Jim Butcher Les Furies de Calderon Codex Aléra – tome 1 Traduit de l'anglais (États-Unis) par Caroline Nicolas Milady À mon fils, héros en devenir. Et à la mémoire de mon père, un véritable héros. Prologue Le cours de l’histoire est déterminé non par les batailles, les sièges, les usurpations, mais par les actions individuelles. La ville, l’armée la plus puissante sont, à leur niveau le plus fondamental, un ensemble d’individus. Les décisions de ceux-ci, leurs passions, leurs bêtises et leurs rêves façonnent les années à venir. S’il y a une leçon à retenir de l’histoire, c’est que bien trop souvent, le sort d’armées, de villes, de royaumes entiers repose sur les actions d’une seule personne. En ce terrible instant d’incertitude, la décision que prendra celle-ci, bonne ou mauvaise, bénéfique ou néfaste, grande ou petite, peut, à son insu, changer la face du monde. Mais l’histoire peut être une vraie petite souillon. Nul ne sait jamais qui est cette personne, où elle se trouve, et quelle décision elle va prendre. C’est presque assez pour me faire croire au Destin. Extrait des écrits de Gaius Primus Premier Duc d’Aléra — S’il te plaît, Tavi, dit la jeune fille d’un ton enjôleur dans la pénombre de l’aube, devant les cuisines de l’exploitation. Rien que cette petite faveur, d’accord ? — Je ne sais pas, répondit le garçon. Il y a tellement de choses à faire aujourd’hui. Elle se rapprocha de lui et il sentit le corps svelte de la jeune fille se lover contre le sien, doux, parfumé, exquis. Elle pressa la bouche sur sa joue, l’embrassa lentement et lui murmura à l’oreille : — Ça me ferait tellement plaisir. — Euh… Je ne suis pas sûr de… hum. Elle l’embrassa de nouveau en chuchotant : — S’il te plaît. Le garçon sentit son cœur s’emballer, il avait les jambes en coton. — D’accord. Je m’en occupe. Chapitre premier Montée sur le dos brinquebalant du gigantesque vieux gargante, Amara passait le plan en revue dans sa tête. Le soleil matinal brillait dans le ciel, réchauffant l’air embrumé et la laine sombre de ses jupes. Derrière elle, les essieux de la charrette grinçaient sous leur charge. Son collier d’esclave commençait à lui irriter la peau : avec agacement, elle se promit de le mettre quelques jours à l’avance pour s’y habituer, avant la prochaine mission. À supposer qu’elle survive à celle-ci, bien entendu. Un frisson d’anxiété la parcourut et ses épaules se contractèrent. Elle inspira profondément, puis expira en fermant les yeux un instant, se forçant à ne penser qu’à ses perceptions : le soleil sur son visage, la démarche chaloupée du gargante à l’odeur âcre, le craquement des essieux. — Nerveuse ? demanda l’homme qui marchait à côté de l’animal. Il tenait un aiguillon à la main, mais ne l’avait pas levé de tout le trajet. Bien qu’il arrive tout juste à la hauteur de la cuisse brune du gargante, il le dirigeait à la seule force des brides. Il portait les habits rustiques d’un colporteur : jambières marron, solides sandales et une veste matelassée vert foncé par-dessus sa chemise au tissage grossier. Il avait rejeté sur son épaule sa longue cape verte, dépenaillée et dépourvue de broderies, quand le soleil avait pris de l’altitude. — Non, mentit Amara. Elle rouvrit les yeux et regarda droit devant elle. Fidélias rit. — Menteuse. Ton plan est loin d’être idiot. Ça peut marcher. Amara jeta un coup d’œil inquiet à son professeur. — Mais tu as une suggestion ? — Pour ton examen pratique ? Par les Corbeaux, non. Je n’oserais pas, Academ. Ça déprécierait ta performance. Amara se mordit la lèvre. — Mais tu penses qu’il y a quelque chose que je devrais savoir ? Fidélias la regarda d’un œil plein de candeur. — Je dois avouer que j’avais quelques questions. — Des questions. Alors qu’on va arriver d’un moment à l’autre. — Je peux les poser une fois là-bas, si tu préfères. — Si tu n’étais pas mon patriserus, je te trouverais insupportable, soupira Amara. — C’est trop gentil de ta part, répliqua Fidélias. Tu as fait du chemin depuis ton premier semestre à l’Académie. Je me rappelle ta stupeur quand tu as découvert que les Curseurs faisaient plus que délivrer des missives. — Tu adores raconter cette histoire ; tu sais pourtant très bien que je déteste ça. — Non, répondit-il avec un sourire. J’adore raconter cette histoire parce que je sais que tu détestes ça. La jeune femme regarda son compagnon d’un air malicieux. — Ça doit être pour ça que le Curseur Légat t’envoie toujours en mission lointaine. — Ça fait partie de mon charme, acquiesça Fidélias. Bref. Ma première inquiétude… — Question, corrigea Amara. — Question, concéda-t-il, concerne notre couverture. — Qu’est-ce qui te pose problème ? Les armées ont besoin de fer. Tu es contrebandier, tu as du minerai, je suis ton esclave. Tu as entendu dire qu’il y avait des acheteurs potentiels par ici et tu es venu voir si tu pouvais en tirer un peu d’argent. — Ah. Et qu’est-ce que je leur réponds s’ils me demandent où je me suis procuré ce minerai ? Ça ne tombe pas du ciel, tu sais. — Tu es un Curseur Callidus. Tu as de l’imagination. Je suis sûre que tu trouveras quelque chose. Fidélias éclata de rire. — Au moins, tu as appris à déléguer les tâches. Donc, on propose à cette légion rebelle notre précieux minerai. Qu’est-ce qui les empêche de simplement nous le prendre ? ajouta-t-il en désignant la charrette grinçante de la tête. — Tu es venu en éclaireur pour un réseau de contrebande et tu représentes les intérêts de plusieurs personnes dans cette affaire. On surveille ton voyage et si les résultats sont bons, d’autres pourraient être disposés à les ravitailler. — C’est ça que je ne comprends pas, répondit Fidélias d’un air innocent. S’il s’agit bien, comme le dit la rumeur, d’une légion rebelle commandée par un des Hauts Ducs et se préparant à renverser la Couronne, est-ce qu’ils n’ont pas intérêt à ce que personne n’aille parler d’eux ? Ami, ennemi ou neutre ? — Si, répondit Amara en baissant les yeux vers lui. Et ça va jouer en notre faveur. Vois-tu, si tu ne reviens pas de ta petite virée, la nouvelle que ce campement existe va se répandre dans tout Aléra. — Inévitable. Ça ne resterait pas longtemps secret, de toute façon. Il est difficile de cacher la présence d’une légion entière très longtemps. — C’est notre meilleure chance. Tu as mieux à proposer ? — On s’approche furtivement, on s’introduit dans le camp en se servant de nos furies, on se procure des preuves et on s’enfuit comme si on avait les Corbeaux aux trousses. — Oh. J’y avais pensé. Mais j’ai décidé que c’était trop stupide et prévisible. — Ç’a le mérite d’être simple. On trouve des informations, on fournit des preuves irréfutables à la Couronne et on laisse au Premier Duc le soin de lancer une campagne antisédition à plus large échelle. — En effet, c’est plus simple. Mais dès que le chef de ce camp saura que des Curseurs l’ont repéré, il dispersera simplement ses troupes pour les regrouper ailleurs. La Couronne perdra simplement du temps, de l’argent et des vies à essayer de les retrouver – et même alors, celui qui finance ainsi sa propre armée pourrait simplement réussir à filer. Fidélias la regarda et siffla tout bas. — Alors tu comptes entrer et sortir sans te faire repérer, prévenir la Couronne et après… quoi ? — Ramener quelques cohortes de Chevaliers Aeris ici et écraser les rebelles sur place. Prendre des prisonniers, les faire témoigner contre leurs commanditaires, et mettre un terme à tout ça immédiatement. — Ambitieux. Très ambitieux. Très dangereux, aussi. S’ils se doutent de quelque chose, ils nous tueront. En plus, il est fort probable qu’ils aient eux aussi des Chevaliers – et qu’ils soient à l’affût d’un Curseur ou deux. — Voilà pourquoi on évite de se faire prendre. On joue le pauvre contrebandier cupide et son esclave, on marchande le plus serré possible, et on s’en va. — Et on garde l’argent, conclut Fidélias en fronçant les sourcils. Par principe, j’aime les missions qui entraînent un profit. Mais, Amara… Il y a plein de choses dans celle-ci qui pourraient mal tourner. — On est les messagers du Premier Duc, non ? Ses yeux et ses oreilles ? — Ne commence pas à me citer le Codex, rétorqua Fidélias avec agacement. J’étais déjà Curseur que tes parents n’avaient pas encore invoqué leurs premières furies. Ne va pas croire, parce que le Premier Duc t’a prise en amitié, que tu en sais plus que moi. — Tu penses que ça ne vaut pas la peine de courir le risque ? — Je pense qu’il y a beaucoup de choses que tu ignores. (Fidélias eut soudain l’air très vieux. Hésitant.) Laisse-moi m’en occuper, Amara. Je vais y aller. Tu m’attends ici et je te récupère en sortant. Il n’y a pas de raison pour qu’on risque notre vie tous les deux. — Non. D’abord, c’est ma mission, c’est moi qui la mène. Ensuite, tu auras besoin de toute ta concentration pour jouer ton rôle. Moi, je pourrai observer – surtout d’ici, ajouta la jeune femme en donnant une tape sur le large dos du gargante qui s’ébroua en réponse, créant un petit tourbillon de poussière. Je pourrai également surveiller nos arrières. Si j’ai l’impression qu’ils se doutent de quelque chose, on aura la possibilité de s’enfuir. Fidélias marmonna : — Je pensais que cette mise en scène n’était destinée qu’à nous faire passer pour des voyageurs. Pour pouvoir nous approcher, puis nous faufiler dans le camp à la nuit tombée. — Quand on serait les seuls à le faire et qu’on serait sûrs d’éveiller les soupçons si quelqu’un nous voyait ? Fidélias poussa un soupir. — D’accord. D’accord. On fait comme tu veux. Mais tu joues ta vie avec les Corbeaux. Amara sentit son estomac se nouer et posa la main dessus pour essayer de calmer son angoisse. En vain. — Non. Je joue notre vie à tous les deux. Le gargante avançait à pas lents et pesants, mais chacun d’eux couvrait plusieurs enjambées humaines. Ses pattes aux griffes épaisses avalaient les kilomètres tout en lui laissant le temps d’effeuiller arbres et buissons sur son passage, entretenant la couche de graisse molle sous sa peau. Si cela n’avait tenu qu’à elle, la grosse bête à bosse serait allée s’installer à paître dans un endroit riche en fourrage, mais Fidélias, d’une main ferme et tranquille, l’obligeait à rester sur la route et à avancer, marchant lui-même à côté d’un pas rapide. Encore quinze cents mètres de parcourus, d’après les estimations d’Amara ; ils n’allaient pas tarder à rencontrer une sentinelle du camp d’insurgés. La jeune femme voulut réviser son rôle – celui d’une esclave morne, somnolente, épuisée par des jours de voyage – mais c’était déjà tout juste si elle arrivait à empêcher l’anxiété de contracter son dos et ses épaules. Et si cette rumeur de légion se révélait infondée et que sa mission de renseignements si soigneusement préparée se révélait une perte de temps et d’argent ? Amara baisserait-elle dans l’estime du Premier Duc ? Dans celle des autres Curseurs ? Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle ferait une piètre entrée dans leurs rangs si, dès sa sortie de l’Académie, elle commettait une bévue monumentale. Son angoisse s’accrut, semblable à des bandes de fer enserrant ses épaules et son dos, et, sous l’effet conjugué de sa nervosité et du soleil de plomb, elle commença à avoir mal à la tête. S’étaient-ils trompés de chemin ? La vieille piste qu’ils suivaient semblait trop bien définie pour être un chemin de bûcherons à l’abandon, mais elle pouvait se tromper. N’auraient-ils pas déjà dû apercevoir la fumée des feux de camp ? N’auraient-ils pas déjà dû entendre quelque chose, s’ils étaient vraiment aussi proches qu’elle le pensait ? Amara s’apprêtait à se pencher vers Fidélias pour lui demander son avis quand un homme en tunique et jambières sombres, avec une cuirasse et un casque étincelants, se matérialisa à l’ombre d’un arbre sur la route, à moins de dix pas d’eux. Il était apparu sans que rien l’annonce, sans le moindre mouvement – une furie avait donc été invoquée, et par un florifèvre puissant, qui plus est. L’homme, un géant de plus de deux mètres, portait une lourde épée au côté. Il leva une main gantée et dit d’un ton morne et distant : — Halte. Fidélias fit claquer sa langue à l’adresse du gargante qui s’arrêta au bout de quelques pas. La charrette s’immobilisa en grinçant sous le poids du minerai. — Bien le bonjour, maître, lança Fidélias d’un ton dégoulinant d’entrain nerveux et servile. (Le vieux Curseur ôta son chapeau et le serra entre ses mains tremblantes.) Comment allez-vous par cette radieuse matinée d’automne ? — Vous vous êtes trompés de chemin, répondit le sombre géant. (Il parlait d’une voix monotone, presque endormie, mais gardait une main sur le pommeau de son arme.) Cette terre n’aime pas les étrangers. Faites demi-tour. — Oui, maître, bien sûr, dit Fidélias d’un air affecté. Je ne suis qu’un humble colporteur qui transporte sa marchandise dans le vain espoir de trouver un acheteur. Je ne cherche pas les ennuis, bon maître, mais seulement une chance de rentrer dans mes fonds grâce à cet excellent mais fâcheusement inopportun lot de… (Fidélias leva les yeux au ciel et traîna un pied dans la poussière du chemin.) fer. (Il décocha au géant un sourire rusé.) Mais comme il vous plaira, bon maître. Je m’en vais. L’homme s’avança. — Attends, marchand. — Maître ? dit Fidélias en se retournant. Vous laisserez-vous tenter par un achat ? L’homme haussa les épaules. Il s’arrêta à quelques pas de Fidélias et demanda : — Combien de minerai ? — Près d’une tonne, maître. Comme vous pouvez le voir, mon pauvre gargante est à bout de forces. L’homme maugréa quelque chose en regardant la bête, puis leva les yeux vers Amara. — Qui c’est, ça ? — Mon esclave, bon maître, répondit Fidélias. (Sa voix se fit servile et enjôleuse.) Elle est à vendre, si son apparence vous est agréable. Bonne travailleuse, excellente tisseuse et cuisinière – et elle s’y entend parfaitement pour offrir à un homme une nuit de plaisir inoubliable. À deux lions, c’est une affaire, je peux vous le garantir. — Ta bonne travailleuse fait route à dos de gargante alors que tu vas à pied, marchand, ricana le géant. Il aurait été plus intelligent de ta part de voyager seul. Et elle est maigre comme un garçon, ajouta-t-il avec mépris. Prends ta bête et suis-moi. — Vous souhaitez acheter, maître ? Le soldat lui jeta un regard noir. — Ce n’était pas une question, marchand. Suis-moi. Fidélias le dévisagea et déglutit de manière presque audible. — D’accord, d’accord. Nous ne serons pas loin derrière. Allez, avance, mon grand. Il ramassa la bride du gargante d’une main tremblante et remit l’énorme bête en marche. Avec un grognement, le soldat fit demi-tour et revint sur ses pas. Il émit un sifflement perçant et une dizaine d’hommes armés d’arcs apparurent dans les ombres et les broussailles qui bordaient la route, comme il l’avait fait lui-même. — Garde les hommes ici jusqu’à mon retour, dit le géant. Arrête quiconque essaie de passer. — Oui, chef, répondit l’un des archers. Amara l’observa. Ils portaient tous la même tenue : tunique et jambières noires, surcot vert et brun foncé. Mais cet homme-ci portait également, comme le premier soldat, une écharpe noire autour de la taille. Amara vérifia : aucun des autres hommes n’en avait. Elle en prit bonne note. Des Chevaliers ? Possible. L’un d’eux était forcément un puissant florifèvre, pour avoir si bien dissimulé tant d’hommes. Par les Corbeaux, pensa-t-elle. Et si cette légion rebelle se révélait accompagnée d’un plein contingent de Chevaliers ? Avec autant d’hommes et de furifèvres puissants, elle pourrait constituer une menace pour n’importe quelle ville d’Aléra. Et cela signifierait aussi que la légion bénéficiait d’un important soutien financier. Tout furifèvre assez puissant pour être Chevalier pouvait imposer virtuellement le prix qu’il voulait pour ses services. Il ne les louait pas à n’importe quel marchand mécontent déterminé à convaincre son Duc ou Haut Duc de baisser les taxes. Seule la noblesse avait les moyens d’embaucher des Chevaliers, sans parler d’un contingent entier. Amara frissonna. Si l’un des Hauts Ducs projetait de se retourner contre le Premier Duc, alors c’était effectivement des jours bien sombres qui se profilaient à l’horizon. Elle échangea un regard avec Fidélias. Ce dernier avait l’air inquiet, et elle crut voir le reflet de ses propres craintes dans ses yeux. Elle voulait lui parler, lui demander son avis, mais il était trop tard pour se départir de son rôle. Elle serra les dents, enfonça les doigts dans la selle rembourrée du gargante et s’efforça de reprendre son calme pendant que le soldat les guidait vers le camp. Elle resta aux aguets tandis que, au rythme lourd du gargante, ils prenaient un virage, grimpaient une petite colline, et arrivaient enfin dans la vallée cachée derrière. Le camp s’étendait là sous leurs yeux. Furies toutes-puissantes, se dit-elle. On dirait une ville. Dans son effarement, elle n’oublia pas de prendre note de ce qu’elle voyait. Le camp était construit selon les normes de la légion : un rempart de pieux doublé d’un fossé formait un large carré autour du campement des soldats et des réserves. Des dizaines et des dizaines de tentes en tissu blanc y étaient érigées, en rangs nets et précis, innombrables. Deux portes qui se faisaient face permettaient d’accéder au camp. À l’extérieur, les tentes et appentis déchirés des gens qui suivaient la légion étaient disposés en désordre, semblables à des mouches bourdonnant autour d’une bête endormie. L’endroit était noir de monde. Sur un terrain d’exercice à côté du camp, des cohortes entières s’entraînaient aux manœuvres et au combat en formation, sous les ordres de centurions hurlants ou de cavaliers ceints d’écharpes noires. Ailleurs, des archers criblaient de flèches des cibles éloignées, tandis que des maîtres-furies faisaient pratiquer à d’autres recrues les bases de la furifèvrerie militaire. Il y avait aussi des femmes : lavant du linge au ruisseau tout proche, raccommodant des uniformes, s’occupant du feu, ou profitant simplement du soleil matinal. Amara en vit deux, ceintes d’une écharpe noire, qui se rendaient à cheval au terrain d’exercice. Des chiens qui erraient dans le camp accueillirent l’odeur du gargante avec un concert d’aboiements quand celui-ci apparut au sommet de la colline. Sur un côté du camp, non loin du ruisseau, des hommes et des femmes avaient installé ce qui ressemblait à un petit marché, et vendaient leurs marchandises à la criée depuis des étals de fortune, ou bien les exposaient sur des couvertures posées par terre. — Vous arrivez entre le petit déjeuner et le déjeuner, dit le soldat. Sinon je vous aurais proposé de manger un morceau. — Peut-être déjeunerons-nous avec vous, maître, répondit Fidélias. — Peut-être. Le soldat s’arrêta et observa Amara d’un œil froid. — Fais-la descendre. Je vais envoyer des palefreniers s’occuper de ta bête. — Non, répondit fermement Fidélias. Je garde mes biens avec moi. — Il y a des chevaux dans le camp, grogna le soldat. Ils vont s’affoler s’ils sentent cet animal. Il reste ici. — Alors moi aussi. — Non. — L’esclave, alors. Elle peut rester avec lui pour le calmer. Il risque de prendre peur si on le confie à des mains inconnues. Le soldat le scruta d’un œil soupçonneux. — Qu’est-ce que tu mijotes, grand-père ? — Ce que je mijote ? Je ne fais que protéger mes intérêts, maître, comme tout bon marchand. — Tu es dans notre camp. Il est un peu tard pour songer à tes intérêts, tu ne crois pas ? Il ne mit pas particulièrement de poids dans ces mots, mais posa une main sur le pommeau de son épée. Fidélias se redressa de toute sa hauteur et dit d’un ton choqué : — Vous n’oseriez pas. Le soldat eut un sourire dur. Fidélias se mordit la lèvre et jeta un coup d’œil à Amara. Elle crut y voir quelque chose, un avertissement, mais il se contenta de dire : — Toi. Descends. Amara se laissa glisser le long du flanc du gargante en s’aidant des lanières en cuir. Fidélias tira sur celles-ci avec un claquement de langue et l’animal se coucha paresseusement, avec un borborygme satisfait qui fit trembler le sol autour de lui. Avançant la tête, il arracha une bouchée d’herbe et se mit à mâcher, les yeux mi-clos. — Suis-moi. Toi aussi, esclave. Si l’un de vous s’éloigne de plus de trois pas, je vous tue tous les deux. Compris ? — Compris, répondit Fidélias. — Compris, maître, entonna Amara en gardant les yeux baissés. À la suite du soldat, ils traversèrent le ruisseau à un passage à gué. L’eau était vive et froide contre les chevilles d’Amara. La jeune femme frissonna des pieds à la tête mais ne se laissa pas distancer. Son mentor ralentit le pas pour se mettre à sa hauteur et murmura tout bas : — Tu as vu le nombre de tentes ? Elle hocha rapidement la tête. — Rapprochées. — Et bien entretenues. Ce n’est pas une bande d’Exploitants mécontents, mais des militaires professionnels. Amara acquiesça et chuchota : — Ils sont bien financés. Est-ce assez pour que le Premier Duc en parle au Conseil ? — Une accusation sans personne à accuser ? (Fidélias grimaça en secouant la tête.) Non. Il faut qu’on trouve quelque chose qui incrimine quelqu’un derrière tout ça. Pas besoin que ça soit à toute épreuve, mais il nous faut du concret. — Tu reconnais notre escorte ? Fidélias jeta un coup d’œil à sa compagne. — Pourquoi ? Toi oui ? — Je ne suis pas sûre, répondit-elle en secouant la tête. Il me dit quelque chose. Fidélias acquiesça. — On l’appelle « le Glaive ». Amara écarquilla les yeux. — Aldrick ex Gladius ? Tu en es sûr ? — Je l’ai vu à la capitale, autrefois. J’ai assisté à son duel avec Araris Valérien. Amara jeta un coup d’œil à l’homme devant eux et fit attention à ne pas élever la voix. — Il est censé être la plus fine lame au monde. — Oui. C’est le cas, répondit Fidélias. Puis il lui donna une claque sur la tête et dit, assez fort pour être entendu d’Aldrick : — Tais-toi donc, petite fainéante. Je te donnerai à manger quand j’en aurai envie et pas avant. Je ne veux plus entendre un mot. Enfin, en silence, ils entrèrent dans le camp. Aldrick leur fit passer la porte et emprunter la longue allée qui séparait le camp en deux. Il tourna à gauche et les mena vers ce qu’Amara savait être, d’après sa place dans ce camp de légionnaires aléréens, la tente du commandeur. Celle-ci était grande et défendue par deux légionnaires au plastron étincelant, lance à la main et glaive au ceinturon. Aldrick fit un signe de tête à l’un d’eux et entra. Il réapparut un moment plus tard et dit à Fidélias : — Toi. Marchand. Entre. Le commandeur veut te parler. Le Curseur s’avança et Amara lui emboîta le pas. Mais Aldrick arrêta Fidélias d’une main sur la poitrine. — Toi seulement. Pas l’esclave. Fidélias cligna des yeux. — Vous voulez que je la laisse ici, bon maître ? Ça pourrait être dangereux. (Il jeta à Amara un regard qu’elle ne rata pas. Un avertissement.) Laisser une jolie fille toute seule dans un camp plein de soldats. — Tu aurais dû y penser avant de venir. Ils ne la tueront pas. Entre. Fidélias jeta encore un regard inquiet à Amara avant de s’exécuter. Aldrick la dévisagea d’un œil froid puis entra de nouveau dans la tente, pour réapparaître un instant plus tard en traînant une fille derrière lui. Celle-ci était menue, émaciée même, et ses vêtements trop larges lui donnaient l’air d’un épouvantail. Le collier autour de son cou, bien que serré au dernier cran, pendait lâchement. Ses cheveux châtains avaient l’air secs et cassants comme du foin, et ses jupes étaient couvertes de poussière, bien que ses pieds soient relativement propres. Aldrick la poussa dehors sans ménagement. — On parle affaires. Puis il tira sur le rabat de la tente pour la refermer et disparut. La fille, qui portait un panier, tomba par terre avec un léger cri, dans une confusion d’osier, de jupes et de cheveux frisés. Amara s’agenouilla près d’elle. — Tu ne t’es pas fait mal ? — Oh, ça va ! répondit la fille d’un ton irrité. (Elle se releva en tremblant et donna un coup de pied dans la poussière en direction de la tente.) Le salaud, marmonna-t-elle. J’essaie de nettoyer ses affaires et lui, il me jette comme un sac de farine. (Les yeux brillant de défi, elle se tourna vers Amara.) Je m’appelle Odiana. — Amara, répondit celle-ci en retenant un sourire. (Elle regarda autour d’elle en se mordant la lèvre et réfléchit un instant. Il fallait qu’elle explore le camp. Qu’elle essaie de trouver une preuve à rapporter.) Odiana, où est-ce qu’on peut trouver à boire, par ici ? On a voyagé toute la journée, je meurs de soif. La fille rejeta sa chevelure frisée par-dessus son épaule et lança un regard dédaigneux à la tente du commandeur. — De quoi t’as envie ? Il y a de la mauvaise bière, mais c’est surtout de l’eau. Ou alors on peut boire de l’eau. Et sinon, je crois qu’il y a de l’eau. — Je prendrai de l’eau. — Pince-sans-rire, nota Odiana. (Elle passa l’anse du panier à son bras.) C’est par là. Elle fit demi-tour et entreprit de traverser le camp d’un pas énergique, presque sautillant, en direction de la porte opposée. Amara la rattrapa, l’œil aux aguets. Une troupe de soldats qui arrivaient au petit trot, martelant le sol en rythme de leurs bottes, les obligea à reculer précipitamment entre deux tentes pour les laisser passer. Odiana renifla avec dédain. — Ces soldats. Que les Corbeaux les emportent tous. J’en ai plus qu’assez d’eux. — Tu es là depuis longtemps ? — Depuis juste après le nouvel an. Mais le bruit court qu’on va bientôt partir. Le cœur battant, Amara demanda : — Pour aller où ? Odiana la regarda avec un sourire amusé. — Toi, tu traînes pas beaucoup avec les soldats, hein ? Peu importe où on va. Ça (elle engloba le camp d’un geste), ça ne change jamais. C’est toujours pareil, que tu sois au bord de l’océan ou tout là-haut près du Mur. Et les hommes ne changent pas. Le ciel ne change pas, et la terre change trop peu pour qu’on le remarque. C’est tout. — Enfin quand même, tu peux découvrir de nouveaux endroits. Voir de nouvelles choses. — Seulement de nouvelles taches sur les uniformes. (Les soldats finirent de passer et elles réintégrèrent le chemin.) Mais d’après ce que j’ai entendu, on va plus au nord et peut-être un peu à l’est. — Vers l’Aquitaine ? Odiana haussa les épaules. — C’est ça qu’il y a, par là ? (Elle continua sa route et, arrivant près du ruisseau, ouvrit son panier pour fouiller à l’intérieur.) Tiens-moi ça, dit-elle en fourrant deux assiettes sales dans les bras d’Amara. On n’a qu’à les laver tant qu’on est là. Par les Corbeaux, ce que les soldats peuvent être désordonnés. Mais au moins, les légionnaires gardent leur tente propre. Elle sortit un os, qu’elle lança à un chien qui passait, puis un trognon de pomme, dont elle prit prudemment une bouchée avant de froncer le nez et de le jeter dans le ruisseau. Et enfin, un bout de papier qu’elle regarda à peine avant de s’en débarrasser d’une chiquenaude. Amara se retourna et posa vivement le pied dessus avant qu’il s’envole. Puis elle se baissa pour le ramasser. — Hein ? Qu’est-ce que tu fais ? demanda Odiana. — Eh bien, euh… Ça ne me paraît pas une très bonne idée de le jeter par terre si tu veux faire le ménage. — Du moment que c’est pas dans le camp, tout le monde s’en fiche. (Odiana pencha la tête, observant Amara qui dépliait le papier pour en étudier le contenu.) Tu sais lire ? — Un peu, répondit Amara sans lui prêter attention. Elle lut le message et ses mains se mirent à trembler. Commandeur de la Deuxième Légion, Vous êtes sommé par la présente de lever le camp et de vous rendre au point de rendez-vous. Veuillez arriver avant la dixième pleine lune de l’année, en prévision de l’hiver. Continuez les entraînements jusqu’à votre départ, et déplacez vos hommes selon l’usage. Il y avait plus, mais Amara lut le reste en diagonale pour sauter à la dernière ligne. Atticus Quentin, Haut Duc d’Attica. Amara retint son souffle, le cœur battant. Ses craintes se vérifiaient. Insurrection. Rébellion. Guerre. — Qu’est-ce que ça dit ? demanda Odiana. (Elle mit une autre assiette entre les mains d’Amara.) Tiens. Pose ça dans le ruisseau. — Ça dit… (Amara, encombrée par les assiettes, s’approcha du bord du ruisseau pour les y déposer.) Ça dit, euh… Je n’ai pas vraiment compris. Elle fit maladroitement disparaître le mot dans une de ses chaussures. Les implications de ce qu’elle venait de lire se bousculaient dans sa tête. — Tu sais quoi ? dit Odiana d’une voix enjouée. Je crois que tu mens. Ça ne court pas les rues, les esclaves qui savent lire. Qui posent des questions sur les mouvements de troupes. Et qui s’y connaissent assez en politique pour comprendre toutes les implications d’un simple petit message. C’est le genre de choses qu’on attend de, oh, je ne sais pas… (elle baissa la voix et dit presque dans un souffle :) un Curseur. Amara se raidit, et se retourna juste à temps pour prendre le talon nu d’Odiana en plein menton. Une onde de douleur la traversa. Cette fillette décharnée était bien plus vigoureuse qu’il y paraissait ; étourdie par le coup, Amara tomba en arrière dans le ruisseau. Elle se releva en secouant la tête pour enlever l’eau de ses yeux, et prit une inspiration pour invoquer ses furies – mais ce fut de l’eau qui s’engouffra dans sa bouche et dans son nez, et elle se mit à suffoquer. Prise de panique, elle porta les mains à son visage – pour découvrir que celui-ci était recouvert jusqu’au-dessus du nez d’une fine pellicule d’eau. Elle tenta frénétiquement de l’enlever en grattant avec les doigts, sans succès. Elle s’efforça de recracher, mais encore plus d’eau s’engouffra dans sa gorge, enduisant celle-ci comme une couche d’huile. Elle ne pouvait plus respirer. Sa vue commença à s’obscurcir et le vertige l’envahit. La lettre. Il fallait qu’elle la rapporte au Premier Duc. La preuve dont il aurait besoin. Elle réussit à atteindre la rive avant que l’eau qui envahissait ses poumons la fasse s’effondrer. Alors qu’elle se convulsait en suffoquant sur la terre ferme, elle aperçut devant elle les pieds nus d’Odiana. Elle leva les yeux et rencontra ceux de la maigre esclave, qui la regardait avec un doux sourire. — Ne t’inquiète pas, mon cœur, dit la fille. Et elle se mit à changer. Ses joues creuses se remplirent. Ses membres dégingandés gagnèrent en rondeur et en beauté. Ses hanches et ses seins s’arrondirent en courbes appétissantes pour remplir ses vêtements. Sa chevelure se fit plus longue, plus lustrée, plus sombre, et elle la secoua avec un petit rire avant de s’agenouiller auprès d’Amara. Elle tendit la main et passa les doigts dans les cheveux mouillés de la jeune femme, en répétant : — Ne t’inquiète pas. On ne va pas te tuer. On a besoin de toi. (Calmement, elle retira une écharpe noire de son panier et la noua autour de sa taille.) Mais vous les Curseurs, vous avez tendance à filer entre les doigts. Alors on préfère ne pas prendre de risques. Endors-toi, Amara. Ce sera tellement plus facile. Je pourrai rappeler l’eau et tu respireras de nouveau. Amara se convulsait, luttait pour une bouffée d’air, en vain. L’obscurité l’envahit et des points de lumière se mirent à danser devant ses yeux. Elle agrippa Odiana, mais ses doigts étaient devenus mous et sans forces. La dernière chose qu’elle vit fut la belle aquafèvre qui se penchait sur elle pour lui déposer un baiser sur le front. — Dors, chuchota-t-elle. Dors. Et Amara s’enfonça dans le noir. Chapitre 2 Quand Amara se réveilla, elle était enterrée jusqu’aux aisselles. On avait également entassé de la terre sur ses bras et dans ses cheveux. Elle avait l’impression d’avoir le visage épais et lourd ; au bout d’un moment, elle comprit que toute sa tête avait été généreusement tartinée de boue. Malgré une violente migraine, elle s’efforça de reprendre ses esprits, et reconstituait lentement le puzzle de ses souvenirs et de ses perceptions quand, dans un éclair de lucidité étourdissant, elle se rappela où elle était et ce qui lui était arrivé. Son cœur se mit à battre la chamade et ses jambes se glacèrent d’effroi. Elle ouvrit les yeux, et des morceaux de terre s’y infiltrèrent, l’obligeant à cligner vivement des paupières. Des larmes se formèrent pour éliminer les saletés, et elle put enfin y voir quelque chose. Elle était dans une des tentes du camp. Celle du commandeur, probablement. La lumière qui filtrait par un interstice dans le rabat servant de porte déclinait l’intérieur de la tente en diverses nuances d’obscurité. — Tu es réveillée ? demanda une voix enrouée derrière elle. Elle tourna la tête. Elle distinguait à peine Fidélias du coin de l’œil, mais