort. Où ? Dans une hutte de Squatter, laissé en arrière par sa mère avant de partir, pour qu’il soit en sécurité – autant qu’on peut l’être dans le Labyrinthe. Ou encore, il est avec sa mère, si elle vit encore. Si l’enfant vit encore. Il est vivant. Je le sais. Tout comme je savais qu’il était né. Je l’ai toujours su. Je le savais quand elle m’a quitté. Et je n’ai rien fait. Sauf d’essayer de me faire tuer pour ne plus avoir à y penser. Mais je retournerai dans le Labyrinthe. J’irai te chercher, petit. Le vieillard avait raison, peut-être. Le temps n’est pas venu. Et je ne peux pas y aller seul. Tendant la main, il caressa une boucle blonde de Tourment. — Tiens bon encore un peu. Juste encore un peu… Pendant que Lambic et Secousse se disputaient, Haplo tira son épée et se mit à passer en revue les runes gravées sur la lame, pour penser à autre chose. Et posant l’épée sur la table devant lui, une idée le frappa. Je ne suis pas sur Arianus parce que mon Seigneur m’y a envoyé. Je ne suis pas ici parce que je veux conquérir le monde. Je suis ici pour faire de ce monde un endroit sûr pour cet enfant. Mon enfant, emprisonné dans le Labyrinthe. Mais c’est aussi ce que veut mon Seigneur, réalisa-t-il. Et il le fait pour ses enfants. Pour tous ses enfants, emprisonnés dans le Labyrinthe. Réconforté, enfin réconcilié avec lui-même et son Seigneur, Haplo prononça les runes, les regarda s’allumer sur sa lame de proche en proche, plus lumineuses que la glamperne des nains. CHAPITRE 13 MATRICIA, DREVLIN, BAS-ROYAUME — En fait, ce besoin de diversion ne pouvait pas mieux tomber, déclara Lambic, considérant Haplo à travers ses lunettes. J’ai inventé une nouvelle arme, et j’avais besoin de la tester. — Peuh ! grogna Secousse. Une nouvelle arme ! Lambic 1’ignora. La dispute au sujet de la diversion avait été longue et animée, et parfois dangereuse pour les assistants, Haplo ayant évité de justesse de recevoir une marmite à la tête. Le chien avait sagement battu en retraite sous le lit. Tourment avait dormi à poings fermés pendant toute la discussion. Haplo remarqua que, malgré sa propension à faire valser les ustensiles de cuisine, Secousse avait soin de ne pas les lancer à la tête du Haut-Contre-Sous-Maître et auguste chef du VLAN. Elle semblait nerveuse et mal à l’aise en présence de Lambic, le surveillant du coin de l’œil avec un curieux mélange d’angoisse et de frustration. Aux premiers temps de la révolution, elle avait l’habitude de claquer Lambic sur les deux joues, ou de lui tirer la barbe plaisamment, quoique douloureusement, pour le faire revenir à la réalité. Plus maintenant. Maintenant, elle semblait répugner à l’approcher. Plus d’une fois pendant la dispute, Haplo vit ses mains frémir, et devina qu’elle avait grande envie de tirer vigoureusement la barbe de son chef, mais ses mains finirent toujours par tripoter sa jupe à la place. — J’ai moi-même conçu cette arme, dit fièrement Lambic. Fourrageant sous une pile de discours, il en tira un dessin qu’il plaça sous la lumière vacillante de la glamperne. — J’ai appelé ça une vronde. Haplo aurait appelé ça un jouet. Les humains du Mi-Royaume auraient appelé ça un lance-pierres. Le Patryn s’abstint pourtant de toute remarque désobligeante, admira docilement et demanda comment ça marchait. Lambic lui fit une démonstration. — Quand la Bougonne-Batte se confectionnait des pièces détachées, elle en produisait beaucoup comme celle-là, dit-il, montrant un bout de métal tranchant. On les jetait dans le pêle-mêle. Puis il m’est venu à l’idée que, lancées dans les ailes d’une dragonef, elles pouvaient y percer des trous. Je sais par expérience qu’un objet volant ne peut pas tenir en l’air avec des trous dans les ailes[07]. Criblons de trous les ailes d’une dragonef, et il me semble logique qu’elle ne puisse plus voler. Haplo dut convenir que cela lui semblait logique à lui aussi. Il regarda l’arme avec plus de respect. — Et cela peut aussi causer pas mal de dégâts à la peau d’un Elfe, dit-il, prenant avec précaution le bout de métal tranchant comme un rasoir. — J’y ai pensé aussi, remarqua Lambic avec satisfaction. Un bruit métallique et sinistre retentit derrière eux. Secousse tapait une casserole sur le poêle éteint d’un air menaçant. Lambic se retourna, la foudroya à travers ses lunettes. Secousse jeta sa casserole qui tomba par terre avec un « bang » qui fit détaler le chien sous le lit. Tête haute, Secousse marcha vers la porte. — Où vas-tu ? demanda Lambic. — Me promener, dit-elle avec hauteur. — Il faut que tu viennes avec nous, Secousse, dit Haplo. Tu es la seule à avoir été dans ces tunnels. — Je ne peux pas vous aider, dit-elle d’une voix étranglée. Je n’ai rien fait ce jour-là. Je ne sais pas comment nous sommes entrés et sortis. J’ai juste suivi Alfred. — C’est très important, Secousse, dit Haplo avec gravité. Ce pourrait être la fin des combats. Le retour de la paix. Elle le regarda par-dessus son épaule, à travers une masse de cheveux et de favoris emmêlés. Puis, elle dit, les dents serrées : — Je reviens. Et elle sortit en claquant la porte. — Désolé, Haplo, dit Lambic, rouge de colère. Je ne la comprends plus. Aux premiers jours de la révolution, c’était la plus militante de nous tous. Il ôta ses lunettes, se frotta les yeux. — C’est elle qui a attaqué la Bougonne-Batte ! dit-il d’un ton radouci. Qui m’a fait arrêter et presque tuer. Il eut un sourire nostalgique, regardant le passé de ses yeux de myope. — C’est elle qui voulait le changement. Et maintenant que le changement est là, elle… elle lance des marmites ! — Je crois qu’elle n’aime pas les massacres, dit Haplo pour radoucir Lambic et mettre fin à la dispute. — Moi non plus, dit Lambic sèchement, remettant ses lunettes. Mais c’est eux ou nous. Ce n’est pas nous qui avons commencé. C’est eux. Il n’a pas tort, pensa Haplo, écartant la question de son esprit. Après tout, quelle importance ? Avec la venue de Xar, le chaos et les massacres cesseraient. La paix reviendrait sur Arianus. Lambic continua à organiser sa diversion. Le chien, après s’être assuré que Secousse était partie, sortit de sous le lit. Haplo dormit quelques heures, et, à son réveil, trouva un contingent de nains faisant le pied de grue dans le couloir devant la chaufferie. Chacun et chacune était armé d’une vronde et de fragments métalliques rangés dans un sac de toile forte. Haplo se lava le visage et les mains (qui sentaient l’huile de glamperne), regarda et écouta. La plupart des nains s’étaient exercés à la vronde et y étaient devenus assez habiles, à en juger par leurs lancers dans le couloir. Naturellement, c’était une chose de tirer sur une silhouette d’Elfe dessinée sur le mur, et c’en était une autre de tirer sur un Elfe en chair et en os qui vous tirait dessus. — Nous ne voulons pas de blessés, dit Secousse aux nains. Elle était revenue, et, avec son autorité coutumière, elle avait pris la direction des opérations. — Alors, restez à couvert, près des portes des Eau-Hisse, et soyez prêts à partir en courant si les Elfes vous poursuivent. Notre objectif, c’est de les occuper, de les distraire. — Percer des trous dans leur dragonef devrait faire l’affaire, dit Lof avec un grand sourire. — Percer des trous dans leurs personnes serait encore mieux, ajouta Lambic, aux acclamations des assistants. — Oui, et alors, ils perceraient aussi des trous dans vous autres, et ça nous mènerait où ? dit Secousse avec humeur, le regardant de travers. — N’oubliez pas, Camarades Guerriers, dit-il, que si nous parvenons à abattre leur dragonef, nous aurons remporté une importante victoire. Les Elfes ne pourront plus amarrer leurs vaisseaux sur Drevlin, ils répugneront même à en approcher. Ce qui signifie qu’ils réfléchiront à deux fois avant de poster des troupes chez nous. Ce pourrait être le premier pas vers la libération de notre territoire. De nouveau, les nains l’acclamèrent. Haplo sortit pour s’assurer que son propre vaisseau était en sécurité. Il revint rassuré, et trouvâmes nains partant au pas cadencé vers les Eau-Hisse et la dragonef qui y était amarrée, flottant en l’air, retenue aux bras gigantesques par des câbles. Haplo, Tourment, Lambic, Secousse et le chien partirent dans la direction opposée, vers les tunnels courant sous la Farbrique. Haplo les avait déjà parcourus, la dernière fois qu’ils s’étaient introduits clandestinement dans la Farbrique. Mais il n’aurait pas retrouvé son chemin et fut content d’avoir un guide. Le temps et les merveilles vues sur les autres mondes avaient un peu émoussé son admiration pour la Bougonne-Batte. Pourtant, il la retrouva, en la voyant, maintenant teintée d’inquiétude, avec l’impression de se trouver en présence d’un cadavre. Il se rappelait la grande machine vibrante de vie, les cumulateurs qui cumulaient, les engrenages qui tournaient, les mains de fer qui écrasaient et modelaient, les bulldoserres qui creusaient. Maintenant, tout était immobile. Tout était silencieux. Les tunnels passaient le long de la machine, dessous, dessus, autour et à travers. Et il se dit soudain qu’il se trompait. La machine n’était pas un cadavre. La machine n’était pas morte. — Elle attend, dit Tourment. — Oui, je crois que c’est ça. L’enfant se rapprocha d’Haplo, le regarda, étrécissant les yeux. — Dis-moi ce que tu sais de la Bougonne-Batte. — Je ne sais rien. — Mais tu as dit qu’il y avait une autre explication… — J’ai dit qu’il pouvait y avoir une autre explication. C’est tout. Une intuition. — Tu ne veux rien me dire. — On verra bien si mon intuition se vérifie quand on sera là-bas, Votre Altesse. — C’est moi que Grand-Père a chargé de s’occuper de la machine, lui rappela Tourment, fronçant les sourcils. Toi, tu n’es là que pour me protéger. — Et c’est bien ce que j’ai l’intention de faire, Votre Altesse… Tourment lui lança un regard en coin, boudeur et soupçonneux, mais il ne dit rien. Il savait qu’il était inutile de discuter. Mais à la longue, ou bien il oublia son grief, ou bien il décida que bouder était au-dessous de sa dignité. Quittant Haplo, il alla marcher à côté de Lambic. Haplo les fit suivre par le chien, pour savoir ce qu’ils se diraient. Mais le chien n’entendit rien d’intéressant. En fait, il n’entendit rien du tout. La vue de la Bougonne-Batte immobile et silencieuse avait un effet déprimant sur tous. Lambic la contemplait à travers ses lunettes, le visage dur et sinistre. Secousse contemplait la machine, qu’elle avait attaquée autrefois, avec une affection nostalgique. Arrivant dans une section où elle avait travaillé, elle la tapota de la main, comme on fait pour réconforter un enfant malade. Ils croisèrent de nombreux nains désœuvrés, l’air effrayé et perdu. La plupart venaient toujours prendre leur poste depuis que la machine était arrêtée, même s’il n’y avait plus rien à faire. — Rentrez chez vous, ne cessait de les exhorter Lambic dans ses discours. Rentrez chez vous et attendez. Vous ne faites que gaspiller la lumière. Certains partirent. Certains restèrent. Certains s’en allèrent puis revinrent. D’autres restèrent puis partirent. — Ça ne peut pas continuer comme ça, dit Lambic. — Oui, tu as raison, dit Secousse, pour une fois d’accord avec lui. Quelque chose de terrible va se passer. — Un jugement ! cria quelqu’un d’une voix grave et éraillée dans le trop grand silence. Un jugement, voilà ce que c’est ! Tu as attiré sur nous le courroux des dieux, Lambic Serre-Boulon ! Moi, je dis qu’il faut nous rendre aux Elfes ! Dire aux dieux que nous regrettons. Alors peut-être qu’ils referont marcher la Bougonne-Batte. — Oui, marmonnèrent d’autres voix, prudemment cachées dans l’ombre. On veut que tout redevienne comme avant. — Là, qu’est-ce que je te disais ? dit Lambic à Secousse. Ce genre de défaitisme fait tache d’huile. — Mais ils ne croient quand même pas que les Elfes sont des dieux ? protesta Secousse, jetant un coup d’œil derrière elle sur les ombres murmurantes. Nous les avons vus mourir ! — Ils ne le croient pas, répondit sombrement Lambic. Mais ils seront tous prêts à le jurer si cela signifie qu’ils retrouvent lumière et chauffage, et si la Bougonne-Batte se remet au travail. — Mort au Haut-Contre-Sous-Maître ! dirent les murmures. — Jetons-le aux Elfes ! — Tiens, voilà un boulon à serrer, Serre-Boulon. Quelque chose siffla dans le noir – un boulon, gros comme la main de Tourment. Il manqua sa cible de très loin, tapa dans le mur derrière eux, inoffensif. Les nains étaient toujours en admiration devant leur chef, qui, pendant une brève période, leur avait donné espoir et dignité. Mais cela ne durerait plus longtemps. La faim et le noir, le froid et le silence engendraient la peur. Lambic ne dit rien. Il n’esquiva pas, ne broncha pas. Les dents serrées, l’air dur, il continua à marcher. Secousse, pâle d’inquiétude, vint se placer à son côté, lançant des regards de défi à tous les nains qu’ils croisaient. Tourment revint précipitamment marcher près d’Haplo. Le Patryn sentit un picotement sur sa peau, baissa les yeux, vit les runes de ses bras luire faiblement. Réaction au danger. Bizarre, se dit-il. La magie de son corps n’aurait pas dû réagir ainsi à quelques nains effrayés, quelques menaces murmurées, et à un inoffensif boulon. Quelque chose ou quelqu’un de vraiment dangereux se trouvait dans les parages, menace pour lui et pour eux tous. Des Elfes ? Haplo ne se rappelait pas que son corps ait jamais réagi à un danger venant des menschs, mais quand même, les Elfes de Tribus étaient une race cruelle et perverse. — Oh ! regardez ! s’écria Secousse, tendant le bras. Regardez ça ! C’est la première fois que je vois ça ! Et toi, Lambic ? Elle montrait une marque sur le mur, une marque qui luisait d’un beau rouge vif. — Moi aussi, avoua-t-il, avec la même curiosité et le même émerveillement enfantin qui l’avaient poussé à rechercher les « pourquoi » des Elfes et de la Bougonne-Batte. Je me demande ce que c’est. — Moi, je sais ce que c’est ! s’écria Tourment. Ce sont des runes sartanes. — Chut ! l’avertit Haplo, l’attrapant par la main et la serrant très fort. — Des quoi ? Lambic regarda autour de lui. Les yeux dilatés, il avait oublié, poussé par la curiosité, la raison de leur présence en ce lieu. — Les Créchis-Créchas faisaient des marques comme ça. Je t’expliquerai plus tard, dit Haplo, poussant son monde de l’avant. Secousse continuait à marcher sans regarder où elle allait. Elle regardait en arrière, les yeux fixés sur les runes. — J’ai vu de ces bizarres dessins luisants quand je suis descendue avec Alfred dans la salle des morts. Mais ceux-là luisaient bleu, pas rouge. Et pourquoi des runes luisaient-elles rouge ? se demanda Haplo. Les runes des Sartans et des Patryns se ressemblaient à bien des égards. Le rouge, c’était l’avertissement. — C’est peut-être à cause de toi, dit Tourment, regardant Haplo avec un sourire espiègle. Peut-être que les runes ne t’aiment pas. Peut-être, pensa Haplo. Mais la dernière fois que je suis venu, aucune rune ne luisait rouge. Ils continuèrent à marcher. — C’est ici, déclara Secousse, s’arrêtant au pied d’une échelle et levant sa glamperne. Haplo regarda autour de lui. Oui, il savait où il était maintenant. Il se rappelait. Il était directement sous la Farbrique. En haut de l’échelle, une partie du plafond du tunnel glissait, donnant accès à la Farbrique. Haplo considéra l’échelle, puis regarda Lambic. — Tu as idée de ce qu’il y a là-haut en ce moment ? Je ne veux pas émerger en plein milieu du déjeuner des Elfes. Lambic secoua la tête. — Aucun de nous n’est entré dans la Farbrique depuis que les Elfes l’ont investie. — Je vais aller voir, proposa Tourment, avide d’aventure. — Non, Votre Altesse, dit fermement Haplo. Vous restez ici. En bas. Chien, surveille-le. — Moi, je vais y aller, dit Lambic, regardant autour de lui, le regard vague. Où est l’échelle ? — Remets tes lunettes ! le tança Secousse. Lambic rougit, fouilla dans sa poche, découvrit ses lunettes et les rechaussa. — Personne ne bouge. Je vais jeter un coup d’œil, dit Haplo, le pied déjà sur le premier échelon. Quand doit-elle commencer, votre diversion ? — D’un instant à l’autre maintenant, dit Lambic, scrutant l’ombre de ses yeux myopes. — Tu veux… tu veux la glamperne ? demanda Secousse, hésitante. À l’évidence, la luminescence bleue des runes d’Haplo l’impressionnait, car elle ne l’avait encore jamais vue. — Non, répondit Haplo d’un ton bref. Son corps émettait assez de lumière. Il n’avait pas besoin de s’encombrer de la glamperne. Il se mit à monter. Il était au milieu de l’échelle quand il entendit comme une bousculade, puis Tourment poussa un cri. Haplo baissa les yeux. Apparemment, l’enfant avait voulu le suivre. Et le chien avait fermement planté ses crocs dans le fond de culotte de Son Altesse. — Chut ! siffla Haplo, les foudroyant. Il continua à monter, arriva à la plaque métallique. Comme la dernière fois, elle glissa facilement, et – plus important – silencieusement. Maintenant, si un Elfe n’avait pas installé son lit juste au-dessus… Haplo appliqua les doigts contre la plaque, poussa doucement. Elle bougea. Un rai de lumière tomba sur lui. Il s’immobilisa, attendit, prêtant l’oreille. Rien. Il ouvrit la plaque de la longueur d’un doigt. S’arrêta de nouveau, parfaitement immobile, parfaitement silencieux. Au-dessus, il entendit des voix – des voix légères et délicates d’Elfes. Mais elles semblaient venir d’assez loin, aucune n’était directement au-dessus de sa tête. Haplo regarda les runes de ses mains. La luminescence bleue ne s’était pas intensifiée, mais elle n’avait pas disparu. Il décida de risquer un coup d’œil. Haplo fit glisser la plaque jusqu’au bout, passa un œil au-dessus de l’ouverture. Il lui fallut quelques instants pour s’habituer à la vive lumière. Le fait que les Elfes avaient de la lumière était en soi inquiétant. Peut-être qu’il s’était trompé, peut-être qu’ils avaient vraiment découvert comment faire fonctionner la Bougonne-Batte, et avaient coupé la lumière et le chauffage aux nains. Une inspection plus approfondie lui révéla la vérité. Les Elfes – connus pour leurs machines magiques – avaient inventé un système d’éclairage à eux. Les vacilampes qui éclairaient autrefois la Farbrique étaient noires et froides. Et aucune autre lumière n’éclairait ce côté de la Farbrique, vide et désert. Les Elfes bivouaquaient à l’autre bout, où s’alignaient des rangées de lits de camp. Les Elfes vaquaient à leurs occupations, balayaient, vérifiaient leurs armes. Certains dormaient. Personne ne prêtait la moindre attention à la partie de la Farbrique où se trouvait Haplo. L’éclairage n’allait même pas jusque-là. Juste en face de lui, il voyait la statue du Créchi-Crécha-Sartan en longue robe à capuchon rabattu sur le front, tenant dans une main un globe oculaire. Haplo prit le temps d’examiner l’œil, satisfait de le voir immobile et sans vie comme la machine. L’œil, une fois activé, révélait le secret de la Bougonne-Batte à quiconque regardait ses images animées[08]. Soit les Elfes n’avaient pas découvert le secret de l’œil, soit ils l’avaient découvert et n’y avaient pas attaché d’importance comme les nains pendant des siècles. Peut-être que les Elfes, comme les nains, utilisaient cette partie de l’immense bâtisse uniquement pour des assemblées. Ou peut-être qu’ils ne s’en servaient pas du tout. Haplo referma l’ouverture et redescendit l’échelle. — Tout va bien, dit-il à Lambic. Les Elfes sont de l’autre côté de la Farbrique. Mais soit ta diversion n’a pas encore commencé, soit ils s’en soucient comme… Il fit une pause. Une sonnerie de trompette retentit au-dessus d’eux. Puis il y eut des cris, des cliquetis d’armes, des raclements de lit sur le sol, des bruits de voix irritées ou satisfaites, selon que les soldats accueillaient avec joie ou ennui ce changement dans leur routine quotidienne. Haplo remonta vivement, jeta un coup d’œil par l’ouverture. Les Elfes ceignaient leurs épées, saisissaient arcs et carquois, et rejoignaient en courant leurs officiers qui aboyaient ordres et jurons. La diversion avait commencé. De combien de temps disposaient-ils ? Combien de temps les nains pourraient-ils harceler les Elfes ? Pas longtemps, sans doute. — Allons-y, dit Haplo. Vite ! Ça va, mon vieux, lâche-le. Tourment s’élança le premier, grimpa comme un écureuil. Lambic suivit plus posément, Secousse fermant la marche. Dans la chaleur du lancement de marmites, elle avait oublié de changer sa jupe contre des pantalons, et elle la gênait pour monter. Debout au bas de l’échelle, le chien les regardait avec intérêt. — Allez ! dit Haplo, qui surveillait, attendant que le dernier Elfe ait quitté la Farbrique. Courez ! Il ouvrit en grand la plaque, opéra un rétablissement, puis tendit la main à Tourment et le hissa près de lui, rouge d’excitation. — Je vais voir la statue. — Vas-y, dit-il. Chien, accompagne-le. Tourment s’élança, suivi du chien. Lambic passa la tête par le trou, fixant le chien qui gambadait près de Tourment, et ses yeux se dilatèrent. — J’aurais juré que… Il regarda au bas de l’échelle. — Le chien était en bas… — Vite ! gronda Haplo. Plus vite ils quitteraient cet endroit, mieux ça vaudrait. Il hissa Lambic par l’ouverture, tendit la main à Secousse. Entendant un cri stupéfait et un aboiement excité, il se retourna vivement, manquant déboîter le bras de Secousse. À plat ventre au pied de la statue, Tourment pointait le bras vers le bas. — J’ai trouvé ! Le chien, planté en haut de l’ouverture, considérait le trou avec méfiance. Avant qu’Haplo ait pu l’arrêter, Tourment se glissa dans le trou comme une anguille et disparut. La statue du Créchi-Crécha commença à se refermer lentement. — Suis-le ! cria Haplo. Le chien se rua dans l’ouverture, où disparut sa queue frétillante. — Lambic, stoppe la fermeture ! Haplo lâcha brusquement Secousse qui s’élança en courant derrière Lambic, ses courtes jambes tricotant furieusement. Arrivé à la statue, il se jeta dans l’ouverture qui se refermait lentement, coinçant son corps trapu entre le sol et le piédestal. D’une poussée vigoureuse, il rouvrit la statue et examina le mécanisme. — Ah ! c’est donc comme ça que ça marche, dit-il, remontant ses lunettes sur son nez. Il tendit la main pour vérifier sa théorie en tripotant un crochet qu’il venait de découvrir. Haplo planta, doucement mais fermement, un pied sur les doigts du nain. — N’y touche pas. Ça pourrait se refermer, et peut-être qu’on n’arriverait pas à rouvrir. — Haplo ? cria d’en bas la voix de Tourment, distante. Il fait très noir ici. Tu pourrais me passer la glamperne ? — Votre Altesse n’a qu’à nous attendre, remarqua sombrement Haplo. Pas de réponse. — Ne bougez pas. On arrive dans une minute, dit Haplo à l’enfant. Où est Secousse ? — Ici, dit-elle d’une toute petite voix, s’avançant jusqu’aux pieds de la statue. Alfred a dit qu’on ne pouvait pas ressortir par là. — C’est sans doute vrai. Ça doit se refermer chaque fois que quelqu’un descend. Ce qui signifie qu’il faut trouver le moyen de bloquer la fermeture. — Est-ce bien sage ? demanda anxieusement Lambic, toujours coincé dans le trou. Et si les Elfes reviennent et voient la statue ouverte ? — S’ils voient, ils verront, dit Haplo, tout en trouvant l’éventualité peu probable, car les Elfes semblaient éviter cette partie de la Farbrique. Je n’ai pas envie de finir bloqué en bas. — Les lumières bleues nous ont montré la sortie, dit doucement Secousse, comme se parlant à elle-même, montrant les runes bleues luisant sur la peau d’Haplo. Haplo ne répondit pas, et partit à la recherche de quelque chose pouvant lui servir de coin. Il revint avec un bout de tuyau, fit signe à Lambic et Secousse de descendre, les suivit. Dès qu’il fut passé, la statue commença à se refermer, lentement, silencieusement. Haplo coinça le tuyau dans l’ouverture. Le mouvement s’arrêta. Haplo pesa sur le tuyau, le panneau se souleva. — Très bien. Ça ne devrait pas attirer l’attention des Elfes. Et on pourra ouvrir au retour. Bon, voyons ce que nous avons ici. Secousse leva sa glamperne, et l’obscurité s’éclaira. Un étroit escalier descendait en spirale dans les ténèbres. Des ténèbres incroyablement silencieuses. Le silence pesait sur l’endroit comme une épaisse couche de poussière, intouchée depuis des siècles. Secousse déglutit avec effort, la glamperne trembla dans sa main, et la lumière vacilla. Lambic tira son mouchoir, mais pour s’éponger le front, pas pour essuyer ses lunettes. Tourment, recroquevillé au bas de l’escalier, adossé au mur, se taisait, subjugué. Haplo gratta les runes brûlantes de ses mains, et réprima fermement une violente envie de s’enfuir. En descendant dans ces profondeurs, il espérait éluder le danger inconnu qui le poursuivait. Mais les runes de son corps continuaient à luire, ni plus brillantes ni plus estompées que dans la Farbrique. Ce qui était absurde, car qui pouvait les menacer là-haut et en bas ? — Là ! Ces trucs font de la lumière, dit Secousse, montrant le mur du doigt. Baissant les yeux, Haplo vit des runes sartanes gravées à la base du mur. Il se rappela avoir vu les mêmes sur Abarrach, il se rappela Alfred qui les utilisait comme guides pour sortir des tunnels de la Chambre des Damnés. Tourment s’accroupit pour les étudier. Souriant intérieurement, très content de lui, il posa le doigt sur l’une d’elles et prononça la rune. Les runes s’allumèrent, leur lumière se propagea aux suivantes. De proche en proche, les runes s’allumèrent. Le bas de la paroi fut tout illuminé d’une luminescence bleue. — Suivez-les, dit Haplo, remarque superflue car Tourment, Lambic et le chien s’ébranlaient déjà. Seule Secousse s’attardait en arrière, pâle et solennelle, tripotant un coin de sa jupe. — C’est tellement triste, dit-elle. — Je sais, dit doucement Haplo. CHAPITRE 14 MATRICIA, DREVLIN, BAS-ROYAUME Lambic s’arrêta au bas de l’escalier. — Et maintenant ? Un véritable dédale partait du tunnel, éclairé de runes bleues à la base. Les sigles n’éclairaient pas plus loin, comme attendant des instructions. — La fois où je suis venue, dit Secousse, les lumières bleues nous ont conduits au mausolée. Je ne veux pas y retourner. Haplo non plus. — Tu te rappelles où c’était ? Secousse, cramponnée à la main d’Haplo, comme autrefois à celle d’Alfred, ferma les yeux et réfléchit. — Je crois que c’était le troisième sur la droite, dit-elle, montrant le tunnel. Au même instant, les sigles s’enflammèrent dans cette direction. Secousse retint son souffle et se blottit contre Haplo, se cramponnant à lui des deux mains. — Ouah ! fit Tourment, ébahi. — Les pensées, dit Haplo, se rappelant ce qu’Alfred lui avait dit quand ils couraient pour sauver leur vie dans les tunnels d’Abarrach. Les pensées peuvent affecter les runes. Pensons où nous voulons aller, et la magie nous y conduira. — Mais penser à quoi, puisque nous ne savons pas ce que nous cherchons ? argua Tourment. Haplo frotta ses démangeaisons sur son pantalon, se força à rester calme. — Vous et mon Seigneur, vous avez dû réfléchir sur l’unité centrale de contrôle de la machine, Votre Altesse. Où pensez-vous qu’elle se trouve ? Tourment réfléchit. — J’ai montré à Grand-Père les dessins de la Bougonne-Batte que j’avais faits. Il a remarqué que toutes les parties de la machine ressemblaient à des organes de notre corps ou du corps d’un animal. Les mains et les bras dorés des Eau-Hisse, les sifflets en forme de bouche, les buldoserres en forme de griffes d’oiseaux pour creuser la coralite. Donc, l’unité centrale de contrôle doit être… — Le cerveau, intervint Lambic, très excité. — Non, dit Tourment avec suffisance. C’est ce que Grand-Père a dit, mais moi, j’ai dit que si la machine avait un cerveau elle saurait ce qu’elle doit faire, ce qu’à l’évidence elle ne sait pas puisqu’elle ne le fait pas. Aligner les îles, je veux dire. Si elle avait un cerveau, elle le ferait toute seule. Elle travaille, mais sans but. C’est pour ça qu’à mon avis, ce que nous cherchons, c’est un cœur. — Et qu’est-ce que Grand-Père a dit de ça ? demanda Haplo, sceptique. — Il a été d’accord avec moi, dit Tourment d’un air supérieur. — Alors, il faut qu’on pense à des cœurs ? demanda Lambic. — On peut toujours essayer. Haplo fronça les sourcils, se gratta les mains. — Nous ne pouvons plus nous permettre de perdre du temps. Il concentra sa pensée sur l’image d’un cœur, d’un cœur gigantesque pompant la vie dans un corps qui n’avait pas de cerveau pour le diriger. Les sigles qui éclairaient le tunnel de droite commencèrent à s’éteindre. Ils attendirent, retenant leur souffle, pensant à des cœurs, avec une conscience aiguë des battements de leurs propres cœurs qui résonnaient dans leurs oreilles. Des sigles s’allumèrent sur leur gauche. Haplo retint sa respiration, toute sa volonté tendue vers les sigles. Ils s’avivèrent, éclairant un tunnel diamétralement opposé à celui du mausolée. Tourment poussa un cri triomphal, qui se répercuta sur les murs et lui revint, mais le son n’était plus humain. Il était creux, vide, et rappela désagréablement à Haplo les voix désincarnées des lazars d’Abarrach. Sur les mains d’Haplo, les sigles flamboyèrent soudain, plus intenses. — Si j’étais vous, je ne recommencerais pas, Votre Altesse, dit Haplo, les dents serrées. Je ne sais pas ce qu’il y a devant nous, mais j’ai l’impression que quelqu’un vous a entendu. Tourment, les yeux dilatés, s’était aplati contre le mur. — Tu as raison, murmura-t-il, les lèvres tremblantes. Je… je m’excuse. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Haplo poussa un soupir exaspéré, entreprit de desserrer les doigts de Secousse qui lui coupaient la circulation. — Allons-y ! Mais faisons vite ! Personne n’avait besoin d’encouragements. Maintenant, ils étaient tous pressés, Tourment compris, d’accomplir leur mission et de vider les lieux. Les sigles lumineux les guidèrent dans une myriade de couleurs. — Qu’est-ce que tu fais ? demanda Tourment, s’arrêtant pour regarder Haplo qui venait de stopper pour la quatrième fois. Je croyais que tu voulais qu’on se dépêche. — Cela nous permettra de retrouver la sortie, Votre Altesse, répondit froidement Haplo. Vous aurez remarqué que les sigles s’éteignent après notre passage. Ils ne se rallumeront peut-être pas, ou alors, ils pourraient nous mener droit dans les bras des Elfes. Debout devant l’arche du tunnel où ils venaient de s’engager, il gravait un sigle sur le mur de la pointe de sa dague. Non seulement ces runes leur seraient utiles, mais il ressentait une certaine satisfaction à laisser une marque de Patryn sur les murs sacrés des Sartans. — Les runes des Sartans nous indiqueront la sortie, dit Tourment avec irritation. — Pour le moment, elles ne nous ont pas indiqué grand-chose, remarqua Haplo. Mais finalement, après beaucoup de tours et de détours, les sigles les conduisirent devant une porte fermée au bout d’un couloir. Maintenant, les sigles lumineux s’élançaient vers le plafond et dessinaient le contour d’une porte. Se rappelant les runes de défense d’Abarrach, Haplo constata avec satisfaction que celles-ci étaient bleues, et non rouges. La porte était en forme d’hexagone, avec, au milieu, un cercle de runes vide en son centre. Contrairement aux runes des Sartans, celles-ci n’étaient pas complètes, mais semblaient avoir été laissées inachevées. La forme inusitée de la porte et le cercle de runes lui rappelèrent vaguement quelque chose qu’il n’arriva pas à situer, et il n’y pensa plus[09]. C’était sans doute un mécanisme d’ouverture, dont la clé était le vide central. — Je connais celle qui manque, dit Tourment après avoir observé la porte. Grand-Père me l’a appris. C’était dans ses vieux bouquins. Mais je ne suis pas assez grand. Et j’ai besoin de ta dague, ajouta-t-il en regardant Haplo. — Attention, dit Haplo, en lui tendant son arme. Ça coupe ! Haplo souleva l’enfant au niveau du cercle de runes. Plissant le front, tirant la langue de concentration, Tourment enfonça la pointe de la dague dans le bois de la porte et se mit, lentement et laborieusement, à graver un sigle. Dès qu’il eut terminé, le sigle brilla, enflammant les autres de proche en proche. La porte s’entrouvrit. Une lumière – blanche, éclatante – jaillit, aveuglante après la pénombre des tunnels. Derrière la porte retentirent des cliquetis métalliques. Haplo reposa Son Altesse sans cérémonie, la poussa derrière lui et retint précipitamment Lambic qui, enthousiaste, s’apprêtait à entrer. Le chien gronda sourdement. — Il y a quelque chose là-dedans, siffla Haplo entre ses dents. Reculez ! Tous ! Plus alarmés par la tension qu’ils sentaient chez Haplo que par le bruit qu’ils entendaient à l’intérieur, Tourment et Lambic reculèrent jusqu’au mur. Secousse les rejoignit, effrayée, réticente. — Qu’est-ce que… commença Tourment. Haplo, d’un regard furieux, le fit taire. Le Patryn s’immobilisa, et prêta l’oreille, perplexe, aux bruits étranges venant de l’intérieur. Le bruit, cyclique, s’approchait, cessait, puis reprenait en s’éloignant. Il aurait juré que c’était un soldat en armure qui faisait les cent pas dans la pièce. Mais aucun Sartan – ni d’ailleurs aucun Patryn – n’avait jamais, dans toute l’histoire de cette puissante race, porté une armure de mensch. Et donc, ce qui était dans cette pièce devait être un mensch – et sans doute un Elfe. Lambic avait raison. Les Elfes avaient arrêté la Bougonne-Batte. Haplo continua à écouter les bruits métalliques qui se rapprochaient et s’éloignaient tour à tour, et secoua la tête. Non. Si les Elfes avaient découvert cet endroit, ils grouilleraient partout dans ce tunnel, comme des fourmis. Et, pour autant qu’Haplo pouvait en juger, il n’y avait qu’une seule personne derrière cette porte. Il regarda ses mains. Les sigles luisaient encore, mais faiblement. — Restez là ! leur ordonna-t-il du regard. L’enfant et le nain hochèrent la tête. Haplo tira son épée, poussa la porte d’un coup de pied et se rua à l’intérieur, le chien sur les talons. Puis il s’arrêta, manquant lâcher son arme de stupéfaction. Un homme se tourna vers lui, un homme métallique. — Quelles sont mes instructions ? demanda l’homme en humain, d’une voix monotone. — Un automate ! s’écria Tourment, se précipitant dans la pièce. L’automate était à peine un peu plus grand qu’Haplo, et son corps – copie conforme d’un corps humain – était entièrement en cuivre. Les mains, les doigts, les bras, les jambes et les orteils articulés remuaient à l’imitation des mouvements humains, quoique avec raideur. Le visage métallique avait été façonné à la ressemblance d’un visage humain, avec des yeux, un nez et une bouche, mais la bouche ne remuait pas. Les sourcils et les lèvres étaient en or, et des gemmes étincelaient dans les orbites. Des runes sartanes couvraient tout son corps, comme des runes patrynes couvraient celui d’Haplo, et sans doute dans le même but – ce qu’Haplo trouva assez amusant, bien que quelque peu insultant. L’automate était seul dans une grande salle circulaire vide. Tout autour d’eux, montés sur les murs, des centaines de globes oculaires, identiques à celui que tenait le Créchi-Crécha de la Farbrique. Et chacun affichait une partie différente de la Bougonne-Batte. Haplo eut l’impression désagréable que tous ces yeux lui appartenaient, qu’il regardait par chacun d’eux. Puis il comprit. Les yeux appartenaient à l’automate. Les pas métalliques qu’il avait entendus, c’était l’automate qui marchait d’œil en œil, faisait sa ronde. — Il y a quelqu’un de vivant là-dedans ! dit Secousse en un souffle. Debout sur le seuil, elle n’osait pas s’aventurer à l’intérieur, les yeux tellement exorbités qu’ils menaçaient de lui sortir de la tête. — Il faut le libérer ! — Non ! dit Tourment avec dédain. C’est une machine, comme la Bougonne-Batte. — Je suis la machine, déclara l’automate de sa voix morne. — C’est ça ! s’écria Tourment, se tournant vers Haplo, très excité. Tu comprends ? Il est la machine. Tu vois les runes qui le couvrent ? Toutes les parties de la Bougonne-Batte sont magiquement connectées à lui. C’est lui qui la fait marcher depuis des siècles ! — Sans cerveau, murmura Haplo. Obéissant à ses dernières instructions, quelles qu’elles aient été. — C’est fantastique, dit Lambic en un souffle. Ses yeux s’emplirent de larmes, ses lunettes s’embuèrent. Il les arracha, et fixa révérencieusement l’homme-machine de ses yeux myopes, sans chercher à s’en approcher, heureux de l’adorer à distance. — Je n’aurais jamais imaginé rien de si merveilleux ! — Moi, ça me donne la chair de poule, dit Secousse en frissonnant. Maintenant qu’on l’a vu, allons-nous-en. Je n’aime pas cet endroit. Je n’aime pas ce truc. Haplo était d’accord avec elle. Lui non plus n’aimait pas cet endroit. L’automate lui rappelait les cadavres vivants d’Abarrach, les morts ramenés à la vie par le pouvoir de la nécromancie. Le chien renifla les pieds de l’automate, regarda Haplo, déconcerté, se demandant apparemment pourquoi cette chose qui remuait comme un homme et parlait comme un homme ne sentait pas comme un homme. — Va surveiller la porte, lui ordonna Haplo. Trouvant l’automate ennuyeux, le chien obéit avec empressement. Lambic ruminait, et revint à sa question favorite : « Pourquoi ? » Si cet homme métallique faisait marcher la machine depuis tant d’années, pourquoi la Bougonne-Batte s’était-elle arrêtée ? Tourment réfléchit, secoua la tête. — Je ne sais pas, reconnut-il à regret, haussant les épaules. Haplo gratta les sigles luisants de ses mains, très conscient que le danger n’avait pas diminué. — Peut-être, Votre Altesse, cela a-t-il quelque chose à voir avec l’ouverture des Portes de la Mort. — Tu crois ça… commença Tourment, railleur. L’automate se tourna vers Haplo. — Les Portes sont ouvertes. Quelles sont mes instructions ? — C’est ça, dit Haplo avec satisfaction. C’est bien ce que je pensais. C’est pour ça que la Bougonne-Batte s’est arrêtée. — Quelles portes ? demanda Lambic, fronçant les sourcils. Il avait essuyé ses lunettes et les avait rechaussées. — De quoi tu parles ? — Tu pourrais avoir raison, je suppose, marmonna Tourment. Mais alors, quoi faire ? — J’exige de savoir ce qui se passe ! dit Lambic, les yeux flamboyants. — Je t’expliquerai dans une minute, dit Haplo. Voilà comment on peut considérer les choses, Votre Altesse : dans l’esprit des Sartans, les quatre mondes devaient travailler ensemble. Disons que la Bougonne-Batte n’était pas uniquement destinée à aligner les îles flottantes d’Arianus. Supposons que la machine ait d’autres tâches qui concernent tous les autres mondes… — Mon véritable travail commence à l’ouverture des Portes, dit l’automate. Quelles sont mes instructions ? — Quel est ton véritable travail ? contra Tourment. — Mon véritable travail commence à l’ouverture des Portes. J’ai reçu le signal. Les Portes sont ouvertes. Quelles sont mes instructions ? Où sont les citadelles ? Haplo repensa soudain aux Titans de Pryan. Autres créatures sans âme dont la frustration à voir leur question rester sans réponse les avait poussées à massacrer toutes les misérables créatures qui croisaient leur chemin. Où sont les citadelles ? Quelles sont mes instructions ? — Eh bien, donne-lui des instructions. Dis-lui de faire démarrer la machine et allons-nous-en ! dit Secousse, se balançant nerveusement d’un pied sur l’autre. La diversion ne va plus durer longtemps. — Je ne partirai pas avant de savoir exactement ce qui se passe, déclara Lambic avec irritation. — Secousse a raison. Dites-lui ce qu’il faut faire, Votre Altesse, et nous pourrons partir. — Je ne peux pas, dit Tourment, regardant Haplo du coin de l’œil. — Pourquoi donc, Votre Altesse ? — Je veux dire, je peux, mais ça prendra longtemps, très longtemps. D’abord, il faudra que je détermine ce que doit faire chaque partie de la machine. Puis il faudra donner à chaque partie ses propres instructions… — Vous en êtes certain ? demanda Haplo, lorgnant l’enfant d’un air soupçonneux. — C’est la seule façon sûre, répondit Tourment, rayonnant d’innocence. Tu ne veux pas prendre de risques, non ? Si je fais une erreur – ou si tu fais une erreur – la machine pourrait perdre la boule… expédier les îles ici ou là, peut-être, ou les précipiter dans le Maelström. Tourment haussa les épaules. — Des milliers de personnes pourraient mourir. Secousse tortillait sa jupe. — Partons tout de suite. On se débrouillera. On apprendra à vivre sans la Bougonne-Batte. Et quand les Elfes s’apercevront qu’elle ne marchera jamais plus, ils s’en iront… — Non, ils ne s’en iront pas, dit Lambic. Ils ne peuvent pas, sinon ils mourraient de soif. Alors ils vont chercher, fouiller, fouiner jusqu’à ce qu’ils trouvent cet homme de métal, et c’est eux qui feront marcher la machine. — Il a raison, acquiesça Tourment. Il faut… Le chien se mit à gronder, puis émit un aboiement avertisseur. Haplo regarda ses bras et ses jambes ; les sigles s’étaient avivés. — Quelqu’un vient ; on a sûrement découvert le trou dans la statue. — Mais comment ? Il n’y avait plus d’Elfes là-haut ! — Je ne sais pas, dit sombrement Haplo. Ou bien ta diversion n’a pas réussi, ou bien quelqu’un les a prévenus. Peu importe. Il faut filer d’ici, et vite ! Tourment le foudroya avec défi. — C’est stupide ! Tu es stupide ! Comment veux-tu que les Elfes nous trouvent ? Les runes se sont éteintes après notre passage. Nous n’avons qu’à nous cacher dans cette salle… L’enfant a raison, se dit Haplo. Je suis stupide. De quoi ai-je peur ? Il faut fermer la porte, nous cacher ici. Les Elfes pourraient fouiller ces tunnels pendant des années sans nous trouver. Il ouvrit la bouche pour donner ses ordres, mais les mots lui restèrent dans la gorge. Il était arrivé à l’âge qu’il avait en écoutant son instinct. Et son instinct lui disait de partir. — Faites ce qu’on vous dit, Votre Altesse. Prenant Tourment par le bras, Haplo le traîna vers la sortie. — Regardez ça, dit Haplo, fourrant sa main flamboyante sous le nez de l’enfant. J’ignore comment ils savent que nous sommes ici, mais croyez-moi, ils le savent. Ils nous cherchent. Et si nous restons dans cette salle, c’est là qu’ils nous trouveront. Ici… avec l’automate. C’est ça que vous voulez ? C’est ça que veut Grand-Père ? L’enfant le foudroya avec haine, une haine dure et glacée comme une lame d’épée, une haine d’une telle intensité qu’Haplo en perdit un instant le fil de ses idées, et desserra sa prise sur Tourment. Tourment se dégagea d’une secousse. — Tu es-vraiment stupide, dit-il d’un ton suave et meurtrier. Je vais te montrer à quel point ! Se retournant, il bouscula Secousse, franchit la porte et partit en courant dans le tunnel. — Suis-le ! ordonna Haplo au chien, qui s’élança docilement. Lambic, ayant ôté ses lunettes, considérait avec nostalgie l’automate immobile au centre de la salle. — Je ne comprends toujours pas… commença Lambic. — Je t’expliquerai plus tard ! dit Haplo, exaspéré. Secousse prit la relève. Retrouvant ses anciennes habitudes, elle poussa vigoureusement l’auguste chef du VLAN vers la porte et dans le couloir. — Quelles sont mes instructions ? demanda l’automate. — Ferme la porte ! gronda Haplo, soulagé de s’éloigner du cadavre métallique. Une fois dans le couloir, il s’arrêta pour s’orienter. Il entendait les pas de Tourment, qui reprenaient le même chemin qu’à l’aller. Le sigle patryn qu’Haplo avait gravé sur l’arche luisait, bleu-vert. Au moins, Tourment avait eu le bon sens de repartir dans la bonne direction, mais elle l’amènerait sans doute droit dans les bras des Elfes. Il se demanda ce que ce jeune gredin avait en tête. Fomenter des troubles, sans aucun doute, supposa Haplo. Peu importait. C’est un mensch, et les Elfes en sont aussi. Je pourrai les maîtriser facilement. Ils n’auront pas le temps de voir ce qui leur arrive. Alors, pourquoi as-tu si peur ? Tellement peur que tu n’arrives même plus à réfléchir ? — Je n’y comprends rien, murmura-t-il. Se tournant vers Secousse et Lambic, il ajouta tout haut : — Il faut que j’arrête Son Altesse. Suivez-moi comme vous pourrez, éloignez-vous le plus possible de cette salle. Ces marques, dit-il, montrant les symboles patryns qui luisaient, ne dureront pas longtemps. Si les Elfes attrapent Tourment, ne vous montrez pas. Laissez-moi combattre. Ne cherchez pas à jouer les héros. Sur ce, il partit en courant dans le tunnel. — On te suit, promit Secousse, se tournant vers Lambic. Il avait ôté ses lunettes, et, de ses yeux myopes, considérait la porte qui s’était refermée derrière eux. — Lambic, viens ! ordonna-t-elle. — Et si on ne la retrouve jamais ? geignit-il. « J’espère bien qu’on ne la retrouvera pas ! » faillit lancer Secousse, mais elle ravala ses paroles. Prenant la main de Lambic – chose qu’elle n’avait pas faite depuis bien longtemps, réalisa-t-elle – elle l’entraîna, disant d’un ton pressant : — Il faut partir, mon ami. Haplo a raison. Il ne faut pas qu’ils trouvent l’automate. Lambic poussa un gros soupir. Remettant ses lunettes, il se planta devant la porte, croisant les bras sur sa large poitrine. — Non, dit-il résolument. Je ne pars pas. CHAPITRE 15 MATRICIA, DREVLIN, BAS-ROYAUME — Comme je le soupçonnais, les Guègues ont fait cette diversion pour couvrir leurs traces, déclara le capitaine elfien. Debout au pied de la statue du Créchi-Crécha, il regardait le trou à la base de la statue. — Enlevez ce tuyau, dit-il à ses hommes. Aucun des Elfes du petit détachement ne se rua pour exécuter l’ordre du capitaine. Dansant d’un pied sur l’autre, ils se regardaient, hésitants, lançant des regards en coin à la statue. Le capitaine se retourna pour voir pourquoi ses ordres n’étaient pas exécutés. — Eh bien ? Qu’est-ce qu’il y a ? L’un des Elfes salua et prit la parole. — La statue est maudite, capitaine Sang-drax. Tous ceux qui ont servi ici un certain temps le savent. Allusion peu subtile à la récente arrivée du capitaine. — Maudite ! dit Sang-drax, reniflant avec dédain. C’est vous qui serez maudits si vous n’obéissez pas aux ordres. Par moi ! Et vous trouverez ma malédiction plus terrible que ce que pourrait vous faire ce tas de roc ! Il les foudroya. — Lieutenant Bang’lor, ôtez ce tuyau. À contrecœur, craignant la malédiction, mais craignant encore plus le capitaine, l’élu s’avança. Tendant le bras avec circonspection, il saisit le bout du tuyau, livide, le visage inondé de sueur. Les autres Elfes reculèrent instinctivement d’un pas, saisirent le regard furieux de leur capitaine, se figèrent. Bang’lor tira sur le tuyau, et faillit tomber à la renverse quand il céda facilement. La base de la statue tourna, s’ouvrit, révélant un escalier s’enfonçant dans les ténèbres. — J’ai entendu du bruit en bas. Le capitaine s’approcha, regarda dans le trou. Les autres Elfes observaient la scène dans un silence inquiet. Ils savaient tous quel serait l’ordre suivant. — Où est-ce que le Haut Commandement a déniché ce salopard zélé ? murmura un soldat à un autre. — Il est arrivé avec le dernier transport de troupes, répondit sombrement l’autre. — C’est bien notre veine de tomber sur lui. D’abord, le capitaine Ander’el qui est forcé de s’en aller et qui se fait tuer… — Ça ne t’a jamais paru bizarre ? demanda soudain son compagnon. Le capitaine Sang-drax fixait le trou à la base de la statue, prêtant apparemment l’oreille à la répétition du son qui avait attiré son attention. — Silence dans les rangs ! dit-il, regardant autour de lui avec irritation. Les deux soldats se turent, figés, visage vide. L’officier reprit ses observations, descendant jusqu’au milieu de l’escalier en une vaine tentative pour percer les ténèbres. — Bizarre ? Quoi ? chuchota le premier quand le capitaine eut disparu. — La façon dont Ander’el est mort. L’autre haussa les épaules. — Il s’est soûlé et il est sorti dans la tempête… — Oui, et depuis quand le Capitaine Ander’el ne tenait pas l’alcool ? L’autre lui lança un regard stupéfait. — Qu’est-ce que tu veux dire ? — La même chose que beaucoup d’autres. Que la mort du capitaine n’était pas un accident… Sang-drax remonta. — On descend. Vous deux, prenez la tête, dit-il aux deux qui venaient de parler. Ils échangèrent un regard inquiet. Il ne peut quand même pas nous avoir entendus, disait ce regard. Pas à cette distance. Lugubres et sans se presser, ils se mirent en devoir d’obéir. Le reste du détachement descendit après eux, lorgnant nerveusement la statue, et en restant le plus loin possible. Dernier à descendre, le capitaine Sang-drax s’engagea dans l’escalier, un léger sourire sur ses lèvres délicates. Haplo s’élança à la poursuite de Tourment et du chien. En courant, il regarda ses mains qui flamboyaient maintenant d’un bleu éclatant auquel s’ajoutait un rouge ardent, et il jura entre ses dents. Il n’aurait pas dû venir ici, n’aurait pas dû permettre à Tourment d’y venir, ni aux nains. Il aurait dû écouter l’avertissement de son corps, même s’il lui paraissait absurde. Dans le Labyrinthe, il n’aurait jamais commis cette faute. — Je suis devenu trop prétentieux, marmonna-t-il, trop sûr de moi, à me croire en sécurité dans un monde de menschs. Mais il était en sécurité, et c’était bien là l’inexplicable. Pourtant, ses runes de protection et de défense luisaient, bleues et rouges dans le noir. Il tenta de distinguer le pas lourd des nains, mais n’entendit rien. Peut-être qu’ils étaient partis dans une autre direction. Les pas de Tourment semblaient plus proches, quoique encore à une certaine distance. Haplo sortit d’un tournant, s’arrêta un moment, l’oreille aux aguets. Il avait entendu des voix, il en était certain – des voix d’Elfes. Il envoya un message pressant au chien. Arrête Tourment ! Retiens-le ! Haplo se remit à courir. S’il pouvait seulement rejoindre Tourment avant les Elfes… Un cri, un bruit d’échauffourée, et le grondement du chien figèrent Haplo sur place. Danger en avant. Il jeta un rapide regard derrière lui. Pas trace des nains. Eh bien, qu’ils se débrouillent. Haplo ne pouvait pas s’occuper d’eux et de Tourment en même temps. De plus, Lambic et Secousse devaient être comme chez eux dans ces tunnels, et très capables de se trouver une cachette. Les écartant de son esprit, il se remit à avancer, prudemment. — Silence, chien ! ordonna-t-il à l’animal. Écoute ! Les aboiements cessèrent. — Qu’est-ce que nous avons là, lieutenant ? — Un gosse ! Un gosse humain, capitaine, dit l’Elfe, d’un ton stupéfait. Aïe ! Arrête ça, petit gredin ! — Lâche-moi ! Tu me fais mal ! hurla Tourment. — Toi qui ? Toi quoi faire ici en bas ? demanda le lieutenant, dans le jargon que la plupart des Elfes croient être la seule forme d’elfien comprise par les humains. — Tiens-toi bien, gredin. Bruit de claque – forte, froide et impersonnelle. — Le capitaine te pose une question. Réponds au capitaine. Tourment retint son souffle sous le coup, mais ne gémit pas. — Tu le regretteras, dit-il doucement. L’Elfe éclata de rire et lui redonna une claque. — Parle. Tourment déglutit avec effort, prit une inspiration tremblante. — Je cherchais les Elfes quand j’ai vu la statue s’ouvrir. Et comme je suis curieux, je suis descendu. Et je ne suis pas un gredin. Je suis un Prince, le Prince Tourment, fils du Roi Stephen et de la Reine Anne de Volkaran et Ulyndia. Tu ferais bien de me traiter avec respect. Bravo, petit, pensa Haplo à contrecœur. Cela va les faire réfléchir. Silencieux, le Patryn se coula plus près du tunnel où les Elfes avaient capturé Tourment. Il les voyait maintenant – six soldats et un officier, debout près de l’escalier remontant vers la statue. — Le rejeton du Roi Stephen est mort, dit le soldat qui tenait Tourment. On est bien placés pour le savoir. Il nous a accusés du meurtre. — Alors, vous êtes bien placés pour savoir que ce n’est pas vous, dit Tourment d’un ton finaud. Je suis le Prince. Et le fait même que je suis ici, sur Drevlin, devrait vous le prouver. — Ah oui ? dit le capitaine. Comment ? À l’évidence, le capitaine était impressionné. Diable, Haplo lui-même était impressionné. Il avait oublié comme Tourment pouvait être astucieux et manipulateur. Le Patryn se détendit, prit le temps d’observer les soldats, tentant de décider quelle magie il pouvait utiliser contre les Elfes sans nuire à Tourment. — Je suis prisonnier, prisonnier du Roi Stephen. Je cherchais l’occasion de m’évader, et quand ces imbéciles de Guègues sont partis attaquer votre nef, j’ai saisi ma chance. Je me suis enfui et je vous ai cherchés, mais je me suis perdu en descendant ici. Emmenez-moi à Tribus. Vous ne le regretterez pas. Tourment eut un sourire ingénu. — T’emmener à Tribus ? dit le capitaine, hautement amusé. Tu auras de la chance si je gaspille assez d’énergie pour t’emmener en haut de l’escalier ! La seule raison pour laquelle je ne t’ai pas encore tué, petit ver de terre, c’est que tu as raison sur un point : je suis curieux de savoir ce qu’un gosse d’humain peut bien faire ici. Et je te conseille de dire la vérité cette fois. — Je ne vois pas la nécessité de vous dire quoi que ce soit, à vous. Je ne suis pas seul ! dit Tourment d’une voix stridente. Se retournant, il montra le tunnel d’où il venait. — Il y a un homme qui me garde, un mystériarque. Et des Guègues avec lui. Aidez-moi à m’échapper avant qu’il ne m’arrête ! Passant sous le bras du capitaine, Tourment s’élança vers l’escalier. Le chien jeta un coup d’œil vers Haplo, puis se rua à sa suite. — Vous deux, rattrapez le gosse ! cria le capitaine. Les autres, suivez-moi ! Il dégaina son épée et s’engagea dans le couloir qu’avait montré Tourment. Maudit petit gredin ! jura Haplo. Faisant appel à sa magie, il traça des runes qui empliraient le couloir d’un gaz délétère. En quelques secondes, tout le monde – Tourment compris – serait dans un état comateux. Haplo leva la main. Comme le premier sigle rouge brûlait dans l’air sous ses doigts, il se demanda à qui Tourment cherchait vraiment à échapper. Une petite silhouette trapue le dépassa comme une flèche. — Je suis là ! Ne me faites pas de mal ! Je suis seule ! hurla Secousse. Déboulant gauchement dans le tunnel, elle fonçait droit sur les Elfes. Haplo ne l’avait pas entendue approcher, et n’osa pas arrêter sa magie le temps de l’attraper pour la mettre hors d’atteinte de l’enchantement. Elle allait se retrouver en plein milieu du gaz soporifique. Il n’avait d’autre choix que de continuer. Il la ramasserait en même temps que Tourment. Il sortit de sa cachette. Les Elfes s’arrêtèrent, dans la plus grande confusion. Ils voyaient des runes fulgurer dans l’air, un homme aux marques bleues et rouges flamboyantes en face d’eux. Ce n’était pas un mystériarque. Aucun humain ne possédait une magie semblable. Ils regardèrent leur capitaine, attendant des ordres. Haplo traça le dernier sigle. L’opération magique était presque terminée. Le capitaine elfien s’apprêtait à lui lancer sa dague, mais Haplo ne lui prêta pas attention. Aucune arme des menschs ne pouvait le blesser. Il termina le sigle, recula, attendit que l’enchantement agisse. Rien ne se passa. Inexplicablement, le premier sigle s’était enflammé et éteint. Haplo le fixa, sans comprendre. Le second, dépendant du premier, commença à s’estomper. Il n’en croyait pas ses yeux. Avait-il fait une erreur ? Non, impossible. C’était un sort très simple… Une violente douleur fulgura dans son épaule. Tournant les yeux, il vit la poignée d’une dague saillir de sa chemise. Une tache rouge sombre s’étendait lentement autour. Colère, confusion et douleur l’empêchèrent de réfléchir. Rien de tout cela n’aurait dû se produire ! La dague n’aurait pas dû le toucher ! Les runes de son corps auraient dû le protéger ! La magie aurait dû fonctionner ! Pourquoi ces échecs ? Il regarda dans les yeux – les yeux rouges – du capitaine elfien, et il y vit la réponse. Haplo porta la main à son épée, mais il n’avait plus la force de la tirer. Une horrible chaleur commençait à envahir son corps. Une chaleur qui lui donnait la nausée et lui tordait les entrailles. La terrible sensation affaiblissait ses muscles. Sa main retomba, molle et sans force. Ses genoux se dérobèrent sous lui. Il s’affaissa, manqua tomber, et tituba jusqu’au mur en un ultime effort pour rester debout. Mais maintenant, la chaleur se répandait dans son cerveau. Il s’effondra sur le sol… Puis il ne fut plus nulle part. CHAPITRE 16 MATRICIA, DREVLIN, BAS-ROYAUME Secousse était assise par terre en tailleur dans la Farbrique, près de la statue du Créchi-Crécha, s’efforçant de ne pas regarder l’ouverture menant à l’escalier qui descendait dans les étranges tunnels. Pourtant, chaque fois qu’elle se promettait de ne pas la regarder, elle se surprenait les yeux fixés dessus. Attendant, guettant Lambic. Elle avait minutieusement prévu ce qu’elle ferait quand Lambic tituberait hors du trou en clignant ses yeux myopes. Elle créerait une diversion, comme celle qu’elle avait créée en bas, dans les tunnels. Elle ferait celle qui veut s’échapper. Elle courrait vers le devant de la Farbrique, s’éloignant de la statue. Cela donnerait à Lambic le temps de regagner les tunnels des nains qu’ils avaient pris pour venir. J’espère seulement qu’il ne fera rien d’idiot et de chevaleresque, se dit Secousse, son regard revenant involontairement à la statue. Comme essayer de me sauver. C’est ce que l’ancien Lambic aurait fait. Heureusement, il a davantage de bon sens maintenant. Oui, il a davantage de bon sens. Il est très raisonnable. C’était raisonnable de sa part de me sacrifier, de laisser les Elfes me capturer, de me laisser les entraîner loin de la salle de l’automate. C’était mon plan après tout. Lambic l’a accepté immédiatement. Très raisonnable de sa part. Il n’a pas discuté, n’a pas cherché à me convaincre de rester, n’a pas proposé de m’accompagner. « Fais attention, ma chère, dit-il, me regardant à travers ses infernales lunettes, et ne leur parle pas de cette salle. » Très raisonnable, tout ça. J’admire les gens raisonnables. Et c’est pourquoi Secousse s’étonna de son désir soudain de lui expédier un grand coup de poing dans la figure. Courant dans le couloir, elle avait plus peur d’Haplo dont la peau flamboyait de sa magie, que des Elfes. Elle avait failli réussir l’exécution de son plan, mais alors, Tourment avait parlé des Guègues en elfien en montrant le couloir menant à la salle. Après quoi, tout n’avait plus été que confusion. De peur qu’ils ne trouvent Lambic, Secousse s’était découverte, criant qu’elle était seule. Tourment avait disparu en haut de l’escalier. Quelque chose siffla à son oreille. Elle entendit Haplo pousser un cri de douleur. Regardant autour d’elle, elle le vit se tordre sur le sol, la lumière magique de son corps s’estompant rapidement. Elle se retourna pour lui porter secours, mais deux Elfes la saisirent. Un autre Elfe se pencha sur Haplo, l’examina de près. Les autres restèrent en arrière. Un cri venu d’en haut, suivi de gémissements, lui apprit que les Elfes étaient parvenus à rattraper Tourment. L’Elfe agenouillé près d’Haplo regarda ses hommes, dit quelque chose que Secousse ne comprit pas, accompagné d’un geste impérieux. Les deux Elfes la traînèrent dans l’escalier jusque dans la Farbrique. Elle trouva Tourment assis par terre, l’air content de lui. Le chien s’était couché près de l’enfant, qui avait la main sur le cou de l’animal. Chaque fois que le chien voulait se lever, sans doute pour rejoindre son maître, Tourment l’obligeait à se rasseoir. — Ne bouge pas ! dirent les Elfes à Secousse, en un nain approximatif. Elle obéit docilement et s’assit près de Tourment. — Où est Lambic ? lui chuchota l’enfant en nain. Quand avait-il appris à parler sa langue ? La dernière fois, il ne parlait pas le nain. Elle venait seulement de le remarquer, et trouva que c’était irritant. Secousse le considéra, l’œil vide, comme s’il avait parlé elfien et qu’elle n’ait pas compris. Regardant subrepticement leurs gardes, elle les vit absorbés dans une conversation à voix basse, les vit regarder plus d’une fois vers l’ouverture de la statue. Se retournant vers Tourment, Secousse posa deux doigts sur son bras et le pinça très fort. — Je suis seule, lui dit-elle. Et n’allez pas vous aviser de l’oublier ! Tourment ouvrit la bouche pour crier, mais un regard sur le visage de Secousse l’en dissuada. Dorlotant son pinçon, il s’écarta et alla s’asseoir un peu plus loin. Maintenant, il se taisait, immobile et silencieux, soit boudant, soit ruminant un autre mauvais coup. Secousse ne put s’empêcher de penser que, d’une certaine façon, tout était de sa faute. Elle décida qu’elle n’aimait pas Tourment. Lambic n’arrivait pas. Il ne venait pas la délivrer. Ou la rejoindre. Il était… raisonnable. Des bruits de bottes ébranlèrent le sol de la Farbrique. Une voix retentit, les soldats se mirent au garde-à-vous. Secousse, l’espoir au cœur, s’apprêta à courir. Mais ce ne fut pas le responsable chef du VLAN qui apparut avec ses lunettes. Ce n’était qu’un Elfe. Et il ne venait pas de la statue, mais du devant de la Farbrique. Secousse soupira. Montrant Tourment et Secousse, l’Elfe dit quelque chose en sa langue que Secousse ne comprit pas. Les gardes obéirent avec empressement, l’air soulagé. Tourment, l’air ragaillardi, se leva d’un bond. Secousse ne bougea pas. — Viens, Secousse, dit l’enfant, avec un sourire magnanime qui pardonnait tout. Ils nous emmènent. — Où ? demanda-t-elle, soupçonneuse, se levant lentement. — Voir le seigneur commandant. Ne t’inquiète pas. Tout ira bien. Je m’occuperai de toi. Secousse n’était pas convaincue. — Où est Haplo ? Secousse se renfrogna, croisa les bras, bien résolue à ne pas bouger si nécessaire. — Comment veux-tu que je le sache ? dit Tourment en haussant les épaules. La dernière fois que je l’ai vu, il était en train de déchaîner sa magie. Je suppose que ça n’a pas marché, ajouta-t-il. Avec suffisance, jugea Secousse. — Ça n’a pas marché. Il a été blessé. Les Elfes lui ont lancé un couteau. — Dommage, dit Tourment, ses grands yeux bleus dilatés, Est-ce que… Lambic était avec lui ? Secousse le regarda, sans expression. — Lambic qui ? Tourment rougit de colère, mais il n’eut pas le temps d’insister car un garde interrompit leur conversation. — Avance, Guègue, ordonna-t-il en nain. Secousse n’avait pas envie d’avancer. Elle n’avait pas envie de voir le seigneur commandant. Elle n’avait pas envie de partir sans savoir ce qu’étaient devenus Haplo et Lambic. Elle allait s’arc-bouter avec défi sur ses positions, ce qui lui aurait sûrement valu un coup de la part du garde, quand il lui vint soudain à l’idée que Lambic se cachait peut-être en bas, attendant cette occasion précise. Attendant que les gardes s’en aillent pour sortir. Docilement, elle emboîta le pas à Tourment. Derrière eux, un Elfe cria une question. L’Elfe qui arrivait répondit par quelque chose qui semblait un ordre. Mal à l’aise, Secousse jeta un coup d’œil en arrière. Plusieurs Elfes se rassemblaient autour de la statue. — Qu’est-ce qu’ils font ? demanda-t-elle à Tourment, craintive. — Ils gardent l’ouverture, répondit Tourment avec un sourire madré. — Oh ! Tourment, soupira Secousse. Sois raisonnable. CHAPITRE 17 MATRICIA, DREVLIN, BAS-ROYAUME Haplo se réveilla ; il avait mal, alternativement frissonnant de froid et brulant de fièvre. Levant la tête, il vit les yeux rouges du capitaine elfien luire dans la pénombre. Des yeux rouges. Le capitaine s’accroupit, ses longues et fines mains d’Elfe pendant entre ses genoux pliés. Voyant Haplo le regarder, il sourit. — Salut, maître, dit-il d’un ton plaisant. Nauséeux, non ? Oui, je suppose. Je n’ai jamais fait l’expérience de ce poison qui paralyse les nerfs, mais il paraît qu’il provoque des sensations remarquablement désagréables. Ne t’en fais pas. Il n’est pas mortel, et ses effets se dissiperont bientôt. Haplo serra les mâchoires pour ne pas claquer des dents de froid, ferma les yeux. L’Elfe parlait en patryn, la langue des runes du peuple d’Haplo, la langue qu’aucun Elfe vivant ou mort n’avait jamais parlée, ne pourrait jamais parler. Des mains vigoureuses soulevèrent Haplo, l’assirent dans son lit. — Allons, allons, maître, ce n’est pas si terrible, dit joyeusement le capitaine, en elfien cette fois. Oui, si les regards pouvaient tuer, ma tête pendrait à ta ceinture. Les yeux rouges luisaient d’amusement. — Ou devrais-je plutôt dire, ma tête de reptile ? — Qui… qui es-tu ? Du moins, c’est ce qu’Haplo voulut dire. Son cerveau formulait clairement les mots, mais ils sortaient indistincts. — Parler est un peu difficile pour le moment, j’imagine ? remarqua l’Elfe, parlant de nouveau en patryn. Pas besoin de parler. Je comprends tes pensées. Tu sais qui je suis. Tu m’as vu sur Chelestra, mais tu ne t’en souviens sans doute pas. Je n’étais qu’un parmi bien d’autres. Et dans un corps différent. Serpents-dragons, nous avaient baptisés les menschs. Ici, qu’est-ce que tu dirais ? Serpent-Elfe ? Oui, ça me plairait assez. Métamorphoses… pensa vaguement Haplo, horrifié. — Oui, métamorphoses, acquiesça le serpent-Elfe. Mais viens. Je t’emmène voir le Couronné. Il a demandé à te parler. Bandant sa volonté, Haplo ordonna à ses muscles de lui obéir, à ses mains de frapper, de tuer, d’étrangler. Mais son corps le trahit. Ses muscles frémirent, agités de spasmes. Il eut du mal à tenir debout, et encore, il dut s’appuyer sur l’Elfe. Ou plutôt sur le reptile. — Essaye de rester debout, Patryn. Oh ! très bien. Maintenant, marche. Un pied devant l’autre. Nous sommes déjà en retard. Le serpent-Elfe guida ses pas comme ceux d’un vieillard. Haplo avançait en traînant les pieds, les mains agitées de soubresauts, sa chemise trempée de sueurs froides. Ses nerfs brûlaient et vibraient. Les runes tatouées sur son corps étaient éteintes, sa magie était perturbée. Appuyé sur l’Elfe, il frissonnait et brûlait, et continua à avancer. Debout dans le noir qui était extraordinairement noir – plus noir que tout noir dont il se souvînt – Lambic commençait à se dire qu’il avait fait une bêtise. Le sigle qu’Haplo avait gravé sur l’arche luisait encore, mais il ne projetait pas de lumière, et son éclat solitaire, si haut au-dessus du nain, faisait paraître le noir encore plus noir. Puis l’éclat du sigle commença à s’estomper. — Je vais être piégé ici en bas, dans le noir, dit-il. Il ôta ses lunettes, et en mordilla une branche, vieille habitude quand il était nerveux. — Seul. Ils ne reviennent pas. Cette possibilité ne lui était pas venue à l’idée. Il avait vu Haplo exécuter de merveilleux tours de magie. Sûrement qu’une poignée d’Elfes ne poserait aucun problème à un homme qui avait écarté un dragon en maraude. Haplo terrifierait les Elfes, puis reviendrait, et Lambic pourrait continuer à étudier ce merveilleux personnage métallique. Sauf qu’Haplo ne revenait pas. Le temps passa. Le sigle devint de plus en plus pâle. Il y avait eu des problèmes. Lambic vacilla. La pensée de quitter cette salle, peut-être à jamais, était une agonie. Il avait été si près du but. Il suffisait de donner ses instructions à l’homme métallique, et il referait battre le cœur de la grande machine. Lambic ne savait pas clairement quelles étaient les instructions, comment elles devaient être données, et ce qui arriverait une fois que la grande machine se remettrait en marche, mais il croyait fermement que tout s’éclairerait en son temps – comme quand il mettait ses lunettes. Mais pour le moment, la porte était fermée. Lambic ne pouvait pas retourner dans la salle. Il le savait, parce qu’il avait poussé le battant une ou deux fois, après le départ de Secousse. Si j’avais une lumière, je pourrais voir ce symbole que Tourment a dessiné sur la porte, se dit-il, et alors, peut-être que je pourrais l’ouvrir. Mais je n’ai pas de lumière, et aucun moyen d’en avoir sauf en retournant en chercher une. Et si je m’en vais pour en chercher, comment revenir puisque je ne connais pas le chemin ? Lambic remit ses lunettes en soupirant. Son regard se porta sur l’arche, sur le sigle qui brillait avec éclat tout à l’heure, mais qui n’était plus maintenant que l’ombre de lui-même. — Je pourrais laisser une piste derrière moi, comme Haplo, murmura Lambic, front plissé de concentration. Mais avec quoi ? Je n’ai rien pour écrire. Je n’ai même pas un seul boulon sur moi, ajouta-t-il, fouillât fébrilement dans ses poches. Il pensait à une histoire entendue dans son enfance, où deux jeunes Guègues, entrant dans les tunnels de la grande machine, avaient marqué leur route en laissant derrière eux une piste d’écrous et de boulons. C’est alors qu’il eut une idée – une idée si brillante qu’elle faillit lui couper le souffle. — Mes chaussettes ! Lambic s’assit par terre. Un œil sur le sigle, plus pâle de minute en minute, l’autre sur son ouvrage, il ôta ses bottes qu’il posa soigneusement contre le mur. Tirant l’une de ses grosses chaussettes de laine, qu’il avait tricotées lui-même, il en tripota le bord, à la recherche du nœud indiquant la fin du fil[10]. Il le trouva sans difficulté, ne s’étant pas donné la peine de l’incorporer au tricot, et le dénoua d’un bon coup de dent. Problème suivant : comment ancrer le bout du fil ? Les murs étaient lisses, de même que la porte. Lambic tâtonna dans le noir, espérant trouver quelque aspérité. Sans succès. Finalement, il entortilla le fil à la boucle de sa botte, puis en fourra la tige sous la porte, ne laissant dépasser que la semelle. — Touche pas ! cria-t-il à l’homme métallique, craignant sans doute que l’automate ne se mette dans la tête de repousser la botte à l’extérieur, ou (s’il s’entichait de la botte) qu’il ne la rentre complètement à l’intérieur. La botte ne bougea pas. Lambic reprit vivement sa chaussette et se mit à la détricoter. Puis il partit dans le tunnel, laissant après lui une traînée de laine. Il avait franchi trois arches marquées d’un sigle et défait la moitié de sa chaussette quand il découvrit brusquement la faille de son plan. — Zut ! fit Lambic, irrité. Car, naturellement, s’il pouvait retrouver le chemin de la salle en suivant le fil de la chaussette, les Elfes le pouvaient aussi. Mais il n’y avait plus rien à faire. Il ne pouvait qu’espérer rejoindre rapidement Haplo et Tourment, et les remmener à la Salle du Cœur – ainsi qu’il l’avait baptisée – avant que les Elfes ne la découvrent. Les runes continuaient à luire faiblement au-dessus des arches. Lambic les suivit, termina une chaussette. Ôtant la deuxième, il en noua le début à la fin de l’autre et continua. Il se demanda ce qu’il ferait quand il n’aurait plus de chaussette. Il pensa à son pull-over tout en se disant qu’il ne devait plus être loin de l’escalier remontant à la statue, quand, au détour d’un tournant, il faillit se cogner dans Haplo. Mais le Patryn ne fut d’aucun secours à Lambic, pour deux raisons : Haplo n’était pas seul, et il avait l’air mal en point. Un Elfe le portait à moitié. Stupéfait, Lambic recula dans l’ombre d’une porte. Pieds nus, le nain se déplaçait sans bruit. L’Elfe, qui avait passé le bras flasque d’Haplo sur son épaule, lui parlait, et n’entendit pas Lambic approcher ni battre en retraite. L’Elfe et Haplo s’engagèrent dans un tunnel partant de celui de Lambic. Le cœur lui manqua soudain. L’Elfe avançait sans hésitation dans les tunnels, ce qui signifiait que les siens les connaissaient parfaitement. Connaissaient-ils aussi la Salle du Cœur et l’homme de métal ? Étaient-ce les Elfes qui avaient arrêté la Bougonne-Batte ? Il fallait en avoir le cœur net, et le seul moyen, c’était d’espionner les Elfes. Il verrait ainsi où ils emmenaient Haplo, et, si possible, ce qu’ils lui faisaient. Et ce qu’Haplo leur faisait lui-même. Roulant en boule ce qui restait de sa chaussette, Lambic la fourra dans un coin, puis, se déplaçant (sans ses bottes) plus silencieusement que jamais de mémoire de nain on ne s’était déplacé, il suivit Haplo et l’Elfe à pas de loup. Haplo n’avait aucune idée de l’endroit où il se trouvait, sauf qu’il était dans l’un des tunnels creusés par la Bougonne-Batte, pas dans un tunnel des Sartans… Non. Un rapide coup d’œil sur les murs confirma son analyse. Pas de runes, nulle part. Il écarta l’idée aussi vivement qu’elle lui vint. Bien sûr que les reptiles connaissaient l’existence des tunnels des Sartans maintenant, en admettant qu’ils ne l’aient pas connue avant. Mais mieux valait ne pas leur en faire savoir davantage, si c’était possible. À moins que Tourment… — L’enfant ? Le serpent-Elfe regarda Haplo. — Ne t’inquiète pas pour lui. Je l’ai renvoyé avec mes hommes. Ce sont de vrais Elfes, bien sûr. Je suis leur capitaine – Sang-drax est mon nom en elfien. Astucieux, n’est-ce pas [11] ? Oui, j’ai envoyé Tourment chez les vrais Elfes. Il nous sera bien plus utile entre leurs mains. Mensch remarquable que ce Tourment. Nous fondons de grands espoirs sur lui. « Non, non, maître ! Les yeux rouges flamboyèrent. — L’enfant n’est pas sous notre contrôle. Inutile. Ah ! nous y voilà. Tu te sens mieux ? Parfait. Nous voulons que tu puisses te concentrer pleinement sur ce que le Couronné a à te dire. — Avant de me tuer, marmonna Haplo. Sang-drax sourit, secoua la tête mais ne répondit pas. Il jeta un rapide coup d’œil dans le tunnel, à droite et à gauche, puis, tenant fermement le Patryn, il frappa à une porte. Un nain l’ouvrit. — Aide-moi, dit Sang-drax, montrant Haplo de la tête. Il est lourd. Le nain hocha la tête. À eux deux, ils conduisirent Haplo jusqu’au centre de la pièce. Le nain donna un coup de pied dans la porte, mais ne prit pas la peine de vérifier si elle était fermée. Apparemment, ils se sentaient en sécurité dans leur cachette. — Je l’ai ramené, Couronné ! cria Sang-drax. — Entrez, et bienvenue à notre hôte, répondit-on en humain. Lambic, suivant furtivement les deux autres, fut bientôt complètement perdu. Il soupçonnait l’Elfe d’être revenu sur ses pas et d’avoir emprunté le tunnel de la Salle du Cœur, et il surveillait anxieusement le sol, craignant d’apercevoir le fil de sa chaussette. Mais il ne vit rien, et il en conclut qu’il devait se tromper. Ils marchèrent longtemps dans les tunnels. Lambic était fatigué. Ses pieds nus étaient glacés et contusionnés par les coups qu’il se donnait sur les murs dans le noir. Il espérait qu’Haplo allait bientôt se remettre ; alors, avec l’aide de Lambic, ils se débarrasseraient de l’Elfe et s’enfuiraient. Mais Haplo gémit, pas spécialement dynamique. L’Elfe ne semblait pas s’inquiéter pour son prisonnier. Il s’arrêtait de temps en temps, mais c’était pour disposer plus confortablement son fardeau. Puis il repartait, une étrange lumière rouge – émanant de quelque source inconnue – éclairant leur chemin. Ma parole, ce que les Elfes sont forts ! se dit Lambic. Bien plus que je ne l’imaginais. Il nota mentalement le fait, pour en tenir compte en cas de guerre ouverte contre les Elfes. Après bien des tours et détours dans les couloirs sinueux, l’Elfe s’arrêta. Adossant le blessé contre le mur, l’Elfe jeta un coup d’œil à droite et à gauche dans le tunnel. Lambic recula dans un passage commodément placé en face de l’Elfe, et s’aplatit contre le mur. Maintenant, Lambic connaissait la source de la lumière rouge – les yeux de l’Elfe. La lueur ardente des yeux étranges flamboya dans sa direction et l’aveugla. Sûr d’avoir été découvert, il s’accroupit, terrifié, attendant d’être appréhendé. Mais le regard de flamme passa au-dessus de lui, revint au tunnel. Lambic faillit s’évanouir de soulagement. L’Elfe parut satisfait de ne voir personne. Mais il n’avait jamais eu l’air inquiet pour commencer. Hochant la tête de satisfaction, l’Elfe se retourna et frappa à une porte. Elle s’ouvrit. De la lumière en jaillit. Lambic cligna des yeux, pour s’habituer à cet éclat soudain. — Donne-moi un coup de main, dit l’Elfe[12]. S’attendant à voir un Elfe venir à l’aide du premier, Lambic fut stupéfait de voir un nain s’encadrer dans la porte. Un nain ! Heureusement pour Lambic, le choc de voir un nain aider un Elfe à transporter Haplo dans cette salle souterraine fut si fort qu’il paralysa sa