assez pour voir qu’il était suspendu dans une cage en fer par des sangles passées autour de ses épaules et de ses bras tendus, qui laissaient ses pieds pendre dans le vide à vingt-cinq centimètres du sol. Il avait le visage contusionné, la lèvre fendue et couverte de sang séché. — Ça va ? chuchota Amara. — Ça va. À part qu’on m’a frappé, capturé, et qu’on s’apprête à me torturer et à m’interroger. C’est plutôt à toi de t’inquiéter. Amara déglutit. — Comment ça ? — Je pense qu’on peut dire que cela vaut un zéro pointé pour ton examen pratique. Malgré les circonstances, Amara sentit les coins de sa bouche se redresser. — Il faut qu’on s’échappe. Fidélias essaya de sourire ; sa lèvre se fendit un peu plus et se remit à saigner. — Ça te ferait des points bonus – mais j’ai bien peur que tu n’aies pas l’occasion de les gagner. Ces gens-là savent ce qu’ils font. Amara se débattit pour essayer de sortir de terre, sans succès. Elle réussit tout juste à libérer ses bras – mais ceux-ci étaient encore lourdement barbouillés de boue. — Cirrus, chuchota-t-elle en envoyant ses pensées au loin, vers sa furie. Cirrus, viens me sortir de là. Rien. Elle essaya encore. Et encore. Sa furie ne répondait pas. — La boue, comprit-elle enfin, fermant les yeux. La terre pour contrer l’air. Cirrus ne m’entend pas. — Exact, confirma Fidélias. Étan et Vamma ne m’entendent pas non plus. Il tenta vainement de toucher le sol de ses orteils, puis donna un coup de pied dans les barreaux en fer de sa cage. — Alors on va devoir trouver un autre moyen de s’en sortir, dit Amara. Fidélias ferma les yeux, soupira, et dit doucement : — On a perdu, Amara. Échec et mat. Ses mots s’abattirent sur la jeune femme comme des coups de marteau. Froids. Durs. Bruts. La gorge nouée, elle sentit les larmes lui monter aux yeux, mais les refoula avec une rage soudaine. Non. Elle était Curseur. Même si elle devait mourir, elle ne donnerait pas aux ennemis de la Couronne la satisfaction de la voir pleurer. Un bref instant, elle songea à son petit appartement dans la capitale, à sa famille pas si loin de là sur la côte, à Parce. D’autres larmes menacèrent de couler. Un à un, elle repoussa ses souvenirs dans un coin sombre et tranquille de son esprit. Elle y mit tout. Ses rêves. Ses espoirs d’avenir. Les amis qu’elle s’était faits à l’Académie. Puis elle referma la porte et rouvrit des yeux exempts de larmes. — Qu’est-ce qu’ils veulent ? Son professeur secoua la tête. — Je ne sais pas. Ce n’est pas une très bonne idée qu’ils ont eue là. Même avec ces précautions, un Curseur pourrait profiter de la moindre erreur pour s’enfuir, tant qu’il est vivant. Le rabat de la tente s’ouvrit brusquement et Odiana entra, souriante, ses jupes tournoyant dans la poussière en apesanteur que révélait le soleil. — Alors, fit-elle, il va falloir qu’on remédie à ça. Aldrick apparut à son tour, cachant le jour un instant de sa large carrure, suivi de deux légionnaires. Il leur indiqua la cage, et les deux hommes, passant la pointe de leur lance dans des anneaux à sa base, la soulevèrent pour l’emporter dehors. Fidélias fixa durement Aldrick puis tourna la tête vers Amara en se mordant la lèvre. — Ne sois pas trop fière, petite. Tu n’as pas tout perdu tant que tu restes en vie. Et, sur ces mots, il disparut. — Où est-ce que vous l’emmenez ? demanda Amara impérieusement, en regardant Odiana puis Aldrick et en s’efforçant de garder un ton ferme. Le soldat sortit son épée. — Le vieux est inutile. Il sortit de la tente. Un instant plus tard, il y eut un bruit assez semblable à celui d’un couteau s’enfonçant dans un melon. Amara entendit Fidélias émettre un cri étranglé, comme s’il avait tenté de le retenir, mais en vain. Puis quelque chose de lourd heurta les barreaux de la cage avec un bruit sourd. — Enterrez-le, ordonna Aldrick avant de rentrer dans la tente. Son épée était écarlate. Amara regarda fixement la lame ruisselant du sang de son professeur. Quelque chose empêchait son cerveau d’interpréter ce qu’elle voyait ; il refusait tout simplement d’admettre la mort de Fidélias. Son plan aurait dû les protéger. Il aurait dû leur permettre de s’approcher et de repartir sans encombre. Ce n’était pas comme ça que c’était censé se passer. Ce genre de choses n’arrivait jamais à l’Académie. Elle essaya de ne pas pleurer, de refouler le visage de Fidélias dans ce coin de sa mémoire où se trouvait déjà tout ce qui comptait à ses yeux. Mais elle ne réussit qu’à libérer le flot des souvenirs et, avec lui, celui des larmes. Elle n’avait plus du tout l’impression d’être rusée, dangereuse, ou bien entraînée. Elle avait froid. Elle se sentait sale. Fatiguée. Et très, très seule. Odiana émit un murmure désemparé et s’agenouilla près d’elle, un mouchoir blanc à la main, pour essuyer les larmes d’Amara avec des gestes doux. — Tu es en train d’enlever la boue, mon cœur, dit-elle tendrement. Puis elle sourit et, de l’autre main, écrasa une nouvelle poignée de terre dans les yeux d’Amara. Celle-ci cria et leva un bras pour se défendre, mais trop tard. Elle frotta vainement ses yeux brûlants de ses mains sales. Sa peur et son chagrin se muèrent en rage, et elle se mit à hurler avec incohérence toutes les imprécations qui lui passaient par la tête, et à sangloter dans la terre, versant des larmes boueuses et cuisantes. Elle lutta contre l’emprise du sol dans lequel elle était enterrée, sans succès. En réponse, il n’y eut que le silence. Sa colère finit par se dissiper, et avec elle le peu de forces qui lui restaient. Elle était secouée de sanglots qu’elle essayait vainement de retenir, de leur cacher. La honte lui brûlait le visage, et elle était consciente de trembler de froid et de terreur. Elle cligna de nouveau des paupières et retrouva lentement la vue – pour apercevoir Odiana debout à côté d’elle mais hors de portée, souriante, les yeux luisants. L’aquafèvre s’avança et, d’un coup de son pied délicat, envoya un peu plus de poussière au visage d’Amara. Celle-ci détourna la tête pour l’éviter, et lança un regard noir à son bourreau. Odiana siffla de rage et s’apprêta à recommencer, mais Aldrick intervint de sa voix grave. — Mon cœur. Ça suffit. L’aquafèvre lança un regard venimeux à Amara puis, sans la lâcher des yeux, alla se poster à l’autre bout de la tente, derrière Aldrick, sur les épaules duquel elle posa des mains caressantes. Le guerrier était assis, l’épée sur les genoux. Il passa un chiffon sur celle-ci et le jeta par terre. Il était taché de sang. — Je vais faire simple, dit-il. Je vais te poser des questions. Réponds-moi honnêtement, et je te laisserai vivre. Si tu mens ou refuses de répondre, tu finiras comme le vieux. (Il leva un visage complètement dénué d’expression et posa les yeux sur Amara.) Compris ? La gorge nouée, la jeune femme hocha la tête. — Bien. Tu es allée au palais récemment. Le Premier Duc a été si impressionné par ton attitude pendant les incendies de cet hiver qu’il t’a demandé de lui rendre visite. Tu as été convoquée dans ses appartements privés pour parler avec lui. C’est exact ? Amara acquiesça de nouveau. — Combien de gardes y a-t-il à l’intérieur de ses appartements ? Elle le dévisagea avec effarement. — Quoi ? Aldrick leva les yeux et soutint silencieusement son regard pendant un long moment. — Combien y a-t-il de gardes à l’intérieur des appartements du Premier Duc ? Amara exhala un soupir tremblant. — Je ne peux pas vous dire ça. Vous savez que je ne peux pas. Odiana agrippa les épaules d’Aldrick. — Elle ment, mon cœur. Elle ne veut pas te le dire. Amara se mordit la lèvre puis cracha de la boue sur le sol. Il n’y avait qu’une seule raison de poser des questions sur les défenses intérieures du palais. Quelqu’un voulait s’en prendre directement au Premier Duc. Quelqu’un voulait la mort de Gaius. Elle déglutit et baissa la tête. Il fallait qu’elle les retarde, qu’elle gagne du temps. Assez pour trouver un moyen de s’échapper – ou, à défaut, de se tuer avant qu’ils la forcent à révéler ce qu’elle savait. À cette pensée, elle frémit. En était-elle capable ? En aurait-elle la force ? Avant, elle pensait que oui. Avant d’être prise, capturée, emprisonnée. Avant d’entendre mourir Fidélias. Ne sois pas trop fière, petite. Les derniers mots de Fidélias lui revinrent en mémoire, et elle sentit sa résolution faiblir encore davantage. Est-ce qu’il avait voulu lui dire de coopérer ? Pensait-il qu’il était déjà trop tard pour le Premier Duc ? Et elle, que devait-elle faire ? Se plier à leurs exigences ? Proposer de se rallier ? Devait-elle renier tout ce qu’on lui avait appris, tout ce en quoi elle croyait, simplement pour sauver sa vie ? Elle ne pouvait pas essayer la ruse – pas devant Odiana. Cette maudite sorcière d’eau percevrait aussitôt si elle mentait. Tout était fini. Elle était responsable de la mort de Fidélias. Elle avait joué la vie de son mentor et l’avait perdue. Tout comme la sienne. Elle pouvait peut-être au moins en sauver une, si elle se rangeait du côté de ses geôliers. Elle fut prise d’un nouvel accès de rage. Comment pouvait-elle envisager une chose pareille ? Comment pouvait-il être mort ? Pourquoi n’avait-il rien vu venir, pourquoi ne l’avait-il pas prévenue… Amara releva brusquement la tête et battit plusieurs fois des paupières. Sa colère s’évapora. Pourquoi Fidélias ne l’avait-il pas prévenue, en effet ? Le piège avait été trop bien préparé. Ils avaient été capturés trop facilement. Ce qui voulait dire… Ce qui voulait dire qu’Aldrick et Odiana avaient été prévenus de leur visite. Et par voie de conséquence… Elle fixa les yeux sur eux et releva le menton. — Je ne vous le dirai pas, dit-elle d’un ton calme. Je ne vous dirai plus rien. — Alors tu mourras, répliqua Aldrick en se levant. — Exact, acquiesça Amara. Ta sorcière d’eau et toi, les Corbeaux peuvent bien vous prendre ! (Elle inspira profondément et haussa le ton pour dire d’une voix acérée :) Et toi aussi, Fidélias. Elle eut la satisfaction momentanée de voir un éclair de surprise dans les yeux d’Aldrick, et d’entendre Odiana hoqueter. Puis elle se tourna vers la porte, le visage figé en un masque dur et impassible. Fidélias apparut sur le seuil. Ses vêtements étaient encore froissés mais il avait lavé la « contusion » sur sa joue et tenait un linge propre sur sa lèvre en sang. — Je vous avais prévenus qu’elle ne tomberait pas dans le panneau. — Est-ce que j’aurai une note pour ça, patriserus ? demanda Amara. — Vingt sur vingt. (Fidélias la regarda et esquissa un rictus.) Tu vas nous dire ce que tu sais du palais, Amara. Les choses risquent de prendre une sale tournure avant que tu te décides, mais tu finiras par le faire. Tu as perdu, échec et mat. Tu n’as pas besoin de te rendre la vie encore plus difficile. — Traître, lâcha-t-elle d’un ton léger. Fidélias tressaillit et se renfrogna. Devant le silence soudain, Odiana les regarda tour à tour et proposa d’un ton serviable : — Dois-je aller chercher le fer à marquer ? Fidélias se retourna. — Je pense que nous avons déjà fait preuve d’assez de maladresse comme ça, pour l’instant. (Il regarda Aldrick.) Laissez-moi seul avec elle un moment. Peut-être réussirai-je à la ramener à la raison. Aldrick l’observa longuement, puis haussa les épaules. — D’accord. Mon cœur, si tu veux bien ? Odiana contourna le tabouret et s’avança, les yeux fixés sur Fidélias. — As-tu l’intention de l’aider de quelque manière que ce soit ou d’essayer de nous empêcher de découvrir ce que nous voulons savoir ? Fidélias esquissa un sourire et plongea son regard dans celui de l’aquafèvre. — Oui. Non. Le ciel est vert. J’ai dix-sept ans. Mon vrai nom est Gundred. (La jeune femme écarquilla les yeux et Fidélias pencha la tête.) Tu n’arrives pas à déterminer si je mens, « mon cœur » ? Je ne suis plus un gamin. Je trompais des aquafèvres plus puissants que toi que tu n’étais pas encore née. (Il se tourna vers Aldrick.) C’est dans mon intérêt de réussir à la faire parler. Mieux vaut se faire pendre pour un gargante que pour un mouton. Le soldat sourit, dévoilant des dents blanches. — Tu ne me donnes pas ta parole d’honneur ? Le Curseur fit la moue. — Ça changerait quelque chose ? — Je t’aurais tué si tu avais essayé. Un quart d’heure. Pas plus. Aldrick se releva et, prenant doucement Odiana par le bras, l’entraîna hors de la tente. Avant de sortir, l’aquafèvre lança un regard noir aux deux Curseurs. Fidélias attendit qu’ils soient partis, puis se retourna vers Amara et se contenta de la regarder sans un mot. — Pourquoi ? demanda-t-elle. Patriserus. Pourquoi lui faire ça ? Fidélias resta de marbre. — Cela fait quarante ans que je sers comme Curseur. Je n’ai pas de femme. Pas d’enfants. Pas de foyer. J’ai consacré ma vie à protéger et à défendre la Couronne. À transmettre ses messages. À percer les secrets de ses ennemis. (Il secoua la tête.) Et je l’ai vue décliner. Cela fait quinze ans que la Maison de Gaius dépérit. Tout le monde le sait. Mes actes n’ont fait que repousser l’inévitable. — C’est un bon Premier Duc. Il est juste. Et aussi équitable qu’on pourrait le souhaiter. — Je ne te parle pas de ce qui est bien ou mal. Je te parle du monde réel. Et dans ce monde, l’honnêteté et l’équité de Gaius lui ont créé beaucoup d’ennemis puissants. Les Hauts Ducs du Sud regimbent contre les taxes qu’il leur impose pour entretenir le Mur et l’armée de Protection. — Ç’a toujours été le cas, l’interrompit Amara. Il n’empêche que les taxes sont nécessaires. Le Mur les protège eux aussi. Si jamais les Hommes des Glaces venaient à nous envahir, les Hauts Ducs du Sud mourraient comme nous tous. — Ce n’est pas ainsi qu’ils voient la situation. Et ils ont bien l’intention d’agir. La Maison de Gaius est affaiblie. Il n’a pas d’héritier. Il n’a pas désigné de successeur. Alors ils attaquent. — Attica, cracha Amara. Qui d’autre ? — Tu n’as pas besoin de le savoir. (Fidélias s’accroupit devant elle.) Amara. Réfléchis. Tout cela est en branle depuis la mort du Princeps. La Maison de Gaius s’est éteinte avec lui. La lignée royale n’a jamais été très fertile – et beaucoup ont vu un signe dans la mort du fils unique de Gaïus. Son heure est passée. — Ce n’est pas pour ça que c’est juste. — Ôte-toi ça de la tête, gamine, répliqua Fidélias avec hargne, avant de cracher par terre, le visage tordu par la rage. Le sang que j’ai versé au nom de la Couronne. Les hommes que j’ai tués. Est-ce que ça te paraît plus juste ? Est-ce que le fait que je serve tel ou tel Premier Duc m’absout de leur mort ? J’ai tué. J’ai fait encore pire, au nom de la protection de la Couronne. Gaius est condamné à être renversé. Plus rien ne peut empêcher ça. — Et toi, tu as endossé le rôle de… de quoi, Fidélias ? De la slive qui se précipite pour mordre le chamois blessé ? Du corbeau qui vient becqueter les yeux d’hommes encore vivants mais sans défense ? Il la regarda d’un œil froid et lui adressa un sourire désabusé. — C’est facile de faire la morale quand on est jeune. Je pourrais continuer à servir la Couronne. Mais combien encore mourraient ? Combien souffriraient ? Et ça ne servirait à rien, juste à retarder l’inévitable. Des gamins, comme toi, prendraient ma place – et devraient faire les choix que je fais maintenant. Amara laissa le mépris perler dans sa voix. — Je te remercie infiniment de me protéger ainsi. Le regard de Fidélias se durcit. — Rends-toi les choses plus faciles. Dis-nous ce que nous voulons savoir. — Que les Corbeaux t’emportent ! — J’ai brisé des hommes et des femmes plus forts que toi, répondit Fidélias sans colère. Ne crois pas que je vais t’épargner parce que tu es mon élève. (Il s’agenouilla pour la regarder dans les yeux.) Amara. Je suis resté le même. On a vécu tant de choses ensemble. S’il te plaît. (Il prit sa main maculée de boue. Elle ne résista pas.) Réfléchis-y. Tu pourrais te rallier à nous. Nous pourrions aider à ramener la paix et la joie en Aléra. Elle lui rendit son regard sans ciller puis répondit, tout doucement : — C’est déjà ce que je fais, patriserus. Je pensais que toi aussi. Les yeux de son professeur se firent durs, distants, et il se releva. Amara se jeta en avant pour l’agripper par la botte. — Fidélias, supplia-t-elle. Je t’en prie. Il n’est pas trop tard. On pourrait s’enfuir, là, maintenant. Retourner prévenir la Couronne et mettre un terme à cette menace. Tu n’es pas obligé de tourner le dos. Pas à Gaius et… (Elle refoula ses larmes, la gorge nouée.) Pas à moi. Il y eut un silence lourd de tristesse. — Les dés sont jetés, finit par répondre Fidélias. Je suis désolé de n’avoir pu te faire entendre raison. Dégageant sa jambe de son emprise, il fit volte-face et sortit de la tente. Amara le regarda partir, puis baissa les yeux sur le couteau qu’elle venait d’escamoter, celui que Fidélias gardait en permanence dans sa botte et dont il croyait qu’elle ignorait l’existence. Dès que le rabat fut retombé, elle entreprit de gratter la terre qui la retenait prisonnière. Elle entendit des paroles échangées dehors, trop bas pour être intelligibles, et continua furieusement à creuser. La terre volait autour d’elle. Elle la cassait à l’aide du couteau puis l’enlevait frénétiquement avec les mains, en faisant le moins de bruit possible – mais malgré ses précautions, sa respiration devenait de plus en plus bruyante à mesure qu’elle creusait. Enfin, elle réussit à repousser assez de terre pour remuer très légèrement. Elle avança un bras, planta le couteau dans le sol du plus fort qu’elle put, et s’en servit comme d’un piton pour tirer son corps en avant. Un frisson d’exultation la parcourut tandis qu’elle s’étirait, se tortillait et commençait enfin à s’extirper de son piège de terre. Le sang et l’excitation lui bourdonnaient aux oreilles. — Aldrick, dit sèchement l’aquafèvre à l’extérieur. La fille ! Amara se releva en chancelant et lança un regard éperdu autour d’elle. D’un bond, elle traversa la tente pour attraper la poignée d’une épée posée sur la table, un léger glaive à peine plus long que son avant-bras, et fit volte-face, le corps encore engourdi de son emprisonnement, au moment même où une forme sombre s’encadrait dans l’ouverture de la tente. Elle se fendit, muscles tendus à l’extrême, pour porter une estocade mortelle à la silhouette – Aldrick. Il y eut un éclair d’acier et sa lame en rencontra une autre qui la dévia. Amara sentit sa pointe mordre la chair, mais de façon superficielle. Elle avait manqué son coup. Elle fit un bond de côté pour éviter la prompte riposte d’Aldrick, mais celui-ci réussit à lui entailler le haut du bras gauche et une douleur fulgurante la traversa. Elle roula sous une table et se releva de l’autre côté. Le géant entra dans la tente pour la rejoindre, s’arrêtant devant la table. — Belle fente, commenta-t-il. Tu m’as touché. Personne n’avait fait ça depuis Araris Valérien. (Puis il lui décocha son sourire carnassier.) Mais tu n’es pas Araris Valérien. Amara ne vit même pas la lame d’Aldrick bouger. Il y eut un sifflement sourd, et la table tomba en deux morceaux. Il s’avança entre eux. Amara lança son glaive sur lui et le vit lever son épée pour parer le coup. Désormais armée de son seul couteau, elle se précipita vers le fond de la tente et fendit vivement la toile. Elle se faufila dehors avec un gémissement de peur et s’enfuit à toutes jambes. En regardant par-dessus son épaule, elle vit Aldrick ouvrir l’arrière de la tente en deux coups d’épée puis en sortir à son tour. — Gardes ! hurla-t-il. Fermez les portes ! En voyant le portail se refermer, Amara changea abruptement de direction pour longer un rang de tentes au pas de course, ses jupes relevées dans une main, se maudissant de n’avoir pas songé à se déguiser en garçon, ce qui lui aurait permis de porter des hauts-de-chausses. Elle jeta un coup d’œil derrière elle. Aldrick la poursuivait toujours, mais elle l’avait laissé loin derrière, tel un daim distançant une grosse slive. Elle lui décocha un sourire farouche. Alors qu’elle se ruait vers le mur le plus proche, des plaques de boue sèche se détachèrent de son corps, et elle pria pour qu’il en tombe assez, afin qu’elle puisse invoquer Cirrus. Un escabeau qui permettait d’atteindre la plate-forme défensive du mur se dressait devant elle ; elle l’escalada en trois longues enjambées, pratiquement sans se servir de ses mains. Un légionnaire qui gardait le mur se retourna pour la regarder avec stupéfaction. Sans s’arrêter, en hurlant, Amara le frappa à la gorge de l’arête de la main. Il tomba en arrière, le souffle coupé ; elle courut jusqu’au rempart et regarda par-dessus. Trois mètres la séparaient du niveau du sol, et il y avait encore bien deux mètres cinquante de fossé en dessous. Une chute qui risquait de la laisser infirme si elle n’atterrissait pas correctement. — Tirez ! cria quelqu’un, et une flèche arriva sur Amara en sifflant. Celle-ci fit un bond de côté, agrippa le bord du mur d’une main et volta par-dessus pour se jeter dans le vide. — Cirrus ! appela-t-elle, et, enfin, elle sentit le frémissement du vent autour d’elle. Sa furie se pressa contre son corps, l’inclina dans la position adéquate et se précipita en dessous d’Amara pour qu’elle atterrisse sur un nuage de vent et de poussière plutôt que sur le dur sol du fossé. Elle retomba sur ses pieds et, sans un regard en arrière, reprit sa course bondissante. Elle prit au nord-est, loin des terrains d’exercice, du ruisseau, de l’endroit où ils avaient laissé le gargante et son chargement. Les arbres avaient été coupés pour fabriquer le mur d’enceinte, et elle dut sautiller entre les souches cassées sur près de deux cents pas. Des flèches tombaient tout autour d’elle ; l’une d’elles se ficha dans un pli bâillant de sa jupe, manquant de la faire trébucher. Amara continua sa course, le vent toujours dans le dos – Cirrus, invisible présence. Elle atteignit le couvert des arbres et s’arrêta, haletante, pour regarder derrière elle. Les portes du camp s’ouvrirent pour laisser passer une vingtaine de cavaliers en colonne, armés de longues lances brillantes, qui se dirigèrent droit sur elle. Aldrick était à leur tête, faisant paraître nains ceux qui le suivaient immédiatement. Amara repartit à travers les arbres aussi vite qu’elle le pouvait. Les branches autour d’elle soupiraient et gémissaient, leurs feuilles chuchotaient, les ombres bougeaient et changeaient de façon inquiétante. Les furies de cette forêt lui étaient hostiles – logique, étant donné la présence d’au moins un florifèvre puissant dans le camp. Elle n’arriverait jamais à semer ses poursuivants ici : les arbres eux-mêmes indiqueraient sa position. — Cirrus, appela-t-elle dans un souffle. Soulève-moi ! Le vent s’amassa sous elle et la souleva du sol – mais les branches au-dessus de sa tête s’entrelacèrent aussi vite que des mains qui se joignent, pour former un écran solide. Amara s’écrasa avec un cri contre ce plafond vivant, et retomba au sol. Cirrus adoucit la chute de la jeune femme avec un murmure d’excuse à son oreille. Amara regarda autour d’elle, mais partout les arbres entrelaçaient leurs branches – et à mesure que le toit de feuilles et de rameaux se refermait au-dessus de sa tête, la forêt s’assombrissait de plus en plus. Un bruit de sabots lui parvint à travers les arbres. Elle se remit debout avec peine, souffrant de sa blessure au bras. Puis elle reprit sa course en entendant les cavaliers se rapprocher. Elle n’aurait su dire combien de temps elle courut. Plus tard, elle se rappela seulement les ombres menaçantes des arbres et le feu brûlant dans ses poumons et ses jambes, que même l’aide de Cirrus ne pouvait apaiser. Sa terreur se mua en simple excitation puis, graduellement, en une sorte d’indifférence épuisée. Tout à coup, en se retournant, elle aperçut un cavalier à moins de cinq mètres d’elle. Avec un hurlement, l’homme jeta sa lance sur elle. Amara s’écarta en trébuchant de la trajectoire de l’arme, et se retrouva soudain dans une flaque de lumière. À côté d’elle, le sol descendait en pente sur trois ou quatre pas, puis se terminait tout bonnement en une falaise si abrupte qu’elle ne voyait pas à quelle distance était le sol, ni ce qui s’y trouvait. Le légionnaire dégaina son épée dans un crissement d’acier et lança un ordre à sa monture, laquelle lui obéit comme s’ils ne faisaient qu’un et se rua sur Amara. Sans hésiter, la jeune femme se retourna et se jeta dans le vide. Écartant les bras, elle s’écria : — Cirrus ! Soulève-moi ! Sa furie lui obéit immédiatement et le vent se précipita sous elle ; avec un sentiment d’exultation farouche, Amara remonta en flèche dans le ciel automnal, au milieu d’une bourrasque hurlante, soulevant sur le bord de la falaise des tourbillons de poussière qui atteignirent le malheureux légionnaire au visage et firent se cabrer sa monture désorientée. Elle s’éloigna du camp sans plus attendre, puis s’arrêta au bout d’un moment pour regarder derrière elle. La falaise dont elle s’était jetée paraissait minuscule à cette distance, plusieurs milliers de mètres au loin et en dessous d’elle. — Cirrus, murmura Amara en levant les mains devant ses yeux. La furie vint aussitôt lover une partie d’elle-même dans cet espace, tremblant comme les ondulations de chaleur au-dessus d’une pierre brûlante. Amara façonna cet air entre ses mains, courbant la lumière jusqu’à ce qu’elle puisse observer la falaise comme si elle n’en était qu’à quelques mètres. Elle vit ses poursuivants émerger de la forêt et Aldrick descendre de cheval. Le légionnaire qui l’avait vue décrivit son évasion et Aldrick parcourut le ciel du regard. Amara frémit en voyant les yeux du géant s’arrêter sur elle. Il fit un signe de tête à son voisin, le Chevalier florifèvre qu’elle avait vu plus tôt, lequel se contenta de toucher un des arbres. Amara avala sa salive et tourna les mains vers le camp de la légion rebelle. Une demi-douzaine de formes s’envolèrent au-dessus des cimes, qui s’agitèrent dans le vent comme les herbes dans le jardin d’une fermière. D’un commun accord, elles virèrent et se précipitèrent dans la direction d’Amara. Le soleil se refléta sur du métal – des armures et des armes. — Des Chevaliers Aeris, murmura-t-elle. La gorge nouée, elle baissa les mains. En temps normal, elle n’aurait pas douté de sa capacité à les distancer. Mais là, blessée et déjà épuisée tant physiquement que mentalement, elle n’en était pas si sûre. Elle fit volte-face et demanda à Cirrus de l’emporter vers le nord-est – en priant pour que le soleil se couche avant que ses ennemis la rattrapent. Chapitre 3 Tavi sortit furtivement de sa chambre et descendit les escaliers dans les derniers lambeaux d’obscurité silencieuse précédant l’aube. Il entra dans la grand-salle caverneuse et pleine d’ombres. Brigitte l’Ancienne dormait rarement plus de quelques heures, et Tavi l’entendit qui s’activait dans la cuisine, préparant le petit déjeuner. Il déverrouilla la porte et sortit dans la cour du domaine de Bernard. Un des chiens de l’exploitation sortit la tête du tonneau vide qui lui servait de niche et Tavi se pencha pour le gratter entre les oreilles. Le vieux molosse agita la queue dans son tonneau puis reposa la tête sur ses pattes. Tavi ramena sa cape sur ses épaules pour se protéger de la fraîcheur de cette tardive nuit d’automne, et ouvrit le portail arrière pour quitter la sécurité du domaine. La porte s’ouvrit sur son oncle Bernard, nonchalamment appuyé dans l’embrasure, vêtu de cuir et d’une lourde cape verte pour passer la journée dans les contrées sauvages au-delà de l’exploitation. Celui-ci porta une pomme à sa bouche et croqua dedans. C’était un homme grand, large d’épaules, avec la musculature puissante des travailleurs manuels. Une ou deux mouchetures de gris marquaient ses cheveux noirs, rasés à la mode légionnaire, mais pas sa barbe soignée. Il portait un carquois de flèches de chasse à la ceinture, à côté de son glaive de légionnaire, et tenait à la main le bois débandé du plus léger de ses arcs. Tavi se figea, avec un frisson d’appréhension. Puis il écarta silencieusement les mains en signe de défaite et adressa un mince sourire à son oncle. — Comment vous avez su ? Bernard lui rendit son sourire, avec cependant une certaine réserve. — Ombre t’a vu boire beaucoup plus d’eau que d’habitude hier soir, après que tu es rentré si tard, et m’en a informé. C’est un vieux truc de soldat pour se lever tôt. — Oh. Oui, monsieur. — J’ai compté les moutons. On dirait qu’il nous manque quelques têtes. — Oui, monsieur, répondit Tavi en se passant nerveusement la langue sur les lèvres. Je vais les ramener tout de suite. — Je croyais que tu l’avais fait hier soir. Vu que tu les avais tous marqués présents sur l’ardoise. Tavi sentit ses joues s’empourprer, et remercia silencieusement la pénombre. — Roublard a fait sortir ses brebis et ses agneaux la nuit dernière, alors que j’essayais de rentrer le troupeau du sud. Je ne voulais pas vous inquiéter. Bernard secoua la tête. — Tavi, tu sais bien qu’aujourd’hui est un jour important. Les autres Exploitants vont bientôt arriver pour la Clairvoyance, et je n’ai pas besoin de distractions. — Je suis désolé, mon oncle. Mais dans ce cas, pourquoi vous ne restez pas ici ? Je suis capable de retrouver Roublard et de le ramener par moi-même. — Je n’aime pas te voir errer tout seul dans la vallée, Tavi. — Il faudra bien que ça arrive un jour ou l’autre. À moins que vous ayez l’intention de me suivre partout jusqu’à la fin de mes jours. — Ta tante me tuerait s’il t’arrivait quelque chose, soupira Bernard. Tavi serra les dents. — Je peux me débrouiller tout seul. Je ferai attention et serai de retour avant midi. — Le problème n’est pas vraiment là. Tu étais censé les rentrer hier soir. Qu’est-ce qui t’en a empêché ? Tavi déglutit. — Hum. J’avais promis un service à quelqu’un. Je n’ai pas eu le temps de faire les deux avant la nuit. Bernard soupira. — Par les Corbeaux, Tavi. Je croyais vraiment que tu avais mûri cette année. Que tu apprenais à être responsable. Tavi sentit son estomac se nouer. — Vous n’allez pas me donner les moutons, c’est ça ? — Je ne te dispute pas ton dû. Ça me faisait… ça me fait plaisir de t’aider à démarrer ton propre troupeau. Mais je ne vais pas te laisser en faire n’importe quoi. Si tu ne peux pas me prouver que tu sauras t’en occuper correctement, je ne peux pas te les donner. — Ce n’est pas comme si j’allais les garder très longtemps. — Peut-être. Mais c’est une question de principe, mon garçon. Rien n’est gratuit. — Mais, mon oncle ! protesta Tavi. C’est ma seule chance de réussir dans la vie. Bernard émit un grognement. — Alors tu n’aurais sans doute pas dû choisir de… (Il fronça les sourcils.) Tavi, qu’est-ce que tu avais à faire de plus important que de ramener le troupeau, exactement ? Tavi s’empourpra encore davantage. — Hum. Bernard leva un sourcil et dit : — Ah, je vois. — Vous voyez quoi ? — Il y a une fille. Tavi s’agenouilla pour resserrer les lacets de ses bottes, afin de cacher son air maussade. — Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? — Tu as quinze ans, mon garçon. Il y a toujours une fille. — Non, il n’y en a pas, répondit Tavi d’un ton véhément. Bernard médita un instant ces paroles, puis haussa les épaules. — Quand tu seras décidé à en parler, préviens-moi. (Il se redressa d’un coup d’épaule et encorda son arc en le calant contre sa jambe et en appuyant avec un bras.) On discutera de ta donation plus tard. De quel côté faut-il aller pour retrouver la trace de Roublard, selon toi ? Tavi sortit sa fronde de sa sacoche et mit quelques pierres lisses dans la poche de sa tunique. — Brutus ne va pas réussir à les retrouver ? — Je croyais que tu pouvais te débrouiller tout seul ? répondit Bernard avec un sourire. Tavi regarda son oncle en fronçant les sourcils puis fit une moue pensive. — Le froid arrive, et ils le savent. Ils vont chercher des persistants pour s’abriter et se nourrir. Mais on a mis les gargantes à paître sur la pente sud de la vallée, et ils ne s’approcheront pas d’eux s’ils peuvent l’éviter. (Il hocha la tête.) Au nord. Roublard les a emmenés dans les pineraies de l’autre côté de la route. Bernard acquiesça d’un air approbateur. — Bien. N’oublie pas que la furifèvrerie ne remplace pas l’intelligence, Tavi. — Et l’intelligence ne remplace pas une furie, marmonna Tavi avec aigreur. Il donna un coup de pied dans le sol, délogeant un petit nuage de poussière et d’herbe sèche. Bernard posa une main lourde sur l’épaule de Tavi, la serra, et se mit en marche vers le nord, le long du vieux chemin creusé par le passage des chariots, des animaux de trait et des hommes. — Ce n’est pas si terrible que tu le penses. Les furies ne sont pas tout. — … Dit l’homme qui en a deux, répliqua Tavi en lui emboîtant le pas. Tante Isana dit que vous pourriez devenir Chevalier si vous le vouliez. Bernard haussa les épaules. — Peut-être, si je le voulais. Mais je n’avais pas loin de ton âge quand j’ai trouvé mes premières furies. — Mais c’est parce que vous vous êtes développé tard. J’ai passé ce stade depuis longtemps. Jamais personne n’a atteint mon âge sans avoir de furie. Bernard soupira. — Tu n’en sais rien, Tavi. Cesse de t’inquiéter. Ça te viendra un jour ou l’autre. — C’est ce que vous me dites depuis que j’ai dix ans. Si j’avais eu des furies à moi, j’aurais pu arrêter Roublard en même temps… Il réussit à étouffer sa colère avant de lâcher les mots qui menaçaient de sortir. Bernard lui jeta un regard souriant. — Allez, viens, mon garçon. Accélérons. Je dois être rentré avant l’arrivée des autres Exploitants. Tavi acquiesça, et ils se mirent à remonter à grandes enjambées le sentier tortueux. Quand le ciel commença à s’éclaircir, ils étaient en train de passer les vergers, les ruchers et enfin les champs nord, en jachère pour la saison. Le chemin serpentait ensuite dans une forêt essentiellement composée de chênes et d’érables, où la plupart des arbres étaient tellement vieux que seule la végétation la plus maigre parvenait à pousser entre eux. Quand le bleu pâle d’avant l’aube finit par laisser place aux premières nuances d’orange et de jaune, ils avaient déjà atteint la dernière futaie avant la frontière du domaine de Bernard. À cet endroit, la forêt était plus jeune, et petits arbres et buissons y poussaient dru, certains toujours verts malgré l’époque tardive. Des feuilles dorées ou écarlates recouvraient les squelettes desséchés des broussailles les plus petites, et les arbres nus et endormis oscillaient en un concert de légers craquements. Soudain, quelque chose dans les environs exerça une pression étrange sur les sens de Tavi. Il s’arrêta et siffla légèrement pour alerter son oncle. Bernard s’arrêta net dans sa course et s’accroupit aussitôt ; instinctivement, Tavi fit de même. Son oncle le regarda en silence, le sourcil interrogateur. Tavi s’approcha de lui à croupetons. Tout en essayant de reprendre sa respiration, il chuchota : — Là-bas, devant, dans le dernier bosquet à côté du ruisseau. D’habitude, il y a toujours une compagnie de cailles, mais je les ai vues descendre le chemin. — Et tu penses que quelque chose les a effrayées, conclut Bernard. Cyprus ! murmura-t-il. De la main droite, il fit signe derrière lui à sa deuxième furie. Tavi leva les yeux et vit une silhouette se laisser glisser le long d’un tronc, vaguement humanoïde et de la taille d’un enfant. La créature se ramassa sur elle-même comme un animal et tourna des yeux vert pâle vers Bernard. Feuilles et brindilles semblaient s’entrelacer pour voiler ses formes, quelles qu’elles soient. Cyprus pencha la tête, les yeux rivés sur Bernard, puis produisit un son semblable au bruissement du vent dans les feuilles et disparut dans les broussailles. Tavi, essoufflé par sa course, peinait à reprendre sa respiration. Il chuchota : — Alors ? C’est quoi ? Les yeux de Bernard se perdirent dans le vague un moment, puis il répondit : — Tu avais raison. Bravo, mon garçon. Il y a quelqu’un qui se cache près du pont. Il a une furie puissante avec lui. — Des bandits ? Son oncle plissa les yeux. — C’est Kord. Tavi fronça les sourcils. — Je croyais que les autres Exploitants étaient censés arriver plus tard dans la journée. Et pourquoi est-ce qu’il se cacherait dans la forêt ? Bernard se releva en grommelant : — C’est ce qu’on va savoir. Tavi suivit son oncle sur le chemin. Bernard s’avança vers la route d’un air calme et déterminé, comme s’il avait l’intention de passer devant les hommes en embuscade. Puis, sans prévenir, il se tourna brusquement vers la gauche et, tendant son arc, décocha une flèche empennée de gris en direction d’un amas de buissons et de roches, à quelques pas du petit pont de pierre qui traversait un ruisseau gazouillant. Tavi entendit un hurlement, et les feuilles et les buissons s’agitèrent violemment. Un instant plus tard, un garçon d’à peu près son âge en sortit, une main pressée sur le fond de son pantalon. Il était bien bâti, et son visage aurait pu être beau s’il avait été de moins mauvaise humeur. Bittan, du domaine de Kord, fils cadet de l’Exploitant. — Par tous les Corbeaux ! beugla-t-il. Vous êtes cinglé ? — Bittan ? s’exclama Bernard en feignant ostensiblement la surprise. Oh, je suis désolé. Je ne savais pas que c’était toi qui te cachais là. Un peu plus loin sur le chemin, un deuxième jeune homme sortit de sa cachette – Aric, l’aîné de Kord. Il était plus mince que son frère, plus grand, et plus âgé de quelques années. Ses cheveux étaient ramenés en queue-de-cheval, et des rides d’expression campaient déjà entre ses sourcils. Un œil méfiant fixé sur Bernard, il appela : — Bittan ? Ça va ? — Non, ça va pas ! hurla le garçon, furieux. Il m’a tiré dessus ! Tavi l’étudia attentivement et murmura à son oncle : — Vous l’avez touché ? — Effleuré seulement. Tavi sourit. — Vous l’avez peut-être atteint au cerveau. Bernard eut un sourire carnassier et ne répondit pas. Encore un peu plus loin dans les broussailles, ils entendirent des craquements de feuilles et de bois mort. Un instant plus tard, Kord émergea des fougères. Il n’était pas spécialement grand, mais avait des épaules énormes par rapport à sa taille, et des bras musculeux, démesurément longs. Il portait une tunique grise, décolorée et rapiécée qui aurait bien eu besoin d’un lavage, et d’épaisses jambières en cuir de gargante. À son cou pendait le symbole de sa charge, la lourde chaîne des Exploitants. Elle était couverte de taches et semblait graisseuse, mais ne s’en accordait sans doute que mieux, se dit Tavi, avec ses cheveux grisonnants et hirsutes et sa barbe inégale. Kord s’approcha d’un pas nerveux et agressif, les yeux noirs de rage. — Par tous les Corbeaux, Bernard, qu’est-ce qui te prend ? Bernard lui fit un geste amical, mais Tavi remarqua que de l’autre main il gardait une flèche encochée à son arc. — Un simple quiproquo. J’ai cru que ton fils était un voleur embusqué là au bord de la route pour attaquer les passants. Kord plissa les yeux. — Est-ce que tu serais en train de m’accuser de quelque chose ? — Bien sûr que non, répondit Bernard d’une voix calme, avec un sourire froid qui n’atteignit pas ses yeux. Ce n’est qu’un malentendu. Les furies soient louées, personne n’a été blessé. (Il se tut un instant, pendant lequel son sourire disparut, puis ajouta :) Je détesterais qu’il arrive quelque chose à quelqu’un sur mes terres. Kord poussa un grondement plus proche de l’animal que de l’humain, et fit un pas en avant d’un air furieux. Sous ses pieds, le sol gronda et trembla, formant de petits monticules qui se soulevaient et retombaient comme si quelque serpent ondulait juste sous la surface. Bernard lui tint tête sans reculer ni détourner les yeux, le visage impassible. Kord grogna de nouveau, et, avec un effort visible, parvint à contenir sa colère. — Un de ces jours, je vais finir par m’énerver contre toi, Bernard. — Ne dis pas des choses comme ça, Kord. Tu vas effrayer le petit. Kord fixa les yeux sur Tavi, que ce regard intense et furieux mit soudain mal à l’aise. — Il a fini par se trouver une furie, ou bien tu vas enfin te décider à admettre que ce n’est qu’un petit raté qui ne sert à rien ? Ce simple commentaire fit à Tavi l’effet d’une épine dans le cœur, et il ouvrit la bouche pour rétorquer furieusement. Mais Bernard lui posa une main sur l’épaule et répondit : — Ne t’inquiète pas pour mon neveu. (Il jeta un coup d’œil à Bittan.) Après tout, tu as d’autres soucis. Pourquoi ne vas-tu pas m’attendre à la ferme ? Je suis sûr qu’Isana est en train de te préparer quelque chose. — Je crois qu’on va rester encore un peu. Manger un morceau, peut-être. — Comme tu veux, répondit Bernard en reprenant sa route. (Tavi emboîta le pas à son oncle et à Kord. Bernard ignora ce dernier jusqu’à ce qu’ils aient traversé le pont, puis ajouta, en lui jetant un coup d’œil par-dessus son épaule :) Au fait, j’ai oublié de te dire que Warner est arrivé hier soir. Ses fils ont demandé une permission, ils sont rentrés de la légion pour voir leur père. — Qu’ils viennent, intervint Bittan d’une voix hargneuse. On va en faire de la boui… Kord donna à son fils une gifle qui le fit tomber par terre. — Ferme-la. Bittan, étourdi, secoua la tête et se renfrogna. Il se releva sans un mot ni un regard à son père. — Va donc attendre chez moi, continua Bernard. Je suis sûr qu’on trouvera une solution. Kord ne répondit pas. Il fit sèchement signe à ses fils et prit le chemin qui descendait au domaine de Bernard. Ceux-ci le suivirent, et en passant, Bittan jeta à Tavi un regard dur et haineux. — Espèce de raté. Tavi serra les poings mais ne répondit pas. Bernard hocha la tête avec approbation, et ils attendirent que Kord et ses fils soient partis en direction du domaine. Tavi en profita pour demander : — Ils étaient ici pour attaquer Warner, hein, mon oncle ? — Possible. C’est pour ça que ta tante a demandé à Warner d’arriver dès hier soir. Kord est prêt à tout. — Pourquoi ? C’est Bittan qui a été accusé, pas lui. — Le viol est un crime d’État. En tant que chef de famille, Kord est partiellement responsable des crimes commis contre le royaume. Si la Clairvoyance révèle qu’un procès est nécessaire, et que Bittan est jugé coupable, le comte Gram pourrait reprendre à Kord ses droits sur son domaine. — Tu crois qu’il serait prêt à tuer pour le garder ? — Je crois que les hommes assoiffés de pouvoir sont capables de presque tout. (Bernard secoua la tête.) Kord voit dans le pouvoir quelque chose qui lui permet de satisfaire ses désirs, plutôt qu’un instrument pour protéger et servir ceux qui lui sont assujettis. C’est une attitude stupide, et qui lui vaudra un jour ou l’autre d’être tué, mais en attendant, ça le rend dangereux. — Il me fait peur. — Il fait peur à quiconque a un peu de bon sens, mon garçon. (Bernard tendit son arc à Tavi et ouvrit une sacoche à sa ceinture. Il en sortit un petit bouton de verre qu’il jeta par-dessus le parapet, dans l’eau.) Rill, dit-il d’un ton ferme, j’ai besoin de parler à Isana, s’il te plaît. Ils attendirent quelques instants sur le pont, puis le bruit du ruisseau se mit à changer. Une colonne d’eau en sortit, toute droite, et prit lentement forme humaine pour devenir une sculpture liquide de la tante de Tavi, Isana, une femme qui avait la silhouette et les traits juvéniles d’une puissante aquafèvre, mais le maintien et la voix d’une femme d’âge mûr. La sculpture regarda autour d’elle jusqu’à ce qu’elle les aperçoive. — Bonjour, Bernard. Tavi. Sa voix avait un son métallique, comme si elle leur parvenait à travers un long tube. — Tante Isana, répondit Tavi en baissant poliment la tête. — Sœurette, dit Bernard, on vient de tomber sur Kord et ses fils. Ils étaient en embuscade près du pont nord. Isana secoua la tête. — L’imbécile. Il n’imagine quand même pas pouvoir s’en tirer comme ça ? — Je pense que si. Je crois qu’il sait qu’avec ce qu’a fait Bittan, Gram va le coincer, cette fois. Isana tordit la bouche en un sourire narquois. — Et je doute qu’il lui plaise de voir une femme désignée clairvoyante dans cette affaire. Bernard acquiesça. — Tu as peut-être intérêt à t’assurer de ne pas être seule, au cas où. Ils sont déjà en chemin. Le reflet aqueux d’Isana fronça les sourcils. — Quand seras-tu de retour ? — Avant midi, avec un peu de chance. Sinon, pour le dîner. — Essaie de faire vite. Je vais tenter de préserver le calme aussi longtemps que je peux, mais je doute que quelqu’un d’autre que toi soit capable de faire reculer Kord sans verser le sang. — D’accord. Sois prudente. Isana hocha la tête. — Toi aussi. D’après Brigitte l’Ancienne, Garados et sa femme sont en train de nous préparer une tempête, pour la tombée de la nuit au plus tard. Tavi jeta un coup d’œil inquiet au nord-est, d’où l’imposant mont Garados surveillait, menaçant, la vallée de Calderon. Le haut de ses pentes se couvrait déjà de glace, et des nuages dissimulaient ses pics les plus hauts, où la furie hostile de l’imposante montagne conspirait avec Lilvia, la furie des vents froids qui soufflaient sur la mer de Glace au nord. Elles allaient rassembler les nuages comme du bétail, nourrir leur colère tout au long de la journée, puis les lancer en une tempête furiesque sur les habitants de la vallée dès que le soleil serait couché. — On sera rentrés bien avant ça, lui assura Bernard. — Bien. Au fait, Tavi. — Oui, tante Isana ? — Est-ce que par hasard tu saurais où Beritte a pu se procurer une guirlande de fleurs de houx fraîches ? Tavi jeta un regard coupable à son oncle et rougit. — J’imagine qu’elle doit les avoir trouvées quelque part. — Je vois. Elle n’est pas en âge de se marier, elle est trop irresponsable pour s’occuper d’un enfant, et elle n’est certainement pas assez vieille pour porter des fleurs de houx. Penses-tu qu’elle en trouvera d’autres ? — Non, madame. — Parfait, conclut Isana d’un ton plutôt sec. Nous discuterons de cela à ton retour. Tavi fit la grimace. Bernard se retint de rire jusqu’à ce que la sculpture d’eau ait regagné le ruisseau, ce qui mit fin au contact avec Isana. — Pas de fille, hein ? Je croyais que c’était Fred qui sortait avec Beritte. — C’est le cas, soupira Tavi. Elle les porte probablement pour lui. Mais elle m’a demandé de lui en chercher et… eh bien, ça paraissait beaucoup plus important sur le moment. Bernard hocha la tête. — Il n’y a pas de honte à faire une erreur, Tavi – tant que tu en retires quelque chose. Je pense qu’il serait judicieux de ta part de voir là une leçon sur les priorités. Alors ? Tavi fronça les sourcils. — Alors quoi ? — Qu’as-tu appris ce matin ? précisa Bernard, toujours souriant. Tavi baissa les yeux avec mauvaise humeur. — Que les femmes, ça n’apporte que des ennuis. Bernard éclata d’un rire joyeux. Tavi le regarda avec un sourire enhardi. Les yeux de son oncle brillaient de gaieté. — Hélas, gamin, c’est seulement la moitié de la vérité. — Et l’autre moitié ? — C’est qu’on les veut quand même. (Bernard secoua la tête, sans se départir de son sourire, les yeux pétillants.) Moi aussi, j’ai fait une ou deux idioties pour impressionner une fille, quand j’étais jeune. — Ça en valait la peine ? Le sourire de son oncle s’effaça, sans pour autant donner l’impression que l’Exploitant était moins amusé. Il s’orienta juste vers l’intérieur, comme si Bernard souriait à quelque chose qui n’existait qu’en lui. Il ne parlait jamais de sa femme, décédée, ni de ses filles, mortes elles aussi. — Oui. Jusqu’à la moindre égratignure. Tavi redevint sérieux. — Vous croyez que Bittan est coupable ? — C’est probable. Mais je peux me tromper. Tant qu’on n’aura pas eu l’occasion d’entendre tout le monde, il faut garder l’esprit ouvert. Il ne pourra pas mentir à ta tante. — Moi je peux, pourtant. Bernard rit. — Tu es bien plus intelligent que Bittan. Et puis, tu as eu toute ta vie pour t’entraîner. Tavi sourit à son oncle, puis dit : — Je peux retrouver le troupeau, monsieur, je vous le jure. Je peux le faire. Bernard l’observa un moment, puis désigna la route d’un signe de tête. — Alors prouve-le, gamin. Montre-moi. Chapitre 4 Isana releva les yeux de son bol à scruter avec un air légèrement agacé. — Un jour, ce garçon va s’attirer de sérieux ennuis, et il ne pourra pas s’en tirer si facilement. Un faible soleil automnal filtrait par les fenêtres de la cuisine principale du domaine de Bernard. L’odeur du pain qui cuisait dans les grands fours envahissait la pièce, mêlée au bouquet épicé de la sauce qui grésillait sur le rôti tournant au-dessus de la braise. Isana avait mal au dos d’avoir passé la matinée (qui avait commencé bien avant le lever du soleil) à travailler, et elle n’aurait pas l’occasion de se reposer de sitôt. Dès qu’elle avait un moment de libre, elle le passait à observer son bol à scruter, se servant de Rill pour garder un œil prudent sur les Kord et la famille Warner. Warner et ses fils avaient joint leurs efforts à ceux de Frédéric l’Aîné, responsable des gargantes du domaine, qui avait entrepris avec son robuste fils, Frédéric le Jeune, de dégager l’étable à moitié enterrée des grosses bêtes de somme. Kord et son fils cadet se prélassaient dans la cour. L’aîné, Aric, avait pris une hache et fendu des bûches pendant toute la matinée, dépensant son énergie nerveuse en activités physiques. La tension qui régnait depuis le début de la matinée était palpable, même pour ceux qui ne possédaient pas le moindre don d’aquafèvre. Les fermières avaient fui la chaleur des fourneaux pour prendre leur déjeuner, un frugal repas de soupe de légumes et de pain rassis accompagné d’une sélection de fromages, qu’elles avaient emporté dans la cour. Le faible soleil de l’automne y brillait plaisamment, et la chaleur de ses dalles était protégée de la bise par les hauts murs de pierre du domaine. Isana ne se joignit pas à elles. La tension croissante l’aurait rendue malade, et elle voulait garder ses forces et son sang-froid aussi longtemps que possible, au cas où elle serait obligée d’intervenir. Aussi ignora-t-elle les gargouillements de son estomac et se concentra-t-elle sur sa tâche, tout en restant partiellement à l’écoute des perceptions de sa furie. — Vous n’allez pas manger, maîtresse Isana ? Beritte leva les yeux du tas de tubercules qu’elle pelait négligemment dans un coin, laissant tomber les racines dénudées dans une bassine d’eau. Son joli visage était légèrement fardé et ses yeux déjà aguichants soulignés de khôl. Isana avait prévenu la mère de la jeune fille que celle-ci était bien trop jeune pour ce genre de sottises, mais cela n’empêchait pas Beritte de porter des fleurs de houx dans ses cheveux et de lacer son corsage sous sa poitrine avec une perversité délibérée – plus encline à s’admirer dans chaque surface miroitante qu’elle rencontrait qu’à aider à préparer le banquet du soir. Isana avait dû se creuser la tête pour trouver de quoi l’occuper toute la journée. Beritte prenait souvent plaisir à voir les jeunes gens se disputer ses faveurs, et avec ce corsage et le parfum sucré des fleurs de houx qui ornaient ses cheveux, elle allait provoquer des meurtres – or Isana avait déjà bien assez de soucis comme ça. Elle jeta un coup d’œil scrutateur à la jeune fille puis attrapa le tisonnier et, ouvrant le four, l’enfonça de nouveau dans les braises, où l’une des deux petites furies qui régulaient le feu ne faisait pas son travail. Isana tisonna un peu et vit les flammes se remettre à danser avec plus de vigueur tandis que la furie paresseuse se réveillait. — Dès que j’aurai un moment de libre, répondit-elle. — Oh, fit Beritte d’un ton quelque peu mélancolique. Je suis sûre qu’on aura bientôt fini. — Contente-toi d’éplucher, Beritte. Isana revint vers son bol sur le comptoir. L’eau qui s’y trouvait frémit, puis remonta en tremblant vers la surface pour former l’image d’un visage – le sien, mais beaucoup plus jeune. Isana sourit tendrement à sa furie. Rill n’avait jamais oublié l’apparence qu’avait Isana lors de leur première rencontre, et se montrait toujours à elle sous la même forme depuis le jour où Isana, alors une gamine gauche qui n’avait pas tout à fait l’âge de Beritte, avait regardé dans une jolie flaque tranquille. — Rill, dit-elle en touchant la surface de l’eau. En réponse, le liquide dans le bol s’enroula autour de son doigt et tourbillonna doucement. — Rill, répéta Isana. Trouve Bernard. (Par le contact de son doigt, elle transmit une image mentale à sa furie : la démarche assurée et feutrée de son frère, sa voix calme et grave, ses larges mains.) Trouve Bernard. La furie frémit et créa un tourbillon dans l’eau, puis sortit du bol pour aller s’enfoncer dans la terre, provoquant en passant un fourmillement sur la peau d’Isana. Celle-ci releva la tête et regarda Beritte avec plus d’attention. — Et maintenant, qu’est-ce qui se passe, Beritte ? — Pardon ? demanda la jeune fille. (Elle rougit violemment et reprit son épluchage, détachant la peau sombre de la chair pâle des tubercules à vifs coups de couteau.) Je ne sais pas de quoi vous parlez, maîtresse. Isana mit les poings sur ses hanches. — Oh si, tu le sais parfaitement, dit-elle d’un ton cassant et sévère. Beritte, tu peux me dire maintenant où tu as eu ces fleurs, ou attendre que je le découvre moi-même, plus tard. Elle perçut la panique de Beritte, palpitant aux contours de la voix de l’adolescente : — Je vous jure, maîtresse, je les ai trouvées devant ma porte. Je ne sais pas qui… — Si, tu le sais. Les fleurs de houx n’apparaissent pas comme ça par miracle, et tu connais la loi concernant leur cueillette. Si tu m’obliges à trouver par moi-même, par toutes les Grandes Furies, je veillerai à ce que tu reçoives le châtiment approprié. Beritte secoua la tête, et une des fleurs de houx tomba de ses cheveux. — Non, non, maîtresse. (Isana pouvait sentir la jeune fille tressaillir intérieurement sous l’effet de son mensonge.) Je ne les ai pas cueillies, aucune d’elles. Je vous jure que… Perdant patience, Isana dit sèchement : — Oh, Beritte. Tu n’es pas assez vieille pour savoir me mentir. J’ai un banquet à cuisiner et une Clairvoyance à laquelle me préparer, et je n’ai pas de temps à perdre avec une enfant gâtée qui, parce que des hanches et des seins lui ont poussé, croit en savoir plus que ses aînés. Beritte leva les yeux, encore plus rouge d’humiliation, et, cédant elle aussi à la colère, rétorqua : — Jalouse, maîtresse ? L’agacement d’Isana se mua instantanément en une colère froide et glacée. L’espace d’un instant, elle oublia tout le reste, la cuisine, les événements et les catastrophes potentielles qui menaçaient le domaine ce jour-là, pour se concentrer sur la voluptueuse jeune fille. L’espace d’un instant, elle perdit le contrôle de ses émotions et sentit une rage familière l’envahir. Toutes les bouilloires de la cuisine se mirent soudain à déborder, dégageant des nuages de vapeur qui contournèrent Isana pour voler vers la jeune fille, tandis qu’une vague d’eau bouillante courait lentement sur le sol en direction du siège de l’adolescente. Isana sentit l’insolence de Beritte se muer aussitôt en terreur, tandis que la jeune fille la dévisageait avec des yeux arrondis d’effroi. Elle se leva de sa chaise en trébuchant et lança les mains en avant. Les faibles vents qu’elle avait rassemblés réussirent tout juste à ralentir la course de la vapeur le temps qu’elle s’enfuie. Elle enjamba le bras d’eau le plus proche et s’élança vers les portes de la cuisine en sanglotant. Isana serra les poings et ferma les yeux, se forçant à dissocier son esprit de celui de la jeune fille et à respirer lentement, pour reprendre le contrôle de ses émotions. Sa colère, sa rage pure et âpre, hurlait en elle comme un être vivant essayant de se libérer à coups de griffes. Elle la sentait lui lacérer le ventre, les os. Elle lutta pour l’apaiser, pour en détourner ses pensées, et enfin la vapeur arrêta sa course pour retomber sur toute la pièce, embuant le verre épais et rustique des fenêtres. Les bouilloires se calmèrent. L’eau se mit à former des flaques naturelles sur le sol. Isana resta debout dans la moiteur et l’eau renversée, les yeux fermés, en respirant profondément. Elle avait recommencé. Elle avait laissé les émotions d’autrui colorer ses pensées et ses perceptions. Le manque d’assurance et la colère insolente de Beritte s’étaient infiltrés en elle et avaient pris racine dans ses propres sentiments – et elle n’avait rien fait pour l’éviter. Elle se frotta les tempes de sa main fine. Posséder les sens additionnels d’une aquafèvre faisait l’effet de pouvoir percevoir une autre catégorie de sons – des sons qui effleuraient ses tempes comme du duvet mais finissaient par lui donner l’impression qu’ils allaient lui râper le crâne jusqu’à l’os, et que le simple frottement de toutes ces émotions allait lui faire pousser des cloques sur tout le visage et la tête. Mais elle ne pouvait pas y faire grand-chose pour le moment, à part reprendre son calme et endurer patiemment ce qui lui arrivait. On ne pouvait pas ouvrir les yeux et après décider de ne pas s’en servir. Elle pouvait estomper les perceptions que lui communiquait Rill, mais jamais les ignorer complètement. C’était une chose à laquelle une aquafèvre de sa puissance devait se faire. Une chose parmi d’autres, songea Isana en s’accroupissant pour appeler d’un murmure les minuscules furies présentes dans l’eau répandue par terre, jusqu’à ce que flaques et gouttes éparses se mettent à ruisseler vers le centre de la pièce pour former une masse plus cohérente. Isana observa celle-ci en attendant que toutes les gouttes finissent d’arriver des coins les plus éloignés de la cuisine. Le reflet de son propre visage lui apparut, lisse et fin, à peine plus marqué que celui d’une fillette. Elle grimaça en songeant à celui que lui montrait Rill chaque fois. Peut-être n’était-il pas si différent de son visage actuel. Elle porta la main à sa joue et y passa les doigts. Elle avait encore un joli visage. Presque quarante ans, et elle en paraissait à peine vingt. Elle finirait peut-être par en paraître trente – si elle vivait encore quatre décennies – mais pas davantage. Il n’y avait pas de rides sur son visage ou au coin de ses yeux, même si de légères nuances de givre commençaient à apparaître dans ses cheveux auburn. Elle se redressa et observa la femme reflétée dans l’eau. Grande. Mince. Trop mince pour une femme de son âge, presque sans la moindre trace de poitrine ou de hanches. On aurait pu la prendre pour une enfant. Certes, son port dénotait plus d’assurance et de fermeté qu’un enfant aurait pu en montrer, et certes, les traces de gris dans ses cheveux lui accordaient l’âge et la dignité que son apparence ne suffisait pas forcément à lui conférer – et certes, tous les habitants de la vallée de Calderon la connaissaient de nom, de vue ou de réputation comme l’une des plus redoutables furifèvres parmi eux. Mais cela ne changeait rien au fait cruel qu’elle ressemblait à un garçon affublé d’une robe. À rien qu’un homme ait envie d’épouser. Isana ferma les yeux un moment, peinée. Trente-sept ans, et elle était seule. Aucun prétendant, naturellement. Aucune guirlande de fleurs à porter, aucun bal à anticiper, aucune amourette à comploter. C’était fini pour elle depuis longtemps, même avec la jeunesse apparente que ses dons d’aquafèvre lui conféraient. Cette jeunesse qui la mettait toujours un peu à l’écart des autres femmes de son âge – des femmes mariées, avec une famille. Elle rouvrit les yeux et ordonna négligemment à l’eau renversée de se rendre utile en nettoyant le sol. Avec obéissance, la flaque se mit à se déplacer d’un endroit à l’autre en ramassant poussières et débris, et Isana alla ouvrir la porte. L’air frais envahit la pièce, contrastant vivement avec la chaleur moite de la cuisine, et, fermant les yeux, elle inspira profondément pour se ressaisir. Il lui fallait bien l’avouer, les mots de Beritte l’avaient piquée au vif, et pas seulement parce que les émotions exacerbées de l’adolescente avaient trop déteint sur elle, mais aussi parce que cette dernière avait visé juste. Les courbes et les rondeurs sensuelles de Beritte pouvaient lui gagner n’importe quel homme de la vallée – d’ailleurs, elle en menait déjà une demi-douzaine par le bout du nez, dont Tavi, qui avait pourtant tenté de le nier. Beritte. Ferme et pulpeuse, et capable de porter des enfants robustes. Ce dont personne n’avait jamais pensé Isana capable. Elle pinça les lèvres et rouvrit les yeux. Assez. Elle avait trop de travail à faire pour laisser de vieilles blessures se rouvrir. Le tonnerre gronda au-dessus de la vallée, et Isana alla ouvrir la fenêtre qui donnait au nord pour observer le pic montagneux qui s’y trouvait. Garados se dressait, menaçant, dans toute sa splendeur maussade, les épaules recouvertes d’une neige qui commençait déjà à descendre vers le fond de la vallée, annonçant l’hiver. Des nuages noirs s’amassaient autour de sa cime, et alors qu’elle regardait, ils s’illuminèrent d’un éclair vert sombre, tandis qu’un nouveau grondement annonciateur venait secouer la vallée. Lilvia – la femme de Garados, la furie des tempêtes – rassemblait les nuages pour un nouvel assaut sur les habitants de la vallée. Elle allait attendre toute la journée, amasser la chaleur du soleil dans son troupeau de nuages, puis les lancer sur la vallée en une débauche de tonnerre et de vent, et probablement aussi, vu la saison, de pluie glacée et de neige. Isana pinça les lèvres. C’était intolérable. Si seulement un aérifèvre à peu près compétent avait bien voulu s’installer dans la vallée, il aurait pu affaiblir les tempêtes de Lilvia avant même qu’elles atteignent les exploitations – mais bien sûr, les aérifèvres de cette puissance étaient tous des Chevaliers ou des Curseurs. Elle se dirigea vers l’évier et toucha le robinet pour prévenir les furies à l’intérieur qu’elle désirait avoir de l’eau du puits. Un instant plus tard, celle-ci coulait, froide et claire, et elle en remplit deux pots avant de laisser les furies en arrêter le flux. Puis elle fit le tour de la cuisine et remit de l’eau dans les casseroles qui avaient débordé. Ensuite, elle sortit les pains du four pour les laisser refroidir dans leur moule, et glissa la deuxième fournée à leur place. Elle balaya une dernière fois la pièce du regard pour s’assurer que tout était en place. La flaque ayant fini de nettoyer le sol, Isana la chassa dehors ; l’eau alla s’infiltrer dans la terre à côté du seuil et disparut. — Rill, appela-t-elle. Qu’est-ce qui prend si longtemps ? L’eau bouillonna dans son bol à scruter (qui lui servait aussi de bol à mixer la plupart du temps), puis trois petits clapotements annoncèrent la présence de Rill. Isana revint vers le bol, rejeta sa tresse par-dessus son épaule et observa attentivement la surface de l’eau, dont les ondulations s’apaisaient. Sa furie lui offrit une vue obscure depuis ce qui devait être une flaque stagnante quelque part dans les pineraies. Une silhouette trouble qui pouvait être celle de Bernard traversa l’image dans le bol et disparut. Isana secoua la tête. Les images de Rill manquaient parfois de netteté, mais apparemment Bernard et Tavi étaient toujours à la poursuite du troupeau disparu. Elle congédia Rill d’un murmure et rangea le bol, puis remarqua que la cour était subitement devenue silencieuse. Une seconde plus tard, la tension qui régnait dans le domaine s’accrut de façon presque insupportable. Isana se cuirassa contre ses perceptions et sortit de la cuisine d’un pas vif. Elle se força à respirer calmement et à prendre un air d’assurance rigide. Les habitants de l’exploitation se pressaient les uns contre les autres, tournés vers le centre de la cour. Hormis quelques murmures et chuchotements inquiets, ils étaient silencieux. — Kord, murmura Isana. Elle s’avança, et ils lui ouvrirent un passage étroit entre eux, jusqu’à ce qu’elle aperçoive la scène. Deux hommes se faisaient face, et la tension entre eux faisait presque vibrer l’air. Kord avait les bras croisés, et le sol à ses pieds tremblait. Un sourire se dessinait dans sa barbe graisseuse, et ses yeux luisaient d’impatience sous ses sourcils broussailleux. Face à lui se dressait l’Exploitant Warner, un homme grand et maigre comme un clou, avec de longs bras, de longues jambes, et un crâne chauve à l’exception d’une maigre frange de cheveux gris. Son visage étroit et buriné était rouge de colère, et l’air autour de lui vibrait comme la chaleur sortant d’un four. — Tout ce que je dis, fit Kord d’une voix traînante, c’est que si ta petite traînée ne sait pas garder les cuisses serrées, c’est son problème, l’ami. Pas le mien. — Ferme-la, gronda Warner. — Ou sinon quoi ? demanda Kord d’un ton méprisant. Qu’est-ce que tu vas faire, Warner ? Courir te cacher dans les jupes d’une femme et pleurnicher pour que Gram vienne sauver ta peau ? — Espèce de…, cracha Warner. Il fit un pas en avant et l’air dans la cour se réchauffa sensiblement. Kord eut un bref sourire. — Vas-y, Warner. Appelles-en au juris macto. Qu’on règle ça entre hommes. À moins que tu préfères humilier ta petite catin en lui faisant raconter sous serment, devant tous les Exploitants de la vallée, comment elle