langue, et toutes ses autres facultés en prime. Bref, le temps que le cerveau de Lambic ait rétabli ses communications avec le reste de sa personne, l’Elfe et le nain avaient traîné à l’intérieur un Haplo encore groggy. Ils fermèrent la porte derrière eux, et le cœur de Lambic dégringola jusqu’à l’endroit où se trouvaient habituellement ses bottes. Puis il remarqua un rai de lumière, et son cœur remonta, sans toutefois retrouver sa place habituelle, car il semblait battre quelque part aux alentours de ses genoux. La porte était restée entrouverte. Ce ne fut pas le courage qui poussa Lambic de l’avant. Ce fut : quoi ? pourquoi ? comment ? La curiosité, force motrice de sa vie, l’attira vers la porte comme les aimants électriques de la Bougonne-Batte attiraient le fer. Lambic était debout devant la porte, un œil binoclard appliqué à l’ouverture, avant d’avoir réalisé ce qu’il faisait ou pensé au danger. Des nains en collusion avec l’ennemi ! Comment était-ce possible ? Il allait découvrir qui étaient ces traîtres et il allait… bon, il allait… ou peut-être qu’il pourrait… Lambic écarquilla les yeux, battit des paupières. Il recula puis appliqua ses deux yeux dans l’entrebâillement, pensant qu’un seul lui jouait des tours. Mais non, il avait bien vu. Il ôta ses lunettes, se frotta les yeux, se remit à regarder. Il y avait des humains dans la pièce ! Des humains, des Elfes et des nains. Tous debout en cercle, tranquilles comme Baptiste. Tous vivant en bonne intelligence. Tous unis dans la fraternité. Sauf que tous leurs yeux luisaient d’un rouge ardent et qu’ils inspiraient à Lambic une terreur froide et indicible, il n’avait jamais vu spectacle plus réconfortant. Humains, Elfes et nains – unis. Debout dans la pièce, Haplo regarda autour de lui. L’horrible alternance de frissons et de fièvre avait cessé, mais maintenant, il était faible, vidé. Il n’aspirait qu’à dormir, reconnut en cela le désir de son corps de se guérir, de rétablir le cercle de son être. Je serai mort bien avant ça. La pièce était grande, parcimonieusement éclairée par quelques lanternes tremblotantes suspendues à des chevilles. La scène commença par plonger Haplo dans la confusion. Puis, à la réflexion, il se dit que ça se comprenait. C’était logique, brillant. Il s’effondra sur la chaise que Sang-drax poussa derrière lui. Oui, ça se comprenait très bien. La pièce était pleine de menschs : des Elfes comme Sang-drax, des humains comme Tourment, des nains comme Lambic et Secousse. Tous menschs, tous complètement différents par le physique et le costume, à part une seule chose. Tous le regardaient avec des yeux rouges et luisants. Sang-drax, se postant près d’Haplo, lui montra un humain vêtu en simple ouvrier, qui s’avança au centre du groupe. — Le Couronné, dit le serpent-Elfe en patryn. — Je te croyais mort, dit Haplo, avec effort. L’humain-serpent se troubla un instant, puis éclata de rire. — Ah oui ! Chelestra. Non, je ne suis pas mort. Je ne peux pas mourir. — Pourtant, tu avais bien l’air mort quand Alfred en a eu fini avec toi. — Le Serpent-Mage ? Je reconnais qu’il a tué une part de moi-même, mais pour une qui meurt, deux viennent au monde. Nous vivons, comprends-tu, aussi longtemps que vous vivez. Vous nous maintenez en vie. Nous sommes vos débiteurs. L’humain-serpent s’inclina. Haplo le regarda, déconcerté. — Alors, quelle est votre véritable forme ? demanda-t-il. Vous êtes des reptiles, des dragons, des menschs ou autre chose ? — Nous sommes ce que vous désirez que nous soyons, dit l’humain-reptile. Vous nous donnez notre forme comme vous nous donnez la vie. — Ce qui signifie que vous vous adaptez au monde dans lequel vous vivez, et selon vos besoins. Haplo parlait lentement, l’esprit toujours embrumé par la drogue. — Dans le Nexus, tu étais un Patryn. Sur Chelestra, il convenait à tes desseins d’apparaître sous la forme de serpents terrifiants… — Ici, nous pouvons agir plus subtilement, dit l’humain-reptile avec un geste désinvolte. Point n’est besoin d’apparaître sous forme de monstres terribles pour précipiter ce monde dans le chaos qui nous engraisse. Il suffit de prendre la forme de ses citoyens. Les autres éclatèrent de rire, en connaisseurs. — Pourquoi m’as-tu fait venir ? demanda Haplo, presque trop faible et désespéré pour s’en soucier. — Pour te révéler nos plans. Haplo ricana. — Perte de temps, puisque tu as l’intention de me tuer. — Non, non. Ça, ce serait du gaspillage ! Passant devant les rangées d’humains, d’Elfes et de nains, le roi-reptile vint se planter devant Haplo. — Tu n’as toujours pas compris, hein, Patryn ? L’humain tendit l’index et tapota la poitrine d’Haplo. — Nous vivons aussi longtemps que vous vivez. La peur, la haine, la vengeance, la terreur, la douleur, la souffrance – tels sont les marécages fétides qui nous engraissent. Quand vous vivez en paix, chacun de nous meurt un peu. Quand vous vivez dans la peur, votre vie nous fait vivre. — Je vous combattrai ! marmonna Haplo. — Bien sûr, dit l’humain-reptile en riant. Haplo frictionna son front douloureux, ses yeux larmoyants. — Je comprends. C’est ce que tu désires. — Ah ! tu commences à comprendre. Plus tu combats, plus nous devenons forts. Et Xar ? les reptiles ont promis de l’aider. Était-ce un marché de dupe ? — Nous servirons ton Seigneur, dit l’humain-reptile avec sincérité. Haplo fronça les sourcils. Il avait oublié qu’ils pouvaient lire ses pensées. — Nous servons Xar avec enthousiasme, reprit le roi-reptile. Nous sommes avec lui sur Abarrach, sous forme de Patryns, bien sûr. Nous l’aidons à découvrir le secret de la nécromancie. Nous rejoindrons son armée quand il lancera son offensive, nous l’assisterons dans sa guerre, nous livrerons ses batailles, nous ferons avec cœur tout ce qu’il nous demandera. Et après… — Vous l’éliminerez. — Nous y serons obligés, j’en ai peur. Xar désire l’unité, la paix. Par la tyrannie et la peur, sans doute. Cela nous sustenterait un peu, mais, tout bien considéré, ce serait un régime de famine. — Et les Sartans ? — Oh ! nous traitons tout le monde sur un pied d’égalité. Nous travaillons avec eux également. Samah a été immodérément content de lui de voir plusieurs « Sartans » répondre à son appel, pour rejoindre leurs « chers frères » en franchissant les Portes de la Mort. Il est parti sur Abarrach, mais, en son absence, les « Sartans » nouveaux venus poussent leurs frères Sartans à déclarer la guerre aux menschs. « Et bientôt, même les menschs pacifiques de Chelestra commenceront à se chamailler entre eux. Ou devrais-je dire… entre nous ? La tête d’Haplo s’affaissa, lourde comme une pierre. Ses bras étaient du granit, ses pieds étaient des rocs. Il s’affala sur la table. Sang-drax le prit par les cheveux, lui releva la tête, le força à regarder le reptile dont la forme devint hideuse. La créature s’enfla démesurément, puis commença à se désintégrer. Les bras, les jambes, les mains se détachèrent du tronc et flottèrent hors de vue. La tête se rapetissa, et il ne resta bientôt plus que les deux fentes rouges des yeux. — Tu dormiras, dit une voix dans sa tête. Et quand tu t’éveilleras tu auras retrouvé la santé. Et tu te souviendras. Rappelle-toi tout ce que je t’ai dit et tout ce que j’ai encore à te dire. Nous sommes en danger ici, sur Arianus, où existe une malencontreuse tendance à la paix. L’empire de Tribus, faible et corrompu de l’intérieur, livre une guerre sur deux fronts, qu’à notre avis il ne peut pas gagner. Si l’empire est renversé, les Elfes et leurs alliés humains concluront la paix avec les nains. Nous ne pouvons pas le permettre. « Et ton Seigneur ne le désire pas non plus, Haplo. Les yeux rouges s’enflammèrent de dérision. — Tel sera ton dilemme. Dilemme poignant. Aide ces menschs, et tu contrecarres les désirs de ton Seigneur. Aide ton Seigneur, et tu nous aides. Aide-nous, et tu détruis ton Seigneur. Détruis ton Seigneur, et tu détruis ton peuple. Des ténèbres apaisantes et bienvenues effacèrent les yeux rouges. Mais il entendait toujours la voix railleuse. — Réfléchis bien à cela, Patryn. Et pendant ce temps, nous nous engraissons de ta peur. Lambic voyait clairement Haplo ; ils l’avaient assis par terre. Le Patryn, regardant autour de lui, semblait aussi stupéfait que le nain devant cette assemblée insolite. Pourtant, Haplo n’avait pas l’air content. En fait, pour autant que Lambic en pouvait juger, Haplo semblait aussi terrifié que Lambic. Un humain, vêtu en ouvrier, s’avança. Lui et Haplo se mirent à parler dans une langue que Lambic ne comprenait pas, mais qui sonnait dure et furieuse, et le glaça de sensations sombres et terrifiantes. À un moment, pourtant, tous les assistants se mirent à rire, et à commenter, acquiesçant apparemment à quelque chose que le premier venait de dire. À ce stade, Lambic commença à comprendre partiellement, car les nains parlaient le nain, les Elfes parlaient l’elfien, et les humains, probablement, vu que Lambic ne comprenait pas leur langue, parlaient en humain. Pourtant, rien de tout ça ne remonta le moral d’Haplo, qui semblait plus tendu et désespéré qu’avant, si toutefois c’était possible. Pour Lambic, il avait l’air d’un homme qui se prépare à une mort terrible. Un Elfe prit Haplo par les cheveux, lui souleva la tête, le forçant à regarder l’humain. Lambic regarda, les yeux dilatés, sans aucune idée de ce qui se passait, mais certain – sans savoir comment – qu’Haplo allait mourir. Les paupières du Patryn battirent, se fermèrent. Sa tête s’affaissa, il s’effondra dans les bras de l’Elfe. Le cœur de Lambic, qui avait effectué une vaillante remontée, se logea fermement dans sa gorge. Il était certain qu’Haplo était mort. L’Elfe allongea le Patryn par terre. L’humain le regarda de son haut, branla du chef et éclata de rire. Haplo tourna la tête, soupira. Lambic vit qu’il dormait. Il en fut si soulagé que ses lunettes s’embuèrent. Il les ôta et les essuya d’une main tremblante. — Elfes de Tribus, aidez-moi à le transporter, ordonna l’Elfe qui avait amené Haplo. Une fois de plus, il parlait l’elfien et non cette langue étrange que Lambic ne comprenait pas. — Il faut le ramener dans la Farbrique avant d’éveiller les soupçons des autres. Plusieurs Elfes le soulevèrent par les jambes et les épaules, avec aisance, comme s’ils soulevaient un enfant, et se dirigèrent vers la porte. Lambic recula précipitamment dans le tunnel, regarda les Elfes emporter Haplo dans la direction opposée. Lambic s’aperçut soudain qu’une fois de plus, il allait se retrouver là tout seul, sans aucune idée de la façon de sortir. Il devait ou les suivre ou… Je devrais peut-être demander à un nain… Il se retourna pour jeter un coup d’œil dans la pièce, et faillit lâcher ses lunettes. Il les rechaussa précipitamment et scruta l’intérieur à travers ses épaisses lentilles, n’en croyant pas ses yeux. La pièce de lumière et de rires, pleine d’humains, d’Elfes et de nains, était vide. Lambic se figea, expira en tremblant. Sa curiosité l’emporta. Il allait se glisser dans la pièce pour faire sa petite enquête quand une idée le frappa. Les Elfes – qui lui montraient la sortie – le laissaient rapidement en arrière. Secouant ses favoris devant la scène inexplicable qu’il avait vue, Lambic se mit à trotter dans le tunnel derrière les Elfes. L’étrange lumière rouge émanant de leurs yeux éclairait brillamment le couloir et leur montrait le chemin. Comment arrivaient-ils à distinguer un tunnel d’un autre, cela dépassait Lambic. Ils avançaient rapidement, sans jamais s’arrêter, sans jamais se tromper, sans être jamais forcés de retourner sur leurs pas et de repartir dans une autre direction. — Quels sont tes plans, Sang-drax ? Au fait, compliments pour ce nom astucieux. — Il te plaît ? Il m’a paru approprié, dit l’Elfe qui avait amené Haplo. Je dois veiller à ce que l’enfant Tourment et le Patryn ici présent soient amenés à l’empereur. L’enfant a un plan en tête qui fomentera le chaos dans les royaumes humains plus efficacement que tout ce que nous pourrions faire. Tu devras, bien sûr, passer la consigne à ceux des nôtres qui sont près de l’empereur et t’assurer de sa coopération. — Il sera coopératif, si les Invisibles le conseillent[13]. — C’est étonnant que tu sois parvenu si rapidement à l’incorporer à une unité d’élite si puissante. Congratulations. Un Elfe haussa les épaules. — En fait, ça a été assez simple. Nulle part sur Arianus il n’existe un groupe dont les moyens et les méthodes coïncident si bien avec les nôtres. À part une regrettable tendance à révérer l’ordre et la loi et à accomplir de leurs exploits en leur nom, les Gardes Invisibles sont parfaits pour nous. — Dommage que nous n’arrivions pas à pénétrer si facilement les rangs des Kenkaris[14]. — Je commence à penser que ce sera impossible, Sang-drax. Comme je l’expliquais ce soir au Couronné avant ton arrivée, les Kenkaris s’adonnent à la spiritualité, et sont, de ce fait, très sensibles à notre présence. Mais nous avons conclu qu’ils ne représentent pas une menace pour nous. Ils ne s’intéressent qu’aux esprits des morts, dont le pouvoir nourrit l’empire. Leur principal objectif est de garder ces âmes en captivité. D’autres conversations suivirent, mais Lambic, trottinant derrière eux et fatigué de tant d’exercice, cessa d’écouter pour se concentrer sur sa marche. D’ailleurs, il ne comprenait pas la moitié de ce qu’ils disaient, et le peu qu’il comprit le plongea dans la confusion. Pourtant, les Elfes, qui semblaient très copains avec les humains, parlaient maintenant de « fomenter le chaos », et cela lui parut bizarre. Mais rien de ce que font les Elfes et les humains ne me surprendra jamais, décida-t-il, aspirant à s’asseoir pour se reposer. Puis, certaines paroles des Elfes, entendues à moitié, lui firent oublier ses chevilles et ses pieds douloureux. — Qu’est-ce que tu vas faire de la naine que tes hommes ont capturée ? demandait l’un des Elfes. — Vraiment ? répliqua Sang-drax avec désinvolture. Je l’ignorais. — Oui, ils l’ont attrapée pendant que tu étais occupé avec le Patryn. Elle est en notre pouvoir maintenant. Avec l’enfant. Secousse ! réalisa Lambic. Ils parlaient de Secousse ! Sang-drax réfléchit. — Je suppose que je vais l’emmener. Elle pourrait être utile au cours de futures négociations, tu ne crois pas ? Si ces imbéciles d’Elfes ne la tuent pas avant. Leur haine des nains est étonnante. Tuer Secousse ! Le sang de Lambic se glaça sous le choc, puis bouillonna de rage, puis, se retirant de sa tête, lui tomba sur l’estomac, lui laissant un sentiment nauséeux de remords. — Si Secousse meurt, ce sera ma faute, marmonna-t-il, regardant à peine où il mettait les pieds. Elle s’est sacrifiée pour moi… — Tu as entendu quelque chose ? demanda l’Elfe qui portait Haplo par les jambes. — Vermine, dit Sang-drax. L’endroit grouille de vermine. On aurait pu croire que les Sartans auraient réglé le problème. Vite. Mes hommes pourraient penser que je me suis perdu, et je ne voudrais pas qu’ils s’avisent de jouer les héros en venant me chercher ici. — J’en doute, dit un autre en riant. D’après la rumeur, tes hommes ne te portent pas dans leur cœur. — Exact, dit Sang-drax, implacable. Deux me soupçonnent d’avoir assassiné leur précédent capitaine. Ils ont raison, naturellement. En fait, c’est assez astucieux de leur part de l’avoir compris. Dommage que cette astuce soit aussi leur perte. Ah ! nous y voilà. L’entrée de la Farbrique. Silence. Silence. Les Elfes se turent, prêtant l’oreille. Lambic – rageur, bouleversé et confus – s’arrêta à quelque distance. Maintenant, il savait où il était, ayant reconnu l’escalier montant à la statue du Créchi-Crécha. Il voyait luire encore faiblement une rune qu’avait tracée Haplo. — Quelqu’un remue là-haut, dit Sang-drax. Ils doivent avoir posté des gardes. Posez-le. Je me charge de lui. Vous deux, retournez à vos postes. — Oui, Capitaine, firent les Elfes avec un grand sourire, saluant le capitaine d’un air railleur. Puis, à l’intense stupéfaction d’un Lambic toujours accablé, ils disparurent. Lambic ôta ses lunettes, les essuya, avec la vague idée que les taches de ses lentilles étaient responsables de cette disparition. Mais des lentilles propres ne changèrent rien. Les Elfes restèrent disparus. Le capitaine elfien remettait Haplo sur ses pieds. — Réveille-toi, dit-il en lui claquant le visage. « Voilà ! Un peu groggy ? Il te faudra un certain temps pour te remettre des effets du poison. Et d’ici là, nous serons en route pour l’Imperanon. Mais ne t’en fais pas. Je m’occuperai des menschs, surtout de l’enfant. Haplo tenait à peine debout et fut obligé de s’appuyer sur le capitaine. Tout mal en point qu’il était, le Patryn semblait répugner à accepter l’aide de l’Elfe. Mais il n’avait pas le choix, apparemment trop faible pour monter l’escalier tout seul. Il dut accepter l’assistance du bras puissant de Sang-drax. Et Lambic n’avait pas le choix non plus. Furibond, le nain avait envie de se ruer sur l’Elfe et d’exiger la libération immédiate de Secousse. C’est ce qu’aurait fait l’ancien Lambic, sans aucun égard pour les conséquences. Le nouveau Lambic regarda à travers ses lunettes, et constata que l’Elfe était d’un gabarit peu commun. Le capitaine avait dit, se rappela-t-il, que d’autres Elfes montaient la garde en haut ; il remarqua qu’Haplo n’était pas en état de l’aider. Raisonnable, Lambic resta où il était, bien dissimulé dans le noir. Quand il jugea, au bruit de leurs pas, que les deux autres étaient au milieu de l’escalier, il s’approcha furtivement et s’accroupit en bas des marches. — Capitaine Sang-drax, cria une voix d’en haut, nous nous demandions ce que vous étiez devenu ! — Le prisonnier s’est enfui en courant. Il a fallu le poursuivre, dit Sang-drax. — Il a couru avec une dague dans l’épaule ? fit l’Elfe, impressionné. — Ces maudits humains sont durs à cuire, comme des bêtes blessées. Il m’a donné du fil à retordre jusqu’à ce que le poison l’abatte. — Qu’est-ce qu’il est, capitaine ? Un genre de magicien ? Je n’ai jamais vu un humain dont la peau luisait bleu comme ça. — Oui. C’est ce qu’ils appellent un mystériarque. Sans doute descendu pour garder l’enfant. — Vous croyez l’histoire de ce garnement, Capitaine ? dit l’Elfe, incrédule. — Je crois qu’il vaut mieux laisser l’empereur décider de ce qu’il faut croire ou non, ne croyez-vous pas, Lieutenant ? — Oui, Capitaine. Je suppose, Capitaine. — Où ont-ils emmené l’enfant ? Au diable l’enfant ! pensa Lambic avec irritation. Où ont-ils emmené Secousse ? L’Elfe et Haplo étaient en haut de l’escalier. Lambic retint son souffle, espérant en apprendre davantage. — À la maison de garde, Capitaine. Attendant vos ordres. — Il me faut une nef, prête à appareiller pour Paxaria… — Il me faut demander l’autorisation au seigneur commandant, Capitaine. — Alors, demandez-la, immédiatement. J’emmène l’enfant, ce magicien, et cette autre créature que nous avons capturée… — La naine, Capitaine ? dit l’Elfe, stupéfait. Nous avions pensé l’exécuter pour faire un exemple… Lambic n’en entendit pas plus. Un bourdonnement dans les oreilles lui donna le vertige. Il chancela sur ses pieds, fut forcé de s’appuyer au mur. Secousse – exécutée ! Secousse qui l’avait sauvé, lui, de l’exécution ! Secousse qui l’aimait bien plus qu’il ne le méritait ! Non, il ne le permettrait pas ! Pas s’il pouvait faire quelque chose et… et… Le bourdonnement cessa, remplacé par un froid silence, qui lui donna l’impression d’être tout vide à l’intérieur, aussi vide, noir et froid que ces tunnels. Il savait quoi faire. Il avait un plan. Et il recommença à entendre. — Que faire au sujet de cette ouverture, Capitaine ? — Fermez-la, dit Sang-drax. — Vous êtes sûr, Capitaine ? Je n’aime pas l’atmosphère de cet endroit. Je le trouve… maléfique. Nous devrions peut-être le laisser ouvert, envoyer un détachement pour l’explorer… — Très bien, Lieutenant, dit Sang-drax avec désinvolture. « Je n’ai rien vu d’intéressant en bas mais si vous voulez faire une enquête, vous êtes libre. Vous ferez vos explorations tout seul, bien entendu. Je ne peux me priver d’aucun homme pour vous assister. Toutefois… — Je vais faire refermer l’ouverture, Capitaine, dit l’Elfe avec empressement. — Comme vous voudrez. Vous avez le choix. J’ai besoin d’une litière avec des porteurs. Je ne pourrai pas porter beaucoup plus loin cette canaille. — Permettez-moi de vous aider, Capitaine. — Jetez-le par terre, puis vous pourrez refermer l’ouverture. Je… Les voix des Elfes s’éloignaient. Lambic ne pouvait pas tarder davantage. Il monta furtivement l’escalier, baissant la tête, jusqu’au moment où il put jeter un coup d’œil dans la Farbrique. Les deux Elfes, occupés à emporter Haplo, tournaient le dos à la statue. Deux autres Elfes, qui montaient la garde, lorgnaient l’humain blessé – l’un de ces célèbres mystériarques – avec intérêt. Eux aussi lui tournaient le dos. C’était maintenant ou jamais. Plantant fermement ses lunettes sur son nez, Lambic rampa hors de l’ouverture, et fonça comme un fou vers le trou du plancher qui le ramènerait dans le réseau souterrain des nains. Cette partie de la Farbrique était mal éclairée. Les gardes elfiens, se méfiant de l’étrange statue, s’en tenaient à distance respectueuse. Lambic atteignit la sécurité sans être vu. Dans sa panique, il faillit dégringoler dans le trou tête la première. Il se rattrapa au dernier moment, à plat ventre, saisit le premier échelon, et, exécutant gauchement un saut périlleux, tomba à l’intérieur. Il resta suspendu quelques instants, ses pieds nus gesticulant follement dans le vide. La chute serait longue. Lambic parvint enfin à accrocher ses orteils à un échelon, puis cala ses pieds plus fermement. Décollant péniblement ses mains de l’échelon, il se retourna et embrassa l’échelle avec ferveur, haletant, prêtant l’oreille à des bruits de poursuite. — Tu as entendu quelque chose ? demandait un Elfe. Lambic se figea contre son échelle. — Sottises ! dit sèchement le lieutenant. C’est cette maudite ouverture qui nous fait entendre des voix. Le capitaine Sang-drax a raison. Plus tôt on la fermera, mieux ça vaudra. Il entendit un raclement, émis par la statue dont la base se fermait. Lambic descendit l’échelle jusqu’en bas, et, sombre, en proie à une fureur froide, se dirigea vers ses foyers pour mettre à exécution le Plan. CHAPITRE 18 MATRICIA, DREVLIN, BAS-ROYAUME Le gerfô[15] ressentit une immense gratitude en approchant de la Cathédrale de l’Albédo[16]. Ce n’était pas la beauté de l’édifice qui le touchait, même si la cathédrale était considérée, à juste titre, comme le plus bel édifice jamais construit par les Elfes d’Arianus. Ce n’était pas non plus la révérence ressentie par tous les Elfes à la vue du reposoir des âmes royales qui le troublait. La magicienne était trop effrayée pour apprécier la beauté, trop amère et chagrine pour ressentir de l’émotion. Elle était soulagée parce qu’elle avait enfin atteint un havre sûr. Serrant étroitement dans sa main le petit coffret de calcédoine et de lapis-lazuli, elle gravit vivement les marches de coralite, dont les bordures dorées, étincelant au soleil, semblaient lui montrer le chemin. Elle contourna l’édifice octogonal jusqu’à la porte centrale. Tout en marchant, elle regardait souvent par-dessus son épaule – réflexe né de trois jours de terreur. Elle aurait dû réaliser que même les Invisibles ne pouvaient pas la suivre jusqu’à cette enceinte sacrée. Mais sa peur la rendait incapable de toute pensée rationnelle. La peur la consumait, comme le délire de la fièvre, lui faisait voir des choses qui n’existaient pas, entendre des bruits qui n’existaient pas. Elle tremblait et pâlissait à la vue de son ombre, et, arrivée devant la porte, elle se mit à tambouriner dessus de ses poings, au lieu de frapper doucement et respectueusement comme elle l’aurait dû. Le Gardien du Seuil, dont la silhouette exceptionnellement grande et mince, presque trop mince, attestait son appartenance au clan des Elfes Kenkaris, sursauta. Se hâtant vers la porte, il regarda à travers ses panneaux de cristal, et fronça les sourcils. Le Kenkari avait l’habitude de voir des magiciens – ou gerfôs[17] selon l’expression plus commune et d’ailleurs plus adéquate – arriver à différents stades de la douleur. Cela allait de la douleur résignée du vieillard ayant passé toute sa vie avec son pupille, à la douleur amère du magicien-soldat ayant vu son officier tué dans la guerre qui faisait actuellement rage sur Arianus, en passant par la douleur angoissée du magicien ayant perdu un enfant. Cette émotion de la part d’un magicien était acceptable, et même louable. Mais dernièrement, le Gardien du Seuil avait été témoin d’une autre émotion associée à la douleur, émotion qui, elle, était inacceptable – la peur. Il reconnut les signes de la peur chez ce gerfô, comme il l’avait déjà vue chez bien d’autres ces derniers temps. Les coups de poing précipités sur la porte, les regards affolés par-dessus l’épaule, la pâleur et les cernes des nuits sans sommeil. Le Gardien ouvrit solennellement la porte, considéra la magicienne avec gravité, la contraignit au rituel d’usage avant de la laisser entrer. Le Kenkari, très expérimenté en cette matière, savait que les paroles familières du rituel, bien qu’importunes sur le moment, réconfortaient les affligés et les craintifs. — Laisse-moi entrer, je t’en supplie ! haleta la femme quand la porte pivota sur ses gonds silencieux. Le Gardien lui barra l’accès de son corps frêle. Il leva les bras, les plis de ses robes brodées de fils iridescents rouges, jaunes et orange se détachant sur le velours noir et imitant des ailes de papillon. En fait, il semblait s’être transformé en papillon – insecte sacré chez les Elfes – aux ailes déployées. Ce spectacle était éblouissant et rassurant à la fois. Le gerfô fut immédiatement rappelé à son devoir ; la magicienne retrouva ses habitudes, ses joues livides reprirent leurs couleurs, elle se rappela la façon de se présenter correctement, et, au bout de quelques instants, elle cessa de trembler. Elle déclina son nom, le nom de son clan et celui de sa pupille, ce dernier prononcé la voix étranglée, et elle fut obligée de le répéter. Le Gardien chercha rapidement dans les répertoires de sa mémoire, trouva ce nom parmi des centaines d’autres, attestant que l’âme de cette jeune princesse appartenait de droit à la cathédrale. (Cela paraîtra difficile à croire, mais en ces temps dégénérés, il y eut des Elfes roturiers qui tentèrent d’introduire les âmes de leurs ancêtres plébéiens dans la cathédrale. Le Gardien du Seuil, grâce à ses connaissances encyclopédiques de l’arbre généalogique de la famille royale et de ses nombreux descendants, légitimes et autres, découvrit l’imposture, les fit prisonniers, et les remit à la Garde des Invisibles.) Le Gardien, ses doutes apaisés, prit sa décision immédiatement. La jeune princesse, cousine au second degré de l’empereur du côté de la mère de son père, avait été célèbre pour sa beauté, son intelligence et son esprit. Elle aurait dû vivre beaucoup plus longtemps, devenir épouse et mère, embellissant le monde de sa grâce. C’est ce que dit le Gardien quand – le rituel terminé – il admit le gerfô dans la cathédrale, referma les portes de cristal derrière lui. Ce faisant, il remarqua que la femme avait failli pleurer de soulagement, mais continuait de regarder autour d’elle avec terreur. — Oui, répondit le gerfô à voix basse, comme si, même dans ce sanctuaire, il avait peur de parler haut, ma belle princesse aurait dû vivre plus longtemps. J’aurais dû coudre ses draps de noce, et non les ourlets de son linceul. Le coffret sur sa paume ouverte, le gerfô – femme d’environ quarante ans – en lissa le couvercle ouvragé de l’autre main, murmurant des paroles d’affection à la pauvre âme qu’il contenait. — De quoi est-elle morte ? demanda le Gardien avec sollicitude. De la peste ? — Si seulement c’était cela ! s’écria le gerfô avec amertume. Ça, j’aurais pu le supporter. La magicienne recouvrit le coffret de son autre main, comme pour protéger l’âme à l’intérieur. — C’est un meurtre ! — Des humains ? demanda sombrement le Gardien. Des rebelles ? — Et qu’aurait fait mon agneau, princesse du sang, avec des humains ou des canailles de rebelles ? rétorqua le gerfô avec véhémence, oubliant dans sa douleur et sa colère qu’il parlait à un supérieur. Le Gardien le remit à sa place d’un seul regard. Le gerfô baissa les yeux, caressa le coffret. — Non, ce sont les siens qui l’ont tuée ! Ceux de sa chair et de son sang ! — Allons, femme, tu es hystérique, déclara le Gardien d’un ton sévère. Pour quelle raison… — Parce qu’elle était jeune et forte, son esprit est jeune et fort. Pour certains, ces qualités sont plus précieuses dans la mort que dans la vie, dit-elle, le visage inondé de larmes. — Je n’arrive pas à croire… — Alors, écoute. Le gerfô fit alors l’impensable. Saisissant le Gardien par le poignet, la magicienne l’attira à elle pour lui murmurer son récit à l’oreille, d’une voix horrifiée. — Mon agneau et moi, nous prenions toujours un verre de negus chaud avant de nous retirer. Nous l’avons fait aussi ce soir-là. J’ai trouvé qu’il avait un goût bizarre, mais je me suis dit que le vin était mauvais. Nous n’avons pas fini notre verre, ni l’une ni l’autre, et nous nous sommes couchées de bonne heure. De mauvais rêves tourmentaient mon agneau depuis quelque temps… Le gerfô dut s’interrompre le temps de retrouver son calme. — Mon agneau s’endormit presque immédiatement. J’ai continué à vaquer dans la chambre, rangeant ses chers rubans, préparant sa robe pour le lendemain, quand une étrange sensation s’empara de moi. J’avais les bras et les mains très lourds, la langue sèche et enflée. Je pus tout juste tituber jusqu’à mon lit. Je tombai immédiatement dans un état étrange. Je dormais, et pourtant je voyais ce qui se passait autour de moi, j’entendais, mais je ne pouvais pas répondre. Et c’est pourquoi je les ai vus. Le gerfô serra plus fort la main du Gardien. Il se pencha plus près, mais eut pourtant du mal à saisir ses paroles. — J’ai vu la nuit entrer par sa fenêtre ! Le Gardien fronça les sourcils, se redressa. — Je sais ce que tu penses, dit le gerfô. Que j’étais ivre ou que je rêvais. Mais je jure que c’est la vérité. J’ai vu des ombres bouger, des formes noires ont empli la fenêtre, se sont glissées le long du mur. Ils étaient trois. Et pendant un instant, ils furent comme des trous noirs sur le mur. Immobiles. Puis ils furent le mur ! « Mais je les voyais toujours remuer, comme si le mur lui-même bougeait. Ils se sont coulés jusqu’au lit de mon agneau. J’ai voulu crier, mais ma bouche n’émit aucun son. J’étais impuissante. Le gerfô frissonna. — Puis un coussin – que mon agneau avait brodé de ses propres mains – s’éleva en l’air, porté par des mains invisibles. Elles l’ont posé sur son visage et… et ont pressé. Mon agneau s’est débattu. Même dans son sommeil, elle a lutté pour vivre. Les mains invisibles lui ont tenu le coussin sur le visage jusqu’à… jusqu’à ce qu’elle ne remue plus. « Alors, j’ai senti que l’un d’eux s’approchait de moi. Il n’y avait rien de visible, pas même un visage. Mais je savais que l’un d’eux était proche. Une main a touché mon épaule, m’a secouée. « “Ta pupille est morte” , a dit une voix. “Vite, viens recueillir son âme”. « La terrible torpeur de la drogue m’abandonna. Je m’assis en hurlant, tentant de saisir cette créature maléfique, de la retenir jusqu’à l’arrivée des gardes. Mais mes mains ne rencontrèrent que l’air. Ils avaient disparu. Ils n’étaient plus les murs, mais la nuit. Ils avaient fui. « J’ai couru à mon agneau, mais elle était morte. Son cœur ne battait plus, sa vie s’était envolée. Ils ne lui avaient même pas donné l’occasion de libérer son âme. Je me suis vue contrainte de l’entailler[18]. Sa peau blanche et douce. J’ai dû… Des sanglots incontrôlables l’interrompirent. Elle ne vit pas le visage du Gardien se rembrunir, son front se plisser, ses yeux s’assombrir. — Tu dois avoir rêvé, ma chère, dit-il simplement. — Non, répondit-elle d’une voix creuse en essuyant ses larmes. Je n’ai pas rêvé, même si c’est ce qu’ils ont voulu me faire croire. Et je les sens qui me suivent, partout où je vais. Mais peu importe. Je n’ai plus de raison de vivre. Je voulais seulement que quelqu’un soit prévenu. Et ils ne pouvaient guère me tuer avant que j’ai rempli ma fonction, non ? Après un dernier regard affectueux au coffret, elle le posa respectueusement dans la main du Gardien. — Étant donné que c’est cela qu’ils désiraient. Baissant la tête, elle se retourna vers les portes de cristal. Le Gardien les ouvrit devant elle. Il lui dit quelques mots de consolation, mais ils étaient sans conviction et ils le savaient tous les deux. Le coffret de calcédoine et de lapis-lazuli dans la main, il regarda le gerfô descendre les marches bordées d’or et s’engager dans l’immense cour vide entourant la cathédrale. Le soleil brillait, projetant l’ombre du gerfô derrière lui. Un autre Kenkari, vêtu de ses robes multicolores de papillon, approcha en silence sur ses chaussons de velours. — Remplace-moi ici, ordonna le Gardien. Je dois remettre cela à la Volière. Appelle-moi si besoin est. Le Kenkari, principal assistant du Gardien, acquiesça de la tête et prit sa place à la porte, prêt à recevoir d’autres âmes. Coffret en main, le Gardien, plissant le front, se dirigea vers la Volière. La Cathédrale de l’Albédo est construite en forme d’octogone. Ses murs de coralite, magiquement façonnés, s’élèvent majestueusement pour former un immense dôme. Ces parois de cristal garnissent les espaces vides entre les arches, et brillent d’un éclat aveuglant sous le soleil de ce monde, Solaris. La plus grande salle de la cathédrale, la Volière, est un endroit enchanteur, plein de plantes et d’arbres originaires de toutes les parties du royaume elfien. L’eau si précieuse – si rare dans tout le reste du pays à cause de la guerre avec les Guègues – était libéralement dispensée à la Volière, pour maintenir la vie dans ce qui était, ironiquement, une Chambre des Morts. Aucun oiseau chanteur ne volait dans cette Volière. Les seules ailes déployées entre ses parois de cristal étaient invisibles, éphémères – ailes des Elfes royaux recueillies à leur mort et retenues captives, contraintes de chanter éternellement leur musique silencieuse pour le bien de l’empire. Le Gardien s’arrêta devant la Volière, regarda à l’intérieur. C’était vraiment merveilleux. Les arbres et les fleurs poussaient avec une luxuriance inconnue partout ailleurs dans le Mi-Royaume. Le jardin de l’empereur n’était pas si verdoyant, car l’eau était rationnée même pour Sa Majesté Impériale. Le vent ne soufflait pas dans cette salle close. Aucun courant d’air, pas même un filet d’air, ne pouvait y pénétrer. Pourtant, le Gardien vit les feuilles des arbres remuer doucement, les pétales des roses trembler, les tiges des fleurs se courber. Les âmes des morts voletaient au milieu des plantes vertes et vivantes. Le Gardien regarda un moment, puis se détourna. Autrefois lieu de paix, de calme et d’espoir, la Volière s’était dernièrement empreinte à ces yeux d’une terrible tristesse. Il baissa les yeux sur le coffret qu’il tenait à la main, et ses rides s’accusèrent. Se hâtant vers la chapelle adjacente à la Volière, il prononça la prière rituelle, puis poussa la porte de bois richement ouvragée. Dans une petite salle, le Gardien du Livre, assis à son bureau, écrivait dans un grand registre relié de cuir. C’était sa fonction d’enregistrer le nom, la lignée et les faits saillants de la vie de tous ceux qui arrivaient dans les petits coffrets. Le corps au feu, la vie au livre, l’âme au ciel. Ainsi disait le rituel. Le Gardien du Livre, entendant entrer, cessa d’écrire et leva la tête. — Une admission, dit le Seuil d’une voix lugubre. Le Livre (les titres étaient abrégés par commodité) hocha la tête et frappa un petit gong d’argent posé sur son bureau. Un autre Kenkari, le Gardien de l’?me, entra par une porte latérale. Le Livre se leva respectueusement. Le Seuil s’inclina. Gardien de l’?me était le plus haut rang que pût atteindre un Kenkari. Magicien de la Septième Maison, le Kenkari titulaire de ce titre était non seulement le plus puissant de son clan, mais l’un des Elfes les plus puissants de l’Empire. Autrefois, un mot de l’?me suffisait à mettre les rois à genoux. Mais aujourd’hui ? Le Seuil en doutait. L’?me tendit la main, accepta le coffret avec révérence. Se retournant, il le posa sur l’autel et s’agenouilla pour prononcer ses prières. Le Seuil énonça le nom de la morte, et dit tout ce qu’il savait de sa lignée et de sa vie au Livre, qui prit des notes. Il enregistrerait le tout avec d’autres détails quand il aurait le temps. — Si jeune, soupira le Livre. Quelle est la cause de la mort ? Le Seuil humecta ses lèvres sèches. — Le meurtre. Le Livre leva les yeux, le regarda, médusé, jeta un regard vers l’?me. L’?me interrompit ses prières, se retourna. — Tu en sembles certain cette fois. — Il y avait un témoin. La drogue n’a pas complètement fait son effet. Notre gerfô, semble-t-il, s’y connaissait en vin, ajouta le Seuil avec un sourire ironique. Il l’a trouvé mauvais et n’a pas tout bu. — Le savent-ils ? — Les Invisibles savent tout, dit le Livre à voix basse. — Elle est suivie. On l’a suivie, dit le Seuil. — Jusqu’ici ? dit l’?me, les yeux flamboyants. Pas dans cette enceinte sacrée ! — Non. Pour le moment, l’empereur n’ose pas les envoyer ici. Les mots « pour le moment » semblèrent rester suspendus en l’air, menaçants. — Il devient imprudent, dit l’?me. — Ou plus audacieux, suggéra le Seuil. — Ou plus désespéré, murmura le Livre. Les Kenkaris se regardèrent. L’?me secoua la tête, passa une main tremblante dans ses cheveux blancs. — Et maintenant, nous savons la vérité. — Nous le savons depuis longtemps, dit le Seuil, mais si bas que l’?me n’entendit pas. — L’empereur assassine ses parents pour recueillir leurs âmes afin d’aider sa cause. Il livre deux guerres contre trois ennemis : les humains, les rebelles et les Guègues. Méfiance et haine séculaires les maintiennent divisés. Mais si quelque chose arrivait qui les pousse à s’unir ? C’est ce que craint l’empereur, c’est ce qui le pousse à cette folie. — Et c’est vraiment de la folie, dit le Seuil. Il décime la lignée royale, lui tranchant la tête, lui arrachant le cœur. Car qui fait-il assassiner si ce n’est les jeunes, les forts, ceux dont l’âme s’accroche le plus obstinément à la vie ? Il espère que ces âmes ajouteront la force de leur voix à la sainte-voix de Krenka-Anris, donneront plus de pouvoir magique à nos magiciens, fortifieront le bras et la volonté de nos soldats. — Et pourtant, en faveur de qui Krenka-Anris parle-t-elle actuellement ? demanda l’Ame. Le Seuil et le Livre gardèrent le silence, n’osant répondre. — Nous allons le lui demander, dit le Gardien de l’?me, retournant à l’autel. Le Gardien du Seuil et le Gardien du Livre s’agenouillèrent à ses côtés l’un à sa gauche, l’autre à sa droite. Au-dessus de l’autel, un panneau de cristal leur permettait de voir l’intérieur de la Volière. Le Gardien de l’?me prit une clochette d’or sur l’autel, et l’agita. La clochette n’avait pas de battant, et n’émit aucun son audible par des oreilles de vivant. Seuls les morts l’entendaient, du moins les Kenkaris le croyaient-ils. — Krenka-Anris, nous crions vers toi, dit le Gardien de l’?me, levant des bras suppliants. Sainte Prêtresse qui la première connut cette magie merveilleuse, entends notre prière et viens nous conseiller. Prions. Krenka-Anris, Sainte Prêtresse, Trois fils bien-aimés envoya à la guerre, Portant autour du cou Coffrets magiques façonnés de ta main. Krishach, dragon crachant feu et flammes, Extermina tes trois fils bien-aimés. Trois âmes s’envolèrent. Trois coffrets s’ouvrirent. Trois âmes capturées crièrent vers toi, Muettes et silencieuses. Krenka-Anris, Sainte Prêtresse, Tu bénis tes trois fils bien-aimés Gardant éternellement leurs âmes près de toi, Qui pour nous, le peuple, éternellement combattirent. Et tu nous enseignas le saint secret Des âmes capturées. Krenka-Anris, Sainte Prêtresse, Conseille-nous en cette heure d’épreuve. Car des vies furent prématurément terminées, Pour servir l’aveugle ambition. La sainte magie que tu nous enseignas S’est pervertie et dévoyée. Éclaire nos esprits, Krenka-Anris, Sainte Prêtresse, Nous t’en supplions. Les trois prêtres agenouillés devant l’autel attendirent la réponse en silence. Aucun mot ne fut prononcé. Aucune flamme ne s’éleva soudain de l’autel. Aucune vision flamboyante ne leur apparut. Mais chacun entendit clairement la réponse dans son âme, comme chacun entendit le tintement de la clochette sans battant. Puis ils se relevèrent et se regardèrent, livides, yeux dilatés, troublés et incrédules. — Nous avons notre réponse, dit le Gardien de l’?me d’un ton révérencieux. — Vraiment ? murmura le Seuil. Mais qui la comprend ? — D’autres mondes. Une porte de la mort qui conduit à la vie. Un homme qui est mort mais qui n’est pas mort. Comment interpréter cela ? demanda le Livre. — Quand le temps sera venu, Krenka-Anris nous éclairera, dit l’?me d’une voix ferme, d’ici là, notre voie est clairement tracée. Gardien, dit-il, s’adressant au Seuil, tu sais ce que tu as à faire. Le Seuil s’inclina devant l’?me, fit une dernière génuflexion devant l’autel puis se retira pour rejoindre son poste. Le Gardien de l’?me et le Gardien du Livre attendirent dans la petite pièce, le cœur battant et retenant leur souffle, prêtant l’oreille au son qu’aucun d’eux n’avait jamais pensé entendre. Il vint – c’était un bruit mat et creux. Les grilles d’or façonnées en forme de papillons avaient été baissées. Ravissante et délicate, la grille était renforcée par la magie, qui la rendait plus solide qu’aucune herse remplissant la même fonction. La grande porte centrale donnant accès à la Cathédrale de l’Albédo avait été fermée et ne serait pas rouverte. CHAPITRE 19 PLEIN CIEL, MI-ROYAUME Haplo rageait dans une prison qui était ouverte, aérée et vaste comme le monde. Il bataillait misérablement contre des barreaux aussi évanescents que des fils de toile d’araignée. Il arpentait le sol, entouré d’aucun mur, enfonçait des portes ouvertes, gardées par aucun garde. Pourtant, pour cet homme né dans une prison, il n’était pas de cellule pire que celle où il se trouvait actuellement. En le libérant, en le laissant partir, en lui accordant le privilège de faire ce qu’il voulait, les reptiles l’avaient enfermé dans une cage, avaient bouclé la porte et jeté la clé. Car il ne pouvait rien faire, il n’avait aucun endroit où aller, aucun moyen de s’évader. Pensées et plans fiévreux lui passèrent par la tête. À son réveil, il s’était retrouvé sur une dragonef elfienne à destination – selon Sang-drax – de la cité elfienne de Paxaria sur le continent d’Aristagon. Haplo pensa à tuer Sang-drax, pensa à s’emparer de la nef, pensa à sauter par-dessus le bastingage pour trouver la mort dans le Maelström. Quand il passa ses plans en revue, froidement et rationnellement, le dernier lui parut le seul réalisable. Il pouvait tuer Sang-drax, mais – comme les reptiles le lui avaient dit – leurs maléfices n’en deviendraient que deux fois plus forts. Haplo pouvait s’emparer de la dragonef ; la magie des Patryns était puissante, beaucoup trop puissante pour que le chétif magicien du vaisseau puisse s’y opposer. Mais la magie d’Haplo ne pouvait pas faire voler la dragonef, et d’ailleurs, où serait-il allé ? À Drevlin ? Les reptiles y étaient. Au Nexus ? Les reptiles y étaient aussi. À Abarrach ? Très certainement, les reptiles y seraient. Il pouvait avertir quelqu’un, mais qui ?… Avertir de quoi ? Xar ? Pourquoi Xar l’aurait-il cru ? Haplo n’était pas certain de se croire lui-même. Plans et projets fiévreux, délibérations et objections n’étaient pas le pire qu’Haplo eût à souffrir dans sa prison. Il savait que Sang-drax était au courant de toutes ses pensées, de tous ses plans désespérés. Et Haplo savait que le reptile les approuvait tous, encourageait mentalement Haplo à agir. Et ainsi, en réaction contre l’Elfe-reptile et sa prison, Haplo ne faisait rien. Mais il trouvait peu de satisfaction à cela, car Sang-drax approuvait également son inaction. Haplo ne fit rien pendant ce voyage, et le fit avec une férocité farouche qui inquiétait le chien, effrayait Secousse, et apparemment intimidait Tourment, car l’enfant avait soin de se tenir à l’écart du Patryn. Tourment avait d’autres choses en tête. La seule source d’amusement d’Haplo c’était de regarder l’enfant s’efforcer de se mettre dans les bonnes grâces de Sang-drax. — Pas exactement la personne que j’investirais de ma confiance, l’avertit Haplo. — Et qui veux-tu que je choisisse ? Toi ? ricana Tourment. Pour ce que tu m’as servi ! Tu as laissé les Elfes me capturer. Si ce n’était moi et mon esprit vif, nous serions tous morts maintenant. — Qu’est-ce que tu vois quand tu le regardes ? — Un Elfe, dit Tourment, sarcastique. Qu’est-ce que tu vois, toi ? — Tu sais très bien ce que je veux dire. Avec ton don de clairvoyance, quelles images te viennent à l’esprit ? Tourment sembla soudain mal à l’aise. — Ne t’occupe pas de ce que je vois. C’est mon affaire. Je sais ce que je fais. Laisse-moi tranquille, c’est tout. Ouais, tu sais ce que tu fais, petit, pensa Haplo avec lassitude. Et c’est peut-être vrai, après tout. Moi, je n’en ai pas la moindre idée. Haplo avait un unique espoir. Un espoir fugace, et il n’était même pas certain que ce fût un espoir ni ne savait ce qui pourrait en sortir. Il était arrivé à la conclusion que les reptiles ignoraient l’existence de l’automate et ses liens avec la Bougonne-Batte. Il l’avait découvert en surprenant une conversation entre Secousse et Sang-drax. Haplo éprouvait une sombre fascination à observer le reptile en action, à le regarder semer la discorde et la haine, à le regarder infecter ceux qui en étaient encore épargnés. Peu après leur entrée dans le Mi-Royaume, la dragonef fit escale à Tolthom, communauté paysanne elfienne, pour décharger de l’eau[19]. Ils ne restèrent pas longtemps, mais déchargèrent aussi vite que possible, cette île étant l’une des cibles favorites des pirates humains. À bord, chaque Elfe était armé, prêt à repousser une attaque. Les esclaves humains, qui manœuvraient les ailes gigantesques de la dragonef, furent amenés-sur le pont, pour être bien en vue. Un garde fut posté devant chacun, arc bandé, prêt à lui tirer une flèche en plein cœur en cas d’attaque humaine. Les propres dragonefs de Tolthom survolaient les lieux tandis qu’on pompait l’eau du vaisseau dans les immenses réservoirs du continent. Debout sur le pont, Haplo regardait l’eau couler, regardait le soleil étinceler à sa surface, et imaginait que sa vie s’écoulait de lui comme l’eau, sachant qu’il était aussi impuissant à l’arrêter qu’à arrêter l’eau du vaisseau. Il s’en moquait. Peu importait. Rien n’importait. Debout près de lui, le chien gémit avec angoisse, frotta sa tête contre son genou pour attirer son attention. Normalement, Haplo aurait tendu la main pour le caresser, mais tendre la main exigeait trop d’efforts. — Va-t’en, dit-il au chien. Ulcéré, l’animal alla se rouler en boule aux pieds de Secousse, très malheureux. Haplo se pencha par-dessus le bastingage et contempla l’eau. — Je regrette, Lambic. Maintenant, je comprends. Ces paroles parvinrent à Haplo par les oreilles du chien. Secousse, debout un peu plus loin, contemplait avec émerveillement l’île de coralite flottant dans un ciel bleu azur. Les rues animées du port grouillaient de monde. De jolies petites maisons bordaient les falaises de coralite. Des charrettes roulaient, s’arrêtaient à la queue, chacun attendant patiemment sa ration d’eau. Les Elfes riaient, et bavardaient, leurs enfants jouaient au grand air et au soleil. Les yeux de Secousse s’emplirent de larmes. — Nous pourrions vivre ici. Notre peuple y serait heureux. Cela prendra du temps… — Pas aussi longtemps que tu crois, dit Sang-drax. L’Elfe arpentait le pont d’un pas nonchalant. Le chien se leva et gronda. — Écoute ! lui ordonna mentalement Haplo, tout en se demandant ce que ça pouvait lui faire. — Autrefois, des colonies de nains vivaient dans ces îles. Il y a longtemps de ça, ajouta l’Elfe-reptile, haussant ses frêles épaules. Mais ils étaient prospères, du moins selon la légende. « Malheureusement, le manque de talent magique des Guègues provoqua leur perte. Les Elfes forcèrent les Guègues à quitter le Mi-Royaume, renvoyèrent ton peuple à Drevlin, pour travailler avec ceux qui servaient déjà la Bougonne-Batte. Après votre départ, les Elfes occupèrent vos maisons et vos terres. Sang-drax tendit une main fine et élégante. — Tu vois ce groupe de maisons, qui s’enfoncent dans la montagne ? Elles ont été construites par les nains. Qui connaît leur âge ? Et elles sont encore debout. Elles représentent le début des terriers qui s’enfoncent dans la montagne. Elles sont chaudes et sèches. Votre peuple avait trouvé un moyen de sceller la coralite[20] pour empêcher l’eau de pluie de s’infiltrer à l’intérieur. Maintenant, les Elfes les utilisent comme entrepôts. Secousse examina les maisons, à peine visibles sur le lointain versant. — Nous pourrions revenir, nous y installer. Cette richesse, ce paradis qui aurait pu être à nous, nous pourrions le posséder ! — Vous pourriez, acquiesça Sang-drax, nonchalamment appuyé au bastingage. Si vous autres Guègues arrivez à constituer une armée assez nombreuse pour chasser les Elfes de cette île. Car il n’en faudrait pas moins. Crois-tu vraiment que nous vous laisserions de nouveau vivre parmi nous ? Les petites mains de Secousse se crispèrent sur la rambarde. Elle était trop petite pour voir par-dessus, alors elle regardait entre les barreaux. — Pourquoi me tourmenter comme ça ? demanda-t-elle d’une voix froide et tendue. Je te hais assez comme ça. Debout sur le pont, Haplo regardait l’eau couler, entendait les mots couler autour de lui, et pensait que tout cela rimait à peu près à la même chose – à rien. Il remarqua machinalement que ses défenses magiques ne réagissaient plus à la présence de Sang-drax. Haplo ne réagissait plus à rien. Mais tout au fond de lui, une partie de son être luttait contre sa prison, bataillait pour s’en évader. Et il savait que s’il parvenait à trouver l’énergie, il pourrait libérer cette partie de lui-même et alors il pourrait… il pourrait… regarder l’eau couler. Sauf que maintenant, l’eau avait cessé de couler. Les réservoirs n’étaient qu’à moitié pleins. — Tu parles de haine, disait Sang-drax à Secousse. Regarde en bas. Sais-tu ce qui se passe ? — Non, dit Secousse. Et je ne veux pas le savoir. La rangée de charrettes chargées de tonneaux avait commencé à dépasser les réservoirs. Mais, après le passage des premières, les paysans s’arrêtèrent et se mirent à crier avec colère. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre, et bientôt, une foule furieuse entoura les réservoirs, en brandissant les poings. — On vient juste de dire à notre peuple que son eau est rationnée. À partir de maintenant, très peu d’eau arrivera de Drevlin. On leur a dit que vous autres Guègues, vous avez arrêté la Bougonne-Batte. — Mais ce n’est pas vrai ! s’écria Secousse sans réfléchir. — Pas vrai ? répéta Sang-drax, intéressé. Très intéressé. Haplo fut tiré de sa léthargie. Écoutant par les oreilles du chien, le Patryn observa l’Elfe-reptile d’un œil pénétrant. Secousse avait les yeux braqués sur les réservoirs. Son visage se durcit. Elle fronça les sourcils et se tut. — Je crois que tu mens, dit Sang-drax, après un court silence. Tu ferais bien d’espérer que tu mens, ma chère. Il tourna les talons et s’éloigna. Les Elfes de l’équipage, leur mission accomplie, poussaient les esclaves humains vers leurs postes. Des gardes elfiens se présentèrent pour ramener Patryn, naine et chien dans leur cabine. Cramponnée aux barreaux, Secousse jeta un long regard nostalgique sur les maisons délabrées de la montagne. Les Elfes furent forcés de détacher ses doigts un par un, durent pratiquement la porter en bas. Haplo branla du chef, avec un sourire amer. Construites par les nains ! Depuis des siècles ! Quel menteur ! Mais elle le croit. Et elle hait. Oui, Secousse commence à haïr pour de bon. Tu n’es jamais rassasié de haine, hein, Sang-drax ? Haplo suivit les autres, se laissant docilement conduire où on le menait. Quelle importance ? Il transportait partout sa cellule avec lui. Le chien quitta Secousse, revint au côté de son maître, montra les dents à un Elfe qui s’approchait trop près. Mais Haplo avait appris quelque chose. Les dragons ne connaissaient pas la vérité au sujet de la Bougonne-Batte. Ils pensaient que les nains l’avaient arrêtée. C’était une bonne chose, supposa-t-il, mais sans toutefois parvenir à imaginer quelle importance cela pourrait avoir. Oui, bonne chose pour lui. Bonne pour Tourment, qui pourrait faire redémarrer la machine. Bonne pour les nains et Lambic. Mais, sans doute, pas bonne pour Secousse. Ce fut le seul incident notable de tout le voyage, à part une dernière conversation avec Sang-drax peu avant l’arrivée dans la capitale impériale. Une fois qu’ils eurent quitté Tolthom (après s’être débarrassés à coups de trique de la foule en fureur, laquelle avait découvert qu’il y avait encore de l’eau à bord, destinée au continent principal) le voyage jusqu’à Aristagon fut rapide. Les esclaves humains travaillèrent jusqu’à épuisement, après quoi on les fouetta pour qu’ils travaillent davantage. La dragonef, seule en plein ciel, était une cible facile. Encore l’année précédente, les lourdes dragonefs chargées d’eau étaient escortées d’une petite flotte de nefs de guerre. Construites sur les mêmes principes que les nefs de transport, les nefs de guerre, plus petites, pouvaient manœuvrer très rapidement et étaient équipées d’armes magiques destinées à repousser les pirates humains. Mais plus actuellement. Maintenant, les dragonefs étaient livrées à elles-mêmes. La position officielle de l’empereur était que les humains étaient devenus si faibles que les escortes étaient inutiles. — La vérité, dit Sang-drax à Haplo la dernière nuit du voyage, c’est que les armées des Elfes de Tribus sont trop dispersées. Les nefs de guerre servent à contenir le Prince Rees’ahn et ses rebelles dans le désert du Kirikai. Jusque-là, c’était une réussite. Rees’ahn ne possède pas la moindre dragonef. Mais s’il s’allie avec Stephen, Rees’ahn aura assez de dragons pour lancer une invasion en règle. De sorte que les nefs de guerre ne s’occupent pas seulement d’empêcher Rees’ahn de sortir, mais aussi d’empêcher Stephen d’entrer. — Qu’est-ce qui les a empêchés de s’allier jusqu’à maintenant ? demanda Haplo d’un ton hargneux. Il détestait parler avec l’Elfe-reptile, mais il y était bien forcé pour apprendre ce qui se passait. Sang-drax eut un grand sourire. Il connaissait le dilemme d’Haplo et s’en délectait. — Les vieilles peurs, la vieille méfiance, la vieille haine, les vieux préjugés. Des flammes qui sont faciles à ranimer, difficiles à éteindre. — Et vous autres reptiles, vous vous faites un plaisir de souffler dessus ? — Naturellement. Nous avons des nôtres qui travaillent pour les deux camps. Ou, devrais-je plutôt dire, contre les deux camps. Mais je ne te cache pas que c’est difficile et que nous ne sommes pas tranquilles. Raison pour laquelle nous apprécions tellement Tourment. Remarquablement intelligent, cet enfant. Il fait honneur à son père. Et je ne parle pas de Stephen. — Pourquoi ? Qu’est-ce que Tourment vient faire là-dedans ? Tu dois savoir que ce qu’il t’a dit dans le tunnel n’est qu’un tissu de mensonges. Haplo se sentit mal à l’aise. Tourment avait-il parlé à Sang-drax de la Bougonne-Batte ? — Oh ! oui, nous savons qu’il ment. Mais d’autres ne le savent pas, et ils ne le sauront jamais. — Mon Seigneur s’est entiché de cet enfant, l’avertit calmement Haplo. Ça ne lui plaira pas si quelque chose lui arrive. — Ce qui sous-entend que nous serions capables de faire quelque chose qui lui nuise. Je t’assure, Patryn, que nous veillerons sur cet enfant humain avec autant de vigilance que sur l’un de nos petits. Tout est son idée à lui, tu comprends. Nous avons découvert que, vous autres mortels, vous travaillez beaucoup-plus efficacement quand votre cupidité et votre ambition alimentent le moteur. — Quel est le plan ? — Allons, allons. La vie doit réserver quelques surprises, maître. Je ne voudrais pas que tu la trouves trop monotone. Le lendemain matin, la nef atterrit à Paxaria, dont le nom signifie Pays des ?mes Pacifiques. Autrefois, les Paxarias (?mes Pacifiques) constituaient le clan dominant des Elfes. Selon la légende, le fondateur du clan était Paxar Kethin qui, disait-on, « était tombé du Firmament » et avait atterri dans une merveilleuse vallée dont il avait pris le nom. Les minutes étaient comme des années pour lui. Il atteignit sa maturité sur-le-champ, et décida d’y construire une grande cité, ayant eu la vision des trois rivières et de la Source Éternelle dans le sein de sa mère. Chaque clan d’Aristagon a une histoire similaire, différant sur presque tous les points, sauf un seul. Tous les Elfes croient qu’ils viennent « d’en haut », ce qui est, pour l’essentiel, la vérité. Les Sartans, arrivant dans le Monde du Ciel, installèrent les menschs dans le Haut-Royaume, pendant qu’ils travaillaient à la construction de la Bougonne-Batte et attendaient le signal des autres mondes. Naturellement, le signal se fit attendre. Les Sartans furent contraints de déménager les menschs dans les Mi-et-Bas-Royaumes. Pour alimenter les menschs en eau (en attendant que la Bougonne-Batte commence à produire) ils créèrent la Source Éternelle. Les Sartans construisirent trois immenses tours à Fendi, Gonster et Templar. Ces tours couvertes de runes, et travaillant par la magie des Sartans, recueillent l’eau de pluie, la stockent, et la distribuent de façon contrôlée. Une fois par mois, les tours ouvrent leurs écluses et envoient trois rivières cascader dans des canaux creusés dans la coralite, magiquement scellée pour éviter que l’eau ne s’infiltre à travers cette roche poreuse. Les rivières convergent en un point central, formant un « Y », et, en une cascade magnifique, tombent dans la Source Éternelle – caverne souterraine tapissée de roches apportées de l’Ancienne Terre. Une fontaine appelée Wal’eed jaillit en son centre, donnant de l’eau à tous ceux qui en veulent. Ce système devait être temporaire, fait pour fournir de l’eau à une petite population. Mais les menschs croissèrent et multiplièrent, et le nombre des Sartans diminua. L’eau – autrefois si abondante que personne ne pensait à l’économiser – était maintenant distribuée presque au compte-gouttes. Après la Guerre du Firmament [21] les Elfes Paxars, renforcés par les Kenkaris, devinrent le plus puissant des clans. Ils s’emparèrent de la Source Éternelle, postèrent des gardes autour de la fontaine Wal’eed, et construisirent le palais de leur roi autour du site. Les Paxars continuèrent à partager leur eau avec les autres clans elfiens, et même avec les humains, qui avaient autrefois vécu sur Aristagon, mais qui habitaient maintenant à Volkaran et Ulyndia. Les Paxars ne coupèrent jamais l’eau, ne la firent jamais payer. Le gouvernement des Paxars était bienveillant et bien intentionné, bien qu’un peu paternaliste. Mais la menace de privation d’eau était constante. Les bouillants Elfes Tribus considéraient comme humiliant d’être forcés de mendier – selon eux – leur eau. Ils étaient mécontents, également, d’être obligés de partager l’eau avec les humains. La dispute se termina par la Guerre des Frères, entre les Tribus et les Paxars ; elle dura trois ans et se termina par la prise de Paxaria par les Tribus. Le coup fatal fut porté aux Paxars quand les Kenkaris, soi-disant neutres dans le conflit, apportèrent secrètement le soutien des âmes elfiennes, conservées dans la cathédrale de l’Albédo, aux Tribus. (Les Kenkaris ont toujours nié l’avoir fait. Ils s’obstinent à prétendre qu’ils sont restés neutres, mais personne ne les croit, et surtout pas les Paxars.) Les Tribus rasèrent le palais du roi des Paxars, et en construisirent un plus grand sur le site de la Source Éternelle. Connu sous le nom d’Imperanon, c’est une petite cité en lui-même. Il comprend le palais proprement dit, les parcs sanctuaires, réservés uniquement à la famille royale, la cathédrale de l’Albédo, et, en sous-sol, les salles des Invisibles. Une fois par mois, les tours des Sartans font couler l’eau porteuse de vie. Mais maintenant, les Tribus la contrôlent. Les autres clans elfiens sont obligés de payer une taxe, censément pour couvrir les coûts d’entretien. L’eau fut refusée aux humains. Les coffres des Tribus se remplirent. D’autres clans elfiens, furieux d’avoir à payer la taxe, cherchèrent d’autres sources d’approvisionnement, et les trouvèrent en bas, à Drevlin. Les autres clans, particulièrement les Tretars, qui avaient inventé les célèbres dragonefs, commencèrent à prospérer. Les Tribus auraient commencé à sécher sur pied, mais, heureusement pour eux, les humains assoiffés se mirent à attaquer les dragonefs pour pirater leur eau. Devant ce danger, les différents clans elfiens oublièrent leurs différends, s’unirent et formèrent l’empire de Tribus, dont le cœur est l’Imperanon. La guerre contre les humains prenait bonne tournure pour les Elfes, ils approchaient de la victoire. Puis le prince Rees’ahn, leur général charismatique et leur plus fin stratège, tomba sous l’influence (certains disent la magie) d’une ballade chantée par une humaine à la peau noire du nom de Noire Alouette. À l’audition de cette ballade, les Elfes se rappelèrent les idéaux de Paxar Kethin et de Krenka-Anris. Les Elfes qui entendent ce chant voient la vérité, voient la corruption et la noirceur du dictatorial empire de Tribus, et savent qu’il vise à la destruction de leur monde. Maintenant, les tours des Sartans continuent à donner de l’eau, mais des Elfes armés en gardent les approches. Selon la rumeur, une grande partie des esclaves humains et des Elfes rebelles faits prisonniers construisent des aqueducs secrets menant directement des rivières à l’Imperanon. Chaque mois, la quantité d’eau coulant des tours est plus faible que le mois précédent. Les mages elfiens, qui ont longuement étudié les tours, rapportent que, pour une raison qui leur échappe, leur magie commence à perdre son pouvoir. Et personne ne sait comment le restaurer. CHAPITRE 20 L’IMPERANON, ARISTAGON, MI-ROYAUME — C’est impossible, déclara Agah’ran, haussant les épaules. Ils ne peuvent pas faire une chose pareille. — Mais si, ils peuvent, Ô Sublime Majesté, répondit le Comte Tretar, chef du clan Tretar [22] et présentement le conseiller le plus écouté de Son Impériale Majesté. Et qui plus est, ils l’ont fait. — Fermé la Cathédrale de l’Albédo ? Plus aucune âme acceptée ? Je refuse de le permettre. Faites-leur savoir, Tretar, qu’ils ont encouru mon extrême mécontentement, et que la cathédrale doit être rouverte immédiatement. — C’est exactement ce que Votre Majesté Impériale ne doit pas faire. — Ne pas faire ? Expliquez-vous, Tretar. Agah’ran souleva languissamment ses paupières peintes, comme si l’effort dépassait ses forces. — Les Kenkaris n’ont jamais juré allégeance à l’empire. Historiquement, Ô Suzerain, ils ont toujours été indépendants, servant tous les clans, ne devant obéissance à aucun. — Ils ont approuvé la formation de l’empire. L’heure de la sieste approchait, et Agah’ran devenait irritable. — Parce qu’ils étaient satisfaits de l’union des six clans. Et c’est pourquoi ils ont servi Votre Impériale Majesté et l’ont soutenue dans sa guerre contre son fils rebelle, Rees’ahn. — Oui, oui, nous savons tout cela, Tretar. Venons-en au sujet. Je commence à me fatiguer. Solaris est très chaud. Si je n’y prête garde, je vais me mettre à transpirer. — Si Votre Splendeur a la bonté de m’écouter encore un instant ? La main d’Agah’ran tressauta, geste qui, chez lui, équivalait à serrer le poing. — Nous avons besoin de ces âmes, Tretar. Vous étiez présent. Vous avez entendu le rapport. Notre ingrat fils Rees’ahn – que ses ancêtres le dévorent – a entrepris des négociations secrètes avec ce monstre barbare, Stephen de Volkaran. S’ils s’allient… Ah ! voyez comme cette perspective nous affecte. Nous tremblons. Nous défaillons. Nous devons nous retirer. Tretar fit claquer ses doigts. Le valet de pied frappa dans ses mains. Des esclaves apportèrent une chaise à porteurs préparée à l’avance. D’autres esclaves soulevèrent doucement dans leurs bras Son Impériale Majesté, et la portèrent des coussins où elle était assise jusqu’à la litière où ils installèrent Sa Majesté, avec mille précautions, au milieu d’autres coussins. Les esclaves hissèrent la chaise sur leurs épaules. — Doucement, doucement, ordonna le valet de pied. Ne soulevez pas trop vite. Les mouvements brusques donnent le vertige à Sa Majesté. Lentement, solennellement, la litière s’ébranla. Le Mage Royal se leva et suivit. Le Comte Tretar suivit le mage. Le valet de pied, surveillant anxieusement les opérations, tournait autour de la chaise, au cas où Sa Majesté tomberait en faiblesse. La procession, litière en tête, passa du jardin au salon de l’empereur – voyage épuisant de dix pas. Agah’ran – Elfe d’une beauté surprenante (sous sa peinture) d’à peine plus de deux cents ans – n’était pas, comme certains le supposaient à première vue, infirme. Il n’y avait absolument rien à redire aux membres de Sa Majesté. Agah’ran (à peine au milieu de sa longue vie d’Elfe) était tout à fait capable de marcher, et marchait quand c’était indispensable. Toutefois, cet effort inusité le laissait épuisé pendant des cycles. Une fois à l’intérieur du salon somptueusement meublé, Agah’ran remua languissamment les doigts. — Sa Majesté désire s’arrêter, ordonna Tretar. Le valet de pied relaya l’ordre du comte. Les esclaves l’exécutèrent. Lentement, pour ne pas donner la nausée à Son Impériale Majesté, ils abaissèrent la litière et la posèrent par terre. Puis, soulevé dans des bras puissants, l’empereur fut extrait de ses coussins et installé dans un fauteuil, face au jardin. — Tournez-nous un peu vers la gauche. Nous trouvons la vue moins fatigante sous cet angle. Servez-nous du chocolat. Me tiendrez-vous compagnie, Tretar ? — Je suis honoré que Votre Impériale Majesté pense à moi, dit le Comte Tretar en s’inclinant. Il détestait le chocolat, mais n’aurait voulu pour rien au monde offenser l’empereur en refusant. Un esclave tendit la main vers le samovar. Le mage, qui semblait mal à l’aise (et à juste titre, étant donné que la discussion portait sur ses véritables maîtres, les Kenkaris), vit une occasion de s’éclipser et intervint. — Je crains que le chocolat n’ait refroidi, Ô Sublime Majesté. Ce serait pour moi un grand honneur d’en préparer un autre pour Votre Impériale Majesté. Je sais exactement la température qui plaît à Votre Grandeur. Du regard, Agah’ran consulta Tretar, qui acquiesça de la tête. — Très bien, Mage, dit languissamment l’empereur. Vous êtes excusé de notre royale présence. Six degrés au-dessus de la température ambiante, et pas un de plus. — Oui, Majesté. Le gerfô, tripotant nerveusement ses robes noires, se retira avec force courbettes. Sur un geste de Tretar, le valet de pied fit sortir les esclaves. Le valet lui-même se fondit dans le décor. — Espion, croyez-vous ? demanda Agah’ran, parlant du mage. Ce serait lui qui aurait prévenu les Kenkaris ? — Non, Seigneur. Les Kenkaris n’auraient jamais recours à un si grossier stratagème. Ils sont peut-être très puissants en magie, mais ce sont des gens simples, politiquement naïfs. Le gerfô a prêté serment d’accomplir une fonction, qui est la sauvegarde de l’âme de Votre Impériale Majesté. C’est un devoir sacré à l’encontre duquel les Kenkaris n’iraient jamais. Tretar se pencha et, baissant la voix, murmura : — D’après ce que j’ai pu apprendre, Seigneur, c’est une maladresse des Invisibles qui a précipité cette crise. Le coin d’une paupière peinte tressauta. — Les Invisibles ne commettent pas de faute, Tretar. — Ce sont des hommes, Votre Splendeur. Ils sont faillibles comme tous les hommes, à l’exception de Votre Impériale Majesté. Et j’ai entendu dire que les Invisibles ont pris des mesures disciplinaires contre les Elfes responsables. Ils ne sont plus. De même que le gerfô qui a apporté aux Kenkaris l’âme de la princesse assassinée. Agah’ran parut considérablement soulagé. — Ainsi, la question est réglée et l’incident ne se reproduira plus. Vous y veillerez, Tretar ? Transmettez notre souhait aux Invisibles, avec toute la vigueur souhaitable. — Naturellement, Votre Splendeur, répondit Tretar qui n’avait nullement l’intention de transmettre. Que ces démons à sang-froid se débrouillent tout seuls. Il ne voulait pas s’en mêler. — Toutefois, cela ne résout pas notre problème actuel, Tretar, poursuivit Agah’ran d’une voix douce. Les œufs sont cassés, si l’on peut dire. Et je ne vois aucun moyen de les remettre dans leurs coquilles. — Non, Votre Splendeur, dit Tretar, heureux d’en revenir à un sujet moins dangereux et plus important. Et par conséquent, je propose à Votre Impériale Majesté d’en faire une omelette. — Très spirituel, Tretar. Les lèvres peintes se pincèrent légèrement. — Et devrons-nous consommer cette omelette nous-mêmes ou la donner aux Kenkaris ? — Ni l’un ni l’autre, Majesté. Nous la ferons manger à nos ennemis. — Omelette empoisonnée, donc ? Tretar s’inclina avec admiration. — Votre Majesté précède ma pensée de très loin. — Vous pensez à cet enfant humain… comment s’appelle-t-il, déjà ? Celui qui est arrivé hier à l’Imperanon. — Tourment, Votre Majesté. — Oui. Enfant charmant, paraît-il. Physique passable, pour un humain, à ce qu’on nous a dit. Qu’allons-nous en faire, Tretar ? Doit-on croire les histoires insensées qu’il raconte ? — Je me suis livré à une petite enquête, Votre Impériale Majesté. Si vous étiez intéressée à entendre ce que j’ai découvert… — Amusé, tout au moins, dit l’empereur, haussant languissamment un sourcil épilé. — Parmi les esclaves de Votre Majesté, figure un esclave qui a servi autrefois dans la maison royale du Roi Stephen. Laquais de bas étage enrôlé de force dans l’armée de Volkaran. J’ai pris la liberté, Votre Splendeur, de faire venir ensemble cet homme et l’enfant Tourment. L’esclave l’a immédiatement reconnu. En fait, le malheureux a failli s’évanouir, croyant qu’il voyait un fantôme. — Épouvantablement superstitieux, ces humains, commenta Agah’ran. — Oui, Votre Splendeur. Et non seulement le laquais a-t-il reconnu l’enfant, mais l’enfant l’a reconnu également, et l’a appelé par son nom. — Par son nom ? Un laquais ? Peuh ! Ce Tourment ne peut pas être prince ! — Les humains ont l’esprit démocratique, Sire. On m’a même dit que le Roi Stephen admet en sa présence tout humain, même de la plus basse classe, pour régler différends ou procès. — Mon Dieu ! Quelle horreur ! Je sens que je tombe en faiblesse. Passez-moi les sels, Tretar. Le comte leva dans sa main un petit flacon serti d’argent, fit signe au valet de pied, qui fit signe à un esclave, qui vint mettre le flacon à distance réglementaire du nez impérial. Quelques bouffées des sels aromatiques rendirent à Agah’ran toute sa clarté d’esprit, et adoucirent le choc provoqué par la mention de ces pratiques humaines barbares. — Si vous vous sentez mieux, Votre Impériale Majesté, je vais poursuivre. — Où voulez-vous en venir, Tretar ? Qu’est-ce que cet enfant a à voir avec les Kenkaris ? Vous ne pouvez pas nous abuser, Tretar. Nous sommes subtil. Nous voyons ici le début d’une intrigue. Le comte s’inclina avec admiration. — Le cerveau de Votre Impériale Majesté est un véritable piège à dragons. Si je peux abuser de la patience de Votre Splendeur, je supplierai Votre Majesté de m’autoriser à introduire l’enfant en sa Royale Présence. Je crois que Votre Impériale Majesté trouvera très intéressante l’histoire que l’enfant a à lui raconter. — Un humain ? En notre présence ? Supposez… supposez… supposez que nous attrapions quelque chose ? dit Agah’ran, agitant la main, éperdu. — L’enfant a été soigneusement récuré, Votre Majesté, dit le comte, avec toute la gravité souhaitable. Agah’ran fit signe au valet de pied, qui fit signe à un esclave, qui tendit à l’empereur une pommade parfumée. L’empereur la porta à ses narines, faisant signe à Tretar qu’il pouvait procéder. Le comte fit claquer ses doigts. L’enfant entra, flanqué de deux gardes royaux. — Stop ! Stoppe là ! ordonna Agah’ran, bien que l’enfant n’eût pas fait quatre pas dans le vaste salon. — Gardes, laissez-nous, ordonna Tretar. Votre Impériale Majesté, je vous présente Son Altesse Tourment, Prince de Volkaran. — Et d’Ulyndia et du Haut-Royaume, ajouta l’enfant. Maintenant que mon vrai père est mort. Il s’avança d’un air impérieux, s’inclina. Le prince manifestait ainsi son respect à l’empereur, tout en indiquant qu’il venait en égal. Agah’ran, habitué à voir ses sujets se prosterner à plat ventre devant lui, fut considérablement déconcerté de tant d’arrogance. Un Elfe l’aurait payé de son âme. Tretar retint son souffle, se disant peut-être qu’il venait de commettre une fameuse gaffe. Tourment releva la tête, se redressa de toute sa petite taille, et sourit. On l’avait baigné et vêtu de ce que Tretar avait pu trouver de mieux (les enfants humains étant nettement plus potelés que les enfants elfiens). Les boucles blondes peignées avec art luisaient à la lumière. Tourment avait le teint blanc comme de la porcelaine, les yeux bleus comme le lapis-lazuli du coffret que tenait le gerfô de l’empereur. Agah’ran fut impressionné par sa beauté, du moins ainsi en jugea Tretar, remarquant que l’empereur haussait un sourcil et éloignait légèrement de son nez le baume odorant. — Approchez, mon enfant… Tretar toussota discrètement. Agah’ran comprit l’allusion. — Approchez, Votre Altesse, que nous puissions vous mieux voir. Le comte respira. L’empereur était charmé. Non au sens littéral, naturellement. Agah’ran portait de puissants talismans qui le protégeaient contre la magie. Lors de sa première entrevue avec Tourment, Tretar s’était amusé de voir l’enfant tenter de lui lancer un sort assez fruste. Sans aucun effet, mais c’était pour lui la confirmation qu’il y avait du vrai dans les assertions de Tourment. — Pas trop près, dit Agah’ran. Tous les parfums d’Aristagon ne parvenaient pas à masquer l’odeur des humains. — Là, c’est assez. Ainsi, vous vous prétendez fils du Roi Stephen de Volkaran. — Non, Votre Splendeur, dit Tourment, fronçant les sourcils. Agah’ran lança un regard sévère à Tretar, qui inclina la tête. — Patience, Seigneur, dit-il à voix basse. Dites à Sa Majesté Impériale le nom de votre père, Votre Altesse. — Sinistrad, Votre Impériale Majesté, dit Tourment avec orgueil. Mystériarque du Haut-Royaume. — Terme dont les humains se servent pour désigner un magicien de la Septième Maison, Votre Splendeur, expliqua Tretar. — De la Septième Maison. Et le nom de votre mère ? — Anne d’Ulyndia, Reine de Volkaran et Ulyndia. — Ciel ! murmura Agah’ran, choqué, bien qu’il eût lui-même engendré plus d’enfants illégitimes qu’il n’en pouvait compter. Je crains que vous n’ayez commis une erreur, Comte. Si ce bâtard n’est pas le fils du roi, alors il n’est pas le prince héritier. — Si, je le suis, Majesté ! s’écria Tourment avec une impétuosité enfantine tout à fait charmante, et qui plus est, tout à fait convaincante. Stephen m’a reconnu pour son fils légitime et m’a fait son héritier. Ma mère l’a forcé à signer les papiers. Je les ai vus. Stephen est obligé de faire ce que dit ma mère. Elle est chef de sa propre armée. Il a besoin de son appui s’il veut rester roi. Agah’ran consulta