a séduit mon fils. Un des fils de Warner, un jeune homme grand et mince rasé à la légionnaire, s’approcha de son père pour lui prendre le bras. — Fais pas ça, p’pa. Tu ne peux pas accepter de te battre en combat régulier avec lui. Ses deux autres fils vinrent se poster derrière lui, et ceux de Kord firent de même derrière leur propre père. Heddy, la fille de Warner, courut vers lui. Ses cheveux fins comme de la soie se dressèrent et ondoyèrent en vagues blondes dans l’air surchauffé qui environnait son père. Elle jeta un regard gêné autour d’elle, le visage brûlant d’embarras. — Papa, le supplia-t-elle. Je t’en prie, pas comme ça. Ce n’est pas notre genre. Kord émit un grognement de mépris. — Bittan, fit-il en se retournant pour regarder son fils. T’as trempé ta mèche dans cette traînée rachitique ? T’aurais aussi bien pu choisir un des moutons de Warner. Isana dut serrer les poings et se cuirasser contre la marée d’émotions brutes qui parcourut la cour. De la peur et la honte de Heddy à la rage de Warner, en passant par la complaisance narquoise de Kord, chaque émotion l’envahit, trop intense pour qu’elle puisse en faire abstraction. Elle les repoussa avec un effort et inspira. La furie de Kord était une brute sanguinaire, dressée pour tuer. Il l’utilisait pour chasser et pour abattre son bétail. Toutes les furies finissaient par prendre certains traits de caractère de leur partenaire, mais même comparée à Kord, cette furie-là était mauvaise. C’était une tueuse. Isana balaya la cour du regard. Les fermiers se tenaient tous à l’écart du conflit. Aucun d’eux ne souhaitait se retrouver mêlé à une dispute entre Exploitants. Que les Corbeaux emportent son frère ! Où était-il quand elle avait besoin de lui ? Elle sentit la colère de Warner augmenter d’un cran – d’un instant à l’autre, il allait finir par céder aux sarcasmes de Kord et accepter de régler cette histoire en juris macto, la forme de duel autorisée par le royaume. Kord allait le tuer, mais Warner était trop furieux du traitement qu’on infligeait à sa fille pour prendre cela en considération. Les fils de ce dernier aussi inondaient Isana d’un torrent de rage grandissante, et le cadet de Kord brûlait d’une soif de violence à peine déguisée. Toutes ces émotions, ajoutées à sa propre peur, donnaient à Isana des palpitations. Avec un effort, elle parvint à prendre le dessus et les repoussa fermement, puis s’avança d’un pas déterminé pour se planter entre les deux hommes, les poings sur les hanches. — Messieurs, dit-elle d’une voix claire et forte, vous interrompez le déjeuner. Warner fit un pas vers Kord sans le quitter des yeux. — Tu ne crois quand même pas que je vais laisser passer ça. Kord s’avança lui aussi d’un air nonchalant. — Juris macto. Déclare-le, Warner, et on pourra régler ça. Isana fit volte-face et regarda le gros Exploitant dans les yeux. — Pas dans ma cour, il n’en est pas question. Derrière Kord, Bittan lâcha un rire cru et s’avança vers Isana. — Tiens donc, qu’est-ce qu’on a là ? Une autre petite traînée de ferme qui vient prendre la défense de sa copine Heddy ? — Bittan, le mit en garde Kord. Isana jeta un regard noir au jeune homme. L’assurance, l’impudence et l’écœurante bouffée de concupiscence qui se dégageaient de lui tourbillonnaient autour d’elle comme une fumée grasse et nauséabonde. Elle le regarda s’approcher d’elle avec un sourire arrogant, en la détaillant de ses pieds nus à sa longue tresse. Manifestement, l’imbécile ne savait pas qui elle était. — Si jeune et déjà dépravée, commenta le jeune homme. Mais je parie que tu serais pas mal à culbuter. Il avança une main pour toucher le visage d’Isana. Elle le laissa faire un moment, sentit son besoin arrogant, éperdu, de s’affirmer. Puis elle saisit son poignet et dit froidement : — Rill. Règle son compte à cette slive. Bittan se convulsa aussitôt et se jeta au sol, sur le dos. Il lâcha un hurlement étranglé qui s’interrompit brusquement quand une eau claire et bouillonnante jaillit de sa bouche. Il se tordit sur les dalles en battant frénétiquement des bras et des jambes. Les yeux exorbités, il essaya une nouvelle fois de crier, mais seule de l’eau sortit de sa bouche et de son nez. Son frère se précipita vers lui, et Kord fit un pas en avant avec un grondement de colère. — Petite garce. La terre en dessous de lui se bomba comme si elle se préparait à bondir en avant. — Allez-y, faites donc, Kord, dit Isana d’une voix glacée. Mais avant, je tiens à vous rappeler qu’ici, vous êtes au domaine de Bernard. Et moi, vous ne pouvez pas me défier en juris macto. (Elle lui décocha son sourire le plus mielleux et le plus vénéneux.) Je ne suis pas Exploitante. — Ça ne m’empêche pas de te tuer, Isana. — Bien sûr. Mais si vous faites ça, je ne pourrai pas dire à Rill de sortir de votre fils. — Et si ça m’arrangeait d’avoir une bouche de moins à nourrir ? répliqua Kord en retroussant les lèvres. — Alors, j’espère que vous êtes prêt à tuer tout le monde ici. Parce que vous ne me tuerez pas de sang-froid impunément, Exploitant Kord. Je me fiche de savoir que nous sommes loin de la justice du Premier Duc – si vous me tuez, vous n’aurez nulle part où vous cacher dans le royaume. Isana se retourna vers Warner et lui dit sèchement : — Effacez-moi ce sourire, Exploitant. Quelle sorte de comportement est-ce là à montrer à mes fermiers, et à leurs enfants ? (Elle s’approcha de Warner d’un air excédé.) Je veux votre parole que vous ne recommencerez pas ces idioties tant que vous serez sous mon toit. — Isana, protesta Warner en gardant, comme ses fils, les yeux rivés sur Kord et l’engeance de celui-ci. Cette brute à terre a violé ma fille. — Papa, sanglota Heddy en tirant sur la manche de son père. Papa, je t’en prie. — Ta parole, Warner, fit Isana d’un ton sec. Sinon, je statue contre toi dans la Clairvoyance ici et maintenant. Warner tourna soudain les yeux vers elle, et elle perçut sa surprise et son trouble. — Mais, Isana… — Je ne veux rien savoir. Tu ne peux pas te comporter comme ça chez moi, Warner, et mon frère n’est pas là pour te ramener à la raison. Ta parole. Je ne veux plus entendre parler de duel. Il n’y aura pas de bagarre au domaine de Bernard. Warner la dévisagea un moment. Isana sentit son désarroi, sa colère, son sentiment d’impuissance frustrée. Le regard de l’Exploitant flancha, se posa sur sa fille, et il se radoucit de façon presque visible. — D’accord, dit-il calmement. Ma parole. Pour nous tous. On ne déclenchera rien. Isana se retourna vivement vers Kord et s’approcha du jeune homme qui continuait à étouffer et à vomir de l’eau sur le sol. Elle écarta sans ménagement Aric – si elle se souvenait bien –, le frère aîné de Bittan, et posa la main sur le front de ce dernier. Le garçon était en proie à une panique animale, qui ne laissait place à nulle pensée. Il ne dégageait plus d’arrogance, seulement une peur si intense qu’Isana en avait la chair de poule. Kord la regarda d’un air sarcastique. — Je suppose que tu veux ma parole à moi aussi. — À quoi ça servirait ? rétorqua Isana sans élever la voix. Tu n’es qu’une ordure, Kord, tu le sais aussi bien que moi. (D’une voix plus forte, elle ajouta :) Rill. Sors de là. Elle se releva, tandis que Bittan crachait, toussait, vomissait encore plus d’eau et finalement parvenait à inspirer une bouffée d’air. Puis, le laissant haleter sur le sol, elle se retourna pour s’en aller. Le pavé de la cour s’enroula autour d’un de ses pieds avec une implacabilité presque gracieuse. Elle tressaillit d’une peur bien à elle en percevant la rage froide de Kord dans son dos. Elle repoussa sa tresse par-dessus son épaule et le regarda d’un œil noir. — On n’en a pas fini, Isana, promit Kord d’une voix très calme. Je ne vais pas accepter ça. Isana soutint son regard ombrageux, la haine froide et calculatrice qui s’y cachait, et y puisa la force dont elle avait besoin pour lui faire front, et retourner glace pour glace. — Tu ferais mieux d’espérer qu’on en ait fini. Sinon ce que j’ai fait à Bittan te paraîtra une fleur, en comparaison. (Elle regarda son pied puis releva les yeux vers lui.) Il y a de la place pour vous dans la grange. Je vais vous envoyer de quoi déjeuner. On vous appellera pour le dîner. Kord resta immobile un moment. Puis il cracha sur le côté et fit un signe de tête à ses fils. Aric aida Bittan, toujours suffocant, à se relever, et tous trois se dirigèrent vers les portes de la vaste grange en pierre. Alors seulement le sol trembla sous le pied nu d’Isana et libéra son emprise sur elle. Elle ferma les yeux, et la panique qu’elle avait tenue à distance, sa panique, la submergea. Elle se mit à trembler, mais se ressaisit en secouant la tête. Pas devant tout le monde. Elle rouvrit les yeux et parcourut du regard la cour pleine de gens. — Quoi ? demanda-t-elle. Le banquet a lieu au coucher du soleil, et il reste plein de choses à faire d’ici là. Je ne peux pas tout faire toute seule, ici. Mettez-vous au travail. À ses mots, ils se remirent à bouger et à parler entre eux. Certains lui jetèrent des regards où se mêlaient respect, admiration, et peur. Isana perçut celle-ci en dernier, comme des bardanes glacées roulant sur sa peau. Son propre entourage, des gens avec qui elle vivait et travaillait depuis des années, avait peur d’elle. Elle leva la main à ses yeux brouillés de larmes – mais c’était une des premières choses qu’une aquafèvre apprenait à faire. Isana se concentra pour les refouler, et elles ne tombèrent pas. Cette confrontation, avec sa sourde tension et son risque de dégénérer en violence meurtrière, l’avait secouée plus que toute autre chose depuis des années. Isana inspira prudemment et repartit vers les cuisines. Ses jambes la soutenaient sans trembler, au moins, même si la fatigue qui l’envahissait à présent était presque trop forte. Les efforts de la matinée, la pression de tous ces charmes d’eau, lui avaient donné mal à la tête. Au moment où elle passait devant la forge, Ombre en sortit. Il se déplaçait bizarrement, en traînant un pied. C’était un homme de taille moyenne qui, gravement brûlé lorsqu’il avait été flétri de la marque des lâches bien des années plus tôt, avait la moitié gauche du visage défigurée. Ses cheveux brun foncé et bouclés, qu’il avait laissé pousser, cachaient partiellement celle-ci, ainsi qu’une cicatrice, probablement due à une blessure de guerre, qui lui barrait le cuir chevelu. L’esclave lui adressa un sourire idiot et lui tendit un gobelet d’eau ainsi qu’un chiffon relativement propre, à l’inverse de ses haillons trempés de sueur et de son tablier en cuir couvert de traces de brûlures. — Merci, Ombre, dit Isana en acceptant ces offrandes. (Elle but une gorgée.) Je voudrais que tu gardes un œil sur Kord pour moi. Préviens-moi si lui ou l’un de ses fils quitte la grange. D’accord ? Ombre acquiesça énergiquement, les cheveux dans les yeux. Un filet de bave vola de sa bouche entrouverte. — Œil sur Kord, répéta-t-il. Grange. (Il fronça les sourcils et regarda dans le vide un long moment, puis désigna Isana du doigt.) Surveille mieux. Elle secoua la tête. — Je suis trop fatiguée. Mais préviens-moi s’ils sortent. D’accord ? — S’ils sortent, répéta Ombre avant de s’essuyer la bouche avec sa manche. Préviens. — Voilà, répondit Isana en lui souriant d’un air las. Merci, Ombre. L’esclave poussa un petit cri satisfait et sourit. — De rien. — À ta place, j’éviterais d’entrer dans la grange. Les Kord y sont, et j’ai le sentiment qu’ils ne seraient pas très gentils avec toi. — Pff, répondit l’esclave. Surveille, grange, préviens. Et sur ces mots, il se retourna et s’en fut d’un pas vif malgré sa jambe traînante. Isana chargea Brigitte l’Ancienne de surveiller les cuisines et retourna dans sa chambre. Elle s’assit sur son lit, les mains jointes sur ses genoux. Son ventre palpitait d’angoisse, mais elle se força à inspirer profondément pour retrouver son calme. Elle avait réussi à éviter les ennuis dans l’immédiat et elle pouvait compter sur Ombre, malgré son élocution rudimentaire et ses manières simples. Il la préviendrait s’il se passait quelque chose. Elle était inquiète pour Tavi – plus que jamais auparavant dans son souvenir. Il ne courait pas beaucoup de risques avec Bernard pour veiller sur lui, mais elle n’arrivait pas à renier ce que son instinct lui disait. La pineraie était l’endroit le plus dangereux de la vallée, mais ses sens fatigués lui faisaient redouter un danger plus important, plus menaçant encore. Il y avait quelque chose de pesant dans l’air de la vallée, qui ne présageait rien de bon, un rassemblement de forces à côté duquel la tempête qui se formait au-dessus de Garados paraissait faible et insignifiante. Isana s’allongea sur son lit. — Je vous en prie, Grandes Furies, chuchota-t-elle, épuisée. Faites qu’il ne lui arrive rien. Chapitre 5 Tavi retrouva la trace de Roublard en moins d’une heure, mais le rattraper se révéla moins facile. Il suivit le troupeau toute la matinée et une partie de l’après-midi, ne s’arrêtant que pour boire à une source d’eau glacée et manger un peu de fromage et de mouton salé que son oncle avait apportés. Il savait désormais que Roublard portait bien son nom, et qu’il les menait dans une joyeuse course-poursuite aux quatre coins des landes. Le triste mont Garados se faisait de plus en plus grand et lugubre sous la menace de l’orage, mais Tavi, ignorant sa présence sinistre, resta concentré sur sa tâche. Midi était passé depuis longtemps quand il rattrapa enfin le futé bélier et son troupeau. Il entendit les moutons avant de les voir ; une des brebis bêlait plaintivement. Par-dessus son épaule, il jeta un coup d’œil à son oncle qui le suivait à quelques pas de distance, et lui fit signe qu’il les avait trouvés. Il ne pouvait s’empêcher d’exulter, et Bernard lui rendit son sourire. Roublard avait mené le troupeau dans un épais fourré de ronces et d’épines presque aussi hautes que Tavi, qui s’étalait sur une centaine de pas. Le jeune garçon avisa les cornes recourbées du vieux bélier et s’approcha doucement de lui, en parlant, comme il le faisait toujours. Roublard renâcla et gratta le sol de ses sabots en agitant les cornes d’un air menaçant. Tavi fronça les sourcils et ralentit son approche. Le vieux bélier pesait plus d’un quart de tonne, et cette robuste race de mouflons qu’affectionnait la population frontalière d’Aléra – des bêtes assez grosses et assez fortes pour se défendre toutes seules contre les thanatodons, voire pire – avait tendance à devenir agressive face au danger. Il était déjà arrivé que des bergers imprudents se fassent tuer par leur troupeau surexcité. Soudain, une odeur âcre et douceâtre arrêta net Tavi. Il reconnut la puanteur des moutons égorgés, des abats et du sang. Quelque chose clochait sérieusement. Le garçon reprit son approche plus lentement, en regardant attentivement autour de lui. Il trouva la première victime, un agneau, à quelques mètres des ronces. Il s’agenouilla pour étudier la carcasse, à la recherche d’indices sur ce qui avait pu tuer l’animal. Pas des slives, en tout cas. Les slives pouvaient tuer un jeune mouton et même un adulte quand elles étaient en nombre suffisant, mais ces lézards venimeux s’agglutinaient sur les cadavres pour n’en laisser que des lambeaux de peau et des os nus. L’agneau était mort, mais il ne présentait qu’une seule plaie – une entaille profonde et nette qui l’avait presque décapité. Une telle blessure aurait pu être infligée par les serres d’un thanatodon, mais quand un de ces grands oiseaux de montagne tuait une proie, il la dévorait sur place ou bien la traînait jusqu’à une tanière retirée pour se nourrir. Des loups – même les gros loups des contrées sauvages et infestées de barbares à l’est de la vallée de Calderon – n’auraient pas pu tuer d’un coup aussi précis. Et puis un prédateur aurait commencé à dévorer sa victime. Les bêtes féroces ne tuaient pas pour le plaisir. La terre autour de l’agneau avait été violemment remuée. Tavi y jeta un coup d’œil rapide, à la recherche d’empreintes, mais ne trouva que celles des moutons, et des traces qu’il ne connaissait pas, dont il n’était même pas sûr qu’elles soient des empreintes. L’une d’elles, un peu brouillée, aurait pu être faite par un talon humain, mais tout aussi bien par une pierre ronde qu’on aurait délogée. Le jeune garçon se releva, perplexe, et découvrit deux autres corps gisant sur le sol entre la première victime et les fourrés où Roublard s’était réfugié – un deuxième agneau et une brebis, tous deux pareillement tués d’un seul coup net et violent. Une furie puissante aurait été capable d’infliger de telles lésions, mais les furies s’attaquaient rarement aux animaux, à moins d’y être obligées par leur furifèvre. Si ce n’était pas un animal qui avait tué ces moutons, seul un homme avait pu le faire. En s’aidant d’une lame cruellement aiguisée – un long couteau de chasse ou une épée – et sans doute aussi d’une furie, pour décupler ses forces. Mais cette vallée frontalière n’accueillait pas souvent de visiteurs, et aucun des fermiers ne s’aventurait dans ces pinèdes arides. L’ombre sinistre du mont Garados donnait l’impression que les terres alentour, sur des lieues à la ronde, ployaient sous l’appréhension, et il était pratiquement impossible de passer une bonne nuit si près de la vieille montagne. Perplexe, Tavi leva les yeux vers Roublard qui restait à l’entrée des broussailles, les cornes menaçantes, et la peur le gagna. Qu’est-ce qui avait bien pu infliger de telles blessures à ces moutons ? — Mon oncle ? appela-t-il. (Sa voix dérailla un peu.) Il y a quelque chose de bizarre. Bernard s’approcha, les sourcils froncés. Il regarda Roublard et son troupeau, puis les cadavres sur le sol, et écarquilla les yeux. Il se redressa et tira de sa ceinture son court et solide glaive de légionnaire. — Tavi. Viens là. — Quoi ? Bernard prit soudain un ton courroucé et autoritaire que Tavi ne lui connaissait pas. — Tout de suite. Le cœur de Tavi se mit à battre la chamade, et il obéit. — Et le troupeau ? — Laisse tomber, répondit son oncle d’une voix sèche et glacée. On s’en va. — Mais on va perdre nos moutons. On ne peut pas les laisser là. Bernard, l’œil aux aguets, lui passa son épée et encocha une flèche sur son arc. — Garde la pointe vers le bas. Mets-toi derrière moi et ne me lâche pas d’une semelle. Tavi, luttant contre la peur qui l’envahissait, obéit à son oncle. — Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi on s’en va ? — Parce qu’on veut sortir des landes vivants. Bernard entreprit de s’éloigner lentement des broussailles, le visage fermé par la concentration. — Vivants ? Mon oncle, qu’est-ce qui peut… ? Bernard se raidit et pivota brusquement en levant son arc. Tavi suivit son mouvement du regard et vit quelque chose passer en un éclair derrière le petit bosquet d’arbustes en face d’eux. — Qu’est-ce que… ? Derrière eux se fit entendre une plainte sifflante. Tavi tourna aussitôt la tête, mais son oncle fit demi-tour plus lentement, l’arc tendu, une flèche encochée près de sa joue. Tavi, pour sa part, ne pouvait guère faire autre chose que regarder approcher leur assaillant. On aurait dit un oiseau – pour autant qu’un oiseau puisse faire trois mètres de haut et posséder des pattes aussi longues et musclées, plus épaisses et vigoureuses que celles d’un cheval de course, et terminées par des serres cruelles. Sa tête reposait sur un long cou, souple et puissant, et s’ornait d’un bec acéré et crochu comme celui d’un faucon, mais dix fois plus gros. Son plumage était un camaïeu de bruns et de noirs, sur lequel tranchait l’or brillant de ses yeux. L’animal prit son élan et bondit sur eux, les serres en avant, prêtes à lacérer, en battant l’air de ses ailes ridiculement sous-développées. Tavi, que Bernard avait poussé d’un coup de rein en se retournant, tomba sur le côté et se retrouva séparé du monstre par son oncle. Celui-ci décocha sa flèche au hasard. Elle ne fit qu’effleurer l’oiseau, déviée par ses plumes, et ricocha dans un éclair d’empennage noir et vert. La bête s’abattit sur Bernard, toutes griffes dehors, son bec cruel prêt à fondre. En sentant des gouttes chaudes du sang de son oncle lui tomber sur le visage, Tavi se mit à hurler. L’oiseau jouait des serres, déchiquetant tout ce qu’il rencontrait. De l’une, il entailla le cuir épais des hauts-de-chausses de Bernard au niveau de la cuisse. Le sang jaillit et se mit à couler. De l’autre, il visa la gorge de sa cible à travers ses cheveux, mais l’homme leva le bras et les griffes mortelles dévièrent sur le bois de l’arc. La créature darda son bec cruel, mais, de nouveau, Bernard réussit à parer son attaque. L’oiseau tourna la tête et brisa comme une brindille le bois solide de l’arc, qui céda avec un bruit sonore lorsque la pression exercée par la corde se relâcha. Tavi leva son épée et courut vers son oncle en hurlant, d’une voix trop aiguë, trop grêle, trop terrifiée pour être la sienne. L’oiseau tourna la tête et fixa ses yeux dorés et dénués d’intelligence sur lui, avec une terrible intensité. — Brutus ! appela Bernard, profitant de ce moment de répit. Attaque ! La terre aux pieds de l’oiseau trembla, avant de s’ouvrir sous la poussée de la furie qui répondait à l’appel de son furifèvre. Une fine couche de terre se détacha de la pierre nue. Brutus jaillit du sol tel un molosse sortant d’une mer agitée, sa tête et ses épaules de roc et de glèbe semblables à celles d’un grand chien de chasse. Ses yeux verts comme des émeraudes dégageaient une faible luminescence. Il arc-bouta ses pattes de devant contre le sol, hissa son corps de la taille d’un poney, et referma ses mâchoires de granit sur la cuisse du prédateur ailé. Celui-ci émit un cri semblable au sifflement d’une bouilloire et allongea un coup de bec à la furie. Des étincelles jaillirent au contact de la pierre et l’une des oreilles de terre du chien se détacha, mais celui-ci n’eut même pas un tressaillement. Avec un hurlement, Tavi abattit l’épée de son oncle à deux mains, frappant l’oiseau à la base du cou. L’animal se convulsa, et le choc remonta dans la main du jeune garçon, comme la vibration qui se transmet par une ligne quand un poisson a mordu. Tavi souleva l’épée et assena un nouveau coup. Un sang noir éclaboussa la lame. Il continua à frapper, évitant à un moment la serre libre qui se tendait. Encore et encore, la lourde épée s’enfonça dans le dos ou dans le cou de la bête. Encore et encore, la lame fit gicler le sang noir de l’animal. D’une brusque secousse, Brutus jeta l’oiseau au sol avec une violence à lui briser les os. Les oreilles bourdonnantes, Tavi hurla encore une fois et abattit son épée comme une hache sur la tête de l’animal. Il entendit et sentit le craquement de l’impact, et la bête s’affaissa enfin, immobile et silencieuse. Tavi tremblait comme une feuille. Il y avait du sang noir sur ses vêtements, sur l’épée dans ses mains, partout sur les plumes de l’oiseau et sur le sol. Brutus tenait toujours la cuisse de l’animal dans l’étau de ses mâchoires. Le corps dégageait une puanteur fétide. Tavi sentit son cœur se soulever. Il se détourna de l’oiseau et vit son oncle prostré sur le sol. — Mon oncle ! (Il s’agenouilla près de lui. Les vêtements et les mains de l’Exploitant étaient maculés de sang.) Oncle Bernard ! Celui-ci leva vers le garçon un visage blême, grimaçant de douleur. Il serrait sa cuisse de ses deux mains, à s’en blanchir les articulations. — Ma jambe, dit-il. Il faut qu’on la garrotte, mon garçon, sinon je suis fini. Tavi acquiesça, la gorge serrée. Il posa l’épée et déboucla sa ceinture. — Et Brutus ? demanda-t-il. Bernard secoua la tête d’un air crispé. — Pas pour l’instant. Dans cet état, je ne peux pas le contacter. Tavi dut soulever la jambe de son oncle à deux mains pour réussir à glisser autour le garrot improvisé, arrachant au colosse un grognement de douleur. Il serra la ceinture autant qu’il put avant de la boucler. Bernard gémit de nouveau et relâcha lentement son étreinte. Ses hauts-de-chausses étaient imbibés de sang, mais la blessure ne saignait plus. Elle était horrible à voir. Le muscle était à vif et, en dessous, Tavi crut distinguer le blanc de l’os. De nouveau pris de nausée, il détourna le regard. — Par les Corbeaux ! murmura-t-il. Il tremblait encore, et son cœur battait toujours la chamade. Mon oncle. Ça va ? — Ça fait joliment mal. Continue à me parler le temps que ça passe un peu. Tavi se mordit la lèvre. — D’accord. C’était quoi, ce truc ? — Ratite tueur. La Plaie des Troupeaux. Ils en ont, plus au sud. Surtout dans la jungle des Épines Brûlantes. À ma connaissance, c’est la première fois qu’on en voit un si loin au nord. Ou si gros. — Ils tuent pour le plaisir ? — Non. Trop stupides pour savoir s’arrêter. Une fois qu’ils ont senti le sang, ils étripent tout ce qui bouge. Tavi déglutit et hocha la tête. — On est encore en danger ? — C’est possible. Les ratites chassent en couple. Va donc voir. — Quoi ? — Par tous les Corbeaux, va donc regarder cet oiseau, gamin, grommela Bernard. Tavi se releva et retourna auprès du ratite. La patte libre de celui-ci était encore secouée de tics, et ses serres s’ouvraient et se fermaient spasmodiquement. L’animal dégageait une violente odeur d’entrailles, et Tavi retint son souffle en se couvrant le nez et la bouche de la main. Avec un grognement, Bernard se redressa, mais sa tête retomba un moment et il dut prendre appui sur le sol avec ses mains. — Tu l’avais tué du premier coup, Tavi. Tu aurais dû reculer et le laisser mourir. — Mais il se débattait encore ! Bernard secoua la tête. — Tu lui avais fendu la nuque. Il n’allait plus lutter très longtemps. Ça prend du temps de se vider de son sang, et tant que ce n’est pas fait, ils peuvent encore te tuer. Regarde son cou. Juste derrière sa tête. Tavi, la gorge nouée, contourna le cadavre ainsi que Brutus pour aller regarder à l’endroit indiqué par son oncle. Quelque chose ébouriffait les plumes juste derrière la tête. Il s’agenouilla et en écarta quelques-unes d’une main hésitante, pour voir ce dont il s’agissait. Un anneau fait de plusieurs sortes d’étoffes grossières entrelacées de cuir encerclait le cou de l’animal, cisaillant le muscle aux endroits de pression. — Il porte une sorte de collier, annonça-t-il. — En quoi il est fabriqué ? — Je ne sais pas. Du tissu et du cuir tressés. Ça ne me dit rien. — C’est un collier marat. Il faut qu’on file d’ici, Tavi. Le jeune garçon leva la tête, surpris. — Il n’y a pas de Marats dans la vallée de Calderon, mon oncle. Les légions les tiennent à l’écart. Il n’y a pas eu un seul Marat dans le coin depuis cette grande bataille, il y a des années. Bernard hocha la tête. — Tu n’étais pas encore né. Mais deux cohortes à Garnison, ça ne suffit pas forcément à les empêcher de passer, s’ils ne viennent pas en masse. Il y a un guerrier marat quelque part dans le coin, et il ne va pas être très content de découvrir qu’on a tué son oiseau. Et le compagnon de ce dernier non plus. — Son compagnon ? — Les marques sur le sommet de sa tête. Ce sont des cicatrices d’accouplement. On a tué la femelle. Tavi avala sa salive. — Alors on ferait sans doute mieux de s’en aller. Bernard acquiesça d’un hochement de tête las et branlant. — Viens ici, mon garçon. Tavi s’agenouilla près de son oncle. Un des moutons bêla et Tavi, inquiet, leva les yeux. Le troupeau était en train de se disperser et Roublard se mit à trotter de part et d’autre, jouant des cornes sans ménagement pour reformer le groupe. — Brutus, appela Bernard d’une voix bourrue et mal assurée. (Il prit une profonde inspiration, l’air soudain concentré.) Lâche l’oiseau. Ramène-nous à la maison. Le molosse de pierre laissa tomber sa proie et se tourna vers son maître. Il s’enfonça de nouveau dans la terre. Tavi sentit le sol sous ses pieds frémir et s’ébranler. Puis, dans un grincement de roche torturée, une dalle de pierre d’environ un mètre cinquante de large se souleva sous eux et se mit à glisser en direction du sud, tel un radeau sur une rivière tranquille. Elle se dirigea vers l’entrée de la petite clairière en prenant lentement de la vitesse. — Réveille-moi quand on sera arrivés, marmonna Bernard avant de s’allonger et de fermer les yeux. Son visage et son corps se détendirent aussitôt. Inquiet, Tavi regarda son oncle puis jeta un nouveau coup d’œil aux moutons. Roublard les avait de nouveau rassemblés dans les broussailles et baissait les cornes – mais pas dans sa direction. — Oncle Bernard, dit le jeune garçon d’une voix qui lui parut aiguë et paniquée. Oncle Bernard, je crois qu’il y a quelque chose qui approche. Le blessé ne répondit pas. Tavi chercha l’épée du regard, mais il l’avait laissée près du corps du ratite, et elle se trouvait maintenant à vingt pas de lui. Il serra les poings de frustration. Tout ça, c’était sa faute. S’il ne s’était pas soustrait à ses tâches pour impressionner Beritte, il n’aurait pas dû partir à la recherche de Roublard et son oncle n’aurait pas eu à le suivre. Il frissonna. Tout à coup, la mort lui semblait une menace très réelle et très proche. La vallée s’obscurcit subitement ; en levant la tête, Tavi aperçut des nuages qui couvraient le soleil à toute vitesse, et il entendit le grondement lointain du tonnerre. Les arbres et les maigres sous-bois commencèrent à s’agiter sous l’effet du vent, et le radeau de terre donnait l’impression de ne pas avancer. Il avait beau aller déjà à la vitesse d’un homme qui marche, et continuer à accélérer, Tavi ne pouvait s’empêcher de trépigner, terrifié à l’idée qu’il était peut-être déjà trop tard. Il avala sa salive. Si quelque chose décidait de les poursuivre maintenant, son oncle ne pourrait pas l’aider. Il lui faudrait se débrouiller tout seul. Un cri strident lui parvint des arbres sur leur droite, plus haut sur la pente. Tavi tourna vivement la tête, mais ne vit rien. Le bruit se répéta. Un deuxième ratite. Un autre cri lui répondit, venu cette fois de la gauche du radeau de terre, et terriblement proche. Un troisième ? Des buissons s’agitèrent à peut-être cinquante pas d’eux, parmi les arbres. Puis plus près. Tavi crut voir quelque chose se rapprocher d’eux. Les rattraper. — Ils arrivent, dit-il doucement. Il déglutit. Même si Brutus était capable d’atteindre la vitesse d’un homme au pas de course, et de conserver cette allure pendant des heures, voire des jours, il n’allait pas accélérer assez vite pour leur permettre de fuir. Bernard, inconscient, n’avait aucune chance d’échapper à un autre ratite dans son état, et le seul objectif de Brutus était de les ramener tous deux à la maison. Par conséquent, la seule chance qu’avait son oncle d’échapper aux ratites était que ceux-ci aillent voir ailleurs. Que quelqu’un les entraîne dans une autre direction. Tavi inspira profondément puis se laissa rouler du radeau sur un côté de la piste et resta allongé, immobile. Si les ratites repéraient leurs proies grâce au mouvement, ils auraient sûrement plus de mal avec les arbres et les buissons qui bougeaient dans le vent. Il allait rester immobile encore quelque temps puis s’agiter et faire le plus de bruit possible, pour attirer les chasseurs loin de leur vulnérable proie. Le tonnerre gronda de nouveau, et Tavi sentit une gouttelette d’eau froide s’écraser sur sa joue. Il leva les yeux et vit de gros nuages noirs qui s’accumulaient autour de la montagne. Une autre goutte lui tomba dessus, et un frisson de peur l’étreignit, manquant de lui faire rendre son déjeuner. Les tempêtes furiesques pouvaient être fatales à ceux qu’elles surprenaient hors de chez eux. Sans la solide protection des murs de la ferme ou celle de furies personnelles, il serait pratiquement sans défense devant l’orage. Haletant discrètement, Tavi ramassa plusieurs pierres qui lui paraissaient de taille idéale pour en faire des projectiles. Puis il se tourna vers l’ouest et en jeta une aussi loin qu’il put. La pierre vola en silence avant de heurter un tronc d’arbre avec un bruit sec. Tavi s’aplatit au sol et resta immobile. Un sifflement retentit de l’autre côté de la piste, et quelque chose s’approcha à travers les broussailles. Tavi entendit des pas derrière lui et soudain une grosse forme sombre passa en coup de vent à côté de lui, à peine audible, en un bond qui la porta directement de l’autre côté du large sillon creusé par le passage de Brutus. Un autre ratite, plus foncé et plus gros que le précédent. Il courait sur la pointe des pattes, mais ses serres crissaient sur les aiguilles de pin et ses plumes frottaient contre les branches des