Tretar du regard. Le comte roula les yeux comme pour dire : « Que peut-on attendre d’autre des humains ? » L’empereur faillit sourire, se ravisa. Un sourire aurait abîmé son maquillage. — Un tel arrangement semble satisfaisant pour toutes les parties concernées, Votre Altesse. Mais il semble qu’un accident soit venu le troubler, puisque nous vous avons trouvée dans ce pays des Guègues… comment s’appelle-t-il, déjà ? — Drevlin, Votre Impériale Majesté, murmura Tretar. — Oui, Drevlin. Que faisiez-vous en bas, mon enfant ? — J’étais prisonnier, Votre Splendeur. Soudain, les yeux de Tourment étincelèrent de larmes. — Stephen avait engagé un assassin, un certain Hugh-la-Main… — C’est impossible ! Les paupières peintes d’Agah’ran papillotèrent. — Je supplie Votre Impériale Majesté de ne pas interrompre, l’admonesta doucement Tretar. — Hugh-la-Main s’est rendu dans le Haut-Royaume. Il a assassiné mon père, et allait m’assassiner aussi, mais avant de mourir, mon père est parvenu à le blesser mortellement. Mais alors, j’ai été capturé par un capitaine elfien du nom de Bothar’el. Il est d’intelligence avec les rebelles, je crois. De nouveau, Agah’ran regarda Tretar, qui confirma de la tête. — Bothar’el m’a ramené à Volkaran. Il pensait que Stephen paierait pour me retrouver. Les lèvres de Tourment se retroussèrent en un rictus. — Stephen a payé pour se débarrasser de moi. Bothar’el m’a envoyé chez les Guègues, et les a payés pour me garder prisonnier. — Votre Splendeur se rappellera qu’à environ cette époque, Stephen fit savoir aux humains que le prince avait été capturé et assassiné par les Elfes. Ce qui souleva les humains contre nous. — Mais dites-moi, Comte, pourquoi Stephen ne s’est-il pas tout simplement débarrassé de l’enfant ? demanda Agah’ran, regardant Tourment comme une sorte d’animal exotique échappé de sa cage. — Parce que entre-temps, les mystériarques avaient été obligés de fuir le Haut-Royaume, devenu invivable, nous disent nos espions, pour leur espèce. Ils s’installèrent à Volkaran et annoncèrent à Stephen qu’il risquait sa vie en s’attaquant au fils de Sinistrad, qui avait été un chef puissant parmi eux. — Pourtant, la reine a laissé emmener son enfant en captivité. Pourquoi a-t-elle toléré une chose pareille ? demanda Agah’ran. — Parce que si le peuple avait découvert qu’elle avait fait la pute avec un mystériarque, il l’aurait brûlée comme sorcière, dit Tourment, d’un air si innocent que sa grossièreté en parut charmante. Le comte eut un toussotement désapprobateur. — Je crois que ce n’est pas la seule raison, Votre Impériale Majesté. Nos espions nous rapportent que la Reine Anne voudrait s’approprier le trône. C’est ce qu’elle pensait faire avec l’aide de Sinistrad – le père de l’enfant. Mais il est mort, et maintenant ni elle ni les magiciens survivants ne sont assez puissants pour renverser Stephen et le remplacer. — Mais moi, je le suis, Votre Splendeur, dit Tourment, l’air ingénu. Cela parut hautement divertir Agah’ran. Il alla jusqu’à abaisser le baume odorant pour mieux le voir. — Vous, mon enfant ? — Oui, Votre Splendeur, dit Tourment. J’ai bien réfléchi. Et si je reparaissais soudain, sain et sauf, à Volkaran ? Je dirais publiquement que les Elfes m’ont fait prisonnier, mais que je suis parvenu à m’évader. Le peuple m’adore. Je serais un héros. Stephen et Anne n’auraient d’autre choix que de me reprendre. — Mais Stephen n’aurait qu’à se débarrasser de vous une nouvelle fois, dit Agah’ran, bâillant et s’effleurant le front d’une main lasse. L’heure de la sieste était largement passée. — Et même si vous y gagniez quelque chose, je ne vois pas ce que nous y gagnerions, nous. — Beaucoup, Votre Splendeur, dit Tourment avec aplomb. Si le roi et la reine devaient mourir de mort subite, j’hériterais du trône. — Ciel ! murmura Agah’ran, les yeux si dilatés que la peinture de ses paupières se craquela. — Valet, appelez les gardes ! ordonna Tretar, inquiet de cette réaction. Emmenez ce garçon. Tourment se hérissa. — Comte, vous parlez au prince de Volkaran ! Tretar regarda l’empereur, vit les paupières peintes frémir d’amusement. Le comte s’inclina devant l’enfant. — Je vous demande pardon, Votre Altesse. Son Impériale Majesté a beaucoup apprécié cette entrevue, mais elle commence à se lasser. — Nous souffrons de migraine, dit Agah’ran, pressant délicatement ses tempes de ses ongles vernis. — Je suis désolé que Sa Majesté soit indisposée, dit Tourment avec dignité. Je vais me retirer. — Merci, Votre Altesse, dit Tretar, s’efforçant vaillamment de ne pas éclater de rire. Gardes, veuillez escorter Son Altesse jusqu’à ses appartements. Les gardes entrèrent au pas cadencé, flanquèrent Tourment de part et d’autre, sortirent au pas cadencé. Tourment regarda furtivement Tretar, interrogateur. Le comte sourit, indiquant par là que tout allait bien. L’air satisfait, Tourment sortit entre ses gardes, avec une grâce et une élégance rares, même chez les enfants elfiens. — Remarquable, dit Agah’ran, portant une fois de plus le baume à son nez. — Il est inutile de rappeler à Votre Majesté que nous avons affaire à des humains et que nous ne devons pas nous choquer de leurs manières barbares. — Sans doute, Comte, mais nous craignons que ces histoires répugnantes de tueurs et de putains ne nous aient coupé l’appétit. Nous avons un système digestif très délicat, Tretar. — J’en suis douloureusement conscient, Votre Majesté, et je ne sais comment m’en excuser. — Quand même, dit rêveusement l’empereur, si l’enfant devait hériter du trône de Volkaran, il aurait de bonnes raisons de nous être extrêmement reconnaissant. — En effet, Votre Splendeur, dit Tretar. À tout le moins, il refuserait de s’allier avec le Prince Rees’ahn, laisserait les rebelles s’arranger entre eux, et pourrait même être persuadé de leur déclarer la guerre. De plus, je me permets de suggérer à Votre Impériale Majesté que nous pourrions nous ériger en protecteurs du jeune Roi Tourment. Nous enverrions une force d’occupation pour maintenir la paix entre les différentes factions humaines. Pour leur bien, naturellement. Les yeux peints d’Agah’ran étincelèrent. — Vous voulez dire, Tretar, que ce garçon nous servirait Volkaran sur un plateau ? — En effet, Votre Grandeur. En échange d’une riche récompense, bien entendu. — Et ces magiciens, ces « mystériarques » ? L’empereur grimaça en prononçant ce mot humain. Le comte haussa les épaules. — Leur caste s’éteint, Votre Splendeur. Ils sont arrogants, autoritaires, détestés même de ceux de leur race. Je doute qu’ils nous posent des problèmes. Et s’ils s’y risquent, l’enfant les remettra au pas. — Et les Kenkaris ? Nos propres magiciens ? — Laissez-les faire ce qu’ils veulent, Votre Grandeur. Une fois les humains conquis et soumis, vous pourrez vous concentrer sur la destruction des rebelles. Cela fait, vous anéantirez les Guègues de Drevlin et prendrez la Bougonne-Batte. Alors, vous n’aurez plus besoin des âmes des morts, Votre Splendeur. Plus quand vous aurez à vos ordres toutes les âmes de tous les êtres vivants d’Arianus. — Très ingénieux, Comte Tretar. Nous vous félicitons. — Merci, Votre Grandeur, dit le comte en s’inclinant très bas. — Mais cela prendra du temps. — Oui, Votre Impériale Majesté. — Et que faire au sujet de ces misérables Guègues ? Arrêter la machine ! Couper nos approvisionnements en eau ! — Le capitaine Sang-drax – excellent officier, je dois dire. Je me permets d’attirer sur lui l’attention de Votre Impériale Majesté – nous a amené un Guègue qu’il a fait prisonnier. — C’est ce qu’on nous a dit. L’empereur porta le baume à son nez, bien que son odeur eût maintenant envahi la moitié du palais. Nous ne voyons pas pourquoi. Nous en avons déjà une paire au zoo royal, n’est-ce pas ? — Votre Impériale Majesté est de bonne humeur aujourd’hui, dit Tretar, ajoutant l’éclat de rire qu’il savait attendu. — Non, déclara Agah’ran avec irritation. Rien ne va selon nos désirs. Mais nous supposons que ce Guègue a une certaine importance pour vous ? — En tant qu’otage, Votre Grandeur. Je propose de lancer un ultimatum aux Guègues : ou bien ils font redémarrer la Bougonne-Batte, ou bien ce qui restera de ce Guègue femelle leur sera renvoyé dans plusieurs petites boîtes. — Et qu’est-ce qu’un Guègue de plus ou de moins, Tretar ? Ils se reproduisent comme des rats. Je ne vois pas… — Je demande pardon à Votre Splendeur, mais les Guègues sont un peuple très uni. Selon l’une de leurs croyances bizarres, ce qui arrive à un Guègue arrive à tous. Je crois que cette menace devrait être pour eux une incitation suffisante. — Si vous le pensez, Comte, tel sera notre commandement. — Merci, Votre Grandeur. Et maintenant, comme Votre Splendeur semble fatiguée… — Nous le sommes, Tretar. Nous l’avouons. Le fardeau de l’État, cher comte, le fardeau de l’État… Toutefois, il me vient une idée. — Oui, Votre Grandeur ? — Comment ramener l’enfant à Volkaran sans éveiller les soupçons des humains ? Et qu’est-ce qui empêchera le Roi Stephen de l’éliminer discrètement si nous le lui renvoyons ? Agah’ran branla du chef, épuisé par cet effort. — Nous prévoyons trop de difficultés… — Soyez assuré, Votre Grandeur, que j’ai pris tout cela en considération. — Vraiment ? — Oui, Votre Grandeur. — Quelles sont donc vos intentions, Comte ? Le comte regarda le valet et les esclaves. Il se pencha et murmura à l’oreille parfumée de Sa Radieuse Majesté. Un instant, Agah’ran considéra son ministre, confondu. Puis ses lèvres avivées de poudre coralline s’entrouvrirent lentement en un sourire. L’empereur avait conscience de l’intelligence de son ministre, tout comme son ministre avait conscience que son empereur, malgré les apparences, n’était pas un imbécile. — Nous approuvons, Comte. Prendrez-vous toutes les mesures nécessaires ? — Considérez que c’est fait, Votre Impériale Majesté. — Que direz-vous à l’enfant ? Il sera impatient de partir. Le comte sourit. — J’avoue, Votre Grandeur, que c’est l’enfant qui m’a suggéré ce plan. — Le rusé petit diable. Tous les enfants humains lui ressemblent, Tretar ? — Je ne le pense pas, Votre Grandeur, sinon les humains nous auraient vaincus depuis longtemps. — Oui. Eh bien, celui-là mérite d’être surveillé. Ayez-le à l’œil, Tretar. Nous aimerions avoir plus de détails, mais une autre fois. Agah’ran passa une main lasse sur son front. — Notre migraine empire. — Votre Splendeur souffre beaucoup pour son peuple, dit Tretar en s’inclinant très bas. — Nous le savons, Tretar, nous le savons. Agah’ran poussa un soupir douloureux. — Et il ne l’apprécie pas. — Au contraire, il vous adore, Votre Grandeur. Occupez-vous de Sa Majesté, ajouta-t-il, faisant claquer ses doigts. Le valet de pied bondit et passa à l’action. Les esclaves accoururent de toutes les directions, avec des compresses froides, des serviettes chaudes, du vin sucré, de l’eau glacée. — Portez-nous dans notre chambre à coucher, dit Agah’ran d’une voix mourante. Le valet de pied prit la direction de cette opération compliquée. Le Comte Tretar attendit que l’empereur ait été soulevé de ses coussins, déposé au milieu d’autres coussins de soie dans sa litière dorée, et que la procession s’ébranlât, à l’allure d’une larve du corail (afin de ne pas perturber le royal équilibre) vers la chambre. Près de la porte, Agah’ran eut un geste alangui. — Oui, Votre Grandeur ? — L’enfant a quelqu’un avec lui. Un phénomène humain, dont la peau a viré au bleu. — Oui, Votre Impériale Majesté, répondit Tretar, trouvant inutile de s’étendre. Ainsi nous a-t-on informé. — Que pensez-vous de lui ? — Vous n’avez pas à vous en inquiéter, Votre Grandeur. J’avais entendu dire qu’il serait l’un de ces mystériarques. J’ai questionné le capitaine Sang-drax à son sujet, et, selon lui, ce monstre à la peau bleue n’est que le serviteur de l’enfant. Agah’ran hocha la tête, se renversa dans ses coussins et ferma ses paupières peintes. Les esclaves l’emportèrent. Tretar attendit d’être certain qu’on n’avait plus besoin de lui, puis – souriant à part lui de satisfaction – s’en alla mettre en œuvre la première étape de son plan. CHAPITRE 21 LE PALAIS ROYAL, ÎLES VOLKARAN, MI-ROYAUME Le palais du Roi Stephen, sur l’île de Providence, était d’apparence très différente de son équivalent elfien d’Aristagon. L’Imperanon était un vaste assemblage d’édifices élégants et gracieux, avec tours et tourelles ornées de mosaïques, peintures et statues. La forteresse du Roi Stephen, solide et massive, privilégiait les lignes droites ; ses créneaux menaçants se détachaient en noir sur le gris du ciel. Selon le dicton, la différence des pierres correspondait à la différence des chairs. La nuit, l’Imperanon étincelait de flambeaux et de candélabres. Sur Volkaran, les lueurs assourdies du Firmament luisaient faiblement sur les écailles des dragons, perchés en haut des tours. Des feux de guet rougissaient le crépuscule, éclairant la route aux dragons qui rentraient et réchauffant les guetteurs, dont les yeux scrutaient sans cesse le ciel à la recherche de dragonefs elfiennes. Le fait qu’aucune dragonef n’ait osé traverser le ciel de Volkaran depuis longtemps n’émoussait pas leur vigilance. Certains, qui vivaient dans la ville de Primechute blottie près des murs du château, murmuraient que Stephen ne craignait pas les dragonefs. Non, il surveillait des ennemis plus proches, qui volaient orbitadroite, et non orbitagauche[23]. Alfred, qui avait longtemps vécu parmi les humains, écrivit ce qui suit sur leur race. Cet écrit est intitulé : Une histoire déconcertante[24]. Les Elfes d’Arianus ne seraient jamais devenus forts et puissants si les humains avaient été capables de s’unir. Unis en tant que race, les humains auraient formé un mur infranchissable pour les Elfes. Les humains auraient pu profiter des nombreuses guerres claniques des Elfes pour établir de solides têtes de pont sur Aristagon (ou, à tout le moins, éviter d’en être chassés !). Mais les humains, qui considèrent les Elfes comme des êtres faibles et efféminés, ont commis la faute de les sous-estimer. Les diverses factions humaines, avec leur longue histoire de guerres sanglantes, s’intéressaient beaucoup plus à se combattre les unes les autres qu’à repousser les Elfes. Fondamentalement, les humains se vainquirent eux-mêmes, et en demeurèrent si affaiblis que les puissants Paxars n’eurent qu’à taper du pied en criant « Hou ! », et les humains s’enfuirent, terrorisés. Les humains furent chassés d’Aristagon. Ils se réfugièrent sur les Iles Volkaran et sur le continent plus vaste d’Ulyndia, et là, ils auraient pu se regrouper et s’unir. Pendant la guerre du Sang Fraternel qui fit rage chez les Elfes, les humains auraient pu reprendre facilement tout le territoire perdu. Il aurait même été tout à fait possible qu’ils s’emparent de l’Imperanon, car les humains avaient alors les mystériarques parmi eux, dont les talents magiques étaient très supérieurs à ceux des Elfes, à l’exception des Kenkaris. Et dans cette guerre, les Kenkaris devaient, censément, rester neutres. Mais les guerres intestines que se livraient ceux de leur propre race offensèrent et dégoûtèrent les puissants mystériarques. Constatant que tous leurs efforts pour ramener la paix entre les factions ennemies restaient vains, les mystériarques quittèrent le Mi-Royaume et gagnèrent le Haut-Royaume et les cités construites par les Sartans, où ils espéraient vivre en paix. Leur départ laissa les humains exposés aux attaques des Elfes de Tribus, qui, ayant vaincu et unifié par la force tous les autres clans elfiens, concentrèrent leur attention sur les pirates humains qui attaquaient les aquanefs elfiennes revenant de Drevlin. Les Elfes de Tribus conquirent bien des royaumes humains de Volkaran, utilisant la corruption et la trahison aussi bien que l’épée pour diviser et régner. Les humains virent leurs fils et leurs filles réduits en esclavage, ils virent la plus grande partie de leur nourriture disparaître dans les bouches des Elfes ; ils virent les seigneurs elfiens massacrer les dragons pour le plaisir. Les humains finirent par en conclure qu’ils haïssaient les Elfes encore davantage qu’ils ne se haïssaient entre eux. Les deux clans humains les plus puissants, négociant en secret, conclurent une alliance, scellée par le mariage de Stephen de Volkaran avec Anne d’Ulyndia. Les humains commencèrent à repousser hors de Volkaran les forces d’occupation, la reconquête culminant avec la célèbre bataille des Sept Champs, remarquable par le fait que le vaincu se retrouva le vainqueur[25]. La révolte qui s’ensuivit chez les Elfes, dirigée par le prince Rees’ahn, contraignit les Elfes à évacuer toutes leurs forces d’occupation. L’histoire d’Alfred se termine sur une note triste : Ulyndia et Volkaran sont de nouveau gouvernés par les humains. Mais, la menace elfienne écartée, les humains ont décidé qu’ils peuvent recommencer à se haïr sans danger. Les factions hurlent à la guerre et se sautent à la gorge. Dans les deux camps, les puissants barons grommellent que l’alliance d’Anne et Stephen survit à son utilité. Le roi et la reine sont forcés de se livrer à un jeu dangereux. En fait, ces deux êtres s’aiment profondément. Ce mariage de convenance, planté dans le fumier d’années de haine, s’est épanoui en respect et affection réciproques. Mais chacun sait que ces fleurs se flétriront et mourront prématurément s’ils ne parviennent pas à contrôler leurs partisans. Ainsi, chacun feint de haïr l’être qu’il aime le plus – l’autre. Ils se querellent bruyamment en public, ne s’en étreignent que plus tendrement en privé. Pensant que le mariage, et par conséquent l’alliance, se désintègre, chaque faction ennemie confie ouvertement ses intrigues au roi ou à la reine, sans réaliser qu’en réalité ces deux êtres n’en font qu’un. Ainsi Anne et Stephen ont-ils pu contrôler et éteindre des brasiers qui, sans cela, auraient consumé leurs royaumes. Mais maintenant surgit un nouveau problème – Tourment. Et la façon dont nous allons le résoudre me dépasse. Pourtant, j’ai peur pour les menschs. Pour tous les menschs. Le problème avait été résolu[26]. Tourment avait disparu, censément emporté dans un lointain royaume par un homme à la peau bleue, du moins selon le vague rapport qu’avait fait au Roi Stephen la vraie mère de Tourment, Dame Iridal du Haut-Royaume. Plus loin on emportait Tourment, mieux ça valait, tel était l’avis de Stephen sur la question. Tourment avait disparu depuis un an, et la malédiction qui pesait sur le pays semblait s’être évanouie avec lui. La Reine Anne redevint grosse et accoucha sans problème d’une petite fille. L’enfant était princesse d’Ulyndia, et, bien qu’alors la couronne de Volkaran ne pût pas revenir à une femme, les lois pouvaient changer au cours des ans ; surtout si Stephen n’engendrait aucun fils. Le roi et la reine admiraient leur fille. Des mages de la Troisième Maison montaient la garde près d’elle jour et nuit, pour éviter qu’on ne lui substitue un autre enfant dans son berceau. De plus, durant cette année capitale, la révolte des Guègues du Bas-Royaume affaiblit encore les Elfes et mina leurs forces. Les armées de Stephen étaient parvenues à chasser les Elfes de leurs dernières places fortes dans les îles périphériques de Volkaran. Une aquanef elfienne chargée d’eau venait de tomber aux mains des humains. La récolte d’eau avait été bonne cette année. Les factions hostiles s’étaient – pour la plupart – réconciliées, et les conflits qui éclataient entre elles étaient du genre bon enfant, et se soldaient par des nez, et non plus par des poignards, ensanglantés. — Je commence même à penser sérieusement, ma chère, à avouer au monde que je t’aime, dit Stephen, se penchant par-dessus l’épaule de sa femme pour faire des grimaces au bébé. — Ne va pas trop loin, dit Anne. J’en suis venue à m’amuser de nos chamailleries publiques. Chaque fois que je suis vraiment furieuse contre toi, je déverse toute ma colère dans la fausse querelle suivante, et je me sens beaucoup mieux. Oh ! Stephen, quelle horrible grimace ! Tu vas lui faire peur. Soulevant le bébé, Anne le « jeta » à Stephen, qui le rattrapa au vol et le fit légèrement sauter en l’air. L’enfant rit, gazouilla et essaya de le saisir par la barbe. Ils se trouvaient tous les trois dans la nurserie, profitant d’un précieux moment d’intimité. Ces moments étaient trop rares, et l’homme qui s’encadra sur le seuil s’arrêta pour les regarder, avec un sourire de regret. Ce moment allait se terminer. C’était lui qui y mettrait fin. Mais il s’arrêta pour savourer ces quelques secondes de bonheur sans nuages qu’il devait leur arracher. Stephen sentit peut-être l’ombre du nuage passer sur lui. Le visiteur n’avait fait aucun bruit ; mais Stephen sentit sa présence. Trian – le mage royal – et Trian seul était autorisé à ouvrir les portes sans frapper, sans être annoncé. Stephen leva les yeux et vit le mage debout sur le seuil. — Qu’y a-t-il ? Trian, sous ses paupières baissées, jeta un coup d’œil dans le couloir, et, d’un petit geste de la main, indiqua qu’il y avait des gens à portée de voix. — Un messager vient d’arriver de la part du Baron Fitzwarren, Majesté, dit le mage à voix haute. Une petite échauffourée avec les Elfes à Kurinandistaix, je crois. Je suis désolé d’arracher Vos Majestés à des activités plus agréables, mais vous connaissez tous deux le baron. Effectivement ; ils connaissaient bien le baron, ayant reçu de lui un rapport le matin même les informant qu’il n’avait pas vu un Elfe depuis des semaines, se plaignant amèrement de l’inaction – très mauvaise pour la discipline – et demandant l’autorisation de pourchasser les dragonefs elfiennes. — Fitzwarren est une tête brûlée, dit Stephen, comprenant l’allusion. Il remit sa fille à une nurse, entrée sur un signe de Trian. — Il est de vos cousins, ma Reine, c’est un Ulyndien ! Remarque faite d’un ton sarcastique. — C’est un homme qui ne fuira jamais un combat ; et je ne pourrais pas en dire autant des hommes de Volkaran, répondit Anne avec feu, malgré sa pâleur. Trian poussa le soupir patient de celui qui aimerait bien administrer une bonne raclée à deux enfants gâtés, mais n’y est pas autorisé. — Si Vos Majestés veulent bien avoir la bonté d’écouter le rapport du messager ? Il est dans mon bureau. Fitzwarren me demande un sortilège qui le protégera des gelures. Je le préparerai pendant que nous l’écouterons. Cela gagnera du temps. Une réunion dans le bureau de Trian. Le roi et la reine échangèrent un regard malheureux. Anne pinça les lèvres, glissa une main glacée dans celle de son mari. Stephen, fronçant les sourcils, escorta son épouse dans le couloir. Le bureau de Trian était la seule pièce du château où ils pouvaient être certains de n’être pas entendus. Le château grouillait de commérages et d’intrigues. La moitié des serviteurs étaient payés par un baron ou un autre pour espionner les souverains. L’autre moitié donnait ses informations gratuitement. Entrant dans le bureau du mage, le roi et la reine s’aperçurent que deux personnes les y attendaient. L’un était un homme qu’ils ne connaissaient pas, quoiqu’il leur parût vaguement familier. L’autre était une femme qu’ils connaissaient de vue, et dont la présence leur donna l’impression que les nuages qu’ils croyaient dissipés pesaient de nouveau sur eux, plus noirs et menaçants que jamais. La femme se leva et fit une respectueuse révérence à Leurs Majestés. Stephen et Anne lui rendirent son salut avec respect, car, bien qu’elle et ses pareils les eussent reconnus pour leurs souverains, il est bien difficile de gouverner des êtres tellement plus puissants que soi et qui peuvent, d’un murmure, faire écrouler sur vous votre château. — Je crois que vous connaissez Dame Iridal, dit inutilement Trian, essayant gentiment de mettre tout le monde à l’aise, avant de lâcher le coup de tonnerre qui allait foudroyer leurs vies. Les politesses d’usage furent échangées, chacun débitant machinalement ses paroles sans penser à ce qu’il disait. Ainsi, les « Quel plaisir de vous revoir », « Vous nous avez bien manqué », et autres « Merci du ravissant cadeau pour le bébé », furent vite expédiés. Surtout qu’à la mention du bébé, Anne devint pâle comme une morte et s’effondra dans un fauteuil. Iridal, croisant nerveusement les mains, baissa les yeux sur ses genoux, sans les voir. Stephen toussota, s’éclaircit la gorge, et, fronçant les sourcils, considéra l’étranger, tentant de se souvenir où il l’avait vu. — Eh bien, de quoi s’agit-il, Trian ? demanda le roi. Pourquoi nous réunir ici ? Je suppose que cela n’a rien à voir avec Fitzwarren, ajouta-t-il, lourdement ironique, reportant son regard sur Dame Iridal, car, bien qu’elle vécût près du palais, elle y venait rarement, consciente de rappeler de douloureux souvenirs au couple royal. — Plairait-il à Votre Majesté de prendre un siège ? Personne ne pouvait s’asseoir avant le roi. Stephen fronça les sourcils et se jeta dans un fauteuil. — Eh bien, allez-y. Parlez. — Un instant. Majesté, dit Trian. Il leva les mains et agita les doigts en imitant le gazouillement des oiseaux. — Là, nous pouvons maintenant parler en toute sécurité. Quiconque écouterai à l’extérieur n’entendrait que des gazouillis. Les personnes incluses dans le cercle du sortilège s’entendraient et se comprendraient parfaitement. Trian lança un regard d’excuse à Dame Iridal. Elle était Mystériarque de la Septième Maison, alors qu’il n’appartenait lui-même qu’à la Troisième. Iridal aurait pu les métamorphoser tous en oiseaux chanteurs, si elle l’avait voulu. Iridal lui adressa un sourire rassurant. — Compliments, Magicka, dit-elle. Trian rougit de plaisir, nullement insensible à la louange. Toutefois, ayant des affaires sérieuses à traiter, il les aborda vivement. Il posa la main sur le bras de l’étranger, qui s’était levé à l’entrée du roi, puis rassis près du bureau. Stephen l’avait dévisagé, comme s’il le connaissait, sans parvenir à le situer. — Je vois que Votre Majesté reconnaît cet homme. Son apparence a beaucoup changé. Conséquence de l’esclavage. C’est Peter Hamish, de l’Exil de Pitrin, autrefois valet de pied royal. — Par mes ancêtres, vous avez raison ! s’écria Stephen, abattant la main sur le bras de son fauteuil. Tu es parti pour devenir écuyer du Seigneur Gwenned, n’est-ce pas, Peter ? — C’est exact, sire, dit l’homme avec un grand sourire, rougissant de plaisir de voir que le roi ne l’avait pas oublié. J’étais avec lui à la bataille du Pic de Tom. Les Elfes nous avaient encerclés. Mon seigneur a été abattu, et moi, fait prisonnier. Ce n’était pas la faute de mon seigneur, sire. Les Elfes nous ont surpris… — Oui, Peter, Sa Majesté est parfaitement au fait de la situation, intervint Trian. Il faudrait passer maintenant au reste de ton histoire. Raconte à leurs Majestés et à Dame Iridal ce que tu m’as confié. Trian vit l’homme poser un regard nostalgique sur le verre vide posé près de sa main. Le magicien le remplit immédiatement. Peter le saisit avec reconnaissance, puis, réalisant qu’il allait boire en présence du roi, arrêta son geste à mi-chemin de sa bouche. — Bois, je t’en prie, dit Stephen avec bonté. On voit que tu as subi de terribles épreuves. — Le vin fortifie le sang, ajouta Anne, extérieurement calme, intérieurement tremblante. Peter avala une rasade avec gratitude, l’envoyant rejoindre une autre lampée donnée par le magicien pour lui fortifier le sang. — J’ai été fait prisonnier, sire. Les Elfes ont mis les autres à ramer sur leurs saletés de dragonefs. Mais, je ne sais pas comment, ils ont appris que j’avais servi dans la maison royale. Alors, ils m’ont posé des tas de questions sur vous, sire. Ils m’ont battu à me faire sortir les côtes, Majesté, mais j’ai jamais rien dit à ces canailles. — Je te félicite de ta bravoure, dit gravement Stephen, sachant très bien que Peter avait sans doute débondé son âme à la première caresse du fouet ; tout comme il avait révélé aux Elfes qu’il avait appartenu à la maison royale pour échapper aux galères. — Quand ces canailles ont vu qu’ils ne tiraient rien de moi, Majesté, ils m’ont enfermé dans leur château royal qu’ils appellent « Imp-ra-non », dit Peter, manifestement fier de savoir prononcer l’elfien. Je me suis dit qu’ils voulaient que je leur montre comment on tient une maison royale ; mais ils m’ont juste fait frotter les planchers et parler aux autres prisonniers. — Quels autres… commença Stephen, mais Trian secoua la tête, et il se tut. — Veux-tu parler à Sa Majesté du dernier prisonnier que tu as vu au palais elfien ? — C’était pas un prisonnier, objecta Peter, vidant son quatrième verre de vin. Plutôt un invité d’honneur, je dirais. Les Elfes le traitaient vraiment bien, sire. Vous n’avez pas à vous en faire. — Dis à Sa Majesté qui tu as vu, le pressa Trian. — Votre fils, sire, pleurnicha Peter. Le Prince Tourment. Je suis heureux de vous annoncer qu’il est vivant. Il m’a parlé. Je vous l’aurais bien ramené, quand on a fait nos plans pour s’évader, moi et les autres, mais il a dit qu’il était trop bien gardé. Qu’il ferait rater notre évasion. Un vrai petit héros que votre fils, sire. Peter leva son verre d’une main mal assurée. Les larmes lui montèrent aux yeux. — À la santé de Son Altesse et de Vos Majestés. Peter braquait les yeux sur son verre, pour autant qu’il pût braquer son attention sur quoi que ce fût à ce stade d’ébriété avancée. C’est pourquoi il ne remarqua pas qu’à cette heureuse nouvelle, Stephen s’était raidi, comme frappé par un pic à glace. Anne le regarda avec horreur, et s’affaissa dans son fauteuil, le visage gris cendre. Les yeux de Dame Iridal s’enflammèrent d’un espoir soudain. — Merci, Peter ; cela suffira pour le moment, dit Trian. Prenant Peter par le bras, il l’aida à se lever et le fit passer – saluant et titubant – devant le roi, la reine et la mystériarque. — Je veillerai à ce qu’il ne conserve aucun souvenir de cette conversation, Majesté, promit Trian à voix basse. Et, puis-je suggérer à Vos Majestés de ne pas toucher à ce vin ? Il sortit avec Peter, refermant la porte derrière eux. Le magicien s’absenta un long moment. Les gardes de Sa Majesté n’avaient pas escorté le roi jusqu’au bureau du magicien, mais s’étaient discrètement postés au bout du couloir. Trian leur remit le valet de pied éméché, avec ordre de l’emmener dormir quelque part pour cuver son vin. Telles étaient les propriétés du vin de Trian que, lorsque Peter se réveillerait, il n’aurait plus aucun souvenir d’avoir jamais été à l’Imp-ra-non. Le temps que Trian regagne son bureau, les assistants s’étaient un peu remis du choc de la nouvelle, mais leur inquiétude avait plutôt augmenté. — Est-ce possible ? demanda le roi qui, s’étant levé, arpentait nerveusement la pièce. Peut-on se fier à cet idiot ? — Oui, simplement parce qu’il est idiot, dit Trian. C’est pourquoi je voulais que vous entendiez son histoire de sa bouche. Il n’est certes pas assez malin pour l’avoir inventée. Je l’ai longuement interrogé, et je suis certain qu’il ne ment pas. De plus, il y a cela. Trian prit un objet sur son bureau – que Peter lui avait apporté –, un présent de Tourment à sa mère. Trian le tendit, non à Anne, mais à Iridal. Elle le regarda fixement, le sang empourprant ses joues, puis se retirant, la laissant plus pâle qu’une morte. L’objet était une plume de faucon, décorée de perles et suspendue à un cordon de cuir. Innocent en apparence, c’était le genre de cadeau qu’un enfant peut faire sous la direction de sa nurse, pour faire plaisir à sa maman. Mais ce collier était l’ouvrage d’un enfant de la magie, fils de mystériarques. La plume était une amulette, par laquelle l’enfant pouvait communiquer avec sa mère. Sa vraie mère. Iridal tendit une main tremblante, saisit la plume et la serra très fort dans sa main. — Cela vient de mon fils, dit-elle d’une voix blanche. Trian hocha la tête. — Permettez-moi de vous assurer, Vos Majestés, Dame Iridal, que je ne vous aurais pas soumis à cette épreuve si je n’avais pas été absolument certain que Peter disait vrai. L’enfant qu’il a vu était bien Tourment. Stephen rougit à ce reproche déguisé, grommela quelque chose dans sa barbe qui pouvait être une excuse, et s’affaissa dans son fauteuil. Le roi et la reine se rapprochèrent, laissant Dame Iridal un peu à l’écart. Trian, se plaçant devant eux, énonça d’une voix calme et ferme ce qu’ils savaient tous, mais que, même encore, ils n’acceptaient peut-être pas. — Tourment est vivant, et il est entre les mains des Elfes. — Comment est-ce possible ? demanda Anne d’une voix étranglée, portant la main à sa gorge comme si elle suffoquait. Vous disiez qu’ils l’avaient emmené ! Dans un autre pays ! Vous disiez qu’Alfred l’avait emmené ! — Pas Alfred, rectifia Iridal. Le premier choc passé, la mystériarque commençait à comprendre que son vœu le plus cher se réalisait. — L’autre. Haplo. — L’homme que vous m’avez décrit ? celui à la peau bleue ? dit Trian. — Oui, dit Iridal, les yeux brillants d’espoir. Oui, lui. Il a emmené mon fils… — Alors, il semble l’avoir ramené, dit sèchement Trian. Car il se trouve aussi au château des Elfes. Peter a vu un homme à la peau bleue en compagnie du prince. C’est peut-être ce détail, plus que tout autre, qui m’a convaincu de la véracité de son histoire. À part Vos Majestés, Dame Iridal et moi-même, personne ici ne connaît l’existence d’un homme à la peau bleue, ni ses rapports avec Tourment. Ajoutez à cela que Peter non seulement a vu Tourment, mais qu’il lui a parlé. Tourment l’a reconnu et l’a appelé par son nom. Non, sire, je le répète, il ne peut y avoir aucun doute. — Ainsi, l’enfant est retenu en otage, dit sombrement Stephen. Sans aucun doute, les Elfes vont se servir de lui pour nous obliger à cesser nos attaques contre leurs aquanefs, peut-être pour faire avorter nos négociations avec Rees’ahn. Eh bien, ils en seront pour leurs frais. Ils peuvent faire de lui ce qu’ils veulent. Je ne donnerai pas une goutte d’eau… — Chéri, je t’en prie, dit doucement Anne, posant la main sur son bras. Entre ses paupières, elle regarda furtivement Dame Iridal, pâle, glacée, les mains crispées sur les genoux, le regard perdu dans le vague, feignant de ne pas entendre. — C’est sa mère ! — Je sais bien que cette dame est sa mère. Mais puis-je te rappeler, ma chérie, que cet enfant avait aussi un père – un père dont les maléfices ont bien failli nous détruire tous. Pardonnez-moi de parler sans fard, Dame Iridal, dit Stephen, nullement ébranlé par les regards suppliants de sa femme, mais nous devons regarder la vérité en face. Vous avez dit vous-même que votre mari exerçait une sombre et puissante influence sur l’enfant. Une légère rougeur vint colorer les joues ivoirines d’Iridal, un frisson secoua ses frêles épaules. Pourtant, elle ne répliqua pas, et Stephen consulta Trian du regard. — Je me demande ce qui, dans tout cela, est l’œuvre de Tourment, déclara le roi. Mais quoi qu’il en soit, je ne transigerai pas. Les Elfes s’apercevront qu’ils ont fait un mauvais marché… La rougeur honteuse d’Iridal s’assombrit dans la colère. Elle semblait sur le point de parler, mais Trian, levant la main, prévint sa réponse. — Permettez-moi, Dame Iridal, dit-il doucement. La situation n’est pas si simple, sire. Les Elfes sont astucieux. Le pauvre Peter ne s’est pas évadé. On l’a laissé partir ; intentionnellement. Les Elfes savaient qu’il vous apporterait cette information, et l’ont peut-être subtilement encouragé à le faire. Les Elfes ont fait en sorte que son « évasion » ait l’air réelle et convaincante. Comme celle des autres. — Quels autres ? dit Stephen, fronçant les sourcils. Trian soupira. Il avait gardé les mauvaises nouvelles pour la fin. — Peter, j’en ai peur, n’est pas le seul à être revenu avec la nouvelle que Son Altesse le Prince Tourment est vivant. Plus de vingt autres esclaves se sont « évadés » cette même nuit. Tous sont rentrés dans leurs foyers respectifs ; tous apportant la même nouvelle. J’ai effacé la mémoire de Peter, mais j’aurais aussi bien pu n’en rien faire. D’ici à quelques cycles, on ne parlera que de cela dans toutes les tavernes de l’Exil de Pitrin à Winsher. — Bienheureux ancêtres, protégez-nous ! murmura Anne. — Vous êtes au courant, j’en suis certain, des rumeurs malveillantes concernant la légitimité de Tourment, sire, poursuivit doucement Trian. Jetez l’enfant aux loups, si j’ose dire, et les gens penseront que ces rumeurs sont vraies. Ils diront que vous vous êtes débarrassé d’un bâtard. La réputation de la reine sera ruinée sans retour. Les barons de Volkaran vous demanderont de divorcer, pour épouser une des leurs. Les barons d’Ulyndia prendront le parti d’Anne et se soulèveront contre vous. L’alliance à laquelle nous avons travaillé si dur et si longtemps tombera en poussière. Cela pourrait conduire à la guerre civile. Stephen était affaissé dans son fauteuil, le visage cendreux et hagard. D’ordinaire, il ne paraissait pas ses cinquante ans. Maintenant, les épaules avachies, le corps recroquevillé, la tête baissée, il avait soudain l’air d’un vieillard. — Nous pourrions révéler la vérité au peuple, dit Dame Iridal. Trian se tourna vers elle en souriant. — Offre magnanime, Dame Iridal. Je sais comme cela vous serait pénible. Mais cela ne ferait qu’empirer les choses. Les vôtres sont sagement restés dans l’ombre depuis votre retour du Haut-Royaume. Les mystériarques ont vécu avec discrétion, nous aidant en secret. Voudriez-vous que l’on révèle les desseins maléfiques de Sinistrad à notre égard ? Le peuple se mettrait à vous soupçonner tous et se retournerait contre vous. Qui sait quelles terribles persécutions pourraient s’ensuivre ? — Nous sommes condamnés, dit Stephen d’une voix rauque. Il faut nous soumettre. — Non, dit Iridal, avec un calme souverain. Il y a une solution. Tourment est sous ma responsabilité. C’est mon fils. Je veux le retrouver. J’irai le délivrer des Elfes. — Vous iriez seule dans leur royaume pour leur reprendre votre fils ? Stephen consulta son mage du regard. — Quand je l’aurai retrouvé, j’emmènerai mon fils dans le Haut-Royaume, qui est encore habitable, du moins pour une courte période[27]. Seul avec moi, sans personne pour l’influencer, Tourment quittera la sombre voie où il marche, la voie que lui a montrée son père. Vous devez me laisser essayer, Majesté ! Vous le devez ! termina-t-elle en se tournant vers Stephen. — Ma foi, vous n’avez pas besoin de mon accord, dit Stephen d’un ton brusque. Vous pouvez vous envoler du parapet de ce château si bon vous semble. Que pourrais-je faire pour vous arrêter ? Mais il s’agit ici de voyager en pays elfien, alors que vous êtes une humaine ; et seule ! Il s’agit d’entrer dans les cachots elfiens ; et d’en ressortir. Vous avez peut-être trouvé le moyen de vous rendre invisibles, vous autres mystériarques… — Vous avez raison, Majesté. Je partirai, avec ou sans votre autorisation. Je ne vous la demandais que par courtoisie, pour maintenir de bons rapports entre toutes les parties. J’ai bien conscience de la difficulté et du danger. Je n’ai jamais été en pays elfien. Je n’ai aucun moyen d’y aller pour le moment. Mais je n’ai pas l’intention de m’y rendre seule, Majesté. Anne lui prit impulsivement la main et la serra très fort dans la sienne. — J’irais n’importe où, j’affronterais n’importe quel danger pour retrouver ma fille si elle m’était enlevée ! Je sais ce que vous ressentez ! Je vous comprends. Mais, chère Iridal, vous devez écouter la raison… — C’est vrai, Dame Iridal, dit Stephen, bourru. Pardonnez-moi si je vous ai parlé durement tout à l’heure. C’est le poids de ce fardeau écrasant – alors que je croyais en être définitivement débarrassé – qui m’a fait perdre mon sang-froid. Vous dites que vous n’irez pas seule. Mais une légion ne vous servirait à rien, dit-il, haussant les épaules. — Je ne veux pas une légion. Je veux un seul homme, un homme qui vaut toute une légion. C’est le meilleur. Vous l’avez dit vous-même. Si je ne me trompe, vous l’avez fait rechercher dans tout le royaume. Vous l’avez sauvé du billot. Vous connaissez son courage mieux que personne, car vous l’avez engagé pour exécuter une mission délicate et dangereuse. Stephen la fixait, horrifié ; Trian semblait troublé et perplexe. Anne lâcha la main d’Iridal. Frappée de remords, la reine recula dans son fauteuil. Iridal se leva, grande et majestueuse, fière et impérieuse. — Vous avez engagé cet homme pour tuer mon fils. — Valeureux ancêtres, protégez-nous ! s’écria Stephen d’une voix rauque. Avez-vous découvert le pouvoir de ressusciter les morts, vous autres mystériarques ? — Pas nous, dit doucement Iridal. Pas nous. Ce dont je me félicite. C’est un pouvoir terrible. Elle garda longtemps le silence ; puis releva la tête, ferme et résolue. — Votre Majesté m’autorise-t-elle à essayer ? Vous n’avez rien à perdre. Si j’échoue, personne n’en saura rien. Je dirai aux miens que je repars pour le Haut-Royaume. Vous pourrez leur dire que j’y suis morte. Aucun blâme ne retombera sur vous. Accordez-moi une quinzaine, Majesté. Stephen se leva, croisa les mains derrière son dos et se mit à arpenter la pièce. Il s’arrêta face à Trian. — Eh bien, qu’en dites-vous, Magicka ? Y a-t-il une autre solution ? — Aucune qui ait autant de chances de réussir, bien que ces chances soient faibles. Dame Iridal dit vrai, sire. Nous n’avons rien à perdre et beaucoup à gagner. Si elle veut bien prendre le risque. — Je le veux, Majesté, dit Iridal. — Alors, je dirais oui, sire, dit Trian. — Ma reine ? dit Stephen, regardant sa femme. Qu’en dis-tu ? — Nous n’avons pas le choix, dit Anne, baissant la tête. Nous n’avons pas le choix. Et après ce que nous avons fait… Elle se couvrit les yeux de la main. — Si tu parles du fait que nous avons engagé un assassin pour tuer l’enfant, nous l’avons fait parce que nous n’avions pas le choix, dit sombrement Stephen. Très bien, Dame Iridal. Je vous accorde une quinzaine. Après quoi, nous rencontrerons le Prince Rees’ahn aux Sept Champs, pour conclure l’alliance de nos trois armées et éventuellement renverser l’Empire de Tribus. Si alors Tourment est toujours entre les mains des Elfes… Il soupira en branlant du chef. — Ne vous inquiétez pas, Majesté, dit Iridal. Je ne vous abandonnerai pas. Cette fois, je n’abandonnerai pas mon fils. Elle fit une profonde révérence au roi et à la reine. — Je vous raccompagne, Dame Iridal. Il vaudrait mieux que vous repartiez par le chemin que vous avez pris pour entrer. Moins de gens vous auront vue ici, mieux ça vaudra. Si Vos Majestés… — Oui, oui, vous pouvez vous retirer. Il lança un regard entendu à Trian, qui baissa les yeux pour montrer qu’il comprenait. Mage et mystériarque sortirent. Stephen s’assit pour attendre le retour de Trian. Les Seigneurs de la Nuit déployèrent leurs manteaux dans le ciel. Le scintillement du Firmament s’estompa. La pièce dans laquelle attendaient le roi et la reine, immobiles et silencieux, s’assombrit. Ni l’un ni l’autre ne se leva pour allumer. Leurs sombres pensées s’accordaient à l’obscurité de la nuit. Une porte s’ouvrit doucement – pas la porte par laquelle le mage et Dame Iridal étaient sortis, mais une autre porte, une porte secrète dissimulée par une peinture murale. Trian entra, une lampe à la main. Stephen battit des paupières dans la lumière, leva la main pour s’abriter les yeux. — Baissez cette lampe, ordonna-t-il. Trian s’exécuta. — Elle nous a dit elle-même que Hugh-la-Main était mort. Elle nous a décrit sa mort. — À l’évidence, elle mentait, sire. Ou alors, elle est devenue folle, et je ne le crois pas. Je crois plutôt qu’elle a prévu le jour où ce fait lui serait utile. Stephen grogna, puis se tut. Il dit enfin, lentement, d’une voix oppressée : — Vous savez ce qui doit être fait. Je présume que c’est la raison pour laquelle vous l’avez amenée ici. — Oui, sire. Mais j’avoue que je n’osais pas espérer qu’elle proposerait d’aller chercher l’enfant elle-même. J’espérais seulement qu’elle établisse un contact avec lui. Mais cela simplifie la situation. CHAPITRE 22 MONASTÈRE KIR, ÎLES VOLKARAN, MI-ROYAUME Les murs granitiques du monastère Kir se détachaient, noirs et durs, sur le chatoiement adouci des collines de coralite environnantes. Le monastère était sombre et silencieux, aucune lumière n’y brillait, aucun son ne s’en échappait. Seule une lampe, brillant faiblement au-dessus de l’entrée – signal pour les égarés –, indiquait une présence. Iridal mit pied à terre, caressa le cou de son dragon, nerveux, rétif, qui ne réagit pas immédiatement au sortilège de sommeil. Pourtant, fatigué du long voyage, il finit par se détendre et par prêter l’oreille aux paroles apaisantes d’Iridal. Voyant ses paupières se fermer, sa queue s’enrouler autour de ses pattes, ses serres s’enfoncer dans le sol pour se stabiliser, Iridal entonna vivement le sortilège, plongeant bientôt le dragon dans un profond sommeil. Sans s’interroger sur la nervosité de sa monture, préoccupée par la rencontre prochaine qui n’aurait rien d’agréable, elle le savait, Iridal oublia l’étrange comportement de son dragon et se dirigea vers la porte. Aucune muraille n’entourait le monastère, aucune grille n’en barrait l’entrée, protections inutiles pour les moines de la mort. Quand les Elfes occupaient les terres des humains et rasaient des villages entiers, les monastères Kirs restaient intouchés. L’Elfe le plus ivre et le plus sanguinaire retrouvait instantanément la raison à l’approche des sinistres murs noirs[28]. Réprimant un frisson, Iridal se concentra sur sa mission – retrouver son enfant – et, resserrant son manteau autour d’elle, se dirigea d’un pas ferme vers la porte d’argile cuite éclairée par la lampe. Une cloche de fer pendait près de l’entrée, dont Iridal tira le cordon. Grincement. La porte s’entrouvrit ; un œil parut dans l’ouverture. — Où est le cadavre ? demanda une voix indifférente. Iridal, l’esprit plein de son fils, fut frappée et alarmée par cette question, qui lui parut un mauvais présage, et elle faillit s’enfuir. Mais la logique prévalut. Elle se remémora ce qu’elle savait des moines Kirs[29], se disant que cette question – si effrayante pour elle – était parfaitement naturelle pour eux. Les moines Kirs ont le culte de la mort. Ils considèrent la vie comme une sorte de prison, à supporter jusqu’à ce que l’âme s’en évade, pour trouver ailleurs le bonheur et la paix. C’est pourquoi les moines Kirs ne viennent jamais au secours des vivants. Les Kirs offrent un seul service aux vivants : ils recueillent les enfants mâles non désirés, orphelins, bâtards, fils dévoyés. Ces enfants sont élevés dans le culte de la mort, et c’est ainsi que l’ordre se perpétue. — Je ne viens pas pour un mort, dit Iridal, se ressaisissant, mais à propos d’un vivant. — Un enfant ? demanda le moine. — Oui, mon Frère, répondit Iridal. Quoique pas au sens où vous l’entendez, ajouta-t-elle intérieurement. L’œil disparut. La porte s’ouvrit. Le moine s’effaça, le visage caché par le capuchon rabattu sur ses yeux. Il ne salua pas, ne parla pas, la considéra avec indifférence. C’était une vivante, et les vivants ne comptaient guère pour les Kirs. Le moine enfila un couloir, sans se retourner, supposant qu’elle le suivrait. Il l’introduisit dans une vaste pièce, puis se retira, fermant la porte à clé derrière lui et la laissant dans le noir. Iridal sourit tout en frissonnant et en resserrant son manteau autour d’elle. La porte était en argile cuite, comme toutes celles du monastère, et elle pouvait la briser comme du verre avec sa magie. Mais elle s’assit et attendit patiemment, sachant que l’heure n’était pas venue de recourir aux menaces. Cela viendrait plus tard. La porte se rouvrit ; un homme entra, une chandelle à la main. Vieux, grand, large et maigre, ses muscles semblaient insuffisants pour recouvrir ses os. Son capuchon était rabattu sur ses maigres épaules. Il avait le crâne chauve ; peut-être rasé. Il passa devant Iridal sans la regarder, s’assit derrière un bureau. Il prit une plume et une feuille de parchemin, et – toujours sans la regarder – s’apprêta à écrire. — Nous n’offrons pas d’argent, vous le savez, dit l’homme, qui devait être l’Abbé, bien qu’il n’eût pas pris la peine de se présenter. Nous vous débarrassons de l’enfant, c’est tout. Êtes-vous la mère de l’enfant ? Oui, je suis la mère de Tourment. J’ai renoncé à lui. J’ai laissé mon mari l’emporter pour le donner à une autre. Que pouvais-je faire pour l’en empêcher ? J’avais peur. Sinistrad tenait la vie de mon père entre ses mains. Et quand j’ai retrouvé mon fils, j’ai essayé de gagner son amour. Oh ! comme j’ai essayé ! Mais, encore une fois, que pouvais-je faire ? Sinistrad menaçait de les tuer tous ; tous ceux qui étaient arrivés avec Tourment. Le Guègue, l’homme à la peau bleue, et… et… — Vraiment, madame, dit froidement l’abbé, levant la tête et la regardant pour la première fois. Vous auriez dû prendre votre décision avant de venir nous déranger. Voulez-vous nous donner cet enfant, oui ou non ? — Je ne suis pas venue vous donner un enfant, dit Iridal, s’arrachant au passé. Je suis venue pour parler à un résident de cette maison. — Impossible ! déclara l’Abbé, le visage pincé, les yeux creux. Une fois qu’un homme ou un enfant a franchi cette porte, il laisse le monde derrière lui. Il n’a plus ni père ni mère, ni frère ni sœur, ni maîtresse ni ami. Respectez ses vœux. Partez et laissez-le en paix. L’Abbé se leva ; Iridal aussi. Pensant qu’elle allait s’en aller, il fut quelque peu surpris et considérablement mécontent – à en juger par son air furibond – de la voir faire un pas vers lui pour lui tenir tête. — Je respecte votre règle, Seigneur Abbé. Et ce qui m’amène ne concerne aucun des frères, mais un homme qui n’a jamais prononcé ses vœux. C’est celui qui – contre toutes les règles – est autorisé à résider ici. Il s’appelle Hugh-la-Main. L’Abbé ne cilla pas. — Vous vous trompez, dit-il, avec tant de conviction qu’Iridal l’aurait cru si elle n’avait pas su qu’il mentait. Quelqu’un de ce nom vivait autrefois parmi nous ; mais il n’était alors qu’un enfant. Il est parti depuis longtemps. Nous ne savons pas où il est. — La première partie de vos paroles est vraie ; la seconde est mensongère, répondit Iridal. Il est revenu parmi vous voilà environ un an. Il vous a raconté une étrange histoire et vous a suppliés de l’accueillir. Vous l’avez cru ; ou bien, vous l’avez cru fou et l’avez pris en pitié. Non, rectifia-t-elle. Vous n’avez pitié de personne. Donc, vous avez cru son histoire. Je me demande pourquoi. Un sourcil frémit, se haussa. — Si vous l’aviez vu, vous ne demanderiez pas pourquoi, dit l’Abbé, croisant les mains sur son ventre maigre. Je ne discuterai pas avec vous. Ce serait perdre mon temps. Oui, un homme qui se fait appeler Hugh-la-Main réside ici. Non, il n’a pas prononcé de vœux qui le coupent du monde. Pourtant, il s’en est coupé lui-même. Il ne veut pas voir âme qui vive, à part nous. Et seulement quand nous lui apportons à manger et à boire. Iridal frissonna, mais ne céda pas. — Néanmoins, je le verrai. Ouvrant son manteau, elle révéla une robe gris argenté, brodée de symboles cabalistiques à l’ourlet, à l’encolure, aux poignets et à la ceinture. — Je suis ce que vous appelez une mystériarque. Originaire du Haut-Royaume. Ma magie pourrait briser comme du verre cette porte d’argile, ces murs, et votre tête si je le voulais. Vous allez m’introduire près de Hugh-la-Main. L’Abbé haussa les épaules. Peu lui importait. Il l’aurait laissée détruire l’abbaye pierre par pierre plutôt que de lui permettre de voir un frère ayant prononcé ses vœux. Mais Hugh, c’était différent. Sa présence était tolérée, sans plus. Qu’il décide par lui-même. — Par ici, dit l’Abbé de mauvaise grâce, passant devant elle pour aller à la porte. Vous ne parlerez à personne, vous ne regarderez personne, sous peine d’expulsion. Il ne semblait pas particulièrement impressionné par ses menaces. Après tout, une mystériarque n’était, à ses yeux, qu’un futur cadavre. — J’ai dit que je respectais votre règle, et je ferai ce qu’on exige de moi, dit-elle. Ce qui se passe ici ne m’intéresse pas. Seul Hugh-la-Main m’intéresse. L’Abbé sortit avec la chandelle, seule lumière de l’endroit, dont il masquait la plus grande partie de son corps. Iridal, marchant derrière lui, avait du mal à voir son chemin, et fut donc forcée d’avancer les yeux baissés, car les sols de l’antique bâtisse étaient craquelés et inégaux. Les couloirs étaient déserts, silencieux. Elle avait la vague impression de portes closes à droite et à gauche. Une fois, elle crut entendre un bébé pleurer, et son cœur se serra à l’idée du pauvre enfant, seul et abandonné dans ce sinistre endroit. Ils arrivèrent devant un escalier, où l’Abbé s’arrêta pour lui donner une chandelle avant d’entamer la descente. Iridal en conclut que c’était moins par souci de sa sécurité que pour s’éviter l’ennui de s’occuper d’elle si elle tombait et se rompait les os. Au bas des marches, ils arrivèrent devant les caves à eaux, aux portes barrées et fermées à clé pour protéger le précieux liquide qui, non seulement servait à la boisson et à la cuisine, mais constituait également l’une des richesses de l’abbaye. Mais, apparemment, il n’y avait pas d’eau derrière toutes les portes. L’Abbé s’approcha de l’une d’elles, et, secouant la poignée, il dit : — Hugh, tu as un visiteur. Pas de réponse. Juste un raclement, comme d’une chaise traînée sur le sol. L’Abbé secoua plus vigoureusement la poignée. — Il est enfermé ? Vous le retenez prisonnier ? demanda Iridal. — C’est lui qui se retient prisonnier, madame, rétorqua l’Abbé. Il a la clé à l’intérieur. Nous ne pouvons pas entrer – vous ne pouvez pas entrer – s’il ne nous passe pas la clé. La résolution d’Iridal vacilla. Elle faillit partir. Elle doutait maintenant que Hugh pût l’aider, et elle redoutait de voir ce qu’il était devenu. Pourtant, s’il ne l’aidait pas, qui l’aiderait ? L’Abbé répéta : — Hugh, tu as un visiteur. — Qu’il aille au diable, répondit une voix à l’intérieur. Iridal soupira. L’élocution était embarrassée par l’alcool, la voix rauque d’avoir trop fumé de stregno – elle sentait la puanteur du tabac dans le couloir –, mais elle la reconnut. La clé. C’était son seul espoir. Il la gardait par-devers lui, à l’évidence craignant d’être tenté de sortir s’il la confiait aux autres. Une partie de lui-même devait donc avoir envie de s’évader. — Hugh-la-Main, c’est Iridal du Haut-Royaume. Je suis dans une situation désespérée. Il faut que je vous parle. Je… je veux vous engager. — Iridal ? répéta Hugh d’un ton perplexe, comme cherchant le nom dans son cerveau saturé d’alcool. Iridal ! répéta-t-il en un murmure, comme un nom longtemps recherché et enfin retrouvé. Mais il n’y avait ni amour ni nostalgie dans ce murmure. Plutôt une rage à faire fondre le granité. Bruit de corps lourd s’abattant contre la porte, suivi de tâtonnements et raclements. Un panneau glissa. Un œil rouge, partiellement caché par une masse de cheveux en désordre, la chercha, la trouva, et se fixa sur elle, sans ciller. — Iridal… Le panneau se referma brusquement. Des bruits d’activité frénétique leur parvinrent de l’intérieur : meubles renversés, tonneaux retournés, comme si Hugh cherchait quelque chose. Grognement de triomphe. Un objet métallique passa sous la porte. L’Abbé se baissa, ramassa la clé, la considéra un instant, perplexe. Il consulta Iridal du regard, comme pour lui demander si elle voulait continuer. Lèvres pincées, elle hocha la tête, lui indiquant d’ouvrir la porte. Haussant les épaules, l’Abbé s’exécuta. À l’instant où le pêne joua, la porte fut violemment tirée de l’intérieur. Une apparition surgit sur le seuil, se détachant, à la lueur de leurs chandelles, sur la pénombre enfumée de la cellule. L’apparition se jeta sur Iridal. Des mains puissantes la saisirent par les bras, la traînèrent dans la cellule et la plaquèrent contre le mur. Elle lâcha sa chandelle, qui tomba et s’éteignit dans une flaque de cire. Hugh-la-Main, bloquant la porte de son corps, fit face à l’Abbé. — La clé ! ordonna-t-il. L’Abbé la lui tendit. — Laisse-nous ! Claquant la porte, il se retourna vers Iridal. Elle entendit s’éloigner le pas indifférent de l’Abbé. La cellule était petite, meublée d’un grabat, d’une table et d’une chaise – renversées –, et d’un baquet destiné – à en juger par la puanteur en émanant – aux excréments. Une grosse chandelle de cire reposait sur la table, à côté de la pipe. On y voyait aussi une chope, une assiette à demi pleine de nourriture, et une bouteille d’une boisson quelconque empestant presque autant que le stregno. Iridal nota tous ces détails d’un seul regard ; qui cherchait essentiellement des armes. Elle n’avait pas peur pour elle-même, car sa magie lui permettait de subjuguer un homme encore plus facilement que son dragon ; elle avait peur pour Hugh, qui, dans son désespoir, aurait pu se blesser grièvement avant qu’elle ait pu intervenir, car elle le voyait ivre au-delà de toute raison. Debout devant elle, il la fixait, le visage – nez de faucon, front buté, yeux profondément enfoncés dans les orbites – hideux, à demi dissimulé par la pénombre et la fumée. Il haletait, suite à son activité frénétique, à son ivresse, et à une excitation qui le faisait trembler. Il tituba vers elle, mains tendues. La lumière tomba en plein sur son visage, et Iridal craignit pour elle-même, car l’alcool qui enflammait son teint ne modifiait pas son regard. Une partie très profonde de lui-même restait sobre, non affectée par le vin ; quelque quantité qu’il en bût, il était une partie de lui-même qu’il ne parvenait pas à noyer. Son visage était presque méconnaissable, ravagé par la douleur et le tourment intérieur. Ses cheveux noirs étaient rayés de gris ; sa barbe, autrefois coquettement tressée, était maintenant longue et embroussaillée. Il portait la robe noire d’un moine Kir, trop courte et pleine de trous. Ses muscles d’acier s’étaient amollis, mais il gardait la force que donne l’alcool, car Iridal sentait encore la vigueur de sa poigne sur ses bras meurtris. Il tituba plus près d’elle, la clé à la main. Les paroles d’un sortilège montèrent aux lèvres d’Iridal, mais elle ne les prononça pas. Maintenant, elle voyait clairement son visage, et il lui donna envie de pleurer. La pitié, la compassion, et l’idée qu’il avait donné sa vie pour son enfant l’émurent profondément ; et elle lui tendit les mains. Il la saisit par les poignets qu’il broya douloureusement, et tomba à genoux devant elle. — Mettez fin à cette malédiction ! supplia-t-il d’une voix étranglée. Mettez fin à la malédiction que vous avez jetée sur moi ! Libérez-moi ! Laissez-moi m’en aller ! Il baissa la tête, le corps secoué de sanglots. Il frissonna et trembla ; ses mains sans force la lâchèrent. Iridal se pencha sur lui, inondant de ses larmes les cheveux grisonnants qu’elle caressait de sa main glacée. — Je suis désolée, murmura-t-elle d’une voix brisée. Désolée. Il releva la tête. — Je ne veux pas de votre pitié. Libérez-moi ! répéta-t-il d’un ton dur et pressant. Vous ne savez pas ce que vous avez fait ! Mettez fin à cette torture… immédiatement ! Elle le considéra un long moment, incapable de parler. — Je ne peux pas, Hugh. Ce n’était pas moi. — Si ! s’écria-t-il d’un ton farouche. Je vous ai vue ! Quand je me suis réveillé… Elle secoua la tête. — Ce sacrilège est bien au-delà de mes pouvoirs, loués soient mes ancêtres. Vous le savez, dit-elle, plongeant son regard dans les yeux suppliants. Vous devez le savoir. C’était Alfred. — Alfred ! haleta-t-il. Où est-il ? Il est là ?… Il lut la réponse dans ses yeux, et rejeta la tête en arrière, comme en proie à une douleur insoutenable. Deux grosses larmes s’échappèrent de ses paupières closes, roulèrent lentement sur ses joues et se perdirent dans sa barbe. Il prit une inspiration tremblante ; puis soudain fou furieux, il se mit à hurler, se griffant le visage et s’arrachant les cheveux. Enfin, tout aussi soudainement, il s’affala face contre terre, et resta immobile comme un mort. Comme le mort qu’il avait été. CHAPITRE 23 MONASTÈRE KIR, ÎLES VOLKARAN, MI-ROYAUME Hugh s’éveilla avec un bourdonnement dans la tête – élancement sourd et douloureux qui, partant du cou, lui lacérait le front à coups de poignard – et la langue pâteuse et enflée. Il savait ce qu’il avait et comment y remédier. Il s’assit dans son lit, cherchant à tâtons la bouteille de vin qui n’était jamais loin. C’est alors qu’il la vit ; et le souvenir lui asséna un coup plus cruel et douloureux que sa migraine. Il la fixa, muet de stupeur. Elle était assise sur une chaise – l’unique chaise – et, d’après son attitude, elle semblait attendre depuis longtemps. Elle était pâle et glacée, incolore – avec ses cheveux blancs et ses robes argentées – comme la glace du Firmament. À part les yeux, où jouaient toutes les couleurs du prisme. — La bouteille est là, si vous la voulez, dit-elle. Hugh parvint à poser les pieds par terre, se hissa en position debout, attendit que la gerbe d’étoiles éclatant devant ses yeux soit retombée, puis s’approcha de la table. Il remarqua qu’il y avait une autre chaise, et qu’on avait nettoyé la cellule. Et lui aussi. Ses cheveux et sa barbe étaient finement poudrés, sa peau bien frottée le piquait. L’odeur âcre de la grise [30] flottait autour de lui, lui rappelant des souvenirs d’enfance, des moines Kirs frictionnant les corps gesticulants de jeunes garçons – bâtards abandonnés comme lui. Hugh grimaça, gratta son menton barbu, et se versa une chope de mauvais vin. Il n’y avait qu’une chope. Il la lui tendit, sombrement satisfait de constater que sa main ne tremblait pas. Iridal refusa de la tête. — Non, merci, dit-elle. Hugh grogna, et avala le vin d’un trait. Les bourdonnements dans sa tête s’estompèrent. Il prit la bouteille machinalement, hésita. Il pouvait laisser les questions sans réponse. Que lui importait, après tout ? Ou bien il pouvait apprendre ce qui se passait, et la raison de sa venue. — Vous m’avez donné un bain ? demanda-t-il. Une légère rougeur vint colorer ses joues pâles. — Les moines, dit-elle sans le regarder. Je leur ai demandé. Ils ont aussi nettoyé la cellule, apporté du linge et une robe propres. — Je suis impressionné, dit-il. Déjà étonnant qu’ils vous aient laissée entrer, mais qu’en plus ils se mettent à vos ordres ! De quoi les avez-vous menacés ? De tempêtes, de tremblements de terre ? Ou de tarir leur eau ? Elle ne répondit pas. Hugh parlait pour meubler le silence, et ils le savaient tous les deux. — Je suis resté inconscient combien de temps ? — Plusieurs heures. Je ne sais pas exactement. — Et vous êtes restée là, et vous avez fait tout ça, dit-il, promenant son regard autour de la cellule. Ce doit être important, ce qui vous amène. — C’est important, dit-elle, levant les yeux sur lui. Il avait oublié leur beauté, sa beauté. Il avait oublié qu’il l’aimait, qu’il la plaignait, qu’il était mort pour elle, mort pour son fils. Tout cela perdu dans les rêves qui le tourmentaient la nuit, les rêves que même le vin ne parvenait pas à noyer. Et il réalisa, la regardant dans les yeux, que la nuit précédente était la première depuis bien longtemps où il n’avait pas rêvé. — Je veux vous engager, dit-elle d’un ton froid et impersonnel. J’ai une mission à vous confier… — Non ! s’écria-t-il, se levant d’un bond, oublieux de la migraine qui fulgura dans sa tête. Je ne retournerai pas là-bas ! Il fixa son regard sur les ombres de sa cellule. — J’ai essayé, vous comprenez, dit-il brusquement. J’ai essayé de reprendre mon ancienne profession. Quand on m’a ramené de cet endroit. La mort est mon métier. C’est la seule chose que je sache faire. Mais personne n’a voulu m’engager. Personne n’a pu supporter ma présence, à part eux, dit-il, montrant la porte de la tête pour désigner les moines. — Que voulez-vous dire ? Personne n’a voulu vous engager ? — Certains sont venus me trouver. Me raconter leurs griefs, me confiant le nom de la victime et où je pourrais la trouver… puis, peu à peu, ils se taisaient. Et pas seulement une fois, mais cinq fois, dix fois. Je ne sais plus. Je j’ai pas compté. — Que s’est-il passé ? demanda Iridal d’un ton pressant. — Ils me parlaient de la victime, de leur désir de la voir mourir, et souffrir comme elle avait fait souffrir leur fille ou leur père ou un autre. Mais plus ils parlaient, plus ils devenaient nerveux. Ils me regardaient, puis ils détournaient les yeux. Puis ils bredouillaient et toussotaient, et enfin, sans un mot, ils se levaient et s’enfuyaient en courant. On aurait dit, termina-t-il sombrement, qu’ils avaient poignardé eux-mêmes la victime et s’étaient fait prendre le couteau à la main. — Mais c’est ce qu’ils avaient fait dans leur cœur. — Et alors ? Avant, mes clients n’avaient jamais éprouvé de remords. Pourquoi maintenant ? Qu’est-ce qui a changé ? — C’est vous qui avez changé, Hugh. Autrefois, vous étiez comme la coralite, vous absorbiez leur méchanceté, vous l’assimiliez en vous, les déchargeant de leur responsabilité. Maintenant, vous êtes devenu comme les cristaux de glace du Firmament. Ils vous regardent, et ils voient leur méchanceté renvoyée vers eux comme par un prisme. Vous êtes devenu notre conscience. — Sacré don pour un assassin, ricana-t-il. Et qui complique sacrément les engagements. Il regarda la bouteille sans la voir, puis ramena sur elle son regard embrumé. — Je ne vous fais pas cet effet, à vous. — Si, c’est pourquoi je le sais. Iridal soupira. — Je vous regarde, et je vois ma folie, mon aveuglement, ma stupidité, ma faiblesse. J’ai épousé un homme dont je savais qu’il était maléfique et sans cœur, dans l’idée romanesque que je pourrais le transformer. Le temps que je comprenne, j’étais ligotée dans les rets de Sinistrad, sans espoir d’échapper. Pire, j’avais mis au monde un enfant innocent, et laissé son père le prendre dans sa toile. « J’aurais pu arrêter Sinistrad, mais j’avais peur. Et c’était plus facile de me dire qu’il changerait, que tout finirait par s’arranger. Puis vous êtes venu, vous m’avez ramené mon fils, et enfin, j’ai vu les fruits amers de ma folie. J’ai vu ce que j’avais fait à Tourment, ce que j’avais fait de lui par ma faiblesse. Je l’ai vu, tout cela. Et je le revois en vous regardant. — Je croyais que ça venait d’eux, dit Hugh, comme s’il ne l’avait pas entendue. Je croyais que le monde était devenu fou. Puis j’ai commencé à réaliser que ça venait de moi. Les rêves… Il frissonna, secoua la tête. — Non, je ne parlerai pas des rêves. — Pourquoi êtes-vous ici ? Il haussa les épaules, amer. — J’étais désespéré, sans argent. Qu’est-ce que je pouvais faire d’autre ? Les moines m’avaient dit que je reviendrais, vous comprenez. Ils avaient toujours dit que je reviendrais. Il regarda autour de lui, l’air hagard, puis se secoua, comme pour se débarrasser de ses souvenirs. — Bref, l’Abbé m’a dit ce que j’avais. Il a compris au premier coup d’œil, et m’a dit ce qui m’était arrivé. J’étais mort. J’avais quitté cette vie… et j’y avais été ramené de force. Ressuscité. D’un coup de pied, Hugh fit valser la bouteille à travers la pièce. — Vous… vous ne vous rappelez pas ? demanda Iridal. Il la regarda, sombre, farouche. — Les rêves se rappellent. Les rêves se rappellent un lieu au-delà des paroles, au-delà… des rêves. Un lieu de compassion, de compréhension… Il se tut, déglutit, toussa pour s’éclaircir la gorge. — Mais le voyage pour atteindre ce lieu est terrible. La souffrance. Le remords. La conscience de tous mes crimes. Mon âme arrachée à mon corps. Et maintenant, je ne peux pas y retourner. J’ai essayé. Iridal le considéra, horrifiée. — Suicide ?