arbres. Il se dirigea vers l’endroit où la pierre était tombée et disparut de nouveau dans les broussailles. Tavi relâcha son souffle. Il lança une autre pierre, plus loin, vers la clairière, à l’opposé de la direction qu’avait prise Brutus pour ramener Bernard en sûreté. Puis il s’accroupit pour regagner lui-même la clairière, en jetant une pierre de temps en temps. Le vent continuait à se lever, et d’autres petites gouttes de pluie glacées et cinglantes se mirent à tomber, plus nombreuses. S’efforçant de respirer aussi silencieusement que possible, Tavi regagna la clairière à pas de loup, et fit les derniers mètres en rampant, sous les branches alourdies d’un des pins. Les moutons étaient invisibles. Mais le deuxième ratite était déjà là. Ainsi que le Marat. Ce ratite-là faisait au moins une tête de plus que l’autre, son plumage était plus sombre et ses yeux d’un or plus foncé. Il était penché sur le cadavre de l’oiseau tué par Tavi, une patte repliée sous lui, et tendait le cou pour presser son bec dans les plumes de sa compagne. Quant au Marat, c’était la première fois que Tavi en voyait un. Il était grand, plus grand que quiconque de la connaissance de Tavi. Il n’était pas très différent d’un humain, mais avait les épaules très larges, et le corps pétri de muscles fins et agiles. Il ne portait qu’un pagne autour des hanches, à fonction surtout utilitaire semblait-il, car il comportait une ceinture d’où pendaient divers petits sacs et ce qui ressemblait à un poignard en verre noir. Le Marat avait les cheveux longs et épais, d’un blanc maladif dans la faible lumière grisâtre que laissaient passer les nuages. Par endroits, il y avait accroché des plumes sombres qui lui donnaient un aspect sauvage. Le Marat s’approcha du ratite mort et s’agenouilla pour poser sur lui ses mains larges et puissantes. Il émit un son doux et lugubre auquel le mâle à côté de lui fit écho, et tous deux restèrent immobiles un instant, tête baissée. Puis l’homme gronda en retroussant les lèvres sur ses dents blanches, et tourna la tête pour regarder autour de lui. Ses yeux, constata Tavi, étaient exactement du même or que ceux du ratite, cruels et luisants. Tavi resta immobile, osant à peine respirer. L’expression du Marat n’était pas difficile à déchiffrer. Il était furieux, et quand il tourna lentement la tête pour inspecter la clairière, Tavi vit que ses dents et ses mains étaient tachées de sang. Le Marat se releva et porta une main à sa bouche. Il inspira profondément et poussa un sifflement strident dont la puissance fit tressaillir Tavi. Une courte série de notes de hauteurs et de longueurs inégales retentit. Puis il se tut. Tavi fronça les sourcils et écouta, la mâchoire détendue, les yeux mi-clos. Au bout d’un moment, un sifflement se fit entendre en retour, à moitié tronqué par le vent. Tavi n’avait aucune idée de ce que disait cette réponse, mais le simple fait qu’il y en ait une était déjà assez effrayant. Cet échange ne pouvait signifier qu’une chose : il y avait plus d’un barbare dans le coin. Les Marats étaient de retour dans la vallée de Calderon. Peut-être étaient-ils là seulement pour chasser, et se cantonnaient-ils à ces forêts de pins désertées autour de Garados pour échapper aux regards humains. Ou peut-être, se dit Tavi, paniqué, étaient-ils là en éclaireurs pour leur horde. Mais cela semblait fou. On n’avait pas vu de horde depuis plus de quinze ans, depuis avant la naissance de Tavi, et si les Marats avaient à l’époque connu une série de victoires, réussissant à détruire la Légion Royale et à tuer le Princeps Gaius, les légions aléréennes les avaient écrasés seulement quelques semaines plus tard, d’une manière si définitive que tout le monde était persuadé qu’ils ne reviendraient jamais. Sauf qu’ils étaient de retour. Et s’ils comptaient revenir en force, les Marats qui étaient là dans la vallée étaient probablement des éclaireurs. Et si c’était le cas, ils n’allaient pas laisser le gamin malingre qui les avait vus s’échapper pour donner l’alerte sur leur présence. Le Marat se remit à scruter la clairière d’un air mauvais. Il arracha une poignée de plumes au ratite mort et les attacha à des mèches de sa chevelure. Puis il siffla à l’adresse du ratite vivant avec un geste de la main. L’oiseau prit la direction que l’homme indiquait à grands pas, observant ses alentours d’un œil vif. Pendant ce temps, le Marat s’était mis à genoux. Il renifla le sang sur les griffes du ratite mort et se pencha pour y faire courir sa langue, au grand dégoût de Tavi. Puis, fermant les yeux à demi, il goûta le sang dans sa bouche comme si c’était un vin. Il rouvrit les yeux et, toujours à croupetons, entreprit de faire le tour de la clairière comme un chien cherchant une piste. Il s’arrêta devant l’épée tombée à terre et la ramassa, les yeux rivés sur la lame tachée du sang du ratite. Enfin, il l’essuya sur l’herbe de la clairière avant de la passer à sa ceinture. Le vent continuait à durcir et changeait de direction à chaque bourrasque. Tavi le sentit effleurer son dos. Il se figea, persuadé d’être repéré immédiatement s’il faisait le moindre geste. Le Marat leva brusquement la tête et se tourna pour regarder droit dans la direction de Tavi. Le garçon avala sa salive, crispé de peur. Le barbare siffla de nouveau et fit un signe de la main. Le ratite s’approcha vivement de la cachette de l’adolescent. Comme un poulet après un insecte, se dit Tavi. Et c’est moi l’insecte. Mais au bout de quelques pas, le ratite émit un cri perçant et se tourna vers le sud. Le Marat le rejoignit et étudia les traces de passage dans la terre. Il s’accroupit, les narines palpitantes, et releva soudain la tête avec une lueur avide dans ses yeux dorés. Il se releva et entreprit de suivre à grandes enjambées la direction qu’avait prise l’oncle de Tavi. — Non ! hurla ce dernier. Il se releva d’un bond et, sortant de sa cachette, lança une des pierres qui lui restaient sur le Marat. Il avait visé juste : celle-ci toucha le barbare à la pommette et fit couler le sang. Le Marat braqua sur Tavi ses yeux dorés d’oiseau de proie et gronda quelque chose dans une langue que le garçon ne comprit pas. Ses intentions, cela dit, étaient claires avant même qu’il dégaine son poignard de verre. Ses yeux flamboyaient de colère. Il siffla et le ratite fit immédiatement demi-tour pour le rejoindre. Il lui montra alors Tavi en émettant le même cri de guerre strident que le premier oiseau avait poussé. Tavi fit volte-face et s’enfuit. Toute sa jeune vie, il avait couru pour échapper aux plus grands et aux plus forts que lui. La plupart des jeux à la ferme consistaient en courses-poursuites, et Tavi avait appris à tirer parti de sa petite taille et de sa rapidité. Dans sa course, il traversa les plus épais fourrés de fougères qu’il put trouver et se faufila avec adresse dans l’entrelacs d’épineux, d’arbres abattus, de fondrières et de jeunes pins. Le vent forcit, emplissant l’air d’aiguilles de pin et de poussière. Tavi prit à l’ouest pour écarter ses poursuivants de la piste de son oncle. Les sinistres hurlements du ratite et de son maître le suivaient de près, mais la peur donnait des ailes au garçon. Son cœur battait comme le marteau d’un forgeron, vite et fort. Il savait qu’il était seul, que personne ne viendrait à son aide. Il ne pouvait compter que sur son intelligence et sur son expérience, et si jamais il trébuchait ou ralentissait, le Marat et son ratite l’attraperaient. Le crépuscule approchait, et l’énorme tempête qui se préparait au-dessus de Garados avait commencé à s’étendre sur toute la vallée. Si le Marat, l’orage ou l’obscurité le rattrapaient avant qu’il trouve un abri, Tavi mourrait. Il s’enfuit à toutes jambes. Chapitre 6 Quand la nuit tomba, Amara était toujours en liberté. Tout son corps était pétri de douleur. Le premier élan de sa fuite éperdue dans les airs l’avait épuisée, et la suite de son vol, plus calme, aurait été impossible sans le concours heureux d’un vent de sud-ouest qui allait dans la même direction qu’elle. Elle avait pu tirer parti des vents dominants pour soulager Cirrus, et ainsi préserver une grande partie de sa propre énergie. Elle restait à basse altitude, presque au niveau des cimes, et même si le cyclone miniature qui la soutenait faisait danser les arbres sur son passage, elle avait plus de chances ainsi d’échapper aux Chevaliers Aeris qui la poursuivaient, avec le terrain pour la cacher éventuellement à leurs yeux. Un ultime rayon de soleil couleur de rouille lui révéla un miroitement d’eau, un ruban sinueux qui courait au milieu des ondulations de collines boisées : la Gaule. Elle dut puiser dans ses dernières ressources pour guider Cirrus afin que celui-ci la fasse atterrir en douceur, et plus encore, pour rester debout quand la tension du vol se relâcha. Elle n’avait qu’une envie, ramper dans le creux d’un arbre et dormir pendant une semaine. Au lieu de cela, elle attrapa le bas de sa robe en lambeaux et déchira l’ourlet sur un côté pour en retirer un petit rond de cuivre brillant. — Gaule, chuchota-t-elle, en usant du peu d’énergie qui lui restait pour parler aux furies de l’eau. Reconnais cette pièce et cours prévenir ton maître. Elle laissa tomber le disque de cuivre en lui imprimant un léger mouvement de vrille, et le profil du Premier Duc tournoya dans sa chute, en alternance avec l’image du soleil dans la lumière rougeoyante. Puis Amara se laissa tomber sur la berge et tendit les mains pour les plonger dans l’eau. Aucune course, si longue soit-elle, n’était aussi épuisante qu’une heure de vol – même dans des conditions idéales. Elle avait eu de la chance. Si les vents avaient été différents, elle n’aurait pas pu atteindre la Gaule en liberté. Elle baissa les yeux sur son reflet et frissonna un moment. Elle imagina l’eau en train de remonter en ondoyant le long de ses bras pour s’engouffrer dans son nez et dans sa gorge, et son cœur battit à se rompre. Elle lutta contre la peur nauséeuse qui l’envahissait, mais en vain. Elle ne pouvait se résoudre à toucher l’eau. Cette aquafèvre aurait pu la tuer. Amara aurait pu trouver la mort là-bas. Ce n’était pas le cas. Elle avait survécu – mais malgré cela, il lui fallait tout son courage pour se retenir de reculer du bord en tremblant. Elle ferma les yeux un instant et essaya de chasser le souvenir du rire de cette femme. Les hommes à sa poursuite ne lui faisaient pas particulièrement peur. S’ils l’avaient capturée, ils l’auraient passée au fil de l’épée, brutalisée peut-être – mais elle s’était préparée à tout ça. Elle songea au sourire d’Odiana quand sa furie avait étouffé Amara, la noyant sur la terre ferme. Les yeux de l’aquafèvre avaient brillé d’une jubilation sans retenue, presque enfantine. Amara frissonna. Rien ne l’avait préparée à ça. Et pourtant il lui fallait affronter cette terreur. Se colleter avec elle. Son devoir n’exigeait pas moins d’elle. Elle plongea les mains dans l’eau froide de la rivière. La jeune Curseur s’aspergea le visage et tenta vainement de peigner ses cheveux avec ses doigts. Bien qu’elle les porte plus court qu’il était coutume – d’un châtain doré, ils lui arrivaient à peine aux épaules –, et malgré leur raideur et leur finesse, ces quelques heures passées dans les bourrasques les avaient complètement emmêlés, lui donnant l’air d’un chien particulièrement hirsute. Elle étudia de nouveau son reflet. Elle avait des traits fins et durs, qu’elle pouvait adoucir et rendre simplement sévères avec les cosmétiques adéquats. Des cheveux souples, fragiles, fins comme de la soie – et pour l’instant aussi ébouriffés qu’une meule de foin. Son visage et ses bras, sous la saleté, étaient aussi bruns que ses cheveux, ce qui lui donnait dans l’eau une apparence monochrome, comme si elle était une statue de bois pâle légèrement teint. Ses vêtements tout simples étaient en lambeaux, effilochés aux bords après toutes ces heures dans le vent, maculés de boue et, autour de l’entaille qui ornait son corsage à l’endroit de la douleur lancinante dans son bras, d’éclaboussures brun foncé qui devaient être du sang. L’eau s’agita et une silhouette furiforgée en sortit – mais au lieu du Premier Duc, ce fut une femme qui prit forme. Gaius Caria, la femme de Gaius Sextus, Premier Duc d’Aléra, paraissait jeune, à peine plus âgée qu’Amara. Elle portait une magnifique robe serrée sous la poitrine, et ses cheveux étaient coiffés en une série de tresses élaborées, avec quelques boucles retombant artistiquement autour de son visage. Elle était belle, mais surtout, elle dégageait une impression de sérénité, de certitude, de grâce… et de puissance. Amara se fit soudain l’effet d’un laideron dégingandé, et fit la révérence du mieux qu’elle put, en prenant ses jupes salies à deux mains. — Votre Grâce. — Academ, répondit la femme d’un murmure. Cela fait à peine trois semaines que mon mari vous a donné son effigie, et vous le dérangez déjà en plein dîner. C’est un nouveau record, je crois. Fidélias, à ce qu’on m’a dit, n’avait pas estimé convenable de le tirer de table ou du lit avant au moins un mois. Amara sentit ses joues s’empourprer. — Oui, Votre Grâce. Je m’excuse de devoir ainsi vous importuner. La Première Dame détailla l’apparence malpropre d’Amara d’un œil sévère. Celle-ci rougit encore plus et se retint de se tortiller. — Nul besoin de vous excuser. Mais à l’avenir, essayez donc de tomber à un meilleur moment. — Oui, madame. S’il vous plaît, Votre Grâce. Je dois parler au Premier Duc. Dame Caria secoua la tête. — Impossible, dit-elle d’un ton catégorique. Je crains que vous soyez obligée d’attendre. Peut-être demain. — Mais, madame… — Il est débordé, répliqua l’autre en insistant sur chaque syllabe. Si vous jugez l’affaire d’importance, vous n’avez qu’à me confier un message et je le lui transmettrai dès que l’occasion se présentera. — Pardonnez-moi, madame, mais on m’a dit que si je venais à utiliser cette pièce, le message devrait être adressé à lui seul. — Faites attention à ce que vous dites, Academ, répondit Caria en haussant un sourcil. Songez à qui vous vous adressez. — Je tiens mes ordres du Premier Duc lui-même, Votre Grâce. Je ne fais qu’essayer d’y obéir. — Admirable. Mais le Premier Duc n’est pas un professeur préféré à qui vous pouvez décider d’imposer votre visite dès qu’il vous en prend l’envie, Academ. (Elle appuya légèrement sur ce dernier mot.) Et il a des affaires d’État à régler. Amara déglutit. — Votre Grâce, s’il vous plaît. Je ne serai pas longue. Laissez-le juger lui-même si j’abuse de mon privilège. Je vous en prie. — Non. (La silhouette sculptée regarda par-dessus son épaule.) Vous m’avez assez fait perdre mon temps, Academ Amara. (Sa voix se fit plus tendue, plus pressée.) Si vous en avez terminé… Amara se passa la langue sur les lèvres. Si elle réussissait à la retenir un peu plus longtemps, peut-être le Premier Duc surprendrait-il leur conversation. — Votre Grâce, avant que vous partiez, puis-je vous donner un message à lui transmettre ? — Faites vite. — Oui, Votre Grâce. Si vous pouviez seulement lui dire que… Avant qu’Amara puisse continuer, la silhouette aqueuse de la Première Dame se renfrogna en lui lançant un regard noir, et son visage se fit froid et distant. L’eau à côté d’elle s’agita, et une deuxième forme furiforgée en sortit. Cette fois, c’était un homme, grand, aux épaules autrefois larges mais maintenant affaissées par l’âge. Il se tenait avec un orgueil flegmatique et une assurance qui transparaissaient en chaque ligne de son corps. Sa représentation n’était pas translucide, comme celle de dame Caria. Il apparaissait en couleurs et, un bref instant, Amara crut que le Premier Duc était, d’une manière ou d’une autre, venu en personne, au lieu d’envoyer une furie à sa place. Il avait les cheveux noirs, avec quelques mèches d’un blanc argenté, et ses yeux verts semblaient décolorés, fatigués, mais pleins d’assurance. — Eh bien, eh bien, dit-il d’une voix de basse, douce et sonore. Que se passe-t-il, ma chère ? (Il se tourna vers Amara en plissant les yeux. Ses traits se figèrent un moment. Puis il murmura :) Ah. Je vois. Salutations, Curseur. Dame Caria jeta un vif coup d’œil à son mari en l’entendant employer ce titre, puis tourna les yeux vers Amara. — Cette femme souhaitait vous parler, mais je l’ai informée que vous aviez un dîner d’État. — Votre Majesté, murmura Amara en faisant une nouvelle révérence. Gaius soupira et fit un geste vague de la main. — Allez-y, ma chère. Je vous rejoins tout de suite. Dame Caria releva le menton vivement. — Mon cher. La consternation sera considérable si nous n’arrivons pas ensemble. Gaius tourna les yeux vers elle. — Alors, si cela vous sied mieux, vous pouvez m’attendre ailleurs. La Première Dame pinça les lèvres, mais s’inclina gracieusement, convenablement ; puis son image retomba brutalement dans la rivière, créant une grande gerbe d’eau qui trempa Amara jusqu’à la taille. La jeune femme poussa un cri de surprise et fit vainement un geste pour essuyer ses vêtements. — Oh, Sire, je vous prie de m’excuser. Gaius émit un son désapprobateur et agita une main. L’eau quitta l’étoffe des jupes d’Amara pour retomber au sol en une pluie régulière de gouttelettes ordonnées qui s’amassèrent en une petite flaque boueuse avant de retourner dans la rivière, laissant, au moins, le tissu presque propre. — Je vous prie d’excuser la Première Dame, murmura Gaius. Ces trois dernières années n’ont pas été douces envers elle. Les trois années depuis qu’elle vous a épousé, Sire, songea Amara. Mais elle se contenta de répondre : — Oui, Votre Majesté. Le Premier Duc inspira, puis hocha la tête d’un geste brusque. Il avait rasé sa barbe depuis la dernière fois qu’Amara l’avait vu, et les lignes de l’âge, à peine visibles sur son visage généralement jeune, créaient des ombres aux coins de ses yeux et de sa bouche. Gaius paraissait la quarantaine bien entamée – en fait, Amara savait qu’il était deux fois plus âgé. Et que quand elle était arrivée à l’Académie Royale, cinq ans plus tôt, il n’y avait pas d’argent dans les cheveux du Premier Duc. — Votre rapport, fit Gaius. Je vous écoute. — Oui, Sire. Sur vos instructions, Fidélias et moi avons tenté de nous infiltrer dans le camp rebelle supposé. Nous avons réussi à y entrer. (Sa bouche devint sèche, et elle déglutit.) Mais… Mais il… Gaius hocha la tête d’un air grave. — Mais il vous a trahie. Il s’est révélé plus disposé à servir la cause des insurgés qu’à rester loyal envers son Duc. Amara cligna des yeux, surprise. — C’est ça. Mais comment avez-vous… ? Gaius haussa les épaules. — Je ne savais pas. Mais je m’en doutais. Quand on a mon âge, Amara, on voit les gens pour ce qu’ils sont vraiment. Leurs intentions et leurs convictions s’inscrivent dans leurs actions, dans leurs mensonges. (Il secoua la tête.) J’avais repéré les signes chez Fidélias quand il était à peine plus âgé que vous. Mais cette graine a particulièrement mal choisi son moment pour germer. — Vous vous en doutiez ? Et vous ne m’avez rien dit ? — Auriez-vous été capable de ne rien lui dire ? Auriez-vous réussi à lui jouer ce genre de comédie, à lui, votre professeur, pendant toute cette mission ? Amara serra les dents plutôt que de parler sous le coup de la colère. Gaius avait raison. Elle n’aurait pas pu cacher un tel secret à Fidélias. — Pourquoi est-ce que vous m’avez envoyée, moi ? Gaius lui adressa un sourire fatigué. — Parce que vous êtes le Curseur le plus rapide que j’aie jamais vu. Parce que vous étiez une étudiante brillante à l’Académie, pleine de ressources, entêtée, et capable de réagir instantanément. Parce que Fidélias vous appréciait. Et parce que j’étais sûr de votre loyauté. — Un appât, fit Amara d’une voix encore dure, cassante. Vous m’avez utilisée comme appât. Vous saviez qu’il ne résisterait pas à l’envie d’essayer de me rallier à sa cause. De me recruter. — Correct, pour l’essentiel. — Vous étiez prêt à me sacrifier. — Si vous n’étiez pas revenue, j’aurais su que vous aviez échoué dans votre mission, probablement à cause de Fidélias. Ou alors, que vous vous étiez rangée du côté des insurgés. Dans les deux cas, j’aurais su envers qui Fidélias était vraiment loyal. — Ce qui était le but de la mission. — Pas vraiment. J’avais également besoin de ces informations. — Alors vous avez risqué ma vie pour les avoir ? Gaius acquiesça. — Oui, Curseur. Vous avez juré de servir la Couronne sur votre vie, non ? Amara baissa les yeux, les joues empourprées, sentant colère, confusion et déception s’accumuler en elle. — Oui, Sire. — Alors faites-moi votre rapport. J’ai effectivement un dîner qui m’attend. Amara inspira et, sans lever les yeux, retraça les événements de la journée – ce qu’elle avait vu avec Fidélias, ce qu’elle savait de la légion rebelle, et surtout de la force et du nombre des Chevaliers qui accompagnaient celle-ci. À la fin de son rapport, elle leva les yeux. Gaius semblait plus vieux, ses rides plus marquées, d’une certaine manière, comme si les mots d’Amara lui avaient pris un peu plus de sa vie, de sa jeunesse, de ses forces. — Le message. Celui qu’on vous a laissé lire, commença Gaius. — Une diversion, Sire. J’en suis sûre. Une tentative pour attirer vos soupçons sur quelqu’un d’autre. Je ne pense pas qu’Atticus soit mêlé à ça. — Peut-être que non. Mais rappelez-vous que la lettre est adressée au commandeur de la Deuxième Légion. (Gaius secoua la tête.) Cela semble suggérer que plus d’un Haut Duc conspire contre moi. Il s’agit peut-être là d’un effort de l’un d’eux pour faire retomber la faute de toute cette affaire sur l’autre. — À supposer qu’ils soient seulement deux, Sire. Les rides au coin des yeux de Gaius se creusèrent. — Oui. À supposer qu’ils ne soient pas tous ligués contre moi, hein ? (Il esquissa un bref sourire.) Et le fait qu’ils aient souhaité obtenir de vous des détails sur mes appartements personnels semble indiquer qu’ils pensent pouvoir m’assassiner, et ainsi prendre directement le pouvoir. — Impossible, Sire ! Ils ne pourraient pas vous tuer. — Pas si je les vois venir. Mais le pouvoir de déplacer les montagnes n’est pas très utile quand on a déjà le couteau enfoncé dans la gorge. (Il grimaça.) C’est forcément un des plus jeunes Ducs. Quiconque d’un peu âgé se servirait du temps comme assassin. Je suis vieux. — Non, Votre Majesté. Vous êtes… — Vieux. Un vieil homme marié à une enfant têtue mais politiquement commode. Un vieil homme qui peine à trouver le sommeil et doit être à l’heure au dîner. (Il détailla Amara du regard.) La nuit tombe. Êtes-vous en état de voyager ? — Je crois, Sire. Gaius hocha la tête. — Les événements s’accélèrent dans tout Aléra. Je le sens dans mes os. Les pieds qui marchent au pas, la migration nerveuse des bêtes. Déjà les béhémoths chantent dans l’obscurité au large de la côte ouest, et les furies sauvages du nord nous préparent un dur hiver cette année. Un dur hiver… (Le vieil homme inspira et ferma les yeux.) Et des voix parlent fort. La tension s’accumule au même endroit. Partout, les furies de la terre, de l’air et du bois chuchotent que le danger rôde aux frontières et que la paix qu’a connue notre pays ces quinze dernières années touche à sa fin. Les furies du métal aiguisent le tranchant des épées et effraient les forgerons. Les rivières et les pluies attendent le moment où elles se teinteront de rouge. Et le feu lui-même, certaines nuits, brûle vert ou bleu, plutôt que rouge et or. L’heure des bouleversements approche. Amara déglutit. — Ce sont peut-être de simples coïncidences, Sire. Ce ne sont peut-être pas… Gaius sourit de nouveau, mais d’un sourire squelettique, décharné. — Je ne suis pas si vieux que ça, Amara. Pas encore. Et j’ai une mission pour vous. Écoutez-moi bien. Amara acquiesça et se concentra sur son image. — Savez-vous ce que représente la vallée de Calderon ? Amara hocha brièvement la tête. — Elle est située juste au-dessus de l’isthme entre Aléra et les plaines au-delà. Il n’existe qu’un col dans les montagnes, et il traverse cette vallée. Quiconque veut entrer à pied sur nos terres doit passer par la vallée de Calderon. — Ce quiconque étant, bien sûr, les Marats. Que savez-vous d’autre sur cet endroit ? — Ce qu’on m’a appris à l’Académie, Sire. Une terre très fertile. Fructueuse. Et c’est là que les Marats ont tué votre fils. — Oui, le chef de horde des Marats. Il a tué le Princeps et, ce faisant, a mis en branle un enchaînement d’événements qui encombrera les amphithéâtres et tourmentera les étudiants pour le siècle à venir. La Maison de Gaius a régné sur Aléra pendant près de mille ans, mais quand je ne serai plus là, ce sera fini. Tout ce que je peux faire, c’est veiller à ce que le pouvoir tombe entre des mains responsables. Or il semble que quelqu’un cherche à faire ce choix à ma place. — Savez-vous qui, Sire ? — J’ai des soupçons. Mais je n’ose pas en dire plus, de peur d’accuser un innocent et de perdre complètement le soutien des Hauts Ducs, loyaux comme insurgés. Vous allez vous rendre dans la vallée de Calderon. Les Marats se sont mis en route. Je le sais. Je le sens. — Que souhaitez-vous que j’y fasse ? — Vous observerez les mouvements du moindre Marat dans cette zone. Et parlerez aux Exploitants, pour découvrir ce qui se passe. Amara pencha la tête. — Vous pensez que les Marats et cette nouvelle activité insurrectionnelle sont liés ? — Les Marats se laissent facilement manipuler, Amara. Et je crois que quelqu’un a fait d’eux la dague à me planter dans le cœur. (Le regard de Gaius se durcit, et la rivière ondula autour de ses pieds, en réaction à ses émotions.) Je veux bien céder le pouvoir à une personne de mérite, mais tant que je serai en vie, ils ne me le prendront pas des mains. — Oui, Sire. Gaius lui sourit d’un air sombre. — Si jamais vous trouvez un lien entre les deux, Amara, faites-le-moi savoir. Si j’avais le moindre soupçon de preuve à présenter aux Hauts Ducs, je pourrais régler cette affaire sans effusion de sang inutile. — À vos ordres, Sire. Je m’y rendrai aussi vite que possible. — Ce soir. Amara secoua la tête. — Je ne suis pas sûre d’en être capable, Votre Majesté. Je suis épuisée. Gaius hocha la tête. — Je vais parler au vent du sud. Il vous aidera à y arriver plus rapidement. Amara déglutit. — Que dois-je chercher exactement, Sire ? Avez-vous le moindre soupçon ? Si je sais à quoi prêter attention… — Non. Je veux que vous gardiez l’œil ouvert et impartial. Allez dans cette vallée. C’est là que tout se noue. Je veux que vous représentiez mes intérêts dans ces événements. — Dois-je encore m’attendre à une mort presque certaine, Sire ? fit Amara avec juste un soupçon de causticité dans la voix. Gaius pencha la tête. — C’est fort probable, Curseur. Souhaitez-vous que j’envoie quelqu’un d’autre à votre place ? Amara secoua la tête. — Je souhaite que vous répondiez à une question. Gaius haussa les sourcils. — Laquelle ? Amara fixa les yeux sur le Premier Duc. — Comment avez-vous su, Sire ? Comment saviez-vous que je resterais fidèle à la Couronne ? Gaius fronça les sourcils, creusant davantage de rides sur son visage. Il resta silencieux un moment puis répondit : — Il y a des gens qui ne comprendront jamais ce que signifie la loyauté. Ils pourraient vous donner le sens du terme, bien sûr, mais jamais ils ne sauront vraiment ce que c’est. Ils n’en feront jamais l’expérience intime. Ils sont incapables de concevoir un monde où une chose pareille existe vraiment. — Comme Fidélias. — Comme Fidélias. Mais vous, Amara, vous êtes un cas rare. Vous êtes tout le contraire. La jeune femme fronça les sourcils. — Je sais ce qu’est la loyauté ? — C’est plus que ça. Vous vivez dedans. Vous ne pourriez concevoir un monde où vous ne sauriez pas ce que c’est. Vous ne pourriez pas plus trahir ce à quoi vous tenez que vous ne pourriez empêcher votre cœur de battre. Je suis vieux, Amara. Les gens se dévoilent à moi. (Il se tut un instant, puis ajouta :) Je n’ai jamais douté de votre loyauté. Seulement de votre aptitude à survivre à cette mission. Il semble que je vous doive des excuses à cet égard, Curseur Amara. Veuillez considérer votre examen pratique comme un succès. Amara ressentit une pointe de fierté, un plaisir absurde à se voir ainsi complimentée par Gaius. Inconsciemment, elle redressa le dos et le menton. — Mes yeux et mes oreilles sont à vos ordres, Sire. Gaius hocha la tête, et le vent se leva derrière Amara, bruissant parmi les arbres comme une vague sur le sable, les faisant murmurer et soupirer comme un chœur nombreux et discret. — Alors que les Grandes Furies vous accompagnent, Curseur. Pour Aléra. — Je trouverai ce qu’il vous faut, Votre Majesté. Pour Aléra. Chapitre 7 Fidélias détestait voler. Il était tourné vers l’avant de la litière, de sorte que le vent s’infiltrait dans ses yeux et repoussait ses cheveux loin de son front haut. Face à lui se tenait Aldrick le Glaive, imposant et tranquille comme un lion repu. Odiana s’était blottie dans ses bras des heures plus tôt pour somnoler, et la sombre chevelure de la sorcière d’eau dansait dans le vent, voilant la beauté de ses traits. Ni l’un ni l’autre ne semblait indisposé par le vol, physiquement ou autrement. — Je déteste voler, marmonna Fidélias. Levant une main pour se protéger les yeux du vent, il se pencha par-dessus le bord de la litière. Une lune éclatante, énorme et toute proche parmi une mer d’étoiles, peignait le paysage d’argent et de noir. Les collines boisées se succédaient lentement en dessous d’eux en une obscurité continue que perçait de temps en temps une clairière baignée d’argent ou une rivière tortueuse vaguement luminescente. Quatre des Chevaliers Aeris du camp les soutenaient dans les airs, un à chaque coin de la litière. Équipés de harnais qui les reliaient à la litière, ils supportaient le poids des trois personnes à l’intérieur, tandis qu’eux-mêmes étaient soutenus par les puissantes furies qu’ils commandaient. Une demi-douzaine d’autres Chevaliers Aeris formaient un large cercle autour de la litière, et le clair de lune se reflétait sur l’acier de leurs armes et de leurs armures. — Capitaine, cria Fidélias au Chevalier de tête. Celui-ci regarda par-dessus son épaule, murmura quelque chose au vent et se laissa rattraper par la litière. — Oui, monsieur ? — Sommes-nous encore loin de l’Aquitaine ? — Non, monsieur. Nous devrions y être d’ici moins d’une heure. Fidélias le regarda d’un air surpris. — Si tôt ? Je croyais vous avoir entendu dire que nous n’y arriverions pas avant l’aube. Le Chevalier secoua la tête et observa tranquillement le ciel devant lui. — La chance nous sourit, monsieur. Les furies du sud sont en mouvement et ont apporté un vent fort qui accélère notre course. L’ex-Curseur fronça les sourcils. — Cela est tout à fait inhabituel à cette période de l’année, je me trompe, capitaine ? L’homme haussa les épaules. — Ça nous a épargné des heures de vol et de la fatigue à tous. Nous n’avons même pas eu besoin de relayer les hommes qui portent la litière. Détendez-vous. Vous serez au palais du Haut Duc avant minuit. Sur ces mots, il accéléra pour reprendre sa position devant la litière. Les sourcils froncés, Fidélias se rassit. Il jeta un nouveau coup d’œil par-dessus le bord et sentit son ventre palpiter sous l’effet d’une peur irrationnelle. Il savait qu’il était autant en sûreté dans cette litière, escorté de Chevaliers Aeris, que n’importe où dans le royaume, mais une part de lui-même refusait d’accepter sans inquiétude l’énorme distance qui le séparait du sol. Ici, il était loin du bois et de la terre, loin des furies qu’il pouvait appeler à son service, et cela le mettait mal à l’aise. Il était obligé de s’en remettre à la force des Chevaliers qui l’accompagnaient plutôt qu’à la sienne. Et tout le monde, à part lui-même, avait toujours fini par le décevoir tôt ou tard. Il croisa les bras et baissa la tête pour se protéger du vent, maussade. Gaius s’était servi de lui depuis le début. Toujours dans une intention précise, certes, et jamais à la légère. Fidélias était un outil bien trop précieux pour qu’on l’utilise à tort et à travers ou qu’on le néglige. On pouvait même dire, d’ailleurs, qu’à certaines occasions, la paix précaire du royaume tout entier avait reposé sur sa capacité à agir au nom de la Couronne. Fidélias se renfrogna encore plus. Gaius était vieux – le vieux loup à la tête de la meute – et ce n’était plus qu’une question de temps avant qu’il soit mis à mort. Mais en dépit de cette vérité simple, brutale, Gaius continuait à lutter contre l’inévitable. Il aurait pu désigner un héritier et lui céder le pouvoir dix ans plus tôt, mais au lieu de cela, il s’y était cramponné avec la ruse et l’énergie du désespoir, et avait retardé les choses pendant dix ans en poussant les Hauts Ducs à enchérir les uns sur les autres pour faire en sorte que sa fille ou sa nièce épouse le Premier Duc et donne naissance au nouveau Princeps. Gaius (avec l’aide de Fidélias, bien sûr) les avait montés les uns contre les autres avec une précision impitoyable, et avait réussi à convaincre chacun des Hauts Ducs d’Aléra, pendant des années, que sa candidate était celle destinée à l’épouser. Quand il avait fini par faire son choix, celui-ci n’avait satisfait personne, pas même Parcius, le père de Caria, et tous les Hauts Ducs, jusqu’aux plus obtus, avaient fini par comprendre qu’on les avait pris pour des imbéciles. La partie avait été bien menée, mais n’avait abouti à rien. La Maison de Gaius n’avait jamais été très fertile, et même si le Premier Duc était physiquement capable de produire un héritier (ce dont Fidélias n’était pas sûr), la Première Dame ne semblait toujours pas, pour l’instant, être enceinte. De plus, la rumeur circulait dans le palais que le Premier Duc partageait rarement la couche de son épouse. Gaius était vieux. Mourant. L’étoile de sa Maison était en train de tomber des cieux, et tous ceux qui s’accrochaient aveuglément à sa toge tomberaient avec lui. Comme Amara. Fidélias fronça les sourcils, distrait par une sensation de pincement au ventre. Il était vraiment dommage qu’Amara ait choisi cette croisade sans espoir au lieu de prendre une décision intelligente. S’il avait eu plus de temps, il aurait sûrement réussi à lui faire voir les choses d’un point de vue plus rationnel. Alors que maintenant, il allait devoir s’en prendre directement à elle, si elle se mettait de nouveau en travers de son chemin. Et il n’avait pas envie de faire ça. Il secoua la tête. La jeune fille avait été son élève la plus prometteuse, et il l’avait laissé prendre trop d’importance à ses yeux. Dans toute sa carrière de Curseur, il avait bien dû tuer une soixantaine d’hommes et de femmes – dont certains aussi puissants et idéalistes qu’Amara. Il n’avait jamais hésité à accomplir son devoir, jamais rien laissé d’aussi trivial que l’attachement le détourner de sa tâche. Aléra était son seul amour. Et c’était bien ça le cœur du problème. Fidélias servait le royaume, non le Premier Duc. Gaius était condamné. Retarder la passation de son pouvoir ne pourrait que provoquer dissensions et effusions de sang parmi les Hauts Ducs qui souhaiteraient prendre sa place. Cela pourrait même mener à une guerre de succession, une chose qu’on n’avait jamais vue depuis l’aube de la civilisation aléréenne, mais qui, racontait-on, était fréquente dans un passé lointain. Et si cela devait arriver, non seulement les fils et les filles d’Aléra s’entre-tueraient en vain, mais leur division même serait le signal qu’attendaient les ennemis du royaume pour attaquer – les féroces Hommes des Glaces, les brutaux Marats, les impitoyables Canims, et tout ce que pouvaient encore cacher les contrées sauvages et inexplorées du monde. Pareille atteinte à l’unité du royaume devait à tout prix être évitée. Et pour cela, il fallait installer un dirigeant puissant sur le trône, et rapidement. Déjà, les Hauts Ducs commençaient à défier discrètement l’autorité du Premier Duc. Tôt ou tard, ils finiraient par dissoudre le royaume en un groupe de cités-États. Et si jamais cela arrivait, les ennemis du genre humain pourraient sans peine grignoter ces royaumes, petit à petit, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. Fidélias grimaça, et le pincement dans son ventre s’accentua. Il lui fallait agir, comme un chirurgien de guerre forcé d’amputer un membre déchiqueté. Rien ne pouvait atténuer l’horreur de la chose. Le mieux qu’on pouvait espérer, c’était que ça se fasse aussi vite et proprement que possible. Ce qui menait à Aquitainus. Le plus impitoyable, le plus capable et peut-être le plus puissant des Hauts Ducs. Le ventre de Fidélias protesta douloureusement. Il avait trahi Gaius, le Codex, les Curseurs. Il avait trahi son élève, Amara. Il leur avait tourné le dos, pour soutenir un homme qui risquait de devenir le dictateur le plus cruel et le plus sanguinaire qu’Aléra ait jamais connu. Les Grandes Furies étaient témoins qu’il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour tenter de convaincre Gaius de suivre une autre voie. Il n’avait pas eu le choix. C’était nécessaire. Indispensable. Il avait toujours le ventre noué quand ils arrivèrent en vue des brillantes lampes-furies d’Aquitaine. — Réveillez-vous, murmura-t-il. On y est. Aldrick ouvrit les yeux et regarda Fidélias. D’une main absente, il caressa la luxuriante chevelure d’Odiana, qui laissa échapper un petit gémissement de plaisir dans son sommeil, et s’étira dans ses bras avec une sensualité fluide avant de retourner à l’immobilité. Le spadassin étudia Fidélias d’un air impénétrable. — Ça réfléchit dur, vieillard ? demanda-t-il. — Un peu. Comment Aquitainus va-t-il réagir ? Le géant fit la moue. — Ça dépend. — De quoi ? — De ce qu’il est en train de faire quand on l’interrompra pour lui annoncer notre mauvaise nouvelle. — Elle est si mauvaise que ça ? Aldrick sourit. — Priez seulement pour qu’il soit en train de boire. Généralement, ça le met de bonne humeur. Il a tendance à avoir oublié les raisons de sa colère une fois qu’il a complètement dessaoulé. — C’était un plan stupide, de toute façon, dès le début. — Bien sûr. Il était de lui. Ce n’est pas un maître de la tromperie ou du subterfuge. Mais je n’ai jamais vu meilleur meneur. Ni personne qui ait autant de puissance brute. (Aldrick continua à caresser les cheveux de l’aquafèvre endormie, l’air songeur.) Vous êtes inquiet ? — Non, mentit Fidélias. J’ai encore trop de valeur pour lui. — C’est possible, pour l’instant. (Aldrick sourit d’un air sombre.) Mais ce n’est pas à vous que j’irais prêter de l’argent en ce moment. Fidélias fit claquer ses dents. — Une action directe aurait été prématurée, de toute façon. En s’échappant, la fille a peut-être rendu à Sa Grâce le meilleur service de sa vie. — Je n’en doute pas, murmura Aldrick. Mais bizarrement, je suis pratiquement sûr qu’il ne verra pas les choses comme ça. Fidélias étudia le visage de son compagnon, mais celui-ci ne révéla rien. L’homme cligna paresseusement de ses yeux gris et esquissa un sourire, comme s’il s’amusait de l’incapacité de Fidélias à le cerner. Le Curseur fronça légèrement les sourcils et tourna la tête pour regarder la ville d’Aquitaine qui apparaissait. D’abord vinrent les lumières. Des ignifèvres par dizaines les maintenaient allumées le long des rues, et elles rayonnaient doucement dans la nuit brumeuse, toutes de jaunes subtils, d’ambres intenses et de rouges pâles, tant et si bien que la colline sur laquelle était construite la ville semblait elle-même n’être qu’une énorme flamme vivante, parée de chaleur et de couleurs tremblotantes. Sur les murs de la cité et juste au-delà d’eux brûlaient des lampes à l’éclat bleu et froid qui projetaient sur le sol, loin à la ronde, une lumière dure et des ombres allongées, veillant d’un œil acéré à ce que nul envahisseur éventuel ne passe inaperçu. Alors que la litière entamait sa descente, Fidélias commença à distinguer des formes dans la lumière changeante. Des statues se dressaient, silencieuses et isolées, le long des rues. Des maisons, tout en lignes élégantes et en arches élancées, rivalisaient en architecture et en illuminations. Des fontaines étincelaient, certaines éclairées par en dessous, de manière qu’elles brillent de la couleur des violettes ou de l’émeraude dans l’obscurité, telles des flaques de feu liquide. Des arbres poussaient autour des maisons et longeaient les rues, une vie luxuriante qui avait été forgée avec autant de soin que le reste de la ville. Eux aussi étaient voilés de lumières colorées, et leurs feuilles, qui avaient déjà pris leurs vives teintes automnales, brillaient de mille nuances. Le son d’une cloche annonçant l’heure tardive leur parvint. Fidélias entendit le martèlement de sabots sur les pavés quelque part en dessous, et des chansons braillardes issues de quelque lieu de réjouissances nocturnes. De la musique s’éleva d’un jardin qu’ils survolaient, le chant suave et envoûtant d’une flûte alto accompagnée de cordes. Les brises vespérales charriaient des odeurs de feu de bois et d’épices, ainsi que le parfum de la pluie et des dernières fleurs de la saison. Dire qu’Aquitaine était belle revenait à dire que l’océan était humide, songea Fidélias. Assez exact, d’une certaine façon, mais totalement insuffisant. Une voix agressive les somma de s’arrêter avant même qu’ils arrivent à portée de flèche du manoir du Haut Duc, une forteresse entourée de remparts au sommet de la colline sur laquelle était construite la ville. Fidélias vit un homme en surcot aux couleurs d’Aquitaine, noir et écarlate, plonger du ciel au-dessus d’eux. Une dizaine d’autres planaient quelque part dans le ciel noir au-dessus d’eux, invisibles – mais le Curseur percevait les remous de vent que leurs furies provoquaient pour les maintenir en l’air. Le héraut des Chevaliers Aeris qui gardaient le manoir échangea un mot de passe avec le capitaine de l’escorte de Fidélias, bien que le procédé ait l’aspect confortable et routinier d’une formalité. Puis le groupe poursuivit sa descente jusque dans la cour du manoir, sous le regard d’autres gardes placés sur les remparts, ainsi que sous celui de sinistres statues bossues et dégingandées. Fidélias avait à peine posé un pied hors de la litière qu’il perçut dans le sol les frémissements de puissance discrets et réguliers qui menaient à chacune des statues sur le mur ; inconsciemment, il posa les yeux sur elles. — Des gargouilles ? demanda-t-il dans un souffle. Toutes ? Aldrick jeta un regard aux statues puis à Fidélias et hocha la tête. — Depuis combien de temps est-ce qu’il les retient ici ? — Depuis toujours, répondit Aldrick. — Aquitainus est si puissant que ça… Fidélias fit la moue, songeur. Il n’approuvait pas le principe de confiner des furies dans un si petit espace – et encore moins de les y garder prisonnières pendant des générations. Mais cela confirmait certainement, en eût-il douté, que la puissance brute d’Aquitainus était plus que suffisante pour la tâche à accomplir. Les Chevaliers Aeris qui avaient escorté la litière partirent en direction d’un baraquement pour se restaurer, tandis que le capitaine de la garde d’Aquitainus, un jeune homme à l’air sérieux et aux yeux bleus alertes, ouvrait la porte de la litière pour tendre courtoisement la main aux passagers. Puis il les emmena à l’intérieur du manoir proprement dit. Tout en suivant le jeune capitaine, Fidélias observait les lieux avec nonchalance, repérant les portes, les fenêtres, la présence (ou l’absence évidente) de gardes. C’était une vieille habitude qu’il aurait été stupide de perdre. Il tenait à connaître le meilleur chemin pour quitter chaque endroit où il entrait. Aldrick, qui portait Odiana toujours endormie dans ses bras, d’un air aussi flegmatique que si la jeune femme n’avait pas pesé plus lourd qu’une brassée de linge, marchait à côté de lui d’un pas ferme et décidé. Le jeune capitaine ouvrit une paire de portes à double battant qui donnaient sur une longue salle de banquet, avec des foyers de style montagnard creusés directement dans le sol et qui fonctionnaient déjà, bien qu’il ne fasse pas encore vraiment froid. Le faible rougeoiement qu’ils dégageaient était la seule lumière de la pièce, et Fidélias s’arrêta sur le seuil, pour laisser ses yeux s’habituer. La salle, tout en longueur, était bordée d’une double rangée de piliers en marbre poli. Des tentures recouvraient les murs, offrant un peu de chaleur esthétique et une cachette idéale pour les oreilles indiscrètes, les gardes ou les assassins. Les tables avaient été retirées pour la nuit, et il n’y avait pour tout ameublement qu’une table et quelques chaises sur une estrade à l’autre bout de la pièce. Des silhouettes s’y déplaçaient, et Fidélias entendait des instruments à cordes jouer une douce mélodie. Le capitaine les conduisit directement vers l’estrade. Dans un large fauteuil recouvert d’une peau de lion des herbes du val d’Amarante, était vautré un homme de la taille d’Aldrick, estima Fidélias, mais plus mince, et dont l’apparence était celle d’un homme dans sa première jeunesse. Aquitainus avait des pommettes hautes et un visage fin, dominé par une mâchoire forte dont les lignes étaient adoucies par une masse de cheveux d’un or sombre qui lui tombaient jusqu’aux épaules. Il portait une simple chemise rouge, des hauts-de-chausses en cuir noir et des bottes souples, noires elles aussi. D’une main, il tenait paresseusement un gobelet, et de l’autre, l’extrémité d’une longue bande d’étoffe soyeuse qui se déroulait lentement de la jeune femme voluptueuse dansant devant lui, dénudant la peau de celle-ci petit à petit. Les yeux d’Aquitainus, noirs comme du charbon et frappants dans ce visage étroit, étaient fixés sur l’esclave avec une intensité presque fiévreuse. L’attention de Fidélias fut attirée par l’homme debout derrière le fauteuil du Haut Duc, un peu décalé. Dans la pénombre, il était difficile de le distinguer nettement. Il n’était pas grand – il faisait peut-être quelques centimètres de plus que Fidélias – mais robuste, et son port dénotait une puissance flegmatique, décontractée. Il portait une épée à la ceinture – c’était du moins tout ce que voyait Fidélias – et un infime renflement dans sa tunique gris foncé suggérait la présence d’une arme cachée. Fidélias croisa brièvement les yeux de l’homme silencieux et rencontra un regard opaque et observateur. — Si vous tenez à votre tête, capitaine, murmura Aquitainus sans détourner les yeux de l’esclave, cela peut attendre la fin de cette danse. Sa voix, nota Fidélias, était très légèrement teintée d’un balbutiement d’ivresse. — Non, Votre Grâce, répliqua l’ex-Curseur en s’avançant devant le capitaine. Ça ne peut pas. Le Haut Duc raidit le dos et tourna lentement la tête vers Fidélias. Le poids de ses yeux noirs tomba sur ce dernier comme un coup de poing, et Fidélias sursauta en sentant le sol sous ses pieds s’agiter en une vibration lente et maussade au cœur de la pierre – un reflet de la colère du Haut Duc. Fidélias adopta une posture d’assurance flegmatique et réagit comme si Aquitainus venait de saluer sa présence. Il plaqua un poing sur son cœur et s’inclina. Il attendit en silence un long moment avant d’entendre la réaction d’Aquitainus. L’homme éclata d’un rire décontracté qui retentit dans la salle pratiquement déserte. Fidélias se redressa pour le regarder, en s’astreignant à garder une expression de respect neutre. — Alors, dit Aquitainus d’une voix mielleuse. Voici donc le tristement célèbre Fidélias Cursor Callidus. — Ex-Curseur, s’il plaît à Votre Grâce. — Vous ne semblez guère vous inquiéter de mon plaisir, fit remarquer Aquitainus avec un geste circulaire moqueur de la main dont il tenait toujours l’étoffe de la danseuse. J’y verrais presque un manque de respect. — Ce n’était pas mon intention, Votre Grâce. Mais des affaires de la plus haute importance réclament votre attention. — Réclament… mon… attention, murmura Aquitainus en haussant élégamment un sourcil. Eh bien ! Je crois bien que personne ne m’avait parlé ainsi depuis que mon dernier professeur a fait cette chute prématurée. — Votre Grâce s’apercevra que je suis beaucoup plus agile. — Les rats aussi sont agiles, répliqua Aquitainus avec dédain. Son vrai problème, à ce balourd, c’est qu’il croyait tout savoir. — Ah. Vous n’aurez pas ce genre de difficultés avec moi. Les yeux d’Aquitainus étincelèrent. — Parce que vous, vous savez vraiment tout ? — Non, Votre Grâce. Seulement tout ce qui est important. Le Haut Duc plissa les yeux. Il garda le silence un certain temps, et Fidélias sentit son pouls s’accélérer, mais il n’était pas question qu’il laisse paraître sa nervosité. Il se força à respirer calmement et attendit en silence. Aquitainus pouffa et vida ce qu’il restait de son verre de vin, d’un geste désinvolte du poignet. Il tendit le bras sur le côté, attendit une seconde, puis lâcha sa coupe. L’homme trapu à côté de lui tendit une main, vif comme l’éclair, et la rattrapa. Puis il se dirigea vers la table et prit une bouteille en verre pour la remplir de nouveau. — Mes sources m’avaient prévenu de votre réputation de téméraire, Fidélias, murmura Aquitainus. Mais je ne m’attendais pas à ce que vous en fassiez preuve si rapidement. — Si Votre Grâce le veut bien, peut-être pourrions-nous remettre cette discussion à plus tard. Une action rapide s’impose peut-être. Le Haut Duc accepta le gobelet que lui tendait l’inconnu, en jetant un coup d’œil à la jolie esclave qui se tenait à présent à genoux devant lui, tête baissée. Il émit un sifflement de regret. — Je suppose que oui. Très bien, dans ce cas. Votre rapport. Fidélias jeta un coup d’œil à l’inconnu, à l’esclave, et enfin aux tentures. — Peut-être serait-il plus judicieux de parler de cela en privé, Votre Grâce. Aquitainus secoua la tête. — Vous pouvez parler sans crainte ici. Fidélias, puis-je vous présenter le comte Calix, de la frontière des Épines Brûlantes, au service de Sa Grâce le Haut Duc de Rhodes ? Il s’est montré un conseiller rusé et capable, ainsi qu’un loyal partisan de notre cause. Fidélias reporta son attention sur l’homme debout à côté d’Aquitainus. — La frontière des Épines Brûlantes. N’est-ce pas là qu’on a mis fin à un trafic illégal d’esclaves, il y a quelques années ? Le comte Calix lui adressa l’ombre d’un sourire. Quand il ouvrit la bouche, une riche voix de ténor léger en sortit, qui ne cadrait absolument pas avec l’impression de puissance pesante émanant de son corps. — En effet, je crois que oui. À ce qu’on m’a dit, le Consortium des Esclavagistes et la Ligue Dianique ont salué chez vous une bravoure excédant largement les limites du devoir. Fidélias haussa les épaules sans le quitter des yeux. — Un geste symbolique. Je n’ai jamais réussi à dénicher assez d’informations pour faire accuser le chef du cartel d’esclavagistes. (Il se tut un instant, puis ajouta :) Quelle qu’ait été son identité. — Dommage. J’imagine que vous avez fait perdre pas mal d’argent à cette personne. — C’est fort probable. — On pourrait voir là une bonne raison de vous garder rancune. Fidélias sourit. — J’ai entendu dire que ce genre de chose n’était pas bonne pour la santé. — Peut-être devrais-je mettre cette théorie à l’épreuve, un jour. — Si vous survivez à l’expérience, pensez à me faire part de ce que vous aurez appris. Aquitainus observait leur conversation avec une lueur amusée dans les yeux. — Désolé d’interrompre votre joute verbale, messieurs, mais d’autres choses réclament mon attention ce soir et il nous faut discuter. (Il but encore une gorgée de vin et fit un signe en direction des autres chaises.) Prenez un siège. Vous aussi, Aldrick. Voulez-vous que je fasse porter Odiana dans ses quartiers afin qu’elle puisse se reposer ? — Non merci, monsieur, répondit Aldrick. Je vais la garder avec moi et m’occuperai d’elle plus tard, si cela ne vous dérange pas. Ils prirent place face à Aquitainus. Celui-ci fit un geste et l’esclave s’en fut précipitamment, pour revenir avec l’étoffe et le bol d’eau parfumée traditionnels. Elle s’installa aux pieds de Fidélias et délaça les sandales de l’ex-Curseur, puis lui enleva ses bas et, avec des doigts doux et chauds, entreprit de lui laver les pieds. Le Curseur la regarda en fronçant les sourcils, pensif, mais à un autre signe du Haut Duc fournit un rapport concis sur ce qui était arrivé au camp de la légion rebelle. L’expression d’Aquitainus s’assombrit au fur et à mesure du récit, jusqu’à devenir une franche grimace. — Laissez-moi vérifier si j’ai bien compris ce que vous êtes en train de me dire, Fidélias, murmura-t-il. Non seulement vous n’avez réussi à obtenir de cette fille aucune information sur les appartements de Gaius, mais en plus elle vous a échappé, à vous et à tous mes Chevaliers. Fidélias acquiesça. — Ma position a été compromise. Et elle a certainement prévenu la Couronne depuis. — La Deuxième Légion est déjà dispersée en centuries, ajouta Aldrick. (L’esclave vint s’agenouiller à ses pieds et lui enleva aussi ses sandales et ses bas. La longue bande d’étoffe écarlate, enroulée autour de son corps et constituant son seul habillement, avait commencé à glisser et à bâiller, dévoilant une quantité inconvenante de peau souple et veloutée. Aldrick lui jeta un regard d’admiration désinvolte tout en continuant.) Celles-ci nous retrouveront comme convenu au point de rendez-vous. — Exception faite des Loups du Vent, intervint Fidélias. J’ai conseillé à Aldrick de les envoyer en avance sur les lieux. — Quoi ? gronda Aquitainus en se redressant. Ce n’est pas ce qui était convenu. Calix se leva lui aussi, l’œil étincelant. — Je vous avais prévenu, Votre Grâce. Si les mercenaires ne sont pas vus à Parce cet hiver, on ne pourra faire le rapprochement avec personne à part vous. Vous avez été trahi. Aquitainus fixa un œil furibond sur Fidélias. — Eh bien, Curseur ? Est-ce vrai ? — Si s’adapter aux changements de circonstances sur le terrain constitue pour vous une trahison, alors oui, vous pouvez me traiter de traître, si vous le souhaitez. — Il retourne vos propres paroles contre vous, Votre Grâce, siffla Calix. Il vous utilise. C’est un Curseur, fidèle à la Couronne. Si vous persistez à l’écouter, il vous mènera à votre perte, aux pieds de Gaius. Tuez-le avant qu’il empoisonne davantage vos pensées. Lui, cette brute sanguinaire et sa folle furieuse – ils ne veulent tous que votre destruction. Fidélias esquissa un sourire. Quittant Aquitainus des yeux, il regarda Calix – puis Aldrick, aux pieds duquel l’esclave était restée accroupie, bouche bée, les yeux écarquillés. Dans les bras d’Aldrick, Odiana restait immobile et muette, mais il pouvait voir un sourire se dessiner sur ses lèvres. — Ah, fit l’ex-Curseur en souriant plus largement. (Il croisa les jambes.) Je comprends. Le regard dur, Aquitainus vint se poster au-dessus de lui. — Vous avez interrompu un moment très agréable en compagnie du cadeau d’anniversaire de ma chère épouse. Vous avez, semble-t-il, lamentablement échoué à accomplir ce que vous m’aviez promis. Et en plus de ça, vous avez disposé de mes troupes d’une manière qui pourrait se révéler très embarrassante pour moi vis-à-vis du reste du Conseil des Ducs sans parler du Sénat. (Il se pencha sur Fidélias et dit très doucement :) Je crois qu’il serait dans votre intérêt de me donner une bonne raison de ne pas vous tuer dans les secondes qui viennent. — Très bien. Si vous voulez bien m’accorder quelques minutes, Votre Grâce, je pense être en mesure de vous laisser décider par vous-même à qui vous pouvez faire confiance. — Non ! bredouilla Calix. Sire, ne laissez pas cette slive perfide vous traiter de cette façon. Aquitainus sourit, mais d’un air dur et froid. Il tourna les yeux vers le comte rhodésien, et celui-ci se tut. — Ma patience atteint ses limites. À ce rythme, messieurs, quelqu’un va mourir avant la fin de cette conversation. L’atmosphère de la salle se fit aussi pesante qu’une chape de plomb. Calix se passa la langue sur les lèvres et lança un regard terrifié à Fidélias. Odiana gémit doucement et s’étira ingénument sur les genoux d’Aldrick avant de s’immobiliser de nouveau – en dégageant le bras droit du guerrier pour qu’il puisse atteindre son épée, remarqua Fidélias. L’esclave parut également se rendre compte de la tension ambiante et recula à croupetons pour ne pas rester entre le Haut Duc et qui que ce soit d’autre dans la pièce. Fidélias sourit. Il croisa les doigts et les posa sur son genou. — Si Votre Grâce y consent, il me faudrait du papier et une plume. — Du papier et une plume ? Pour quoi faire ? — Pour faciliter ma démonstration, Votre Grâce. Mais si vous restez insatisfait après cela, je vous offre ma vie en pénitence. Aquitainus eut un bref sourire. — Si mon estimée épouse était là, elle vous répondrait que votre vie est perdue de toute façon. — Si elle était là, Votre Grâce, convint Fidélias. Puis-je poursuivre ? Aquitainus le dévisagea un moment. Puis il fit signe à l’esclave qui partit en courant et revint quelques instants plus tard munie d’un bout de parchemin et d’une plume. — Faites vite, ordonna Aquitainus. Ma patience atteint ses limites. — Certainement, Votre Grâce. Fidélias prit la plume, la trempa dans l’encrier et traça rapidement quelques notes sur le papier, en faisant attention que personne ne puisse lire ce qu’il écrivait. Tout le monde se taisait, et le crachotement de la plume résonna dans la pièce, accompagné seulement du crépitement des feux et du tapotement impatient de la botte du Haut Duc. Fidélias souffla sur ce qu’il avait écrit puis plia le papier en deux et le donna à Aquitainus. Sans le quitter des yeux, il dit : — Votre Grâce, je vous recommande d’accélérer vos plans. Contactez vos forces et attaquez immédiatement. Calix s’avança aussitôt au côté d’Aquitainus. — Votre Grâce, je vous le déconseille vivement. À ce stade, il nous faut faire preuve de prudence. Si nous sommes découverts maintenant, tout est perdu. Aquitainus baissa les yeux sur le papier, puis les leva vers Calix. — Et vous croyez qu’en faisant cela, vous protégerez mes intérêts. — Et ceux de mon Duc, répondit Calix. (Il leva le menton, mais Aquitainus était bien plus grand que lui et cela n’eut guère d’effet.) Songez à qui vous donne ce conseil, Votre Grâce. — Critiquer la personne de la partie adverse, fit remarquer Aquitainus, est un argument qui manque notoirement de logique. On l’utilise généralement pour détourner la conversation – d’une position indéfendable – en attaquant son adversaire. — Votre Grâce, répondit Calix en baissant la tête. Je vous en prie, écoutez la voix de la raison. Si vous agissez maintenant, vous n’aurez pas la moitié de la puissance que vous pourriez avoir. Il faudrait être idiot pour renoncer à pareil avantage. Aquitainus leva les sourcils. — Idiot. Rien que ça. Calix déglutit. — Votre Grâce, je voulais seulement dire que… — Ce que vous vouliez dire ne m’intéresse pas, comte Calix. Ce que vous avez dit, par contre, c’est une autre histoire. — Votre Grâce. Je vous en conjure. Ne soyez pas imprudent. Vous préparez votre plan depuis si longtemps. Ne gâchez pas tout maintenant. Aquitainus jeta un coup d’œil au papier et demanda : — Alors que suggérez-vous, Votre Excellence ? Calix redressa les épaules. — Pour faire simple, Votre Grâce : cantonnez-vous à votre plan de départ. Envoyez les Loups du Vent passer l’hiver à Rhodes. Rassemblez vos légions quand le temps se sera radouci, au printemps, et agissez à ce moment-là. Attendez le bon moment. Patience est mère de sagesse. — La chance sourit aux audacieux, rétorqua doucement Aquitainus. Je ne peux m’empêcher de m’émerveiller de la générosité apparente de Rhodes, Calix. De son empressement à héberger les mercenaires et à voir son nom leur être associé, une fois les choses terminées. De sa détermination à vous voir protéger mes intérêts. — Le Haut Duc a toujours tenu à soutenir ses alliés, Votre Grâce. Aquitainus ricana. — Bien sûr. Nous sommes tous si généreux les uns envers les autres. Et magnanimes. Non, Calix. Le Curseur… — Ex-Curseur, Votre Grâce, intervint Fidélias. — Ex-Curseur. Évidemment. L’ex-Curseur ici présent m’a prédit ce que vous alliez dire avec la plus grande exactitude. (Aquitanus consulta le papier dans sa main.) Je me demande à quoi c’est dû. Il se tourna vers Fidélias en haussant les sourcils. Celui-ci, les yeux rivés sur Calix, répondit : — Votre Grâce, je crois que Rhodes a envoyé Calix ici pour vous espionner et, à terme, vous assassiner. — Espèce de…, rugit Calix. Sans se laisser interrompre, Fidélias poursuivit d’une voix dure. — Calix souhaite que vous attendiez pour avoir le temps de se débarrasser de vous au cours de l’hiver, Votre Grâce. Les mercenaires auront plusieurs mois pour se laisser soudoyer, ce qui vous privera de leur soutien. Ainsi, quand la campagne débutera, il y aura des gens à la solde de Rhodes à tous les postes clé. Ce dernier pourra vous faire tuer dans la confusion de la bataille, et ainsi écarter la menace que vous représentez pour lui. C’est probablement Calix qui était chargé de vous assassiner. — Je ne tolérerai pas pareille insulte, Votre Grâce. — Si, répondit Aquitainus en regardant Calix. Vous feriez mieux. (Il se retourna vers Fidélias.) Et vous avez une suggestion ? Que pensez-vous que je doive faire ? Fidélias haussa les épaules. — Des vents du sud se sont levés ce soir, ce qui est inhabituel. Seul le Premier Duc a pu invoquer les furies des vents méridionaux à cette époque de l’année. Je pense qu’il l’a fait pour aider Amara ou un autre Curseur à se rendre dans le nord – soit à la capitale, soit dans la vallée elle-même. — Ce pourrait être une simple coïncidence. — Je ne crois pas aux coïncidences, Votre Grâce. Le Premier Duc est loin d’être aveugle, et ses pouvoirs de furifèvre sont tels que je ne saurais même pas en évaluer l’étendue. Il a appelé les vents du sud. Il est en train d’envoyer quelqu’un en toute hâte vers le nord. Vers la vallée de Calderon. — Impossible, dit Aquitainus. (Il se frotta la mâchoire du dos de la main.) Mais il est vrai que Gaius a toujours été un homme impossible. — Votre Grâce, intervint Calix. Vous n’envisagez tout de même pas… Aquitainus l’arrêta d’une main levée. — Mais si, Votre Excellence. — Votre Grâce, dit Calix d’une voix sifflante. Ce chien de roturier m’a ouvertement traité de meurtrier. Aquitainus observa la scène un moment. Puis il recula posément de trois ou quatre pas et leur tourna le dos, comme pour étudier la tapisserie sur un des murs. — Votre Grâce, je vous réclame justice dans cette affaire, continua Calix. — J’ai plutôt tendance à croire Fidélias, Votre Excellence. (Aquitainus soupira.) Réglez cela entre vous. Je m’occuperai de celui qui reste comme il convient. Fidélias sourit. — Votre Excellence, permettez-moi d’ajouter que vous puez comme un bouc, que votre bouche écume de stupidité et de venin, et que vous avez le foie aussi jaune qu’une jonquille. (Il joignit les doigts en observant Calix et déclara d’une voix douce mais parfaitement intelligible :) Vous… êtes… un… lâche. Calix s’empourpra, les yeux exorbités. Soudain les contours de ses bras et de ses hanches se brouillèrent et l’épée à sa ceinture bondit hors de son fourreau, en direction de la gorge de Fidélias. Si rapide que soit Calix, Aldrick le fut davantage. Vif comme l’éclair, il bougea le bras pour attraper son épée par-dessus la femme endormie sur ses genoux. Avec un tintement sonore, l’acier rencontra l’acier à quelques centimètres du visage de Fidélias. Aldrick se leva souplement, tandis qu’Odiana ramenait ses genoux sous elle pour se laisser tomber à terre. Le spadassin garda les yeux fixés sur Calix. Ce dernier l’observa et dit en ricanant : — Mercenaire. Tu t’imagines pouvoir vaincre un duc aléréen en duel ? Aldrick laissa sa lame légèrement pressée contre celle de Calix et haussa les épaules. — Le seul adversaire qui ait jamais été à ma mesure était Araris Valérien lui-même. (Il sourit, dévoilant ses dents blanches.) Et tu n’es pas Araris. Il y eut un crissement, puis la pénombre de la salle s’illumina de l’éclat tantôt brillant, tantôt flou de l’acier. Attaques et parades s’enchaînaient si vite que Fidélias peinait à les suivre. En l’espace d’une respiration, les épées se croisèrent une dizaine de fois, tintant et faisant jaillir des étincelles. Les deux hommes s’écartèrent un instant l’un de l’autre, puis s’affrontèrent de nouveau. Et le duel prit fin. Calix cilla, les yeux écarquillés, puis porta une main à sa gorge, d’où giclait un sang écarlate. Il essaya de dire quelque chose, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Puis le comte rhodésien tomba à terre, inerte, agité seulement de quelques soubresauts dus aux battements défaillants de son cœur. Odiana leva les yeux vers Aquitainus avec un petit sourire rêveur. — Dois-je le sauver, Votre Grâce ? Aquitainus lança un coup d’œil à Calix et haussa les épaules. — Je n’en vois guère l’intérêt, ma chère. — Bien, messire. Avec un air d’adoration, Odiana regarda Aldrick s’agenouiller pour essuyer sa lame sur la cape de Calix. Le mourant crispa les