… Il sourit, d’un sourire terrible. — J’ai échoué. Les deux fois. J’avais trop peur. — C’est pour vivre qu’il faut du courage, pas pour mourir, dit Iridal. — Comment pouvez-vous le savoir, sapristi ? ricana-t-il. Iridal détourna la tête, baissa les yeux sur ses mains. — Racontez-moi ce qui s’est passé, dit Hugh. — Vous… vous et Sinistrad, vous vous êtes battus. Vous l’avez poignardé, mais la blessure n’était pas mortelle. Il a eu la force de se métamorphoser en un serpent qui vous a attaqué. Sa magie… vous a injecté du poison dans le sang. Il est mort, mais pas avant… — De me tuer, termina Hugh, ironique. Iridal s’humecta les lèvres, sans le regarder. — Le dragon nous a attaqués. Le dragon de Sinistrad, le vif-argent. Mon mari mort, le dragon n’était plus ensorcelé et est devenu fou. Puis tout se brouille dans mon esprit. Haplo – l’homme à la peau bleue – a emporté Tourment. Je savais que j’allais mourir, mais ça m’était égal. Vous avez raison. Elle leva les yeux avec un sourire las. — Mourir semblait plus facile que vivre. Mais Alfred a ensorcelé le dragon, l’a mis en transe. Et alors… Le souvenir lui revint… Terrifiée, Iridal contemplait l’énorme tête du dragon, qui se balançait doucement comme à l’écoute d’une voix apaisante. — Vous l’avez emprisonné dans son esprit, dit-elle. — Oui, acquiesça Alfred. C’est la cage la plus inviolable jamais inventée. — Et je suis libre, s’émerveillait-elle. Et il n’est pas trop tard. Tout espoir n’est pas perdu ! Tourment, mon fils ! Tourment ! Iridal courut à la porte où elle l’avait vu pour la dernière fois. La porte avait disparu. Les murs de sa prison s’étaient effondrés, et les gravats lui bloquaient le passage. — Non, ma chère, dit une voix pleine de bonté, tandis que des mains douces la retenaient. Cela ne servira à rien. Il est loin maintenant, il a regagné la nef des Elfes. Haplo l’a emmené. — Haplo a emmené mon fils ? dit Iridal, sans comprendre. Pourquoi ? Qu’attend-il de lui ? — Je ne sais pas, répondit Alfred. Je ne suis pas sûr. Mais ne vous inquiétez pas. Nous le retrouverons. Je sais où ils vont. — Alors, nous devrions les poursuivre. Mais elle regarda autour d’elle, impuissante. Les portes avaient disparu, bloquées par les gravats. Puis elle vit Hugh. Elle savait qu’il était mort. Avant sa mort, elle avait tenté de lui dire qu’il l’avait aidée, qu’elle comprenait maintenant. Mais il l’avait quittée trop tôt, trop vite. Elle se laissa tomber près du cadavre, prit la main glacée dans la sienne et la porta à sa joue. Dans la mort, Hugh avait le visage serein, plein d’une paix qu’il n’avait jamais connue dans la vie, d’une paix qu’Iridal lui enviait. — Vous avez donné votre vie pour moi, pour mon fils, lui dit-elle. Vous m’avez tant appris. Vous pourriez continuer à m’apprendre. Vous pourriez m’aider. Et j’aurais pu vous aider. J’aurais pu combler votre vide intérieur. Pourquoi ne l’ai-je pas fait, quand j’en avais l’occasion ? — Que lui serait-il arrivé, selon vous, s’il n’était pas mort ? demanda Alfred. — Je crois qu’il aurait essayé de réparer le mal qu’il avait fait dans sa vie. Il était prisonnier, comme moi, répondit Iridal. Mais il est parvenu à s’évader. Maintenant, il est libre. — Vous aussi, vous êtes libre, dit Alfred. — Oui, mais je suis seule, dit Iridal. Elle s’assit près de Hugh, tenant sa main inanimée, l’esprit aussi vide que le cœur. Elle eut vaguement conscience qu’Alfred psalmodiait, tout en exécutant cette danse lente et gracieuse qui paraissait si incongrue chez lui – vieux et chauve, les pans de son habit claquant au vent, avec ses pieds trop grands et ses mains maladroites. Elle n’avait aucune idée de ce qu’il faisait. Et elle ne s’en souciait pas. Assise, elle tenait toujours la main morte de Hugh… et elle sentit les doigts frémir. Iridal n’y crut pas tout d’abord. — Mon esprit me joue des tours. Quand nous désirons très fort quelque chose, nous parvenons à nous convaincre… Les doigts remuèrent dans sa main, agités de spasmes, comme dans les affres de la mort. Sauf que Hugh était mort depuis assez longtemps pour que les chairs refroidissent, que le sang se retire du visage et des mains, que les yeux deviennent fixes et vitreux. — Je deviens folle, se dit Iridal, lâchant la main qui retomba sur la poitrine immobile. Elle se pencha pour lui fermer les yeux. Ils remuèrent, la regardèrent. Les paupières battirent. La main bougea. La poitrine se souleva et s’abaissa. Il poussa un hurlement d’angoisse, d’agonie… Quand Iridal revint à elle, elle était couchée dans une autre pièce d’une autre maison – une maison amie, appartenant à un autre mystériarque du Haut-Royaume. Assis près d’elle, Alfred la regardait, l’air anxieux. — Hugh ! s’écria Iridal en s’asseyant. Où est Hugh ? — On s’occupe de lui, dit Alfred avec sollicitude et – sembla-t-il à Iridal – une certaine confusion. Il se remettra. Ne vous inquiétez pas. Vos amis l’ont emmené. — Je veux le voir ! — Je ne crois pas que ce serait sage, dit Alfred. S’il vous plaît, rallongez-vous. Il tripota ses couvertures, la borda tendrement, lissant des plis imaginaires. — Il faut vous reposer, Dame Iridal. Vous avez vécu une terrible épreuve. Un choc. Hugh était grièvement blessé, mais on le soigne… — Il était mort, dit Iridal. Alfred, évitant de la regarder, continuait à tripoter les couvertures. Iridal tenta de lui saisir la main, mais il fut plus rapide. Il recula de quelques pas. Et quand il prit la parole, ce fut pour parler à ses souliers. — Hugh n’était pas mort. Il était grièvement blessé. Je comprends que vous ayez pu vous y méprendre. Le poison fait cet effet, parfois. Donnant l’aspect d’un mort à un vivant. — Il était mort ! Vous l’avez ramené à la vie ! — Non, non. Ne soyez pas ridicule, dit Alfred avec un rire penaud. Vous… vous avez subi un choc violent. Vous vous imaginez des choses. Je ne pourrais pas le ressusciter. Personne, d’ailleurs. — Un Sartan le pourrait, dit Iridal. Je sais beaucoup de choses sur les Sartans. Sinistrad les étudiait. Il était obsédé par eux, par leur magie. Leur bibliothèque est ici, dans le Haut-Royaume. Il n’a jamais découvert la clé donnant accès à leurs mystères. Mais il savait beaucoup de choses sur eux, d’après leurs écrits, rédigés en humain et en elfien. Et ils avaient le pouvoir de ressusciter les morts. La nécromancie… — Non ! protesta Alfred, frissonnant. Je veux dire, oui, ils… avaient ce pouvoir. Mais il ne doit jamais servir. Jamais. Car pour chaque personne rappelée prématurément à la vie, une autre meurt prématurément. Nous pouvons aider les blessés graves, faire de notre mieux pour les arrêter sur le seuil de la mort, une fois que le seuil est franchi… jamais. — Jamais… — Les dénégations d’Alfred étaient calmes, fermes et convaincantes, dit Iridal, s’arrachant au passé en soupirant. Il répondait à toutes mes questions librement, sinon complètement. Je commençai à penser que je m’étais trompée. Que vous étiez seulement blessé. — Il mentait. C’est lui qui m’a ramené à la vie. Il mentait, le misérable. — Je n’en suis pas si sûre, soupira Iridal. C’est curieux, mais je crois qu’il est persuadé de dire la vérité. Il n’a aucun souvenir de ce qui s’est passé. — Quand je lui mettrai la main dessus, il se rappellera, Sartan ou pas. Iridal le regarda, étonnée. — Vous me croyez ? — À propos d’Alfred ? Il la considéra sombrement, tendant la main vers sa pipe. — Oui, je vous crois. Je crois que je le savais depuis le début, sans vouloir l’admettre. Ce n’est pas la première fois qu’il faisait le coup de la résurrection. — Alors, pourquoi pensiez-vous que c’était moi ? demanda-t-elle, perplexe. — Je ne sais pas, grommela Hugh, bourrant sa pipe. Je voulais peut-être croire que c’était vous qui m’aviez ramené à la vie. Iridal rougit et détourna la tête. — En un sens ; c’était moi. Il vous a sauvé par pitié pour ma douleur, et par compassion pour votre sacrifice. Ils gardèrent longtemps le silence, Iridal les yeux baissés sur ses mains, Hugh mâchonnant le tuyau de sa pipe. — Comment m’avez-vous retrouvé ? demanda-t-il enfin. Pourquoi avoir attendu si longtemps ? La rougeur d’Iridal s’accentua. Elle releva la tête, et répondit d’abord à la dernière question. — Comment serais-je venue ? Pour vous revoir… la douleur aurait été insoutenable. Je suis partie avec les autres mystériarques, ceux qui vous ont emporté du château et amené ici. Ils m’ont dit… Elle hésita, ne sachant où pouvaient la mener ses paroles. — Que j’avais repris mon ancien métier, comme si rien ne s’était passé. Pourtant, j’ai feint de l’avoir abandonné, dit sombrement Hugh. Je pensais que vous n’apprécieriez guère ma visite. — Vous vous trompez. Croyez-moi, Hugh, si j’avais su… Ne voyant pas non plus où cela la menait, elle se tut. — Si vous aviez su que j’étais abruti d’alcool, vous m’auriez de bon cœur donné quelques barls, un bol de soupe et une place dans vos écuries pour dormir ? Merci bien, mais je n’ai que faire de votre pitié ! Il se leva, ignorant les élancements fulgurant dans sa tête, et la foudroya du regard. — Qu’attendez-vous de moi ? gronda-t-il, les dents serrées sur sa pipe. Que puis-je faire pour Votre Grandeur ? À son tour, la colère l’enflamma. Personne – et surtout pas un assassin ivrogne – ne parlait sur ce ton à une mystériarque. Les yeux arc-en-ciel flamboyèrent comme le soleil à travers un prisme. Elle se leva, se drapant dans sa dignité offensée. — Eh bien ? demanda-t-il. Le regardant, elle comprit son angoisse et se troubla. — Je suppose que j’ai mérité ces paroles. Pardonnez-moi… — Tonnerre ! s’écria Hugh, manquant casser en deux le tuyau de sa pipe. Que voulez-vous de moi ? — Je veux… vous engager, dit-elle, très pâle. Il la considéra sombrement, en silence. Se détournant, il marcha jusqu’à la porte, et contempla le battant fermé. — Qui est la victime ? Parlez bas ! — Il n’y a pas de victime ! répondit Iridal. Je ne suis pas venue pour vous demander de tuer. Il faut retrouver mon fils. Les Elfes le retiennent en otage. Je veux essayer de le libérer. Et j’ai besoin de votre aide. Hugh émit un grognement. — C’est donc ça. Où est-il emprisonné ? — À l’Imperanon. Hugh se retourna et la fixa, incrédule. — À l’Imperanon ? En effet, vous avez besoin d’aide ! Ôtant la pipe de sa bouche, il la pointa sur elle. — C’est peut-être vous qu’on devrait enfermer… — Je peux vous payer. Grassement. Le trésor royal… — … n’est pas assez riche, dit Hugh. — Alors, que demandez-vous ? questionna-t-elle. — Aidez-moi à retrouver Alfred. Elle le regarda, muette de stupéfaction. Puis elle secoua la tête. — Non… ce n’est pas possible. Il a disparu. Je n’ai aucun moyen de le retrouver. Hugh lança sa pipe par terre, puis saisit violemment Iridal par les bras. — Vous me faites mal, protesta-t-elle. — Je sais, et je m’en moque. Essayez de comprendre, belle dame. Imaginez que vous êtes aveugle de naissance. Vous êtes content dans votre monde de ténèbres, parce que vous ne connaissez rien d’autre. Puis, soudain, on vous donne la vue. Vous voyez les merveilles que vous n’auriez même pas été capable d’imaginer – le ciel et les arbres, les nuages et le Firmament. Puis ce don vous est enlevé. Vous êtes replongé dans le noir, vous êtes redevenu aveugle. Mais cette fois, vous savez ce que vous avez perdu. — Je suis désolée, murmura-t-elle, levant la main pour lui caresser le visage. Il la repoussa. Honteux, furieux, il se détourna. — J’accepte le marché, dit-elle doucement. Si vous faites cela pour moi, je ferai ce que je pourrai pour vous aider à retrouver Alfred. Ils gardèrent un moment le silence, incapables de parler. — De combien de temps disposons-nous ? demanda-t-il, bourru. — D’une quinzaine. Après quoi Stephen rencontrera le Prince Rees’ahn. Quoique je ne croie pas que les Elfes soient au courant… — Ah ! n’y comptez pas ! Les Tribus ne peuvent pas laisser cette rencontre avoir lieu. Je me demande ce qu’ils avaient en tête avant que votre rejeton ne tombe entre leurs mains. Rees’ahn est astucieux. Il a survécu à trois tentatives d’assassinat par les gardes d’élite, ceux qu’ils appellent les Invisibles. Certains disent que le Prince est averti par les Kenkaris… Hugh s’interrompit pour réfléchir. — Ça me donne une idée. — Qu’est-ce que… commença Iridal. — Taisez-vous ! dit sèchement Hugh. À partir de maintenant, belle dame, vous ferez ce que je dirai, quand je le dirai. Pas de questions. Je vous expliquerai si j’ai le temps. Mais si je ne l’ai pas, il faudra me faire confiance. Je sauverai votre rejeton. Et vous m’aiderez à retrouver Alfred. Marché conclu ? — Oui, répondit Iridal d’une voix ferme. — Parfait. Il baissa la voix, regardant machinalement la porte. — J’ai besoin de deux moines, sans autre témoin. Vous vous sentez à la hauteur ? Elle acquiesça de la tête. — Êtes-vous capable de vous tenir debout ? Demanda-t-elle tout haut d’un ton dégoûté. Hugh saisit l’allusion. Il posa soigneusement sa pipe, puis, ramassant la bouteille, il la fracassa par terre. Renversant la table d’un coup de pied, il s’affala dans la flaque et se roula dans le vin. — Ouais, marmonna-t-il, essayant de se relever et retombant lamentablement. Je peux me tenir debout. Allons-y. Iridal s’approcha de la porte et tambourina vivement. — Allez chercher l’Abbé ! ordonna-t-elle. Le moine s’éloigna. L’Abbé revint. Iridal tourna la clé dans la serrure, ouvrit la porte. — Hugh-la-Main accepte de m’accompagner, dit-elle. Mais vous voyez dans quel état il est. Il ne tient pas debout sans aide. Si deux de vos moines pouvaient le soutenir, je vous en serais très reconnaissante. L’Abbé fronça les sourcils, dubitatif. Iridal sortit une bourse de son manteau. — Ma gratitude n’est pas un vain mot, dit-elle en souriant. Une donation à l’abbaye est toujours bienvenue, je présume. L’Abbé accepta la bourse. — Je vous enverrai deux de nos frères. Mais vous ne devrez ni les regarder, ni leur parler. — Comme il se doit, mon Père. Je suis maintenant prête à me retirer. Elle n’accorda pas un regard à Hugh, mais elle l’entendit remuer par terre, dans des crissements de verre brisé accompagnés de marmonnements et de jurons haletants. L’Abbé, fort content de son départ, l’escorta lui-même jusqu’en haut de l’escalier, à travers le monastère et jusqu’à l’entrée, où il lui promit que Hugh viendrait bientôt la rejoindre. Le regardant partir, Iridal se demanda ce qu’elle devait faire, regrettant de ne pas connaître les plans de Hugh. Elle décida que le mieux était de réveiller son dragon pour qu’il soit prêt à les emporter rapidement loin de ces lieux. Réveiller un dragon endormi est toujours une manœuvre délicate, car ces animaux sont très indépendants ; s’il se réveillait libéré de son sortilège, il pouvait s’envoler sans eux, l’attaquer, attaquer l’abbaye, ou les trois. Heureusement, le dragon se réveilla toujours ensorcelé, émergeant de son sommeil légèrement irrité. Puis Hugh surgit à l’entrée, un peu comme si on l’avait poussé par-derrière, un balluchon dans une main – vêtements et manteau pour le voyage, sans doute – et une bouteille de vin dans l’autre. Il tomba, se releva, regarda en arrière, proférant des paroles qu’Iridal n’entendit pas, et ce fut sans doute aussi bien. Puis il se redressa, regarda autour de lui, à l’évidence la cherchant du regard. Iridal leva le bras pour attirer son attention, l’appela. Peut-être fut-ce le son de sa voix – résonnant étonnamment fort dans l’air glacé de la nuit – ou son brusque mouvement. Elle ne le sut jamais, mais le dragon se libéra soudain du sortilège. Cri aigu derrière elle, battements d’ailes, et, avant qu’elle ait pu le prévenir, le dragon prit son vol. Ce n’était qu’une simple contrariété pour une mystériarque. Iridal n’avait qu’à lui jeter un sort très simple, mais pour ce faire, elle fut obligée de détourner son attention de Hugh quelques instants. Ignorante des intrigues et machinations de la cour, il ne lui vint jamais à l’idée que cette diversion n’était pas fortuite. CHAPITRE 24 MONASTÈRE KIR, ÎLES VOLKARAN, MI-ROYAUME Hugh vit le dragon s’envoler, comprit immédiatement qu’il s’était libéré du sortilège. Il n’était pas magicien. Il ne pouvait rien faire pour aider Iridal à le maîtriser. Haussant les épaules, il déboucha sa bouteille avec les dents et s’apprêtait à avaler une rasade quand une voix d’homme sortit des ombres. — Pas de mouvement brusque. Ne montre pas que tu m’as entendu. Viens par ici. Hugh connaissait cette voix, chercha à lui donner un nom et un visage ; sans succès. Les mois d’ivresse de sa captivité volontaire avaient affecté sa mémoire. Il ne voyait rien dans le noir. Une flèche était peut-être braquée sur son cœur. Et, quoiqu’il recherchât la mort, il la recherchait selon ses termes, et non selon ceux d’un autre. Il se demanda un instant si Iridal ne l’avait pas conduit dans un piège, décida que non. L’angoisse manifestée pour son fils était trop évidente. L’homme semblait savoir que Hugh affectait simplement l’ivresse, mais il se dit que continuer le jeu ne pouvait pas lui nuire. Faisant celui qui n’avait rien entendu, il tituba de l’avant, comme se dirigeant par hasard dans la direction de la voix, tripotant son balluchon et sa bouteille – maintenant devenus des armes. Dissimulant ses mouvements sous son manteau, il prit le balluchon dans la main gauche, pour s’en faire un bouclier, et, de la droite, resserra sa prise sur le goulot de la bouteille. D’un simple geste, il pouvait la balancer à travers un visage, la fracasser sur un crâne. Grommelant entre ses dents quelque chose sur l’incapacité des femmes à contrôler les dragons, Hugh tituba hors de la petite flaque de lumière éclairant les abords de l’abbaye, et se retrouva dans un bouquet d’arbres rabougris. — Stop. C’est assez près. Il suffit que tu m’entendes. Me connais-tu, Hugh-la-Main ? Soudain, il sut, et resserra sa prise sur la bouteille. — Trian, non ? Le mage du Roi Stephen ? — Le temps presse. Dame Iridal doit ignorer cette conversation. Sa Majesté désire te rappeler que tu n’as pas rempli ton contrat. — Quoi ? — Tu n’as pas fait ce pour quoi tu étais payé. L’enfant est toujours vivant. — Et alors ? dit Hugh d’une voix dure. Je vous rendrai votre argent. D’ailleurs, je n’en ai touché que la moitié. — Nous ne voulons pas de l’argent. Nous voulons la mort de l’enfant. — Je ne peux pas, dit Hugh à la nuit. — Pourquoi ? demanda la voix, mécontente. Tu n’es pas homme à s’être découvert une conscience. Es-tu devenu lâche ? N’aimes-tu plus tuer ? Hugh lâcha la bouteille et bondit. Sa main saisit les robes du magicien et l’attira à lui. — Pourquoi ? dit Hugh, maintenant le beau visage délicat du mage près de sa barbe grisonnante. Peut-être que j’aime encore plus ! Il repoussa violemment Trian, eut la satisfaction de le voir s’écraser contre un arbre. — Je ne pourrai peut-être pas m’en empêcher. Va dire ça à ton roi. Il ne voyait pas le visage de Trian ; dans le noir, le mage n’était qu’un tas plus sombre, silhouetté sur la coralite luminescente. — Nous t’avons proposé une mission, dit Trian en se relevant, calme, perplexe. Tu l’as acceptée. Tu as été payé pour ça. Et tu ne l’as pas accomplie. Hugh lui tourna le dos et s’éloigna. — Une seule chose t’élevait au-dessus de l’assassin vulgaire, Hugh-la-Main, lui dit Trian, en un murmure apporté par le vent. L’honneur. Hugh ne répondit pas, ne regarda pas en arrière. Il monta rapidement la colline vers Iridal, irritée et échevelée. — Désolée de ce retard. Je ne comprends pas comment il a pu se libérer ainsi… Moi, je comprends, se dit Hugh. C’était Trian. Il vous a suivie. Il a libéré le dragon pour détourner votre attention pendant qu’il me parlait. Le Roi Stephen ne vous envoie pas au secours de votre fils, belle dame ; il se sert de vous pour me conduire jusqu’à lui. Ne lui faites pas confiance, Iridal. Ne faites pas confiance à Trian, ne faites pas confiance à Stephen. Ne me faites pas confiance, à moi. Voilà ce qu’il aurait pu lui dire, les paroles lui montèrent aux lèvres… mais il ne les prononça pas. — Peu importe maintenant, dit-il d’une voix dure. Le sortilège va-t-il tenir ? — Oui, mais… — Alors, partons d’ici. Avant que l’Abbé trouve ses deux frères nus comme des vers, pieds et poings liés dans ma cellule. Il se hissa sur le dos de la créature, s’installa derrière Iridal, qui donna le signal du départ. D’une détente, le dragon s’envola, battant des ailes, les emportant dans le ciel. Hugh sourit sombrement, se pencha sur elle. — Où allons-nous ? — Chez moi. Chercher des provisions. — Non, pas question ! cria Hugh pour qu’elle l’entende par-dessus le bruit du vent et des battements d’aile. Vous avez de l’argent ? Des barls ? Portant le sceau du roi ? — Oui. Le vol du dragon était erratique. Le vent faisait claquer le manteau d’Iridal, voler ses cheveux qui formaient comme un nuage autour de son visage. — Nous achèterons ce qu’il nous faudra, dit Hugh. À partir de maintenant, nous disparaissons, vous et moi. Dommage que la nuit soit si claire, ajouta-t-il, regardant autour de lui. Un orage serait le bienvenu. — Un orage peut se provoquer, comme vous le savez, dit Iridal. Je n’ai peut-être guère de pratique des dragons, mais le vent et la pluie, c’est une autre affaire. Mais alors, comment trouverons-nous notre chemin ? — Par le contact du vent sur ma joue, dit Hugh avec un grand sourire. L’entourant de ses bras, il lui prit les rênes. — Allez, conjurez votre tempête, belle dame ! — Est-ce bien nécessaire ? dit-elle, gênée de sentir le corps de Hugh contre le sien, de sentir ses bras puissants qui l’encerclaient. Je peux diriger le dragon. Donnez-moi les instructions. — Ça ne marcherait pas, dit Hugh. Je vole au flair, sans même réfléchir, la plupart du temps. Renversez-vous en arrière contre moi ; vous serez moins mouillée. Détendez-vous. Nous avons un long voyage devant nous, cette nuit. Dormez si vous pouvez. Là où nous allons, nous ne pourrons pas souvent nous offrir le luxe de dormir. Raide et guindée, Iridal ne se détendit pas tout de suite, puis, enfin, elle se laissa aller contre la poitrine de Hugh qui remua un peu pour ajuster sa posture à la sienne, et resserra ses bras autour d’elle. Il saisit les rênes d’une main ferme. Le dragon, sentant une poigne expérimentée, se calma et reprit son vol régulier. Iridal murmura tout bas les paroles magiques qui arrêtèrent les nuages dérivant dans le ciel, les fit descendre sur eux, les enveloppant de brume. La pluie se mit à tomber. — Je ne pourrai pas tenir très longtemps, dit-elle d’une voix endormie. Le visage inondé de pluie, elle se nicha plus profond dans les bras de Hugh. — Inutile que ça dure longtemps. Trian aime ses aises, pensa-t-il. Il ne nous poursuivra pas sous la pluie, surtout s’il croit savoir où nous allons. — Vous avez peur d’être suivi, n’est-ce pas ? dit Iridal. — Disons que je préfère être prudent, répondit-il. Ils traversèrent la tempête et la nuit dans un silence si chaud et si confortable qu’aucun d’eux ne voulait le rompre. Reposant dans ses bras, heureuse de sa force et de sa protection, Iridal se détacha du passé plein d’amères douleurs et d’encore plus amers reproches ; se détacha du futur et de ses périls certains. Elle les abandonna aussi facilement qu’elle avait abandonné les rênes, laissant un autre la conduire, la guider. Viendrait le temps où elle devrait les retrouver, lutter peut-être pour en reprendre le contrôle. Mais en attendant, elle pouvait suivre le conseil de Hugh – se détendre et dormir. Hugh sentit plus qu’il ne vit qu’elle dormait. Mentalement, il ne cessait d’entendre les paroles de Trian. Une seule chose t’élevait au-dessus de l’assassin vulgaire, Hugh-la-Main. L’honneur… L’honneur… L’honneur… — Vous lui avez parlé, Trian ? Vous l’avez reconnu ? — Oui, Majesté. Stephen gratta son menton barbu. — Hugh-la-Main est vivant et n’a jamais cessé de l’être. Elle nous avait menti. — Il est difficile de l’en blâmer, sire, dit Trian. — Nous avons été des imbéciles de la croire ! Un homme à la peau bleue ! Alfred partant à la recherche de son fils ! Alfred n’arriverait pas à se trouver lui-même dans le noir. Elle a menti sur toute la ligne. — Je n’en suis pas si sûr, Majesté, dit Trian, pensif. Alfred a toujours été bien davantage qu’il ne voulait le laisser paraître. Quant à l’homme à la peau bleue, j’ai moi-même trouvé quelques références intéressantes dans les livres que les mystériarques ont apportés avec eux… — Cela a-t-il quelque chose à voir avec Hugh-la-Main ou Tourment ? demanda Stephen, irrité. — Non, sire, dit Trian. Mais cela peut avoir de l’importance plus tard. — Alors, nous en discuterons plus tard. Hugh-la-Main fera-t-il ce que vous lui avez dit ? — Je ne saurais le dire, sire. Je voudrais bien le pouvoir, ajouta-t-il, devant le mécontentement évident de Stephen. Nous avions très peu de temps pour parler. Et son visage, Majesté ! Je l’ai vu à la lumière du monastère. Je n’ai pas pu soutenir sa vue. J’ai vu sur son visage le mal, la ruse, le désespoir… — Eh bien ? Après tout, cet homme est un assassin. — Ce mal était en moi, sire, dit Trian. Il baissa les yeux, fixant son regard sur les livres jonchant la table. — Et en moi aussi, par conséquent. — Ce n’est pas ce que j’ai dit, sire… — C’est inutile, sapristi ! dit sèchement Stephen, puis il soupira. Mes ancêtres me soient témoins, Magicka, que cela ne me plaît pas plus qu’à vous. Personne ne fut plus heureux que moi en apprenant que Tourment avait survécu, que je n’étais pas responsable du meurtre d’un enfant de dix ans. J’ai cru Dame Iridal parce que je désirais la croire. Et regardez où nous en sommes. En plus grand danger qu’auparavant. Mais quel choix me reste-t-il, Trian ? demanda-t-il, abattant son poing sur la table. Quel choix ? — Aucun, sire, dit Trian. Stephen hocha la tête. — Alors, reprit-il brusquement, revenant à leur affaire. Le fera-t-il ? — Je ne sais pas, sire. Et j’ai des raisons de craindre qu’il ne le fasse. « Peut-être que tuer me plaît trop, m’a-t-il dit. Je serai peut-être incapable de m’arrêter. » Stephen, le teint cireux, l’air hagard, leva ses mains, les frictionna. — Cela ne doit pas nous inquiéter. Une fois sa mission accomplie, nous l’éliminerons. Dans son cas au moins, ce sera justifié. Voilà longtemps qu’il mérite la hache du bourreau. Je suppose que vous les avez suivis quand ils ont quitté le monastère ? Où sont-ils allés ? — Hugh-la-Main est habile à déjouer les poursuites, sire. Un orage a éclaté dans un ciel sans nuages. Mon dragon a perdu leur odeur, et j’étais trempé jusqu’aux os. Il m’a paru plus avisé de retourner à l’abbaye et d’interroger les moines qui hébergeaient Hugh-la-Main. — Quel résultat ? Connaissaient-ils ses intentions ? — Si c’est le cas, sire, ils ne les ont pas révélées. Trian eut un sourire de regret. — L’Abbé était hors de lui au sujet d’un certain incident. Il a dit qu’il en avait par-dessus la tête des mages, et il m’a claqué la porte au nez. — Vous n’avez rien fait ? — Je ne suis que de la Troisième Maison, sire, dit humblement Trian. La magie des Kirs est égale à la mienne. Une lutte entre nous n’était ni avisée ni justifiée. Il ne serait pas bon d’offenser les Kirs, sire. Les yeux de Stephen flamboyèrent. — Vous avez raison, je suppose. Mais maintenant, nous avons perdu la trace de Hugh-la-Main et de Dame Iridal. — Je vous avais dit de vous y attendre, sire. Et c’est sans doute aussi bien. Je crois savoir où ils vont – en un lieu où, pour ma part, je ne me soucie pas d’aller. Et vous ne trouveriez guère de gens qui veuillent bien s’y rendre, ou qui l’osent. — De quel lieu s’agit-il ? Les Sept Mystères[31] ? — Non, sire. Il s’agit d’un lieu plus connu ; et, si c’est possible, plus redouté, car ses dangers sont bien réels. Hugh-la-Main se dirige vers Skurvash, Majesté. CHAPITRE 25 SKURVASH, ÎLES VOLKARAN, MI-ROYAUME Hugh réveilla Iridal en plein ciel, le dragon fatigué cherchant un lieu d’atterrissage. — Où sommes-nous ? demanda-t-elle, regardant languissamment l’île émerger des ombres de la nuit, l’aube toucher les villages qui semblaient des jouets d’enfant à cette altitude. De la fumée commença à sortir des cheminées. En haut d’une falaise – le point culminant de l’île – une forteresse, construite en ce granit rare si prisé sur Arianus, projetait l’ombre de ses tours massives sur le pays que les Seigneurs de la Nuit venaient de quitter. — Skurvash, dit Hugh-la-Main. Délaissant ce qui semblait être un port animé, il mit le cap sur les forêts bordant la ville, où les atterrissages pouvaient rester discrets, sinon secrets. Iridal était bien réveillée maintenant, comme si on lui avait jeté de l’eau glacée au visage. Silencieuse et pensive, elle dit enfin : — Je suppose que c’est nécessaire. — Vous avez entendu parler de l’endroit ? — Pas en bien. — Nos vies seront en danger à chaque minute tant que nous serons sur cette île. Taisez-vous. Laissez-moi parler. Réglez-vous sur moi, et, pour notre sécurité, n’ayez pas recours à la magie, pas même pour un simple tour de foire. S’ils découvrent que vous êtes une mystériarque, nous sommes perdus. Le dragon avait repéré une clairière non loin du rivage. Hugh lâcha les rênes et le dragon descendit en spirale. — Vous pourriez m’appeler Iridal, dit-elle doucement. — Vous vous faites toujours appeler ainsi par vos domestiques ? Elle soupira. — Je peux vous poser une question, Hugh ? — Je ne promets pas de répondre. — Vous avez dit « ils ». S’« ils » savent que je suis une mystériarque. « Ils », qui est-ce ? — Les souverains de Skurvash. — Le Roi Stephen en est le souverain. Hugh aboya un rire. — Pas de Skurvash. Oh ! le roi promet toujours de venir pour nettoyer l’endroit, mais il sait qu’il ne le peut pas. Il ne pourrait pas réunir une force assez puissante. Il n’est pas un baron à Volkaran ou à Ulyndia qui n’ait des liens avec cette île, quoique aucun d’eux ne l’admette. Même les Elfes, quand ils gouvernaient la presque totalité du Mi-Royaume, n’ont jamais conquis Skurvash. Iridal baissa les yeux sur l’île. À part sa formidable forteresse, elle avait peu de chose pour elle, étant presque entièrement couverte d’arbustes rabougris baptisés buissons-nains, ainsi nommés parce qu’ils évoquaient la barbe épaisse et rousse des nains, et parce qu’une fois qu’ils avaient plongé leurs racines dans la coralite, il était presque impossible de les déraciner. Une misérable bourgade s’accrochait au rivage, aussi tenacement que les buissons-nains. À flanc de montagne, à travers des bosquets de plexiglarbres, une unique route montait de la bourgade à la forteresse. — Les Elfes ont-ils assiégé cette forteresse ? Je suppose qu’elle pourrait tenir longtemps… — Bah ! Hugh grimaça, fit jouer les muscles raidis de son cou et de ses épaules. — Les Elfes n’ont pas attaqué. La guerre est une chose magnifique, Madame, jusqu’au moment où elle fait baisser vos bénéfices. — Vous voulez dire que ces humains commercent avec les Elfes ? demanda-t-elle, choquée. Hugh haussa les épaules. — Peu importe au souverain de Skurvash qu’un homme ait les yeux bridés ; il ne voit que le scintillement de son or. — Et qui est ce souverain ? demanda-t-elle, curieuse et intriguée. — Ce n’est pas un homme, mais un groupe. Connu sous le nom de la Fraternité. Le dragon se posa dans une large clairière, à l’évidence souvent utilisée dans ce but, à en juger par les branches cassées (par les ailes), les traces de serres dans la coralite, et les excréments jonchant le sol. Hugh mit pied à terre, s’étira, fléchit ses jambes raides. — Je devrais plutôt dire « nous ». Nous sommes connus sous le nom de la Fraternité. Iridal, sur le point de placer sa main dans la sienne, la retira et descendit sans aide. Détachant son balluchon, il le prit sous son bras, et, montrant le dragon de la tête, dit : — Libérez-le. — Mais… Il va s’envoler. Nous ne pourrons jamais le rattraper. — Exactement. Et personne d’autre. Et il est peu probable qu’il retourne tout droit aux écuries du roi. Ce qui nous donnera le temps de disparaître. — Mais il pourrait nous attaquer ! — Il a besoin de sommeil plus que de nourriture. Il la foudroya, les yeux rouges de sommeil et d’alcool. — Libérez-le ou partez avec lui, Dame Iridal. Je n’ai pas envie de discuter. Iridal regarda son dragon, dernier lien la rattachant à son pays et à son peuple. Elle referma la main sur la plume de faucon dissimulée dans son corsage. Quand elle se sentit plus forte, elle le libéra de l’enchantement, brisa le dernier maillon de la chaîne. Hugh regarda le dragon s’envoler, puis se retourna et s’engagea dans un sentier menant à la grand-route vue des airs. Iridal pressa le pas pour ne pas se laisser distancer. Tout en marchant, il fouilla dans son balluchon, en sortit un objet – une bourse, dont le contenu cliqueta. Il la suspendit à sa ceinture. — Donnez-moi votre argent ! ordonna-t-il. Tout. Sans un mot, Iridal lui tendit sa bourse. Hugh l’ouvrit, compta les pièces d’un coup d’œil, puis la jeta dans sa chemise. — Les « doigts légers » de Skurvash méritent leur réputation, dit-il avec ironie. Nous aurons besoin de cet argent pour payer notre passage. — Payer notre passage ? Pour Aristagon ? demanda Iridal, éberluée. Mais nous sommes en guerre ! Est-ce si facile de se rendre en pays elfien ? — Non, dit Hugh, mais chaque chose a un prix. Iridal attendit qu’il s’explique, mais, à l’évidence, il n’avait pas l’intention d’en dire plus. Solaris brillait de tous ses feux et la coralite scintillait. L’air se réchauffait rapidement après la fraîcheur de la nuit. Au loin, perchée sur sa falaise, se dressait la forteresse, solide et imposante, aussi grande que le palais du Roi Stephen. Iridal ne voyait pas de maisons, mais elle se dit qu’ils allaient vers le village vu des airs. Des volutes de fumée s’élevaient au-dessus des buissons. — Vous avez des amis ici ? dit-elle, se rappelant le « ils » plus tard modifié en « nous ». — Façon de parler. Couvrez-vous le visage. — Mais pourquoi ? Personne ici ne me connaît. Et on ne peut pas deviner que je suis une mystériarque juste en me regardant. Il s’arrêta et la regarda sombrement. — Désolée, soupira Iridal. J’ai promis de ne pas contester ce que vous dites, et je ne fais que ça. Je ne le fais pas exprès, mais je ne comprends pas et… j’ai peur. — Je suppose que vous en avez le droit, dit-il, tiraillant pensivement les tresses de sa barbe. Et je suppose aussi que plus vous en saurez, mieux ça vaudra pour nous deux. Regardez-vous. Avec ces yeux, ces vêtements, cette voix – un enfant verrait que vous êtes née noble. Ce qui fait de vous une proie de choix. Je veux qu’ils comprennent que vous êtes ma proie. — Je ne suis la proie de personne, se hérissa Iridal. Pourquoi ne leur dites-vous pas la vérité – que je suis votre employeur ? Il la regarda, sourit, puis, rejetant la tête en arrière, partit d’un grand éclat de rire qui le détendit. Il lui sourit, et même ses yeux souriaient. — Bonne réponse, Dame Iridal. C’est peut-être ce que je ferai. Mais, en attendant, ne vous écartez pas de moi. Vous êtes une étrangère ici. Et, à Skurvash, ils réservent un accueil spécial aux étrangers. La bourgade de Klervashna était construite près du rivage. Aucune muraille ne l’entourait, aucune grille ni aucune porte n’en barrait l’accès, aucun garde ne les arrêta à l’entrée. Une route menait du rivage à la ville, une route – la même – menait de la ville à la forteresse. — Ils ne s’inquiètent pas des attaques, dit Iridal, habituée aux cités fortifiées de Volkaran et d’Ulyndia, dont les citoyens, constamment sur le qui-vive à cause des pirates elfiens, vivaient perpétuellement dans la peur. — Si quelque chose les menaçait, ils iraient se réfugier dans la forteresse. Mais non, ils ne sont pas inquiets. Quelques garçonnets, jouant aux pirates dans une ruelle, furent les premiers à les remarquer. Ils lâchèrent leur épée en bois de plexiglarbre, et vinrent les dévisager, avec une franchise candide et une curiosité évidente. Ils avaient l’âge de Tourment, et Iridal leur sourit. Une fillette en haillons s’approcha en courant et lui tendit la main. — Donnez-moi une pièce, belle dame, supplia l’enfant avec un sourire enjôleur. Ma maman est malade. Mon papa est mort. J’ai ma petite sœur et mon petit frère à nourrir. Une pièce, belle dame… Iridal voulut porter la main à sa bourse, se rappela qu’elle ne l’avait plus. — Dégage ! dit durement Hugh. Il leva la main droite, paume en avant. La fillette le regarda sournoisement, haussa les épaules et retourna à son jeu. Les garçons les suivirent en criant, sauf un qui fila vers la ville. — Vous n’auriez pas dû être si dur avec cette enfant, dit Iridal avec reproche. Elle était si mignonne. Nous pouvions bien lui donner une piécette… — … et perdre votre bourse. Le travail de cette « mignonne » est de découvrir où vous cachez votre argent. Elle aurait passé le mot à son père aux « doigts légers », qui est sans doute bien vivant, et qui vous aurait soulagée de vos richesses à la première occasion. — Je ne crois pas ! Une enfant innocente… Hugh haussa les épaules et continua à marcher. — Allons-nous à la forteresse ? demanda Iridal au bout d’un moment, voyant que, la bourgade traversée, ils abordaient la montagne. Qui sont-ils ? Qu’est-ce que cette Fraternité ? — J’en fais partie, dit-il, les dents serrées sur le tuyau de sa pipe. Vous ne devinez pas ? — Non, j’en ai peur. — La Fraternité de la Main, dit-il. La Guilde des Assassins. CHAPITRE 26 SKURVASH, ÎLES VOLKARAN, MI-ROYAUME La forteresse de la Fraternité régnait, solide et imprenable, sur l’île de Skurvash. Constituée d’une série de bâtiments construits au cours des âges, à mesure que la Fraternité se développait et que ses besoins changeaient, la forteresse avait une vue imprenable sur le plein ciel et ses voies aériennes, de même que sur le pays environnant et l’unique route montant jusqu’à elle. Un dragon, seul avec son cavalier, se repérait à mille menkas, une troupe de dragons de combat à deux mille. L’unique route sinuait à travers les plexiglarbres aux branches cassantes et souvent mortelles[32], franchissait de profondes ravines sur des ponts de corde. Hugh montra à Iridal comment, d’un seul coup d’épée, on pouvait précipiter le pont et ceux qu’il supportait dans l’abîme. Et si, par chance, une armée arrivait jusqu’à la forteresse, il fallait assiéger cet immense édifice défendu par des hommes et des femmes désespérés qui n’avaient rien à perdre. Pas étonnant que le Roi Stephen et l’Empereur Agah’ran aient définitivement renoncé – sauf en rêve – à l’attaquer. La Fraternité se savait en sécurité. Son vaste réseau d’espions la prévenait instantanément de toute menace, longtemps avant qu’elle ne se manifeste. La surveillance était donc détendue. Les grilles étaient grandes ouvertes. Les gardes jouaient aux os-runes, et ne levèrent même pas les yeux quand Hugh et Iridal franchirent la porte et entrèrent dans la cour pavée de galets. La plupart des communs étaient vides, mais les habitants de Klervashna les rempliraient rapidement si une attaque menaçait. Ils ne virent personne dans les avenues sinueuses montant en pente douce vers le corps de bâtiment principal. Plus ancien que le reste, ce bâtiment constituait le quartier général de la Fraternité, qui avait l’audace de battre son propre pavillon – bannière rouge sang ornée en son centre d’une main ouverte, paume en avant, doigts réunis. La porte d’entrée – rareté sur Arianus, car elle était en bois et décorée de sculptures compliquées – était fermée et barrée. — Attendez ici. Ne bougez pas de cette place, dit-il. Il lui montra une étroite fente dans la pierre surplombant la porte. — Une flèche est pointée sur votre cœur. Faites un pas à droite ou à gauche, et vous êtes morte. Hugh se tut et étudia les sculptures de la porte, toutes en forme de mains ouvertes, paume en avant, comme sur le drapeau. Il y en avait douze en tout, disposées en cercle, doigts vers l’extérieur. Hugh en choisit une et appliqua sa propre main dessus. La porte s’ouvrit. — Venez, dit-il, faisant signe à Iridal de le suivre. Il n’y a plus de danger. Jetant un coup d’œil méfiant sur la fente au-dessus de la porte, elle se hâta de le rejoindre. La forteresse était oppressante, dégageant une impression de solitude, de menace et de maléfice. Elle saisit la main tendue de Hugh et s’y cramponna. La porte se referma immédiatement derrière eux, les barres retombèrent à leur place avec un bruit sourd qui lui serra le cœur. Après l’éclatante lumière du dehors, Iridal se trouva à moitié aveuglée. Hugh s’immobilisa, battant des paupières, attendant que sa vue s’ajuste à la pénombre. — Par ici ! dit une voix sèche comme le crissement d’un vieux parchemin. Ils entendirent un mouvement sur leur droite. Hugh s’exécuta, sachant très bien où il était et où il allait, sans lâcher Iridal, soulagée de se laisser guider. L’obscurité était oppressante, angoissante. Puis elle se dit qu’elle avait elle-même voulu ce voyage. Il lui fallait s’habituer très vite aux endroits oppressants, angoissants. — Hugh-la-Main, dît la voix sèche. Quel plaisir de te revoir ! Depuis le temps ! Ils entrèrent dans une pièce sans fenêtres, éclairée par la lumière assourdie d’une lampe. Debout, un vieillard ridé et voûté regardait Hugh avec une bienveillance soulignée par le regard de deux yeux merveilleusement clairs et pénétrants. — Eh bien ! l’Ancien, dit Hugh, son visage sévère se détendant en un sourire. Je m’étonne de te voir toujours au travail. J’aurais cru que tu prendrais tes aises près d’un bon feu. — Ah ! je ne fais plus que le portier maintenant, dit le vieillard. Voilà bien longtemps que j’ai renoncé à mes autres activités, à part un peu d’enseignement à ceux qui, comme toi, me le demandent. Et tu étais bon élève ! Avec un toucher délicat, sensible – pas comme tous ces lourdauds d’aujourd’hui. L’Ancien branla du chef, déplaçant sans hâte ses yeux perçants de Hugh à Iridal, qui eut l’impression qu’il voyait à travers ses vêtements ; peut-être même à travers ses chairs. Il ramena son regard sur Hugh. — Pardonne-moi, Hugh, mais je dois te demander le signe. Impossible de violer la règle, même pour toi. — Bien sûr, dit Hugh, levant la main, paume ouverte, doigts réunis. L’Ancien prit la main de Hugh dans la sienne, l’examina attentivement à la lueur de la lampe. — Merci, Hugh, dit gravement l’Ancien. Qu’est-ce qui t’amène ? — Est-ce que Ciang reçoit aujourd’hui ? — Oui. Il y a une admission. La cérémonie aura lieu au premier coup de la prochaine heure. Je suis sûr que ta présence sera bienvenue. Et que désires-tu pour ton invitée ? — Donne-lui une chambre avec du feu. Mon affaire avec Ciang prendra sans doute longtemps. Veille à ce qu’on lui donne à boire et à manger, un lit si elle le désire. — J’escorterai moi-même cette dame jusqu’à sa chambre, dit l’Ancien d’un ton courtois. Ce n’est pas souvent que j’ai un devoir si agréable. Toi, Hugh-la-Main, tu peux monter. Ciang a été informée de ton arrivée. Hugh grogna, pas surpris le moins du monde. Il vida les cendres de sa pipe, la bourra, la remit dans sa bouche, jetant sur Iridal un regard vide et sombre, sans réconfort ni connivence. Puis il se retourna et sortit. — Nous prendrons cette porte, Madame, dit l’Ancien, montrant la direction opposée à celle par laquelle Hugh était sorti. Prenant la lanterne dans sa main ridée, le vieillard s’excusa de passer devant elle, disant que le couloir était sombre, et l’escalier en mauvais état et parfois dangereux. — Nous y voilà, Madame, dit-il enfin. Jolie chambre, avec un bon feu et un lit, si vous voulez faire la sieste. Prendrez-vous du vin rouge ou blanc avec votre repas ? Hugh enfila lentement les couloirs de la forteresse, jouissant du plaisir de retrouver cet environnement familier. Rien n’avait changé ; rien, sauf lui. C’est pourquoi il n’était pas revenu, alors qu’il aurait été le bienvenu, il le savait. Ils n’auraient pas compris, et il ne pouvait pas expliquer. Les Kirs n’avaient pas compris non plus. Mais ils n’avaient pas posé de questions. Plus d’un membre de la Fraternité était revenu ici pour mourir. Certains, comme l’Ancien, venaient passer leurs dernières années parmi ceux qui avaient été leur seule famille – souvent plus unie et chaleureuse que les autres. D’autres, plus jeunes, revenaient soigner leurs blessures – inconvénient du métier – ou pour en mourir. J’aurais pu venir ici, se dit Hugh, tirant sur sa pipe, examinant les sombres couloirs avec nostalgie. Mais qu’est-ce que je leur aurais dit ? Je ne souffre pas d’une blessure mortelle, mais d’une qui est immortelle. Il secoua la tête et pressa le pas. Ciang lui poserait des questions, mais Hugh avait maintenant quelques réponses, et, comme il venait pour affaires, elle n’insisterait pas trop. Pas comme elle l’aurait fait s’il était venu là en premier lieu. Il monta un escalier en spirale, arriva dans un couloir sombre et désert, percé de portes de chaque côté. L’une, au bout, était ouverte. Il s’en échappait de la lumière. Hugh s’avança, s’arrêta sur le seuil pour que sa vue s’ajuste à l’éclat de la lumière. Trois personnes se trouvaient à l’intérieur. Deux étaient des étrangers – un homme et un jeune garçon d’environ dix-neuf ans. Hugh connaissait très bien la troisième. Elle se retourna pour l’accueillir, sans se lever de son bureau, mais penchant la tête pour le considérer de ses yeux bridés qui voyaient tout et ne révélaient rien. — Entre, dit-elle. Sois le bienvenu. Hugh fit tomber ses cendres dans le couloir, fourra sa pipe dans la poche de son gilet de cuir. — Ciang[33] dit-il en entrant. Arrivé devant elle, il s’inclina très bas. — Hugh-la-Main. Elle lui tendit la main. Il la porta à ses lèvres – chose qui sembla l’amuser. — Tu baises cette vieille griffe toute ridée ? — J’en suis honoré, Ciang, dit Hugh avec chaleur et sincérité. La femme lui sourit. Elle était vieille, l’un des plus vieux êtres vivants d’Arianus, car elle était elfe, et vieille, même pour sa race. Son visage n’était plus qu’un réseau de rides, la peau translucide était tendue sur les hautes pommettes, le fin nez aquilin était blanc comme de l’ivoire. Selon la coutume des Elfes, elle se peignait les lèvres, et, parmi ses rides, le rouge faisait comme des petites rigoles de sang. Elle dédaignait de porter une perruque, et ce n’était pas nécessaire, car elle avait le crâne lisse et bien fait. Et elle avait conscience de l’effet stupéfiant qu’elle faisait sur les gens, du pouvoir de ses yeux noirs brillant dans un crâne blanc comme l’os. — Autrefois, les princes se battaient à mort pour avoir le privilège de baiser cette main, quand elle était lisse et délicate, dit-elle. — Ils le feraient encore, Ciang, dit Hugh. Certains n’en seraient que trop heureux. — Oui, mon vieil ami, mais pas pour sa beauté. D’ailleurs, je préfère ce que j’ai maintenant. Je ne voudrais pas revenir en arrière. Assieds-toi à ma droite, Hugh. Tu seras le témoin de l’admission de ce jeune homme. Ciang lui fit signe d’avancer une chaise. Hugh allait s’exécuter, quand le jeune homme bondit pour le devancer. — Permettez-moi, seigneur, bredouilla-t-il en rougissant. Il souleva un lourd fauteuil, en ce bois si précieux et si rare sur Arianus, et le posa à l’endroit que Ciang lui indiqua de la main. — Et… et vous êtes vraiment Hugh-la-Main ? lâcha-t-il tout à trac quand il eut posé le fauteuil et reculé. — C’est lui, répondit Ciang. L’honneur de la Main n’est conféré qu’à de rares élus. Il te sera peut-être accordé un jour, mon garçon, mais pour l’heure, salue ton maître. — Je… je n’arrive pas à y croire, bégaya le jeune homme, subjugué. Penser que Hugh-la-Main assiste à mon investiture ! Je… je… Les mots lui manquèrent. Son compagnon, que Hugh ne reconnut pas, le tira par la manche et le ramena à sa place, au bout du bureau de Ciang. Le jeune homme recula, avec la maladresse de la jeunesse, finissant par trébucher. Hugh ne dit rien, jeta un coup d’œil à Ciang. Ses lèvres frémissaient, mais, épargnant les sentiments du jeune homme, elle réprima son rire. — Juste respect de la jeunesse envers l’expérience, dit-elle gravement. Il s’appelle John Darby. Son parrain est Ernst Twist. Je ne crois pas que vous vous connaissiez. Hugh secoua la tête. Ernst fit de même, lui coulant un regard en coin et portant la main à sa tête, ridicule geste d’un véritable péquenaud. Il en avait aussi l’allure, avec ses pantalons rapiécés, son chapeau graisseux, ses souliers éculés. Pourtant, ce n’était pas un péquenaud, et quiconque le prenait pour tel ne vivait sans doute pas assez longtemps pour regretter son erreur. Les mains fines aux doigts fuselés n’avaient sans doute jamais touché un outil. Et les yeux froids, qui ne regardaient jamais Hugh en face, avaient quelque chose de bizarre, comme un reflet rougeâtre que Hugh trouva déconcertant. — Les cicatrices de Twist sont encore fraîches, dit Ciang. Il est déjà passé du fourreau à la pointe. Nul doute qu’il ne parvienne à la lame d’ici à la fin de l’année. Grand compliment de la part de Ciang[34]. Hugh le regarda avec aversion. Voilà un homme capable de tuer pour « une assiettée de ragoût », comme on dit. À une certaine raideur et froideur dans le ton, Hugh devina que Ciang partageait sa révulsion. Mais la Fraternité avait besoin de tous les talents, et l’argent de celui-là valait celui d’un autre. Tant qu’Ernst Twist respectait les lois de la Fraternité, peu importait comment il violait les lois de la nature et de l’homme. — Twist a besoin d’un partenaire, dit Ciang. Il m’a amené ce jeune homme, John Darby, et, après examen, j’ai accepté de l’admettre dans la Fraternité aux conditions habituelles. Ciang se leva, et Hugh l’imita. L’Elfe était grande et très droite, un léger affaissement des épaules marquant sa seule concession à l’âge. Elle portait de longues robes de soie chatoyante aux dessins fantastiques qu’affectionnaient les Elfes. Elle avait une prestance royale, impressionnante dans sa majesté. Le jeune homme, tueur impitoyable sans aucun doute, car il devait avoir donné des preuves de ses talents pour être admis, rougissant et intimidé, semblait sur le point de s’évanouir. Son compagnon lui administra une vigoureuse bourrade dans le dos. — Redresse-toi. Sois un homme ! grommela-t-il. Le jeune homme déglutit, se redressa, prit une profonde inspiration, et articula, les lèvres exsangues : — Je suis prêt. Ciang coula un regard en coin à Hugh, roula les yeux, comme pour dire : « Enfin, nous avons tous été jeunes. » Elle pointa un doigt fuselé sur un coffret de bois serti de gemmes scintillantes posé sur le bureau. Hugh le prit respectueusement et le posa à portée de main de Ciang. Il l’ouvrit. Parut une dague tranchante, à la garde en forme de main – paume ouverte, doigts joints, le pouce décollé formant la traverse. Ciang la prit avec précaution. Les flammes du feu firent étinceler la lame aiguisée comme un rasoir. — Es-tu droitier ou gaucher ? demanda Ciang. — Droitier, dit John Darby, le visage inondé de sueur. — Donne-moi ta main droite, ordonna Ciang. Le jeune homme présenta sa main, paume ouverte. Ciang hocha la tête. Elle leva la dague par la poignée, pointe en bas. — Saisis la lame, dit Ciang, comme si c’était la poignée. John Darby obéit, refermant précautionneusement la main autour de la lame. La garde en forme de main touchait la sienne, son pouce parallèle à celui du jeune homme. Il se mit à haleter. — Serre ! dit Ciang, froide, impassible. La respiration de John Darby s’arrêta un instant. Il faillit fermer les yeux, se reprit juste à temps. Avec un regard honteux à Hugh, il s’efforça de garder les yeux ouverts. Il déglutit avec effort, et serra. Son souffle se bloqua dans sa gorge, mais il n’émit pas un son. Des gouttes de sang s’écrasèrent sur le bureau, une fine rigole sanglante coula le long de son bras. — Hugh, la courroie, dit Ciang. Hugh mit la main dans le coffret, en sortit une lanière de cuir souple de deux doigts de large, décorée du symbole de la Fraternité. Elle était maculée de taches sombres. — Donne-la au parrain, dit Ciang. Hugh donna la lanière à Ernst Twist, qui la prit dans ses mains fines, assurément souillées des mêmes taches que la courroie. — Attache-le, dit Ciang. John Darby serrait toujours la lame, et son sang dégouttait sur le bureau. Ernst lui enroula la lanière autour de la main, sans nouer les extrémités. Il en saisit un bout. Hugh prit l’autre et regarda Ciang, qui hocha la tête. D’une secousse, ils resserrèrent la courroie, l’enfonçant dans les chairs jusqu’à l’os. Le sang coula plus vite. John Darby ne put résister à la souffrance. Frissonnant, il poussa un cri d’agonie, ferma les yeux, chancela et s’appuya à la table. Puis, déglutissant avec effort, haletant à petits coups, il se redressa et regarda Ciang dans les yeux. Le sang continuait à pleuvoir sur le bureau. Ciang sourit, comme si elle dégustait ce sang et le trouvait à son goût. — Maintenant, tu vas répéter le serment de la Fraternité. John Darby s’exécuta, extrayant de son cerveau embrumé de souffrance les paroles qu’il avait laborieusement mémorisées. — Il est accepté. Enlevez la lanière. Hugh obéit, détachant la courroie de la main sanglante de John Darby. Le jeune homme ouvrit la paume, lentement, avec effort, car les doigts étaient poisseux et collants. Ciang ôta la dague de sa main tremblante, se retourna et la tendit à Hugh qui la lava dans un bol d’eau expressément destiné à cet usage. Cela fait, Hugh essuya soigneusement la lame avec un linge propre, puis rapporta la dague à Ciang. Elle la remit dans le coffret avec la lanière, et remit le coffret à sa place. Le sang tombé sur le bureau en imbiberait le bois, se mêlant à celui d’innombrables autres candidats, soumis avant lui au même rite. Restait à accomplir une petite cérémonie. — Parrain, dit Ciang, regardant Twist. Il venait d’installer Darby, pâle et frissonnant, dans un fauteuil. Souriant, de son sourire faussement niais, il s’avança et présenta à Ciang sa main droite, paume ouverte. Trempant le bout de ses doigts dans le sang de Darby, elle traça sur ses cicatrices deux longues lignes rouges, correspondant aux blessures fraîches du jeune homme. — Ta vie est garante de la sienne, comme sa vie est garante de la tienne, récita Ciang. Si vous violez ce serment, le châtiment est la mort. Hugh, qui regardait distraitement, l’esprit plein de la conversation qu’il allait avoir avec Ciang, crut revoir dans les yeux de Twist cette étrange lueur rouge, comme le reflet d’une flamme dans les yeux d’un chat. Il voulut regarder de plus près, intrigué par ce phénomène, mais Twist avait déjà baissé les paupières en hommage à Ciang, et reculait reprendre sa place auprès de son nouveau partenaire. Ciang reporta son regard sur le jeune Darby. — L’Ancien te donnera des herbes pour prévenir l’infection. À partir de ce jour, tu n’auras qu’à ouvrir ta main, comme ça, dit-elle, joignant le geste à la parole, pour te faire reconnaitre par les membres de la Fraternité. Hugh regarda sa propre main, les cicatrices maintenant à peine visibles sur la paume calleuse. Darby et Twist sortaient. Hugh se leva, prononça les paroles d’usage. Le jeune homme rougit de plaisir et de fierté. L’Ancien les escorta dans le couloir. Puis Hugh remua dans son fauteuil, tendu, se préparant à affronter les yeux sages et pénétrants de Ciang. Mais il n’était pas préparé à sa remarque. — Ainsi, Hugh-la-Main, tu nous reviens de chez les morts. CHAPITRE 27 SKURVASH, ÎLES VOLKARAN, MI-ROYAUME Effaré par ces paroles, Hugh la considéra, muet de stupeur, le regard si sombre et hagard que ce fut au tour de Ciang de s’étonner. — Qu’y a-t-il, Hugh ? On pourrait croire que j’ai dit vrai. Mais je ne parle pas à un fantôme, n’est-ce pas ? Tu es bien là, en chair et en os. Tendant la main, elle la referma sur la sienne. Hugh se remit à respirer, comprenant que ce n’était qu’une plaisanterie, une allusion à sa longue absence. La main parfaitement immobile sous la sienne, il parvint à rire, marmonnant que sa dernière mission lui avait fait voir la mort de trop près pour qu’il ait envie d’en plaisanter. — Oui ; c’est ce qu’on m’a dit, répondit Ciang, l’observant avec attention, de nouvelles idées lui venant. À son expression, Hugh comprit qu’il s’était trahi. Elle était trop intelligente, trop sensible, pour que son étrange réaction lui ait échappé. Il attendit nerveusement sa question, soulagé et un peu déçu qu’elle ne la pose pas. — Voilà ce qui arrive quand on monte dans le Haut-Royaume, dit Ciang. Qu’on fréquente des mystériarques… et autres puissants personnages. Elle se leva. — Je vais servir le vin, puis nous parlerons. Et autres puissants personnages ? Que voulait-elle dire ? se demanda Hugh, la regardant s’approcher lentement du buffet sur lequel reposaient un ravissant flacon de cristal et deux gobelets. Pouvait-elle connaitre l’existence du Sartan ? Ou de l’homme à la peau bleue et tatouée ? Et si elle la connaissait, que savait-elle d’eux ? Ciang remplit les gobelets, les posa sur un plateau d’argent et revint le présenter à Hugh, qui prit un gobelet et attendit qu’elle se rasseye. Quand elle éleva son gobelet dans sa main, Hugh se leva, porta un toast à sa santé, et but une longue rasade. Ciang inclina la tête avec grâce, lui rendit ses souhaits, et porta le gobelet à ses lèvres. La cérémonie terminée, ils se rassirent. Maintenant, Hugh pourrait se resservir tout seul, ou la servir, si elle le désirait. — Tu as été grièvement blessé, dit-elle. — Oui, répondit Hugh, sans la regarder, les yeux fixés sur le vin, de la même couleur que le sang du jeune Darby séchant sur la table. — Tu n’es pas venu ici, dit Ciang, posant son gobelet. C’était ton droit. — Je sais. Je ne pouvais pas vous regarder en face, dit-il, levant les yeux, sombre et sinistre. J’avais échoué. Je n’avais pas rempli mon contrat. — Nous aurions pu comprendre. C’est déjà arrivé… — Pas à moi ! dit Hugh, avec un geste farouche qui faillit renverser le gobelet. Elle le regarda sans ciller. — Et maintenant, on t’a demandé des comptes. — On m’a demandé de remplir le contrat. — Et cela entre en conflit avec ton désir. Quel est le problème ? — Le premier contrat est en contradiction avec un autre. — Et que feras-tu pour régler la situation, Hugh-la-Main ? — Je ne sais pas, dit Hugh, tournant son gobelet vide dans sa main, les yeux fixés sur son pied serti de gemmes. Ciang soupira, tambourina des doigts sur la table. — Puisque tu ne me demandes pas de conseil, je ne t’en donnerai pas. Je t’engage pourtant à réfléchir au serment que ce jeune homme vient de prononcer devant toi. Un contrat est sacré. Si tu le romps, nous n’aurons d’autre choix que d’en conclure que tu as violé aussi tes engagements envers nous. Et le châtiment suivra, même pour toi, Hugh-la-Main. — Je sais, dit-il, la regardant dans les yeux. — Très bien. Elle croisa les mains, reprenant son amabilité, tout malentendu écarté. — Tu es venu pour affaires. Que pouvons-nous faire pour t’assister ? Hugh se leva, s’approcha du buffet et se versa un verre qu’il avala d’un trait. S’il ne tuait pas Tourment, il renonçait non seulement à son honneur, mais aussi à sa vie. Pourtant tuer l’enfant, c’était tuer la mère ; du moins en ce qui le concernait. Il repensa à ces moments où Iridal dormait dans ses bras, abandonnée, confiante. Elle l’avait accompagné en ce lieu terrible, parce qu’elle croyait en lui, croyait en quelque chose qu’il portait en lui. Croyait en son honneur, en son amour pour elle. Il lui avait donné les deux en présent, quand il avait donné sa vie. Et, dans la mort, les deux lui avaient été rendus au centuple. Puis tout lui avait été repris, l’honneur et l’amour, quand il avait été ramené à la vie. Il vaudrait mieux pour tout le monde que je demande à Ciang de me percer le cœur de cette dague. — J’ai besoin d’un passage, dit-il brusquement, se retournant vers elle. D’un passage pour le pays des Elfes. Et d’informations. — Le passage n’est pas un problème, comme tu le sais, dit Ciang. Et la question du déguisement ? Tu as tes propres méthodes de dissimulation, car tu es déjà allé à Aristagon et tu n’as jamais été découvert. Mais le même déguisement conviendra-t-il à ta compagne ? — Oui, répondit Hugh d’un ton bref. Ciang ne posa pas de question. Les méthodes d’un frère étaient son affaire. D’ailleurs, elle les connaissait sans doute. — Où dois-tu aller ? dit Ciang, prenant une plume d’oie et une feuille de papier. — À Paxaria. Ciang trempa la plume dans l’encre, attendit qu’il précise. — À l’Imperanon, dit-il. Ciang eut une moue dubitative, reposa la plume sur l’encrier, et le regarda sans ciller. — Ton affaire t’amène à l’Imperanon ? Dans le château de l’empereur ? — Oui, Ciang. — Ce ne sera pas facile. Je peux te procurer un plan détaillé du palais et de ses environs. Et nous avons quelqu’un qui t’aidera, en y mettant le prix. Mais pénétrer à l’intérieur de la forteresse elfienne… Ciang haussa les épaules, branlant du chef. — Je peux entrer, dit Hugh. Le problème, c’est de ressortir… vivant. Il revint s’asseoir dans son fauteuil près du bureau. — Tu as un plan, naturellement, dit Ciang, sinon, tu ne serais pas là. — Seulement un embryon de plan, dit-il. C’est pourquoi j’ai besoin d’informations. N’importe quoi, même insignifiant en apparence, peut m’aider. Quelle est la situation politique de l’empereur ? — Désespérée, dit Ciang, se renversant dans son fauteuil. Oh ! la vie n’a pas changé à l’intérieur de l’Imperanon même. Réceptions et bals tous les soirs. Mais les rires viennent du vin, non du cœur, comme on dit. Agah’ran ne peut pas permettre que cette alliance entre Rees’ahn et Stephen se réalise. Car dans ce cas, l’empire de Tribus est perdu ; et Agah’ran le sait. Ciang le considéra languissamment entre ses paupières mi-close. — Ton affaire a à voir avec le fils de Stephen ; qui n’est pas, dit-on, son fils. Oui, il parait que l’enfant est tombé dans les griffes de l’empereur. Ne t’inquiète pas, mon ami. Je ne te demande rien. Je commence à comprendre dans quel pétrin tu te débats. — De quel côté est la Fraternité dans cette affaire ? — Du nôtre, naturellement, dit Ciang, haussant les épaules. La guerre a été très profitable pour nous, pour Skurvash. — Je m’étonne que personne n’ait été engagé pour tuer Rees’ahn. — Ah ! mais si ! Homme remarquable, soupira Ciang. Je ne te cache pas, Hugh-la-Main, que j’aurais aimé le connaitre quand j’étais jeune et séduisante. Même aujourd’hui… Mais cela ne sera pas. Elle soupira de nouveau ; puis revint au présent, aux affaires. — Nous avons perdu deux frères valeureux et ma meilleure femme en cette affaire. Les rapports disent qu’il a été prévenu par la magicienne qui ne le quitte pas, une humaine du nom de Noire Alouette. Est-ce que par hasard, ce contrat t’intéresserait, mon ami ? Sa tête te rapporterait une belle somme. — Les ancêtres m’en préservent, dit Hugh d’un ton bref. Tout l’or du monde ne suffirait pas à me payer. — Oui, tu es sage. Quand nous étions jeunes, nous aurions dit que Krenka-Anris le protège. J’ai quand même une information qui pourra t’aider, poursuivit-elle. Étrange. Simple rumeur. Mais qui parait de mauvais augure. — Et qu’est-ce que c’est ? — Les Kenkaris, dit-on, ont cessé d’accepter les âmes. — Pourquoi ? — Ils ont découvert que les âmes apportées au Temple de l’Albédo n’étaient pas prêtes à y venir, mais envoyées par décret royal. Hugh prit un moment pour assimiler la nouvelle. — Des meurtres ? demanda-t-il, branlant du chef, Agah’ran est-il devenu fou ? — Pas fou. Désespéré. Et, si la nouvelle est vraie, c’est aussi un imbécile. Des âmes assassinées ne soutiendront pas sa cause. Elles consacreront toute leur énergie à réclamer justice. La magie de l’Albédo s’affaiblit. Autre raison pour laquelle la puissance de Rees’ahn augmente. — Mais les Kenkaris sont du côté de l’empereur. — Pour l’instant. Mais il leur est arrivé de changer d’allégeance. Ils pourraient recommencer. Hugh garda le silence, pensif. Ciang n’ajouta rien, le laissant à ses pensées. Elle reprit la plume, traça quelques lignes sur le papier, d’une écriture ferme qui semblait plus humaine qu’elfienne. Elle attendit que l’encre ait séché, puis se livra à un pliage compliqué l’identifiant aussi sûrement que sa signature. — Cette information peut te servir ? demanda-t-elle. — Peut-être, marmonna Hugh, sans chercher à être évasif, mais tentant simplement de comprendre ce qu’il pourrait en tirer. En tout cas, ça me donne un début d’idée. Maintenant, ce qui pourra en sortir… Il se leva pour prendre congé. Ciang se leva à son tour pour le raccompagner. Courtoisement, il lui offrit son bras, qu’elle accepta, prenant grand soin de ne pas s’appuyer dessus. Il accorda son pas au sien. À la porte, elle lui tendit la feuille pliée. — Va demain au port. Donne ceci au capitaine d’une nef nommée Le Dragon aux Sept Yeux. Toi et ta passagère serez admis à bord sans question. — Nef elfienne ? — Oui. Ça ne plaira pas au capitaine, dit Ciang en souriant, mais il fera ce que je lui demande. Il nous est redevable. Pourtant il serait de bonne politique de revêtir vos déguisements. — Destination ? — Paxaua. J’espère que ça te conviendra ? Hugh hocha la tête. — La cité centrale. Idéal. À la porte, l’Ancien, revenu de sa course précédente, attendait Hugh patiemment. — Ciang, je te remercie, dit Hugh, lui baisant la main. Ton aide a été inestimable. — Comme le danger que tu cours, Hugh-la-Main, dit Ciang, levant sur lui un regard sombre et glacé. N’oublie pas notre politique. La Fraternité peut t’aider à entrer dans l’Imperanon… peut-être. Elle ne peut pas t’aider à en sortir. Quoi qu’il arrive. — Je sais. Il lui sourit, puis la regarda, interrogateur. — Dis-moi, Ciang, as-tu jamais eu un gerfô attaché à tes pas, attendant de recueillir ton âme dans un coffret des Kenkaris ? Elle fut stupéfaite. — Oui, comme tous les membres de la famille royale. Pourquoi cette question ? — Que s’est-il passé, si ce n’est pas indiscret ? — C’est indiscret, mais je veux bien te répondre. Un jour, j’ai décidé que mon âme m’appartenait. Comme je n’ai jamais été esclave dans la vie, je ne voulais pas l’être dans la mort. — Et le gerfô ? Qu’est-il devenu ? — Elle n’a pas voulu me quitter quand je le lui ai ordonné. Je n’avais pas le choix. Ciang haussa les épaules. — Je l’ai tuée. Un poison doux et très rapide. Elle veillait sur moi depuis ma naissance et m’aimait. Pour ce seul crime, ma vie est condamnée en pays elfien. Hugh garda le silence, renfermé en lui-même, peut-être même n’écoutant pas la réponse bien qu’il eût lui-même posé la question. Ciang, généralement capable de lire à livre ouvert sur les visages, ne put rien discerner sur le sien. En cet instant, elle était prête à croire les rumeurs absurdes qui couraient sur lui. Ou à penser qu’il avait perdu son courage. Ciang quitta son bras, signe subtil qu’il était temps de partir. Hugh remua, revint à lui et aux affaires. — Tu as dit qu’il y avait à l’Imperanon un homme qui pourrait m’aider ? — Un capitaine de l’armée elfienne. Je ne sais rien de lui, sauf par ouï-dire. L’homme que tu as vu tout à l’heure – Twist – le recommande. Il s’appelle Sang-drax. — Sang-drax, répéta Hugh pour l’imprimer sans sa mémoire. Il leva la main droite, paume en avant. — Adieu, Ciang. Merci pour ton vin… et ton aide. Ciang inclina légèrement la tête, baissa les paupières. — Adieu, Hugh-la-Main. Tu peux aller seul. Il faut que je parle à l’Ancien. Tu connais le chemin. L’Ancien te retrouvera dans le hall central. Hugh hocha la tête, se retourna et s’éloigna. Les yeux étrécis, Ciang le regarda s’éloigner, attendant qu’il fût hors de portée de sa voix, et même alors, elle parla bas. — S’il revient, il doit être éliminé. L’Ancien, comme frappé par le tonnerre, acquiesça pourtant en silence. Lui aussi, il avait vu les signes. — Dois-je faire circuler le couteau ? — Non, ce ne sera pas nécessaire. Il porte sa mort avec lui. CHAPITRE 28 L’IMPERANON, ARISTAGON, MI-ROYAUME La plupart des Elfes ne croient pas à l’existence des cachots des Invisibles, la garde personnelle de l’empereur. Ce n’est pour eux guère plus qu’une rumeur infondée, un épouvantail pour les enfants pas sages. — Si tu n’arrêtes pas de battre ta petite sœur, Rohana’ie, tance le parent exaspéré, les Invisibles viendront te prendre cette nuit et t’emporteront dans leur prison. Et alors, que feras-tu ? Peu d’Elfes ont jamais vu les Invisibles ; d’où leur nom. Pour les citoyens respectueux de la loi, cette croyance est réconfortante. Aux mécréants – voleurs, assassins et autres canailles – elle donne un moyen commode de disparaitre. Les Elfes rebelles prétendaient que les cachots existaient. Ils prétendaient que les Invisibles n’étaient pas des gardes du corps, mais les exécuteurs personnels de l’empereur, et que les cachots contenaient davantage de prisonniers politiques que de voleurs et d’assassins. Toutefois, la plupart des Elfes ne croyaient pas les affirmations des rebelles, ou répondaient par un haussement d’épaules et le dicton populaire que, si les Invisibles sentaient un dragon sous roche, c’est sans doute qu’il y en avait un. Mais les rebelles avaient raison sur un point. Les cachots des Invisibles existaient vraiment. Haplo le savait. Il y était enfermé. Situés en profondeur sous l’Imperanon, les cachots n’avaient rien de bien terrible, et ressemblaient à des cellules ordinaires. Les longs emprisonnements y étaient inconnus. Les Elfes admis à vivre assez longtemps pour faire connaissance avec ces cachots s’y trouvaient pour une raison bien précise – à savoir qu’ils détenaient des informations utiles aux Invisibles. Dès qu’ils lui avaient soutiré ces informations – ce qui ne manquait jamais –, le prisonnier disparaissait. Et la cellule était nettoyée dans l’attente du suivant. Toutefois, Haplo était un cas spécial, et les Invisibles ne savaient pas trop pourquoi. Un capitaine – un Elfe portant le nom étrange de Sang-drax – manifestait un intérêt jaloux à l’humain à la peau bleue, et la consigne était passée de laisser le prisonnier aux soins du capitaine. Sang-drax n’avait lancé aucun sort à Haplo. Les fers qui l’entravaient, il les avait choisis. L’emprisonnement n’était qu’une autre astuce des serpents-dragons pour le tourmenter, le tenter, le forcer à une réaction dangereuse. Et parce que Haplo pensait que Sang-drax voulait le pousser à faire quelque chose, le Patryn avait décidé de le frustrer en ne faisant rien. — Visiteur ! lança une voix joyeuse. Haplo se raidit. Sang-drax, sorti de nulle part, se dressa, comme d’habitude, devant la porte du cachot. Cette porte était en fer, avec des barreaux dans la partie supérieure. Sang-drax le regarda à travers. Au cours de ses visites quotidiennes, il ne demandait jamais qu’on lui ouvre la porte, n’entrait jamais dans la cellule. Le Patryn avait quitté sa cellule une fois, le soir de son arrivée, pour se procurer des armes. Il en avait prélevé deux – une dague et une courte épée – dans une cache des Invisibles. Retournant dans son cachot, il avait passé le reste de la nuit à graver sur chaque lame des runes de morts qui agiraient efficacement contre des menschs, moins bien contre les reptiles. Les deux armes étaient cachées sous une pierre magiquement descellée et magiquement rescellée. Un geste, et elles lui sauteraient dans les mains. — Haplo, tu n’as pas honte ? dit doucement Sang-drax. Tu pourrais me détruire, mais qu’y gagnerais-tu ? Rien. Et que perdrais-tu ? Tout. Tu as besoin de moi, Haplo. Je fais autant partie de toi que… que cet animal, dit-il posant son regard sur le Chien. Le chien sentit la résolution d’Haplo chanceler. Il gémit, mendiant la permission d’enfoncer ses crocs dans les mollets du serpent-Elfe, si rien de mieux ne se présentait. — Laisse tes armes où elles sont, dit Sang-drax, regardant la pierre même sous laquelle elles étaient cachées. Tu en auras l’usage plus tard, comme tu le verras. Je suis venu te communiquer des informations. Haplo, grommelant un juron, ordonna au chien d’aller se coucher dans un coin. L’animal obéit à contrecœur. — Garder cet animal est une faiblesse, remarqua le serpent-Elfe. Je m’étonne que ton seigneur le permette. Faiblesse aussi de sa part, sans aucun doute. Haplo lui tourna le dos et se jeta sur sa couchette. Il se mit à contempler sombrement le plafond, ne voyant pas l’utilité de discuter du chien ou de son seigneur avec Sang-drax, ni d’ailleurs de rien d’autre. Le serpent-Elfe, appuyé contre la porte, commença ce qu’il appelait son « rapport journalier ». — J’ai passé la matinée avec le Prince Tourment. L’enfant est en bonne santé, plein de verve et d’entrain. Il semble s’être entiché de moi. Dans la mesure où je l’escorte, il est autorisé à circuler dans le palais à sa guise ; à l’exception des appartements impériaux, naturellement. Au cas où cela t’étonnerait, j’ai sollicité et obtenu ce poste. Un comte elfien du nom de Tretar – qui a l’oreille de l’empereur, comme on dit – s’est aussi entiché de moi. « Quant à la santé de la naine, je n’en dirais pas autant. Elle est extrêmement abattue. — On ne lui a rien fait, au moins ? demanda Haplo, oubliant qu’il ne voulait pas parler au serpent-Elfe. — Grands dieux non ! l’assura Sang-drax. Elle est beaucoup trop précieuse pour que les Elfes la maltraitent. Elle a une chambre près de celle de Tourment, mais elle n’est pas autorisée à la quitter. En fait, sa valeur augmente à vue d’œil, comme tu l’apprendras bientôt. Mais elle a le mal du pays. Elle n’arrive pas à dormir. Elle a perdu l’appétit. J’ai peur qu’elle ne meure de chagrin. Haplo grogna, croisa ses mains sous sa nuque, et s’allongea plus confortablement. Il ne croyait pas la moitié des paroles de Sang-drax. Secousse était raisonnable, équilibrée. Elle devait s’inquiéter pour Lambic plus qu’autre chose. Malgré tout, il serait sans doute bon de la tirer de là, de partir avec elle, de retourner à Drevlin… — Pourquoi ne t’évades-tu pas ? demanda Sang-drax, avec sa manie exaspérante de s’immiscer dans les pensées d’Haplo. Je serais ravi de t’aider. Je ne comprends pas pourquoi tu n’essayes pas. — Peut-être parce que vous me semblez bien pressés de vous débarrasser de moi, vous autres reptiles. — Ce n’est pas la raison. C’est l’enfant. Tourment ne partira pas. Tu n’oses pas partir sans lui. — À cause de toi, sans doute. Sang-drax éclata de rire. — Je suis flatté, mais je ne mérite pas ce compliment, j’en ai peur. L’intrigue est son idée à lui. Enfant remarquable, que ce Tourment. Haplo bâilla, ferma les yeux, grinça des dents. Même à travers ses paupières fermées, il voyait le grand sourire de Sang-drax. — Les Guègues ont menacé de détruire la Bougonne-Batte, dit le serpent-Elfe. Haplo tressaillit involontairement, se maudit de cette réaction, se força à s’immobiliser. Sang-drax poursuivit à voix basse, pour les seules oreilles d’Haplo. — Les Elfes, agissant dans l’illusion que les nains ont arrêté la machine, ont lancé un ultimatum à leur chef – comment s’appelle-t-il ? Haplo ne répondit pas. — Lambic, dit Sang-drax, répondant à sa propre question. Nom bizarre pour un nain. Je l’oublie tout le temps. Les Elfes ont fait savoir à ce Lambic que, ou bien il remet la Bougonne-Batte en marche, ou bien ils lui renverront sa femelle en plusieurs morceaux. « Les nains, partant de l’illusion similaire que les Elfes avaient arrêté la machine, ont été déconcertés par cet ultimatum, et c’est bien compréhensible. Ils ont fini par décider, grâce à quelques subtiles allusions de notre part, que cet ultimatum était un piège des Elfes. « La réponse de Lambic – que, d’ailleurs, le Comte Tretar vient de me communiquer – est la suivante : si les Elfes touchent un seul poil de la moustache de Secousse, les nains détruiront la Bougonne-Batte. Détruiront la Bougonne-Batte, répéta-t-il. Je suppose qu’ils le pourraient, non ? Qu’en penses-tu ? Et comment qu’ils le pouvaient ! pensa Haplo. Ils avaient travaillé sur la machine pendant des générations, l’avaient maintenue en état de marche même après l’abandon des Sartans. Les nains avaient maintenu le corps en vie. Ils pouvaient le faire mourir. — Ainsi, ils le pourraient, dit Sang-drax avec désinvolture. Et alors, envolés les plans du Seigneur Xar pour la conquête des quatre mondes. Il se mit à rire. — Je trouve cela très amusant. L’ironie de la chose, c’est que ni les nains ni les Elfes ne pourraient faire démarrer cette sacrée machine s’ils le voulaient. Oui, j’ai fait ma petite enquête, d’après ce que Secousse m’a dit à bord. Jusque-là, je croyais – comme les Elfes – que les nains avaient arrêté la Bougonne-Batte. Mais ce n’est pas eux. Tu en as découvert la raison. L’ouverture des Portes de la Mort. C’est là la clé, n’est-ce pas ? Pour le moment, nous ne savons pas comment ni pourquoi. Mais, à parler franchement, nous nous en moquons, nous autres reptiles. « Tu vois, Patryn, il m’est venu à l’idée que la destruction de la Bougonne-Batte plongerait dans le chaos non seulement ce monde, mais aussi tous les autres. « Alors, pourquoi ne la détruisez-vous pas vous-mêmes ? te demandes-tu. « Nous pourrions. Nous le ferons peut-être. Mais nous préférons de beaucoup laisser cela aux nains, pour alimenter leur rage, leur fureur, leur terreur. En l’état actuel des choses, Patryn, leur frustration et leur colère, leur sentiment d’impuissance et de peur ont été assez forts pour nous nourrir pendant tout un cycle, au moins. L’empereur ne sait pas encore ce qu’il fera, l’informa Sang-drax. Lambic a donné aux Elfes deux cycles pour se décider. Je t’informerai de la décision. Bon, désolé de te quitter, mais le devoir m’appelle. J’ai promis à Tourment de lui apprendre à jouer aux os-runes. » CHAPITRE 29 PAXAUA, ARISTAGON, MI-ROYAUME Le Dragon aux Sept Yeux, nef ainsi nommée d’après un monstre légendaire du folklore elfien[35], atterrit sans problème, quoique lourdement, à Paxaua. Sans se presser, le capitaine se dirigea vers l’officier de la douane. — Pas de contrebande, Capitaine ? s’enquit le douanier. — Certainement pas, Excellence, répondit le capitaine, saluant en souriant. Voulez-vous consulter le journal de bord de la nef ? dit-il, montrant sa cabine. — Oui, je vous remercie, dit le douanier avec raideur. Ils quittèrent le pont, entrèrent dans la cabine. La porte se referma derrière eux. — Mes fruits ! Je veux mes fruits ! glapissait un marchand, s’agitant sur le pont, se prenant les pieds dans les filins et manquant tomber tête la première dans une écoutille. Un matelot le pilota vers le lieutenant, qui avait l’habitude de régler ces problèmes. — Je veux mes fruits ! haleta le marchand. — Désolé, monsieur, répondit poliment le lieutenant, mais nous ne pouvons pas décharger avant d’avoir reçu l’autorisation de la douane. — Combien de temps ça va prendre ? demanda le marchand, au supplice. Le lieutenant jeta un coup d’œil vers la cabine du capitaine. Environ trois verres de vin, aurait-il pu dire. — Je peux vous assurer, monsieur… commença-t-il. Le marchand renifla. — Je les sens ! Les fruits du pua. Ils pourrissent ! — Ce doit être l’odeur des galériens, dit le lieutenant, pince-sans-rire. — Laissez-moi les voir, au moins, supplia le marchand, s’épongeant le visage de son mouchoir. Le lieutenant, après mûre réflexion, décida que c’était possible et le précéda vers l’échelle descendant à la cale. Ils passèrent devant les passagers, alignés le long de la rambarde, faisant bonjour aux parents et amis venus les accueillir. Eux non plus ne pourraient pas quitter la nef avant qu’ils n’aient été interrogés, et leurs bagages visités. Le marchand, soudain alarmé, se cramponna au lieutenant, manquant l’expédier par-dessus bord. — Des hu… humains, bredouilla-t-il. Le lieutenant, devant sa pâleur et ses yeux révulsés, saisit son épée et chercha du regard des dragons dans le ciel, supposant qu’il y en avait une armée, pour le moins. Ne voyant rien de plus menaçant que quelques nuages, il regarda le marchand avec sévérité. Celui-ci, toujours tremblant, tendit le doigt. Il avait effectivement découvert des humains – deux. Deux passagers debout à l’écart des autres, vêtus de longues robes noires, leurs capuchons rabattus sur le visage, surtout le plus petit. Le marchand ne voyait pas leurs traits, mais il savait que c’étaient des humains. Aucun Elfe n’avait des épaules aussi larges et musclées que le plus grand, et personne, si ce n’est un humain, n’aurait porté des vêtements en tissu si grossier et de cette couleur maléfique. Tout le monde à bord, y compris les esclaves humains, s’écartait d’eux. Le lieutenant, extrêmement contrarié, rengaina son épée. — Par ici, monsieur, dit-il, entrainant le marchand éberlué. — Mais ils… ils circulent en liberté ! — Oui, monsieur, dit le lieutenant. L’Elfe, fixant les humains avec une fascination horrifiée, trébucha dans l’écoutille ouverte. — Nous y voilà. Faites attention. Il ne faudrait pas que vous tombiez et vous tordiez le cou, dit le lieutenant, levant les yeux au ciel, peut-être pour lui demander la force de résister à la tentation. — Ils ne devraient pas être dans les fers ? Enchainés, ou autre chose ? demanda le marchand, commençant prudemment la descente. — Sans doute, dit le lieutenant, se préparant à le suivre. Mais cela nous est interdit. — Interdit ! Le marchand s’arrêta, indigné. — Je n’ai jamais entendu une chose pareille. Et interdit par qui ? — Par les Kenkaris, dit le lieutenant, imperturbable, avec la satisfaction de voir pâlir le marchand. — Sainte Mère, répéta le marchand, cette fois d’un ton plus révérencieux. Pour quelle raison ? demanda-t-il en un murmure. Si ce n’est pas un secret, naturellement. — Pas du tout. Ces deux-là sont ce que les humains appellent des « moines de la mort ». Ils viennent à la cathédrale en saint pèlerinage, et on leur accorde une autorisation de séjour pourvu qu’ils n’adressent la parole à personne. — Des moines de la mort ! Eh bien, en voilà une histoire ! dit le marchand, descendant dans la cale où il trouva ses fruits en parfait état, à peine un peu talés après une traversée mouvementée. Le douanier sortit de la cabine du capitaine en s’essuyant les lèvres, le teint plus fleuri qu’à son entrée, avec, aux alentours de sa poche de poitrine, une bosse qui ne s’y trouvait pas auparavant, et un air satisfait qui avait remplacé son air renfrogné. Le douanier tourna son attention sur les passagers, impatients de débarquer. Son visage s’assombrit. — Des moines Kirs, hein ? — Oui, Excellence, répondit le capitaine. Ils ont embarqué à Sunthas. — Ils ont causé des problèmes ? — Non, Excellence. Ils avaient une cabine particulière. C’est la première fois qu’ils en sortent. Les Kenkaris ont décrété que nous devions leur assurer un passage sans danger, ajouta-t-il au douanier, qui continuait à froncer les sourcils. Leur personne est sacrée. — Oui, et votre bénéfice aussi, dit le douanier, ironique. Vous leur avez sans doute demandé six fois le prix du passage. Le capitaine haussa les épaules. — Il faut bien gagner sa vie, Excellence, éluda-t-il. Le douanier haussa les épaules. Après tout, il avait reçu sa part. — Je dois leur poser quelques questions, je suppose. Il grimaça de dégoût à cette idée, et sortit son mouchoir de sa poche. — Ai-je le droit de les questionner ? ajouta-t-il, dubitatif. Les Kenkaris ne s’en offenseront pas ? — Pas du tout, Excellence. Et le contraire ferait mauvais effet pour les autres passagers. Le douanier, soulagé de savoir qu’il n’allait pas commettre quelque terrible manquement à l’étiquette, décida de s’acquitter de cette tâche désagréable aussi vite que possible. Il s’approcha des deux moines, toujours debout à l’écart. Ils s’inclinèrent en silence à son approche. Il s’arrêta à une longueur de bras, couvrant de son mouchoir sa bouche et son nez. — Vous, être d’où ? demanda-t-il en petit nègre. Les moines s’inclinèrent mais ne répondirent pas. Le douanier fronça les sourcils, mais le capitaine, s’avançant vivement, lui murmura : — Il leur est interdit de parler. — Ah oui ? Le douanier réfléchit un instant. — Vous parler moi, dit-il en se frappant la poitrine. Moi, chef. — Nous sommes de l’Exil de Pitrin, Excellence, dit le plus grand, avec une nouvelle révérence. — Vous aller où ? demanda le douanier, feignant de ne pas remarquer que le moine s’était exprimé en excellent elfien. — Nous faisons un saint pèlerinage à la Cathédrale de l’Albédo, répondit le même moine. — Quoi dans les sacs ? dit le douanier, avec un regard méprisant sur leur humble bagage. — Des articles que nos frères nous ont demandés, herbes, potions et remèdes divers. Voulez-vous les examiner ? demanda humblement le moine en ouvrant son sac, d’où s’échappa une forte odeur de pourriture. Le douanier voyait d’ici ce qu’il contenait. Il eut un haut-le-cœur, plaqua plus fermement son mouchoir sur son nez et secoua la tête. — Fermez-moi ça ! Vous, asphyxier tout le monde ! Et votre ami, pourquoi rien dire ? — Il n’a pas de lèvres, Excellence, et il a perdu une partie de sa langue. Un terrible accident. Désirez-vous voir ?… Le douanier recula d’horreur. Il remarqua alors que l’autre moine portait des gants noirs, et qu’il semblait avoir les doigts crochus et déformés. — Certainement pas. Vous êtes déjà assez laids comme ça, vous autres humains, grommela-t-il entre ses dents. Il n’aurait pas fallu offenser les Kenkaris qui – pour une étrange raison – avaient formé des liens avec ces goules. — Alors, débarquez. Vous avez cinq jours pour effectuer votre pèlerinage. Prenez vos papiers à la capitainerie. Cette maison, sur la gauche. — Oui, Excellence. Merci, Excellence, dit le moine, s’inclinant une dernière fois. Le Kir ramassa les deux sacs, les chargea sur son épaule, puis il soutint son compagnon qui avançait à pas lents, le dos voûté. Ensemble, ils descendirent la passerelle, passagers, équipage et esclaves s’écartant le plus loin possible. Le douanier frissonna. — Ils me donnent la chair de poule, dit-il au capitaine. Je parie que vous êtes bien content d’en être débarrassé. — En effet, Excellence, dit le capitaine. Hugh et Iridal n’eurent aucune difficulté à obtenir les papiers qui leur permettraient de passer cinq cycles dans le royaume de Paxaria, après quoi ils devraient partir ou risquer la prison. Même les Kenkaris ne pouvaient pas protéger leurs frères s’ils dépassaient leur autorisation de séjour. Le lien entre les deux sectes religieuses, dont les races étaient ennemies presque depuis la fondation d’Aristagon, remonte à Krenka-Anris, l’Elfe Kenkari qui découvrit le secret magique pour recueillir les âmes des morts. Et, bien qu’au cours des siècles, leurs vues sur la vie et la mort aient divergé, et fussent maintenant fort éloignées, les moines Kirs et les Elfes Kenkaris n’avaient jamais oublié que leurs deux troncs étaient nés d’une même semence. Les Kenkaris faisaient partie des rares personnes autorisées à entrer dans un monastère Kir, et les Kirs étaient les seuls humains pouvant venir officiellement en pays elfien. Hugh, élevé par les moines Kirs, connaissait ces liens, savait que ce déguisement était la seule façon d’entrer en pays elfien. Il s’en était déjà servi avec succès dans le passé, et il avait pris la précaution de se procurer deux habits de moine avant de quitter le monastère, un pour lui, et un pour Iridal. Aucune femme n’étant acceptée dans l’ordre, Iridal devait garder couvertes sa tête et ses mains, et s’abstenir de parler. Ce n’était pas difficile, car la loi elfienne interdisait aux Kirs d’adresser la parole à un Elfe. Les Elfes éprouvaient pour les Kirs une aversion et une crainte superstitieuse qui, les tenant à l’écart de Hugh et d’Iridal, leur faciliteraient le voyage. Le fonctionnaire de la capitainerie les expédia avec une hâte insultante, leur jetant leurs papiers à distance. — Comment aller à la Cathédrale de l’Albédo ? demanda Hugh en parfait elfien. — Moi pas comprendre, dit l’Elfe en secouant la tête. — Alors, le meilleur chemin pour la montagne ? insista Hugh. — Moi pas parler l’humain, dit l’Elfe en lui tournant le dos. Les yeux de Hugh flamboyèrent, mais il ne dit rien. Il prit leurs papiers, les glissa sous sa ceinture de corde, et s’engagea dans les rues animées du port de Paxaua. Suivant la foule, ils abordèrent ce qui semblait la rue principale. — Ce ne sera pas facile de demander le chemin, remarqua Iridal à voix basse au bout de quelques instants. Personne ne nous approche. Ils… ils nous dévisagent, c’est tout. — On s’arrangera. Ne vous inquiétez pas. Ils n’oseront pas nous attaquer. Ils continuèrent à marcher, leurs robes noires faisant comme deux trous sombres dans la foule des Elfes en vêtements chatoyants. Partout où se dressaient leurs sombres silhouettes, la vie s’arrêtait. Iridal, regardant les yeux des passants, y vit de la haine, non pas pour ce qu’elle était – ce qui l’étonna – mais pour ce qu’elle apportait – la mort. Le rappel de leur mortalité. Bien qu’ils vivent très longtemps, les Elfes ne vivent pas éternellement. Ils continuèrent à marcher, au hasard, semblait-il à Iridal, tout en allant toujours dans la même direction, les montagnes sans doute, qu’elle ne voyait plus, cachées qu’elles étaient par les hauts édifices. Elle finit par réaliser que Hugh cherchait quelque chose. Sa tête encapuchonnée se tournait de droite et de gauche, examinant les échoppes et les enseignes. Il quittait une rue sans raison apparente, l’entrainait dans une autre parallèle à la précédente. Puis il s’arrêtait, examinait des rues divergentes, en choisissait une et partait dans cette direction. Un tournant à gauche les amena dans la rue des herboristes. Il sembla enfin approcher de son but, car il pressa le pas, ne jetant que de brefs regards sur les enseignes des boutiques. Ils laissèrent bientôt derrière eux les grandes herboristeries, et continuèrent vers le centre de Paxaua. Là, les boutiques étaient plus petites et plus sales. La foule était aussi plus clairsemée, ce dont Iridal se félicita, et de plus basse classe. Hugh jeta un coup d’œil sur sa droite, se pencha vers Iridal. — Vous tombez en faiblesse, murmura-t-il. Iridal trébucha, se raccrocha à lui, chancela. Hugh la soutint, regardant autour de lui. — De l’eau ! cria-t-il. Je demande de l’eau pour mon compagnon. Il se trouve mal ! Les quelques Elfes de la rue disparurent. Iridal s’affaissa dans les bras de Hugh. Moitié la portant, moitié la traînant, il s’approcha d’une colonne surmontée d’une enseigne annonçant une nouvelle herboristerie. — Reposez-vous là, dit-il à voix haute. Je vais entrer demander de l’eau. Ouvrez l’œil, ajouta-t-il entre ses dents avant de la quitter. Iridal hocha la tête, et tira un peu plus son capuchon sur son visage. Elle ne voyait pas ce qu’il cherchait, mais elle était sure que ce n’était pas de l’eau. L’Elfe debout derrière le comptoir n’eut pas l’air ravi de le voir. — Moi pas aimer ta race. Va-t’en ! dit l’Elfe en montrant la porte. Hugh leva la main droite, paume ouverte, comme pour saluer. — Mon compagnon se trouve mal. Je veux une tasse d’eau. Et le chemin de la Cathédrale. Au nom des Kenkaris, tu ne peux pas refuser. L’Elfe le considéra en silence, jetant un regard furtif vers la porte. — Hé, moine, toi pas rester là ; mauvais pour affaires ! cria-t-il à Iridal avec irritation. Entre, entre. Hugh retourna aider Iridal à se lever, à entrer dans la boutique. L’Elfe claqua la porte. Puis, se tournant vers Hugh, il dit à voix basse : — Qu’est-ce que tu veux, mon frère ? Vite, le temps presse. — Le chemin le plus court pour aller à la Cathédrale de l’Albédo. — Où ? fit l’Elfe, étonné. Hugh répéta sa question. — Très bien, dit l’Elfe, perplexe mais obligeant. Retourne à la Rue des Forgerons, tourne dans la Rue des Joaillers et suis-la jusqu’au bout. Elle débouche sur une grande artère qu’on appelle la Voie Royale. Elle fait quelques tours et détours, mais elle te conduira dans la montagne. Le col est très surveillé, mais tu ne devrais pas avoir de problème. Ces déguisements – fameuse idée. Mais ils ne te permettront pas d’entrer à l’Imperanon. Car je suppose que c’est ta destination. — Nous allons à la cathédrale. Où est-elle ? L’Elfe branla du chef. — Crois-moi, mon frère, n’y va pas. Les Kenkaris verront tout de suite que vous êtes des imposteurs. Et il ne faut jamais irriter les Kenkaris. Hugh ne répondit pas ; attendit patiemment. L’Elfe haussa les épaules. — C’est ton enterrement ; pas le mien. L’Imperanon est construit sur le flanc de la montagne. La cathédrale est en face, sur un large plateau. C’est un immense dôme de cristal au milieu d’une cour ronde. On la voit à des menkas. Crois-moi, tu n’auras pas de mal à la trouver. Mais pourquoi tu veux y aller, ça me dépasse. Enfin, c’est ton affaire. Je peux faire autre chose pour toi ? — La rumeur prétend que les Kenkaris ont cessé d’accepter les âmes. L’Elfe haussa les sourcils. À l’évidence, il ne s’attendait pas à cette question. Il jeta un coup d’œil dans la rue par la fenêtre, puis sur la porte pour s’assurer qu’elle était fermée, et prit encore la précaution de baisser la voix. — C’est vrai, mon frère. On en parle dans toute la ville. Quand tu arriveras à la cathédrale, tu trouveras la porte fermée. — Merci de ton aide, mon frère, dit Hugh. Nous allons partir. Nous ne voulons pas te causer de problèmes. Les murs ont bougé. Ils se préparèrent à partir. — Tiens, bois ça, dit l’Elfe, tendant une tasse d’eau à Iridal, qu’elle accepta avec gratitude. Tu as l’air d’en avoir besoin. Tu es sûr que je ne peux rien faire de plus pour toi, mon frère ? Poison ? J’ai en stock un excellent venin de serpent. Parfait pour donner du mordant à ta dague… — Non, merci, dit Hugh. — Tant pis, dit-il joyeusement. Il ouvrit brusquement la porte et son visage se renfrogna. — Débarrassez le plancher, chiens d’humains ! Et dites aux Kenkaris qu’ils me doivent une bénédiction ! Il les jeta rudement à la rue et claqua la porte derrière eux. Ils se retrouvèrent sur la chaussée, l’air – espérait Iridal – aussi perdus et découragés qu’elle se sentait. — On dirait qu’on s’est trompés de chemin, dit Hugh tout haut en humain, à l’intention, présuma Iridal, des Invisibles. Ainsi, c’était la garde d’élite elfienne qui les suivait. Elle regarda autour d’elle, ne vit rien ni personne. Elle ne vit même pas les murs remuer, se demanda comment Hugh s’en était aperçu. — Il faut revenir sur nos pas, lui dit-il. Iridal accepta le bras qu’il lui offrait, et s’appuya sur lui, pensant avec lassitude au long chemin qu’il leur restait à parcourir. — Je n’imaginais pas que votre travail était si fatigant, murmura-t-elle. Il la regarda en souriant ; chose rare. — La montagne est encore loin, j’en ai peur, et nous ne pouvons pas prendre le risque de nous arrêter. — Oui, je comprends. — Votre magie doit vous manquer, dit-il, lui tapotant la main, toujours souriant. — Et vous, c’est votre pipe qui doit vous manquer, dit-elle, resserrant sa main sur la sienne. Ils marchèrent un bon moment dans un silence amical. — Vous cherchiez cette boutique, n’est-ce pas ? — Pas celle-là en particulier, répondit Hugh. Une boutique avec un certain signe à l’étalage. Traduction : Les Invisibles nous suivent. D’abord, Iridal ne put se rappeler aucun signe. La boutique était si pauvre et si délabrée ! Rien ne pendait au-dessus de la porte. Puis elle se souvint d’un panneau dans l’étalage. Grossièrement dessiné, et représentant… une main. La fraternité faisait ici ses affaires au grand jour, semblait-il. Elfe et humain – étrangers, ennemis mortels – et pourtant ils risquaient leur vie pour s’aider, unis par un lien de sang et de mort. De mal, assurément, mais cela n’était-il pas un germe de bien pour l’avenir ? N’était-ce pas la preuve que les deux races n’étaient pas naturellement ennemies, comme certains le clamaient des deux côtés ? Les chances de paix reposent sur nous, pensa Iridal. Nous devons réussir. Pourtant, maintenant qu’elle était dans ce pays étranger, dans cette culture étrangère, ses espoirs de retrouver son fils diminuaient. Ils s’engagèrent dans une large avenue, signalée par l’écusson du Roi de Paxaria. Une fois de plus, ils se retrouvèrent entourés par la foule et cernés par le silence. En silence, ils continuèrent. CHAPITRE 30 LA CATHÉDRALE DE L’ALBÉDO MI-ROYAUME À la cathédrale de l’Albédo, le Gardien du Seuil avait une nouvelle fonction. Autrefois, il attendait les gerfôs, qui apportaient les âmes de leurs maîtres pour qu’elles soient consignées dans la Volière. Maintenant, il était contraint de les renvoyer. Le gerfô s’en allait, désemparé, totalement désorienté, serrant le petit coffret dans ses mains tremblantes. — Comme je les plains ! disait le Seuil, en conversation avec le Livre à la chapelle. Les gerfôs ont l’air égaré. « Où vais-je aller ? » me demandent-ils. « Que dois-je faire ? » C’était toute leur vie. Qu’est-ce que je peux leur dire, à part : « Retournez chez vous pour attendre. » ? Attendre quoi ? — Le signe, dit le Livre avec confiance. Il viendra, tu verras. Tu dois avoir la foi. Le gong résonna dans la cathédrale. Ils levèrent les yeux, ses notes semblant trembler dans l’air tranquille. Le premier assistant du Seuil, qui gardait la porte en son absence, appelait son maître. Le Seuil soupira. — Ah ! en voilà un autre. Le Livre le regarda avec sympathie. Le Gardien du Seuil se leva, quitta la Volière, et se hâta de retourner à son poste. Tout en marchant – pas très vite – il regarda avec appréhension les murs de cristal, pensant apercevoir un nouveau gerfô, se préparant à une nouvelle discussion. Mais ce qu’il vit arrêta ses pas. Il regarda, stupéfait, et quand il reprit sa marche, dans sa hâte, ses pieds chaussés de pantoufles glissèrent sur le sol. Son premier assistant fut extrêmement soulagé de le voir. — Je suis content que tu aies pu venir, Gardien. J’avais peur que tu ne sois en prière. — Non, non. Le Gardien du Seuil regarda à travers les murs de cristal et les grilles dorées barrant l’entrée. Il fronça les sourcils. — Des moines Kirs, en plus ! Et en ce temps d’épreuve ! — Je sais, murmura son assistant. Qu’allons-nous faire ? — Nous devons les admettre, dit le Seuil. La tradition l’exige. Ils ont fait tout ce chemin, et à grand péril, peut-être, car ils ne peuvent pas savoir comme la situation est critique. La loi sacrée qui les protège est toujours valide, mais qui sait pour combien de temps ? Ouvre la grille. Je leur parlerai. L’assistant se hâta d’obéir. Le Gardien du Seuil attendit que les Kirs, marchant très lentement, soient arrivés au bas de l’escalier, leurs capuchons rabattus sur le visage. La grille s’éleva sans bruit, sans effort. Le Gardien du Seuil poussa les portes de cristal, qui tournèrent en silence sur leurs gonds. Les Kirs s’arrêtèrent quand la grille commença à monter. Ils restèrent immobiles, baissant la tête, pendant que le Seuil s’avançait. — Soyez les bienvenus au nom de Krenka-Anris, mes frères, dit le Seuil en humain. — Louée soit Krenka-Anris, dit en elfien le plus grand des deux moines. Et loués soient ses fils. Le Seuil hocha la tête. C’était la réponse correcte. — Entrez et soyez en paix après votre long voyage, dit le Seuil, s’effaçant devant eux. — Merci, mon frère, dit le moine d’une voix rauque, aidant son compagnon qui paraissait épuisé. Ils franchirent le seuil. Le Gardien ferma la porte. Son assistant abaissa la grille. Le Seuil se retourna vers ses visiteurs, et, bien qu’ils n’eussent rien dit, rien fait qui pût éveiller les soupçons, le Seuil sut immédiatement qu’il avait commis une erreur. À l’expression du Seuil, le plus grand des deux moines comprit qu’il avait pénétré leur déguisement. Il rabattit son capuchon en arrière. Ses yeux perçants scintillèrent sous les sourcils épais. Le menton énergique s’ornait d’une barbe séparée en deux nattes. Le nez ressemblait à un bec de faucon. Le Gardien se dit qu’il n’avait jamais vu un humain plus effrayant. — Tu as raison, Gardien, dit l’homme. Nous ne sommes pas des moines Kirs. Nous nous sommes servis de ce déguisement parce que c’était le seul moyen d’arriver ici à bon port. — Sacrilège ! s’écria le Seuil d’une voix qui tremblait, non de crainte, mais de fureur. Krenka-Anris, j’en appelle à toi ! Précipite sur eux ton saint feu ! Brule leur chair ! Purifie ton temple de cette présence profane ! Rien ne se passa. Le Gardien du Seuil chancela. Puis il commença à comprendre pourquoi sa magie s’était révélée impuissante. L’autre moine avait rabattu son capuchon, et il vit ses yeux aux couleurs d’arc-en-ciel, pleins de sagesse. — Une mystériarque ! dit le Seuil, se remettant du choc. Maintenant, il comprenait. — Tu as contré mon premier sort, mais tu es seule et nous sommes nombreux… — Je n’ai pas contré ton sort, dit la femme avec calme. Et je n’utiliserai pas ma magie contre vous, même pour me défendre. Nous ne voulons commettre aucun mal, aucun sacrilège. Nous venons pour servir la paix entre nos peuples. — Nous nous constituons prisonniers, dit l’homme. Attachez-nous, bandez-nous les yeux. Nous ne résisterons pas. Nous demandons seulement à voir le Gardien de l’?me. Nous devons lui parler. Quand il nous aura entendus, vous pourrez nous juger. S’il décide que nous devons mourir, qu’il en soit ainsi. Le Seuil les considéra attentivement. Son assistant avait sonné l’alarme, frappant frénétiquement sur le gong. D’autres Kenkaris arrivèrent en courant, firent cercle autour des faux moines. Avec leur aide, le Seuil pouvait de nouveau lancer son sort. Mais pourquoi n’avait-il pas agi la première fois ? — Amène-les-moi. Une voix étincela dans l’air, comme la gelée, ou les notes d’une cloche sans battant. Le Gardien du Seuil, reconnaissant un ordre de son supérieur, s’inclina en silencieux acquiescement. Mais auparavant, il posa la main sur les yeux de chacun des humains, lançant un sort qui les aveuglerait. — Les yeux profanes ne doivent pas voir le miracle sacré, dit le Gardien du Seuil. — Nous comprenons, répondit calmement la mystériarque. — Nous vous guiderons. N’ayez pas peur de tomber, dit le Seuil, prenant la femme par la main. — Merci, Magicka, dit-elle, parvenant même à sourire. Pourtant, ses traits attestaient sa fatigue. Boitillant sur ses pieds meurtris et enflés, elle grimaça quand elle se remit à marcher. Le Seuil jeta un coup d’œil en arrière. Son assistant avait pris l’homme par le bras et le guidait. Le Seuil eut du mal à détacher les yeux de son visage. Il était laid, avec des traits durs et brutaux. Mais la plupart des visages humains semblaient bestiaux aux Elfes éthérés. Pourtant, ce visage avait quelque chose de différent. Le Seuil s’étonna de n’être pas révulsé, de continuer à le regarder avec une crainte révérencielle qui lui donnait la chair de poule. La femme trébucha sur les longues robes du Kenkari, car il avait dévié de la ligne droite. Il commençait à la plaindre. Ses traits n’étaient pas aussi rudes que ceux de la plupart des humains, elle était presque agréable à regarder. Et elle paraissait si fatiguée, si… triste. — Nous sommes presque arrivés. Vous venez de loin, je suppose. — De Paxaua, à pied. Je n’ai pas osé me servir de ma magie, dit la femme. — Non, je m’en doute. Personne ne vous a importunés ? — Nous nous sommes arrêtés une seule fois, dans les montagnes. Au col, les gardes nous ont interrogés, mais ils ne nous ont pas détenus longtemps quand nous leur avons rappelé que nous étions sous votre protection. Ces paroles plurent au Seuil. Les troupes, au moins, nous respectent, ne se sont pas tournées contre nous. L’empereur, c’est une autre affaire. Agah’ran mijote quelque chose. Sinon, il n’aurait jamais toléré notre interdit. Après tout, nous lui faisons savoir que nous savons qu’il est un assassin. Il doit réaliser que nous ne tolèrerons plus longtemps sa loi. Et qu’est-ce que nous attendons ? Un signe. D’autres mondes. Des portes de la mort qui conduisent à la vie. Un homme qui est mort et qui n’est pas mort. Bienheureuse Krenka-Anris, quand tout cela sera-t-il expliqué ? Le Gardien du Livre et le Gardien de l’?me les attendaient dans la chapelle. — Ne craignez rien, dit le Gardien de l’?me. Vous êtes dans la chapelle de la Volière. Je suis celui que vous avez demandé à voir. Sont également présents le Gardien du Seuil et le Gardien du Livre. Comment vous appelez-vous ? — Iridal, autrefois du Haut-Royaume, aujourd’hui de Volkaran. — Et ton compagnon ? s’enquit le Gardien, voyant que l’homme ne répondait pas. — Il s’appelle Hugh-la-Main, dit Iridal, quand elle comprit qu’il ne dirait rien. L’air inquiet, elle tourna ses yeux aveugles dans ce qu’elle jugea être sa direction, tâtonnant de la main. — Élevé par les moines Kirs. Visage remarquable, dit le Gardien, l’examinant avec attention. J’ai vu beaucoup d’humains dans ma vie, mais tu as quelque chose de différent, Hugh-la-Main. Quelque chose de terrible, quelque chose de fantomatique. Je ne comprends pas. Tu es venu pour me parler. Pourquoi ? Que veux-tu des Kenkaris ? Hugh ouvrit la bouche, puis la referma sans rien dire. La main d’Iridal trouva le bras de Hugh, et elle s’alarma d’en sentir les muscles durs et tremblants. — Hugh, qu’est-ce qui ne va pas ? Il s’écarta vivement. Sa bouche s’ouvrit, se referma. Les muscles de son cou saillirent, sa gorge se serra. À la fin, apparemment furieux contre lui-même, il articula les mots avec effort, comme s’il les hissait hors d’un abime ténébreux. — Je suis venu vous vendre mon âme. CHAPITRE 31 LA CATHÉDRALE DE L’ALBÉDO, ARISTAGON, MI-ROYAUME — Il est fou, dit le Livre, le premier à retrouver la parole. — Je ne le crois pas, dit le Gardien de l’me, considérant Hugh avec un intérêt intense quoique perplexe. Tu n’es pas fou, n’est-ce pas, Hugh ? — Non, répondit Hugh, laconique. Maintenant que le pire était passé – et il n’imaginait pas que ce serait si difficile – il était détendu, capable même de considérer l’étonnement des Kenkaris avec ironie. La seule personne qu’il n’osait pas affronter, c’était Iridal, et pour cette raison, il se félicita de sa cécité. Elle garda le silence, troublée, pensant que c’était peut-être une ruse de sa part. Non, il était sérieux. Mortellement sérieux. — Élevé par les moines Kirs, tu connais nos coutumes. — J’en connais beaucoup. C’est mon métier de savoir beaucoup de choses, dit Hugh. — Oui, murmura l’me. Je n’en doute pas. Tu sais donc que nous n’acceptons pas les âmes humaines, et que nous n’achetons jamais les âmes. Celles que nous recueillons nous sont données gratuitement… Le Gardien se troubla, sa voix mourut. Hugh secoua la tête avec un sombre sourire. Le Gardien garda longtemps le silence, puis reprit : — Tu es donc bien informé. Nouveau silence, puis : — Tu as fait un long voyage, affronté de nombreux dangers pour nous offrir ton âme que nous devions refuser, tu le savais… — Vous ne la refuserez pas, dit Hugh. Je suis différent. — Je le sens, dit doucement le Gardien. Mais je ne comprends pas. En quoi es-tu différent, Hugh-la-Main ? Qu’est-ce qui rend ton âme si précieuse ? Et qui nous permettrait de l’accepter ? — Mon âme… est passée dans l’au-delà… et en est revenue. — Hugh ! s’écria Iridal, réalisant soudain que ce n’était pas une ruse. Vous ne parlez pas sérieusement. Ne faites pas ça ! Hugh ne lui prêta aucune attention. — Veux-tu dire, demanda le Gardien d’une voix étranglée, comme s’il étouffait, que tu es mort et… et… ? — Ressuscité, dit Hugh. Il attendait étonnement, incrédulité. Mais les Elfes semblaient frappés par le tonnerre. Il sentait l’électricité dans l’air, croyait l’entendre crépiter à ses oreilles. — C’est ce que je vois sur ton visage, dit l’me. — L’homme qui est mort et qui n’est pas mort, dit le Seuil. — Le signe, dit le Livre. Un instant plus tôt, Hugh contrôlait la situation. Mais maintenant, elle lui échappait ; il était impuissant, comme le jour où son dragon avait été aspiré par le Maelström. — Qu’y a-t-il ? Dites-le-moi ? dit-il durement, tâtonnant devant lui. Il trébucha sur une chaise. — Non, Hugh ! pas ça ! Que voulez-vous faire ? s’écria Iridal, cherchant à le retenir. Affolée, elle se tourna vers les Elfes. — Expliquez-moi. Je ne comprends pas. — Je crois que nous pouvons leur rendre la vue, dit le Gardien de l’?me. — Cela est sans précédent ! protesta le Livre. — Tout est sans précédent, répondit gravement l’me. Il prit les mains de Hugh, d’une poigne étonnamment vigoureuse chez un être si mince, posa l’autre main sur ses yeux. Hugh battit des paupières, regarda vivement autour de lui. Le Gardien du Seuil rendit la vue à Iridal de la même façon. Ni l’un ni l’autre n’avait jamais vu de Kenkaris jusque-là, et ils furent stupéfiés par leur apparence. Les trois Kenkaris dépassaient Hugh de la tête et des épaules, et pourtant il était grand pour un humain. Mais ils étaient d’une minceur extrême, et tous trois placés côte à côte auraient à peine égalé la carrure de l’assassin. Ils avaient les cheveux longs, car ils ne les coupaient jamais, et blancs de naissance. Les Kenkaris mâles et femelles ont la même apparence, surtout dans leurs chatoyantes robes flottantes qui les font ressembler à des papillons et dissimulent aisément les rondeurs féminines. La principale différence entre les sexes réside dans la coiffure. Les mâles en font une longue tresse qui leur tombe dans le dos. Les femelles enroulent cette natte en couronne autour de leur tête. Les yeux sont grands, trop grands pour leurs visages délicats, les pupilles très noires. Certaines mauvaises langues elfiennes remarquent (mais jamais tout haut) que les Kenkaris ont fini par ressembler aux insectes ailés qu’ils révèrent et imitent. Iridal s’affaissa dans le fauteuil qu’un Kenkari lui avait apporté. Passé son premier choc à la vue des Elfes, elle se tourna vers Hugh. — Que faites-vous ? Expliquez-moi. Je ne comprends pas. — Faites-moi confiance, Iridal, dit doucement Hugh. Vous me l’avez promis. Iridal secoua la tête, et, ce faisant, son regard rencontra la Volière. Ses yeux s’adoucirent à la vue de la végétation luxuriante, puis elle comprit ce qu’elle regardait, et reporta sur Hugh un regard horrifié. — Maintenant, explique-toi, dit le Gardien de l’?me. — Expliquez-vous d’abord vous-mêmes, rétorqua Hugh, les foudroyant du regard. Vous ne semblez pas surpris de me voir. J’ai l’impression que vous m’attendiez. Les trois Gardiens se consultèrent du regard, échangeant des idées sous leurs paupières baissées. — Assieds-toi, Hugh. D’ailleurs nous devrions tous nous asseoir. Merci. Ce n’est pas toi que nous attendions en particulier. Nous ne savions pas qui nous attendions. À l’évidence, tu sais que nous avons fermé la Cathédrale de l’Albédo. À la suite de… disons… de circonstances malheureuses. — L’empereur assassine les siens pour recueillir leurs âmes, déclara Hugh. Fouillant dans une poche de sa robe, il en sortit sa pipe, qu’il se planta – vide – entre les dents. Irrité de sa rude franchise et de son dédain apparent, le visage de l’me se durcit. — Quel droit les humains ont-ils de nous juger ? Tes mains aussi sont couvertes de sang ! — C’est une guerre terrible, dit doucement Iridal. Une guerre qu’aucun camp ne peut gagner. L’me se calma. Soupirant, il acquiesça tristement de la tête. — Oui, Magicka. C’est ce que nous avons fini par comprendre. Nous avons prié Krenka-Anris pour qu’elle nous éclaire. Elle nous a répondu, mais nous ne comprenons pas sa réponse. « D’autres mondes. Une porte de mort qui conduit à la vie. Un homme qui est mort et qui n’est pas mort. » Naturellement, le message était plus compliqué, mais ce sont les signes que nous devons surveiller, pour savoir que la fin de ces terribles destructions approche. — Une porte de mort… répéta Iridal, stupéfaite. Vous voulez dire les Portes de la Mort ? — Vous savez ce que c’est ? demanda le Gardien, frappé de stupeur. — Oui. Et… elles conduisent à d’autres mondes ! Les Sartans les ont créées, ont créé les Portes de la Mort. Un Sartan que je connais les a traversées récemment. Le même Sartan… qui a ressuscité cet homme. Tous gardèrent le silence. Le silence craintif et révérenciel des mortels, quand ils sentent passer sur eux une main immortelle, quand ils entendent le murmure d’une voix immortelle. — Pourquoi es-tu venu à nous, Hugh-la-Main ? demanda l’me. Quel marché espérais-tu conclure ? Car, ajouta-t-il avec un sourire ironique bien que tremblant, personne ne vend son âme contre une chose aussi misérable que de l’argent. — Tu as raison. Hugh remua avec gêne, son regard flamboyant fixé sur sa pipe, évitant tous les yeux, surtout ceux d’Iridal. — Vous savez, naturellement, qu’un enfant humain est prisonnier au château… — Oui, le fils du roi Stephen. — Ce n’est pas le fils du roi Stephen. C’est son fils, dit-il, pointant sa pipe sur Iridal. Son fils et celui de son défunt mari, également mystériarque. Comment on en est venu à le considérer comme le fils de Stephen, c’est une longue histoire, qui n’a rien à voir avec ce qui nous amène. Il suffit de dire que les Elfes le retiennent en otage pour obliger Stephen à se rendre. — Dans quelques jours, le roi Stephen rencontrera le Prince Rees’ahn, pour conclure une alliance entre nos deux peuples, et se lancer dans une guerre qui mettra fin à la cruelle domination des Tribus. L’empereur veut se servir de mon fils pour contraindre Stephen à renoncer à cette alliance, expliqua Iridal. Tout espoir de paix et d’union entre les races serait anéanti. Mais si je peux libérer mon fils, l’empereur n’aura plus aucune prise sur Stephen. L’alliance pourra se conclure. — Mais nous ne pouvons pas entrer dans l’Imperanon pour libérer l’enfant, dit Hugh. Pas sans aide. — Vous désirez notre aide pour entrer au palais ? — En échange de mon âme, dit Hugh, remettant sa pipe dans sa bouche. — En échange de rien du tout ! intervint Iridal avec colère. Rien, à part la conviction que vous avez agi justement. — Tu nous demandes, Magicka, de trahir notre peuple, dit l’me. — Je vous demande de sauver votre peuple ! s’écria Iridal avec passion. Regardez jusqu’où votre empereur est tombé. Il assassine les siens ! Qu’arrivera-t-il si ce tyran domine le monde sans partage ? De nouveau, les Gardiens se consultèrent du regard. — Nous allons prier pour que Krenka-Anris nous éclaire, dit l’me en se levant. Venez. Veuillez nous excuser. Les autres Gardiens se levèrent et passèrent avec lui dans une pièce contigüe, sans doute une autre chapelle, refermant soigneusement la porte derrière eux. Ils restèrent seuls, dans un silence froid, embarrassé. Iridal avait beaucoup à dire, mais l’air dur et renfrogné de Hugh l’avertit que ses arguments seraient mal reçus, feraient plus de mal que de bien. Toutefois, elle ne pensait pas que les Elfes accepteraient l’offre de Hugh. Les Kenkaris pouvaient certainement les aider sans exiger un si terrible tribut. Elle s’en convainquit, se détendit, et, épuisée qu’elle était, elle dut s’endormir, car elle ne reprit conscience du retour des Kenkaris que lorsque Hugh la réveilla en sursaut en lui touchant la main. — Tu es fatiguée, dit l’me, la considérant avec une bienveillance qui fortifia son espoir. Nous vous avons retenus trop longtemps. Nous vous donnerons lit et repas, mais d’abord notre réponse. Il se tourna vers Hugh, joignit ses longues mains fines devant lui. — Nous acceptons ton offre. Hugh ne répondit pas, se contenta de hocher la tête. — Tu accepteras de mourir rituellement de nos mains ? — Avec joie, dit Hugh. — Ce n’est pas possible ! s’écria Iridal en se levant. Vous ne pouvez pas exiger un tel sacrifice… — Tu es très jeune, Magicka, dit l’me, tournant ses yeux noirs sur Iridal. Notre longue expérience nous a enseigné que ce qui est donné gratuitement est souvent dédaigné. La valeur d’une chose dépend pour nous de ce que nous l’avons payée. Nous vous aiderons à entrer sans encombres au palais. L’enfant sauvé, tu reviendras vers nous, Hugh-la-Main. Ton âme sera inestimable. « Nos pupilles, ajouta l’me, regardant vers la Volière où les feuilles s’agitaient sous le souffle des morts, commencent à se révolter. Certains veulent nous quitter. Tu les apaiseras, tu leur diras qu’ils sont mieux où ils sont. — C’est inexact, mais enfin, si vous vous voulez, dit Hugh. Ôtant sa pipe de sa bouche, il se leva et s’étira pour détendre ses muscles douloureux. — Non ! protesta Iridal d’une voix brisée. Non, Hugh, ne faites pas ça ! Vous ne pouvez pas faire ça ! Hugh tenta de s’endurcir contre elle. Puis, soudain, il soupira et la prit dans ses bras. Elle se mit à pleurer. Il déglutit avec effort. Une unique larme s’échappa de ses yeux, roula sur sa joue et tomba dans les cheveux d’Iridal. — C’est la seule solution, dit-il doucement en humain. Notre seule chance. Et nous obtenons la meilleure part du marché. Une vieille vie gâchée comme la mienne, en échange de la jeune vie de votre fils. « Je désire mourir ainsi, Iridal, ajouta-t-il d’un ton plus grave. Je ne peux pas me tuer moi-même. J’ai peur. J’ai déjà été de l’autre côté, vous comprenez, et le voyage est… est… Il frissonna. — Mais ils agiront pour moi. Et ce sera facile cette fois. Si c’est eux qui m’envoient. Elle garda le silence, incapable d’articuler une parole. Hugh la souleva dans ses bras. Elle se cramponna à lui en pleurant. — Gardien, elle est fatiguée, dit-il. Moi aussi. Où pouvons-nous nous reposer ? Le Gardien de l’me sourit avec tristesse. — Je comprends. Le Gardien du Seuil vous conduira. Nous vous avons préparé des chambres et un repas, bien différent, j’en ai peur, de ce que vous êtes habitués à manger. Toutefois, je ne peux pas vous autoriser à fumer. Hugh grogna, grimaça, mais ne protesta pas. — Quand vous serez reposés, nous discuterons des dispositions à prendre. Il ne faut pas tarder. Vous n’en avez peut-être pas conscience, mais vous avez sans doute été suivis. — Les Invisibles ? J’en ai conscience. Je les ai vus. Enfin, pour autant qu’on peut les voir. Les yeux du Gardien se dilatèrent. — Assurément, dit-il, tu es un homme dangereux. — J’en ai conscience aussi, répondit sombrement Hugh. Ce monde sera meilleur sans moi. Il sortit, portant Iridal dans ses bras, à la suite du Gardien du Seuil dont le visage exprimait un mélange d’espoir et de perplexité. — Reviendra-t-il vraiment pour mourir ? demanda le Livre quand ils eurent disparu. — Oui, dit le Gardien de l’?me, il reviendra. CHAPITRE 32 LA CATHÉDRALE DE L’ALBÉDO, ARISTAGON, MI-ROYAUME Portant Iridal dans ses bras, Hugh suivit le Gardien du Seuil à travers les couloirs de la cathédrale, puis descendit aux niveaux inférieurs où se trouvaient les chambres réservées aux gerfôs. Le Seuil ouvrit deux chambres contigües. Un repas, composé de pain, de fruits et d’un pichet d’eau, attendait sur une table dans chacune. — Les portes se scellent d’elles-mêmes dès qu’on les ferme, leur dit l’Elfe d’un ton d’excuse. N’en soyez pas offensés. Nous faisons de même pour les nôtres, non par manque de confiance, mais pour préserver le silence et la paix de la cathédrale. Personne n’est autorisé à circuler dans les couloirs sauf le Gardien de l’me, le Gardien du Livre, moi-même, et mes assistants. — Nous comprenons. Merci, dit Hugh. Entrant dans la chambre, il allongea Iridal sur le lit. Comme il allait se retirer, elle lui saisit la main. — Ne partez pas je vous en prie. Restez, nous avons à parler. Seulement quelques instants. L’air sombre, Hugh regarda le Kenkari qui acquiesça discrètement de la tête. — Je vais vous laisser prendre votre repas en particulier. Quand vous serez prêt à regagner votre chambre, sonnez la petite cloche d’argent près du lit, et je reviendrai pour vous accompagner. Le Gardien s’inclina et se retira. — Asseyez-vous, dit Iridal, le tirant par la main. — Je suis très fatigué, dit-il, évitant de la regarder. Nous parlerons demain matin… — Nous devons parler immédiatement. Iridal se leva, et, tendant la main, lui effleura la joue. — Ne faites pas cela, Hugh. N’acceptez pas ce terrible marché. — Il le faut, dit-il, bourru, serrant les dents pour résister à la caresse. Il n’y a pas d’autre solution. — Si, il y en a. Les Kenkaris désirent la paix autant que nous. Plus, peut-être. Vous les avez vus, entendus. Ils ont peur, Hugh, peur de l’empereur. Nous leur parlerons, nous leur proposerons un marché différent. Puis nous délivrerons Tourment, et je vous aiderai à retrouver Alfred, comme je vous l’ai promis… — Non, dit Hugh. La prenant par le poignet, il écarta sa main de force, puis il la regarda dans les yeux. — C’est mieux ainsi. — Hugh ! Elle hésita, rougissante, les joues inondées de larmes. — Hugh, je vous aime ! — Vraiment ? dit-il avec un sourire sardonique. Il lui présenta sa main droite, paume ouverte. — Regardez, regardez bien ces cicatrices. Imaginez ma main caressant votre corps délicat. Que sentiriez-vous ? Ma tendre caresse ? Ou ces stigmates ? Iridal baissa les yeux, baissa la tête. — Vous ne m’aimez pas, Iridal, soupira Hugh. Vous aimez une seule part de moi. Elle releva la tête et s’écria avec véhémence : — J’aime la meilleure part ! — Alors, laissez cette part aller en paix. Iridal secoua la tête, mais elle n’ajouta rien. — Votre fils. C’est lui qui vous importe. Vous avez une chance de le sauver. Pas moi. Voilà trop longtemps que j’ai perdu mon âme. Se détournant, Iridal s’affaissa sur son lit, fixant ses mains crispées sur ses genoux. Elle sait que j’ai raison, mais elle refuse de l’accepter. Elle lutte contre l’évidence, mais sa résistance faiblit. C’est une femme rationnelle, pas une gamine enamourée. D’ici le matin, elle aura réfléchi et elle acceptera. — Bonne nuit, belle dame. Hugh se pencha et frappa la clochette d’argent. Hugh ne s’était pas trompé, du moins le supposa-t-il. Le lendemain matin, Iridal avait séché ses larmes. Elle avait retrouvé son calme, et accueillit Hugh d’un sourire rassurant et d’un murmure : — Vous pouvez compter sur moi. Je ne vous abandonnerai pas. — Vous n’abandonnerez pas votre fils, rectifia-t-il. Elle sourit de nouveau, le laissant croire que c’était l’important pour elle. Et ce l’était assurément. Tourment serait sa rédemption et celle de Sinistrad. Tout le mal que ses parents avaient fait – lui par ses actions, elle par ses omissions – serait racheté par leur fils. Mais ce n’était qu’un seul des facteurs l’ayant décidée à feindre d’accepter le sacrifice de Hugh. La veille, avant de s’endormir, Iridal s’était remémoré le conseil silencieux de la Voix Immortelle. L’homme qui est mort et qui n’est pas mort. Hugh était destiné à être là, réalisa-t-elle. Je prendrai cela comme un présage heureux, confiante que tout se passera pour le mieux. C’est pourquoi Iridal ne discuta plus ce sacrifice. Elle s’était convaincue que le sacrifice n’aurait pas lieu. Plus tard dans la journée, Iridal et Hugh rejoignirent les trois Gardiens, Seuil, Livre et me, dans la petite chapelle de la Volière. — Nous ne savons pas si vous avez déjà échafaudé un plan pour entrer à l’Imperanon, commença le Gardien de l’me, avec un regard d’excuse à Hugh. Dans le cas contraire, nous avons quelques idées. Hugh secoua la tête, indiquant par là qu’il serait intéressé à les entendre. — Iras-tu avec lui, Magicka ? demanda l’me à Iridal. Le risque est grand. Si l’empereur capturait une humaine de ton talent… — J’irai, l’interrompit Iridal. L’enfant est mon fils. — C’est bien ce que nous pensions. Si tout se passe selon nos plans, le danger devrait être minime. Vous entrerez au palais très tard, quand presque tout le monde sera endormi. « Sa Majesté Impériale donne une réception ce soir, comme tous les soirs, mais celle-ci célèbrera l’anniversaire de l’unification des Elfes. Toute personne vivant dans l’Imperanon devra y assister, et beaucoup d’autres viendront de toutes les provinces de l’empire. Les festivités dureront longtemps, et il y aura beaucoup d’allées et venues au palais, créant beaucoup de confusion. « Vous irez à la chambre de votre fils, et le ramènerez ici. Je peux vous assurer qu’il sera en sécurité dans la cathédrale, ajouta l’me. Même si l’empereur découvrait que l’enfant est ici, il n’oserait pas ordonner une attaque des lieux sacrés. Ses propres troupes se révolteraient contre un tel ordre. — Je comprends, répondit Iridal. Hugh, tirant sur sa pipe froide, approuva de la tête. Le Gardien parut flatté. — Nous te procurerons les moyens de retourner dans ton pays avec ton fils, Magicka. Quant à toi, dit-il en s’inclinant légèrement vers Hugh, tu resteras ici avec nous. Iridal pinça les lèvres, ne fit aucun commentaire. — Tout cela semble très facile, dit Hugh, ôtant sa pipe de sa bouche, mais comment ferons-nous pour entrer au palais et en ressortir ? Les gardes ne seront pas tous en train de cuver leur vin. Le Gardien de l’me regarda le Gardien du Seuil, lui confiant le soin de terminer les explications. — Nous avons entendu dire, Magicka, que les mages de la Septième Maison ont le don de créer… comment dire ?… de fausses impressions dans l’esprit des autres. — Vous voulez dire des « illusions », répondit Iridal. Vous avez raison, je le peux. Cela pourrait réussir. Mais seulement pour moi. Moi, je pourrais prendre aux yeux des autres l’apparence d’une Elfe, et ainsi entrer sans encombres au château. Mais je ne pourrais pas le faire pour Hugh. — Non, nous ne pensions pas que tu le pouvais. Nous avons pris d’autres dispositions pour lui. Tu connais, m’as-tu dit, ceux que l’on appelle les Invisibles ? — Seulement de réputation, dit Hugh. — Naturellement, dit le Seuil en souriant. Connais-tu l’uniforme magique qu’ils portent ? — Non, dit Hugh, abaissant sa pipe, très intéressé. Parle-m’en. — L’étoffe en est tissée d’un fil prodigieux qui change de couleur et de texture pour s’accorder à celles de l’environnement. L’un de ces uniformes est posé par terre, là, près de la table. Le vois-tu ? Hugh regarda dans la direction indiquée, étrécit les yeux, haussa les sourcils. — Sapristi ! — Maintenant que j’ai attiré ton attention dessus, tu le vois. Tu vois les plis, la forme, le volume. Pourtant, voilà un bon moment que tu es dans cette pièce, et tu ne l’avais pas remarqué – bien que tu sois très observateur. « Vêtus de cette façon, les Invisibles peuvent aller partout, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, et – pour l’œil non prévenu – ils sont pratiquement invisibles. Quelqu’un aux aguets pourrait les détecter par leurs mouvements et… disons… leur substance, faute d’un meilleur mot. De plus, il faut un certain temps à l’étoffe pour altérer sa couleur et sa texture. C’est pourquoi les Invisibles apprennent à se mouvoir lentement, silencieusement, avec une grâce fluide, pour se fondre dans l’environnement. « Et cela, tu devras apprendre à le faire, Hugh-la-Main, avant d’entrer au palais ce soir. Hugh alla palper le tissu, ramassa l’uniforme et le posa sur la table, puis regarda, émerveillé, l’étoffe passer du vert amande du tapis au brun sombre du bois. Comme le Kenkari l’avait dit, la texture se modifia également, imitant le grain du bois jusqu’à sembler disparaitre. — « Les murs bougent. » Que n’aurais-je pas donné pour ça au bon vieux temps ! murmura-t-il. La Fraternité s’était longtemps demandé comment les Invisibles pouvaient agir si discrètement et si efficacement, et pourquoi personne ne les avait jamais vus ni ne savait à quoi ils ressemblaient. Mais les secrets des Invisibles étaient aussi jalousement gardés que ceux de la Fraternité. On s’accordait à dire que la magie elfienne avait quelque chose à voir avec ce don remarquable, mais on ne savait pas comment. Les Elfes n’avaient pas le don de conjurer des apparitions illusoires, comme les magiciens humains du plus haut rang. Mais ils étaient capables de filer des fils magiques, semblait-il. Le déguisement qu’il avait à la main pouvait faire sa fortune. En y ajoutant son talent et son expérience… Hugh éclata d’un rire amer à ces pensées, jeta l’uniforme par terre, où sa couleur commença immédiatement à virer au vert. — Est-ce qu’il m’ira ? Je suis plus gros et grand qu’un Elfe. — Ces vêtements sont prévus pour être flous, afin d’accompagner avec souplesse les mouvements de leur propriétaire. De plus, ils doivent s’adapter à toutes les tailles et formes des nôtres. Comme tu l’imagines, ces uniformes sont extrêmement rares et recherchés. Il faut cent cycles pour fabriquer le fil de la seule tunique, et cent cycles de plus pour le tissage. Le tissage et la couture sont l’apanage de mages, qui ont passé des années à apprendre cet art secret. Les culottes se ferment par un cordon qui coulisse, afin de s’adapter à toutes les tailles. Il y a aussi des chaussons pour les pieds, un masque pour le visage, et des gants pour les mains. — Voyons de quoi j’ai l’air avec ça, dit Hugh, ramassant l’uniforme. Ou plutôt, de quoi je n’ai pas l’air. Il entrait dans l’uniforme, qui le serrait un peu aux entournures, et il ne put attacher le cordon des culottes. Heureusement, il avait maigri pendant son incarcération volontaire. Les chaussons étaient prévus pour être portés sur des bottes et lui allaient parfaitement. Seuls les gants ne lui allaient pas. Cela bouleversa les Kenkaris. Hugh haussa les épaules. Il pourrait toujours dissimuler ses mains, soit dans les plis de sa tunique, soit derrière son dos. Hugh se regarda dans le miroir de cristal. Son corps commençait à s’estomper dans le mur. Ses mains étaient la seule partie visible de son corps, la seule partie réelle, en chair et en os. — Ça tombe bien, remarqua-t-il. Hugh déplia son plan de l’Imperanon. Les Gardiens l’examinèrent, le déclarèrent exact. — En fait, dit l’me avec ironie, je m’étonne de sa précision. Seul un Elfe – et qui aurait longtemps vécu dans le palais – serait capable de tracer ce plan. Hugh haussa les épaules, ne fit pas de commentaire. — Toi et dame Iridal, vous entrerez ici, par la porte principale conduisant dans le palais proprement dit, dit l’me, retournant au plan et montrant le chemin d’un doigt fuselé. Dame Iridal dira aux gardes qu’elle est appelée pour « soigner une parente souffrante ». C’est une excuse courante. Beaucoup de membres des familles royales ont des demeures dans les collines entourant le palais, et beaucoup reviennent sous le couvert de la nuit pour des rendez-vous clandestins. Les gardes ont l’habitude de ces pratiques, et la laisseront passer sans difficulté. — Son gerfô ne devrait-il pas l’accompagner ? demanda le Livre, inquiet. — De droit, oui, avoua l’me. Mais on sait que les membres de la famille royale sèment parfois leur gerfô, surtout quand ils prévoient de consacrer la nuit à des plaisirs illicites ! « Pendant que Dame Iridal parlera avec les gardes, toi, Hugh, tu resteras dans l’ombre, et tu te glisseras à l’intérieur dès qu’on lui ouvrira les grilles. Entrer sera le plus facile, j’en ai peur. Comme vous le voyez, le palais est immense, avec des centaines de pièces réparties sur de nombreux niveaux. L’enfant peut se trouver n’importe où. Mais l’un des gerfôs qui ont récemment été au palais m’a dit qu’on avait donné une chambre à un enfant humain juste à côté du Jardin Impérial. Cela pourrait être un des appartements que vous voyez là… — Je sais où il est, dit Iridal à voix basse. Les Gardiens se turent. Hugh se redressa et la regarda, fronçant les sourcils. — Comment ? demanda-t-il, d’un ton impliquant qu’il connaissait déjà la réponse – et qu’elle ne lui plaisait pas. — Mon fils me l’a dit, dit-elle, relevant la tête et le regardant dans les yeux. Fouillant dans le corsage de sa robe elfienne, elle en sortit une plume de faucon suspendue à son cou par un cordon de cuir. — Il m’a envoyé ceci qui me permet d’être en contact avec lui. — Mille tonnerres ! jura Hugh. Je suppose qu’il sait que nous venons ? — Bien sûr. Sinon, comment pourrait-il être prêt ? dit Iridal, sur la défensive. Je sais ce que vous pensez, que nous ne pouvons pas lui faire confiance… — Je ne vois pas ce qui peut vous donner cette idée, ricana Hugh. Iridal s’empourpra de colère. — Mais vous vous trompez. Il a peur. Il veut s’évader. C’est cet Haplo qui l’a livré aux Elfes. Tout vient d’Haplo. Lui et son seigneur – un terrible vieillard du nom de Xar – veulent que la guerre continue. Ils ne veulent pas la paix. — Xar. Haplo. Quels noms étranges. Qui sont ces personnes ? — Ce sont des Patryns, Gardien, dit Iridal. — Des Patryns ! Les Kenkaris la regardèrent, stupéfaits, se regardèrent entre eux. — Les anciens ennemis des Sartans ? — Oui, dit Iridal, reprenant son calme. — Comment est-ce possible ? D’après les archives qu’ils ont laissées, les Sartans ont détruit leurs ennemis avant de nous transporter sur Arianus. — Je ne sais pas comment c’est possible. Je sais seulement que les Patryns n’ont pas été anéantis. Alfred m’a tout raconté, mais je n’ai pas compris grand-chose à ce qu’il m’a dit. Les Patryns ont été jetés en prison, ou quelque chose de semblable. Maintenant, ils sont de retour et ils veulent conquérir le monde. Elle se tourna vers Hugh. — Nous devons sauver Tourment, mais sans qu’Haplo le sache. Ça ne devrait pas être difficile. Mon fils me dit qu’Haplo est prisonnier dans un cachot des Invisibles. J’ai cherché, mais je n’ai pas trouvé de cachots sur le plan… — Non, dit le Gardien, ils n’y figurent pas. Même la personne supérieurement intelligente qui a tracé ce plan ne pouvait pas savoir où se trouvent les cachots des Invisibles. Cela te pose-t-il un problème, Hugh ? — J’espère que non. Dans notre intérêt à tous, dit Hugh avec froideur, se penchant de nouveau sur la carte. Bien, disons que nous avons récupéré l’enfant sans problème. Quel est le meilleur chemin pour sortir ? — Les Patryns ! murmura l’me d’un ton révérenciel. Qu’est-ce qui se prépare ? La fin du monde ?… — Gardien, le pressa Hugh d’un ton patient. — Pardonne-moi. Quelle était ta question ? La sortie ? Ici. Porte dérobée, utilisée uniquement par ceux qui s’en vont à l’aube et ne veulent pas se faire remarquer. Si l’enfant avait une longue cape et un bonnet de femme, il pourrait passer pour la servante de Dame Iridal, au cas où quelqu’un vous verrait. — Pas fameux, mais il faudra s’en contenter, grommela Hugh avec humeur. Avez-vous entendu parler d’un Elfe nommé Sang-drax ? Les Kenkaris se regardèrent, secouèrent la tête. — Mais cela n’a rien d’étonnant, dit l’me. Les militaires vont et viennent. Pourquoi cette question ? — On m’a dit que si j’avais des problèmes, cet Elfe pourrait m’aider. — Prie pour ne pas avoir besoin de son aide, dit l’me avec solennité. — Qu’il en soit ainsi, dit Hugh. CHAPITRE 33 L’IMPERANON, ARISTAGON, MI-ROYAUME — Ma mère vient me chercher ce soir, dit Tourment, tripotant sa plume de faucon. Tout est arrangé. Je viens de lui parler. — Excellente nouvelle, Votre Altesse, dit Sang-drax. Vous a-t-elle donné des détails ? — Elle entrera par la grille principale, déguisée en Elfe. Sortilège d’illusion. Pas très difficile. Je pourrais le faire aussi, si je voulais. — Je n’en doute pas, Votre Altesse, dit Sang-drax en s’inclinant. L’assassin l’accompagne-t-il ? — Oui. Hugh-la-Main. Je le croyais mort, ajouta Tourment, frissonnant en fronçant les sourcils. En tout cas, il avait bien l’air mort. Mais Mère dit qu’il n’était que grièvement blessé. — Les apparences peuvent être trompeuses, Votre Altesse, surtout quand les Sartans s’en mêlent. Tourment ne comprit pas cette remarque, et ne se souciait pas de la comprendre. Il avait la tête farcie de ses propres intrigues et manigances. — Vous le direz au Comte Tretar ? Pour qu’il soit prêt ? — Je vais le prévenir de ce pas. Votre Altesse. — Vous préviendrez tous ceux qui ont besoin de l’être ? insista Tourment. — Tous, Votre Altesse, dit Sang-drax, s’inclinant en souriant. — Parfait, dit Tourment, tournant sa plume dans sa main. — Encore là ? dit Sang-drax, regardant à travers les barreaux. — Couché, chien ! dit Haplo à l’animal qui aboyait avec férocité. Garde tes forces. Le Patryn était allongé sur son lit, les mains sous la nuque. — Ça m’étonne. T’aurais-je mal jugé ? Nous te croyions audacieux, plein de feu, impatient de promouvoir la cause de ton peuple. T’aurions-nous terrorisé jusqu’à l’apathie ? termina-t-il, s’appuyant languissamment contre la porte. Patience, se dit Haplo, crispant ses mains sous sa nuque. Il te provoque. — J’aurais cru, reprit Sang-drax, qu’à l’heure qu’il est, tu aurais organisé l’évasion de la naine. — Et malheureusement, Secousse aurait été abattue pendant sa tentative d’évasion. Et l’empereur tout à fait désolé, mais on ne peut rien y faire. Et les nains tout à fait désolés, mais ils doivent détruire la machine. Va jouer aux os-runes avec Tourment, Sang-drax. Tu peux sans doute battre un enfant à ton propre jeu. — La partie va devenir intéressante ce soir, Haplo, dit doucement Sang-drax. Et tu en seras, je pense, l’un des acteurs principaux. Haplo ne bougea pas, continua à fixer le plafond. Le chien, debout près de son maître, n’aboyait plus mais grondait sourdement. — Tourment attend un visiteur. Sa mère. Haplo ne bougea pas, les yeux toujours braqués sur le plafond. Il commençait à le connaitre par cœur, ce plafond. — Iridal est une femme de tête. Elle ne vient pas pour apporter des bonbons à son fils et pleurer avec lui. Non. Elle vient dans l’intention de l’emmener avec elle en partant. Et de le cacher à cette canaille d’Haplo. Et elle réussira, je n’en doute pas. Et alors, où iras-tu chercher le cher petit Tourment ? Dans le Mi-Royaume ? Le Haut-Royaume ? le Bas-Royaume ? Combien de temps prendra cette recherche, maître ? Et que fera Tourment pendant ce temps ? Il a ses propres plans, comme tu le sais, qui ne font aucune place à toi ni à « Grand-Père ». Haplo tendit la main, caressa le chien. — Très bien, dit Sang-drax. Je pensais que le renseignement t’intéresserait. Non, ne me remercie pas. Ça me fait de la peine de te voir t’ennuyer. Il sortit une feuille de parchemin, la glissa sous la porte. — Juste au cas où tu ne saurais pas où se trouve la chambre de l’enfant, je t’ai fait un plan. La chambre de la naine est au bout du couloir. Oh ! à propos, l’empereur refuse d’accepter les exigences de Lambic. Il va faire exécuter Secousse, et envoyer une armée pour anéantir son peuple. Quel homme amusant que cet empereur ! Nous l’aimons de plus en plus. Le serpent-Elfe s’inclina avec grâce. — À ce soir, maître. Nous espérons le plaisir de ta compagnie. La fête ne serait pas la même sans toi. Toujours riant, Sang-drax s’éloigna avec nonchalance. Haplo, serrant les poings, resta allongé à contempler le plafond. Les Seigneurs de la Nuit étendirent leurs manteaux sur Arianus. À l’Imperanon, les soleils artificiels bannirent les ténèbres, les flambeaux éclairèrent les couloirs, les grands lustres furent allumés dans les salles de bal, les candélabres étincelèrent dans les salons. Les Elfes mangèrent, burent et dansèrent, aussi joyeux qu’ils pouvaient l’être sous l’ombre noire de leurs gerfôs vigilants munis de leurs coffrets. Ce qu’ils faisaient maintenant des âmes qu’ils recueillaient faisait l’objet de toutes les hypothèses murmurées, quoique pas aux tables du dîner. Ce soir, la gaieté était plus exubérante que d’ordinaire. Depuis que les Kenkaris avaient promulgué leur décret selon lequel ils n’acceptaient plus aucune âme, le taux de mortalité avait remarquablement baissé chez les jeunes Elfes. La fête se prolongea fort avant dans la nuit… mais même les jeunes doivent dormir… ou du moins se retirer pour se consacrer à des plaisirs plus intimes. Les flambeaux et les lustres furent éteints, les candélabres distribués aux invités pour les aider à regagner leur maison ou leur chambre. Une heure s’était écoulée depuis que les derniers Elfes avaient quitté le palais, titubant bras dessus, bras dessous, braillant des chansons paillardes et ignorant les patients et sobres gerfôs qui trottinaient derrière eux. La grille principale n’était jamais fermée ; elle était extraordinairement lourde, fonctionnait mécaniquement, et émettait un bruit épouvantable qu’on entendait jusqu’à Paxaua. Par curiosité oiseuse, l’empereur avait un jour ordonné qu’on la fermât. Horrible expérience, dont il avait mis un cycle complet à se remettre. Les grilles n’étaient pas fermées, mais les gardes qui patrouillaient à l’entrée étaient prudents et vigilants, et s’intéressaient beaucoup plus au ciel qu’à la terre. Tout le monde savait que les troupes humaines d’invasion, quand elles attaqueraient, arriveraient par la voie des airs. En haut des tours, les sentinelles guettaient l’arrivée des pirates, dont les dragons étaient capables de pénétrer la flotte elfienne. En chatoyants vêtements elfiens – robe à taille haute, ornée de rubans et de bijoux, avec manches bouffantes serrées aux poignets et longues jupes flottantes de soie diaphane, une cape de satin bleu royal sur les épaules – Iridal sortit de l’ombre des murs et marcha rapidement vers la guérite des gardes, qui se dressait juste après la grille. Les gardes faisant leur ronde sur les murailles lui jetèrent un coup d’œil indifférent et l’oublièrent. Ceux de la guérite la lorgnèrent, mais ne se dérangèrent pas pour l’accoster, laissant ce soin au portier. Elle frappa, et il ouvrit la porte. — En quoi puis-je vous être utile, belle dame ? Iridal l’entendit à peine, tant son sang bourdonnait à ses oreilles. Son cœur battait la chamade, au point qu’elle se sentait au bord de l’évanouissement, et pourtant, il ne semblait pas remplir sa fonction – ne semblait pas envoyer du sang dans ses membres. Elle avait les mains glacées, et les pieds presque trop gourds pour marcher. Pourtant, le regard indifférent et la question banale du portier lui redonnèrent confiance. L’illusion était efficace. Il ne vit pas l’humaine vêtue de robes elfiennes, trop petites, trop serrées. Il vit une vierge elfienne, aux traits délicats, au teint de porcelaine, aux grands yeux en amande. — Je voudrais entrer au palais, dit Iridal d’une voix mourante. — Pour quelle raison ? demanda le portier, très professionnel. — Je… enfin… ma tante est très malade. On m’a appelée à son chevet. Non loin d’eux, les gardes se regardèrent avec des sourires ironiques ; l’un parla des surprises qui attendaient les jeunes filles dans les draps des « tantes malades ». Iridal, entendant les murmures, mais non les paroles, jugea bon de se redresser avec hauteur, toisant l’impertinent d’un regard impérieux sous son capuchon de satin. Et, ce faisant, elle jeta un rapide coup d’œil sur les lieux. Elle ne vit rien, et son cœur, qui jusque-là battait trop vite, s’arrêta. Désespérée, elle aurait voulu savoir où était Hugh, ce qu’il faisait. Peut-être était-il en train de franchir furtivement les grilles, sous le nez des gardes. Elle dut faire un effort pour ne pas le chercher du regard. Mais Hugh, passé maître en fait de discrétion, s’était rapidement adapté au costume caméléon des Invisibles. Les Kenkaris en avaient été impressionnés. Les murmures se turent derrière elle. Elle ramena son attention sur le portier. — Avez-vous un sauf-conduit, Madame ? Elle en avait un, procuré par les Kenkaris. Elle le présenta. Tout était en ordre. Il le lui rendit. — Le nom de votre tante ? Elle le donna. Également fourni par les Kenkaris. Le portier disparut dans sa guérite, inscrivit son nom dans un registre prévu à cet effet. Iridal aurait pu s’en inquiéter, craindre qu’il ne vérifie ses dires, mais les Kenkaris l’avaient assurée que c’était une simple formalité. Le portier aurait été bien en peine de vérifier les tenants et les aboutissants des centaines d’Elfes qui passaient tous les soirs. — Vous pouvez entrer, Madame. Je souhaite meilleure santé à votre tante, dit-il poliment. — Merci, dit Iridal, franchissant vivement les grilles massives. Au-dessus d’elle, les pas des sentinelles résonnaient sur les murailles. Elle fut subjuguée par l’immensité de l’Imperanon qui dépassait tout ce qu’elle avait pu imaginer. Le corps principal se dressait devant elle, cachant les sommets. D’innombrables ailes en partaient, s’enroulant à la base de la montagne. Elle pensa à tous les gardes patrouillant le palais, les imagina surveillant la chambre de son fils, et soudain, la tâche lui parut impossible. Comment avait-elle jamais pu rêver qu’ils réussiraient ? Nous réussirons, se dit-elle. Il le faut. Écartant fermement ses doutes, elle continua à marcher. Hugh l’avait mise en garde – elle devait avoir l’air de savoir où elle allait. Son pas resta ferme même quand elle croisa un soldat elfien, qui, apercevant son visage à la lueur des torches, lui fit savoir en un murmure qu’il serait libre dans une heure. Visualisant le plan dans sa tête, elle passa devant le corps principal, et arriva dans le secteur des appartements royaux. Elle passa sous des arches, devant des casernes et autres baraquements. Tournant à gauche, elle s’engagea dans une avenue bordée d’arbres, passa devant ce qui était autrefois des jeux d’eau (insolent étalage de la richesse de l’empereur) maintenant à sec « pour réparations ». Elle s’inquiéta. Elle ne se rappelait pas avoir vu cela sur le plan. Elle se dit qu’elle était allée trop loin, allait retourner sur ses pas quand elle reconnut une partie du plan. Elle était à l’entrée du Jardin Impérial, aux terrasses s’étageant sur la montagne ; magnifique, quoique pas aussi luxuriant qu’avant les restrictions d’eau. Il lui parut pourtant ravissant, et elle s’arrêta un instant, soulagée, pour l’admirer. Une série de huit pavillons, appartements destinés aux hôtes impériaux, entourait le jardin, chacun avec son entrée particulière. Iridal compta six pavillons ; Tourment était dans le septième. Elle voyait ses fenêtres. Refermant la main sur son amulette, elle avança. Elle frappa à la porte. Un valet de pied lui ouvrit, lui demanda son sauf-conduit. Iridal, debout sur le seuil, fouilla dans ses robes, le trouva, le lâcha. Le valet de pied se baissa pour le ramasser. Elle sentit, ou crut sentir, l’ourlet de sa robe remuer, comme si quelqu’un se glissait furtivement derrière elle. Elle reprit le sauf-conduit – que le valet de pied n’avait pas pris la peine de lire –, espérant qu’il n’avait pas remarqué que sa main tremblait. Elle le remercia et entra. Il lui proposa les services d’un page pour l’éclairer dans les couloirs. Elle refusa, disant qu’elle connaissait le chemin, mais elle accepta un flambeau. Elle enfila un long couloir, certaine que le valet la suivait des yeux, mais en réalité il s’était déjà remis à commenter les potins de la cour avec le page. Quittant le couloir principal, elle monta une volée de marches, et déboucha dans un autre corridor, désert, éclairé de flambeaux plantés dans des appliques murales. La chambre de Tourment se trouvait au bout. — Hugh ? murmura-t-elle, s’arrêtant pour scruter les ombres. — Je suis là. Chut. Continuez. Elle soupira de soulagement. Mais son soupir s’étrangla dans sa gorge quand elle vit une silhouette se détacher du mur et s’avancer vers elle. C’était un Elfe, en uniforme de soldat. Elle dut se rappeler qu’elle avait tous les droits d’être là, et, avec un sang-froid dont elle ne se serait pas crue capable, elle rabattit son capuchon sur son visage et allait le croiser quand il la saisit par le bras. Elle se dégagea, jouant la dignité offensée. — Vraiment, Monsieur… — Dame Iridal ? dit-il doucement. Stupéfaite, effrayée, elle ne se démonta pourtant pas. Hugh était là, mais elle trembla à l’idée de ce qu’il pouvait faire. Puis elle en fut sûre. Ses mains se matérialisèrent en l’air derrière l’Elfe. Une dague fulgura. Iridal resta sans voix, démunie de ses pouvoirs magiques. — C’est bien vous, dit l’Elfe en souriant. Mon regard pénètre l’illusion. Ne craignez rien. C’est votre fils qui m’envoie. Il lui montra une plume, jumelle de celle qu’elle portait. — Je suis le capitaine Sang-drax. La dague toujours levée, Hugh fit signe à Iridal de s’informer de ses intentions. Sang-drax. Elle se rappelait vaguement le nom, comme celui de quelqu’un pouvant les aider en cas de difficulté. Étaient-ils en difficulté ? — Je vous ai fait peur. J’en suis désolé, mais je n’avais pas d’autre moyen de vous arrêter. Je suis venu vous avertir que vous êtes en danger. L’homme à la peau bleue… — Haplo ! dit Iridal en un souffle, oubliant toute prudence. — Oui, Haplo. C’est lui qui a livré votre fils aux Elfes. Le saviez-vous ? Pour accomplir ses noirs desseins, assurément. Il a découvert votre intention de faire évader Tourment, et il veut vous arrêter. Il peut survenir d’un instant à l’autre. Nous n’avons pas une seconde à perdre ! Sang-drax lui prit la main et l’entraina dans le couloir. — Vite, il faut arriver à votre fils avant Haplo ! — Attendez ! s’écria Iridal en s’écartant. La dague luisait toujours à la lumière des torches derrière l’Elfe. La main de Hugh resta levée, lui conseillant la prudence. — Comment l’a-t-il su ? Iridal déglutit avec effort. — Personne n’était au courant, à part mon fils… — Haplo se doutait que quelque chose se préparait, répondit gravement Sang-drax. Votre fils est brave, Madame, mais les plus braves cèdent parfois sous la torture… — La torture ! Un enfant ! s’écria-t-elle, atterrée. — Cet Haplo est un monstre. Il ne recule devant rien. Heureusement, j’ai pu intervenir. L’enfant a eu plus de peur que de mal. Mais il sera très heureux de vous voir. Venez. Donnez-moi le flambeau. Sang-drax prit la torche et l’entraina, et cette fois, elle le suivit. La main et la dague avaient disparu. — Dommage, dit Sang-drax, que nous n’ayons personne pour monter la garde pendant que nous préparerons votre fils pour le voyage. Haplo peut arriver d’un instant à l’autre. Mais je ne peux me fier à aucun de mes hommes… — Ne vous inquiétez pas, dit Iridal avec calme. J’ai un compagnon. Sang-drax parut étonné, impressionné. — Aussi magiquement doué que vous-même, apparemment. Non, ne dites rien. Moins j’en saurai, mieux ça vaudra. Voilà la chambre. Je vais vous conduire à votre fils, puis je devrai vous quitter un moment. L’enfant a une amie. Une naine nommée Secousse. Elle doit être exécutée, et, n’écoutant que son bon cœur, il ne veut pas s’évader sans elle. Restez avec votre fils. Je vous amènerai la naine. Iridal accepta. Ils arrivèrent devant la chambre au bout du couloir. Sang-drax frappa de façon convenue. — Ami, dit-il à voix basse. Sang-drax. La porte s’ouvrit. La chambre était plongée dans l’obscurité, chose bizarre si Iridal avait réfléchi. Mais elle n’entendit qu’une exclamation étouffée. — Maman ! Maman, je savais que tu viendrais me chercher ! Iridal tomba à genoux ; et Tourment se jeta dans ses bras. Des boucles d’or et une joue mouillée de larmes se pressèrent contre la sienne. — Je vais revenir, promit Sang-drax. Iridal l’entendit vaguement, sans prêter attention à la porte qui se refermait sur elle et son fils. Il faisait noir dans les cachots des Invisibles. Aucune lumière n’y brillait, à l’exception d’une unique lampe destinée au garde de service. Et elle était loin d’Haplo, à l’autre bout de la longue rangée de cellules. Il fixait la porte de son cachot. Debout près de lui, oreilles dressées, yeux étincelants, le chien remuait la queue. Sentant que quelque chose se préparait, il gémissait doucement, encourageant son maître à passer à l’action. Haplo tendit la main, toucha la porte qu’il voyait à peine dans le noir, sentit sous ses doigts les barreaux froids et rouillés. Il traça un sigle sur la porte, le vit flamboyer, bleu, puis rouge. Le fer fondit sous la chaleur de sa magie. Haplo fixa le trou qu’il venait de créer, visible jusqu’à ce que s’éteigne la lueur magique. Deux, trois sigles de plus. Le trou s’agrandit, maintenant assez grand pour lui livrer passage. — Libre… marmonna Haplo. Les reptiles l’avaient forcé à s’engager dans cette action, l’avaient manœuvré, poussé, forcé. — J’ai perdu le contrôle des évènements, dit-il. Il faut que je le reprenne. Ce qui signifie les battre à leur propre jeu. Et ça devrait être intéressant, vu que je n’en connais même pas les règles ! Il considéra sombrement le trou qu’il avait créé. C’était le moment de jouer son coup. Un coup qu’ils connaissent d’avance, se dit-il, amer. Il était seul au bout de la rangée de cellules. Pas un garde, pas même un Invisible dans son costume de caméléon. Haplo les avait repérés le premier jour, modérément impressionné par l’ingéniosité des menschs. Mais il n’y en avait pas dans les parages. Ils n’avaient pas besoin de le suivre. Tout le monde savait où il devait se rendre. Diable, on lui avait même donné un plan ! — Ça m’étonne que ces canailles n’aient pas laissé la clé sur la porte, grommela-t-il. Le chien gémit, gratta la porte de sa patte. Haplo traça encore deux sigles, prononça quelques mots. Le fer fondit. Il passa par le trou. Le chien lui emboita le pas avec entrain. Haplo sortit des cachots des Invisibles. Hugh-la-Main se posta dans le couloir en face de la porte de Tourment. Couloir en forme de « T », avec la chambre de l’enfant à la jonction des deux branches, l’escalier qu’ils avaient monté en formant la branche verticale, surmontée d’un couloir perpendiculaire. Se postant ainsi au croisement, Hugh voyait l’escalier et les trois sections de couloir. Sang-drax avait introduit Iridal chez son fils, puis était ressorti en fermant la porte. Immobile et silencieux, Hugh se fondait dans l’ombre et dans le mur. Il était impossible que l’Elfe le vît, mais il fut déconcerté de voir les yeux du capitaine se diriger droit sur lui. Déconcertante également la lueur rouge qu’il vit dans ses prunelles. Elle lui rappela Ernst Twist, lui rappela Ciang lui disant que Twist – un humain – recommandait ce Sang-drax. Et comme par hasard, Ernst Twist se trouvait en compagnie de Ciang. Et comme par hasard, Sang-drax s’était lié d’amitié avec Tourment. Par hasard ? Hugh ne croyait pas au hasard, pas plus qu’il ne croyait à la chance. Il se passait quelque chose de louche… — Je vais chercher la naine, dit Sang-drax, et, si ce n’avait pas été impossible, Hugh aurait cru qu’il lui parlait. Sang-drax montra le couloir à la gauche de Hugh. — Attends ici. Ouvre l’œil. Haplo arrive. L’Elfe se retourna et enfila le couloir en courant. Hugh jeta un coup d’œil dans le corridor. Il venait déjà d’y regarder, et il n’y avait personne. Il était vide. Sauf qu’il ne l’était plus. Hugh cligna des yeux, éberlué. Un homme descendait le couloir, désert quelques secondes plus tôt, comme si les paroles de l’Elfe l’avaient fait surgir magiquement. Et cet homme, c’était Haplo. Hugh le reconnut sans mal – l’air trompeusement discret et effacé, la démarche calme, assurée, la calme vigilance. Mais la dernière fois que Hugh avait vu Haplo, il avait les mains bandées. Maintenant, Hugh comprenait pourquoi. Iridal avait parlé de peau bleue, mais elle n’avait pas dit que ce bleu scintillait doucement dans le noir. Magie quelconque, se dit Hugh, mais il n’avait pas le temps de s’inquiéter de magie maintenant. L’inquiétant, c’était le chien. Il avait oublié le chien. L’animal braquait les yeux droit sur lui. Il n’était pas menaçant. Il semblait plutôt retrouver un ami. Oreilles dressées, remuant la queue, il souriait de tous ses crocs. — Qu’est-ce qui te prend ? dit Haplo. Recule. Le chien recula docilement, mais continua à lorgner Hugh, penchant la tête, comme s’il ne comprenait pas ce nouveau jeu, mais acceptait d’y participer vu qu’ils étaient de vieux camarades. Haplo continua à avancer. Il jeta un coup d’œil en direction de Hugh, mais il semblait chercher quelque chose… ou quelqu’un d’autre. Hugh tira sa dague, bondit, silencieux, mortel. Haplo eut un petit geste de la main. — Attaque, chien ! Le chien s’élança, gueule béante, crocs étincelants. De solides mâchoires se refermèrent sur le bras droit de Hugh, le poids de l’animal le renversa par terre. Haplo écarta la lame d’un coup de pied, se planta devant lui. Le chien se mit à lui lécher la main en remuant la queue. Hugh voulut se relever. — Je ne te le conseille pas, Elfe, dit Haplo avec calme. Il t’ouvrirait la gorge. Mais l’animal censé lui ouvrir la gorge le reniflait avec amitié. — Lâche-le, dit Haplo, tirant le chien en arrière. J’ai dit, lâche-le ! Il considéra Hugh, dont le visage était caché par le masque des Invisibles. — Si ce n’était pas impossible, Elfe, je dirais qu’il te connait. Et d’ailleurs, qui es-tu ? Se penchant, le Patryn arracha le masque. — Hugh-la-Main ! dit-il en un souffle. Mais tu es… mort ! — Non, c’est toi ! gronda Hugh. Profitant de la surprise de l’adversaire, Hugh décocha un coup de pied, visant Haplo à l’aine. Un feu bleu crépita autour de Hugh, comme s’il avait mis le pied dans les « zinzins’lectriques » de la Bougonne-Batte. La décharge le renversa, pieds par-dessus tête. Il resta allongé, assommé, la tête bourdonnante. Haplo se pencha sur lui. — Où est Iridal ? Tourment était prévenu de son arrivée. Savait-il que tu l’accompagnais ? Sapristi, bien sûr qu’il le savait ! C’était là le plan. Je… Une explosion étouffée leur parvint du bout du couloir, venant de la chambre fermée de Tourment. — Hugh ! Au secours !