doigts et émit un gargouillis. Aldrick l’ignora. Fidélias se leva pour s’approcher d’Aquitainus. — Êtes-vous satisfait, Votre Grâce ? — Calix était utile. (Il jeta un coup d’œil à Fidélias.) Comment avez-vous su ? Fidélias le regarda d’un air interrogateur. — Qu’il avait l’intention de vous tuer ? L’avez-vous détecté en lui ? Aquitainus hocha la tête. — Une fois que je savais quoi chercher. Il a perdu tous ses moyens quand vous avez décrit le rôle que Rhodes lui avait assigné. On va sûrement trouver un poignard envoûté dans son manteau, avec mon effigie et mon nom gravés dans l’acier. Avec un grognement, Aldrick retourna Calix, qui n’était pas encore tout à fait mort, sur le dos et fouilla sa veste. Le renflement révélateur que Fidélias avait repéré laissa deviner une petite dague à la garde compacte. Aldrick émit un sifflement en la touchant et la reposa précipitamment. — Envoûté ? demanda Fidélias. — Et par une furie dangereuse, acquiesça Aldrick. Puissante. Il vaudrait mieux détruire ce couteau, à mon avis. — Faites, répondit Aquitainus. Tout de suite. Odiana, allez avec lui. Je souhaite m’entretenir seul avec Fidélias. Les deux mercenaires s’inclinèrent, un poing sur le cœur. Puis Odiana vint se presser contre le spadassin jusqu’à ce qu’il lui passe le bras autour des épaules. Ils partirent sans un regard en arrière. Sur le sol, Calix rendit son râle d’agonie et ses yeux se voilèrent. Sa bouche resta légèrement entrouverte. — Comment avez-vous su ? répéta Aquitainus. Fidélias jeta un coup d’œil au cadavre du comte rhodésien et haussa les épaules. — Pour être franc, Votre Grâce, je ne savais pas. J’ai deviné. Aquitainus ébaucha un sourire. — Et vous vous êtes basé sur quoi ? — Trop d’années que je travaille dans cette branche. Et je connais Rhodes. Il ne bougerait pas le petit doigt pour aider autrui, et il se couperait le nez rien que pour contrarier son visage. Calix était… — … trop serviable, murmura Aquitainus. En effet. J’aurais peut-être dû m’en rendre compte plus tôt. — L’essentiel est que vous ayez agi rapidement une fois au courant, Votre Grâce. — Fidélias, je ne vous aime pas beaucoup. — Vous n’avez aucune raison de le faire. — Mais je crois que je peux vous respecter, d’une certaine manière. Et tant qu’à me faire poignarder dans le dos, je préférerais que ce soit par vous plutôt que par Rhodes ou par un de ses sbires, je crois. Fidélias ne put se retenir de sourire. — Merci. — Ne vous méprenez pas, ajouta Aquitainus en se retournant pour le regarder. Je préfère travailler avec les gens plutôt que les soumettre à ma volonté. Mais je peux le faire. Et je peux vous tuer si vous devenez un problème. Vous en êtes conscient, n’est-ce pas ? Fidélias acquiesça. — Bien, conclut Aquitainus. (Il se cacha la bouche de la main et bâilla.) Il se fait tard. Et vous avez raison de suggérer une action rapide, avant que la Couronne ait le temps de réagir. Prenez quelques heures de repos. Vous partirez pour la vallée de Calderon à l’aube. Fidélias inclina de nouveau la tête. — Votre Grâce… On ne m’a pas encore attribué de quartiers. Aquitainus fit un signe à l’esclave. — Toi. Emmène-le dans ta chambre pour la nuit. Donne-lui tout ce qu’il désire et veille à ce qu’il soit debout à l’aube. L’esclave s’inclina, sans un mot ni un regard. — Avez-vous beaucoup étudié l’histoire, Fidélias ? — Un peu seulement, Votre Grâce. — C’est fascinant. Le cours d’un siècle d’histoire peut se jouer en quelques petites heures. En quelques jours précieux. Des événements fondamentaux, Fidélias – et les chanceux qui y prennent part deviennent ceux qui créeront le monde de demain. J’ai senti un ébranlement de forces au loin, du côté de la vallée. Gaius est peut-être déjà en train de réveiller les furies de Calderon. L’histoire s’est mise en marche. Il n’y a plus qu’à la pousser dans une direction ou dans l’autre. — L’histoire m’importe peu, Votre Grâce. Je veux seulement faire mon travail. — Alors faites-le, répondit Aquitainus en hochant brièvement la tête. Et tenez-moi au courant. Et sur ces mots, le Haut Duc sortit de la salle. Fidélias attendit de voir les portes se refermer derrière lui puis se tourna vers l’esclave. Il lui tendit la main et elle y mit ses doigts doux et chauds avec une expression incertaine. Fidélias bomba le torse, s’inclina et déposa un baiser courtois sur la main de l’esclave. — Votre Grâce, dit-il. Haute Dame Invidia. Permettez-moi de vous témoigner ma plus vive admiration. Un éclair de surprise traversa le visage de l’esclave. Puis elle renversa la tête en arrière et éclata de rire. De manière subtile mais significative, ses traits se mirent à changer, et elle se transforma en une femme de quelques années plus âgée, au regard bien plus sage. Elle avait les yeux gris cendre, et de délicates touches de givre parsemaient sa chevelure, bien que son visage lui donne l’apparence d’une femme approchant tout juste de la trentaine – toutes les grandes Maisons avaient ce talent pour manier l’eau (et pour presque toutes les formes de charmes furiesques possibles). — Comment avez-vous deviné ? demanda-t-elle. Mon noble époux lui-même n’y a vu que du feu. — Vos mains, répondit Fidélias. Quand vous m’avez lavé les pieds, vos doigts étaient tièdes. Toute esclave normalement constituée aurait ressenti une extrême nervosité dans cette pièce. Elle aurait eu les doigts glacés. Et nulle autre que vous, ai-je estimé, n’aurait eu la témérité ou le talent de tenter une telle chose avec sa Grâce. Le regard de dame Invidia s’éclaira. — Déduction très astucieuse. Oui, je me servais de Calix pour essayer de savoir ce que manigançait Rhodes. Et ce soir, je pensais pouvoir me débarrasser de lui. J’ai fait en sorte que mon mari soit d’humeur à ne pas apprécier d’être dérangé et j’ai attendu que cet idiot de Rhodésien se dénonce tout seul. Mais apparemment, vous avez compris de quoi il retournait et avez veillé à ce que cela suive son cours sans que j’aie besoin de vous indiquer quoi que ce soit. Et cela sans vous aider de la moindre furie. — La logique est à elle seule une furie. Dame Invidia sourit, mais son expression se fit sérieuse et attentive. — Cette opération dans la vallée. Est-ce que ça va marcher ? — C’est possible. Si nous réussissons, cela pourrait nous garantir ce que nous n’aurions obtenu ni par la guerre ni par les complots. Il pourrait remporter Aléra sans verser de sang aléréen. — Pas de sa propre main, du moins, répondit dame Aquitaine. (Elle ajouta avec mépris :) Attis n’a guère de remords pour ce qui est de verser le sang. Il est à peu près aussi subtil qu’un volcan en éruption. Mais si on peut orienter sa force comme il convient… Fidélias inclina la tête. — Exactement. La femme l’observa un moment, puis lui prit la main. Ses traits se fondirent de nouveau dans le masque d’esclave qu’elle portait l’instant d’avant, le gris disparut de ses cheveux et ses yeux prirent une teinte brun terne. — En tout cas, j’ai des ordres vous concernant pour cette nuit. Fidélias hésita. — Votre Grâce… Dame Aquitaine sourit et lui posa le bout des doigts sur la bouche. — Ne me forcez pas à insister. Venez avec moi. Je veillerai à ce que vous tiriez pleinement profit de votre temps de repos. (Elle se retourna et reprit sa route.) Un long voyage vous attend, à l’aube. Chapitre 8 Quand la nuit se mit à tomber, Tavi savait qu’il était toujours en danger. Il n’avait pas vu ni entendu ses poursuivants depuis qu’il avait descendu une falaise presque à pic, en se retenant à quelques frêles arbrisseaux pour transformer ce qui aurait été une chute mortelle en une glissade à peine contrôlée. Il avait fait un pari dangereux, comptant sur la fragilité de la végétation pour faire défaut au lourd guerrier marat et le tuer, ou au moins le ralentir. Son plan n’avait fonctionné qu’en partie seulement. Le Marat n’avait jeté qu’un regard à la falaise avant de partir en courant à la recherche d’un passage plus sûr. Cela avait permis à Tavi de creuser assez l’écart pour essayer de le semer, et il pensait avoir commencé à le distancer. Les Marats n’étaient pas comme les Aléréens : ils n’avaient pas le pouvoir de manier les furies, même si la rumeur leur prêtait une aptitude prodigieuse à comprendre tous les animaux. Cela voulait dire que le Marat n’avait pas un grand avantage sur Tavi : comme lui, il ne pouvait compter que sur sa ruse et ses facultés. Alors que les dernières lueurs du jour mouraient, l’orage jeta son voile menaçant sur la vallée. Le tonnerre se mit à gronder, mais il n’y avait pas encore de vent, ni de pluie ou de neige. La tempête attendait la nuit pour se réveiller complètement et Tavi gardait un œil anxieux à la fois sur le ciel et sur les landes autour de lui. Il avait mal aux jambes et aux poumons, mais il avait réussi à échapper au Marat, et, juste avant le crépuscule, il finit par retomber sur la route, à quelques kilomètres à l’ouest du chemin qui menait à l’exploitation de Bernard. Il trouva un creux à l’ombre près d’un arbre abattu par le vent, s’y accroupit un moment, essoufflé, afin d’accorder à ses muscles fatigués un peu de repos. Un éclair traversa le ciel. Tavi n’avait pas eu l’intention d’aller si loin à l’ouest. Lui qui espérait être presque à la maison allait encore devoir courir pendant une heure rien que pour atteindre le chemin de la ferme. Il y eut un roulement de tonnerre, si fort cette fois qu’il fit tomber des aiguilles du pin couché à côté de lui. Un grondement sourd se fit entendre en provenance de Garados et se rapprocha rapidement. La pluie s’était enfin mise à tomber, en vagues cinglantes. Tavi eut juste le temps de relever son capuchon avant qu’un vent glacé et hurlant arrive du nord en poussant devant lui un mélange de pluie et de neige. La tempête dévora les maigres lambeaux de clarté qui restaient et plongea la vallée dans une obscurité froide et déprimante, que seuls perçaient les fréquents éclairs ricochant d’un nuage à l’autre. La cape de Tavi était censée être imperméable, mais nulle étoffe aléréenne n’aurait pu repousser la pluie d’une tempête furiesque très longtemps. Elle devint rapidement froide et humide, lui colla au corps, et le vent âpre traversa ses vêtements, le glaçant jusqu’aux os. Tavi frissonna violemment. S’il restait là, il mourrait de froid en quelques heures – à moins qu’une harpie sanguinaire le tue avant. Et même si Brutus et Bernard avaient sûrement atteint l’exploitation maintenant, il ne pouvait compter sur personne là-bas pour venir le sauver. Tous savaient combien il était dangereux de braver une tempête furiesque. À la faveur d’un éclair, Tavi étudia le pin abattu. Il y avait un espace creux en dessous, couvert d’aiguilles de pin – et il avait l’air sec. L’adolescent entreprit de s’y faufiler, mais l’éclair suivant lui révéla une vision cauchemardesque. La cavité était déjà habitée par une demi-douzaine de slives. Les souples lézards aux écailles sombres étaient presque aussi longs que Tavi était grand, et le plus proche d’entre eux se trouvait à portée de main. L’animal s’agita, tiré de sa torpeur, et ouvrit la gueule pour laisser échapper un sifflement doucereux, découvrant deux rangées de dents pointues comme des aiguilles. Un épais liquide jaunâtre recouvrait les crocs antérieurs du reptile. Tavi avait déjà vu du venin de slive à l’œuvre. Si la bête le mordait, il deviendrait complètement léthargique, avant de s’effondrer par terre. Puis les slives le traîneraient, encore vivant, dans leur tanière. Pour le dévorer. Son premier réflexe, terrifié, fut de bondir en arrière. Mais un mouvement brusque risquait de provoquer la créature, trop surprise pour l’instant. Même si celle-ci le ratait, ces saletés de charognards verraient dans sa fuite un signe qu’il était une proie à chasser et à manger. Il était capable de les distancer en rase campagne, mais les slives avaient une fâcheuse tendance à pourchasser leur proie pendant des jours, et à attendre que celle-ci s’endorme pour attaquer. Tavi tremblait de peur et d’excitation, mais il se força à rester calme. Il recula aussi lentement et doucement que possible. Il était juste hors de portée de la bête quand celle-ci, avec un nouveau sifflement, se rua hors de sa tanière pour foncer sur lui. Tavi poussa un cri de panique qui fit retrouver à sa voix de baryton léger les aigus de l’enfance. Il se jeta en arrière pour éviter la morsure mortelle de la slive, se releva et se mit à courir. C’est alors qu’à sa stupéfaction, il entendit quelqu’un crier en réponse, un son pratiquement noyé par les hurlements du vent. Tavi grogna de dépit. Avec une bouffée de terreur, le souvenir du Marat et de son redoutable compagnon lui revint en mémoire. L’avaient-ils donc rattrapé ? Le vent lui apporta un autre cri, trop aigu pour avoir été poussé par le Marat. La panique y était clairement perceptible. — S’il vous plaît ! Il y a quelqu’un ? À l’aide ! Tavi se mordit la lèvre en regardant vers la route qui le ramènerait vers la ferme et la sécurité, puis dans la direction opposée, d’où venait l’appel à l’aide. Il inspira en tremblant puis tourna le dos à son foyer et força ses jambes fatiguées à repartir au galop sur les pâles pavés de la route. La foudre frappa de nouveau, flamme frémissante qui courut de nuage en nuage, d’abord verte, puis bleue, puis rouge, comme si les furies du ciel se livraient bataille. La vallée battue par la pluie se retrouva baignée de lumière pendant près de trente secondes, tandis que le tonnerre secouait la chaussée, assourdissant à moitié Tavi. Au milieu de la pluie et du tumulte, des formes se mirent à descendre en tourbillons vers le sol de la vallée qu’elles parcoururent en dansant. Les harpies avaient suivi la tempête. Elles zigzaguaient sans effort entre les vents, silhouettes nébuleuses d’un vert pâle lumineux, vaguement humaines, avec des bras immenses et un visage squelettique. Elles hurlaient leur haine et leur faim, et leurs cris se faisaient entendre même par-dessus le grondement du tonnerre. Tavi sentit la peur lui ramollir les jambes, mais il serra les dents et continua sa course. Il finit par se rendre compte que la plupart des harpies en vue tournoyaient toutes autour du même point, en tendant leurs mains pâles aux ongles aiguisés. Dans l’œil de ce cyclone spectral se tenait une jeune femme qu’il ne connaissait pas. Elle était grande et mince, un peu comme sa tante Isana, mais la ressemblance s’arrêtait là. L’inconnue avait la peau d’un brun doré, comme les marchands des villes tout au sud d’Aléra. Ses cheveux raides et fins, que le vent faisait voler en tous sens, étaient presque de la même couleur que sa peau, ce qui lui donnait un petit air de statue d’or. Elle avait des traits purs et élégants, à défaut d’être vraiment jolie, avec des pommettes hautes et un long nez fin adouci par une bouche généreuse. Son visage arborait une grimace de désespoir et de défi. Autour d’un bras, elle portait un linge taché de sang qu’elle semblait avoir déchiré de sa jupe grossière en lambeaux. Son corsage trempé et crasseux lui collait au corps, et un collier d’esclave en cuir tressé entourait sa gorge délicate. Sous les yeux du jeune garçon, une des harpies fondit sur elle dans un plongeon gracieux. La jeune femme cria quelque chose en jetant une main en avant, et Tavi aperçut un remous bleu clair dans l’air – pas aussi nettement dessiné que les harpies elles-mêmes, mais néanmoins bien présent, pendant un instant : la silhouette spectrale d’un cheval élancé qui frappa l’assaillante de ses pattes avant. La harpie battit en retraite avec un hurlement, et la furie poussa son avantage, bien qu’elle se meuve plus lentement que ses adversaires. Trois autres harpies se ruèrent sur ses flancs, et la jeune femme se redressa de la branche sur laquelle elle s’appuyait pour se précipiter en boitillant et tenter, dans un geste vain et désespéré, de les écarter. Tavi réagit instinctivement. Il se rua en avant d’un pas chancelant, tout en ouvrant sa sacoche. Il faillit perdre l’équilibre dans le noir, mais une seconde plus tard les nuages s’éclairèrent de nouveau. Des éclairs rouges, bleus et verts se livraient bataille pour la domination des cieux. Une des harpies se retourna brusquement et se jeta sur lui à travers la pluie glacée. Tavi sortit un petit paquet de sa sacoche et l’ouvrit fébrilement. Alors que la furie chargeait, griffes écartées, avec un cri à glacer le sang, il s’empara des cristaux de sel à l’intérieur du paquet et lui en jeta une demi-douzaine dessus. Les cristaux transpercèrent la harpie comme des poids en plomb traversant de la gaze. Elle laissa échapper un cri atroce qui fit frissonner Tavi des pieds à la tête. Elle se replia sur elle-même et des flammes vertes la recouvrirent tandis qu’elle commençait à se déchirer partout où les cristaux l’avaient touchée. En quelques secondes, elle se retrouva en pièces qui se dispersèrent et s’envolèrent avec le vent – elle était morte. Avec des hurlements de rage, ses compagnes reculèrent en désordre et formèrent un large cercle. L’esclave regarda Tavi avec des yeux débordant d’espoir. Elle agrippa son bâton et boitilla dans sa direction, tandis que la silhouette confuse de sa furie redevenait invisible maintenant que les harpies avaient reculé. — Du sel ? demanda-t-elle en criant pour se faire entendre. Tu as du sel ? Tavi reprit péniblement son souffle et répondit : — Pas beaucoup ! (Le cœur battant la chamade, il se précipita vers l’esclave en jetant un coup d’œil à la pâle phosphorescence des harpies qui les encerclaient à distance prudente.) Par les Corbeaux ! jura-t-il. On ne peut pas rester là. Je n’en ai jamais vu autant d’un seul coup. L’esclave scruta l’obscurité en tremblant, mais sa voix parvint claire et nette à Tavi. — Est-ce que tes furies peuvent nous protéger ? Tavi sentit son estomac se nouer. Bien sûr que non, puisqu’il n’en avait aucune. — Non. — Alors il faut qu’on trouve un abri. Cette montagne. Il y a peut-être une grotte… — Non, lâcha Tavi. Pas cette montagne-là. Elle n’aime pas les intrus. La jeune femme pressa sa main contre son front, haletante. Elle avait l’air épuisée. — On a une autre solution ? Tavi se força à réfléchir, mais l’épuisement et le froid avaient rendu son cerveau aussi engourdi qu’une slive couverte de neige. Il y avait forcément quelque chose qui pouvait les aider, si seulement il parvenait à se rappeler. — Oui ! finit-il par s’écrier. Il y a un endroit. Pas trop loin d’ici, si j’arrive à le retrouver. — À quelle distance ? demanda l’esclave en regardant les harpies alentour et en bégayant de froid. — Mille cinq cents mètres. Peut-être plus. — Dans le noir ? Dans cette tourmente ? (Elle lui jeta un regard incrédule.) On n’y arrivera jamais. — On n’a pas vraiment l’embarras du choix, répliqua Tavi. C’est ça ou rien. — Tu vas pouvoir le retrouver ? — Je ne sais pas. Tu vas pouvoir marcher jusqu’à là-bas ? À la faveur d’un nouvel éclair, elle le dévisagea intensément de ses yeux noisette. — Oui. Donne-moi un peu de sel. Tavi lui tendit la moitié de la maigre poignée de cristaux qui lui restaient, et l’esclave referma les doigts dessus. — Par les Grandes Furies, dit-elle. On ne va pas aller loin. — Surtout si on ne se met pas en route, cria Tavi. (Il la tira par le bras.) Allez, viens ! Il se tourna, prêt à partir, mais soudain la jeune femme bondit sur lui et lui donna un violent coup d’épaule. Il tomba avec un hoquet de surprise. Il se releva, frissonnant, et s’écria d’une voix aiguë : — Qu’est-ce que tu fais ? ! L’esclave se redressa lentement et le regarda droit dans les yeux. Elle avait l’air épuisée, et son bâton semblait sur le point de lui échapper des mains. À ses pieds gisait une slive, le crâne défoncé. Tavi releva les yeux vers l’esclave et vit le sang noir qui maculait le bout du bâton. — Tu m’as sauvé la vie, laissa-t-il échapper. La foudre frappa de nouveau, et à travers les bourrasques glacées, il vit la jeune femme sourire d’un air de défi malgré ses frissons. — Faisons en sorte que ce ne soit pas en vain. Sors-nous de cette tempête, et nous serons quittes. Tavi acquiesça et regarda autour de lui. À la faveur d’un éclair, il repéra la bande sombre et droite de la route, et s’en servit pour s’orienter. Puis il tourna le dos à la silhouette menaçante du mont Garados et s’enfonça dans l’obscurité, priant ardemment pour trouver le refuge avant que les harpies reprennent assez de hardiesse pour revenir à la charge. Chapitre 9 Isana se réveilla en entendant des pas ébranler l’escalier qui menait à sa chambre. La journée était passée et la nuit venue pendant qu’elle dormait, et elle percevait le tapotis angoissant de la pluie sur le toit. Elle s’assit dans son lit, malgré sa tête douloureuse. — Maîtresse Isana, appela Beritte d’une voix haletante. Dans l’obscurité, elle rata la dernière marche et tomba par terre avec un petit cri et un juron peu distingué. — Lampe, murmura Isana avec l’effort de volonté habituel. Le feu follet se réveilla en vacillant sur sa mèche, éclairant la pièce d’une sourde lueur dorée. Isana pressa les paumes sur ses tempes dans un effort pour trier les pensées qui se bousculaient dans sa tête. La pluie tambourinait, et elle entendait le vent hurler en bourrasques furieuses. Un éclair illumina brièvement le ciel, suivi rapidement d’un grondement de tonnerre étrangement puissant. — La tempête, murmura-t-elle. Il y a quelque chose de bizarre. Beritte se releva et fit hâtivement la révérence. Des pétales écarlates tombèrent de ses fleurs de houx, qui commençaient tout juste à faner. — C’est affreux, maîtresse, affreux. Tout le monde a peur. Et l’Exploitant. Il est rentré, et il est gravement blessé. Maîtresse Brigitte m’a envoyée vous chercher. Isana se redressa brusquement. — Bernard. Elle repoussa les couvertures et se mit debout. Le mouvement lui donna l’impression que sa tête allait exploser, et elle dut s’appuyer d’une main contre le mur pour éviter de tomber. Elle inspira profondément, faisant un effort pour calmer la panique qu’elle sentait monter en elle et pour se cuirasser contre la douleur. Elle pouvait maintenant percevoir, faiblement, la peur, la colère et l’angoisse du reste des habitants de l’exploitation dans la grand-salle en dessous. Ils avaient besoin de quelqu’un de fort à leur tête, plus que jamais. — Très bien, dit-elle en ouvrant les yeux et en forçant son visage à se détendre. Amène-moi à lui. Beritte sortit en courant de la chambre et Isana la suivit d’un pas rapide et déterminé. En arrivant dans le couloir, elle sentit l’anxiété qui montait de la pièce en dessous l’oppresser davantage, semblable à un linge humide et froid qui lui collait à la peau et commençait à s’infiltrer en elle. Elle frissonna et s’arrêta un moment en haut des escaliers pour repousser cette sensation glaciale, en atténuer l’emprise sur ses pensées. La peur n’allait pas disparaître comme ça, elle le savait, mais, pour l’instant, c’était déjà assez de réussir à la mettre à distance pour retrouver ses moyens. Puis elle descendit l’escalier et entra dans la grand-salle de la ferme. La pièce, qui faisait bien trente mètres de long sur la moitié de large, était intégralement constituée de substrat de granit extrait de la terre des années plus tôt. Les chambres au-dessus, en bois et en brique, avaient été ajoutées par la suite, mais la salle en elle-même n’était qu’un seul morceau de pierre, façonné à partir des os de la terre par d’épuisantes heures de furifèvrerie. Aucune tempête, quelle que soit son intensité, ne pouvait porter atteinte à la grand-salle, à ceux qui s’y étaient réfugiés, ou à la seule autre construction semblable dans l’exploitation : l’étable abritant le précieux bétail. La pièce était pleine de monde. Tous les habitants de l’exploitation, soit plusieurs grandes familles, étaient là. La plupart étaient regroupés autour d’une des tables à tréteaux qui avaient été installées plus tôt dans la soirée, et les plats préparés depuis avant l’aube y avaient été disposés. L’angoisse régnait dans la pièce ; même les enfants, qui en temps normal auraient été en train de hurler et de jouer au loup, profitant des vacances factices que leur offrait la tempête, étaient calmes et silencieux. Les voix n’étaient que des murmures inquiets, et chaque fois que le tonnerre grondait au-dehors, les gens se taisaient pour regarder les portes. La pièce, à chaque extrémité de laquelle brûlait un feu, était divisée. Près de la cheminée la plus éloignée, les Exploitants étaient réunis autour d’une petite table. Beritte conduisit Isana vers le foyer opposé, à côté duquel gisait Bernard. Entre les deux, les fermiers, réunis en petits groupes, se pressaient les uns contre les autres près de couvertures amenées là au cas où la tempête durerait toute la nuit. Personne ne parlait – peut-être à cause de la confrontation de la matinée, se dit Isana – et personne ne semblait vouloir s’approcher de l’un ou l’autre des deux foyers. Isana passa devant Beritte pour s’avancer vers le feu le plus proche. Brigitte l’Ancienne, la préceptrice chargée d’enseigner la furifèvrerie aux enfants de l’exploitation, y était agenouillée près de Bernard. C’était une vieille femme frêle avec une longue tresse blanche qui lui descendait jusqu’au creux des reins. Elle avait les mains qui tremblaient en permanence et ne pouvait pas marcher longtemps, mais elle était toujours sûre d’elle, et les années n’avaient affaibli ni ses yeux ni son esprit. Le visage de Bernard était d’une pâleur cadavérique, et un instant la gorge d’Isana se noua de terreur. Puis un souffle laborieux souleva la poitrine de son frère et elle ferma les yeux pour recouvrer son calme. Bernard était chaudement recouvert de couvertures en laine douce, sauf sa jambe droite qui était blême et maculée de sang. Des bandages entouraient sa cuisse, eux aussi imbibés de sang, mais il était évident qu’il faudrait les changer rapidement. — Isana, croassa Brigitte de sa voix usée par l’âge. J’ai fait tout ce que j’ai pu, mon enfant. Le fil et les aiguilles ont une portée limitée. — Comment est-ce arrivé ? — On ne sait pas, répondit Brigitte en se rasseyant. Il a une vilaine plaie sur la cuisse. L’œuvre d’un animal, peut-être, mais ça pourrait aussi être un coup de hache ou d’épée. On dirait qu’il a réussi à se faire un garrot et à l’enlever une ou deux fois. On va peut-être pouvoir sauver sa jambe – mais il a perdu tellement de sang ! Il est inconscient, et je ne suis pas sûre qu’il se réveille. — Un bain. Il faut qu’on lui fasse couler un bain. Brigitte acquiesça. — J’en ai demandé un. Il devrait arriver d’un instant à l’autre. Isana hocha la tête. — Et fais venir Tavi. Je veux savoir ce qui est arrivé à mon frère. Brigitte la regarda avec une lueur de tristesse dans ses yeux noirs et vifs. — Tavi n’est pas rentré avec lui, mon enfant. — Quoi ? (La peur envahit Isana, immédiate, glacée, atroce. Elle dut faire un effort pour la tenir à l’écart, et le cacha en écartant de son visage des mèches qui s’étaient échappées de sa tresse. On comptait sur elle pour prendre des décisions. Il fallait qu’elle fasse preuve de calme et de sang-froid.) Il n’est pas rentré ? — Non, il n’est pas là. — Il faut le retrouver. C’est une tempête furiesque qu’on a là. Il est sans défense. — Seul ce pauvre idiot d’Ombre oserait sortir dans cette tourmente, mon enfant, répondit Brigitte d’un ton neutre. Il est sorti vérifier que les portes de l’étable étaient bien fermées et c’est lui qui a trouvé Bernard. Les Grandes Furies veillent sur les enfants et sur les faibles d’esprit, dit-on. Peut-être aideront-elles aussi Tavi. (Elle se pencha pour ajouter, plus bas :) Parce que personne ici ne peut rien pour lui. — Non, insista Isana. Il faut qu’on le retrouve. Plusieurs fermiers descendirent péniblement l’escalier, en pliant sous le poids d’une grosse baignoire en cuivre. Ils la posèrent près du blessé et entreprirent de la remplir en établissant, avec l’aide de quelques enfants, un relais depuis le robinet au mur. — Isana, dit Brigitte, avec une franchise proche de la froideur. Tu es épuisée. Tu es la seule capable, à ma connaissance, de ramener Bernard à la vie, mais je ne suis même pas sûre que tu réussisses à le faire, et encore moins à retrouver Tavi par ce temps. — Ça m’est égal. Je suis responsable de lui. Brigitte lui agrippa le poignet d’une main chaude et étonnamment forte. — Il est perdu quelque part dans la tempête. Il a déjà trouvé un abri, Isana. Ou alors, il est mort. Il faut que tu te concentres sur ce que tu as à faire, maintenant – sinon Bernard mourra aussi. La peur et l’angoisse environnantes se firent plus insistantes, à l’unisson de la terreur qui naissait en Isana. Elle n’aurait pas dû se laisser ainsi distraire par les préparatifs, elle n’aurait pas dû laisser Tavi la tromper. Elle était responsable de lui. La vision du garçon pris dans la tourmente, mis en pièces par les harpies, s’imposa soudain à son esprit, occultant tout le reste, et elle laissa échapper un gémissement de frustration, d’impuissance. En ouvrant les yeux, elle vit que ses mains tremblaient. Elle regarda Brigitte et dit : — Je vais avoir besoin d’aide. La vieille femme opina du chef, mais elle avait l’air mal à l’aise. — J’ai parlé aux fermières et elles vont faire de leur mieux. Mais ça risque de ne pas être suffisant. Sans un charme d’eau puissant, il n’y aurait aucune chance de le sauver, et même avec… — Les fermières ? répliqua sèchement Isana. Pourquoi pas Otto et Roth ? Ce sont des Exploitants. Ils le doivent bien à Bernard. D’ailleurs, comment se fait-il qu’ils ne soient pas déjà en train de le soigner ? Brigitte fit la grimace. — Ils ne veulent pas. J’ai déjà demandé. Isana regarda la vieille matrone avec stupéfaction, avant de s’exclamer : — Ils ne veulent pas quoi ? Brigitte baissa les yeux. — Ils ne veulent pas aider. Ni l’un ni l’autre. — Mais pourquoi, par toutes les Grandes Furies ? L’ancienne secoua la tête. — Je n’en sais trop rien. La tempête angoisse tout le monde – surtout les Exploitants qui s’inquiètent pour leurs gens. Et Kord profite de la situation autant que possible. Je crois qu’il espère empêcher la Rencontre. — Kord ? Il est rentré de la grange ? — Oui. — Où est Warner ? Brigitte grimaça. — L’imbécile. Il a failli se jeter sur Kord. Ses fils l’ont emmené à l’étage. Sa fille a réussi à le convaincre de prendre un bain chaud, vu qu’ils n’ont pas eu le temps de le faire depuis leur arrivée. Sinon, Kord et lui se seraient sauté à la gorge depuis longtemps. — Par les Corbeaux, fit Isana, exaspérée. (Elle se releva. Les hommes et les enfants qui remplissaient la baignoire s’écartèrent prudemment. Elle jeta un coup d’œil circulaire dans la salle.) Installe-le dans la baignoire. Ils vont aider mon frère, ou bien je leur ferai avaler leur chaîne d’Exploitant, à ces lâches. Elle fit volte-face et se dirigea d’un pas décidé vers la table à tréteaux, à l’autre bout de la pièce, où plusieurs hommes étaient réunis – les autres Exploitants. Derrière eux, près du feu, se tenaient les fils de Kord, le silencieux Aric et son jeune frère, le beau Bittan – l’accusé. Alors qu’Isana traversait la salle, elle aperçut Ombre, les cheveux et la tunique trempés de pluie glacée, la tête baissée, qui essayait de se rapprocher du feu. Il tendit la main vers la louche dépassant d’une marmite de ragoût qu’on avait accrochée près du feu, pour le garder au chaud. Bittan, qui était assis juste à côté, lança un regard noir à l’esclave. Ombre s’approcha encore un peu, esquissant une grotesque parodie de sourire qui tordit son visage défiguré. Il fit un signe de tête nerveux à Bittan, prit un bol, et tendit la main vers la louche. Bittan cracha quelque chose à Aric puis parla à Ombre d’une voix dure et sifflante. Celui-ci écarquilla les yeux et marmonna une réponse. — Crétin de lâche, fit Bittan en élevant la voix. Obéis à tes supérieurs. Tu pues et je suis assis là. Fiche le camp. Ombre hocha la tête et s’empara précipitamment de la louche. Aric attrapa l’esclave par l’épaule, le retourna et le frappa durement sur la bouche. Ombre glapit et s’écarta en trébuchant des deux jeunes gens, dodelinant de la tête et traînant les pieds. Aric leva les yeux au ciel et regarda son frère d’un air maussade. Puis il croisa les bras et s’adossa contre le mur de l’autre côté de la cheminée en pierre. Bittan sourit d’un air mauvais et cria à Ombre : — Pauvre crétin. Et n’y reviens pas. Il baissa de nouveau la tête, un sourire cruel aux lèvres, et contempla ses mains croisées. Le tonnerre fit trembler l’air au-dehors, et Isana se prépara à subir le flot