… hurla Iridal. Sa voix s’étrangla en un sanglot. Hugh se remit debout. — C’est un piège, dit Haplo avec calme. — Un piège tendu par toi ! gronda Hugh, bandant ses muscles pour attaquer. — Pas par moi, dit Haplo, le regardant avec calme. Par Tourment. Hugh le fixa, frappé de stupeur. Haplo soutint son regard. — Tu sais que j’ai raison. Tu t’en doutes depuis le début. Hugh baissa les yeux, et s’élança vers la porte. CHAPITRE 34 L’IMPERANON, ARISTAGON, MI-ROYAUME Haplo regarda Hugh s’éloigner, avec l’intention de le suivre, mais il promena d’abord les yeux autour de lui, méfiant. Sang-drax était quelque part dans les parages ; les runes de sa peau réagissaient à la présence du reptile. Sans aucun doute, Sang-drax attendait dans la chambre même, ce qui signifiait… — Haplo ! glapit une voix. Haplo, viens avec nous ! Haplo se retourna. — Secousse ? Sang-drax, tenant la naine par la main, l’entrainait vers l’escalier. Craquements de bois derrière Haplo. Hugh venait d’enfoncer la porte. Le Patryn l’entendit se ruer dans la pièce en rugissant. Il fut accueilli par des cris, des ordres en elfien, des cliquetis d’épées. — Viens avec moi, Haplo ! dit Secousse en lui tendant la main. Nous nous évadons. — Nous ne pouvons pas nous arrêter, ma chère, l’avertit Sang-drax en l’entrainant. Profitons de la confusion pour disparaitre. J’ai promis à Lambic de vous ramener indemne. Sang-drax ne regardait pas Secousse. Il regardait Haplo. Ses yeux rougeoyaient. Secousse n’arriverait jamais vivante à Drevlin. Sang-drax et la naine descendirent l’escalier en courant, Secousse trébuchant dans sa hâte, ses grosses bottes martelant lourdement le sol. — Haplo ! l’entendit-il hurler. Debout dans le couloir, il jura de frustration. Il se serait coupé en deux s’il avait pu, mais c’était impossible, même pour un demi-dieu. Il avisa au mieux. — Chien, reste avec Tourment ! commanda-t-il. Le chien bondit vers la chambre de l’enfant, où régnait maintenant un silence menaçant, puis il s’élança à la poursuite de Sang-drax. Un piège ! L’avertissement d’Haplo résonnait dans la tête de Hugh. Tu t’en doutais depuis le début. Et c’était vrai, sapristi. Hugh, arrivant devant la porte de Tourment, la trouva fermée. Enfonçant d’un coup de pied le mince panneau de bois, il se rua à l’intérieur. Il n’avait pas de plan, mais il savait par expérience qu’une attaque audacieuse et imprévue subjuguait souvent l’ennemi – surtout un ennemi se félicitant déjà de la victoire. Abandonnant discrétion et déguisement, il fit autant de bruit, autant de dégâts que possible. Les gardes cachés dans la chambre savaient qu’Iridal avait un complice ; son appel au secours les en avait avertis. Après avoir réduit la mystériarque à l’impuissance, ils l’attendirent donc, l’assaillirent à son entrée. Mais au bout de quelques secondes ils commencèrent à se demander s’ils avaient affaire à un seul homme ou à une légion de démons. Maintenant que la porte était fracturée, la chambre, obscure auparavant, était éclairée par les flambeaux du couloir. Mais leur lumière tremblotante ne faisait qu’ajouter à la confusion. Hugh s’était vu arracher son masque. Sa tête et ses mains étaient visibles, son corps se trouvait encore camouflé par la magie des Elfes. Les soldats stupéfaits eurent l’impression d’affronter une tête et des mains sans corps. Des mains d’où fulgurait la mort. La dague de Hugh frappa un Elfe au visage, trancha la gorge d’un autre. Un coup de pied à l’aine en atteignit un troisième qui s’effondra en gémissant, tandis qu’un coup de poing en abattait un autre. Les Elfes, surpris par la férocité de l’attaque, et ne sachant s’ils combattaient un homme ou un spectre, reculèrent en désordre. Hugh ne leur prêta pas attention. Tourment – pâle, échevelé, les yeux dilatés – était accroupi auprès de sa mère, évanouie par terre. Balayant meubles et corps devant lui, Hugh allait s’emparer de la mère et du fils, sortir avec eux, quand une voix s’éleva, calme et froide. — C’est ridicule. Il n’y a qu’un seul homme. Arrêtez-le. Honteux, secouant leur terreur, les soldats revinrent à l’attaque. Trois sautèrent sur Hugh par-derrière, lui immobilisant les bras. Un autre lui donna un coup au visage du plat de son épée. Un dernier lui faucha les jambes. La bataille était terminée. Les Elfes lui lièrent les mains et les pieds. Il gisait sur le flanc, les genoux ramenés sur la poitrine, assommé, impuissant. Du sang coulait de sa tête, dégouttait de sa bouche. Deux Elfes restèrent près de lui pour le surveiller, tandis que les autres allaient chercher de la lumière et secouraient leurs camarades blessés. Chandelles et flambeaux éclairèrent une chambre ravagée. Hugh ne savait pas quel sort Iridal avait lancé avant qu’on la maîtrisé, mais les murs étaient calcinés, de splendides tapisseries fumaient encore, et l’on emportait deux Elfes grièvement brûlés. Iridal gisait à terre, les yeux clos. Mais elle respirait. Elle était vivante. Hugh ne vit pas trace de blessure, se demanda ce qui l’avait abattue. Il posa son regard sur Tourment, agenouillé auprès de sa mère inanimée. Les paroles d’Haplo lui revinrent à l’esprit, et, s’il n’avait pas confiance en Haplo, il ne se fiait pas davantage à Tourment. L’enfant les avait-il trahis ? Hugh fixa Tourment, qui soutint son regard, le visage indéchiffrable, sans afficher ni innocence ni remords. Mais plus il regardait Hugh, plus l’enfant semblait nerveux. Déplaçant son regard, il se mit à fixer un point juste au-dessus de l’épaule de Hugh. Soudain, ses yeux se dilatèrent, il poussa un cri étranglé. — Alfred ! Hugh faillit regarder derrière lui, puis réalisa que c’était une ruse pour détourner son attention d’Iridal. Mais si Tourment jouait la comédie, c’était un merveilleux acteur. — Alfred ! Que fais-tu là ? Va-t’en ! Je n’ai pas besoin de toi… bredouilla-t-il, presque incohérent. — Calmez-vous, Votre Altesse, dit la voix froide. Il n’y a personne. Tourment s’enfla de colère. — Alfred est là ! Juste derrière Hugh ! Je le vois, je vous assure… Soudain, l’enfant battit des paupières, regarda Hugh en étrécissant les yeux avec un sourire sournois. — C’était une ruse, pour savoir si cet homme avait un complice. Vous avez tout fait rater, comte Tretar. Tourment s’efforçait d’avoir l’air indigné, mais il continuait à fixer Hugh, avec une gêne croissante. Hugh ne savait pas ce que mijotait Tourment et ne s’en souciait pas. Quelque ruse, sans doute. L’assassin lécha le sang coulant de sa bouche, embrassa la chambre du regard pour localiser le comte. Il vit un Elfe de belle prestance. Magnifiquement vêtu, il avait par miracle échappé indemne aux ravages qui avaient dévasté la pièce. Le comte s’avança, et observa Hugh avec l’intérêt objectif qu’on peut porter à une nouvelle variété d’insecte. — Je suis le comte Tretar, Seigneur des Elfes Tretar. Toi, parait-il, tu es connu sous le nom de Hugh-la-Main. — Moi pas parler elfien, grogna Hugh. — Non ? Tretar sourit. — Mais tu portes très bien nos vêtements. Allons, allons, mon cher, continua le comte en elfien, la partie est terminée. Sois bon perdant. Je sais beaucoup de choses sur toi – entre autres, que tu parles couramment l’elfien, que tu es responsable de la mort de plusieurs des nôtres, et que tu as volé une de nos dragonefs. J’ai ordre de t’arrêter – mort ou vif. Hugh jeta un coup d’œil à Tourment, qui le regarda avec la candeur naïve qui est la meilleure défense des enfants contre les adultes. Hugh grimaça, remua, apparemment pour détendre ses crampes, mais en réalité pour éprouver la solidité de ses liens. Ils étaient bien serrés. S’il cherchait à s’en débarrasser, il ne réussirait qu’à les enfoncer plus profondément dans sa chair. Ce Tretar n’était pas un imbécile. Continuer à feindre ne servirait à rien. Peut-être pourrait-il conclure un marché. — Qu’est-il arrivé à la mère ? demanda Hugh. Qu’est-ce que vous lui avez fait ? Le comte jeta un coup d’œil à Iridal, haussa un sourcil. — Poison. Oh ! rien de fatal, rassure-toi. Poison bénin injecté par une flèche, qui la laissera sans connaissance aussi longtemps que nous le voudrons. C’est la seule façon de maitriser ces humains qu’on appelle « mystériarques ». À moins de les tuer, naturellement… Le comte s’interrompit, fixant un chien qui venait d’entrer dans la chambre. Le chien d’Haplo. Hugh se demanda où il était, quel rôle il jouait dans tout ça. Mais Hugh ne trouva pas la réponse, et il n’allait certes pas la demander, au cas où, par chance, les Elfes auraient laissé le Patryn en dehors de leurs calculs. Tretar fronça les sourcils, se tourna vers ses soldats. — Ce chien appartient au serviteur de Votre Altesse. Qu’est-ce qu’il fait là ? Emmenez-le ! — Non ! s’écria Tourment. Il est à moi ! Il courut vers le chien et lui jeta ses bras autour du cou. L’animal se mit à lui lécher la joue, tout à la joie des retrouvailles. — Il m’aime plus qu’Haplo, déclara Tourment. Je vais le garder. Le comte les regarda pensivement. — Très bien. L’animal peut rester. Va voir comment il s’est échappé, dit-il à voix basse à un garde. Et ce qu’est devenu son maître. Tourment fit coucher le chien près de lui. L’animal, pantelant, promena des yeux brillants autour de la pièce. Puis le comte reporta son regard sur Hugh. — Vous m’avez capturé, dit l’assassin. Je suis votre prisonnier. Enfermez-moi, tuez-moi, peu importe. Mais libérez l’enfant et sa mère. Tretar eut l’air très amusé. — Vraiment, mon cher, tu nous prends pour des imbéciles ? Un célèbre assassin et une puissante magicienne tombent entre nos mains, et tu voudrais que nous renoncions à cette prise ? Quel gaspillage ! Quelle folie ! — Alors, que voulez-vous de moi ? gronda Hugh. — T’engager, dit Tretar avec calme. — Je ne suis pas à vendre. — Tout homme a son prix. Hugh grogna, changea de nouveau de position. — Votre misérable royaume n’a pas assez de barls pour m’acheter. — Je ne propose pas d’argent, dit Tretar, époussetant un siège d’un mouchoir de satin. Il s’assit, croisa des jambes bien tournées gainées de soie, et se renversa dans son fauteuil. — Je propose une vie. La vie d’Iridal. — C’est donc ça. Roulant sur le dos, Hugh gonfla ses muscles, essayant de rompre ses liens. Du sang, tiède et poisseux, lui coula sur les mains. — Détends-toi, mon cher. Tu ne fais que te blesser. Tretar soupira avec affectation. — Je reconnais que mes hommes ne sont pas des guerriers très redoutables, mais ils savent quand même faire les nœuds. Il t’est impossible de t’évader, et nous n’aurions pas la sottise de te tuer pendant une tentative d’évasion, comme tu l’espères peut-être. Après tout, nous te demandons seulement de faire ce que tu as déjà fait d’innombrables fois. Nous voulons t’engager pour tuer quelqu’un. C’est tout. — Qui est la victime ? demanda Hugh qui avait sa petite idée. — Le Roi Stephen et la Reine Anne. Hugh leva les yeux, stupéfait. Le comte hocha la tête, compréhensif. — Tu croyais que ce serait le Prince Rees’ahn, n’est-ce pas ? Nous y avons pensé en apprenant ta venue. Mais le prince a survécu à plusieurs tentatives d’élimination. On dit que des forces surnaturelles le protègent. Je ne crois pas nécessairement à ces billevesées, mais je crois qu’en ta qualité d’humain, tu auras plus de facilité à tuer des souverains humains. Et le résultat sera le même. Stephen et Anne morts, et leur fils sur le trône, l’alliance avec Rees’ahn sera rompue. Hugh regarda sombrement Tourment. — Ainsi, c’était ça, votre idée ! — Je veux être roi, dit Tourment, caressant le chien. — Et vous faites confiance à ce jeune misérable ? demanda Hugh. Il serait capable de trahir sa propre mère ! — Tu plaisantes, n’est-ce pas ? Pardonne-moi, mais je n’ai jamais pu comprendre l’humour humain. Son Altesse, le Prince Tourment, sait où est son intérêt. Hugh regarda Iridal, se félicitant qu’elle fût inconsciente. Par amour pour elle, il aurait presque souhaité qu’elle fût morte. — Si j’accepte de tuer le roi et la reine, vous la libérez ? C’est le marché ? — Oui. — Qu’est-ce qui me prouve que vous tiendrez parole ? — Rien. Mais tu n’as d’autre choix que de nous faire confiance, n’est-ce pas ? Toutefois, je te ferai une concession. L’enfant t’accompagnera. Il sera en contact avec sa mère. Par lui, tu sauras si elle est vivante. — Et par lui, vous saurez si j’ai accompli ma mission. Tretar haussa les épaules. — Naturellement. Et nous donnerons à la mère des nouvelles de son fils. Elle serait, j’imagine, désespérée s’il lui arrivait quelque chose. Elle souffrirait cruellement… — Vous ne lui ferez aucun mal ! ordonna Tourment. Elle convaincra tous les mystériarques de prendre mon parti. Elle m’aime, ajouta-t-il avec un sourire espiègle. Elle fera tout ce que je lui demanderai. Oui, et elle ne me croirait pas si je lui disais la vérité. Mais je ne serai plus là pour voir ça, se dit Hugh. Tourment y veillera. Une fois que j’aurai servi ses desseins, il me fera « capturer » et exécuter. Mais où figure Haplo dans tout ça ? Où est-il ? — Eh bien, mon cher, ta réponse ? dit Tretar, le poussant du bout de son soulier ciré. — Vous n’avez pas besoin de réponse, dit Hugh. Vous me tenez, et vous le savez. — Excellent, dit Tretar avec entrain. Il se leva et fit signe à ses hommes. — Emportez la dame dans les cachots. Continuez à la droguer. Cela mis à part, elle doit être bien traitée. Les Elfes sortirent, portant Iridal. Tourment, le bras sur le cou du chien, la regarda avec indifférence. Puis, s’éclairant, il se tourna vers Hugh. — Quand partons-nous ? — Il faut faire vite, conseilla Tretar. Rees’ahn est déjà arrivé aux Sept Champs. Stephen et Anne sont en route. Nous te fournirons tout ce dont tu auras besoin… — Je ne peux guère voyager dans cet état, remarqua Hugh, toujours couché par terre. Tretar le considéra avec attention, puis hocha la tête. — Déliez-le. Il sait que même s’il nous échappe et parvient jusqu’aux cachots, la dame sera morte avant son arrivée. Les soldats tranchèrent ses liens et l’aidèrent à se relever. — Je veux une courte épée, dit-il, se frictionnant les bras pour rétablir la circulation. Et qu’on me rende mes dagues. Et du poison pour les lames. D’un certain type. Vous avez un alchimiste ? Parfait. Je le verrai moi-même. Et de l’argent. Beaucoup d’argent. Au cas où nous aurions à graisser des pattes pour franchir les lignes. Et un dragon. Tretar eut une moue pensive. — Ce dernier article sera difficile à trouver. Mais pas impossible. — Il me faut des vêtements pour le voyage. Et aussi pour l’enfant. Des vêtements humains. Des costumes de colporteurs. Et quelques bijoux elfiens. Rien de précieux. Des babioles. — Ça, ce n’est pas un problème. Mais où sont tes propres vêtements ? demanda Tretar. — Je les ai brûlés, répondit Hugh avec calme. Tretar n’insista pas, malgré son envie de savoir d’où venait son uniforme d’Invisible. Mais il devait avoir compris que Hugh se tairait sur ce point. Et peut-être que le comte avait son idée sur la question. Depuis le temps, les espions de Tretar devaient avoir fait le rapport entre Hugh et Iridal et les deux moines Kirs récemment arrivés à Paxaua. Et où des Kirs auraient-ils pu aller, sinon chez leurs frères spirituels, les Kenkaris ? — J’emmène le chien, déclara Tourment avec entrain en se levant. — Seulement si vous pouvez lui apprendre à voler à dos de dragon, dit Hugh. Un peu déconfit sur le moment, Tourment se ressaisit bientôt, et courut à son lit, commandant à l’animal de le suivre. — Ça, c’est un dragon, dit-il, tapotant le matelas. Saute… Voilà. Maintenant, assis. Non, assis. Sur l’arrière-train. Le chien, tirant la langue, dressant les oreilles et remuant la queue, entra dans le jeu, incertain pourtant de ce que Tourment voulait de lui, et lui tendant la patte pour qu’il la serre. — Non, non, non ! s’écria l’enfant, lui appuyant sur la croupe pour le faire asseoir. Assis ! — Charmant enfant, observa Tretar. On dirait qu’il part en vacances… Hugh ne répondit pas, lorgna le chien. L’animal était magique, se rappelait-il. Du moins il le supposait. Il l’avait vu faire d’étranges choses. Il n’était pas souvent séparé d’Haplo, et s’il l’était actuellement, il devait y avoir une raison. Mais du diable s’il l’imaginait. Non que cela eût de l’importance. À ses yeux, cette situation n’avait qu’une issue. Un Elfe entra, s’approcha de Tretar, lui parla à voix basse. Hugh avait l’oreille très fine. Sang-drax… se déroule selon les plans. Il a la naine… elle arrivera indemne à Drevlin. Histoire d’évasion. L’Empereur aura sauvé la face… sauvé la Bougonne-Batte. L’enfant peut garder le chien… D’abord, Haplo n’eut aucun mal à suivre Sang-drax et la naine. Avec ses grosses bottes, ses courtes jambes qui arrivaient péniblement à suivre le train de son prétendu sauveur, et les halètements provoqués par cette course inattendue, Secousse avançait lentement, aussi bruyante que la Bougonne-Batte elle-même. C’est pourquoi Haplo ne s’expliquait pas comment il les avait perdus. Il les avait pris en filature dans le couloir de Tourment, avait descendu l’escalier derrière eux. Mais arrivé en bas des marches, qui débouchaient dans un autre couloir (celui par lequel il était arrivé), il n’avait vu personne. Jurant de frustration, il enfila le couloir en courant, balayant du regard le sol, les murs, les portes fermées à droite et à gauche. Il était presque au bout du couloir quand il eut l’impression de quelque chose de louche. Il y avait de la lumière, alors que tout était noir auparavant. Pas de valets de pied bâillant et cancanant à l’entrée. Soudain perplexe, il s’aperçut qu’il n’y avait pas d’entrée. Arrivant au bout du corridor et à ce qui aurait dû être une porte, il se trouva devant un mur, d’où partaient deux nouveaux couloirs, beaucoup plus longs que la normale, beaucoup plus longs que ce n’était possible étant donné la taille du bâtiment. Et il ne doutait plus, maintenant, que s’il empruntait l’un d’eux, il le mènerait à d’autres couloirs. Il était dans un labyrinthe, création magique du serpent-Elfe, dédale cauchemardesque qui l’obligerait à courir sans arriver nulle part, sauf à la folie. Le Patryn s’arrêta. Il tâtonna devant lui, espérant rencontrer quelque chose de solide, de réel, espérant rompre l’enchantement. Il était en danger, car, bien qu’il eût l’impression de se trouver dans un tunnel désert, il était peut-être en plein air, entouré d’une centaine d’Elfes en armes. C’était pire, bien pire, qu’être frappé de cécité. Privé de la vue, il aurait pu se rabattre sur ses autres sens. Mais pour l’heure, son cerveau était forcé de les contester ; la qualité de l’illusion était angoissante. Il fit un pas, et le couloir chancela. Le sol qu’il sentait sous ses pieds n’était pas celui qu’il voyait. Les murs lui glissaient entre les doigts. Pourtant, ces doigts touchaient quelque chose de solide. Pris de vertige, il était de plus en plus désorienté. Il ferma les yeux, tenta de se concentrer sur les sons, mais cela se révéla illusoire. Les seuls sons qu’il entendait lui parvenaient par les oreilles du chien. Comme s’il était dans la chambre avec Hugh et Tourment. Sa peau le picota, les runes s’activant. Quelque chose, quelqu’un approchait. Et lui, debout, les yeux fermés, qui gesticulait avec impuissance ! Maintenant, il entendait des pas, mais étaient-ils proches ?… proches du chien ? Haplo réprima le désir panique de frapper à l’aveuglette. Un souffle de vent lui caressa la joue. Il se retourna. Le couloir était toujours désert, mais sapristi, il savait que quelqu’un était là, juste derrière lui. Il eut recours à sa magie, fit briller ses sigles d’un éclat bleu aveuglant, s’enveloppant d’un bouclier protecteur. Protecteur contre des menschs. Mais pas contre… Une violente douleur explosa dans sa tête. Il tombait, il tombait dans le rêve. Il heurta le sol, le choc lui fit reprendre conscience. Du sang lui coulait dans les yeux, lui collait les paupières. Il s’efforça de les rouvrir, renonça. L’éclatante lumière lui faisait mal aux yeux. Sa magie l’abandonnait. Nouveau coup… CHAPITRE 35 LA CATHÉDRALE DE L’ALBÉDO, MI-ROYAUME — Gardien, dit l’assistant du Seuil, un gerfô demande à te voir. Le gerfô du Comte Tretar, pour être exact. — Dis-lui que nous n’acceptons pas… — Je te demande pardon, Gardien, c’est ce que je lui ai dit. Mais il est entêté. Il insiste pour te parler personnellement. Le Seuil soupira, but une gorgée de vin, se tamponna les lèvres de sa serviette, et interrompit son repas pour se rendre auprès de cet irritant gerfô. Il parla longtemps avec lui ; et, la conversation terminée, réfléchit un instant, convoqua son assistant et lui dit qu’il allait à la chapelle. Le Gardien de l’?me et le Gardien du Livre étaient agenouillés devant l’autel. Le Seuil, les voyant en prière, entra en silence, referma la porte derrière lui, se mit à genoux près d’eux, joignit les mains et inclina la tête. L’me se tourna vers lui. — Tu as des nouvelles ? — Oui, mais je craignais… — Non, tu peux parler. Regarde. Le Seuil leva la tête, et, atterré, regarda la Volière. La tempête semblait souffler dans les feuillages luxuriants ; les arbres tremblaient et gémissaient sous un vent qui était l’haleine plaintive de milliers d’âmes emprisonnées. Les feuilles s’agitaient violemment, les branches craquaient et cassaient. — Que se passe-t-il ? murmura le Seuil. — Peut-être pourras-tu nous le dire. Le Seuil secoua la tête, perplexe. — Je viens de voir un gerfô, celui qui nous avait parlé de l’enfant humain, Tourment. Son pupille, le Comte Tretar, a capturé dame Iridal et Hugh-la-Main. La mystériarque est emprisonnée dans les cachots des Invisibles. Le gerfô ne sait pas exactement ce qu’est devenu Hugh, mais il croit qu’on l’emmène quelque part avec l’enfant. Le Gardien de l’me se leva. — Nous devons agir, et vite. — Mais pourquoi les morts protestent-ils ainsi ? Qu’est-ce qui les révolte ? — Je ne comprends pas, dit le Gardien de l’me, affligé, perplexe. J’ai le sentiment que nous ne comprendrons jamais, dans cette vie. Mais eux, ils comprennent. Il regarda dans la Volière, révérencieux et nostalgique. — Ils comprennent. Et nous devons agir. Nous devons sortir. — Sortir ! Le Seuil pâlit. Depuis d’innombrables années qu’il ouvrait la porte à d’autres, il ne l’avait jamais franchie lui-même. Pour aller où ? — Peut-être, dit le Gardien avec un pâle sourire, écoutant les cris muets de la Volière, pour les rejoindre. Dans l’heure froide et sombre qui précède l’aube, le Gardien de l’me ferma la porte de la Volière, la scellant d’un sortilège – chose qui n’était jamais arrivée dans toute l’histoire de la cathédrale. Et durant tout ce temps, jamais le Gardien de l’me n’avait quitté son poste sacré une seule fois. Les Gardiens du Seuil et du Livre échangèrent un regard solennel quand la porte se referma, que les paroles du sortilège furent prononcées. Ils étaient plus accablés et subjugués par ce petit changement que par le vague danger dont ils sentaient la menace. Car ils y lisaient le présage d’un changement beaucoup plus grand, qui affecterait la vie de tous les peuples de toutes les races d’Arianus. Le Gardien de l’me quitta la Volière et enfila un couloir, suivi, deux pas derrière – comme il se devait – par le Gardien du Seuil à sa gauche, et le Gardien du Livre, à sa droite. Tous trois se taisaient. Le Seuil ne put qu’échanger des regards d’étonnement muet avec le Livre quand leur supérieur s’engagea dans l’escalier menant aux chambres des gerfôs, passa devant des bureaux pour entrer enfin dans la grande bibliothèque des Kenkaris. Elle contenait l’histoire de tous les Elfes d’Arianus, et, dans une moindre mesure, l’histoire des deux autres races. Il y avait aussi une collection de volumes laissés par les Sartans, mais pas aussi importante que celle du Haut-Royaume. Ces livres étaient considérés comme des reliques sacrées, et aucun Kenkari n’entrait jamais dans la bibliothèque sans s’incliner devant eux, en hommage à ceux qui avaient disparu depuis si longtemps. Le Seuil ne fut donc pas surpris de voir le Gardien de l’me s’arrêter devant la vitrine de cristal contenant les rouleaux et les livres sartans. Le Livre non plus. Ils s’inclinèrent aussi, en hommage aux Sartans, puis, stupéfaits, virent l’me tendre la main, poser ses doigts fuselés sur le cristal, et prononcer une formule magique. Le cristal fondit, il passa la main dans l’ouverture, et prit un mince volume couvert de poussière. Le Gardien sortit sa main et le livre, le cristal se reforma, scella la vitrine. L’me regarda le livre avec crainte et tristesse. — Je commence à croire que nous avons commis une terrible erreur. Mais, ajouta-t-il, levant les yeux au ciel, nous avions peur. Il baissa la tête en soupirant. — Les humains et les nains sont différents de nous. Très différents. Qui sait ? Peut-être que ce livre nous aidera tous à comprendre. Glissant le livre dans les amples manches de ses robes chatoyantes, le Gardien de l’me précéda ses deux compagnons désorientés jusqu’au fond de la bibliothèque, où ils se trouvèrent devant un mur. L’me s’arrêta. Son visage se fit sévère et coléreux. Il se retourna et, pour la première fois depuis le début de cette expédition, regarda les deux autres en face. — Savez-vous pourquoi je vous ai amenés ici ? — Non, Gardien, murmurèrent-ils, parfaitement sincères, car ils n’avaient pas la moindre idée de la raison qui les amenait devant ce mur nu alors que des évènements prodigieux se passaient autour d’eux. — La voilà, la raison, dit l’me, sa voix habituellement douce prenant un ton sévère. Il tendit la main, l’appliqua sur une section du mur, et poussa. Le mur tourna silencieusement sur un axe central, révélant un escalier s’enfonçant dans les ténèbres. Le Seuil et le Livre s’écrièrent ensemble : — Depuis quand… ? — Qui a pu… ? — Les Invisibles, répondit sombrement l’me. Cet escalier débouche dans un tunnel qui conduit directement à leurs cachots. Je le sais, parce que j’y suis allé. Les deux autres le regardèrent, étonnés, malheureux, effrayés par cette découverte et ce qu’elle présageait. — Quant à savoir depuis quand cette porte existe, je n’en ai aucune idée. Je ne l’ai découverte moi-même qu’il y a quelques cycles. Une nuit que je ne parvenais pas à m’endormir, j’ai voulu calmer mon esprit par l’étude. Je suis venu ici à une heure tardive, où il n’y a généralement personne. Je ne les ai pas pris sur le fait. J’ai perçu comme un léger mouvement du coin de l’œil, que j’aurais pu prendre pour la réaction de mes yeux passant de l’ombre à la lumière. Sauf que ce mouvement s’accompagna d’un bruit bizarre qui attira mon attention sur ce mur. Je vis le contour d’une porte qui disparaissait. « Trois nuits de suite, je me suis caché dans l’ombre, épiant leur retour. Sans résultat. Puis, la quatrième, ils revinrent. Je les vis entrer, les regardai partir. Je sentais la colère de Krenka-Anris devant ce sacrilège. Revêtu de la colère de la Déesse, je me glissai à leur suite et les suivis jusqu’à leur repaire. Les cachots des Invisibles. — Mais pourquoi ? demanda le Livre. Ont-ils osé nous espionner ? — Oui, je le crois, répondit le Gardien de l’me, le visage grave. Espionné, et peut-être pire. Les deux que j’ai vus cette nuit-là cherchaient parmi les livres, surtout intéressés par ceux des Sartans. Ils ont essayé de fracturer la vitrine de cristal, mais notre magie a déjoué leurs efforts. Pourtant il y avait chez eux quelque chose de très étrange. Le Gardien baissa la voix, jetant un coup d’œil vers le mur ouvert. — Ils parlaient une langue que je n’ai jamais entendue dans ce monde. Je n’ai pas compris ce qu’ils disaient. — Peut-être que les Invisibles se sont inventé un langage secret, proposa le Seuil. Comme le jargon des voleurs chez les humains… — Peut-être. L’me ne semblait pas convaincu. — Quoi que ce soit, c’était terrible. J’étais presque paralysé de peur rien qu’à les écouter. Les âmes des morts tremblaient et criaient d’horreur. — Et pourtant, tu les as suivis, dit le Seuil, regardant l’me avec admiration. — C’était mon devoir, répliqua le Gardien avec simplicité. Krenka-Anris le commandait. Et maintenant, elle nous commande d’y retourner. Et nous devrons suivre leur voie et utiliser leurs noirs secrets contre eux. Debout sur le seuil, l’me leva les bras. Le souffle froid et nauséabond venant du tunnel ténébreux souleva les plis soyeux des robes chatoyantes, les gonfla, les souleva, souleva le corps léger de l’Elfe. Sa taille diminua rapidement, et bientôt, il ne fut pas plus gros que le papillon qu’il imitait. D’un gracieux battement d’ailes, le Kenkari s’engagea dans le sombre tunnel. Ses deux compagnons l’imitèrent, et, prenant aussi leur vol, le suivirent. Leurs robes brillaient d’un éclat qui leur éclairait le chemin, et qui fit place au velouté noir du velours quand ils atteignirent leur destination. Silencieux, ils entrèrent dans les cachots des Invisibles. Des oiseaux gigantesques – horribles créatures aux ailes de cuir, aux crocs acérés, aux becs tranchants comme des rasoirs – attaquèrent Haplo. Il tenta de les esquiver, mais ils piquaient sur lui sans discontinuer. Leurs ailes battaient autour de lui. Il luttait sans les voir. Ils lui avaient arraché les yeux à coups de bec. Il tenta de s’enfuir, trébucha à l’aveuglette sur le sol inégal du Labyrinthe. Ils plongèrent sur lui, labourant son dos nu de leurs serres. Il tomba, et ils se jetèrent sur lui. Il tourna ses orbites sanglantes en direction de leurs cris rauques d’oiseaux repus. Il les frappa de ses poings, de ses pieds. Ils approchaient juste assez pour le narguer, l’épuiser. Et quand il s’effondra, à bout de forces, ils se perchèrent sur lui, enfonçant leurs griffes dans ses muscles, lui arrachant de gros morceaux de chair, se repaissant de ses cris et de sa terreur. Ils avaient l’intention de le tuer, mais ils procédaient lentement, dévorant les chairs encore palpitantes et nettoyant les os. Rassasiés, ils s’éloignaient, le laissant agoniser dans les ténèbres. Puis, quand il s’était guéri, qu’il avait recouvré ses forces, et qu’il tentait de s’enfuir, il entendait de nouveau les horribles battements de leurs ailes de cuir. Et chaque fois qu’ils attaquaient, il perdait un peu plus le pouvoir de les combattre. Il le perdait, pour ne jamais le retrouver. Une fois dans les cachots des Invisibles, les Kenkaris reprirent leur forme et leur apparence normales, sauf que leurs robes restèrent noires et veloutées, plus douces que le noir environnant. Le Gardien de l’me se retourna pour regarder ses compagnons, se demandant s’ils ressentaient la même chose que lui. À voir leur expression, c’était assurément le cas. — Un très grand mal est ici à l’œuvre, dit l’me à voix basse. Tel que je n’en ai jamais connu de si grand sur Arianus. — Et pourtant, dit timidement le Livre, il semble très ancien, comme s’il avait toujours existé. — Plus ancien que nous ne le sommes, dit le Seuil. Plus ancien que notre peuple. — Comment le combattre ? demanda le Livre, désemparé. — Comment ne pas le combattre ? répondit l’me. Ils s’avancèrent au milieu des sombres cellules, vers une flaque de lumière. Un Invisible, de service nocturne, venait juste de partir. Le garde de jour prenait la relève. Il prit son trousseau de clés pour faire sa ronde, voir si des prisonniers étaient morts pendant la nuit. Une silhouette sortie des ombres lui barra le passage. L’Invisible se figea, porta la main à son épée. — Mille tonne… commença-t-il. Il scruta l’obscurité, recula d’un pas devant l’Elfe en robe noire. — Kenkaris ? L’Invisible lâcha la poignée de son épée. Maintenant remis de la surprise et du choc, il se rappela son devoir. — Les Kenkaris n’ont pas juridiction ici, dit-il, bourru, quoique avec le respect qu’il jugea prudent de manifester à ces puissants magiciens. Vous avez accepté de ne pas intervenir ici. Vous devriez respecter cet accord. Au nom de l’empereur, je vous demande de quitter, ces lieux. — L’accord conclu avec Sa Majesté Impériale a été violé, et non par nous. Nous partirons quand nous aurons ce que nous sommes venus chercher. Dégage la voie. L’Invisible dégaina son épée, ouvrit la bouche pour appeler des renforts. Le Gardien de l’me leva la main, et ce mouvement arrêta celui de l’Invisible. Il se figea, muet. — Ton corps est une coquille, dit le Kenkari, que tu quitteras un jour. Je parle à ton âme qui vivra éternellement, et qui répondra devant les ancêtres de ce qu’elle a fait en cette vie. Si l’ambition et la haine ne t’ont pas totalement corrompu, aide-nous dans notre tâche. L’Invisible se mit à trembler violemment, en proie à un terrible conflit intérieur. Il lâcha son épée, prit son trousseau de clés, et, sans un mot, le tendit au Gardien. — Quelle est la cellule de la magicienne humaine ? L’Invisible dirigea son regard sur un couloir sombre qui paraissait abandonné. — Il ne faut pas aller là-bas, dit-il d’une voix creuse, qui résonna comme l’écho dans une caverne. Ils viennent par ici. Ils amènent un prisonnier. — Qui, ils ? — Je ne sais pas, Gardien. Ils ne sont pas là depuis longtemps. Ils se font passer pour des Elfes, comme nous. Mais ils n’en sont pas. Nous le savons tous, mais nous n’osons rien dire. Qui qu’ils soient, ils sont terribles. — Quelle cellule ? — Je… je ne peux pas… bredouilla l’Invisible, tout tremblant. — Une peur puissante qui mine l’âme, murmura l’me. Nous trouverons. Quoi qu’il arrive, tu ne verras ni n’entendras rien jusqu’à notre départ. Le Gardien de l’me abaissa la main. L’Invisible battit des paupières, comme s’il se réveillait d’un somme, s’assit au bureau, ouvrit le registre de nuit et se mit à l’étudier avec une attention sans partage. Prenant les clés, l’me – le visage grave et sévère – s’avança dans le sombre couloir. Ses compagnons le suivirent, pas hésitant, cœur battant, glacés de peur. Un silence menaçant régnait dans le bloc cellulaire, puis soudain, les Kenkaris entendirent des pas pesants et comme le bruit d’un corps lourd qu’on traine sur le sol. Quatre silhouettes sortirent d’un mur à l’autre bout du couloir, semblèrent prendre forme et matière dans le noir. Elles en trainaient une cinquième, inanimée. D’autres Elfes les auraient pris pour des soldats, mais les Kenkaris regardèrent au-delà de ce qu’ils voyaient avec leurs yeux mortels. Ignorant l’enveloppe de chair, les Gardiens cherchèrent l’âme. Et ils ne la trouvèrent pas. Ils ne pouvaient pas voir les reptiles sous leur véritable forme, mais ce qu’ils virent, ils surent que c’était le Mal – hideux, innommable, vieux comme le commencement des temps, terrible comme la fin des temps. Les serpents-Elfes sentirent la présence des Kenkaris – radieuse – et détournèrent leur attention de leur prisonnier. Ils semblèrent amusés. — Que viens-tu faire ici, vieille perruque ? Nous voir tuer cet homme ? — Vous êtes peut-être venus pour son âme, railla un autre. Ne vous en faites pas, dit un troisième en riant. Il est comme nous, il n’en a pas. Les Kenkaris ne purent répondre, muets de terreur. Ils vivaient depuis très longtemps dans le monde, plus longtemps qu’aucun autre Elfe, et ils n’avaient jamais rencontré un Mal si grand. Mais était-ce certain ? Le Gardien de l’me regarda autour de lui, regarda les cachots. En soupirant, il regarda dans son cœur. Et il ne ressentit plus aucune peur. Seulement de la honte. — Vous savez ce qu’il est. Les serpents-Elfes semblèrent surpris. — Mais vous ne réalisez peut-être pas sa puissance. C’est vous qui devriez partir, tant que vous le pouvez encore. Le Gardien de l’me joignit ses mains fines, fit un pas en avant. — Relâchez-le, dit-il avec calme. Et allez-vous-en. Les quatre serpents-Elfes le lâchèrent, mais ne partirent pas. Abandonnant leur forme d’Elfes, ils se fondirent dans les ombres informes. Seuls leurs yeux restaient visibles. Ils rougeoyaient. Ils avancèrent sur les Kenkaris. — Longtemps vous avez travaillé pour nous, sifflèrent les ténèbres comme une légion de reptiles. Vous nous avez bien servis. Cette affaire ne vous concerne pas. La femme est une humaine, de la race ennemie. Le Patryn veut vous subjuguer, vous et votre peuple. Allez-vous-en. Et vivez en paix. — Maintenant, je vous vois et vous entends pour la première fois, dit le Gardien de l’me d’une voix tremblante. Et grande est ma honte. Oui, je vous ai servis – par peur, haine et malentendu. Vous ayant reconnus pour ce que vous êtes, ayant vu moi-même le fond de mon cœur, je vous répudie. Je ne suis plus votre serviteur. Ses robes de velours noir se mirent à chatoyer, émettant une radieuse lumière. Le Gardien leva les bras, et l’étoffe palpita autour de son corps frêle. Il avança, faisant appel à sa magie des morts, appelant Krenka-Anris à son secours. Les ténèbres se dressèrent devant lui, hideuses, menaçantes. Le Kenkari ne recula pas, les affronta sans peur. Les ténèbres sifflèrent, se tordirent, et glissèrent hors de vue. Le Seuil et la Porte regardaient, retenant leur souffle. — Tu les as chassés ! — Parce que je n’avais plus peur, dit l’me. Baissant les yeux sur le Patryn inanimé et apparemment mort, il ajouta : — Mais je crains qu’il ne soit trop tard. CHAPITRE 36 L’IMPERANON, ARISTAGON, MI-ROYAUME Hugh-la-Main se réveilla à l’aube, avec l’impression d’une présence. Ouvrant les yeux, il vit devant lui le Comte Tretar. — Remarquable, dit le comte. Ce qu’on raconte de toi n’est pas exagéré. Un vrai professionnel, un tueur insensible et impitoyable ou je ne m’y connais pas. Je suppose qu’il y a peu d’hommes capables de dormir sur leurs deux oreilles la veille de l’assassinat d’un roi. Hugh s’assit, s’étira. — Davantage que vous le pensez, dit-il. Et vous, comment avez-vous dormi ? — Plutôt mal, dit Tretar en souriant. Mais ça ira mieux demain. Nous avons pu nous procurer un dragon. Sang-drax a un ami humain très utile en ces matières… — Il ne s’appellerait pas Ernst Twist, par hasard ? — Oui, en effet, c’est son nom, dit le comte. Hugh hocha la tête. Il ne savait toujours pas ce qui se passait, mais ça ne l’étonna pas que Twist y soit mêlé. — Le dragon est à l’attache hors les murs du palais. Impossible de l’admettre à l’intérieur. L’empereur en resterait prostré une semaine. Je vais t’y amener moi-même avec l’enfant. Son Altesse est impatiente de partir. Tretar jeta un coup d’œil vers Tourment, qui, en habit de voyage, piaffait d’impatience. Le chien était couché à ses pieds. Hugh observa l’animal, se demanda ce qui le tourmentait. Les oreilles pendantes, il avait l’air très malheureux. Il le vit lever la tête, regarder la porte, plein d’espoir, comme attendant un ordre. N’entendant rien, il se rallongea en soupirant. À l’évidence, il attendait son maître. Ce sera sans doute une longue attente, se dit Hugh. — Voici les vêtements que tu m’avais demandés, disait Tretar. Ils viennent d’un esclave humain. — Et mes armes ? demanda Hugh, examinant les culottes de cuir, les bottes souples, la chemise rapiécée, et la cape élimée. Hochant la tête avec satisfaction, il commença à s’habiller. Tretar le regarda faire avec dédain, fronçant le nez à l’odeur. — Tes armes t’attendent avec le dragon. Déçu, Hugh eut soin de le dissimuler. Il avait échafaudé une esquisse de plan avant de s’endormir, terrassé par la fatigue. Il ne pensait pas vraiment que les Elfes lui donneraient ses armes. S’ils l’avaient fait… Mais ils s’en étaient bien gardés. Il haussa les épaules. Il quittait Aristagon, en vie. C’était toujours ça. Il prit sa pipe sur la table. La veille, il avait persuadé les Elfes de lui apporter un peu de stregno, et il avait savouré une pipe avant de s’endormir. Il la fourra dans sa ceinture, indiquant par là qu’il était prêt. — Tu mangeras bien quelque chose ? proposa Tretar, montrant des gâteaux et des fruits. Hugh regarda, refusa de la tête. — Ce que vous mangez, ça ne tient pas au corps. En vérité, il avait l’estomac tellement noué qu’il n’aurait rien pu avaler. — Alors, on s’en va ? demanda Tourment, grincheux. Il tira le chien par le cou. L’animal se leva à contrecœur, l’air pitoyable. — Courage ! ordonna l’enfant, lui donnant une tape enjouée sur le nez. — Comment va votre mère ce matin ? demanda Hugh. — Très bien, répondit Tourment, avec un sourire angélique. Tripotant sa plume de faucon, il la montra à Hugh. — Elle dort. — Vous diriez ça avec le même sourire si elle était morte, dit Hugh. Mais si quelque chose lui arrive, je le saurai, petite canaille ! Le sourire de Tourment se figea, ses lèvres frémirent aux commissures. Puis, rejetant ses boucles en arrière, il dit d’un ton madré : — Tu ne devrais pas dire ça. C’est une insulte à ma mère. — Non, répliqua Hugh. Vous n’êtes pas son fils. Vous êtes la création de Sinistrad. Passant devant Tourment, il sortit. Sur l’ordre du comte, trois gardes armés jusqu’aux dents l’entourèrent et l’escortèrent dans le couloir. Tourment et Tretar suivirent, marchant côte à côte. — Il faudra veiller à ce qu’il soit publiquement accusé de ces meurtres, Altesse, et exécuté avant d’avoir le temps de parler, dit Tretar à voix basse. Les humains ne doivent pas soupçonner que les Elfes ont trempé dans cette affaire. — Ils ne soupçonneront rien, Seigneur, dit Tourment, deux taches vermeilles empourprant ses joues pâles. Dès que je n’aurai plus besoin de lui, je le ferai exécuter. Et cette fois, je m’assurerai qu’il reste mort. Il ne pourrait pas revenir à la vie si on coupait son cadavre en morceaux, non ? Tretar ne comprit pas de quoi il parlait, et se dit que peu importait. Baissant les yeux sur Tourment qui le regardait, le regard limpide, un sourire ingénu sur ses lèvres roses, le comte faillit avoir pitié des malheureux qui seraient bientôt ses sujets. La dragonef personnelle du comte Tretar devait transporter Hugh et Tourment dans les montagnes, où le dragon ensorcelé les attendait. Dans le Port Impérial, une autre dragonef – l’un de ces grands bâtiments qui faisaient le voyage de Drevlin à travers le Maelström – se préparait en hâte à appareiller. La petite nef de Tretar déploya ses ailes, se préparant à l’envol. Hugh observa les activités de la grande dragonef, puis, s’ennuyant, il allait s’en détourner quand une silhouette familière attira son attention. Deux silhouettes familières, rectifia-t-il mentalement, stupéfait. La première, c’était Sang-drax. La seconde, marchant près de lui, c’était – surprise ! – une naine. Secousse ! se dit Hugh retrouvant le nom dans sa mémoire. La fiancée de Lambic. Que diable vient-elle faire là-dedans ? Son étonnement fut bref, car il ne s’intéressait guère à la naine. Mais il regarda Sang-drax avec rancune, regrettant de ne pas avoir le temps de régler ses comptes avec cet Elfe perfide. Mais ce ne serait pas possible. La nef du comte s’envola, cap sur les sommets montagneux. Tretar ne prenait pas de risque avec Hugh. Un soldat lui tint son épée sur la gorge pendant toute la durée du voyage, juste au cas où il aurait eu un plan désespéré pour s’emparer de la nef. Les Elfes n’auraient pas dû tant s’inquiéter. Toute tentative d’évasion aurait été futile, aurait mis la vie d’Iridal en danger, et n’aurait servi à rien. Hugh le réalisait maintenant, aurait déjà dû le réaliser le soir où ils échafaudaient des plans téméraires et désespérés. Il n’y avait qu’une façon, une seule d’alerter Stephen du danger qui le menaçait : lui mettre Tourment entre les mains, mais le garder en vie pour que les Elfes ne tuent pas Iridal. C’était risqué, mais il était obligé d’accepter le risque. Plus important, cela ouvrirait les yeux à la mère. Maintenant, Hugh avait trouvé un plan, et pensait qu’il réussirait. Il se détendit, en paix avec lui-même pour la première fois depuis bien longtemps. Il attendait la nuit avec impatience. Nuit qui pour lui n’aurait pas de fin. CHAPITRE 37 LES CACHOTS DES INVISIBLES, MI-ROYAUME Haplo referma le cercle de son être, rassembla ses dernières forces, et se guérit. Ce serait la dernière fois. Il ne pouvait plus, ne voulait plus lutter. Il était blessé, épuisé. La lutte était futile. Quoi qu’il fasse, ils le vaincraient à la fin. Prostré dans les ténèbres, il attendait leur retour. Mais ils ne revinrent pas. Et les ténèbres firent place à la lumière. Haplo ouvrit les paupières, se rappela qu’il n’avait plus d’yeux. Il porta ses mains à ses orbites sanglantes, vit ses mains, et réalisa qu’il avait encore des yeux pour voir. Il s’assit, examina son corps. Il était indemne, à part une douleur sourde à la nuque, et un léger vertige provoqué par son mouvement brusque. — Comment te sens-tu ? dit une voix. Haplo se raidit, cligna des yeux pour s’éclaircir la vue. — Ne crains rien. Nous ne sommes pas ceux qui t’ont tourmenté. Ils sont partis. Haplo n’eut qu’à regarder ses bras pour savoir que la voix disait vrai. Les sigles étaient sombres. Il n’était pas en danger immédiat. Il se rallongea, et ferma les yeux. Iridal évoluait dans un monde terrible, un monde déformé, où chaque objet était légèrement hors de portée de sa main, un monde où les gens parlaient une langue dont elle comprenait les mots, mais pas le sens. Puis, ce fut le noir – et la conscience d’être emprisonnée et privée de son enfant. Elle essaya de se libérer par sa magie, mais les mots du sortilège étaient dissimulés par l’obscurité. Elle ne les voyait pas, et ne s’en souvenait pas. Enfin le noir s’éclaircit. Des mains vigoureuses la saisirent, et la ramenèrent à la réalité, à la stabilité. Elle entendit des voix et comprit leurs paroles. Hésitante, elle tendit le bras pour toucher la personne penchée sur elle, et sa main se referma sur des doigts fins et fuselés. Iridal tressaillit de soulagement, les larmes aux yeux. — Allons, allons, dit le Kenkari, tout va bien. Repose-toi, détends-toi. Laisse l’antidote agir. Iridal obéit docilement, encore trop faible et désorientée pour résister, bien que sa première pensée eût été de secourir Tourment. Cela, c’était réel, elle le savait. On lui avait volé son fils. Mais avec l’aide des Kenkaris, elle le reprendrait. S’efforçant de chasser les brumes de son esprit, elle entendit des voix – une voix qui lui parut familière. Affreusement familière. Iridal se pencha pour mieux entendre, écartant avec irritation la main du Kenkari qui voulait la retenir. — Qui êtes-vous ? disait la voix. — Des Kenkaris. Je suis le Gardien de l’me, et voici mon assistant, le Gardien du Seuil. Mais je crains que ces titres ne signifient rien pour toi. — Qu’est-il arrivé aux rep… je veux dire… euh… aux Elfes qui m’ont fait prisonnier ? — Ils sont partis. Que t’ont-ils fait ? Nous t’avons cru mort. Le souffle d’Iridal s’arrêta. Haplo ! Le Patryn ! L’homme qui lui avait enlevé son fils la première fois. — Aide-moi à disparaitre ! dit-elle au Kenkari. Je dois… Il ne faut pas qu’il me trouve… Elle tenta de se lever, mais ses jambes se dérobèrent, et elle retomba. Le Kenkari la regardait, perplexe, anxieux. — Non, tu n’es pas encore rétablie… — Peu importe ce qu’ils m’ont fait, disait Haplo d’une voix dure. Qu’est-ce que vous leur avez fait, vous ? Comment les avez-vous combattus ? — Nous les avons affrontés sans peur, répondit gravement l’me. Nos armes sont le courage, l’honneur, la détermination inébranlable de défendre le bien. Découverts bien tard, peut-être, ajouta-t-il en soupirant, mais qui nous ont bien servis quand nous en avons eu besoin. Iridal écarta le Kenkari. Encore faible, elle pouvait maintenant tenir debout sans tomber. L’effet de la drogue elfienne diminuait rapidement, son sang purifié par le feu de la peur qu’Haplo ne la trouve… et ne trouve Tourment. Elle atteignit la porte de la cellule, regarda dehors. Et recula immédiatement, pour rester dans l’ombre. Haplo était debout, appuyé contre le mur, à moins de quatre pas d’elle, pâle et hagard, comme s’il avait subi quelque terrible tourment. Mais Iridal se rappelait ses pouvoirs magiques, savait qu’ils étaient bien plus puissants que les siens. Elle n’osait pas se découvrir. — Merci de… ce que vous avez fait, disait-il à contrecœur. Combien de temps suis-je resté inconscient ? — C’est le matin, répondit le Seuil. Le Patryn jura. — Vous n’auriez pas vu un Elfe et une naine, par hasard ? Un soldat elfien, un capitaine. Accompagné d’une naine. — Nous savons de qui tu parles, mais nous ne les avons pas vus. Le gerfô du Comte Tretar nous en a informés. Ils sont partis pour Drevlin. La dragonef s’est envolée à l’aube. Haplo jura une fois de plus. Marmonnant des excuses, il entreprit de contourner les menschs. Il partait à la poursuite d’une naine et d’un capitaine elfien ! Il n’avait pas dit un mot de Tourment. Iridal retint son souffle, défaillant presque de soulagement. Va-t’en ! l’encourageait-elle mentalement. Laissez-le partir, pensait-elle à l’intention des Elfes. Mais, à sa grande consternation, un Kenkari posa une main gracile sur l’épaule d’Haplo, tandis que les deux autres lui barraient le chemin. — Comment les poursuivras-tu ? demanda l’me. — C’est mon affaire, répondit le Patryn, impatienté. Écoutez, ça vous est peut-être égal, mais ils vont assassiner cette naine à moins… — Tu nous fais des reproches, dit l’me, fermant les yeux et baissant la tête. Nous les acceptons. Nous savons le mal que nous avons fait, et nous ne demandons qu’à nous racheter, si c’est possible. Mais détends-toi. Tu as le temps de guérir tes blessures, car je crois que cela est possible à ceux de ton espèce. Repose-toi. Nous devons libérer la mystériarque. — La mystériarque ? Iridal, qui commençait à s’éloigner, s’arrêta. — Quelle mystériarque ? Iridal se mit à prononcer une formule magique pour que le tunnel s’écroule sur eux. Elle ne voulait pas faire de mal aux Kenkaris, après tout ce qu’ils avaient fait pour elle, mais ils allaient révéler sa présence à Haplo, et ça, elle ne pouvait pas le permettre… Une main se referma sur les siennes. — Non, dit le Livre avec tristesse et douceur. Nous ne pouvons pas le permettre. Attends. — Dame Iridal, dit l’me. — La mère… la mère de Tourment ! Elle est ici ? — Livre, appela l’me, Dame Iridal est-elle en état de voyager ? Iridal décocha un regard furieux au Kenkari, lui arracha ses mains. — Qu’est-ce que ça signifie ? C’est un piège ? Vous m’aviez promis de m’aider à sauver mon fils, et je vous trouve en compagnie de cet homme – un Patryn –, celui qui a enlevé Tourment ! Je ne… — Oui, dit Haplo, venant se planter devant elle. Vous avez raison, c’est un piège, et vous êtes tombée dedans. Mais c’est votre fils qui vous l’a tendu. — Je ne vous crois pas ! s’écria Iridal, refermant la main sur son amulette. Les Kenkaris échangèrent des regards éloquents, mais sans rien dire, sans rien faire. — Bien sûr, l’amulette ! dit sombrement Haplo. Comme celle qu’il utilisait pour communiquer avec Sinistrad. C’est ainsi qu’il a appris votre venue. Vous l’avez prévenu. Vous lui avez dit que vous ameniez Hugh-la-Main. Tourment a organisé sa capture, a tendu le piège. En ce moment même, lui et l’assassin sont en route pour assassiner le Roi Stephen et la reine. Hugh s’est vu contraint d’accepter, parce qu’il croyait qu’ils vous tueraient s’il refusait. Iridal serra plus fort l’amulette. — Tourment, mon enfant ! s’écria-t-elle. Elle prouverait qu’Haplo mentait. — M’entends-tu ? Tu vas bien ? On ne t’a pas maltraité ? — Maman ? Non, je vais très bien, Maman. Vraiment bien. — Te retiennent-ils prisonnier ? Je te libèrerai. Comment puis-je te retrouver ? — Je ne suis pas prisonnier. Ne t’inquiète pas pour moi, Maman. Je suis avec Hugh-la-Main. Nous volons sur un dragon. Courte pause, puis la voix enfantine reprit, légèrement altérée : — Qu’est-ce que tu voulais dire en parlant de me libérer, Maman ? Où es-tu ? Haplo l’observait, sans entendre ce que disait l’enfant, ses paroles parvenant magiquement dans l’esprit de sa mère par l’intermédiaire de l’amulette. Mais le Patryn savait. — Ne lui dites pas que vous venez ! lui dit Haplo à voix basse. Si Haplo a raison, alors, tout est ma faute, réalisa Iridal. Ma faute, encore une fois. Elle ferma les yeux, effaçant Haplo, effaçant les visages compatissants des Kenkaris. Mais elle suivit le conseil du Patryn, tout en s’en voulant de le faire. — Je… je suis en prison. Les Elfes m’ont enfermée et… ils me… donnent une drogue… — Ne t’inquiète pas, Maman, répondit Tourment, sa gaieté retrouvée. Ils ne te feront pas de mal. Personne ne te fera de mal. Nous serons bientôt réunis. Iridal desserra sa main, lissa la plume de l’amulette. Puis elle regarda autour d’elle, et elle se vit, debout dans un cachot. Sa main se mit à trembler, ses larmes adoucirent le défi de son regard. Lentement, elle lâcha la plume. — Que voulez-vous que je fasse ? dit-elle, sans regarder Haplo. — Poursuivez-les. Arrêtez Hugh. S’il sait que vous êtes libre, il n’assassinera pas le roi. — Je retrouverai Hugh et mon fils, dit-elle d’une voix tremblante, mais seulement pour vous prouver que vous vous trompez ! Tourment a été abusé. Des méchants, des méchants comme vous… — Peu importent vos raisons de partir à sa recherche, l’interrompit Haplo, exaspéré. Partez, c’est tout. Peut-être que ces Elfes pourront vous aider, termina-t-il, regardant les Kenkaris. Iridal le dévisagea avec haine. L’ignorant, elle se tourna vers les Kenkaris, les considéra avec amertume. — Vous m’aiderez ? Bien sûr, vous voulez l’âme de Hugh. Si je le sauve, il vous reviendra ! — Il sera libre d’en décider, dit gravement l’me. Et, oui, nous pouvons vous aider. Tous les deux. Haplo secoua la tête. — Je n’ai pas besoin de l’aide de… — Menschs ? termina l’me en souriant. Il te faudra un moyen de transport pour atteindre la dragonef qui emporte la naine vers sa mort. Ta magie peut-elle te le procurer ? — Et la vôtre ? contra Haplo d’un air sombre. — Je le crois. Mais d’abord, il faut retourner à la cathédrale. Seuil, conduis-nous. Haplo hésita. — Et les gardes ? — Ils ne nous arrêteront pas. Nous avons mis leurs âmes en transe. Viens avec nous, écoute notre plan. Prends au moins le temps de te guérir complètement. Ensuite, si tu décides d’agir seul, tu auras au moins la force d’affronter tes ennemis. — D’accord, d’accord ! dit sèchement Haplo. Je vous suis. Cessons de perdre du temps. Ils entrèrent dans un sombre tunnel, uniquement éclairé par l’iridescence des étranges robes des Kenkaris. Iridal, prêtant peu d’attention à ce qui l’entourait, se laissa conduire, sans rien voir, sans rien sentir. Elle ne pouvait pas, ne voulait pas croire Haplo. Il devait y avoir une autre explication. Il le fallait. Haplo surveillait de près Iridal. Elle ne lui dit pas un mot en arrivant à la cathédrale, ne lui accorda pas un regard. Elle était froide, repliée sur elle-même. Elle répondait aux Kenkaris quand ils s’adressaient à elle, mais seulement par monosyllabes, parlant aussi peu que possible. A-t-elle appris la vérité ? Tourment est-il si fier de lui qu’il la lui ait confiée, ou continue-t-il à la tromper ? Iridal continue-t-elle à se tromper elle-même ? Haplo l’observait, sans deviner les réponses. Elle le haïssait, ça, c’était évident. Parce qu’il lui avait enlevé son enfant. Parce qu’il la faisait douter de son enfant. Et elle me haïra encore plus quand elle s’apercevra que j’ai raison, pensa Haplo. Je ne la blâme pas, d’ailleurs. Qui sait comment Tourment aurait tourné si je l’avais laissé avec elle ? Qui sait ce qu’il serait devenu sans l’influence de « Grand-Père » ? Mais alors, nous n’aurions jamais découvert le secret de la Bougonne-Batte, jamais découvert l’automaton. Bizarre, comme les choses s’enchainent. Mais cela n’aurait sans doute rien changé. Tourment sera toujours le fils de Sinistrad. Et aussi le fils d’Iridal. Oui, vous avez participé à son éducation, Dame Iridal, ne serait-ce qu’en n’y participant pas. Vous auriez pu arrêter votre mari. Vous auriez pu reprendre le bébé. Mais vous savez cela maintenant, n’est-ce pas ? Et après tout, peut-être que vous ne pouviez rien faire. Peut-être que vous aviez trop peur. Peur comme j’ai peur moi-même, peur de retourner dans le Labyrinthe, trop peur pour aider mon propre enfant… Je suppose que nous ne sommes pas très différents, vous et moi, Dame Iridal, lui dit-il mentalement. Allez, haïssez-moi si ça vous fait du bien. Me haïr est bien plus facile que vous haïr vous-même. — Quel est ce lieu ? demanda-t-il tout haut. Où sommes-nous ? — Nous sommes dans la Cathédrale de l’Albédo, répondit l’me. Ils étaient sortis du tunnel, entrés dans ce qui semblait être une bibliothèque. Haplo jeta un regard curieux sur des volumes où il reconnut les runes des Sartans. Ce qui lui fit penser à Alfred, et lui rappela une autre question qu’il voulait poser à Dame Iridal, mais il attendrait qu’ils soient seuls, s’ils l’étaient jamais. Et si elle acceptait de lui parler. — La Cathédrale de l’Albédo, répéta Haplo, cherchant à se rappeler quand il en avait entendu parler. Puis le souvenir lui revint. La nef elfienne arraisonnée à Drevlin, le capitaine agonisant, un magicien portant une boite aux lèvres du capitaine. L’emprisonnement de l’âme. Maintenant, il comprenait mieux ce qu’avait dit le Kenkari. Mais peut-être simplement parce que les élancements s’atténuaient dans sa tête. — C’est là que vous conservez les âmes de vos morts, dit Haplo. Vous croyez que cela fortifie votre magie. — Oui, c’est ce que nous croyons. Ayant traversé les parties basses de la cathédrale, ils arrivèrent devant les murs de cristal à travers lesquels on voyait la cour ensoleillée. Tout était silencieux, paisible, serein. D’autres Kenkaris circulaient silencieusement, en pantoufles, s’inclinant avec grâce devant les trois Gardiens en passant. — À propos d’âmes, dit le Gardien, où est la tienne ? — Où est quoi ? dit Haplo, n’en croyant pas ses oreilles. — Ton âme. Nous savons que tu en as une, ajouta le Gardien, prenant l’incrédulité d’Haplo pour de l’indignation. — Ah oui ? Alors, vous en savez plus que moi, grommela Haplo. Il frictionna son crâne douloureux. Tout cela était absurde. Ces étranges menschs – et ces Kenkaris étaient assurément les menschs les plus étranges qu’il eût jamais rencontrés – avaient raison. Il fallait absolument qu’il prenne le temps de se guérir. Puis, d’une façon ou d’une autre, il volerait une nef… — Tu peux te reposer ici. Le Kenkari les fit entrer dans une pièce silencieuse qui devait être une chapelle. Une fenêtre donnait sur un jardin luxuriant. Haplo y jeta un coup d’œil indifférent, il avait hâte d’être seul pour compléter sa guérison et s’en aller. Le Kenkari leur indiqua des fauteuils d’un geste gracieux. — Désirez-vous quelque chose ? À manger ? À boire ? — Ouais, marmonna Haplo. Une dragonef. Iridal se laissa tomber dans le fauteuil, ferma les yeux, refusa de la tête. — Nous devons maintenant vous quitter, dit le Kenkari, pour nous occuper des préparatifs. Si vous avez besoin de quelque chose, frappez la cloche sans battant. Comment contacter Secousse ? Il devait bien y avoir un moyen ! Voler une nef serait trop long. Elle serait morte le temps qu’il la rejoigne. Haplo se mit à arpenter la petite pièce. Absorbé dans ses pensées, il oublia la présence d’Iridal, stupéfait quand elle prit la parole. Il le fut encore plus quand il s’aperçut qu’elle répondait à ses pensées. — Vous avez de remarquables pouvoirs magiques, si j’ai bonne mémoire. C’est par la magie que vous avez emporté mon fils hors du château en ruine. Vous pourriez faire la même chose ici, je suppose. Pourquoi ne partez-vous pas seul, laissant votre magie vous emporter où vous voulez aller ? — Je le pourrais, dit-il en se tournant vers elle. Si je pouvais visualiser mentalement le lieu où je veux aller. Je pourrais me transporter à Drevlin, parce que j’y suis déjà allé. Je pourrais nous ramener tous les deux à l’Imperanon. Mais je ne peux pas me transporter sur une dragonef inconnue, volant quelque part entre ici et Drevlin. Et je ne peux pas vous amener près de votre fils, si c’est ce que vous espériez. Iridal le regarda avec froideur. — Alors, il semble que nous devions nous en remettre à ces Elfes. Votre blessure crânienne s’est rouverte. Elle recommence à saigner. S’il est vrai que vous puissiez vous guérir, Patryn, je crois qu’il serait sage de le faire. Haplo dut reconnaitre qu’elle avait raison. Il s’épuisait en pure perte. S’asseyant dans un fauteuil, il posa une main sur sa blessure, refermant le cercle de son être, laissant la chaleur de la magie refermer sa fracture, bannir le souvenir des serres acérées, des becs tranchants… Il était tombé dans son sommeil curatif, quand une voix le réveilla en sursaut. Iridal s’était levée, et le regardait avec une crainte révérencielle. Haplo, confus, ne comprenait pas ce qu’il avait fait pour la bouleverser. Puis il regarda sa peau, vit la luminescence bleue des sigles qui commençait à s’estomper. Il avait oublié. Les menschs de ce monde n’avaient pas l’habitude de voir ça. — Vous êtes un dieu ! murmura Iridal, subjuguée. — Je le pensais autrefois, dit Haplo, ironique, se frictionnant le crâne, et constatant que la fracture s’était refermée. Mais plus maintenant. Des forces plus puissantes que les miennes et celles de mon peuple sont à l’œuvre dans cet univers. — Je ne comprends pas… murmura Iridal. — C’est bien là le problème, dit-il, haussant les épaules. Elle le regarda pensivement. — Vous avez changé. La première fois que je vous ai vu, vous étiez plein d’assurance, vous contrôliez la situation. — Je croyais que je la contrôlais. J’ai beaucoup appris, depuis. — Maintenant, vous nous ressemblez davantage, à nous, les… menschs… Alfred m’a dit que c’est le terme que vous employez. Vous semblez… Elle hésita. — Effrayé ? suggéra Haplo, l’air sombre. — Oui, dit-elle. Effrayé. Une petite porte s’ouvrit. Un Kenkari entra, s’inclina. — Tout est prêt. Vous pouvez entrer dans la Volière. De la main, il montrait le jardin. Irrité, Haplo allait protester que le moment était mal choisi pour une garden party, quand il saisit le regard d’Iridal. Elle fixait avec horreur les feuillages luxuriants, et eut un mouvement de recul. — Nous devons entrer là-dedans ? demanda-t-elle. — Tout est réglé, dit le Kenkari. Ils comprennent. Ils veulent aider. Vous êtes les bienvenus. — Qui ? demanda Haplo. Qui comprend ? Qui va nous aider ? — Les morts, répondit le Gardien. La Volière rappela à Haplo le second monde qu’il avait visité – Pryan. On aurait dit que ses jungles luxuriantes avaient été déracinées et transportées sous cette coupole, dont l’immensité l’étonna. La Volière ne paraissait pas aussi grande vue de la chapelle. Une dragonef – deux dragonefs auraient pu voler côte à côte dans sa partie la plus large. Mais ce qui l’étonna le plus, quand il y réfléchit, ce fut la verdure. Arbres, fougères et plantes qui ne poussaient pas dans l’aride Mi-Royaume. — Mais ce sont des arbres du Haut-Royaume, dit Iridal, regardant autour d’elle. Ou plutôt des arbres qui y poussaient autrefois. Elle tendit la main pour toucher une fougère délicate. — Rien de tel n’y pousse plus. Tout est mort depuis longtemps. — Pas tout. Ces fougères viennent du Haut-Royaume, dit le Gardien de l’?me. Les nôtres les en ont rapportées quand ils l’ont quitté, voilà très longtemps. Certains de ces arbres sont si vieux que je me sens jeune près d’eux. Et ces fougères… — Au diable les fougères ! Passons aux choses sérieuses ! dit Haplo avec impatience. Il commençait à être mal à l’aise. À leur entrée, la Volière semblait un havre de paix et de tranquillité. Maintenant, il sentait autour de lui agitation, colère et peur. Des vents brulants frappaient ses joues, remuaient ses vêtements. Sa peau piquait et démangeait, comme effleurée par des ailes douces. Les âmes des morts, enfermées, encagées comme des oiseaux. Eh bien, j’ai vu des choses plus étranges ! se dit-il. J’ai vu les morts marcher. Puis les Kenkaris levèrent les yeux vers le ciel et se mirent à prier. — Krenka-Anris, nous t’appelons, dit le Gardien de l’?me. Sainte Prêtresse, qui la première découvrit cette magie, entends notre prière et conseille-nous. Prions : Krenka-Anris Sainte Prêtresse Conseille-nous en cette heure d’épreuve. Une sombre force du Mal Est entrée dans notre monde Venue à notre appel, créée par nous, Au nom de la peur et de la haine. Maintenant nous faisons pénitence, Et nous cherchons à la chasser. Mais nous sommes faibles. Accorde-nous ton aide, Krenka-Anris, Sainte Prêtresse, Nous t’en supplions. Les vents brulants soufflèrent, plus forts, plus féroces, se transformèrent en tempête. Les arbres pliaient et gémissaient, les branches cassaient, les feuilles s’envolaient. Haplo imagina qu’il entendait des voix, des milliers de voix silencieuses, ajoutant leurs prières à celles des Kenkaris, s’élevant au-dessus des arbres, vers la coupole de la Volière. Retenant son souffle, Iridal lui serra le bras, la tête levée, les yeux fixés sur le sommet de la coupole. — Regardez ! dit-elle en un souffle. D’étranges nuages se rapprochaient, s’amassaient, tissés par la cacophonie murmurante. Peu à peu, ils prirent la forme d’un dragon. — Le dragon Krishach, dit l’me. — Venu pour nous sauver, dit le Livre. — Bénie soit Krenka-Anris, dit le Seuil. — Mais il n’est pas réel ! protesta Haplo. Puis il vit qu’il était réel. Le dragon était une créature de nuées et d’ombres, insubstantiel, et pourtant doté d’une terrible substance. Sa peau était du blanc grisâtre et translucide d’un cadavre mort depuis longtemps. Son squelette était visible à travers ses chairs flacides, qui pendaient, flasques, sur les os. Les orbites étaient vides, noires, s’allumant parfois d’un éclat rouge qui s’éteignait aussitôt, comme des braises mourant sous la cendre. Le dragon fantôme décrivait des cercles, porté par le souffle des âmes mortes. Puis, soudain, il piqua. Instinctivement, Haplo s’accroupit, réunit ses mains pour activer ses runes de protection. Le Gardien de l’me se retourna et le regarda de ses grands yeux étonnés. — Krishach ne te fera pas de mal. Seuls tes ennemis doivent le craindre. — Ah oui ? Et tu crois que je vais croire ça ? — Krenkas-Anris a entendu ta prière, et elle t’offre son aide dans ton épreuve. Le dragon fantôme atterrit non loin d’eux, resta sur place, mais sans cesser de s’agiter – battant des ailes et remuant la queue. Le crâne enveloppé de chair morte ne cessait de se tourner de droite et de gauche, regardant tout de ses orbites vides. — Je suis censé… monter là-dessus ? dit Haplo. — Ce pourrait être un piège pour me précipiter dans la mort, dit Iridal, les lèvres tremblantes. Vous, les Elfes, vous êtes mes ennemis. Le Kenkari hocha la tête. — Oui, tu as raison, Magicka. Mais un jour, quelque part, quelqu’un doit avoir assez confiance pour tendre la main à l’ennemi, même s’il sait que cette main pourrait lui être sectionnée au poignet. Le Gardien passa la main dans les larges manches de ses robes, et en tira un mince volume. — Quand tu arriveras à Drevlin, dit-il, présentant le livre à Haplo, donne ceci à nos frères les nains. Demande-leur de nous pardonner, s’ils le peuvent. Nous savons que ce sera difficile. Il nous sera difficile de nous pardonner à nous-mêmes. Haplo prit le livre, l’ouvrit, le feuilleta avec curiosité. On aurait dit un livre des Sartans, mais il était écrit dans les langues des menschs. Il feignit de l’étudier, mais ce n’était qu’un prétexte pour préparer son coup suivant. Il fixa le livre, leva les yeux sur le Kenkari. — Tu sais ce que c’est ? — Oui, reconnut l’me. Je crois que c’est ce que cherchaient les Mauvais quand ils sont venus dans notre bibliothèque. Mais ils n’ont pas regardé où il fallait. Ils supposaient qu’il devait se trouver parmi les livres des Sartans, protégés par des runes des Sartans. Mais les Sartans l’avaient écrit pour nous, tu comprends. Ils nous l’avaient donné. — Depuis quand connais-tu son existence ? — Depuis longtemps, dit l’me avec tristesse. À ma honte, depuis longtemps. — Il pourrait donner aux nains, aux humains – à n’importe qui – un immense pouvoir sur vous et votre peuple. — Nous le savons aussi, dit l’me. Haplo passa le livre dans sa ceinture. — Ce n’est pas un piège, Dame Iridal. Je vous expliquerai en route, si, de votre côté, vous m’expliquez quelques petites choses, comme la résurrection de Hugh-la-Main. Avec son sourire tranquille, il tendit la main à Iridal. Lentement, hésitante, elle la prit. CHAPITRE 38 PLEIN CIEL, MI-ROYAUME Le lieu-dit Sept Champs, situé sur le continent flottant d’Ulyndia, était le sujet de nombreuses légendes et ballades – de ballades surtout, car c’était une ballade, en réalité, qui avait remporté la victoire des Sept Champs pour les humains. Onze ans plus tôt, en temps humain, le prince elfien Rees’ahn et ses partisans avaient entendu le chant qui avait changé leurs vies, rappelé le souvenir d’une époque où les Elfes Paxars avaient constitué un grand royaume, fondé sur la paix. Agah’ran – roi à l’époque de la Bataille des Sept Champs, et qui s’était depuis autoproclamé empereur – avait flétri son fils du nom de traître, l’avait condamné à l’exil, et avait tenté de le faire assassiner plusieurs fois. Toutes les tentatives échouèrent. Avec les années, Rees’ahn devint de plus en plus fort. Les Elfes, de plus en plus nombreux – ébranlés soit par la ballade, soit par les atrocités commises au nom de l’empire de Tribus –, se rassemblèrent autour de la bannière du prince. La rébellion des nains de Drevlin avait été pour eux « un don des ancêtres », comme disent les Elfes. Des hymnes d’action de grâce avaient été chantés dans la forteresse que le prince Rees’ahn avait récemment fait construire à Kirikari. L’empereur avait été contraint de diviser son armée, et de combattre sur deux fronts. Les rebelles avaient immédiatement redoublé leurs attaques, et maintenant, les territoires qu’ils avaient conquis s’étendaient bien au-delà des déserts de Kirikari. Le Roi Stephen et la Reine Anne se réjouissaient de voir les Elfes Tribus repoussés, mais étaient quelque peu alarmés de voir les Elfes rebelles se rapprocher des territoires humains. Un Elfe est un Elfe, comme dit le proverbe, et qui sait si ces rebelles à la langue mielleuse n’allaient pas un jour chanter une autre chanson ? Le Roi Stephen avait entamé des négociations avec le Prince Rees’ahn, et, jusque-là, était fort content de ce qu’il entendait. Rees’ahn, non seulement promettait de respecter la souveraineté des humains sur les pays qu’ils possédaient déjà, mais il offrait d’ouvrir d’autres continents du Mi-Royaume à leur occupation. Rees’ahn promettait de ne plus employer d’esclaves humains pour la propulsion de ses dragonefs. Les humains continueraient à servir sur ces vaisseaux, d’importance vitale pour aller chercher l’eau à Drevlin. Mais ils feraient partie de l’équipage, et en cette qualité, recevraient leur juste part d’eau qu’ils seraient autorisés à vendre sur les marchés de Volkaran et d’Ulyndia. Stephen, de son côté, cesserait de lancer ses corsaires sur les nefs elfiennes, et enverrait des armées, des magiciens et des dragons pour combattre avec les rebelles. Ensemble, ils renverseraient l’empire de Tribus. Les négociations en étaient à ce stade quand il fut décidé que les principaux intéressés se rencontreraient en chair et en os, pour finir de régler tous les détails. Si une attaque commune devait avoir lieu contre l’armée impériale, il fallait la lancer bientôt. Des lézardes avaient été découvertes dans la forteresse apparemment imprenable qu’était l’empire de Tribus. Et ces lézardes, selon la rumeur, s’agrandissaient, s’élargissaient. La défection des Kenkaris était le bélier qui permettrait à Rees’ahn d’enfoncer les grilles de l’Imperanon et de l’investir. L’alliance humaine était vitale pour les plans du Prince. C’est seulement en s’unissant que les deux races pouvaient espérer vaincre les armées impériales. Rees’ahn le savait ; Stephen et Anne également. Ils étaient prêts à s’entendre. Malheureusement, certaines factions humaines continuaient à entretenir une profonde méfiance à l’égard des Elfes. Ces barons contestaient publiquement l’alliance proposée, rouvrant d’anciennes blessures, rappelant aux humains ce qu’ils avaient souffert sous la domination des Elfes. Les Elfes sont rusés et tortueux, disaient-ils. Cette alliance est un piège. Le Roi Stephen ne nous vend pas aux Elfes. Il nous donne gratuitement ! Ainsi Tourment expliquait-il la situation politique – telle que la lui avait exposée le Comte Tretar – à un Hugh sombre et indifférent. — La rencontre entre mon père et le Prince Rees’ahn est extrêmement critique, très délicate, disait Tourment. Au moindre incident, toute l’alliance peut être remise en question. — Le roi n’est pas votre père, dit Hugh, premières paroles qu’il prononçait depuis le début du voyage. — Je le sais, dit Tourment, avec son sourire suave. Mais il faut que je m’habitue à l’appeler ainsi. Pour ne pas me tromper. C’est ce que m’a conseillé le Comte Tretar. Et il faudra aussi que je pleure à l’enterrement – pas trop, sinon le peuple irait croire que je ne suis pas brave. Mais on attendra de moi que je verse quelques larmes, tu ne crois pas ? Hugh ne répondit pas. L’enfant, assis devant lui, bien calé contre le pommeau de la selle, était ravi du voyage. Ils survolaient les territoires humains d’Ulyndia. Hugh ne put s’empêcher de penser à la dernière fois qu’il avait fait ce trajet, Iridal endormie dans ses bras. C’est la seule chose qui le retint de précipiter l’enfant dans l’abime. Tourment devait le sentir, car, de temps en temps, il se retournait, mettant son amulette sous le nez de Hugh. — Elle t’envoie ses amitiés, disait-il sournoisement. Pour Hugh, l’un des inconvénients de son plan était que les Elfes ne passent sur Iridal la colère qu’ils ressentiraient à son égard. Mais maintenant que les Kenkaris savaient qu’elle était vivante – du moins Hugh espérait-il qu’ils le savaient – peut-être qu’ils pourraient la sauver. C’est au chien qu’il en était redevable. À l’instant même où ils étaient arrivés en vue du dragon, le chien, comme un fou, s’était enfui, la queue entre les jambes. Le Comte Tretar n’en était pas fâché, mais Tourment avait piqué une crise, rouge de colère et tapant du pied, hurlant qu’il ne partirait pas sans le chien. Tretar lança ses hommes à sa poursuite. Hugh avait profité de la diversion pour murmurer quelques mots au gerfô du comte. S’il était plus fidèle aux Kenkaris qu’au comte, les premiers savaient maintenant qu’Iridal avait été capturée. Le gerfô n’avait pas répondu, mais lui avait lancé un regard significatif, semblant promettre qu’il transmettrait le message. Les Elfes avaient mis un bon moment à rattraper le chien. Ils l’avaient muselé, et il avait fallu lui envelopper la tête d’un manteau avant de l’attacher solidement à l’arrière de la selle, au milieu des bagages. Le chien avait passé la première partie du voyage à hurler à la mort, puis – épuisé – s’était endormi, ce dont Hugh lui était très reconnaissant. — Qu’est-ce que c’est que ce pays ? demanda Tourment, très excité, pointant le doigt sur une masse continentale flottant au-dessous d’eux parmi les nuages. — Ulyndia. — On est presque arrivés ? — Oui, Altesse – ce dernier mot dit d’un ton sarcastique, on est presque arrivés. — Hugh, dit Tourment, après un moment d’intense réflexion, à en juger par son visage, quand tu auras accompli cette mission pour moi, quand je serai roi, je veux t’engager pour une autre. — Je suis flatté, Altesse. Et qui voulez-vous que j’assassine ? L’empereur des Elfes, peut-être ? Comme ça, vous pourriez gouverner le monde. Tourment ignora le sarcasme. — Je veux t’engager pour tuer Haplo. — Il est sans doute déjà mort, grogna Hugh. À l’heure qu’il est, les Elfes ont dû le tuer. — J’en doute. Les Elfes n’auront pas pu le tuer. Il est trop malin pour eux. Mais toi, je crois que tu pourrais. Surtout si je te disais tous ses pouvoirs secrets. Tu le feras, Hugh ? Je te paierai bien. Tourment se retourna, et, le regardant dans les yeux : — Tu tueras Haplo ? répéta-t-il. Une main glacée lui noua les entrailles. Il avait été engagé par toutes sortes d’hommes, pour assassiner toutes sortes d’hommes, pour toutes sortes de raisons. Mais il n’avait jamais vu dans leurs yeux autant de malveillance et de haine qu’il en voyait maintenant dans les beaux yeux bleus de l’enfant. Un instant, Hugh fut incapable de répondre. — Et il y a autre chose que tu devras faire, reprit Tourment, son regard dérivant sur le chien endormi. Juste avant qu’il meure, il faudra lui dire que c’est Xar qui a ordonné sa mort. Tu te rappelleras le nom ? C’est Xar qui veut la mort d’Haplo. — D’accord, dit Hugh en haussant les épaules. Le client est roi. N’importe quoi pour le client. Tourment s’éclaira. — Alors, tu acceptes le contrat ? — Ouais, je l’accepte, grogna Hugh. Il aurait accepté n’importe quoi pour le faire taire. Hugh mit le dragon en spirale descendante, sans se presser, pour être vu des sentinelles dont la présence était certaine. — Il y a d’autres dragons dans le ciel, dit Tourment, regardant à travers les nuages. Hugh ne répondit pas. Tourment continua à les observer un moment, puis se retourna vers l’assassin, fronçant les sourcils d’un air soupçonneux. — Ils viennent vers nous. Qui c’est ? — Des éclaireurs. La garde de Sa Majesté. Ils vont nous arrêter, nous questionner. Vous savez ce que vous avez à faire, au moins ? Rabattez votre capuchon. Un de ces soldats pourrait vous reconnaitre. — Oui, dit Tourment, je sais ce que j’ai à faire. Au moins, se dit Hugh, je n’ai pas à m’inquiéter qu’il nous trahisse ; la dissimulation est sa seconde nature. Très loin au-dessous d’eux, Hugh voyait les rivages d’Ulyndia, et les plaines connues sous le nom de Sept Champs. Généralement déserte et désolée, cette vaste étendue de coralite grouillait d’hommes et de bêtes. Des rangées de tentes bien ordonnées s’alignaient dans les champs – l’armée elfienne d’un côté, l’armée humaine de l’autre. Une grande tente aux couleurs éclatantes se dressait au milieu de chacune. L’une battait le pavillon du Prince Rees’ahn – portant un corbeau, un lys, et une alouette prenant son vol, en hommage à l’humaine, Noire Alouette, qui avait miraculeusement transformé les Elfes par son chant. L’autre battait le pavillon du Roi Stephen – l’Œil Ailé. Hugh nota l’emplacement de cette dernière, la disposition des troupes autour d’elle, calculant le meilleur moyen d’entrer dans le camp. Il n’avait pas à se soucier d’en sortir. Des dragonefs elfiennes flottaient à l’attache près du rivage. Les dragons humains étaient parqués plus loin à l’intérieur des terres, au vent des dragonefs, dont la fabrication utilisait des peaux et des écailles de dragons. Si un dragon vivant en percevait l’odeur, il entrait dans une rage capable de lui faire surmonter son ensorcèlement et de créer de gros problèmes. Les Élus du Roi, la garde personnelle de Stephen, patrouillaient les abords à dos de dragon. Deux dragons de combat géants, chacun transportant un bataillon sur son dos, surveillaient le sol. Les petits dragons biplace, plus rapides, assuraient la surveillance du ciel. C’étaient deux d’entre eux qui, ayant repéré Hugh, fonçaient droit sur lui. Hugh arrêta la descente de son dragon, lui ordonna de planer, ailes presque immobiles, se laissant porter par les courants. Le chien se réveilla, leva la tête et se remit à hurler. La mise en vol plané de sa monture était le gage des intentions pacifiques de Hugh, mais les Élus du Roi ne prenaient pas de risques. Les deux soldats du dragon de tête avaient bandé leurs arcs, pointant leurs flèches l’un sur Hugh, l’autre sur sa monture. Le cavalier du second dragon s’approcha seulement quand il fut certain que ses camarades le couvraient. Toutefois, Hugh remarqua qu’un sourire passait sur son visage sévère à la vue du chien. Hugh s’aplatit sur l’encolure de sa bête, portant la main à son front en une manifestation de respect servile. — Quelle affaire t’amène ? demanda le soldat. Qu’est-ce que tu viens faire ? — Je ne suis qu’un pauvre colporteur, mon Général, s’égosilla Hugh, pour se faire entendre par-dessus les hurlements du chien et les battements d’ailes. Il montra les ballots attachés derrière lui. — Mon fils et moi, on apporte des merveilles de grand prix pour les courageux et illustres soldats du Général. — Tu viens les plumer avec tes saletés, veux-tu dire. — Non, mon Général ! s’indigna Hugh. Mes articles sont de grande qualité – casseroles et marmites pour la cuisine, bijoux pour faire briller les yeux de celles qui ont pleuré quand vous êtes partis. — Emporte ailleurs tes casseroles et tes marmites, ton fils, ton chien et tes boniments, colporteur. Ce n’est pas un marché. Et je ne suis pas Général. — Je sais bien que c’est pas un marché, dit Hugh. Et si vous êtes pas général, c’est parce que vos chefs vous estiment pas comme ils devraient. Mais je vois pas mal de camarades qu’ont déjà planté leur tente. Sûrement que le Roi Stephen n’empêchera pas un brave homme comme moi, qu’a un jeune fils à nourrir, plus une douzaine d’autres comme lui à la maison, sans parler de deux filles, de gagner honnêtement sa vie. L’Élu du Roi pouvait légitimement douter de l’existence des douze fils et des deux filles, mais il savait qu’il avait perdu la partie. Il le savait en venant. La rencontre pacifique des deux armées dans les plaines des Sept Champs agissait comme la douce odeur du pua – elle avait attiré toutes sortes de mouches. Catins, joueurs, armuriers, porteurs d’eau – tous venus pour profiter de l’occasion. Le roi pouvait, soit tenter de les chasser, ce qui provoquerait des épanchements de sang et des rancœurs dans la population, soit les tolérer en les surveillant. — Très bien, dit le soldat en agitant la main. Tu peux atterrir. Présente-toi à la tente du surveillant, avec un échantillon de tes marchandises, et vingt barls pour ta licence. — Vingt barls ! C’est scandaleux ! grommela Hugh. — Qu’est-ce que tu dis, colporteur ? — Je dis que je vous remercie de votre bonté, mon Général. Mon fils, présente tes respects au général. Tourment, avec une rougeur des plus seyantes, inclina la tête, joignant ses petites mains devant son visage comme le devait un enfant de paysan en présence d’un illustre noble. Le soldat fut charmé. Congédiant de la main les archers, le soldat s’éloigna et se lança à la poursuite d’un autre arrivant, qui avait tout l’air d’un chaudronnier. Abandonnant son vol plané, le dragon reprit sa descente. — On a réussi ! s’écria joyeusement Tourment, rabattant son capuchon en arrière. — Ça ne faisait guère de doute, marmonna Hugh. Et remettez votre capuchon. À partir de maintenant, vous le garderez rabattu sur le visage jusqu’à ce que je vous dise de l’enlever. Il ne manquerait plus que quelqu’un vous reconnaisse avant qu’on soit prêts à l’action. Les yeux bleus étincelèrent, pleins d’une rage froide. Mais l’enfant était intelligent, il savait que Hugh avait raison. Boudeur, il rabattit son capuchon élimé sur sa tête et son visage. Puis, lui tournant le dos avec raideur, il posa son menton dans ses mains et se mit à contempler le paysage déployé sous ses yeux. Sans doute qu’il rumine toutes les tortures qu’il me fera subir, se dit Hugh. Eh bien, Votre Altesse, mon dernier plaisir en cette vie sera de vous décevoir. Un autre plaisir lui fut accordé auparavant. Le chien avait hurlé à s’en enrouer, et n’émettait plus que des croassements pathétiques. Très loin au-dessous du Mi-Royaume, le dragon fantôme filait à tire-d’aile vers sa destination. Krishach n’avait pas besoin d’être dirigé, ou peut-être sa direction lui était-elle donnée par l’esprit de ses passagers. Il n’y avait ni selle ni rênes. Dès que ses deux passagers récalcitrants avaient été installés, il s’était élancé vers le sommet de la Volière. Les murs ne s’étaient pas écartés, mais s’étaient transformés en un rideau scintillant d’eau, aisément franchi. Jetant un coup d’œil en arrière, Haplo avait vu le cristal reprendre sa forme première, se solidifiant, comme touché par un souffle glacé. Krishach survola l’Imperanon. Les soldats le regardèrent, stupéfaits et terrorisés, mais avant qu’aucun n’ait pu bander son arc, il avait disparu. Haplo et Iridal, rapprochant leurs têtes pour s’entendre, discutèrent de leur destination. Iridal optait pour les Sept Champs. Haplo voulait rejoindre immédiatement la dragonef. — C’est la naine qui court le danger le plus immédiat. Hugh a prévu de tuer le roi ce soir. Vous aurez le temps de me déposer sur la nef de Sang-drax, puis de continuer vers les Sept Champs. De plus, je ne veux pas rester seul avec cette bête démoniaque. — Je ne crois pas que nous resterons seuls avec elle, ni l’un ni l’autre, dit Iridal. Quand nous n’aurons plus besoin de lui, Krishach ne demandera qu’à reprendre son éternel repos. Iridal garda un moment le silence, puis elle regarda Haplo, les yeux plus doux, plus tristes. — Si je retrouve Tourment et l’emmène avec moi dans le Haut-Royaume, le poursuivrez-vous ? — Non, je n’ai plus besoin de lui. — Pourquoi ? — À cause du livre que m’ont donné les Kenkaris. — Qu’est-ce qu’il contient ? demanda-t-elle. Haplo le lui dit. Iridal l’écouta, d’abord étonnée, puis perplexe, enfin incrédule. — Ils savaient depuis si longtemps… et ils n’ont rien fait. Pourquoi ? — Ils vous l’ont dit – la peur, la haine. Iridal resta pensive, contemplant le ciel vide autour d’eux. — Et votre Seigneur ? Que fera-t-il, lui, quand il arrivera sur Arianus ? Car il viendra, n’est-ce pas ? Voudra-t-il reprendre Tourment ? — Je ne sais pas, dit Haplo d’un ton bref, préférant ne pas y penser. Je ne connais pas les intentions de mon Seigneur. Il ne me fait pas part de ses plans. Il me demande seulement d’obéir à ses ordres. Iridal ramena son regard sur lui. — Mais vous ne lui obéissez pas, n’est-ce pas ? Non, je ne lui obéis pas, s’avoua Haplo à part lui, ne voyant aucune raison d’en discuter avec une mensch. Xar comprendrait. Il fallait qu’il comprenne. — À mon tour de poser des questions, dit Haplo, changeant de conversation. Hugh-la-Main me paraissait mort, et bien mort, la dernière fois que je l’ai vu. Comment est-il revenu à la vie ? Vous avez découvert le secret, vous les mystériarques ? — Vous savez bien que non. Nous ne sommes que des menschs. C’est Alfred, termina-t-elle avec un pâle sourire. C’est bien ce que je pensais, se dit Haplo. Alfred a ramené l’assassin à la vie. Joli, pour un Sartan qui jurait qu’on ne le prendrait jamais à pratiquer l’art interdit de la nécromancie ! — Il vous a dit pourquoi il l’avait ressuscite ? demanda-t-il. — Non, mais je suis certaine que c’est à cause de moi. Iridal soupira, branla du chef. — Alfred refusait d’en parler. En fait, il niait l’avoir fait. — Ouais, ça ne m’étonne pas ; il est très fort pour les dénégations. « Pour chaque personne ramenée à la vie, une autre meurt prématurément. » C’est ce que croient les Sartans. La résurrection de Hugh a pour conséquence la mort prématurée du Roi Stephen, sauf si vous arrivez à temps pour le retenir, pour retenir votre fils. — J’arriverai à temps, dit Iridal. J’ai retrouvé l’espoir. Ils se turent, épuisés par la nécessité de hurler pour dominer le bruit du vent. Plus aucune terre n’était en vue. Haplo perdit bientôt tout repère. Il ne voyait que du ciel bleu – au-dessus, au-dessous et tout autour de lui. Une brume légère atténuait le scintillement du Firmament, et ils étaient encore trop loin du Maelström pour en apercevoir les noirs nuages tourbillonnants. Iridal s’absorba dans ses pensées, ses projets et ses espoirs pour son fils. Haplo resta vigilant, scrutant le ciel sans interruption. Le premier, il repéra le point noir très loin sous eux. Il se concentra dessus, remarqua que Krishach tournait ses orbites vides dans sa direction. — Je crois que les voilà, dit-il, distinguant enfin la tête sculptée et les grandes ailes déployées d’une dragonef. Iridal baissa les yeux. Le dragon fantôme avait réduit sa vitesse et il commença à descendre en spirale. — Oui, c’est une dragonef, acquiesça-t-elle en l’observant. Mais comment savoir si c’est la bonne ? — Je le saurai, répondit sombrement Haplo, jetant un coup d’œil sur ses tatouages. Vous croyez qu’ils nous voient ? — J’en doute. Mais à cette distance, ils ne verraient qu’un dragon ordinaire, peu inquiétant pour un vaisseau de cette taille. Effectivement, la dragonef ne semblait pas inquiète, et ne se pressait pas. Elle avançait à petite vitesse, portée par les courants ascendants. Très loin sous elle, le ciel s’assombrissait, annonçant le Maelström. Haplo distinguait maintenant certains détails de la tête sculptée, des ailes peintes. De minuscules silhouettes s’agitaient sur le pont. Et il y avait un insigne sur la coque. — L’Écusson Impérial, dit Iridal. C’est la nef que vous cherchez, je crois. La peau d’Haplo s’était mise à le démanger et à le brûler. Les sigles commençaient à luire. — C’est elle, dit-il. Iridal, devant son ton convaincu, le regarda, se demandant d’où lui venait cette certitude. Ses yeux se dilatèrent devant sa peau luminescente, mais elle ne dit rien et ramena son regard sur le vaisseau. Ils doivent sûrement nous voir maintenant, pensa Haplo. Et si je sais que Sang-drax est là-bas, il doit savoir que je suis là-haut. C’était peut-être son imagination, mais Haplo aurait juré qu’il voyait la silhouette élégamment vêtue de Sang-drax, debout sur le pont, et qui le regardait. Haplo eut aussi l’impression d’entendre des hurlements terribles, étouffés par la distance. — Pouvons-nous approcher très près ? demanda Haplo. — Avec un dragon ordinaire, pas très, répondit Iridal. Les courants seraient trop dangereux. Sans parler du fait qu’ils attaqueraient avec les flèches et la magie. Mais avec Krishach ?… Je doute que courants, flèches ou magie lui fassent beaucoup d’effet. — Alors, amenez-moi aussi près que possible, dit Haplo. Je sauterai sur le pont. Iridal hocha la tête, mais le dragon réagit de lui-même. Maintenant, Haplo voyait les Elfes qui les montraient du doigt, certains courant pour prendre leurs armes ou pour modifier leur trajectoire. Un seul Elfe resta immobile au milieu de cette agitation. La peau d’Haplo brillait d’un bleu éclatant, rayé de rouge. — C’est ce Mal que je sens qui a poussé les Kenkaris à vous donner le livre, n’est-ce pas ? dit soudain Iridal en frissonnant. C’est ça qu’ils ont rencontré dans les cachots. Les Elfes voyaient clairement Krishach maintenant. Ils devaient réaliser que ce n’était pas un dragon ordinaire. Beaucoup poussèrent des cris de terreur. D’autres lâchèrent leurs arcs. Plusieurs rompirent les rangs et coururent aux écoutilles. — Mais qu’est-ce que c’est que ce Mal ? cria Iridal, pour dominer les bruits du vent, des battements d’aile et des cris. Qu’est-ce que je vois ? — Ce que nous devons tous finir par voir un jour, si nous avons le courage de regarder dans les ténèbres, répondit Haplo, muscles bandés, prêt à sauter. Nous-mêmes. CHAPITRE 39 PLEIN CIEL, ARIANUS D’un coup d’aile, le dragon fantôme plongea sur la dragonef. Trop près. Son aile accrocha l’un des câbles reliés aux voiles. Il cassa, l’aile de bâbord s’affaissa, comme une aile d’oiseau blessé. Les Elfes, frappés de terreur à la vue de la monstrueuse apparition, s’enfuirent. Krishach semblait s’apprêter à foncer tête baissée sur le frêle vaisseau. Haplo, en équilibre précaire sur le dos de la bête, sauta. Sa magie amortit sa chute. Il roula sur lui-même et se releva du même mouvement, redoutant d’entendre le craquement du grand mât abattu, de voir le dragon détruire la nef. Il se baissa instinctivement quand l’énorme ventre cadavérique passa au-dessus de sa tête. Une bourrasque d’air froid, provoquée par les ailes translucides, gonfla l’unique voile restante, précipitant la nef dans une chute périlleuse. Levant les yeux, Haplo vit les horribles flammes briller dans les orbites vides, et, au-dessus, le visage terrifié d’Iridal. Krishach, avec un rugissement terrible, reprit de la hauteur, s’apprêtant à replonger. — Partez ! hurla Haplo à Iridal. Vite ! Il ne vit pas Sang-drax. Le serpent-Elfe était sans doute redescendu auprès de Secousse. Iridal semblait hésiter à l’abandonner ; Krishach continua à planer au-dessus de la nef avariée. Mais Haplo n’était pas en danger immédiat – les Elfes de service sur le pont soit s’étaient enfuis à l’intérieur du vaisseau, soit, fous de terreur, avaient sauté par-dessus bord. — Vous ne pouvez rien faire de plus ici ! hurla Haplo à Iridal avec de grands gestes. Rejoignez Tourment ! Iridal lui fit au revoir de la main, leva la tête vers le ciel. Krishach battit des ailes et repartit vers sa destination suivante. Haplo regarda autour de lui. Les quelques Elfes demeurés sur le pont étaient paralysés de terreur, l’esprit et le corps en état de choc. La peau du Patryn luisait, et il était arrivé sur les ailes de la mort. S’éloignant sur le pont, Haplo en saisit un à la gorge. — Où est la naine ? Où est Sang-drax ? L’Elfe roula des yeux et s’évanouit. Mais, de l’intérieur du vaisseau lui parvenaient les cris stridents de la naine. Repoussant le mensch inutile, Haplo s’élança vers une écoutille, tenta de l’ouvrir. Le panneau en était solidement fermé, sans doute retenu de l’intérieur par l’équipage paniqué. En bas, quelqu’un criait des ordres. Haplo prêta l’oreille, se demandant si c’était Sang-drax. Mais il ne reconnut pas sa voix, décida que ce devait être celle du commandant ou d’un officier tentant de rétablir l’ordre. Haplo donna un coup de pied dans le panneau. Il pouvait l’ouvrir par sa magie, mais il aurait à affronter des menschs aux abois qui devaient s’armer de courage pour combattre l’ennemi. Et il n’avait pas le temps de se battre. Il n’entendait plus les cris de Secousse. Et où était Sang-drax ? En embuscade ? Jurant entre ses dents, il regarda autour de lui, cherchant une autre façon de descendre. Il connaissait les dragonefs, en ayant piloté une dans un autre des mondes qu’il avait visités. Le vaisseau commençait à donner de la bande, le poids mort de l’aile cassée l’entrainant vers l’abime. Seule la magie du magicien du bord le maintenait à flot. Une bourrasque frappa la nef, provoquant une embardée. La nef vibra de la proue à la poupe ; tombée trop près du Maelström, elle était ballottée dans ses premiers remous. Le capitaine devait l’avoir compris, car ses cris se transformèrent en rugissements. — Remettez les esclaves au travail à tribord. Fouettez s’il le faut ! Qu’est-ce que ça veut dire, qu’ils ont verrouillé la porte de la salle des câbles ? Trouvez-moi le magicien du bord. Enfoncez-moi cette saloperie de porte ! Tous les autres, retournez à vos postes, sinon, par les ancêtres, je vous ferai poster sur Drevlin ! Où diable est passé ce maudit magicien ? L’aile de tribord avait cessé de battre, le câble la contrôlant ayant pris du mou. Peut-être que les esclaves étaient trop terrorisés pour continuer à accomplir leur tâche. Après tout, ils avaient pu voir le dragon fantôme par l’écubier, trou de la coque par lequel passait le câble. L’écubier… Haplo courut à tribord, regarda par-dessus la rambarde. Le Maelström était encore loin, mais beaucoup plus proche que quand il avait sauté sur le pont. Il enjamba la lisse, et se laissa glisser le long de la coque, se retenant au câble guidant l’aile de tribord, se rapprochant de l’écubier béant au flanc de la nef, sous les regards stupéfaits de visages humains. Haplo braqua les yeux sur eux, évitant de regarder l’abime. Même sa magie ne l’aurait sans doute pas sauvé d’une chute dans le Maelström. Arpenter l’aile du dragon, disait Hugh, parlant d’une manœuvre périlleuse, expression qui, sur Arianus, était devenue synonyme d’exploit dangereux. — Qui c’est ? demanda une voix. — Sais pas. Un humain, on dirait. — Avec la peau bleue ? — Tout ce que je sais, c’est qu’il a pas les yeux bridés et les oreilles pointues, et ça me suffit, dit un humain, de la voix ferme d’un chef reconnu. Tendez-lui la main. Haplo atteignit l’écubier, s’accrocha aux bras puissants qui le hissaient à l’intérieur. Maintenant, il voyait pourquoi l’aile de tribord avait cessé de fonctionner. Les esclaves, profitant de la confusion, s’était débarrassés de leurs chaines, et avaient réduit leurs gardes à l’impuissance. Ils étaient armés d’épées et de coutelas. L’un d’eux tenait sa dague sur la gorge d’un jeune Elfe en robe de magicien. — Qui es-tu ? D’où tu viens ? Tu es arrivé sur le dos d’un monstre… Les humains firent cercle autour de lui, soupçonneux, effrayés, menaçants. — Je suis un mystériarque, dit Haplo. La peur fit place au respect, puis à l’espoir. — Tu es venu pour nous sauver ? demanda l’un, abaissant son épée. — Oui, bien sûr, dit Haplo. Et aussi pour sauver une amie – une naine. Vous m’aiderez ? — Une naine ? Ils redevinrent soupçonneux. Celui qui devait être le chef se fraya un chemin dans le groupe. Plus âgé que les autres, il était grand et musclé, avec les épaules et les biceps énormes de ceux qui ont passé leur vie sous le harnais, à actionner les ailes géantes des dragonefs. — Qu’est-ce que c’est pour nous qu’une naine ? demanda-t-il, agressif. Et qu’est-ce qu’un mystériarque vient faire ici ? Formidable ! Il ne manquait plus à Haplo que des arguties de la logique humaine ! Des coups ébranlèrent la porte. Le bois craqua. La tête d’une hache passa à travers, disparut, s’abattit. — Quel est votre plan ? demanda Haplo. Qu’est-ce que vous allez faire quand vous aurez pris le contrôle de la nef ? Il aurait pu s’attendre à la réponse. — On tuera les Elfes. — Compliments. Et pendant ce temps, la nef sera aspirée dans le Maelström. Le vaisseau vibra, le pont gîta, les humains glissèrent et tombèrent, s’écrasant contre les parois ou les uns sur les autres. — Vous pouvez la piloter ? demanda Haplo, se tenant à une poutre pour ne pas tomber. Les humains se regardèrent, dubitatifs. Leur chef s’assombrit. — On mourra. Et alors ? Avant, on expédiera leurs précieuses âmes à leur cher empereur. Sang-drax. C’était l’œuvre de Sang-drax. Maintenant, Haplo comprenait d’où leur venaient leurs armes. Chaos, discorde, mort – pain quotidien du serpent-Elfe. Malheureusement, Haplo n’avait pas le temps de leur expliquer qu’ils avaient été dupés par un joueur qui livrait une partie cosmique, non plus qu’il ne pouvait les exhorter à aimer ceux qui leur avaient infligé les marques sanglantes de fouet qu’il voyait sur leurs dos. Trop tard ! murmura la voix moqueuse de Sang-drax dans l’esprit d’Haplo. Trop tard, Patryn ! La naine est morte, je l’ai tuée. Maintenant, les humains vont tuer les Elfes, les Elfes vont massacrer les humains. Et la nef condamnée tombera dans le Maelström, les emportant vers la destruction. Il en sera de même de leur monde, Patryn. Il en sera de même du tien. — Viens me défier en face, Sang-drax ! s’écria Haplo avec colère, serrant les poings. Viens te battre, bon sang ! Tu n’es pas différent de ces menschs, n’est-ce pas, Patryn ? Je m’engraisse de ta peur. Nous nous rencontrerons – toi et moi – mais à mon heure. La voix se tut. Sang-drax était parti. Les démangeaisons et brulures de ses runes se calmèrent. Et il ne pouvait rien faire. Il était impuissant, comme l’avait dit le serpent-Elfe. La porte céda, s’ouvrit. Des Elfes se ruèrent à l’intérieur. Les humains, oubliant Haplo, se précipitèrent à leur rencontre. Celui qui tenait le magicien en otage fit le geste de lui trancher la gorge. — J’ai menti ! gronda Haplo, saisissant le premier mensch qui lui tomba sous la main. Je ne suis pas un mystériarque ! Les sigles bleus et rouges flamboyèrent sur la peau du Patryn, enveloppant l’humain de runes dansantes. Les runes fulguraient autour de l’homme terrifié, frappant de leurs étincelles l’Elfe qu’il combattait. La décharge se propagea à un humain qui luttait derrière lui. Plus rapides que le souffle, les runes se propagèrent d’humain à Elfe dans la salle des câbles, puis dans tout le vaisseau. Soudain, ce fut le silence. — Je suis un dieu, annonça Haplo. Le sortilège avait figé les menschs, en plein mouvement. La lame avait entamé la peau du magicien, mais n’avait pas tranché sa gorge. Seuls les yeux restaient libres de bouger. À la déclaration d’Haplo, tous les yeux remuèrent dans les têtes immobiles, le fixant en proie à une peur impuissante et muette. — Ne bougez pas jusqu’à mon retour, dit-il, contournant les corps pétrifiés, scintillant d’une faible lueur bleuâtre. Il franchit la porte fracassée. Partout où il alla dans la nef, les hommes ensorcelés le suivaient des yeux. Un dieu ? Pourquoi pas ? Lambic l’avait bien pris pour un dieu au début de leur rencontre. Le dieu qui n’en est pas un, l’appelait Lambic. Comme c’était vrai ! Haplo visita à la hâte toute la nef qui roulait, tanguait et vibrait, comme terrorisée elle-même par les nuages noirs tourbillonnant au-dessous d’elfe. Il poussa les portes, les ouvrit à coups de pied, regarda à l’intérieur, jusqu’au moment où il trouva ce qu’il cherchait. Secousse, gisant en un petit tas sur le pont inondé de sang. — Secousse, Secousse, murmura-t-il en s’approchant. Oh non ! ne me fais pas ça. Doucement, prudemment, il la retourna sur le dos. Le visage était boursoufflé, tuméfié, les yeux fermés par l’enflure. Mais ses cils frémirent légèrement. La peau était tiède. Le pouls était indétectable, mais, posant la main sur son cœur, il le sentit battre faiblement. Sang-drax avait menti. Secousse n’était pas morte. — Brave petite, dit-il, la soulevant dans ses bras. Tiens bon encore un peu. Il ne pouvait pas la secourir immédiatement. Il ne pouvait pas dépenser l’énergie nécessaire à sa guérison, tout en maintenant les menschs en transe. Il fallait la transporter quelque part, dans un endroit sûr et tranquille. Haplo sortit de la pièce, portant dans ses bras le corps torturé et inconscient de la naine. Il traversa lentement la nef. Les yeux le suivaient, se posaient sur le corps pitoyable de la naine. — Vous avez entendu ses hurlements ? demanda-t-il aux menschs. Qu’est-ce que vous avez fait ? Rigolé ? Vous les entendez encore ? Tant mieux. J’espère que vous les entendrez encore longtemps. Mais du temps, il ne vous en reste plus beaucoup. Votre nef tombe dans le Maelström. « Et qu’est-ce que vous allez faire, Commandant ? demanda-t-il à l’Elfe figé en plein mouvement, alors qu’il se ruait sur le pont. Tuer les humains, qui sont les seuls à pouvoir manœuvrer les ailes ? Oui, bonne idée. « Et vous, imbéciles, dit-il aux humains immobiles dans la salle des câbles, allez-y, tuez le magicien dont la magie est la seule chose à garder la nef à flot. Tenant Secousse dans ses bras, le Patryn se mit à chanter les runes. Le sortilège s’inversa, les runes bleues entourant les menschs glissèrent sur eux comme de l’eau. Les runes rouges formèrent un cercle de flammes entourant Haplo et la naine. Les flammes aveuglantes obligèrent les humains à reculer, clignant des yeux dans la lumière éblouissante. — Je pars, leur dit-il. Sentez-vous libres de reprendre les choses où vous les avez laissées. CHAPITRE 40 LES SEPT CHAMPS, MI-ROYAUME Les Seigneurs de la Nuit déployèrent leurs manteaux, le scintillement du Firmament s’affaiblit et mourut. L’éclat des feux de camp éteignait la douce luminescence de la coralite. Les fumées apportaient de bonnes odeurs de ragoûts et de rôtis, on entendait des rires, des cris et des bribes de chants. Le moment était historique, la nuit était à la fête. Le Prince Rees’ahn et le Roi Stephen venaient d’annoncer officiellement la conclusion de leur alliance. Chacun avait exprimé sa satisfaction sincère d’avoir forgé ce lien entre les deux races, qui, depuis des siècles, se tenaient à la gorge. Il ne restait plus que quelques formalités à accomplir – la rédaction des documents (les scribes travaillaient fiévreusement à la lueur des vacilampes) et la signature des documents, dont la cérémonie devait avoir lieu le surlendemain, quand les deux camps auraient eu le temps de les relire, et que le Roi Stephen et la Reine Anne les auraient soumis à l’approbation des barons. Les barons signeraient, c’était certain, malgré les grognements de quelques mécontents et les regards méfiants qu’ils jetaient sur les Elfes. Chaque baron sentait la poigne de fer soit du Roi Stephen, soit de la Reine Anne refermée sur sa gorge. Chacun n’avait qu’à jeter un coup d’œil hors de sa tente pour voir les Élus du Roi – forts, puissants, et d’une fidélité indéfectible – et imaginer leur armée survolant sa baronnie. Ils ne protestaient pas ouvertement, mais ce soir, tandis que la majorité fêtait l’alliance, certains boudaient sous leur tente, se marmonnant ce qu’ils feraient si ces poignes de fer venaient jamais à relâcher leur prise. Stephen et Anne connaissaient les noms des dissidents et les avaient fait venir à dessein. Le Roi et la Reine voulaient forcer les récalcitrants à prononcer leur « oui » en public, à la vue de leur garde personnelle et à la vue les uns des autres. Leurs Majestés connaissaient – ou connaitraient bientôt – la rumeur circulant dans le camp, car le magicien Trian n’était pas parmi les invités qui fêtaient l’évènement dans la tente royale. Si les barons contestataires avaient scruté les ombres entourant leurs propres tentes, ils en auraient éprouvé un choc violent. Stephen et Anne avaient prié leurs soldats de profiter de la soirée et leur avaient fourni le vin pour l’occasion, mais les Élus du Roi ne relâchaient pas leur vigilance. Ceux qui étaient de service ce soir – de garde autour de la tente royale – s’amuseraient plus tard. Mais ceux qui étaient libres se firent un plaisir d’obéir aux ordres de leurs Majestés. Le camp était donc très gai, et il y régnait la plus joyeuse confusion. Les soldats rassemblés autour des feux se vantaient de leurs exploits, échangeaient des anecdotes héroïques. Les marchands faisaient des affaires d’or. — Bijoux, qui veut des bijoux elfiens en provenance directe d’Aristagon ? psalmodiait Hugh, passant de feu en feu. — Ici ! Par ici ! cria une voix tapageuse. Hugh obéit docilement et entra dans la lumière du feu de camp. Les soldats, verre à la main, interrompirent leurs rodomontades et firent cercle autour du colporteur. — Voyons un peu ce que tu as. — Certainement, très honorés Seigneurs, dit Hugh avec une révérence pleine de panache. Montre-leur, petit. Le fils du colporteur entra dans la lumière, une grande boite ouverte dans les mains. Son visage était barbouillé de suie et partiellement caché par un vaste capuchon rabattu sur sa tête : Les soldats ne lui adressèrent pas un regard ; quel intérêt avait pour eux un fils de colporteur ? Leurs yeux étaient braqués sur les scintillantes babioles. Le chien s’assit ; se gratta et bâilla, regardant avec regret un chapelet de saucisses grillant sur un feu. Hugh jouait bien son rôle ; il l’avait déjà joué par le passé, et il ergota sur les prix avec une habileté et une ardeur qui auraient fait sa fortune s’il avait vraiment été marchand. Tout en discutant, il dardait ses regards dans toutes les directions, évaluant la distance de la tente royale et décidant de son prochain mouvement. Hugh conclut son affaire, donna les bijoux, empocha les barls, se lamentant bien haut qu’il s’était fait écorcher. — Viens, fiston ! grogna-t-il, posant une main sur l’épaule de Tourment. L’enfant referma la boite d’un coup sec et le suivit docilement. Le chien, après un dernier regard de regret aux saucisses, leur emboita le pas. La tente royale se dressait au milieu du camp, au centre d’une vaste aire dégagée. Une bonne étendue de coralite la séparait des tentes des Élus du Roi. La tente royale était grande et carrée, et précédée d’un auvent. Quatre gardes étaient postés tout autour – un à chaque coin. Deux gardes, sous le commandement d’un sergent, se tenaient devant la portière. Et, par le plus grand des hasards, le capitaine se trouvait là aussi, et discutait à voix basse les évènements du jour avec le sergent. — Viens, petit, fais voir ce qui nous reste, dit Hugh d’une voix forte, à l’intention des oreilles indiscrètes. Il choisit un coin plongé dans l’ombre, juste en face de l’entrée de la tente royale. Tourment ouvrit la boite. Hugh se pencha dessus en marmonnant. Il scruta le visage de l’enfant, tout pâle à la lueur des feux de camp, y cherchant un signe de faiblesse, de peur, de nervosité. Il aurait pu aussi bien, réalisa-t-il avec un choc, regarder dans un miroir. Les yeux bleus étaient froids, durs, brillants d’impatience, et dénués de tout sentiment, alors qu’il allait assister au meurtre brutal de deux personnes qu’il avait appelées papa et maman pendant dix ans. Levant les yeux vers Hugh, les lèvres de l’enfant s’entrouvrirent en un sourire suave. — Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? murmura-t-il. Hugh mit un moment à trouver ses paroles. Seule l’amulette de plume suspendue au cou de l’enfant le retint de remplir le contrat conclu voilà si longtemps. Pour l’amour d’Iridal, son fils vivrait. — Le roi est sous sa tente ? — Ils sont là tous les deux. Je le sais. Les gardes royaux ne seraient pas à leur poste s’ils n’étaient pas à l’intérieur. Ils s’en vont toujours quand les souverains s’en vont. — Examinez les gardes debout devant la tente, dit Hugh d’une voix dure. Vous les connaissez ? Tourment déplaça son regard, étrécissant les yeux. — Oui, dit-il au bout d’un instant. Je connais cet homme – le capitaine. Et je crois que je connais aussi le sergent. — Et eux, ils vous connaissent ? — Oh oui ! Ils venaient souvent au palais. Un fois, le capitaine m’a fait une épée de bois. Hugh ressentit l’exaltation, la chaleur et le calme souverain qui le subjuguaient parfois quand il était sûr d’une absolue certitude que le destin travaillait pour lui, qu’il ne pourrait pas échouer cette fois. Ni jamais. — Parfait, dit-il. Parfait. Ne bougez pas. Lui levant le visage vers la lumière, il se mit à le débarbouiller de la suie qui dissimulait ses traits. Il n’eut pas la main douce, il n’avait pas le temps. Tourment grimaça, mais ne dit rien. Cela terminé, Hugh examina le visage – les roues roses d’excitation, les boucles d’or encadrant le visage de leur masse. — Comme ça, ils devraient vous reconnaitre, grogna Hugh. Vous vous rappelez ce que vous devez dire et faire ? — Naturellement ! On l’a répété vingt fois. Contente-toi de jouer ton rôle, ajouta Tourment, le regard froid et haineux. Je jouerai le mien. — Oh ! je jouerai bien mon rôle, Votre Altesse, ne vous en faites pas, dit doucement Hugh-la-Main. Allons-y, avant que votre capitaine décide de s’en aller. Il fit un pas et faillit tomber sur le chien qui, profitant de l’accalmie, s’était couché par terre. L’animal se releva avec un jappement étouffé. Hugh lui avait marché sur la patte. — Sale bête, silence ! gronda Hugh, les yeux furibonds. Dites à ce maudit chien de rester ici. — Non ! s’écria Tourment, avec irritation, serrant le chien sur son cœur. L’animal lui montra sa patte meurtrie d’un air pitoyable. — Il est à moi maintenant. Il me protègera s’il t’arrive quelque chose. On ne sait jamais. Hugh lorgna l’enfant, qui soutint son regard. Ça ne valait pas la peine de discuter. — Alors, venez, dit Hugh. Ils s’avancèrent vers la tente royale. Oublié, le chien trottinait derrière eux. Sous la tente, Stephen et Anne profitaient de quelques rares moments d’intimité, et se préparaient à un repos bien mérité. Ils revenaient d’un banquet offert par le Prince Rees’ahn dans le camp elfien. — C’est un homme remarquable, ce Rees’ahn, dit Stephen, ôtant l’armure qu’il portait autant pour le prestige que pour sa protection. Il leva les bras, pour permettre à sa femme de dénouer la lanière de cuir retenant le pectoral. Généralement, dans un camp militaire, c’était le valet du roi qui se serait acquitté de cette tâche, mais ce soir, tous les serviteurs avaient été congédiés, comme chaque fois que Stephen et Anne voyageaient ensemble. La rumeur prétendait que les serviteurs étaient renvoyés pour que le roi et la reine puissent se quereller en privé. Plus d’une fois, Anne était sortie de la tente en fureur, et bien souvent, Stephen faisait de même. C’était une comédie, qui allait bientôt cesser. Tous les barons contestataires qui espéraient une dispute ce soir seraient amèrement déçus. La reine défit les boucles et détacha les cordons d’une main experte, aidant Stephen à ôter le lourd pectoral. La reine appartenait à un clan qui avait fait sa fortune en soumettant tous ses rivaux. Elle avait participé à de nombreuses campagnes, passé bien des nuits sous des tentes beaucoup moins confortables que celle-ci. Mais c’était dans sa jeunesse, avant son mariage. Elle appréciait immensément ce séjour, malgré l’inconvénient d’avoir dû confier son bébé adoré aux soins de sa nurse. — Tu as raison, mon chéri. Peu d’hommes – humains ou Elfes – auraient persévéré en face des difficultés qu’il devait affronter, dit Anne. Les robes de nuit du roi dans les bras, elle attendait qu’il ait fini de se dévêtir. — Pourchassé comme un animal, mourant à moitié de faim, traqué par les assassins de son propre père. Regarde, chéri, une maille a cédé. Il faudra faire réparer ça. Stephen ôta sa cotte de mailles, la jeta négligemment dans un coin de la tente. Se retournant, il accepta son aide pour enfiler ses robes de nuit (ce n’était donc pas vrai que le roi dormait en armure, comme le prétendait encore la rumeur). Puis il prit sa femme dans ses bras. — Mais tu n’as même pas regardé ! protesta Anne, tournant les yeux vers la cotte de mailles jetée en tas sur le sol. — Je regarderai demain matin, dit-il avec un sourire enjoué. Ou peut-être pas. Qui sait ? Peut-être ne la revêtirai-je pas. Ni demain, ni après-demain, ni les jours suivants. Je devrais peut-être prendre cette armure et la jeter par-dessus le bord d’Ulyndia. Nous sommes à deux doigts de vivre en paix, ma chère femme. Ma reine. Tendant la main, il dénoua son lourd chignon et répandit ses cheveux sur ses épaules. — Que dirais-tu d’un monde où ni homme ni femme ne porterait plus jamais le harnachement de la guerre ? — Je n’y croirais pas, dit-elle, secouant la tête avec un soupir. Ah ! cher mari, nous sommes bien loin d’un tel monde, même actuellement. Agah’ran est peut-être affaibli, désespéré, comme Rees’ahn nous l’assure. Mais l’empereur elfien est retors, et entouré de fanatiques fidèles. La guerre contre l’empire de Tribus sera longue et sanglante. Et les factions divisant notre propre peuple… — Non, pas ce soir ! dit Stephen, la faisant taire d’un baiser. Ce soir, nous ne parlerons que de paix, d’un monde que nous ne verrons peut-être pas, mais que nous lèguerons à notre fille. — Oui, voilà qui me plaît, dit Anne, reposant sa tête contre la large poitrine de son mari. Elle, elle ne sera pas obligée de porter une cotte de mailles sous sa robe de mariée. Stephen rejeta la tête en arrière et éclata de rire. — Quel choc ! Je ne l’oublierai jamais ! Prendre son épousée dans ses bras, et avoir l’impression d’embrasser son sergent ! Combien de temps as-tu dormi avec une dague sous ton oreiller ? — À peu près aussi longtemps que tu as fait goûter tes repas avant de les manger, répondit Anne. — Nos amours étaient étrangement excitantes ; je n’étais jamais certain d’y survivre. — Sais-tu quand j’ai compris pour la première fois que je t’aimais ? demanda Anne, soudain sérieuse. Le matin où notre bébé disparut. Remplacé par l’intrus dans son berceau. — Chut, ne parlons plus de cela, dit Stephen, étreignant sa femme. Pas de paroles de mauvais augure. Tout cela est passé, terminé. — Non. Nous n’avons pas de nouvelles… — Comment en recevoir ? De l’empire elfien ? Pour te rassurer, je demanderai à Trian de se renseigner discrètement. — Oui, je t’en prie, dit Anne, soulagée. Et maintenant, Majesté, si vous voulez bien me lâcher, je vais faire du vin chaud pour nous réchauffer. — Au diable le vin, dit Stephen, blottissant sa tête dans son cou. Nous allons revivre notre nuit de noces. — Avec la tente entourée de soldats ? fit Anne, scandalisée. — Ça ne t’a pas dérangée, à l’époque, ma chérie. — Ni le fait que tu nous aies fait tomber la tente dessus, et que mon oncle, croyant que tu m’avais assassinée, t’aurait passé son épée au travers du corps si je ne l’avais pas arrêté. Nous sommes un vieux couple rassis, maintenant. Bois ton vin et va te coucher. Stephen la lâcha en riant, la regarda, attendri, préparer le vin chaud aux épices. — Tu sais, je crois que je pourrais encore faire tomber la tente. — J’en suis certaine, dit-elle, lui tendant sa tasse en souriant. CHAPITRE 41 LES SEPT CHAMPS, MI-ROYAUME — Halte ! crièrent les Élus du Roi, relevant leurs lances devant les deux étrangers encapuchonnés – un grand, un petit – qui approchaient trop près du cercle d’acier entourant Leurs Majestés. Allez-vous-en ! Vous n’avez rien à faire ici. — Si ! cria Tourment d’une voix stridente, rabattant son capuchon en arrière, et entrant dans la lumière du feu de camp. Capitaine Miklovich ! C’est moi ! Le Prince. Je suis revenu ! Vous ne me reconnaissez pas ? L’enfant passa la tête sous les lances croisées. À sa voix, le capitaine se retourna, fronçant les sourcils. Lui et le sergent scrutèrent la nuit. Le feu se reflétait sur les épées, les lances, les armures, projetant d’étranges ombres qui rendaient la vue difficile. Deux gardes allaient porter la main sur l’enfant, mais, à ses paroles, hésitèrent, se regardèrent, puis consultèrent leur capitaine du regard. Miklovich s’avança, l’air dur et incrédule. — Je ne sais pas à quoi tu joues, gamin, mais tu… Le reste de ses paroles se perdit dans une expiration stupéfaite. — Sapristi ! dit le capitaine, examinant l’enfant avec attention. Se pourrait-il… ? Approche, petit que je te regarde à la lumière. Gardes, laissez-le passer. Tourment prit Hugh par la main, et voulut l’entrainer à sa suite. Les gardes relevèrent leurs lances, lui barrant le passage. Personne ne s’occupait du chien, qui passa entre les jambes des soldats. Il regardait tout le monde avec intérêt en tirant la langue. — Cet homme m’a sauvé la vie ! s’écria Tourment. J’étais perdu, mourant de faim. Il m’a recueilli, même s’il ne croyait pas que j’étais vraiment le prince. — C’est vrai, Votre Grâce ? demanda Hugh affectant l’obséquiosité et imitant l’accent d’un paysan inculte. Pardonnez-moi si je ne l’ai pas cru. Je croyais qu’il était fou. Le sage du village m’a dit que le seul moyen de le guérir de sa folie, c’était de l’amener ici et de lui faire voir… — Mais je ne suis pas fou ! Je suis le Prince ! Tourment rayonnait d’excitation, de beauté et de charme. Ses boucles d’or luisaient, ses yeux bleus étincelaient. L’enfant perdu était rentré à la maison. — Dites-lui, Capitaine Miklovich ! Dites-lui qui je suis. Je lui ai promis une récompense. Il a été très gentil avec moi. — Par les ancêtres ! dit le capitaine dans un souffle, c’est Son Altesse ! — C’est vrai ? s’émerveilla Hugh, bouche bée de stupeur. Arrachant son bonnet, il le tourna entre ses mains, tout en se faufilant à l’intérieur du cercle d’acier. — Je ne savais pas, Votre Grâce. Pardonnez-moi. Je croyais vraiment qu’il était fou. — Te pardonner ! s’écria le capitaine avec un grand sourire. Ta fortune est faite. Tu seras le paysan le plus riche de Volkaran. — Que se passe-t-il ici ? dit le Roi Stephen de l’intérieur de la tente. Une alarme ? — Une alarme joyeuse, Majesté ! cria le capitaine. Venez voir ! Les Élus du Roi se retournèrent pour observer les retrouvailles, détendus, souriants, ayant lâché leurs armes. Tourment, suivant les instructions de l’assassin à la lettre, l’avait fait entrer dans le cercle d’acier. Maintenant, il s’écartait de son bras droit, sautant légèrement de côté pour ne pas gêner ses mouvements. Personne ne regardait le « paysan ». Tous les yeux étaient braqués sur le Prince aux boucles d’or et sur la portière de la tente. On entendait Stephen et Anne se diriger vers l’entrée. Parents et enfant seraient bientôt réunis. Le capitaine marchait un peu devant Hugh – et sur sa droite –, un ou deux pas derrière Tourment, qui gambadait vers la tente. Le chien trottait derrière, inaperçu de tous dans l’excitation du moment. Le sergent releva la portière de la tente, l’attacha. Il se trouvait à la gauche de Hugh. Excellent, se dit Hugh. Sous sa cape, il porta furtivement la main à sa ceinture, referma les doigts sur la poignée d’une courte épée – mauvais choix d’arme pour un assassin. La lame accrocherait la lumière. Stephen parut à l’entrée, clignant des yeux pour adapter sa vue à la lueur du feu de camp. Derrière lui, resserrant ses robes autour d’elle, Anne regardait par-dessus son épaule. — Qu’y a-t-il ?… Tourment s’élança, s’écriant joyeusement : — Maman ! Papa ! Stephen pâlit, horrifié. Il recula en titubant. Tourment joua parfaitement son rôle. À ce stade, il devait se retourner, prendre Hugh par la main et l’attirer vers lui. Puis il devait s’écarter pour laisser Hugh frapper le coup mortel. C’est ce qu’ils avaient répété. Mais Hugh ne joua pas le sien. Il allait mourir. Il lui restait à vivre le temps de deux respirations, peut-être trois. Au moins, la mort serait rapide cette fois. Une épée au travers du corps ou du cœur. Les gardes ne feraient pas de quartier avec un homme venu pour assassiner leur roi. — C’est l’homme qui m’a sauvé la vie, Papa ! s’écria Tourment. Se retournant, il fit avancer l’assassin. Hugh tira son épée, lent, maladroit. Il la leva bien haut, la faisant luire à la lumière, poussant un rugissement. Puis il se jeta sur Stephen. Les Élus du Roi réagirent instinctivement. Voyant fulgurer la lame, entendant le rugissement de Hugh, ils lâchèrent leurs lances et le garrotèrent par-derrière. Le capitaine lui arracha son arme, tira son épée, et allait dispenser à Hugh la mort rapide qu’il appelait, quand une forme poilue se jeta sur lui. Oreilles dressées, yeux étincelants, le chien avait assisté à toute la scène avec intérêt, s’amusant de l’excitation générale. Les mouvements soudains, les cris et la confusion surprirent l’animal. Les hommes suaient la peur, la tension, le danger. Le chien fut bousculé, piétiné. Puis il vit le capitaine bondir sur Hugh, dont il savait que c’était un ami. Ses mâchoires se refermèrent sur le bras droit du capitaine. L’animal le renversa. Ils tombèrent l’un sur l’autre, le chien grognant et grondant, le capitaine tentant de se protéger de cette attaque inattendue. Les Élus du Roi tenaient solidement l’assassin. Le sergent, épée au poing, s’élança pour lui régler son compte. — Halte ! vociféra Stephen. Remis du premier choc, il venait de reconnaitre Hugh. Le sergent s’immobilisa, regarda son roi. Le capitaine roula sur lui-même, le chien le harcelant comme un rat. Perplexe, frappé par l’expression de l’assassin, Stephen s’avança. — Qu’est-ce… ? Personne, à part Hugh, ne prêtait attention à Tourment, qui, ayant ramassé l’épée de l’assassin, avançait sur le roi par-derrière. — Majesté !… s’écria Hugh, se débattant pour se dégager. Du plat de son épée, le sergent lui asséna un coup sur la tête. Assommé, Hugh s’effondra dans les bras de son gardien. Pourtant il avait attiré l’attention d’Anne. Elle vit le danger, mais elle se trouvait trop loin du roi pour agir. — Stephen ! hurla-t-elle. Tourment leva l’épée dans ses menottes. — Je serai roi ! hurla-t-il avec fureur. Et il plongea l’épée dans le dos de Stephen de toutes ses forces. Poussant un cri de douleur, le roi tituba. Incrédule, il passa la main dans son dos, sentit son sang couler. Tourment arracha la lame. Chancelant, Stephen s’effondra. Anne sortit en courant de la tente. Le sergent, stupéfait, n’en croyant pas ses yeux, regardait l’enfant aux petites mains couvertes de sang. Tourment s’apprêta à frapper un second coup, le coup de grâce. Anne se jeta sur le corps de son mari blessé. Épée, levée, Tourment bondit vers elle. Le corps de l’enfant tressauta, ses yeux se dilatèrent. Lâchant l’épée, il porta les mains à sa gorge, comme s’il étouffait. Lentement, craintivement, il se retourna. — Maman ? Étranglé, il n’avait plus de souffle pour prononcer le mot et l’articula seulement des lèvres. Iridal sortit de l’ombre, le visage pâle, ferme et résolu. Ses mouvements étaient pleins d’un calme, d’une résolution terribles. Un étrange murmure, comme de la nuit aspirant son haleine, siffla dans le noir. — Maman ! Étouffé, Tourment tomba à genoux, lui tendant une main suppliante. — Non, Maman ! — Désolée, mon fils, dit-elle. Pardonne-moi. Je ne peux pas te sauver. Tu t’es condamné toi-même. Je fais ce que je dois faire. Elle leva la main. Tourment la foudroya de sa fureur impuissante, puis ses yeux roulèrent dans leurs orbites, il s’affaissa sur le sol. Le petit corps frémit, s’immobilisa. Personne ne parla, ne bougea. Chacun tentait de comprendre ce qui s’était passé, et qui, même évident, semblait encore incroyable. S’approchant d’Iridal, le chien lécha sa main glacée. — J’ai fermé les yeux sur ce qu’était son père, dit Iridal avec un calme terrible. J’ai fermé les yeux sur ce que Tourment était devenu. Je le regrette. Je ne voulais pas que tout cela arrive. Il est… il est… mort ? Un soldat s’agenouilla près de l’enfant, posa la main sur son cœur, puis, levant les yeux sur Iridal, il hocha la tête sans un mot. — C’est une mort conforme. C’est ainsi qu’est mort votre enfant, Majesté, soupira Iridal, les yeux fixés sur Tourment, ses paroles destinées à Anne. L’enfant ne pouvait pas respirer l’air raréfié du Haut-Royaume. J’ai fait ce que je pouvais, mais le pauvre enfant est mort étouffé. Anne se couvrit le visage en sanglotant. Stephen, se relevant sur les genoux, l’étreignit. Horrifié, il regarda le petit cadavre gisant sur le sol. — Relâchez cet homme, dit Iridal, portant sur Hugh un regard dénué de toute expression. Il n’avait pas l’intention de tuer le roi. Les Élus du Roi, dubitatifs, foudroyèrent l’assassin, qui baissait la tête. Il ne leva pas les yeux. Peu importait ce qu’on faisait de lui, dans un sens ou dans l’autre. — Hugh a agi avec une maladresse volontaire, leur dit Iridal. Pour révéler la traitrise de mon fils, à vous tous… et à moi. Il a réussi, ajouta-t-elle doucement. Le capitaine, qui s’était relevé, sale, échevelé, mais indemne, consulta le roi du regard. — Faites ce qu’elle dit, Capitaine, ordonna Stephen, se levant avec effort en réprimant un cri de douleur. Il haletait. Sa femme s’approcha pour le soutenir. — Relâchez cet homme. À l’instant où il a levé son épée, j’ai su… Le roi voulut marcher, faillit tomber. — Aidez-moi ! s’écria la Reine Anne en le soutenant. Envoyez chercher Trian. Où est Trian ? Le roi est grièvement blessé ! — Rien de si terrible, ma chérie, dit le roi, s’efforçant bravement de sourire. J’ai… connu pire… Sa tête s’affaissa, et il s’effondra dans les bras de sa femme. Le capitaine s’élança pour soutenir son roi évanoui, mais se figea et se retourna, alarmé, quand retentit la voix de la sentinelle. Une ombre entra dans la lumière du feu. Cliquetis d’épées. Les Élus du Roi entrèrent en action. Le capitaine et le sergent, épées au poing, se placèrent devant Leurs Majestés. Stephen était tombé à terre, et Anne le protégeait de son corps. — Soyez en paix ; c’est moi, Trian, dit le jeune magicien, se matérialisant devant eux. Un seul regard sur Hugh, sur l’enfant mort et sur la mère de l’enfant suffit à le renseigner sur la situation. Sans perdre son temps en questions, il hocha la tête et prit le commandement des opérations. — Transportez Sa Majesté dans sa tente. Fermez la portière. Vite, avant que personne ne le voie ! Le capitaine, grandement soulagé, aboya des ordres. Des gardes transportèrent le roi sous sa tente. Le sergent ferma la portière, et monta la garde devant. Le jeune magicien prit le temps d’adresser quelques paroles rassurantes à Anne, puis la renvoya dans la tente pour préparer de l’eau chaude et des pansements. — Vous autres, dit Trian, se tournant vers les Élus du Roi, sur votre vie, pas un mot à personne ! Les soldats hochèrent la tête, saluèrent. — Faut-il doubler la garde, Magicka ? demanda le sergent, le visage gris cendre. — Surtout pas ! dit sèchement Trian. Tout doit sembler normal, compris ? Le loup attaque quand il flaire l’odeur du sang. Il regarda Iridal, immobile près du corps de son fils. — Vous autres, éteignez ce feu. Couvrez le corps. Personne ne doit quitter ces lieux jusqu’à mon retour. Doucement, exhorta-t-il les soldats, regardant de nouveau Iridal. Anne parut à l’entrée de la tente, le cherchant anxieusement du regard. — Trian… commença-t-elle. — J’arrive, Majesté. Chut, rentrez. Tout ira bien. Le magicien se hâta vers la tente royale. — Vous autres, venez avec moi. Le sergent et un garde lui emboitèrent le pas. — Apportez une cape. Hugh leva la tête. — Je m’en occupe, dit-il. Le sergent considéra son visage hagard, gris, strié du sang suintant d’une profonde coupure à la joue. Les yeux étaient presque invisibles sous les sourcils broussailleux, deux petits points de flamme, brillant aux reflets du feu, qui scintillaient dans l’ombre. Il s’avança pour barrer le chemin au sergent. — Écartez-vous ! ordonna le sergent avec colère. — J’ai dit que je m’en occupe. Le sergent regarda la magicienne, pâle, immobile. Il regarda le petit corps étendu à ses pieds ; puis l’assassin, sombre et sévère. — Bon, allez-y, dit le sergent, peut-être soulagé. Moins il avait affaire à ces monstres, mieux ça valait. — Vous… vous avez besoin de quelque chose ? Hugh secoua la tête. Se retournant, il rejoignit Iridal. Le chien, qui s’était couché à ses pieds, remua la queue à son approche. Derrière lui, les soldats jetaient de l’eau sur le feu. Les braises sifflèrent, projetant une gerbe d’étincelles. L’obscurité les enveloppa. Le sergent et ses hommes se rapprochèrent de la tente royale. La pâle luminescence de la coralite éclairait le visage de Tourment. Les yeux clos – éteints les feux de l’ambition dénaturée et de la haine – il ressemblait à n’importe quel autre enfant, dormant à poings fermés, ne rêvant que d’espiègleries ordinaires. Seules les mains ensanglantées démentaient cette illusion. Hugh ôta sa cape rapiécée et l’étendit sur Tourment, sans dire un mot. Iridal ne fit pas un mouvement. Les soldats reprirent leurs postes, refermèrent le cercle d’acier comme si rien ne s’était passé. Des bribes de chants leurs parvenaient ; la fête continuait. Trian sortit de la tente, et marcha vivement vers Iridal et Hugh, debout à l’écart, seuls avec le jeune mort. — Sa Majesté vivra, dit le magicien. Hugh émit un grognement, porta la main à sa joue sanglante. Iridal, frissonnant, leva les yeux sur le magicien. — La blessure n’est pas grave, reprit Trian. La lame n’a pas touché les organes vitaux, et a glissé sur les côtes. Le roi a perdu beaucoup de sang, mais il a sa connaissance et il repose confortablement. Demain, il assistera à la cérémonie de la signature. Une nuit de réjouissances expliquera sa pâleur et la lenteur de ses mouvements. Inutile de vous dire que tout cela doit demeurer secret. Le magicien les regarda alternativement en s’humectant les lèvres. Il regarda, une fois, la forme couverte du manteau à leurs pieds, puis détourna les yeux. — Leurs Majestés vous expriment leur gratitude… et leur sympathie. Les mots ne peuvent exprimer… — Alors, fermez-la ! dit Hugh. Trian rougit, mais se tut. — Puis-je emporter mon fils avec moi ? demanda Iridal, pâle et glacée. — Oui, Dame Iridal, répondit Trian avec bonté. C’est ce qu’il y a de mieux à faire. Puis-je vous demander où ? — Dans le Haut-Royaume. J’y érigerai son bucher funéraire. Personne n’en saura rien. — Et toi, Hugh-la-Main ? dit Trian, regardant attentivement l’assassin. Partiras-tu avec elle ? Hugh semblait hésiter, ne sachant pas s’il allait répondre ou non. De nouveau, il porta la main à sa joue, la ramena trempée de sang. Il la fixa un instant sans la voir, puis, lentement, l’essuya sur sa chemise. — Non, dit-il enfin. J’ai un autre contrat à remplir. Iridal tressaillit, le regarda. Il détourna les yeux. Elle soupira doucement. Trian sourit, lèvres pincées. — Un autre contrat, bien sûr. Ce qui me rappelle que tu n’as pas été payé pour celui-là. Je crois que Sa Majesté conviendra que tu as bien gagné ton salaire. Où dois-je faire envoyer l’argent ? Hugh se baissa, souleva dans ses bras le corps de Tourment recouvert de la cape. Une petite main tachée de sang pendait hors du linceul improvisé. Iridal la prit, la baisa, la posa doucement sur la poitrine de son fils. — Dites à Stephen de donner l’argent à sa fille, dit Hugh. Ma contribution à sa dot. CHAPITRE 42 MATRICIA, DREVLIN, BAS-ROYAUME Lambic ôta ses lunettes pour la vingtième fois en autant de minutes et se frotta les yeux. Jetant lesdites lunettes sur la table, il se jeta sur une chaise et les contempla d’un air furibond. Il les avait fabriquées lui-même. Il en était fier. Pour la première fois de sa vie, grâce à ces lunettes, il voyait tout avec netteté – formes claires et bien délimitées, plus de masses floues et informes. Lambic contemplait donc ses lunettes (ce qu’il en voyait), admiratif et haineux. Il les détestait, les haïssait. Et il n’osait pas se déplacer sans elles. Elles commençaient à lui donner des migraines pas possibles, qui, partant de ses globes oculaires, lui fouaillaient le crâne comme des « zinzins’lectriques », marquant le temps à grands coups de marteau. Mais il voyait tout nettement, voyait les visages creusés par la faim, les traits tirés par la peur qui augmentait chaque jour qui passait sans que la Bougonne-Batte accepte de redémarrer. Et quand Lambic regardait son peuple à travers ses lunettes, quand il voyait son désespoir, il les haïssait. Il haïssait les Elfes, cause de tout ça. Il haïssait les Elfes qui avaient emmené Secousse et menaçaient maintenant de la tuer. Il haïssait les Elfes – ou les autres – qui avaient tué la Bougonne-Batte. Et quand il haïssait comme ça, les muscles de son estomac se nouaient, remontaient dans sa poitrine, s’enroulaient autour de ses poumons, tellement serrés qu’il arrivait à peine à respirer. Puis il envisageait des guerres terribles et glorieuses, et il faisait de beaux discours passionnés à son peuple. Et pendant un certain temps, les nains haïssaient aussi, et ils oubliaient la faim, le froid et la peur provoquée par le terrible silence. Mais Lambic devait toujours finir par se taire, et alors les nains étaient forcés de rentrer chez eux et entendaient pleurer leurs enfants. La souffrance était parfois si intense qu’elle le faisait vomir. Et quand il avait fini de vomir, ses organes retombaient à leur place. Il se remémorait ce qu’était La vie autrefois, avant la révolution, avant qu’il ait commencé à demander « pourquoi », avant qu’il ait rencontré le dieu qui n’en était pas un et qui n’était qu’Haplo. Il repensait à Secousse, qui lui manquait tellement, avec son habitude de le traiter d’idiot en lui tirant la barbe. Il savait que le « pourquoi » était une bonne question, mais peut-être qu’il n’y avait pas donné une bonne réponse. Il y a trop de « pourquoi », marmonnait-il, se parlant à lui-même (la seule personne à qui il pouvait parler ces temps-ci, les autres nains ayant tendance à éviter sa présence, ce dont il ne les blâmait pas, vu que lui-même n’appréciait pas tellement sa propre compagnie). Et il n’y a pas de réponses. C’était idiot de le croire. Maintenant, il savait. Il n’y avait que des choses comme : « C’est à moi, bas les pattes ! », « Donne-moi ça, ou je te casse la tête ! », ou encore « Ah oui ? Vous en êtes un autre ! ». Il ne mourrait pas idiot. Lambic posa sa tête sur la table, regarda avec morosité du mauvais côté-de ses lunettes, ce qui eut pour effet intéressant et réconfortant de tout rapetisser. Il était drôlement plus heureux quand il était idiot. Il soupira. Tout ça, c’était la faute à Secousse. Pourquoi aller s’enfuir comme ça pour se faire capturer par les Elfes ? Si elle n’était pas prisonnière, il n’en serait pas là. Il avait menacé de détruire la Bougonne-Batte… — Ce dont je serais bien en peine, de toute façon, grommela-t-il. Ces Guègues ne toucheraient jamais à leur précieuse machine. Les Elfes le savent. Ils ne prennent pas ma menace au sérieux. Je… Lambic s’interrompit, horrifié. Les Guègues. Il avait qualifié les siens de « Guègues ». Son propre peuple. Et ce fut pour lui comme s’il les avait regardés par le mauvais côté de ses lunettes – ils étaient tout petits, lointains. — Oh ! Secousse ! gémit-il. Ce que je voudrais être encore idiot ! Prenant sa barbe à deux mains, il lui imprima une bonne secousse. Forte et douloureuse. Mais ce n’était pas la même chose que lorsque Secousse le faisait. Secousse lui tirait la barbe avec amour. Elle l’aimait quand il était idiot. Lambic saisit ses lunettes et les jeta par terre, espérant qu’elles se casseraient. Elles résistèrent. Promenant ses yeux myopes autour de lui, il se mit à chercher un marteau avec frénésie. Il venait de ramasser ce qu’il croyait être un marteau et qui n’était en fait qu’un plumeau pour faire les poussières, quand des coups furieux retentirent à la porte. — Lambic, Lambic ! hurla une voix qu’il reconnut pour celle de Lof. Se cognant dans la table, cherchant ses lunettes à tâtons, il les rechaussa à la hâte, un peu de travers, et – plumeau à la main – ouvrit la porte. — Eh bien ? qu’est-ce que c’est ? Tu ne vois pas que je suis occupé ? demanda-t-il de sa Voix Importante, ce qui était sa façon de se débarrasser des importuns ces temps-ci. Lof ne remarqua rien. Il était dans un état pitoyable, la barbe en bataille, les cheveux dressés sur la tête, les vêtements en désordre. Il se tordait les mains, et quand un nain se tord les mains, c’est que la situation est désespérée. Pendant un bon moment, il fut incapable de parler, se contentant de branler du chef et de se tordre les mains en gémissant. Les lunettes de Lambic n’étaient plus retenues que par une oreille et pendaient. Il les ôta, les fourra dans une poche de son gilet, et tapota gentiment Lof sur l’épaule. — Du calme, mon vieux. Qu’est-ce qui se passe ? Ainsi encouragé, Lof ravala ses sanglots et prit une inspiration tremblante. — Secousse, parvint-il à articuler. C’est Secousse. Elle est morte. Les Elfes l’ont tuée. Je… je l’aie vue, Lambic ! Se prenant la tête dans les mains, il se remit à sangloter. Silence total. Silence qui rayonnait de Lambic, rebondissait sur les murs, et revenait sur lui. Il n’entendait même plus les sanglots de Lof. Il n’entendait plus rien. La Bougonne-Batte s’était tue depuis longtemps. Maintenant, c’était Secousse qui se taisait à jamais. Tout était silencieux, tellement, tellement silencieux. — Où est-elle ? dit-il, sachant qu’il posait la question mais incapable d’entendre le son de sa voix. — Dans… la Farbrique, bredouilla Lof. Haplo est avec elle. Il… il dit qu’elle n’est pas morte… mais je le sais bien… je l’ai vue… Lambic vit les lèvres de Lof remuer, mais n’entendit qu’un mot : Farbrique. Ressortant ses lunettes, il les chaussa soigneusement, arrimant les branches à ses oreilles. Puis, entrainant Lof à sa suite, il se dirigea vers les tunnels secrets menant à la Farbrique. Tout en marchant, il ralliait tous les nains qu’il rencontrait. — Venez, leur disait-il. On va casser de l’Elfe ! La magie d’Haplo le transporta dans la Farbrique, seul lieu de Drevlin – autre que son vaisseau – qu’il pouvait clairement visualiser mentalement. Il avait pensé à sa nef. Une fois là, il pouvait sauver Secousse, la rendre à son peuple et retourner chez les siens. Il volerait vers Abarrach et tenterait, une fois de plus, de persuader son Seigneur que les reptiles se servaient de lui, se servaient d’eux tous. L’idée lui traversa fugitivement la tête, mais il n’y donna pas suite. Sang-drax et les serpents-dragons manigançaient quelque chose – quelque chose d’important, quelque chose de grave. Les plans qu’ils avaient faits pour Arianus étaient en train d’échouer. Ils ne s’attendaient pas à l’évasion d’Iridal et d’Haplo, n’avaient pas fait entrer les Kenkaris dans leurs calculs. Ils devraient faire quelque chose pour contrer les effets bénéfiques de ce qu’Iridal pourrait accomplir au Mi-Royaume. Haplo croyait savoir ce que ce serait. Il se matérialisa à l’intérieur de la Farbrique, près de la statue du Créchi-Crécha. Il posa Secousse devant le piédestal, et embrassa vivement les lieux du regard. Sa peau luisait faiblement, encore bleuâtre, résidu de la magie utilisée pour se transporter ici avec la naine, mais aussi avertissement. Les reptiles étaient proches. En bas, se dit-il. Dans leurs cavernes secrètes. Quant aux dangers plus immédiats, il s’était préparé à affronter les soldats elfiens bivouaquant dans la Farbrique. Ils seraient stupéfaits de le voir se matérialiser à partir de rien. Pendant qu’ils seraient sous le choc, Haplo pourrait les réduire à l’impuissance. Mais il n’y avait personne. La base de la statue avait été refermée, dissimulant l’entrée des tunnels. Les Elfes s’affairaient dans la Farbrique, mais ils étaient tous vers l’entrée de l’immense bâtisse, aussi loin que possible de la statue. Les vacilampes étant éteintes, toute cette partie de la bâtisse était plongée dans l’ombre. À la lueur du rayonnement bleu émanant de sa peau, Haplo contempla le visage bienveillant de la statue. Il y reconnut celui d’Alfred. — Cette peur te ferait mal, n’est-ce pas, mon pauvre ami si maladroit, dit le Patryn. Puis les ombres se déplacèrent, et Haplo vit le visage sévère de Samah sous le capuchon. — Mais toi, tu penserais que leur peur est un tribut adéquat. Secousse gémit et remua. Haplo s’agenouilla près d’elle, caché aux Elfes par la statue. Si l’un d’eux regardait de ce côté – éventualité d’ailleurs peu vraisemblable – il ne verrait qu’une pâle luminescence bleuâtre, qu’il attribuerait sans doute à un défaut de vision. Mais d’autres yeux le surveillaient, avec lesquels il n’avait pas compté. — Se… Secousse ! s’écria une voix horrifiée. — Bon sang ! jura Haplo en se retournant. Deux silhouettes sortirent de l’ombre, émergeant du trou du plancher menant aux tunnels secrets des nains. Bien sûr, se dit Haplo, Lambic aurait posté des espions pour surveiller les Elfes. Les nains, après avoir gravi leur échelle, pouvaient s’asseoir dans l’obscurité et surveiller les mouvements de l’ennemi sans grands risques. Le seul inconvénient était la peur coulant à flots de la base de la statue, et émanant des reptiles cachés dessous. Haplo remarqua qu’ils hésitaient à s’approcher de la statue ; pourtant, ils avancèrent, poussés par leur inquiétude pour Secousse. — Elle va se remettre, dit Haplo d’un ton rassurant, espérant prévenir la panique. Un seul cri, et tout était fini. Il aurait toute l’armée elfienne sur le dos. — Elle a l’air mal en point, mais je vais… — Elle est morte ! dit le nain dans un souffle. Les Elfes l’ont tuée ! — Lambic ! dit son compagnon. Il faut… prévenir Lambic ! Avant qu’Haplo ait pu articuler un mot de plus, ils s’étaient retournés et filaient vers l’entrée des tunnels. Il entendit leurs grosses bottes descendre lourdement l’échelle ; ils avaient oublié de refermer le panneau. Épatant. Tel qu’Haplo connaissait Lambic, la moitié des nains de Drevlin n’allaient pas tarder à arriver. Enfin, il s’en occuperait le moment venu. Se penchant sur Secousse, il prit ses deux mains dans les siennes, l’incluant dans le cercle de son être. Les runes s’avivèrent, passèrent de la main droite d’Haplo à la main gauche de Secousse. Sa santé et sa force coulèrent en elle ; la souffrance et les tortures de Secousse coulèrent en lui. Il s’attendait à la souffrance et s’y était préparé. Il avait connu la même chose en guérissant Devon, le jeune Elfe de Chelestra. Mais ce fut beaucoup plus terrible cette fois, les tortures le ramenant dans le Labyrinthe. De nouveau, les oiseaux cruels aux crocs tranchants et aux becs acérés déchirèrent sa chair, se repaissant de ses organes, le frappant de leurs ailes de cuir. Haplo serra les dents, ferma les yeux, se répétant que ce n’était pas réel, et tenant fermement Secousse. Et une partie de sa force à elle – la force et le courage qui l’avaient maintenue en vie – coulèrent en lui. Haplo frissonna violemment, pris du désir désespéré de mourir, tant la souffrance était insoutenable. Mais des mains fermes et vigoureuses tenaient les siennes, et une voix disait : — Tout va bien. Ils sont partis. Je suis là. C’était une voix de femme, de Patryn. Il le savait. C’était sa voix ! Elle lui était revenue. Là, dans le Labyrinthe, elle l’avait enfin retrouvé. Elle avait chassé les reptiles. Il était en sécurité avec elle, au moins pour le moment. Mais les reptiles reviendraient, et il y avait l’enfant à protéger… leur enfant. — Notre enfant ? demanda-t-il. Où est notre enfant ? — Haplo ? dit la voix, maintenant perplexe. Haplo, tu ne me vois pas ? C’est moi, Secousse… Haplo s’assit, le souffle coupé. Devant son visage – au niveau de ses yeux – il vit le visage effrayé et anxieux – et les favoris frémissants – d’une naine. La déception fut presque aussi terrible à supporter que la souffrance. Il ferma les yeux, ses épaules s’affaissèrent. C’était désespéré. Comment continuer ? Pourquoi continuer ? Il avait failli envers tous, envers elle, leur enfant, son peuple, le peuple de Secousse… — Haplo ! dit Secousse d’une voix sévère. Ne fais pas l’idiot. Réveille-toi. Il ouvrit les yeux, la vit debout près de lui ; les mains semblaient la démanger, et il eut l’impression que, s’il avait été barbu, elle lui aurait tiré la barbe – son remède usuel pour ramener Lambic à la réalité. Haplo sourit, de son sourire tranquille, et se leva. — Désolé, dit-il. — Où est-ce que j’étais ? Qu’est-ce que tu m’as fait ? demanda-t-elle, soupçonneuse. Très pâle, elle semblait effrayée. — Le… l’Elfe m’a fait du mal. Son visage se fit perplexe. — Sauf que ce n’était pas un Elfe. C’était un horrible monstre aux yeux rouges… — Je sais, dit Haplo. — Il est parti ? Il est parti, hein ? dit-elle, s’éclairant d’espoir. Tu l’as chassé. Haplo la regarda en silence. Elle secoua la tête, l’espoir s’évanouissant. — Il n’est pas parti ? — Non, il est là. En bas. Et il n’est pas tout seul. Il y en a d’autres, beaucoup d’autres. L’Elfe, Sang-drax, n’était qu’un parmi beaucoup. Ils peuvent entrer dans ton monde de la même façon que j’y suis entré. — Mais comment… ? gémit-elle. — Chut ! fit Haplo en levant la main. Des bruits de pieds, de nombreux pieds, lourdement bottés, retentissaient au-dessous d’eux. Des voix de basse clamaient leur colère ; et se répercutaient dans les tunnels. Les pieds bottés commencèrent à gravir l’échelle menant à la Farbrique. Le bruit montant des souterrains ressemblait aux roulements du tonnerre qui ébranlaient Drevlin en permanence. Les soldats elfiens étaient debout, saisissaient leurs armes, leurs officiers criaient des ordres. Ils attendaient une attaque des nains ; ils étaient préparés. Haplo se rua vers l’entrée du tunnel, où la foule des nains qui en émergeaient faillit le renverser. Les Elfes retournaient leurs lits à la hâte pour élever une barricade. Les portes de la Farbrique s’ouvrirent en coup de vent, une bourrasque de pluie s’y engouffra. Les éclairs fulgurèrent ; le tonnerre crépita, couvrant presque les vociférations des nains. Quelqu’un cria en elfien que toute la communauté des nains était en armes. Un officier hurla en réponse qu’ils n’attendaient que ça, pour exterminer les petits « Guègues ». Près d’Haplo, Lambic chargea. Enfin, il supposa que c’était Lambic. Le visage du nain était convulsé de haine, de fureur et de désir homicide. Haplo ne l’aurait pas reconnu, si ce n’eût été ses lunettes, fermement plantées sur son nez et arrimées autour de sa tête par un long morceau de ficelle. Dans une main, il avait une hache d’armes à l’air redoutable, et dans l’autre – inexplicablement – un plumeau. Lambic passa en courant près d’Haplo, dirigeant la charge qui se ruait vers les premiers rangs disciplinés des Elfes. — Vengez Secousse ! vociféra Lambic. — Vengeons Secousse ! répondirent les nains d’une seule voix. — Je n’ai pas besoin qu’on me venge ! glapit Secousse d’une voix stridente du piédestal de la statue. Ce n’étaient pas les Elfes, Lambic ! hurla-t-elle en se tordant les mains. Ne fais pas l’idiot ! Bon, ça avait déjà marché, se dit Haplo, tendant le bras pour lancer le sortilège qui les figerait tous à leur place. Mais le chant mourut sur ses lèvres. Il regarda sa peau, qui brillait d’un bleu éclatant rayé de rouge. La statue du Créchi-Crécha s’anima et tourna sur sa base. Secousse perdit l’équilibre, et tomba du piédestal en criant. Lambic n’avait pas entendu ses paroles, mais il entendit son cri. Il interrompit sa course, se retourna vers l’endroit d’où provenait le son, vit Secousse qui se relevait et la statue qui s’ouvrait lentement. L’horreur, la crainte et la terreur précédant les reptiles hors du tunnel agirent plus efficacement que n’importe quel sortilège d’Haplo pour stopper l’avance des nains. Ils s’arrêtèrent dans une bousculade générale, et, éberlués, contemplèrent le trou. Fureur et soif de sang les abandonnèrent, ne laissant derrière elles que des coques vides et tremblantes. Les Elfes, plus éloignés de l’entrée des tunnels, ne voyaient pas exactement ce qui se passait, mais ils virent la statue géante tourner sur sa base, entendirent le roulement de son mécanisme. Et eux aussi ressentirent la peur. Accroupis derrière leur barricade, les mains crispées sur leurs armes, ils regardèrent, nerveux et interrogateurs, leurs officiers qui eux-mêmes n’avaient pas l’air à leur aise. — Ça ne marchera pas, Sang-drax ! hurla Haplo. Par les oreilles du chien, il entendait Hugh parler avec Trian. Il entendait les paroles si douloureuses d’Iridal. — Tu es vaincu ! Tourment est mort ! L’alliance durera. La paix s’établira ! Tu ne peux plus rien faire maintenant ! Oh si ! murmura Sang-drax dans l’esprit d’Haplo. Regarde ! Moitié trébuchant, moitié courant, Secousse rejoignit Lambic. — Il faut partir ! glapit-elle d’une voix stridente, le martelant de ses poings et manquant le renverser. Dis-le à tout le monde. Il faut fuir. Un… un horrible monstre arrive. Il vit en bas, dans les souterrains. Haplo dit… Lambic savait qu’un monstre arrivait, horrible, hideux, maléfique. Il savait qu’il devait s’enfuir, ordonner à chacun de se sauver à toutes jambes, mais il n’arrivait pas à articuler les mots. Il avait trop peur. Et sa vue n’était plus nette. Ses lunettes étaient embuées de la sueur dégoulinant de son front. Et il ne pouvait pas les ôter. La ficelle était nouée derrière sa tête, et il n’osait pas lâcher sa hache d’armes pour la dénouer. Des formes noires, des êtres horrifiques coulèrent hors du trou. C’étaient… Elles étaient… Lambic cligna des yeux, essuya ses lunettes de sa manche. — Que… qu’est-ce que c’est, Secousse ? demanda-t-il. — Oh ! Lambic ! Elle prit une inspiration tremblante. — Lambic… c’est nous ! CHAPITRE 43 MATRICIA, DREVLIN, BAS-ROYAUME Une armée de nains sortit du tunnel sous la statue. — Pas mal, Sang-drax, grommela Haplo, admirant à contrecœur. Pas mal du tout pour répandre la confusion. Les reptiles étaient semblables aux nains de Drevlin à tous égards – par le costume, l’apparence, les armes. Ils criaient leur haine contre les Elfes, pressant leurs frères de passer à l’attaque. Les vrais nains étaient ébranlés. Ils avaient peur des nouveaux venus, mais leur peur commençait à se fondre dans la peur des Elfes, et bientôt ils ne parviendraient plus à les distinguer l’une de l’autre. Et ils ne pourraient plus distinguer un nain de l’autre. Haplo, lui, les distinguait. Il voyait luire les yeux rouges qui trahissaient les reptiles, mais comment l’expliquer aux vrais nains, comment les avertir, les convaincre ? Les deux armées de nains allaient opérer leur jonction. Ils allaient attaquer les Elfes, les vaincre, les chasser de Drevlin. Puis les reptiles, déguisés en nains, attaqueraient la Bougonne-Batte, dont dépendait la vie de toutes les races d’Arianus. C’était un coup brillant. Ainsi, à quoi servait l’alliance des humains et des Elfes ? À quoi servait que Rees’ahn et Stephen renversent l’empire de Tribus ? Ils finiraient par apprendre que les nains détruisaient la Bougonne-Batte, privant d’eau le Mi-Royaume. Les humains et les Elfes n’auraient d’autre choix que de combattre les nains pour la sauver… Chaos. Conflit sans fin. Les reptiles deviendraient invincibles. — Ne les croyez pas ! Ils ne sont pas nous ! cria Secousse d’une voix stridente. Ce ne sont pas des nains ! Ce ne sont pas des Elfes non plus ! C’est ceux qui m’ont torturée ! Regarde-les Lambic ! Regardez-les tous ! Lambic tenta d’essuyer la buée de ses lunettes. Agacée, Secousse les saisit et tira d’un coup sec qui rompit la ficelle. Elle les jeta par terre. — Qu’as-tu fait ? rugit Lambic avec colère. — Maintenant tu peux voir, idiot ! Regarde-les ! Regarde ! Lambic dirigea devant lui le regard de ses yeux myopes. L’armée des nains n’était plus qu’une masse floue qui ondulait et se contorsionnait, le regardant de ses innombrables yeux rouges. — Un serpent géant ! hurla Lambic, levant sa hache. On est attaqués par un serpent géant ! — Ah bon ? dit Lof, éberlue, regardant tout autour de lui ? Où ? — Là, dit Haplo. Tirant l’épée elfienne volée à l’Imperanon, le Patryn bondit sur le nain aux yeux rouges le plus proche. Les runes gravées sur la lame flamboyèrent, le métal rougeoya. Une cascade de runes bleues et rouges s’élança de la lame vers la tête du nain. Sauf que ce n’était plus un nain. Un énorme corps de reptile – ancien, hideux, se dressa, sortant du corps du nain comme une plante monstrueuse sortant de sa graine. Le serpent prit forme plus vite que l’œil ne pouvait suivre. D’un coup de queue, il fit voler l’épée de la main d’Haplo, ses runes se dispersèrent dans l’air – maillons d’une chaine brisée et inutile. Haplo recula d’un bond, pour éviter les coups de queue, guettant l’occasion de récupérer son arme. Il s’y attendait – son attaque avait été trop rapide, trop improvisée. Il n’avait pas eu le temps de se concentrer sur sa magie. Mais il avait atteint son but. Tuer, ou même blesser le reptile n’était pas son objectif. Il voulait seulement le forcer à se montrer sous sa véritable forme, disloquer la magie de l’ennemi. Maintenant au moins, les nains verraient le reptile sous sa vraie forme. — Très astucieux, Patryn, dit Sang-drax. La silhouette gracieuse du serpent-Elfe sortit des rangs des nains aux yeux rouges. — Mais ça servira à quoi – à part à les faire mourir ? En état de choc, les nains reculaient en se bousculant pour échapper à la hideuse créature qui les dominait de son haut. Vif comme l’éclair, Haplo passa sous la queue du reptile et ramassa son arme. Reculant, il fit face à Sang-drax. Quelques nains, honteux de la lâcheté de leurs frères, vinrent à la rescousse du Patryn. D’autres se rallièrent autour de lui, brandissant tuyaux, haches, et toutes les armes de fortune qui leur étaient tombées sous la main. Mais leur courage eut la vie courte. Les autres reptiles commencèrent à abandonner leurs corps de menschs. L’obscurité s’emplit de leurs sifflements et de l’odeur nauséabonde de pourriture et de décomposition qui s’attachait à eux. Le feu des yeux rouges flamba. Une tête piqua vers le sol, une queue fouetta l’air. Une gueule immense se referma sur un nain, le souleva jusqu’au plafond de la Farbrique, et le lâcha, le précipitant sur le sol où il s’écrasa en hurlant. Un autre broya un nain de sa queue. La meilleure arme des reptiles – la peur – se répandit dans les rangs des nains comme une épidémie. Hurlant de panique, les nains jetèrent leurs armes. Les plus proches des reptiles voulurent courir vers le trou, mais ils se heurtèrent au mur de leurs frères qui ne descendaient pas assez vite. Sans se presser, les reptiles choisissaient un nain par-ci, par-là, lui infligeant une mort horrible. Les nains reculèrent vers l’entrée de la Farbrique, mais butèrent contre la barricade des Elfes. Les renforts elfiens commençaient à arriver, mais ils se heurtaient, dehors, à la résistance des nains. Elfes et nains se combattaient parmi les roues et les engrenages de la Bougonne-Batte, tandis qu’à l’intérieur de la Farbrique régnait le chaos. Les Elfes criaient que les reptiles avaient été créés par les nains. Les nains glapissaient qu’ils étaient une création magique des Elfes. Ils s’attaquèrent, poussés par les serpents qui les incitaient au carnage. Seul Sang-drax n’avait pas modifié sa forme. Il tenait tête à Haplo, un sourire sur ses lèvres délicates d’Elfe. — Tu ne veux pas qu’ils meurent, dit Haplo, épée levée, surveillant son adversaire, tentant de deviner son prochain mouvement. Parce que s’ils meurent, vous mourez ! — C’est vrai, dit Sang-drax, dégainant et avançant sur Haplo. Nous n’avons pas l’intention de les tuer, pas tous, en tout cas. Mais toi, tu vas mourir, Patryn. Tu ne nous fournis plus d’aliment. Tu es devenu une charge, une menace. Haplo risqua un regard autour de lui. Ne voyant plus Lambic ni Secousse, il supposa qu’ils avaient été balayés par le flot paniqué. Maintenant, il était seul près de la statue du Créchi-Crécha qui fixait le carnage sans le voir, une absurde expression de niaise compassion, figée sur son visage métallique. — C’est sans espoir, mon ami, dit Sang-drax. Regarde-les. C’est un avant-goût du chaos qui règnera dans l’univers. À Jamais. Éternellement. Penses-y en mourant… Sang-drax se fendit brusquement, son épée rougeoyant de la magie reptilienne. Il ne pouvait pas pénétrer d’un seul coup le bouclier magique du Patryn, mais il allait tenter de l’affaiblir. Haplo para le coup, le fer croisa le fer. Une décharge électrique, partie de la lame du reptile, passa dans celle d’Haplo, dans ses paumes – seules parties de son corps non protégées par les runes –, remonta dans ses bras. Sa magie fut ébranlée. Il s’efforça de retenir son épée, mais une seconde décharge lui brula la main, convulsant ses muscles et ses nerfs. Sa main ne fonctionnait plus. Il lâcha son épée, et recula jusqu’à la statue, tenant son bras inutile. Sang-drax avança sur lui. La magie d’Haplo réagit instinctivement pour le protéger, mais la lame du reptile pénétra aisément le bouclier affaibli. L’épée s’enfonça dans les runes-cœur, le signe central d’où Haplo tirait sa force, d’où partait le centre de son être. La blessure était profonde. L’épée trancha la chair jusqu’à l’os. Pour un homme ordinaire, ce n’était pas une blessure mortelle, mais pour lui, elle était fatale, Haplo le savait. L’arme magique de Sang-drax n’avait pas entamé que la chair, mais également sa magie, le laissant vulnérable, sans défense. À moins qu’il n’ait le temps de se reposer pour se guérir, restructurer les runes, la prochaine attaque du reptile l’achèverait. — Et je mourrai aux pieds d’un Sartan, murmura-t-il, pris de vertige, en regardant la statue. Le sang coulait à flots, trempait sa chemise, inondait ses bras et ses mains. La luminescence des sigles commençait à faiblir. Il tomba à genoux, trop fatigué pour lutter, trop… désespéré. Sang-drax avait raison : C’était sans espoir. — Vas-y. Achève-moi, dit-il en un rictus. Qu’est-ce que tu attends ? — Tu le sais très bien, dit Sang-drax de sa voix douce. Je veux ta peur. La forme de l’Elfe commença à s’altérer, les membres fusionnèrent, se soudant horriblement en un cylindre noir et visqueux. Quelque chose rougeoya, de plus en plus fort, au-dessus d’Haplo. Inutile de lever les yeux ; il savait que le reptile géant s’était dressé, s’apprêtait à lui déchirer les chairs, à lui broyer les os. Il repensa au Labyrinthe, au moment où, mortellement blessé, il s’était couché pour mourir, trop épuisé… — Non ! dit Haplo. Reprenant maladroitement son épée dans la main gauche, il se releva en chancelant. Aucunes runes ne brillaient sur la lame, privée maintenant de sa magie, redevenue une simple épée de mensch sans ornement. Il était furieux, mais il n’avait pas peur. Et s’il courait à la rencontre de la mort, il arriverait peut-être à dépasser sa peur. Haplo courut sur Sang-drax, levant l’épée pour frapper un coup qu’il n’aurait jamais la force d’asséner, il le savait. Au début de la bataille, Lambic Serre-Boulon était à quatre pattes, à la recherche de ses lunettes. Il avait lâché sa hache d’armes, et ne prêtait pas attention aux terribles cris et hurlements de son peuple. Il ne prêtait pas attention aux ondulations sifflantes des reptiles (qui n’étaient d’ailleurs pour lui que des taches floues). Il ne prêtait pas attention aux combats qui se livraient autour de lui, ni à Lof enraciné sur place de terreur, et encore moins à Secousse qui, debout près de lui, lui donnait de grands coups de plumeau sur la tête. — Lambic ! Je t’en prie ! Fais quelque chose ! Notre peuple est exterminé ! Les Elfes sont exterminés ! Le monde est exterminé. Fais quelque chose ! — Mais oui ! hurla-t-il avec colère, tâtonnant frénétiquement autour de lui. Dès que je pourrai recommencer à voir. — Tu ne voyais jamais, avant ! glapit Secousse. C’est pour ça que je t’aimais ! Deux verres accrochèrent le reflet rouge des yeux reptiliens. Lambic lança le bras, mais ils glissèrent hors de sa portée. Lof, enfin tiré de sa terreur paralysante par les cris de Secousse, s’était enfui en courant, donnant un coup de pied involontaire dans les lunettes, les expédiant un peu plus loin. Lambic plongea à leur suite, glissant sur son ventre rebondi. Passant entre les jambes d’un nain, il saisit la cheville d’un autre. Les lunettes semblaient être devenues une chose vivante, prenant un plaisir pervers à lui échapper. Des bottes écrasèrent ses doigts tâtonnants. Des talons lui martelèrent les flancs. Lof s’écroula avec un hurlement paniqué, sa croupe manquant de justesse d’écraser les lunettes. Lambic lui passa sur le corps, enfonçant un genou dans le visage du malheureux nain, tendant la main en un effort désespéré. Concentré sur ses lunettes, Lambic ne vit pas ce qui avait terrifié Lof. De toute façon, il n’aurait vu qu’une grosse masse grise écailleuse descendre lentement sur lui. Le bout de ses doigts touchait enfin la monture métallique, quand quelqu’un le tira vigoureusement par le collet et l’expédia derrière en vol plané. Secousse avait couru après lui, tentant de le rejoindre à travers la foule grouillante des nains paniqués. Elle le perdit de vue un instant, le retrouva – affalé sur Lof, tous deux en danger d’être écrasés par le corps d’un de ces horribles reptiles. Elle l’avait mis hors de danger. Elle l’avait sauvé. Mais pas ses lunettes. Le serpent se laissa tomber de tout son haut. Le sol trembla, le verre crissa. Le reptile se redressa aussitôt, ses yeux rouges cherchant ses victimes. Affalé sur le ventre, Lambic haletait pour retrouver son souffle, d’ailleurs sans grand succès. Secousse n’avait qu’une pensée – échapper au regard du serpent-dragon. Elle reprit Lambic par le collet, et le traîna (ne pouvant le porter) vers la statue du Créchi-Crécha. Une fois déjà, voilà bien longtemps, au cours d’une autre bataille à la Farbrique, Secousse avait trouvé refuge à l’intérieur de la statue. Il en serait de même aujourd’hui. Mais elle avait compté sans Lambic. — Mes lunettes ! hurla-t-il, dès qu’il eut enfin assez d’air dans les poumons. Il fit un bond, s’arracha à la prise de Secousse… et faillit se faire décapiter par un moulinet de Sang-drax. Lambic ne vit qu’une tache rouge, mais il entendit la lame siffler à son oreille, sentit le vent du coup sur sa joue. Il recula en titubant, heurta Secousse qui en profita pour l’empoigner et l’assit de force à côté d’elle au pied de la statue. — Haplo ! voulut-elle crier, étouffant immédiatement son cri. L’attention du Patryn se concentrait sur son ennemi ; elle n’aurait pu que la distraire. Haplo et Sang-drax, intensément concentrés l’un sur l’autre, ne remarquèrent pas les deux nains assis au bas du Créchi-Crécha, n’osant faire un mouvement. Lambic n’avait qu’une vague idée de ce qui se passait. Pour lui, tout n’était qu’un vague brouillard traversé d’éclairs et de mouvements, une suite d’impressions confuses. Haplo combattait un Elfe, puis il lui sembla que l’Elfe avait avalé un serpent, à moins que ce ne fût le contraire. — Sang-drax ! dit Secousse dans un souffle avec une horreur et une terreur indicibles. Elle s’affaissa contre Lambic. — Oh ! Lambic, murmura-t-elle, atterrée, Haplo est perdu ! Il va mourir ! — Où ? hurla Lambic, frustré. Je ne vois rien ! Puis il s’aperçut que Secousse n’était plus là. — Il m’a sauvée. Je le sauverai à mon tour. La queue du dragon fouetta l’air, renversa Haplo, lui arrachant l’épée des mains. Il gisait là, étourdi, affaibli par la perte de sang, respirant à peine. Il attendit la fin, le coup fatal. Mais il ne vint pas. Haplo ouvrit les yeux. Une naine s’était plantée près de lui et le protégeait de son corps. Provocante, intrépide, favoris frémissants, une hache d’armes dans les mains, Secousse foudroyait le reptile. — Va-t’en ! dit-elle. Laisse-nous tranquilles. Le serpent ignora la naine et resta concentré sur Haplo. Secousse bondit, enfonça sa lame dans la chair nauséabonde. Un liquide puant coula de la blessure. Haplo s’efforça de se relever. Le reptile, blessé et furieux, piqua sur Secousse, pour se débarrasser de cette vermine, et ensuite en finir tranquillement avec Haplo. La tête reptilienne plongea sur Secousse, qui ne recula pas, attendit qu’elle soit au niveau de sa hache. La gueule immonde s’ouvrit toute grande. Secousse sauta gauchement de côté en balançant sa hache qui frappa à la mâchoire et s’enfonça profondément dans les chairs. Sang-drax rugit de souffrance et de fureur, se secouant pour se débarrasser de la hache, à laquelle Secousse s’accrochait farouchement. Sang-drax releva la tête, prêt à fracasser le corps de la naine sur le sol. Haplo saisit son épée, la leva dans sa main. — Secousse ! cria-t-il. Arrête ! Lâche ça ! La naine lâcha le manche et s’affala par terre. Secouant la tête, Sang-drax se débarrassa de la lame, furieux qu’une telle vermine lui ait infligé une souffrance pareille. Il se jeta vers Secousse, prêt à la broyer dans sa gueule béante. Haplo plongea son épée dans l’œil rougeoyant du reptile. Du sang gicla. À demi aveuglé, fou de douleur et de colère, incapable de refaire ses forces à partir de la peur inexistante de ses ennemis intrépides, le reptile se contorsionnait en proie à une fureur meurtrière. Haplo tituba, faillit tomber. — Secousse ! L’escalier ! dit-il, haletant. — Non ! cria-t-elle. Il faut que je sauve Lambic ! Et elle s’élança. Haplo voulut la suivre. Son pied glissa dans le sang du reptile, il tomba dans l’escalier, trop faible pour stopper sa chute. Il lui sembla tomber longtemps, très longtemps. Oublieux des combats, cherchant Secousse, Lambic tâtonnait autour de la statue du Créchi-Crécha, et faillit tomber dans le trou qui s’ouvrit soudain à ses pieds. Il baissa les yeux sur l’escalier. Il voyait du sang et des ténèbres, et le tunnel menant à sa chaussette détricotée, à l’automaton, au redémarrage de l’admirable machine. Et en bas, il y avait aussi cette pièce mystérieuse où il avait vu des Elfes, des humains et des nains, vivant ensemble en harmonie. Il regarda autour de lui, et vit des humains et des Elfes morts et mourant ensemble. Un « pourquoi » frustré lui monta aux lèvres, mais il ne le prononça jamais. Pour la première fois de sa vie, Lambic vit avec netteté. Il vit ce qu’il avait à faire. Fouillant dans sa poche, il en tira le linge blanc qui lui servait à essuyer ses lunettes, et se mit à l’agiter au-dessus de sa tête. — Arrêtez ! hurla-t-il, dans le silence soudain. Arrêtez le combat. Nous nous rendons. CHAPITRE 44 LA FARBRIQUE, BAS-ROYAUME Elfes et nains s’arrêtèrent le temps de regarder Lambic, certains perplexes, d’autres fronçant les sourcils, la plupart soupçonneux, tous éberlués. Profitant de la stupeur générale, Lambic grimpa sur le piédestal de la statue. — Êtes-vous tous fous ? rugit-il. Vous ne voyez pas où tout ça nous mènera ? À la mort, pour nous tous. À la mort du monde. Sauf si nous cessons de nous battre. Il tendit les mains vers les Elfes. — Je suis Haut-Contre-Sous-Maître. Ma parole fait loi. Il faut parler, négocier. Les Elfes peuvent avoir la Bougonne-Batte. Et je prouverai que ma promesse est sincère. Il y a une salle, là en bas, dit-il, montrant le tunnel. Une salle où les Elfes pourront faire redémarrer la machine. Je vais vous montrer… Secousse hurla. Lambic sentit comme une énorme masse se dressant derrière lui, perçut une haleine sifflante et délétère soufflant sur lui comme le vent du Maelström. — Trop tard ! rugit Sang-drax. Il n’y aura pas de paix pour ce monde. Chaos et terreur règneront, tandis que vous lutterez pour votre survie. Sur Arianus, sans eau, vous en serez réduits à boire du sang ! Détruisez la machine ! Balançant son énorme tête au-dessus des nains stupéfaits, le reptile frappa la statue à toute volée. Le bruit métallique retentit comme le tonnerre à travers toute la Farbrique. Le Créchi-Crécha, la silhouette sévère et silencieuse du Sartan que d’innombrables nains révéraient et adoraient depuis des siècles, trembla et chancela sur sa base. Le reptile, se contorsionnant de fureur, frappa encore. Et le Créchi-Crécha résonna, frissonna, vacilla et s’écrasa par terre. Le bruit de sa chute se répercuta en écho dans la Farbrique comme le glas de la fin du monde. Sur toute l’étendue de Drevlin, les reptiles se mirent à fracasser les zinzins’lectriques, à arracher les tututes et à mettre en pièces l’admirable machine. Les Elfes eurent soudain la vision de leurs aquanefs remontant vers le Mi-Royaume – vides. Les nains stoppèrent leur retraite, ramassèrent leurs armes, et se retournèrent pour affronter les reptiles. Les Elfes décochèrent leurs flèches magiques dans les yeux rouges des serpents. À l’intérieur et à l’extérieur de la Farbrique, unis par le terrible spectacle des reptiles attaquant la machine, nains et Elfes combattirent côte à côte pour protéger la Bougonne-Batte. Ils furent aidés par l’arrivée opportune d’une dragonef en perdition qui, par les efforts conjoints des humains et des Elfes de l’équipage, était parvenue à traverser le Maelström. De grands costauds humains, agissant sous le commandement d’un capitaine elfien, armés d’armes enchantées par les sortilèges d’un magicien elfien, se joignirent à la bataille. Les menschs attaquèrent les reptiles avec une telle férocité que ceux-ci se retournèrent et s’enfuirent. C’était la première fois, dans toute l’histoire d’Arianus, qu’humains, Elfes et nains combattaient ensemble, et non les uns contre les autres. Ce spectacle aurait rempli de fierté l’auguste chef du VLAN, mais malheureusement, il ne pouvait le voir. Lambic avait disparu, enterré sous la statue abattue du Créchi-Crécha. Secousse, à moitié aveuglée par les larmes, leva sa hache d’armes et se prépara à combattre le reptile dont la tête sanglante ondulait au-dessus de la statue, cherchant Haplo, ou Lambic. Secousse s’élança, balançant son arme avec un hurlement de défi… et ne trouva pas l’ennemi. Le serpent avait disparu. Emportée par son élan, elle trébucha, la hache glissa de ses mains ensanglantées, et elle tomba à quatre pattes. — Lambic ! s’écria-t-elle avec désespoir, rampant vers le Créchi-Crécha abattu. Une main parut, s’agita faiblement. — Je suis là. Je… Je… crois… — Lambic ! Secousse plongea sur cette main, la prit dans la sienne, la porta à ses lèvres, puis se mit en devoir de tirer dessus. — Aïe ! Attends, je suis coincé ! Ouille ! Mon bras ! Ne… N’ayant pas le temps de le dorloter, Secousse ignora ses protestations, planta un pied contre la statue, et, s’arc-boutant de toutes ses forces, tira. Après une lutte, brève mais tonifiante, elle parvint à le libérer. L’auguste chef du VLAN émergea de sous le Créchi-Crécha, chiffonné et les cheveux en bataille, tous ses boutons arrachés, secoué et confus, avec l’impression générale d’avoir été écrasé et piétiné, mais par ailleurs indemne. — Que… qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-il, clignant des yeux. — Nous luttons pour sauver la Bougonne-Batte, dit Secousse, l’embrassant distraitement. Puis elle ramassa sa hache sanglante et s’apprêta à retourner au combat. — Attends, je viens avec toi ! s’écria Lambic, serrant les poings, l’air féroce. — Ne fais pas l’idiot, dit-elle, attendrie, en lui tirant la barbe. Tu ne vois rien. Tu n’arriveras qu’à te faire blesser. Reste ici. — Mais… qu’est-ce que je peux faire ? s’écria-t-il, déçu. Il faut que je fasse quelque chose. Secousse aurait pu lui dire (et lui dit par la suite, quand ils furent seuls) qu’il avait tout fait. Qu’il était le héros de la Guerre, responsable du salut de la Bougonne-Batte et de la vie, non seulement de son peuple, mais de tous les peuples d’Arianus. Mais pour le moment, elle n’avait pas le temps. — Pourquoi ne fais-tu pas un discours ? suggéra-t-elle à la hâte. Oui, je crois qu’un discours s’impose. Lambic réfléchit. Il y avait longtemps qu’il n’avait pas fait de discours. Car le discours de reddition, d’ailleurs grossièrement interrompu, ne comptait pas. Mais il ne se rappelait pas où il voulait en venir ni comment il l’aurait terminé. — Mais… je n’en ai pas de prêt… — Mais si, mon chéri. Là. Secousse fouilla dans une poche de Lambic, en sortit une feuille maculée d’encre, et, ôtant le sandwich qu’elle enveloppait, tendit le discours à Lambic. Posant la main sur la statue effondrée du Créchi-Crécha, et se mettant le papier sous le nez, Lambic tonna : — Travailleurs de Drevlin ! Unissez-vous et brisez vos chaines… Non, ça ne va pas. Travailleurs de Drevlin ! Unissez-vous et brisez vos fers ! Ainsi les nains marchèrent-ils à la bataille, à laquelle l’histoire donnerait le nom de Bataille de la Bougonne-Batte, les paroles parfois confuses mais toujours tonifiantes de l’auguste chef du VLAN, héros mondial sous peu, Lambic Serre-Boulon, résonnant à leurs oreilles. CHAPITRE 45 MATRICIA, DREVLIN, BAS-ROYAUME Haplo s’assit dans l’escalier descendant de la statue aux tunnels secrets des Sartans. Au-dessus de lui, Lambic haranguait, les menschs combattaient, et la Bougonne-Batte se taisait. Haplo s’adossa contre le mur, pris de vertige car il avait perdu beaucoup de sang. Le chien, qui l’avait suivi, le regardait anxieusement. Haplo ne savait pas quand il était revenu, et il était trop fatigué pour y réfléchir, ou analyser ce qu’annonçait son retour. Et il ne pouvait rien faire pour secourir les menschs ; il avait déjà du mal à se secourir lui-même. — Mais on dirait qu’ils n’ont pas besoin de secours, dit-il au chien. Il avait refermé la terrible blessure de sa poitrine, mais la guérison serait longue, très longue. Les runes du cœur, le centre même de son être, était déchirés. Il s’appuya contre le mur, ferma les yeux, jouissant de l’obscurité. Son esprit dériva. Il tenait le petit livre des Kenkaris. Il ne faudrait pas oublier de le donner à Lambic. Il le regardait une fois de plus… il fallait faire attention… ne voulait pas faire des taches de sang… sur les pages… Les dessins… les diagrammes… les instructions. — Les Sartans n’ont pas abandonné les mondes, disait-il à Lambic… ou au chien… qui n’arrêtait pas de se métamorphoser en Lambic. Ceux d’Arianus prédirent leur mort. Les Sartans d’Alfred. Ils savaient qu’ils seraient incapables de réaliser leur grand dessein d’unir les mondes, de fournir de l’air au monde de la pierre, de l’eau au monde de l’air, du feu au monde de l’eau. Ils écrivirent donc tout pour ceux dont ils savaient qu’ils viendraient après eux. « Tout est là, dans ce petit livre. Les paroles qui mettront l’automaton au travail, feront démarrer la Bougonne-Batte, aligneront les continents, leur apporteront l’eau, source de toute vie. Les paroles qui enverront, à travers les Portes de la Mort, un signal aux autres mondes. « Tout est dans ce livre, écrit en quatre langues : sartan, elfien, humain et nain. « Alfred serait content, dit Haplo à Lambic… qui ne cessait de prendre la forme du chien. Il peut arrêter de s’excuser tout le temps. Mais le plan avait avorté. Les Sartans qui étaient censés se réveiller et se servir du livre étaient restés endormis à jamais. Alfred, le seul qui s’était éveillé, soit ne connaissait pas l’existence du livre, soit l’avait cherché sans parvenir à le trouver. C’étaient les Elfes Kenkaris qui avaient trouvé le livre. Trouvé, et caché. Supprimé. — Et si ce n’avaient pas été les Elfes, dit Haplo, ç’auraient été les humains ou les nains. Tous trop pleins de méfiance et de haine pour s’unir… — Travailleurs de tous les pays, concluait Lambic, unissez-vous ! Cette fois, c’était ça. — Peut-être que cette fois sera la bonne, dit Haplo, souriant avec lassitude. Il soupira. Le chien gémit, se blottit contre son maître, flairant avec inquiétude, tous muscles frémissants, le sang maculant ses mains et ses bras. — Je pourrais prendre le livre, dit une voix. Le prendre sur ton cadavre, Patryn. Le chien gémit, fourra son museau dans la main d’Haplo. Haplo ouvrit les yeux, la peur lui rendant toute sa vigilance. Sang-drax était debout au pied de l’escalier. Le reptile avait repris sa forme d’Elfe, très semblable à ce qu’il avait toujours été, sauf qu’il était livide, et qu’un seul de ses yeux rougeoyait. L’autre orbite n’était plus qu’un trou vide ; comme si le reptile avait arraché et jeté le globe oculaire blessé. Haplo, entendant les cris triomphaux des nains au-dessus de lui, comprit. — Ils sont en train de gagner. Le courage, l’union – ça fait plus mal qu’un coup d’épée n’est-ce pas, Sang-drax ! Va-t’en ! Tu es aussi faible que moi. Tu ne peux plus me blesser maintenant… — Oh si ! je le pourrais. Mais je ne le ferai pas. Nos ordres ont changé. Sang-drax sourit, sa voix traînant sur le dernier mot comme s’il trouvait la situation amusante. — Tu vivras, semble-t-il. Mais peut-être devrais-je reformuler ma phrase. Je ne suis pas celui qui est destiné à te tuer. Haplo baissa la tête, ferma les yeux, s’affaissa contre le mur. Il était fatigué, si fatigué… — Quant à tes amis les menschs, poursuivit Sang-drax, ils ne sont pas encore parvenus à faire démarrer la Bougonne-Batte… Ce sera peut-être une expérience « électrisante ». Pour eux… et pour tous les autres mondes. Lis le livre, Patryn. Lis-le attentivement. La silhouette du serpent-Elfe commença à changer, à perdre forme et consistance. Il fut visible un instant sous sa hideuse apparence de reptile, mais il eut du mal à la maintenir. Comme Haplo l’avait dit, il s’affaiblissait. Bientôt, seules ses paroles demeurèrent, et le faible rougeoiement de son œil unique dans les ténèbres des tunnels sartans. — Tu es condamné, Patryn. Tu ne vaincras jamais. Sauf si tu parviens à te vaincre toi-même. CHAPITRE 46 LA CATHÉDRALE DE L’ALBÉDO, MI-ROYAUME Les portes de la Cathédrale de l’Albédo restaient closes. Les Kenkaris continuaient à renvoyer les gerfôs qui venaient encore parfois, et, désemparés, contemplaient les grilles ouvragées jusqu’à ce que sortît le Gardien du Seuil. — Il vous faut repartir, leur disait-il. Le moment n’est pas venu. — Mais que devons-nous faire ? s’écriaient-ils, serrant dans leurs mains les coffrets de lapis-lazuli. Quand devons-nous revenir ? — Attendez l’heure, répondait-il simplement. Cela ne leur apportait aucun réconfort, mais ils ne pouvaient rien faire, sinon retourner à l’Imperanon, ou dans leurs principautés ou duchés, et attendre. À Paxaria, tout le monde attendait. Attendait la fin. La nouvelle de l’alliance entre les Elfes rebelles et les humains s’était répandue rapidement. Selon les rapports des Invisibles, les forces humaines et elfiennes se massaient pour l’assaut final. Les Troupes Impériales, abandonnant les cités situées aux frontières de Volkaran, se regroupaient autour d’Aristagon. Les villes frontières avaient immédiatement fait leurs plans pour se rendre au Prince Rees’ahn, à condition qu’elles ne fussent pas occupées par les armées humaines. (Les Elfes n’oubliaient pas leur occupation tyrannique des pays humains et craignaient les représailles. Leurs craintes étaient sans doute justifiées. Certains se demandaient si des blessures qui suppuraient depuis des siècles pourraient jamais guérir.) À un moment donné, un étrange rapport, dont on put faire remonter l’origine au Comte Tretar, circula dans l’Imperanon. Agah’ran avait publiquement annoncé, au cours d’un déjeuner, que le Roi Stephen avait été assassiné. Les barons humains s’étaient censément révoltés contre la Reine Anne. Le Prince Rees’ahn avait fui. L’alliance se désagrégeait. De nombreuses fêtes célébrèrent la nouvelle. Quand l’empereur sortit de son ivresse, il découvrit pourtant que la nouvelle était fausse. Les Invisibles assurèrent que le Roi Stephen était bien vivant, même si l’on avait remarqué qu’il marchait avec quelque raideur – conséquence d’une chute provoquée par une sérieuse ribote. On ne vit plus le Comte Tretar à la cour. Mais Agah’ran avait confiance. Il donna encore plus de fêtes, une ou deux tous les soirs, chacune plus brillante et plus animée que la précédente. Les Elfes qui y participaient (de moins en moins nombreux chaque soir) se gaussaient d’autres membres de la famille royale qui, disait-on, avaient abandonné leurs demeures, rassemblé tous les biens qu’ils pouvaient emporter et fui vers les frontières. — Laissez ces canailles d’humains et de rebelles arriver jusqu’ici. Nous verrons comment ils se battront contre une véritable armée, disait Agah’ran. Et cependant, lui et les autres princes et princesses, comtes et ducs, dansaient, et mangeaient et buvaient somptueusement. Leurs gerfôs, assis dans les coins, silencieux, attendaient. Le gong d’argent résonna. Le Gardien du Seuil soupira, se leva. Regardant à travers la grille en l’attente d’un nouveau gerfô, il retint brusquement sa respiration. Il ouvrit la porte d’une main tremblante. — Entre, Seigneur, entre ! dit-il d’un ton grave et solennel. Hugh-la-Main entra dans la cathédrale. Il avait de nouveau revêtu les robes de moine Kir, mais cette fois ce n’était pas un déguisement pour traverser des pays ennemis. Un Elfe Kenkari l’accompagnait. Le Prince Rees’ahn l’avait attaché à sa personne pour l’escorter de son camp d’Ulyndia jusqu’à la cathédrale d’Aristagon. Inutile de préciser qu’aucun Elfe n’avait osé les arrêter. Hugh franchit le seuil, sans regarder en arrière, sans jeter un dernier regard sur le monde qu’il quitterait bientôt à jamais. Il l’avait assez vu, ce monde. Il ne lui réservait aucune joie. Il le quittait sans regret. — Je vais prendre la relève maintenant, dit le Seuil au Kenkari. Mon assistant va te conduire à ta chambre. Hugh resta à l’écart, distant et muet, les yeux perdus dans le vague. Le Kenkari qui l’avait accompagné murmura une bénédiction, lui serrant le bras d’une main délicate. Hugh y répondit d’un battement de cils et d’une imperceptible inclinaison de la tête. — Nous nous rendons maintenant dans la Volière, dit le Seuil quand ils furent seuls. Si c’est cela que tu désires. — Plus tôt on en finira, mieux ça vaudra, dit Hugh. Ils s’engagèrent dans le couloir de cristal conduisant à la Volière et à la petite chapelle la précédant. — Comment faites-vous ça ? demanda Hugh. Le Seuil, pris au dépourvu, se troubla. Hugh l’avait tiré de ses propres préoccupations. — Comment nous faisons quoi ? — Comment exécutez-vous les gens ? dit Hugh. Pardonne la question, mais elle m’intéresse personnellement. Le Seuil devint livide. — Pardonne-moi. Je… je ne peux pas répondre. Le Gardien de l’me… Il bredouilla et se tut. Hugh haussa les épaules. Après tout, quelle importance ? Le pire était le passage, l’agonie déchirante de l’âme refusant de quitter le corps. Quand tous les liens seraient tranchés, il retrouverait sa patrie avec bonheur. Ils entrèrent à la chapelle sans cérémonie, sans frapper. À l’évidence, ils étaient attendus. Le Gardien du Livre, debout derrière son bureau, attendait, Livre grand ouvert. Le Gardien de l’me se tenait devant l’autel. Le Seuil referma la porte, s’y adossa. — Hugh-la-Main, approche, dit le Gardien de l’?me. Hugh s’avança. Derrière l’autel, il voyait la Volière par la fenêtre. Aujourd’hui, les feuillages étaient immobiles. Les âmes mortes, elles aussi, attendaient. Dans quelques instants, Hugh les rejoindrait. — Faites vite, dit Hugh. Pas de prières, pas d’hymnes. — Il en sera comme tu le désires, dit le Gardien de l’me avec bonté. Il leva les bras, ses manches en ailes de papillon scintillant autour de lui. — Hugh-la-Main, tu as accepté de nous donner ton âme en échange de l’aide que nous vous avons apportée, à Dame Iridal et à toi. Cette aide vous a été accordée. Vous avez réussi à sauver l’enfant. — Oui, dit Hugh d’une voix rauque. Il ne court plus aucun danger maintenant. Comme je n’en courrai bientôt plus aucun, pensa-t-il. En sécurité dans la mort. — Et toi, Hugh-la-Main, tu nous reviens maintenant pour remplir ta part du contrat. Tu nous donnes ton âme. — Oui, dit Hugh, se mettant à genoux. Prends-la. Il banda ses muscles, joignit ses mains, prit une profonde inspiration qui devait être la dernière. — Je la prendrais volontiers, dit l’me, fronçant les sourcils. Mais il ne t’appartient pas de la donner. — Quoi ? Hugh expira, foudroya l’me. — Qu’est-ce que ça veut dire ? Je suis revenu pour remplir ma part du… — Oui, mais tu n’es pas libre de tous liens mortels. Tu as accepté un autre contrat. Tu as accepté de tuer un autre homme. Hugh sentit la colère monter en lui. — Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Quel homme ai-je accepté de tuer ? — L’homme nommé Haplo. — Haplo ? dit-il dans un souffle, sans comprendre. Franchement, il ne voyait pas… Puis… Tu devras encore faire une chose. Tu devras dire à Haplo mourant que c’est Xar qui désire sa mort. Tu te rappelleras le nom ? Xar. C’est Xar qui ordonne la mort d’Haplo. Le Gardien de l’me, qui l’observait, hocha la tête lorsqu’il leva les yeux vers lui, réalisant soudain. — Tu as fait cette promesse à Tourment. Tu as accepté ce contrat. — Mais… Je ne pensais jamais… — Tu ne pensais jamais vivre assez longtemps pour le remplir. Pourtant, tu es vivant. Et tu as accepté le contrat. — Et Tourment est mort, dit Hugh d’une voix dure. — Cela ferait-il une différence pour la Fraternité ? Le contrat est sacré… Sombre et sévère, Hugh se releva. — Sacré, dit-il avec un rire amer. Oui, sacré ! Et apparemment la seule chose sacrée en cette maudite vie ! Je vous croyais différents, vous les Kenkaris. Je croyais que j’avais enfin trouvé quelque chose en quoi je pouvais croire, quelque chose… Mais que vous importe ? Peuh ! Il cracha par terre aux pieds du Gardien de l’?me. — Vous ne valez pas mieux que les autres ! Dans la Volière, les feuillages murmurèrent, soupirèrent. L’me regardait Hugh en silence. Le Livre retenait son souffle. Le Seuil détournait la tête. L’me dit enfin avec calme : — Tu nous dois une vie. Au lieu de la tienne, nous choisissons la sienne. Le Livre regarda l’me, horrifié. Le Seuil ouvrit la bouche, sur le point de commettre l’impensable – de protester. L’me les gratifia d’un regard sévère, et tous deux baissèrent la tête et gardèrent le silence. — Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il vous a fait ? demanda Hugh. — Nous avons nos raisons. Trouves-tu ce marché acceptable ? Hugh se croisa les bras, tripotant pensivement les tresses de sa barbe. — Cela règlera toute ma dette ? L’me sourit avec bonté. — Peut-être pas toute, mais presque. Hugh réfléchit, lorgnant le Kenkari d’un œil soupçonneux. Puis il haussa les épaules. — Très bien. Où trouverai-je Haplo ? — Sur l’ile de Drevlin. Il est grièvement blessé et très affaibli. L’me baissa les yeux, son visage s’empourpra. — Tu ne devrais pas rencontrer de difficulté… Le Livre émit un son étranglé, se couvrit la bouche de ses mains. Hugh le regarda, sarcastique. — On se trouve mal ? Ne vous inquiétez pas, je vous ferai grâce des détails sanglants. Sauf si vous voulez savoir comment il est mort, naturellement. Ce sera un supplément gratuit ; le récit des affres de son agonie… Le Livre se détourna, se soutenant à son bureau. Le Seuil était livide, son corps frêle tremblait. Immobile, le Gardien de l’me garda le silence. Hugh tourna les talons, marcha vers la porte. Le Seuil regarda l’me, interrogateur. — Accompagne-le ! ordonna l’me à son compagnon. Prends toutes les dispositions nécessaires à son transport jusqu’à Drevlin. Fournis-lui toutes… les armes dont il aura besoin. Le Seuil pâlit. — Oui, Gardien, murmura-t-il, chancelant. Une dernière fois, il regarda l’me, le suppliant du regard de reconsidérer la question. L’me demeura ferme, implacable. En soupirant, le Seuil s’apprêta à raccompagner Hugh. — Hugh-la-Main ! dit soudain l’me. S’arrêtant sur le seuil, Hugh se retourna. — Quoi encore ? — N’oublie pas d’accomplir ta promesse. Dis à Haplo que c’est Xar qui a ordonné sa mort. Tu n’oublieras pas ? C’est très important. — Ouais, je le lui dirai. N’importe quoi pour le client, dit Hugh, s’inclinant d’un air railleur. Puis il se tourna vers le Seuil. — La seule chose qu’il me faut, c’est un bon couteau avec une lame bien tranchante. Le Seuil pâlit, consulta une dernière fois l’me du regard. Puis, voyant qu’il n’y avait aucune grâce à attendre, il sortit avec Hugh et referma la porte derrière eux. — Gardien, qu’as-tu fait ? s’écria le Livre, incapable de se contenir plus longtemps. Jamais, au cours de tous les siècles de notre existence, nous n’avons supprimé une vie. Quelle qu’elle fût ! Maintenant, nos mains seront tachées de sang. Pourquoi ? Pour quelle raison ? L’me gardait les yeux fixés sur la porte. — Je ne sais pas, dit-il d’une voix creuse. J’ai fait ce qu’on m’a ordonné. Par la fenêtre de cristal, il regarda la Volière. Les feuillages bruissèrent doucement, satisfaits. FIN DU TOME 5 APPENDICE 1 LA FRATERNITÉ DE LA MAIN Origines et histoire. Personne ne sait quand la Guilde des Assassins fut fondée, ni qui la fonda. Elle existait avant que les Sartans ne quittent Arianus, si l’on en croit les écrits qu’ils ont laissés, et dans lesquels ils déplorent les activités de la guilde et cherchent des moyens d’y mettre fin. Les érudits sartans pensent que ses origines remontent à la création des guildes en général, pendant l’ère de prospérité sous le gouvernement des Elfes Paxars. Les Paxars encouragèrent la liberté du commerce, ce qui provoqua l’émergence d’une puissante classe de marchands. Ainsi, pendant que des citoyens plus pacifiques du Mi-Royaume fondaient la Guilde des Joaillers et la Guilde des Brasseurs, il était peut-être normal que les éléments moins fréquentables de la société pensent à fonder la leur. Au départ, il est possible que la Fraternité n’ait été instituée que par moquerie des guildes légitimes, mais ses membres réalisèrent bientôt les avantages de l’union : auto-protection, auto-réglementation, et capacité de fixer et contrôler les prix. Probablement fondée par des Elfes, et uniquement composée d’Elfes à ses débuts, la guilde admit bientôt des adhérents humains. La guilde aurait sans doute également accepté des nains dans ses rangs, selon la devise de la Fraternité affirmant que la couleur de l’argent est la même pour tous les hommes comme la couleur de leur sang. Mais à cette époque, la plupart des nains avaient été transportés sur Drevlin, et, par conséquent, se trouvaient en dehors des territoires et de la juridiction de la Fraternité. Les guerres et les vents capricieux du changement provoquèrent de profonds bouleversements chez les nations et les peuples du Mi-Royaume, mais ces tempêtes ne firent que renforcer la puissance de la Fraternité. Une série de dirigeants énergiques, intelligents, impitoyables et sanguinaires, dont Ciang elle-même est la plus remarquable, parvinrent non seulement à maintenir la cohérence de la guilde, mais encore à accroitre son prestige et sa richesse. Peu après le renversement des Paxars et l’avènement des Elfes Tribus, la Fraternité s’empara de l’ile de Skurvash, y construisit sa forteresse, et n’a pas cessé depuis d’exercer une puissante influence sur le milieu interlope du Mi-Royaume. Statut actuel. Pendant cette période particulière de l’histoire d’Arianus qui nous occupe, la puissance de la Fraternité est devenue immense. La guerre et la rébellion sont des couvertures rêvées pour ses opérations. Bien que n’étant pas directement impliquée dans les activités de contrebande de l’ile de Skurvash (de même qu’elle n’est pas « directement » impliquée dans toutes les autres activités illégales) la Fraternité « lève » une taxe sur toutes les marchandises de contrebande ou volées, en échange de sa protection. Cette « taxe » et les cotisations de ses adhérents font de la Fraternité la guilde la plus riche de toutes. Sa richesse et son influence sont dues, sans doute aucun, au génie de Ciang, la dirigeante actuelle de la Fraternité. Ciang-le-Bras. La parole de Ciang fait loi. Elle est hautement respectée (presque révérée) par tous les membres. On a connu des assassins, parmi les plus cruels et insensibles, qui tremblaient comme des petits enfants devant une réprimande de Ciang. On ne sait rien de sa jeunesse, si ce n’est qu’elle avait la réputation d’être l’Elfe la plus belle qu’on n’eût jamais vue, et que, d’après ses propres allusions, elle aurait appartenu à la famille royale elfienne. Elle est charmante, amorale et absolument sans pitié. Elle seule peut prendre la décision finale de « faire circuler le couteau », et l’a prise en de nombreuses occasions. Bien que n’importe quel adhérent puisse réclamer cette action, Ciang est la seule à pouvoir l’ordonner. Faire circuler le couteau. « Faire circuler le couteau » est l’expression désignant le rituel le plus redouté de la Fraternité de la Main. La violation de certaines lois de la Fraternité est punissable de mort, et, comme on aurait pu s’y attendre, les membres de la guilde se chargent eux-mêmes de la répression au sein de leur organisation. Si l’on croit qu’un membre a violé une de ces lois et qu’il est condamné à mort, Ciang ordonne que des couteaux de bois, gravés du nom du coupable, circulent parmi les adhérents. Les couteaux passent de l’un à l’autre, lorsque les frères se rencontrent, jusqu’à ce que tous aient reçu la consigne (ce qui se fait à une vitesse stupéfiante). Tout frère qui rencontre l’offenseur est tenu d’exécuter la sentence de mort, sous peine d’être lui-même condamné au même châtiment. Peu importe que le frère condamné soit ami, amant, époux, enfant ou parent. Le loyalisme envers la Fraternité a préséance sur tout autre. Cotisations. À l’origine, les cotisations étaient faibles, destinées à couvrir les frais de la Fraternité, sans plus. C’est Ciang qui décida d’augmenter les cotisations jusqu’à leur niveau astronomique actuel, forçant à la démission les assassins de la variété dite « soupe » (qui tueraient un homme pour une assiettée de soupe). À l’époque, la décision fut très controversée, certains frères arguant (mais jamais en présence de Ciang) que cela serait la mort de la guilde. Toutefois, la sagesse de Ciang devint bientôt évidente. D’abord, les assassins durent verser à la guilde un certain pourcentage de leurs contrats, mais c’était assez difficile à contrôler. Ciang ordonna la cessation de cette pratique. Actuellement, tous les membres payent une cotisation annuelle, qui varie selon le rang, partant du principe qu’un assassin habile est un assassin riche. Tout assassin qui tombe dans la misère et n’a pas les moyens de payer ce qu’il doit ne peut s’en prendre qu’à lui-même. La Fraternité ne veut que des membres habiles et disciplinés, et a les moyens de se débarrasser des ivrognes, joueurs, ou de toute autre personne affligée d’un défaut qui la rend impropre à pratiquer son art. Seuls les frères blessés dans l’exercice de leur métier sont exemptés de la cotisation annuelle. Les blessés peuvent venir se reposer à la forteresse de Skurvash et profiter des services médicaux de la guilde – sans doute les meilleurs de tout le Mi-Royaume. Ils sont exemptés de cotisation pendant toute la durée de leur convalescence. L’infirmerie de la Fraternité. Des règles très strictes régissent l’admission des frères blessés à l’infirmerie. La blessure doit avoir été infligée dans l’exercice du métier. Elle doit être de nature honorable. (Un coup de chaise sur la tête donné par-derrière au cours d’une bagarre de taverne, par exemple, est disqualifiant. De même, un coup de couteau d’un amant ou d’une maîtresse.) Si un contrat n’est pas rempli à la suite d’une blessure reçue dans son exécution, l’assassin doit rendre l’argent qu’il ou elle a touché pour ce travail, et le terminer plus tard sur son temps propre, pour son honneur personnel. Définition de divers termes. « Les blessures sont encore fraîches. » Allusion au rite d’investiture, se référant au fait que l’adhésion de la personne est récente. Ciang utilise cette expression au sujet d’Ernst Twist. Note : Hugh-la-Main a raconté cette rencontre avec Twist à Haplo, à qui nous en devons le récit. D’après la mention qu’il fit des yeux rouges de Twist et de ses rapports avec Sang-drax, Haplo reconnut en lui un serpent-dragon. Étant donné que les serpents-dragons ne pouvaient pas être depuis longtemps sur Arianus, Haplo trouva remarquable que Twist se fût élevé si haut si vite dans la hiérarchie. Il en conclut que les serpents-dragons, ayant reconnu le vaste potentiel de la guilde pour réaliser leur but, plonger le monde dans le chaos, durent se mettre en quatre pour adhérer. Haplo ajoute avec un certain humour (sans doute influencé par Hugh-la-Main) que les serpents-dragons organisèrent une tentative d’assassinat de Ciang afin qu’un des leurs puisse la « sauver et devenir un héros. Si une telle tentative eut réellement lieu, il n’en demeure aucune trace. Ciang elle-même aurait été bien trop fière d’en faire partout état. Il n’en demeure pas moins qu’Ernst Twist s’éleva rapidement dans la hiérarchie, et que, selon tous les rapports, son ascension continue. « Passer de Fourreau à Pointe… passer Lame. » Ces termes se réfèrent aux différents grades par lesquels passent les membres de la Fraternité. Un nouveau frère est un « fourreau », car, comme l’épée qui reste au fourreau, son potentiel est encore inconnu. De « fourreau », il passe à « pointe » – récemment ensanglantée – puis à « lame », « garde », « poignée ». Ces promotions peuvent prendre des années. Leur mode d’attribution est un secret jalousement gardé, mais on présume que la décision en revient à Ciang. Le rang de Hugh, « Main », est le plus élevé après celui de Ciang, qui, elle, est « Bras ». Parrains. Sauf en des circonstances exceptionnelles, tout candidat à la Fraternité doit avoir un parrain. Le parrain est une personne qui accepte de risquer sa vie pour le nouveau membre, car, s’il vient à violer l’une des lois de la Fraternité, le châtiment est rapide et mortel, et frappe non seulement le novice mais aussi celui ou celle qui l’a parrainé. On pourrait penser que cette pratique décourage les anciens membres d’en parrainer de nouveaux, mais quiconque apporte du « sang frais » à la Fraternité touche un bonus considérable. Si l’on fait « circuler le couteau » au sujet d’un des deux membres d’une telle équipe, l’autre peut revendiquer le droit d’exécuter la sentence de mort. Cet acte ne sauvera pas nécessairement la vie du membre survivant, mais la Fraternité considèrera au moins qu’il ou elle est mort en ayant racheté son honneur. Les membres d’une équipe travaillent souvent ensemble, mais ce n’est pas obligatoire. Certains empruntent des voies différentes et se revoient rarement. Parfois, la Fraternité prend l’initiative de proposer l’adhésion à des individus d’habileté et de talents exceptionnels. Hugh-la-Main est l’un de ceux-là. Solitaire par nature, Hugh n’aurait jamais sollicité son admission. Certains prétendent que Ciang lui servit de marraine. D’autres affirment que son parrain fut celui qu’on appelle l’Ancien. Hugh n’en parle jamais. L’avenir de la Fraternité de la Main. La paix revenue sur Arianus provoquera sans aucun doute des changements dans la Guilde des Assassins. Mais personne n’envisage son extinction. Le plan maléfique des serpents-dragons pour Arianus a été mis en échec, mais pas les serpents-dragons eux-mêmes. Comme Sang-drax nous le rappelle, leur influence s’est fait sentir depuis le commencement des temps, et continuera jusqu’à la fin des temps. Et tant qu’il y aura des serpents-dragons, la Fraternité prospèrera. APPENDICE 2 SINGULARITÉS DES PORTES DE LA MORT Rapport rédigé par Haplo durant ses transits à l’intention de son Seigneur. Jamais remis. Le Jrandin Rheus, ainsi que le nomment les Sartans, prit une création unifiée et la sépara en mondes à la fois indépendants et interdépendants. Toutefois, il semble que les Patryns, familiers des diagrammes sartans de la Séparation et des Royaumes Séparés, se fassent une fausse image de sa structure finale, se la représentant comme une série de globes réunis par des canaux et des flèches flottant dans un espace nébuleux. Cela n’a rien de surprenant. Les Sartans aimaient par-dessus tout la symétrie et les lignes droites, et se représentaient avec plaisir leur Jrandin Rheus sous la forme d’une structure d’une beauté ordonnée et équilibrée. La réalisation en fut beaucoup plus complexe et désordonnée, comme nous le savons. En fait, tous les Royaumes Séparés existent, techniquement, au même endroit. Considérée selon les termes de l’Onde de Probabilité de la Magie Patryn, la création unifiée qui existait avant la Séparation fut harmonieusement décalée dans plusieurs réalités différentes. Ces réalités harmoniques se manifestent dans les différentes réalités séparées que nous percevons comme le feu, l’eau, la terre et le ciel, aussi bien que dans ces sous-réalités spéciales que nous connaissons sous les noms de Vortex, Nexus et Labyrinthe. Toutefois, les harmoniques de ces réalités ne sont pas totalement séparés. Les harmoniques originels qui provoquèrent la Séparation continuent à vibrer entre les mondes. Par l’intermédiaire de ces harmoniques, chacun des mondes est en contact avec les autres, sous les formes qui se manifestent à nous en tant que Voies Harmoniques. Ces Voies Harmoniques prennent deux formes : les canaux et les Portes de la Mort. Canaux et Portes de la Mort sont similaires dans leur structure, mais radicalement différents dans leur forme. La structure de base de chacun consiste en une singularité rotative – masse giratoire d’une telle gravité que toutes les lois du temps et de l’espace sont annulées. C’est un lieu où rien n’existe, et où tout existe. C’est un lieu où l’ordre et le chaos existent simultanément dans le même espace. Ce sont ces contradictions elles-mêmes qui permettent à ces singularités de se trouver essentiellement dans les existences disparates de différents mondes dans le même temps. C’est la rotation de ces singularités qui détermine leur forme (Portes de la Mort ou canaux) et leur état (ouvert, fermé ou arrêté). Forme La forme de la Voie Harmonique est déterminée par la direction et la complexité du spin de la singularité par rapport à la limite de probabilité entre deux mondes. C’est ce spin qui comprime l’horizon entourant la singularité et détermine la formation soit d’un canal soit de Portes de la Mort. Il fut imprimé aux Portes de la Mort une direction de rotation unique et simple (fig. 1). Cette configuration de la magie originelle produisit un disque aplati, qui, à mesure que la vitesse de rotation s’accrut, produisit une dépression des deux côtés (fig. 3). Et ce fut l’apparition de ces horizons symétriques qui donna aux Portes de la Mort un axe de rotation stable, qui, éventuellement, permettrait de passer d’un monde à un autre. Grâce à cette symétrie, les Portes de la Mort sont stables dans les deux directions de passage, ce qui en faisait des portes idéales pour que les Sartans et les menschs puissent voyager entre les mondes après l’ouverture des Portes de la Mort au Jran-kri[36]. Les canaux, en revanche, apparaissent quand une singularité reçoit, ou produit d’elle-même, un mouvement complexe par rapport à la limite de probabilité entre les mondes. Quand plus d’un axe de rotation est impliqué (fig. 2), l’horizon complexe des singularités à rotation rapide crée un champ qui permet un passage stable d’un monde à l’autre dans une seule direction, sans possibilité de retour par la même singularité. Les canaux étaient destinés au transport des matières premières, produits alimentaires, énergie et plus généralement au commerce entre les mondes au Jran-kri. Ils servirent sans doute aussi à d’autres usages, car je soupçonne qu’un de ces canaux fut utilisé pour envoyer notre peuple dans le Vortex et le Labyrinthe – aussi bien que les Sartans qui contestèrent les décisions du Conseil présidé par Samah. État. En plus de sa forme, chaque Voie Harmonique possède un état, déterminé par la vitesse de sa rotation. Plus la vitesse est grande, plus l’horizon de la singularité est aplati. Plus l’horizon est plat au point de passage, plus définie est la direction et plus facile le voyage. Le Jrandin Rheus mentionne trois états, bien que seuls les deux premiers soient expliqués. Fermé. Le premier état est l’état fermé, créé quand la vitesse de rotation de la singularité est lente. Cette rotation est rapide comparées celle du moulin du meunier, mais lente par rapport à celle de l’état ouvert. À une Porte Fermée, la rotation de la singularité forme un disque présentant une dépression sur les deux faces (fig. 3). Par cette dépression – la partie la plus mince du disque – un voyageur peut passer d’un monde dans un autre. Toutefois, un tel passage se fait au prix d’immenses épreuves personnelles. Moi, naturellement, j’ai franchi les Portes de la Mort dans l’état fermé. Ce n’est pas une expérience que j’aurais plaisir à répéter, car elle rapproche désagréablement de souvenirs qu’on préfèrerait oublier. Les canaux qui tournent en l’état fermé permettent le passage de certains individus et matériaux dans une direction, ainsi que je l’ai déjà mentionné, mais sont soumis aux mêmes épreuves que dans le passage des Portes de la Mort. Tant que ces canaux n’étaient pas amenés à l’état ouvert, il était impossible que les mondes fonctionnent ensemble. Ouvert. Au Jran-kri, les portes et les canaux devaient être ouverts. Cela signifie que la rotation relative des portes et des canaux devait être considérablement augmentée. En conséquence, l’horizon des Voies Harmoniques prendrait la forme d’un tore, avec, en son milieu, un trou de la réalité constituant un pont entre les mondes (fig. 4). Au voisinage de ce pont de la réalité, il serait possible de contacter tous les mondes et de s’y rendre. Il semble que les pensées de l’individu au moment du transit soient d’importance critique pour atteindre la destination désirée. La concentration est vitale pour un passage réussi. Une fois les canaux ouverts, l’interaction entre les mondes serait mise en mouvement. Les canaux s’élargiraient pour permettre le passage d’un monde à l’autre de quantités beaucoup plus importantes d’énergie et de matériaux. La disposition circulaire des mondes, originellement prévue par les Sartans, devait permettre le passage d’un flot constant de marchandises. En l’espace de quelques mois, les mondes produiraient les uns pour les autres et tout fonctionnerait parfaitement. Notons avec ironie que les Sartans ont abandonné leur expérience avant d’en goûter les fruits. Forcer Samah à ouvrir les Portes de la Mort a littéralement ouvert la porte à notre conquête. Arrêté. Le texte mentionne un troisième état, dans lequel les singularités cessent de tourner ensemble (fig. 5). Naturellement, un tel état interdirait le passage des personnes et des biens d’un monde dans un autre – chose que personne ne désire. APPENDICE 3 LA BOUGONNE-BATTE DÉMYSTIFIÉE Ce qui suit est extrait d’une monographie, écrite par un Guège, et basé sur un discours de Lambic Serre-Boulon, Guège – ou nain – de ma connaissance originaire d’Arianus. À la fois intelligent et curieux, il se posa, avec le temps, de plus en plus de questions sur la véritable nature et le fonctionnement de la Bougonne-Batte. Cette compilation est presque certainement un mélange de mes propres observations et de la connaissance intime que possèdent les Guègues de la grande machine. Bien que se trompant manifestement dans nombre de ses conclusions, Lambic est parvenu mieux que personne à exprimer en termes guéguiens l’objet de ce que son peuple appelle la Bougonne-Batte. Haplo. Au commencement du temps et de la création était la Bougonne-Batte. Il y avait aussi des tas d’autres choses avant elle, mais elles ne comptaient pas vraiment. C’est la naissance de la Bougonne-Batte qui donna un sens et un but à la vie. Les Créchis-Créchas, puissantes et terribles créatures du ciel, créèrent ce monde merveilleux et y transportèrent les Guègues. Puis ils disparurent, nous livrant à nous-mêmes. Et en disparaissant, ils firent une grosse boulette. Depuis cette époque et jusqu’à aujourd’hui, nous avons continué à lutter et à travailler, servant la Bougonne-Batte sans relâche, lui consacrant notre vie et notre sang. Nous ne savions pas pourquoi. Personne ne nous disait à quoi servait de tourner une manette ou de serrer un boulon. Mon vieil ami Balin Chassepurge – Guègue des plus valeureux jusqu’à sa mort prématurée – ne sut jamais ce que chassaient ses purgations. Mais vous, mes camarades Guègues, vous êtes nés dans un Age des Lumières – où nous ne sommes plus les esclaves des Elfes, ni des humains, ni même des Créchis-Créchas qui nous ont jetés ici comme un tas d’ordures. Nous ne rampons plus devant nos maîtres, nous ne vivons plus des rebuts qu’ils nous jettent. Aujourd’hui, nous relevons la tête, et, fiers et grands – autant qu’il est possible en ces circonstances –, nous prenons notre juste place auprès de nos voisins les Elfes et de nos cousins les humains. L’un des grands bienfaits de cet ge des Lumières, c’est que nous avons maintenant une meilleure compréhension de la Bougonne-Batte et de son objet. Des Guègues de tous les ateliers et de toutes les équipes me demandent souvent : « Qu’est-ce que la Bougonne-Batte ? », « D’où vient-elle ? », « Qu’est-ce que font toutes ses pièces ? » et « Quand allons-nous manger ? ». Ils devraient plutôt demander : « Pourquoi avons-nous la Bougonne-Batte ? » Mais comme je viens moi-même de poser cette question, je vais aussi répondre aux vôtres, même à celles que vous n’avez pas pensé à poser. Qu’est-ce que la Bougonne-Batte ? La Bougonne-Batte est une mâche-ine. Une mâche-ine est une collection de roues et de tournis-boutons, de branle-leviers et de vombri-tubes qui, mis tous ensemble, FONT QUELQUE CHOSE ! Ce que vous faites exactement dépend étroitement de la partie de la Bougonne-Batte que vous servez. Le plan diagrammatique de la Bougonne-Batte – établi par mes soins et reproduit ici pour la première fois – devrait servir à démystifier cette mâche-ine mystifiante. Si vous regardez mon plan en faisant bien attention, vous reconnaitrez des sections où vous et vos familles servez depuis des générations. Au niveau le plus simple, une mâche-ine prend des trucs qu’on appelle des matriels, et les transforme en bidules-chouettes. En eux-mêmes, les matriels sont des trucs pratiquement sans valeur. Pour vous donner un exemple, les minerais que les buldoserres remontent des Tourbîles sont des matriaux. Jusqu’à présent, les buldoserres ont été la source principale de matriaux pour la Bougonne-Batte. Pourtant, à la suite d’une révélation stupéfiante, nous savons maintenant que ces matriaux devaient servir à la construction de la Bougonne-Batte elle-même, et pas à la production de bidules-chouettes. La principale source de matriaux devait être un endroit que nous connaissons sous le nom de Matricia, résidence traditionnelle du Haut-Contre-Sous-Maître et des Têtes d’Équipes. Peut-être que beaucoup d’entre vous ont souvent raconté des blagues sur les Hauts-Contre-Sous-Maîtres qui n’ont jamais vraiment bossé ni servi la Bougonne-Batte. C’est parce que leur tâche – consistant à collecter les matriaux dans le Renax[37] par un processus mystique compris uniquement et vaguement par les Hauts-Contre-Sous-Maîtres qui le recevaient de la tradition – était impossible à exécuter avant l’Alignement des Mondes. Maintenant que tous les pays de la création sont harmonieusement alignés[38], le véritable travail du Haut-Contre-Sous-Maître a commencé, et, enfin, tous les membres de notre gouvernement gagnent honnêtement leur vie. De Matricia, ces matriaux sont ensuite distribués dans les différentes cités par un système appelé Convoyeur. Tout, depuis les wagons-teuf-teuf jusqu’aux tubes-suceurs en passant par les flash-trams et autres, est utilisé pour la livraison finale. Tout au long de notre histoire, ce mouvement des matriaux bruts dans la Bougonne-Batte a naturellement été noté, mais jamais bien compris. Différentes théories ont été émises concernant sa signification. La Théorie de Groth Louchecadran, populairement connue sous le nom de Circulation de la Bougonne[39], bien que fruste, n’était guère éloignée de la vérité. La théorie concurrente de Throtin Tirepousse affirmant que le Convoyeur était un système de transport des personnes fut tragiquement réfutée l’année dernière par ses propres tests effectués près de la cuve-fondeuse. Bien que trop tard pour Tirepousse, nous savons maintenant que le Convoyeur est un système de distribution prévu pour les matriaux et non pour les Guègues. En même temps que les Hauts-Contre-Sous-Maîtres de Matricia envoient les matriaux aux différentes équipes, un second système, du nom magique de raisolectrique, fonctionne. Cela n’a pas toujours été le cas. Au commencement, la Bougonne-Batte créa son propre curint avec un dispositif appelé générateur qui envoyait l’eau dans des grands biquets. Cependant, la quantité de curint que produisait le générateur n’était pas suffisante pour que la Bougonne-Batte puisse accomplir sa destinée. Maintenant, avec l’Alignement des Mondes, le curint vient d’une source différente. Par un processus inconnu de nous, un dispositif appelé prize collecte dans le royaume du Lenax une force mystique également nommée curint. Cette force admirable est alors envoyée dans un lieu secret, uniquement connu des Créchis-Créchas, et appelé la Salle de Trôle. Je précise, pour nos jeunes auditeurs, que la Salle de Trôle n’a aucun rapport avec les trolls. Il n’existe pas de trolls dans la Bougonne-Batte, bien que j’aie entendu dire qu’il en existerait quelques-uns en certains endroits écartés du Mi-Royaume. Inutile de paniquer. La Salle de Trôle distribue alors le curint dans le raisolectrique. Ce curint prend toutes sortes de formes, depuis la lumière de nos lampes jusqu’à la force motrice qui fait tourner les roues de la Bougonne-Batte. Quelle que soit la forme qu’il prenne, le curint est le truc qui fait tout marcher dans notre monde. Quand on met en présence assez de matriaux et de curint dans les ateliers, alors la Bougonne-Batte fabrique – grâce à notre aide et nos efforts – divers bidules-chouettes. Les bidules-chouettes sont une richesse inépuisable. Ils sont tout ce que vous connaissez, depuis les culottes et les tuniques, jusqu’aux lampes et aux fourchettes. Ils sont tout ce que vous connaissez depuis les oreillers jusqu’aux marteaux. Ils sont fauteuils, outils, armes, aliments, eau. Tout ce que vous pouvez imaginer, que vous désirez – sans compter tout ce que vous n’imaginez pas –, ce sont des bidules-chouettes de la Bougonne-Batte. Pourtant, n’allez pas en conclure faussement que cette richesse est gratuite. « Chaque chose a son prix, certains le cachent mieux que d’autres, c’est tout. » Ceux qui vivent dans le Lenax exigent paiement pour les matriaux et le curint qu’ils nous envoient par les prizes. Une fois que les bidules-chouettes sont finis, nous choisissons ce qu’il nous faut, et nous envoyons le reste – un énorme surplus – par le mécanisme de l’esport à La Fâche qui le renvoie en qualité de tribut à ceux qui nous expédient les matriaux et le curint en telle abondance. Vous me demanderez pourquoi leur envoyer des bidules-chouettes par l’esport ? Bon, sans doute que vous ne demanderiez pas pourquoi, mais moi, si. Alors, je demande, pourquoi envoyer des bidules-chouettes par l’esport. Et je vous répondrai parce que, si nous n’envoyons pas l’esport, ils arrêteront de nous envoyer matriaux et curint, et on pourra dire adieu à tous les nouveaux bidules-chouettes que nous avons maintenant à la place des ordures que nous envoyaient les Elfes. La Bougonne-Batte fait encore beaucoup d’autres choses, comme d’envoyer l’eau des biquets dans les royaumes d’au-dessus de nous par les Eau-Hisse, et maintenir les continents alignés au moyen de mâche-ines appelées ligneuses[40]. Je ne vous les décrirai pas ici. C’est un sujet très complexe que je réserve pour une autre fois[41]. D’où vient la Bougonne-Batte ? Juste avant le commencement, les Créchis-Créchas firent démarrer la Bougonne-Batte. Les Guègues, sous le commandement du légendaire Dunk Tirestarter, furent transportés sur Drevlin par les Créchis-Créchas, et s’y établirent. Tirestarter fit son devoir, et la Bougonne-Batte démarra. Une erreur très répandue est que la Bougonne-Batte a toujours été aussi grande que nous la connaissons. C’est faux. Au commencement, la Bougonne-Batte était assez petite – certains disent pas plus longue qu’une section d’atelier – et travaillait uniquement à s’agrandir elle-même. C’était naturel. Dans un premier temps, la Bougonne-Batte devait s’agrandir et se protéger, pour pouvoir, dans un deuxième temps, remplir son objectif le plus important, qui est de servir les Guègues, les humains et les Elfes et ceux qui résident dans le Lenax. Que font les différentes parties de la Bougonne-Batte ? Je n’en ai aucune idée. Vous non plus. Et la raison en est que la Bougonne-Batte est tellement immense, d’une complexité si titanesque, et qu’elle fonctionne sans contrôle depuis si longtemps, qu’elle dépasse maintenant nos capacités de compréhension. Sans les Créchis-Créchas et les Trôleurs pour la diriger, la Bougonne-Batte a pris les décisions qui s’imposaient pour assurer la survie de son grand corps sans cerveau. Pourquoi avons-nous la Bougonne-Batte ? Nous servons la Bougonne-Batte pour qu’elle nous serve. C’est le second objectif de la grande mâche-ine que nous avons servie si longtemps sans savoir pourquoi. Si nous prenons bien soin de la Bougonne-Batte, elle prendra bien soin de nous. Et cela devrait suffire à tout Guègue qui se respecte. En tout cas, ça me suffit à moi. Quand est-ce qu’on mange ? Maintenant que la Bougonne-Batte fonctionne selon les plans originels – quand vous voudrez. Cela sera ma conclusion et le début de notre déjeuner. Bon appétit. NOTES [01] L’eau de la mer de Chelestra annule les pouvoirs magiques des Sartans et des Patryns. (Voir Le Serpent Mage, vol. 4 du cycle Les Portes de la Mort.) [02] « Serpent dragon » est un terme des menschs, inventé par Grundle. Les Sartans nomment ces créatures « reptiles ». Contrairement à l’ouvrage précédent, Haplo adopte le mot sartan dans ce volume. On ne sait pas exactement pourquoi. Peut-être veut-il éviter de confondre ces faux « dragons » avec les vrais dragons qui habitent les mondes. Haplo utilise un mot sartan parce que les Patryns, n’ayant jamais rencontré ces créatures maléfiques, n’ont pas de mot pour les désigner. [03] Le reptile ment, bien entendu. Comme ce Mal n’a pas de forme spécifique, il adopte celle qui lui convient le mieux. [04] Référence au nombre de Portes du Labyrinthe qu’a franchies un Patryn. Autrefois utilisé pour déterminer l’âge, le nombre de Portes donne aussi une précieuse indication sur le mode de vie de la personne. Un Squatter, par exemple, franchit moins de Portes qu’un Nomade d’âge comparable. Le Seigneur du Nexus a standardisé le processus de classification en ce qui concerne l’âge, se servant des runes tatouées sur le corps associées aux cycles découverts dans le Labyrinthe pour déterminer l’âge véritable d’un Patryn. La question d’Haplo équivaudrait, chez les menschs, à lui demander sa profession. [05] À cause de la sévère pénurie d’eau qui sévit dans le Mi-Royaume, l’eau est une denrée très précieuse. Les systèmes monétaires des humains et des Elfes sont basés sur l’eau. Chez les humains, un barl équivaut à un baril d’eau et peut être échangé au trésor royal ou dans n’importe quelle aquaferme des Iles Volkaran et d’Uylandia. [06] Pendant une traversée des Portes de la Mort pour aller à Abarrach, Alfred et Haplo échangèrent leur conscience, chacun revivant les souvenirs les plus douloureux de l’autre. (La Mer de Feu, vol. 3 du cycle Les Portes de la Mort.) [07] Allusion à une aventure précédente, où Lambic avait dû « descendre l’escalier des Tourbîles » – ce qui est une forme d’exécution. Des ailes emplumées sont attachées aux bras du condamné, et on le pousse dans le Maelström. (L’Aile du Dragon, vol. 1 du cycle Les Portes de la Mort.) [08] Lambic avait découvert que l’œil était en fait une lanterne magique. Tourment, observant ses images animées, avait compris la finalité de la Bougonne-Batte – aligner [09] Les portes de la cité des Sartans, sur Pryan, qu’Haplo décrit dans son journal, Pryan, le Monde du Feu. [10] La vie des nains de Drevlin tournant uniquement autour de la Bougonne-Batte, mâles et femelles exécutent indifféremment les travaux ménagers : soins aux enfants, cuisine, couture et ménage. Ainsi tous les nains savent crocheter, tricoter et raccommoder, et considèrent ces activités comme des activités de loisir. Tous les nains doivent toujours avoir les mains occupées ; rêvasser dans l’oisiveté (comme faisait Lambic dans sa jeunesse) est considéré comme un péché grave.Lambic savait donc tricoter, sans toutefois y être particulièrement habile, comme l’atteste le fait que ses chaussettes se défont très facilement. [11] En elfien, « drax » signifie « dragon », et « sang » signifie « serpent ». [12] Lambic avait appris l’Elfien avec le capitaine Bothar’el. [13] Corps d’élite créé par l’empereur, officiellement pour rechercher et détruire les Elfes rebelles. Les Invisibles – ainsi nommés à cause de leur mystérieuse capacité à se rendre pratiquement invisibles – ont conquis une énorme puissance – même avant que leur unité ne soit infiltrée par les reptiles maléfiques. [14] L’un des sept clans originels d’Elfes amenés sur Arianus par les Sartans après la séparation. Tous les clans elfiens avaient des magiciens en leur sein, mais ceux des Kenkaris étaient les plus puissants, et, grâce à une stricte politique de mariages consanguins, étaient parvenus, après bien des générations, à augmenter leurs pouvoirs magiques. En conséquence, les Kenkaris sont très demandés par les autres clans. Bien qu’ils ne possèdent pas de terres, ils sont révérés dans toute la nation elfienne, et vivent en « hôtes » dans les différentes familles royales. Toutefois, leur fonction principale est la Garde des Ames. [15] Magicien(ne) elfien(ne) dont la fonction consiste à capturer l’âme des membres de la famille royale au moment de leur mort et à l’apporter à la cathédrale de l’Albédo. Un gerfô est assigné à chaque enfant royal à sa naissance, et suit l’enfant tout au long de sa vie, attendant sa mort et la libération de son âme, qui est recueillie dans une boite magique. [16] Ancien mot repris à l’ancienne Terre. À l’origine, albédo désignait la partie de lumière solaire reçue et réfléchie par une planète. Les Elfes ont donné à ce mot le sens romanesque de « lumière des âmes elfiennes réfléchie vers leur peuple ». [17] Gerfô est un mot argotique signifiant « vautour ». [18] Les premiers mots qu’apprend un Elfe de sang royal sont ceux qui libèreront son âme de son corps au moment de la mort. Il les répète en rendant son dernier soupir, et le gerfô capture alors son âme et l’apporte à la Cathédrale de l’Albédo. Toutefois si l’Elfe meurt sans avoir le temps de prononcer ces paroles, le gerfô doit libérer l’âme en ouvrant une veine du bras gauche pour tirer le sang du cœur. Cela doit être exécuté immédiatement après la mort. [19] Il est exigé de toutes les dragonefs, même de celles transportant des prisonniers politiques, de livrer de l’eau au Mi-Royaume. Les Elfes avaient stocké de l’eau sur Drevlin avant l’arrêt de la Bougonne-Batte. Ils avaient aussi inventé différents moyens de récupérer l’eau des pluies qui balayent Drevlin presque sans interruption. Mais cela ne suffisait pas aux besoins du Mi-Royaume. [20] La coralite est très poreuse ; l’eau la traverse comme une passoire. Toutes les races ont cherché des moyens d’arrêter l’eau en scellant la coralite, mais parce que la coralite est essentiellement une entité vivante, sujette à de constantes altérations, les résultats ont été médiocres. On trouvera des explications détaillées sur la coralite et la construction des continents flottants du Mi-Royaume dans L’Aile du Dragon, vol. 1 du cycle Les Portes de la Mort. [21] Bataille livrée quand les Paxars tentèrent de coloniser ce que Ton connut plus tard sous le nom de la Vallée des Dragons. C’est au cours de cette bataille que Krenka-Anris découvrit le moyen de recueillir les âmes et de s’en servir pour renforcer la magie elfienne. Les Paxars s’allièrent aux Kenkaris pour vaincre les dragons. Les dragons qui survécurent s’enfuirent vers les pays des humains, où ils furent bien accueillis. La magie humaine, qui porte sur les êtres vivants et les propriétés naturelles, peut ensorceler les dragons. La magie elfienne, qui porte sur la mécanique, ne le peut pas. [22] Les sept clans elfiens sont : Paxar, Quintar, Tretar, Savag, Melista, Tribus et Kenkari. L’empereur est membre du clan Tribus, comme son fils, le prince rebelle Rees’ahn. Les mariages croisés ont estompé la plupart des différences claniques, sauf chez les Kenkaris, à qui il est interdit de se marier et d’avoir des enfants en dehors de leur clan. On n’en connait aucun qui ait désobéi. [23] défini en détail dans L’Aile du Dragon, vol. 1 du cycle Les Portes de la Mort. Qu’il suffise de savoir qu’orbitadroite correspond à l’ouest, orbitagauche à l’est, orbitavant au nord, et orbitarrière au sud. Cette remarque implique que Stephen s’inquiète davantage des dragons venant d’Ulyndia que de ceux venant des royaumes elfiens. [24] Découvert dans la bibliothèque du château Volkaran. Alfred écrivit l’histoire en langage humain, sans aucun doute avec l’intention de s’en servir pour convaincre les humains de leur folie. Fidèle à sa nature hésitante, le Sartan ne put jamais se résoudre à montrer ce livre au roi, mais le plaça dans la bibliothèque, apparemment dans l’espoir que Stephen ou Anne le découvrent par hasard. [25] Vaincu sur le champ de bataille, le Roi Stephen fut forcé de se rendre, avec toute son armée, au Prince Rees’ahn. Les Elfes firent prisonniers tous les humains et les emmenaient en esclavage quand une chanteuse humaine nommée Noire Alouette entonna un chant de défi, qui se trouva exercer une influence puissante, et presque magique, sur les Elfes. Il ramène tous les Elfes qui l’entendent à une époque où ils vivaient en paix, et où leur société s’enorgueillissait d’aimer la beauté. Les Elfes jetèrent leurs armes ; beaucoup se mirent à pleurer ce qu’ils avaient perdu. Le roi et son armée se replièrent dans un château voisin. Les Elfes quittèrent le champ de bataille et regagnèrent leurs nefs. Ainsi commença la révolution elfienne. L’Aile du Dragon, vol. 1 du cycle Les Portes de la Mort. [26] L’histoire de Tourment est racontée dans L’Aile du Dragon, vol. 1 du cycle Les Portes de la Mort. [27] Les Sartans avaient construit une coquille magique autour du Haut-Royaume pour rendre son atmosphère raréfiée respirable par les humains. Cette coquille commence à se désintégrer, et personne ne connait le secret permettant de la reconstruire. [28] La rumeur prétend que les Kenkaris ressentent une certaine parenté avec les moines Kirs, dont la religion de la mort dérive d’une tentative avortée d’imiter les Kenkaris dans la capture des âmes. [29] Beaucoup pensent que les Kenkaris ont étendu leur main protectrice sur les moines humains, interdisant aux soldats elfiens de les persécuter. [30] Ceux qui n’ont pas les moyens d’utiliser de l’eau se servent de la grise pour nettoyer le corps ou toute autre surface. Substance semblable à la pierre ponce, et consistant en coralite pulvérisée, la grise est souvent mélangée avec de la racine de tête, plante à l’odeur forte mais non désagréable, dont on se sert pour tuer les poux, les puces, les tiques et autres vermines. [31] Sept iles de l’Amas de Griphith, dont la rumeur humaine prétend qu’elles sont hantées par des fantômes d’ancêtres qui, ayant commis des méfaits pendant leur vie et étant morts sans se racheter, ont été rejetés par leurs familles. On trouve une croyance semblable chez les Elfes ; « tu iras aux Sept Mystères pour ça » est une menace très courante chez eux. Plusieurs expéditions, aussi bien humaines qu’elfiennes, sont parties pour explorer ces iles. Aucune n’est jamais revenue. Alfred écrit qu’il avait l’intention d explorer lui-même cet archipel,mais il ne l’a jamais fait. Il semblait penser que la magie des Sartans y était impliquée, mais il était incapable de définir son mode d’action ou son but. [32] Tourment faillit être tué par une branche de plexiglarbre, tombée sur lui au cours d’une tempête. Voir L’Aile du Dragon, vol. 1 du cycle Les Portes de la Mort. [33] Ce n’est pas son vrai nom. En elfien, le mot « ciang » signifie « impitoyable », « sans pitié ». Elle constitue l’un des grands mystères d’Arianus. Personne ne connait son passé ; l’Elfe le plus vieux est jeune comparé à Ciang. [34] Voir appendice 1, Au sujet de la Fraternité. [35] Monstre envoyé par Krenka-Anris pour éprouver le courage et l’habileté de la légendaire guerrière elfienne Mnarash’ai. Dans chacun de ses yeux, Mnarash’ai pouvait voir sept morts. Elle dut surmonter la peur de chacune d’elles avant de pouvoir, enfin, abattre le dragon. [36] Expression des Sartans désignant la troisième phase de leur plan. [37] Les concepts religieux des Guègues sont limités à Arianus. Ils ne conçoivent guère une réalité « extérieure » ou d’autres sphères d’existence, au-delà du concept vague et contradictoire d’un lieu mythologique qu’ils nomment le Lenax – déformation possible du mot Nexus. C’était la seule façon de faire comprendre aux Guègues la notion d’importation de matières premières d’autres mondes. [38] Ici encore, la compréhension qu’ont les Guègues de l’univers se limite à leur propre monde [39] La théorie de Louchecadran part de l’idée que le mouvement des matières premières à travers la Bougonne-Batte était analogue à la circulation du sang dans les veines. Lambic, partisan de la première heure de cette théorie, eut du mal à y renoncer. [40] Bien que la terminologie du Guègue emprunte à des mots existants, certains termes sont le pur produit de son imagination. [41] La vérité, c’est que je n’ai jamais pu faire comprendre à Lambic la théorie de l’alignement runique, ni le fait que l’eau – si abondante sur son continent – soit d’une importance si vitale dans les royaumes supérieurs. C’est sa façon d’éluder le problème.