de terreur soudaine qui allait inonder la pièce en conséquence. Il l’atteignit une seconde plus tard qu’elle l’aurait cru, et elle resta immobile, les yeux fermés, le temps qu’il passe. — Tout ça, c’est des sornettes, s’exclama l’un des hommes à la table. Son juron résonna dans le silence qui suivait le tonnerre. Isana se redressa et examina les Exploitants avant de les affronter. L’homme qui avait parlé, maître Aldo, poursuivit, ses yeux noisette rivés sur Kord, sa mâchoire glabre figée en une grimace belliqueuse : — Jamais les fermiers de cette vallée n’ont laissé un des leurs dans le pétrin, et ce n’est pas maintenant qu’on va commencer. Kord, qui mâchonnait un bout de viande planté sur son couteau, pencha sa tête grisonnante et répondit : — Aldo, tu n’as pas ta chaîne depuis très longtemps, je me trompe ? Bien qu’il soit assis, à la différence d’Aldo, ce dernier le dépassait à peine d’une tête. — Je ne vois pas le rapport. — Et tu n’es pas marié, poursuivit Kord. Tu n’as pas d’enfants. Rien qui te permette de comprendre ce que c’est de s’inquiéter pour sa famille. — Je n’ai pas besoin d’avoir une famille pour savoir que vous deux (il se retourna et pointa du doigt deux autres hommes dans le groupe, qui portaient eux aussi des chaînes d’Exploitants), vous devriez être en train d’aider Bernard. Roth, rappelle-toi quand ce thanatodon était après tes porcs. Qui est-ce qui l’a abattu ? Et toi, Otto, qui a retrouvé la piste de ton benjamin quand il avait disparu, et te l’a ramené sain et sauf ? Bernard, voilà qui. Comment est-ce que vous pouvez rester ici à ne rien faire ? Otto, un homme replet au visage doux et à la calvitie galopante, baissa la tête. Avec un soupir, il dit : — Ce n’est pas que je refuse de l’aider, Aldo. Les Grandes Furies en sont témoins. Mais ce que dit Kord n’est pas faux. Roth, un vieil homme mince à la tignasse blanche assortie à sa barbe plus foncée, prit une gorgée à sa chope et opina du chef. — Otto a raison. Il tombe plus de pluie que la vallée en connaît d’habitude en un automne entier. Si elle est inondée, nous aurons besoin de toutes nos forces – pour protéger nos vies à tous. (Il regarda Aldo d’un air désapprobateur, qui dessina sur son front les rides que le temps n’y avait pas creusées.) Et maître Kord n’a pas tort non plus. Tu es le plus jeune ici, Aldo. Tu devrais montrer davantage de respect envers tes aînés. — Quand ils pleurnichent comme des chiens geignards ? On devrait donc s’abstenir d’aider Bernard parce qu’on risque d’avoir besoin de nos forces ? (Il se tourna pour cracher à Kord :) Ça tombe à pic pour toi. Sa mort mettrait fin à la Rencontre et tu n’aurais plus à t’inquiéter du comte Gram. — Je ne fais que me soucier de notre sort à tous, Aldo, répondit l’Exploitant hirsute avec un sourire qui dévoila ses dents jaunies. Tu peux dire ce que tu veux sur moi, mais la vie d’un seul homme, quelle que soit sa valeur, ne mérite pas qu’on mette en danger toute la vallée. — On a déjà survécu à des tempêtes furiesques ! — Pas comme celle-ci, lâcha Otto, sans pour autant oser lever les yeux. Elle est… différente. C’est la première fois qu’on en voit une si violente. Ça m’inquiète. — Je partage ton avis, dit Roth, l’air soucieux. Aldo les fixa du regard, les poings serrés de frustration. — Très bien, finit-il par dire d’un ton dur. Qui se dévoue pour dire à Isana qu’on va rester assis là sans rien faire pendant que son frère se vide de son sang sur le sol de sa propre maison ? Personne n’ouvrit la bouche. Isana les observa, les sourcils froncés, en réfléchissant. Elle vit Kord passer sa chope à Aric qui la remplit et la lui redonna. Bittan, visiblement remis de sa noyade manquée, était assis dos au mur, tête baissée, les yeux à moitié cachés derrière une main comme s’il avait la migraine. Isana, songeant à la cruauté dont il venait de faire preuve envers Ombre, espéra que c’était le cas. Mais quelque chose dans la posture de Kord et de ses fils, dans leur attitude, lui semblait bizarre. Il lui fallut un moment pour mettre le doigt sur ce que c’était. Ils avaient l’air plus décontractés que les autres, moins préoccupés par les furies qui se battaient à l’extérieur. Avec prudence, elle baissa un peu sa garde pour capter leurs émotions. Aucun d’eux n’était effrayé. En étendant nonchalamment son champ de perception jusqu’à eux, elle ne sentit rien, si ce n’était une légère tension chez Aric. Le tonnerre gronda de nouveau, et elle sut qu’elle ne pourrait pas relever sa garde à temps. Elle essaya malgré tout – et là encore, le flux de terreur arriva un peu plus tard qu’elle l’avait prévu, lui permettant d’y faire front une fois encore. Elle se sentit vaciller, mais une main agrippa son bras, une autre son coude. En relevant les yeux, elle vit Ombre à côté d’elle, qui la soutenait. — Maîtresse, dit Ombre en inclinant sa tête couturée en une courbette maladroite. (Le sang sur sa lèvre fendue avait commencé à noircir en séchant.) Maîtresse, Exploitant est blessé. — Je sais. On m’a dit que c’était toi qui l’avais trouvé. Merci. — Maîtresse blessée ? demanda l’esclave en penchant la tête d’un air interrogateur. — Ça va, murmura Isana. (Elle regarda autour d’elle les familles qui se serraient les unes contre les autres en écoutant la fureur de la tempête.) Ombre, est-ce que cette tempête t’effraie ? Ombre hocha la tête d’un air absent, les yeux dans le vide. — Mais tu n’as pas très peur ? — Tavi, répondit Ombre. Tavi. Isana soupira. — Si quelqu’un peut le retrouver dans cette tourmente, c’est Bernard. Brutus pourra le protéger des harpies, et Cyprus l’aider à retrouver sa piste. Tavi a besoin de son oncle. — Blessé. Blessé grave. — Oui, répondit Isana distraitement. Reste par ici un moment. J’aurai peut-être besoin de ton aide. L’esclave répondit d’un grognement et ne bougea pas, mais à son expression distante, Isana se demanda s’il avait entendu son ordre. Elle soupira en fermant les yeux et invoqua sa furie. — Rill, chuchota-t-elle. (Elle focalisa ses pensées sur une image de Bittan assis contre le mur. La furie d’eau passa en ondoyant le long de son épine dorsale et sur sa peau, tandis qu’elle se concentrait – fatiguée, mais déterminée.) Rill, montre-moi. Tout à coup, Ombre s’éloigna en marmonnant : — Faim. Isana le regarda partir, frustrée mais trop occupée à guider Rill pour se laisser déconcentrer. L’esclave s’approcha du feu et de la marmite à petits pas, en observant Kord et ses fils avec appréhension, comme s’il s’attendait à être de nouveau brutalement repoussé. Puis il sortit de son champ de vision. Isana sentit sa furie passer près d’elle et s’élancer dans l’air lourd d’humidité. Elle perçut son mouvement presque comme si c’était son propre bras qui s’avançait vers Bittan. Rill toucha le jeune homme, et une décharge de peur revint vers Isana à travers la furie. L’aquafèvre sursauta, les yeux écarquillés, comprenant enfin ce qui se passait. Bittan avait lancé un charme de feu sur la pièce, imprégnant presque toutes les personnes présentes d’une appréhension imperceptible, exacerbant leurs peurs et attirant leurs angoisses au premier plan de leurs pensées. C’était un travail subtil – une subtilité dont elle n’aurait pas cru le jeune homme capable. Il devait avoir fait venir sa furie dans le feu à côté de lui, ce qui expliquait pourquoi il s’était installé devant. Avec cette découverte, une vague de fatigue et de vertige envahit Isana. Elle perdit l’équilibre et tomba à genoux, posant une main au sol pour se stabiliser et levant l’autre à son visage. — Isana ? (La voix d’Aldo lui parvint nettement, et les fermiers interrompirent tous leurs conversations pour observer leur hôte.) Isana, ça va ? En levant les yeux, Isana vit les fils de Kord qui la regardaient, l’air surpris et coupable. Bittan chuchota sèchement quelque chose à Aric. Le visage de celui-ci se durcit. Isana se tourna vers Aldo pour dénoncer Bittan – et découvrit soudain qu’elle ne pouvait pas expulser l’air de ses poumons. Elle leva la tête en roulant des yeux paniqués. Elle s’efforça de parler, mais elle ne pouvait pas expirer – ni, découvrit-elle un instant plus tard, inspirer. On s’attroupa autour d’elle et Aldo, à la tête des Exploitants, s’approcha d’un pas vif et inquiet. Le petit homme la souleva et dit : — À l’aide ! Que quelqu’un fasse quelque chose ! — Qu’est-ce qui lui arrive ? demanda Roth. Par les Grandes Furies, elle est terrifiée. Les voix autour d’elle se confondirent en un brouhaha inquiet. Elle se débattit, invoquant Rill, mais la furie d’eau, rendue nerveuse par la propre panique d’Isana, ne fit que se presser contre elle en l’enveloppant. Le sentiment d’impuissance croissant d’Isana érodait ses défenses mentales, et la peur des occupants de la pièce la submergeait de plus en plus à mesure qu’ils s’approchaient d’elle. Elle perdit le fil de qui parlait et vacilla, sombrant dans la confusion. — Je ne sais pas. Elle est tombée, comme ça, sans raison. Quelqu’un a vu quelque chose ? — Maîtresse ? — Isana ! Oh, furies toutes-puissantes, d’abord son frère et maintenant elle – c’est un jour maudit ! Isana fit un effort pour regarder autour d’elle, repoussant Otto qui essayait de lui ouvrir la bouche pour voir si quelque chose dans sa gorge la faisait étouffer. — Tenez-la ! — Isana, calme-toi ! — Elle n’arrive pas à respirer ! Kord arriva en fendant la foule, mais Isana regarda derrière lui, vers la cheminée, près de laquelle les fils de l’Exploitant étaient restés assis, à l’insu de tous. Bittan avait levé les yeux vers elle, et un sourire cruel déformait sa belle bouche. Il serra soudain le poing et Isana sentit un accès de panique aveugle la traverser, chassant un moment toute pensée lucide. À côté de Bittan était assis Aric. Aric, un aérifèvre, songea Isana. Le calme jeune homme ne la regardait pas, mais il avait les doigts joints et le visage fermé par la concentration. La vue d’Isana s’obscurcit, et elle s’efforça d’articuler silencieusement des mots à l’adresse d’Aldo, qui la tenait dans ses bras, les yeux arrondis par la panique. — Isana, murmura-t-il. Je ne comprends pas ce que tu dis. Tout bascula autour d’elle, et elle se retrouva allongée sur une table. Le monde tournoyait devant ses yeux. Kord s’approcha, précédé d’une odeur de sueur rance et de viande rôtie. Il la regarda et dit : — Je crois qu’elle panique. Femme, calme-toi. N’essaie pas de parler. (Il se pencha sur elle en plissant les yeux, et murmura doucement, d’un air mauvais et menaçant :) Calme-toi et ne parle pas. Peut-être que ça s’arrêtera. Elle essaya de le repousser, mais il était trop grand, trop lourd, ses bras à elle étaient trop faibles. — Il te suffit de hocher la tête, chuchota-t-il. Sois sage et laisse tomber. Tu n’as pas besoin de mourir. Elle le dévisagea, submergée par un sentiment d’impuissance et de terreur qui lui faisait perdre ses moyens. Elle savait que Bittan exacerbait sa peur, mais cela n’atténuait en rien sa panique animale. Si elle ne cédait pas à Kord, elle en était certaine, il la laisserait mourir. Elle fut tout à coup prise d’une fureur sous le feu de laquelle sa peur s’évapora. Elle essaya de griffer les yeux de Kord. Il recula à temps, le regard étincelant de colère, et elle ne fit que laisser une série de petites enflures roses sur sa joue. Alors que sa vue s’obscurcissait de plus en plus, Isana se redressa avec peine et désigna faiblement le feu. Tout le monde se retourna pour regarder – et Aldo écarquilla les yeux, en comprenant soudain. — Par les Corbeaux ! cracha-t-il. Le bâtard de Kord est en train de la tuer ! Il y eut un cri de surprise général. Le trouble envahit la pièce, nourri par les violentes émotions déjà présentes comme un feu de prairie par l’herbe sèche. Tout le monde se mit à crier en même temps. — Quoi ? demanda Otto en regardant le feu puis de nouveau Aldo. Qui fait quoi ? Aldo entreprit de se frayer un chemin vers la cheminée. Soudain, il cria et s’effondra en se tenant un pied, autour duquel le sol en pierre s’était brusquement enroulé comme un linge empesé. Se retournant, il jeta un ordre au lourd banc de bois à côté de la table. Le bois frémit, se tordit et éclata avec un bruit sec de vieil os, envoyant voler vers Kord des échardes de la taille de poignards. Celui-ci se baissa au-dessus d’Isana pour les esquiver, mais l’un des éclats de bois lui ouvrit la joue en une gerbe de sang. Il leva un poing pour l’abattre sur elle. Isana se laissa rouler de la table et sentit le coup fracasser le chêne épais comme si c’était du petit bois. Elle se sauva à quatre pattes en direction du feu et de l’homme dont la furie était en train de l’étouffer. Ombre était là, observant l’agitation d’un air perplexe, encore penché au-dessus de la marmite, une louche à la main. Il baragouina quelque chose et s’enfuit en piaillant, mais trébucha sur Bittan qui se levait, faisant tomber le jeune homme. Avec un hurlement, Ombre chuta sur le côté, faisant voler le ragoût fumant hors de son bol et de la louche. Celui-ci alla s’écraser sur le visage renfermé d’Aric, qui poussa un cri de surprise et de douleur. Isana inspira en hoquetant, et sentit en même temps le tumulte d’émotions qui envahissait la pièce s’évanouir aussi vite que l’ombre d’un oiseau qui passe dans le ciel. Les gens regardèrent autour d’eux un moment, déstabilisés par l’arrêt brutal du sort de feu, et reculèrent contre les murs. — Arrêtez-les ! haleta Isana. Arrêtez Kord ! Le grand Exploitant poussa un hurlement de fureur. — Petite garce stérile ! Je vais te tuer ! Il se retourna et Isana sentit pratiquement la terre trembler alors qu’il puisait dans sa furie pour plus de force, soulevait la table défoncée aussi facilement que si celle-ci ne faisait pas le poids d’un homme adulte, et la lançait sur elle. Aldo, en traînant sa cheville tordue, se releva et se jeta sur Kord. Il le saisit aux jambes et lui fit perdre l’équilibre, envoyant la table valser loin d’Isana et s’écraser contre le mur. Kord se débarrassa de lui d’un coup de pied, comme s’il ne pesait pas plus lourd qu’un chiot, et se tourna de nouveau vers Isana. Celle-ci s’écarta en rampant avec peine, et invoqua Rill avec l’énergie du désespoir. Elle entendit un tumulte de sons autour d’elle, des hommes qui juraient, une porte qui s’ouvrait brusquement. Soudain, le vent se mit à hurler et une bourrasque, descendant la cheminée, jeta un nuage de charbons ardents sur Isana. Avec un cri, elle se plaqua au sol et se prépara à souffrir. À la place, elle les sentit passer au-dessus d’elle, et Kord poussa un hurlement de désarroi. — Prends ça, Kord, espèce de slive menteuse ! ricana Warner du haut de l’escalier. (Il était nu et dégoulinait d’eau, une serviette nouée autour de la taille, du savon dans ses cheveux fins et le long de ses maigres jambes. Ses fils se tenaient derrière lui, l’épée à la main.) Il est temps que quelqu’un t’apprenne à respecter les dames ! À l’attaque, les garçons ! — Père ! appela Aric à travers le brouhaha. (Les fils de Warner descendirent l’escalier d’un bond.) Père, la porte ! — Attendez ! cria Isana. (Elle entreprit de se relever.) Non ! Pas de sang dans ma maison ! Quelque chose de lourd la percuta par-derrière et la plaqua au sol sans ménagement. Elle lutta pour se retourner et vit Ombre sur elle, qui la maintenait fermement à terre. — Ombre ! protesta-t-elle, le souffle coupé. Lâche-moi ! — Mal à Ombre ! bredouilla l’esclave, et il se cacha le visage dans son dos en sanglotant, s’agrippant à elle comme un énorme enfant. Veux pas, veux plus avoir mal ! Avec un hurlement, Kord prit de front le premier des fils de Warner, qui se ruait sur lui. Il l’attrapa par le poignet et par la ceinture et le projeta à travers la pièce contre un mur. Puis il se précipita vers les portes, Aric et Bittan sur les talons, et les fermiers s’écartèrent de leur chemin. Il se jeta sur l’une des portes et l’arracha de ses gonds, laissant entrer une rafale de vent et de pluie glacée. Il disparut dans la nuit, suivi de ses fils. — Laissez-les partir ! cria Isana. Sa voix résonna avec tant de force que les deux autres fils de Warner s’arrêtèrent net pour la regarder. — Laissez-les partir, répéta-t-elle. Elle se dégagea de l’étreinte d’Ombre et parcourut la salle du regard. Aldo était à terre, haletant et blessé, et le fils de Warner gisait inerte au pied du mur. À l’autre bout de la pièce, Brigitte était accroupie auprès du corps immobile et pâle de Bernard, tenant fermement un tisonnier en fer dans sa main flétrie. — Isana, protesta Warner en descendant l’escalier, tenant toujours sa serviette d’une main. On ne peut tout de même pas les laisser s’échapper ! On ne peut pas laisser des brutes de ce genre s’en tirer comme ça ! À la fatigue et à la migraine s’ajouta le contrecoup de sa terreur devant cette soudaine violence, et Isana se mit à trembler. Elle baissa la tête un moment et demanda à Rill de refouler les larmes qui lui montaient aux yeux. — Laissez-les partir, répéta-t-elle encore. Nous avons nos propres blessés à soigner. La tempête se chargera de les tuer. — Mais… — Non, dit fermement Isana. (Elle jeta un coup d’œil circulaire aux autres Exploitants. Roth se relevait lentement, l’air égaré. Otto soutenait le vieil homme, son crâne presque chauve luisant de sueur.) Nous avons des blessés à soigner, dit-elle aux deux hommes. — Qu’est-ce qui s’est passé ? bégaya Otto. Pourquoi ils ont fait ça ? Roth posa une main sur l’épaule d’Otto. — Ils nous avaient jeté un charme de feu. C’est ça, Isana, n’est-ce pas ? Ils exacerbaient notre peur, nous rendaient plus inquiets que de raison. Isana hocha la tête en silence. Elle savait que Roth, en tant qu’aquafèvre, percevrait sa reconnaissance muette. Il lui sourit brièvement. — Mais comment ? demanda Otto d’un ton perplexe. Comment est-ce qu’ils ont pu faire ça sans qu’aucun de nous s’en rende compte ? — Je pense que Bittan a procédé de manière très graduelle, expliqua Isana. De la même façon qu’on peut faire chauffer l’eau d’un bain progressivement, de sorte que la personne qui s’y trouve ne remarque rien. Otto cligna des yeux. — Je savais qu’on pouvait projeter des émotions, mais j’ignorais qu’on pouvait le faire comme ça. — La plupart des Citoyens qui s’y connaissent en charmes de feu le font, à des degrés divers, pendant leurs discours, répondit Isana. Pratiquement tous les Sénateurs le font de manière presque inconsciente. Gram le fait tout le temps sans y penser. — Et pendant que son fils nous faisait ça, ajouta Roth, l’air songeur, Kord nous racontait ses sornettes sur l’éventualité d’une crue et nous étions assez inquiets pour croire que c’était possible. — Oh, fit Otto. (Il toussa et rougit.) Je vois. Tu es descendue plus tard, Isana, et c’est pour ça que tu as pu t’en rendre compte. Mais pourquoi est-ce que tu n’as rien dit ? — Parce que l’autre était en train de l’étouffer, abruti, gronda Aldo de l’endroit où il gisait. (Sa voix était altérée par la douleur que lui causait son pied blessé.) Et tu as vu ce que Kord a essayé de lui faire. — Je vous avais prévenus, intervint Warner, toujours dans l’escalier, avec une nuance de satisfaction perverse dans la voix. Pourris jusqu’à la moelle, tous autant qu’ils sont. — Warner, fit Isana d’un ton fatigué. Va t’habiller. Le mince Exploitant se regarda et sembla tout à coup prendre conscience de sa nudité. Il rougit, marmonna une excuse et sortit précipitamment de la pièce. Otto secoua de nouveau la tête. — Je n’arrive pas à croire que quelqu’un puisse faire ça. — Otto, grommela Aldo. Utilise ta tête pour autre chose que pour te regarder dans un miroir. Bernard est blessé, et le fils de Warner aussi. Plongez-les dans un bain et soignez-les. Roth acquiesça d’un air décidé, se reprenant manifestement. — Bien sûr. L’Exploitant Aldo (il inclina légèrement la tête à l’adresse du jeune homme) avait raison. Isana, je t’offre toute mon aide pour ton charme, et Otto aussi. — Ah bon ? fit celui-ci. Euh, je veux dire, bien sûr, Isana. Comment est-ce qu’on a pu être aussi stupides ? Évidemment qu’on va t’aider. — Mon enfant, appela d’une voix perçante Brigitte, qui était restée aux côtés de Bernard. Isana, il est trop tard. Isana se retourna vers elle. La vieille femme avait pâli. — Ton frère. Il est mort. Chapitre 10 Tavi trébucha sous l'assaut d'un violent coup de vent. La jeune fille attrapa son bras, l'empêchant de tomber, et de l'autre main lança les maigres restes des cristaux de sel qu'il lui avait donnés quelques heures auparavant. Derrière la rafale, la forme vaguement lumineuse de la harpie poussa un cri et recula. — C'est tout, cria la jeune fille par-dessus le hurlement du vent. Je n'ai plus de sel ! — Moi non plus, répondit Tavi. — On est encore loin ? Le jeune garçon, tremblant tellement de froid qu'il peinait à réfléchir, scruta l'obscurité à travers les gouttes. — Je ne sais pas. Je ne vois rien. On devrait bientôt y être. De la main, la jeune fille se protégea les yeux de la neige cinglante. — « Bientôt », ce sera trop tard. Elles reviennent à la charge. — Continue à chercher le feu, répondit Tavi en hochant la tête. Il lui empoigna fermement la main et reprit sa route tant bien que mal. L'esclave referma ses doigts sur les siens. Elle était plus forte qu'elle en avait l'air, et il avait beau avoir depuis longtemps perdu presque toute sensation dans la main à cause du froid, la frayeur de la jeune fille rendait sa poigne douloureuse. Le vent et ses harpies meurtrières se déchaînaient en hurlant, glacés et furieux. — Elles arrivent, cria l'esclave. Si on doit s'en tirer, c'est maintenant. — On y est presque. J'en suis sûr. Tavi, aveuglé par la pluie, plissa les paupières dans un effort pour scruter l'horizon. Enfin, il l'aperçut : un faible éclat doré qui clignotait en bordure de son champ de vision. La tempête avait dû le détourner de son chemin. Il vira brusquement sur le côté, tirant l'esclave par le poignet. — Là ! Le feu ! Il est juste là ! Il faut qu'on coure ! Il lança son corps épuisé en avant, vers la lueur lointaine, et le sol se mit à monter en pente douce. Les rideaux de neige mouillée l'aveuglaient et voilaient la lumière qui clignotait comme une chandelle crachotante, mais il gardait les yeux obstinément fixés sur son objectif. Le tonnerre grondait parmi les nuages, explosant en éclairs traîtres et aveuglants, tandis que les harpies hurlaient leur rage au-dessus d'eux. Même dans le vent, Tavi entendait la respiration haletante et entrecoupée de l'esclave – elle était manifestement à bout de forces. Chaque pas qu'elle faisait en direction du feu était plus titubant. Dans l'obscurité, les harpies glapirent, et Tavi se retourna pour voir l'une d'elles fondre sur eux à travers la neige, le visage tordu en une grimace haineuse et vorace. Alertée par l'expression de son compagnon, la jeune fille commença à pivoter, terrifiée – mais sa réaction était trop tardive, trop lente. Elle n'arriverait jamais à se retourner à temps pour se défendre. Tavi se pencha vers elle et lui attrapa le poignet des deux mains. Il l'attira vers lui de tout son poids et l'envoya en avant, chancelante, en direction de la lumière. — Sauve-toi ! Va te mettre à l'abri ! Soudain la harpie fut sur lui, et il sentit l'air déserter ses poumons, la chaleur fuir ses membres. Ses pieds quittèrent le sol. Il tomba et dévala la pente, s'éloignant de l'abri qui l'attendait au sommet, poussé comme une feuille par le vent puissant de la tempête. Il roulait bras et jambes écartés, dans un effort pour ne pas s'arrêter trop brusquement et pour guider sa chute jusqu'à la base de la colline. Une pierre grise lui apparut à la lumière d'un éclair d'émeraude, et il poussa un cri en se recroquevillant pour l'éviter. Il vit un éclair se refléter dans de l'eau sur le sol et, désespéré et terrifié, infléchit sa descente vers elle dans l'obscurité. Il termina sa course dans la boue qui s'amassait au pied de la colline sous un centimètre d'eau glacée, s'y enfonçant presque jusqu'aux coudes. Avec un effort, il se libéra de la fange et se retourna juste à temps pour voir la harpie fondre une nouvelle fois sur lui. Il roula sur le côté, ralenti par la bourbe, et sentit le froid mortel de la furie s'installer sur sa bouche et sur son nez, l'empêchant de respirer. Il se débattit et se recroquevilla, sans résultat. Il ne pouvait pas plus empêcher la harpie de l'asphyxier qu'il ne pouvait étendre les bras et survoler la tempête. Il ne lui restait qu'une seule chance, il le savait, et elle était mince. Avec un effort, il se releva et sauta en l'air pour se jeter dans la boue. Une eau suintante et glacée le recouvrit, prenant aussitôt la consistance d'un épais pudding sous l'effet du froid. Il se tortilla pour s'enfoncer plus profondément et enfouit son visage dans la fange, avant de se retourner pour s'en couvrir complètement. Et tout à coup, il put respirer de nouveau. Il leva les yeux vers la harpie – mais elle n'était plus en face de lui. Elle tournait en rond à l'endroit où elle venait de l'attaquer, dardant ses yeux luisant d'avidité tout autour d'elle. Mais ceux-ci ne s'arrêtaient jamais sur lui. Elle hurla, et cinq ou six de ses compagnes vinrent tournoyer aux alentours de l'endroit où il était tombé, virant et virevoltant à sa recherche. Avec un sourire de triomphe, le jeune garçon leva une main pour enlever la boue de ses yeux. Il avait raison. La terre. La terre, fléau des furies de l'air, l'avait dissimulé à leurs yeux en le recouvrant. Mais elle était terriblement glacée. Tout en observant la ronde des harpies, il sentait le froid le transpercer jusqu'aux os. Il était à l'abri des furies. Mais pour combien de temps ? Il pleuvait toujours des cordes, et de l'eau boueuse s'infiltrait dans ses yeux. La pluie n'allait pas tarder à dissoudre sa protection de terre, s'il ne mourait pas tout simplement de froid avant. Aussi discrètement que possible, il baissa la main pour ramasser plus de boue et l'étala sur son ventre et sa poitrine, où la pluie avait déjà commencé à percer. À travers la tempête, Tavi regarda la pente qui menait au sommet de la colline, à la lumière découpant une ouverture dans une structure plus sombre qui sinon aurait été invisible dans la nuit. Il ne vit pas trace de l'esclave – elle était donc soit saine et sauve, soit morte. Dans les deux cas, il avait fait tout ce qu'il pouvait pour elle. Il laissa échapper un soupir de frustration. Aussitôt, trois des furies tournèrent leurs yeux brillants vers lui et fondirent dans les airs, droit sur sa bouche. Il étouffa un cri et roula de plusieurs pas sur le côté, avant de se relever. Tournant la tête, il vit les harpies survoler l'endroit où il était étendu quelques secondes plus tôt. Peut-être qu'elles ne pouvaient pas le voir, mais elles pouvaient certainement l'entendre. Même dans le fracas de l'orage, elles avaient perçu son soupir. Il osait à peine respirer maintenant et se demanda si elles l'entendraient bouger. De toute façon, songea-t-il, la pluie allait bientôt l'exposer à leurs regards. Il fallait qu'il quitte cet endroit à découvert pour se mettre à l'abri. Il fallait qu'il essaie de se faufiler entre ces harpies furieuses. Toute sa vie, Tavi se souviendrait de ce trajet comme des affres dans lesquelles doit être plongée une souris, lorsqu'elle se rue entre les pieds de géants pour attraper une miette de nourriture, avant de rejoindre à toutes pattes la sûreté de sa tanière. Tout autour de lui, les harpies tournoyaient en hurlant. Un jeune daim sortit de l'obscurité et traversa en bondissant le chemin de Tavi, couinant et ruant éperdument. Trois harpies aux griffes acérées et aux yeux luisants étaient accrochées à lui. Sous les yeux de Tavi, elles le renversèrent au sol, insensibles à ses coups de cornes. Le daim émit un hurlement affreux, puis l'une d'elles lui ouvrit la gorge tandis que les deux autres se pressaient contre son museau pour le priver d'air. La bête se débattit et rua en silence tout en perdant son sang. D'autres harpies se rapprochèrent avec des cris perçants, tendant leurs mains griffues. L'animal disparut dans une masse luminescente de brume en mouvement et de griffes acérées. Quelques instants plus tard, le nuage se dispersa en une dizaine de formes hurlantes. Ne restait plus du daim que sa tête, aux yeux écarquillés de terreur, à côté d'un tas informe de viande lacérée et d'os cassés et couverts de sang. Tavi sentit ses jambes se dérober sous lui, et, l'espace d'un instant, il ne put détourner les yeux de cet effroyable spectacle. Quand l'éclair passa, le laissant dans le noir, l'horrible vision resta gravée devant ses yeux. Il ouvrit la bouche pour hurler, mais le souffle lui manquait, il était sans voix, en proie à une terreur impuissante, comme dans un cauchemar. Un nouvel éclair fendit le ciel, et Tavi céda à la panique. Sa paralysie frémissante laissa place à un fragile sursaut d'énergie terrifiée, et ce fut pratiquement en volant qu'il escalada la colline vers la lumière et sa promesse d'abri. Sans le vouloir, il se mit à crier, et tout autour de lui les harpies furieuses répondirent en chœur – un chœur cacophonique. Elles fondaient et plongeaient furieusement dans le vide, mais aucune ne pouvait le voir. La terre continua à le protéger jusqu'au sommet de la pente. Là, un simple dôme de marbre poli se dressait, haut comme trois hommes. Son entrée béante brillait d'une douce lumière dorée et, au-dessus, dans le marbre, était gravée en or l'étoile à sept branches du Premier Duc d'Aléra. Tavi sentit une portion de terre de la taille d'un gâteau de fête se détacher de son dos. Il entendit les furies hurler et se ruer sur lui. Hurlant de concert, il se protégea la tête de ses bras et se jeta à travers l'ouverture. Il atterrit sur de la pierre dure et lisse, au milieu d'un silence soudain. Il leva les yeux, jambes tremblantes, luttant contre un réflexe frénétique de se relever, de se remettre à courir. Mais il se contenta de s'asseoir, ses muscles gelés traversés d'un élancement de douleur, et regarda autour de lui, haletant et muet. La beauté du Memorium du Princeps lui aurait coupé le souffle si sa course et ses cris ne l'avaient déjà fait. Bien qu'au-dehors la tempête continue à faire rage, que les éclairs déchirent le ciel et que la pluie et le tonnerre martèlent toujours le sol, tous ces bruits ne lui parvenaient que de façon très distante et totalement incongrue. La terre avait beau trembler et l'air quasiment s'enflammer de fureur, on n'entendait à l'intérieur du Memorium que le clapotement de l'eau, le crépitement du feu, et un silence presque méditatif que ne venait rompre que le pépiement d'un oiseau somnolent. L'intérieur du dôme, dont les murs s'élevaient tout lisses jusqu'au plafond six mètres plus haut, n'était pas fait de marbre, mais de cristal. La lumière de sept feux, brûlant sans combustible apparent tout autour de la pièce, s'y reflétait, s'y réfractait et s'y scindait en arcs-en-ciel qui tournoyaient avec une grâce alanguie à l'intérieur des murs cristallins. Le sol au centre du dôme était recouvert d'une eau aussi calme et lisse que du verre d'Amarante. Tout autour de la mare poussait une végétation luxuriante : buissons, herbe, fleurs, arbustes même, arrangés aussi élégamment que si un jardinier en prenait soin. Entre chaque feu, le long des murs, se trouvaient sept armures, portant chacune la cape rouge, le bouclier de bronze et l'épée à garde d'ivoire de la Garde Royale. Elles étaient posées, silencieuses et vides, sur des statues de pierre sombre à peine ébauchées, éternellement vigilantes, les fentes de leur casque fixées sur celui dont elles avaient la garde. Au centre de la mare s'élevait un bloc de basalte noir, sur lequel reposait une forme pâle, une statue du marbre blanc le plus pur, représentant un jeune homme. Celui-ci avait les yeux fermés, comme s'il dormait, et les mains jointes sur la poitrine et le pommeau de son épée. Une cape luxueuse le drapait, recouvrant une épaule, et il portait en dessous un plastron de soldat. À ses pieds était posé un casque de marbre pâle portant les armoiries de la Maison de Gaius. Il avait les cheveux ras, les traits fins, beaux, et semblait dormir paisiblement. S'il avait été de chair et de sang, Tavi se serait attendu à le voir se relever, coiffer son casque et vaquer à ses affaires, mais le Princeps était mort bien des années auparavant, avant sa naissance. Du coin de l'œil, il perçut un mouvement, mais il était trop fatigué pour tourner la tête. L'esclave s'agenouilla à côté de lui, trempée et frissonnante. Elle effleura l'épaule de Tavi puis regarda sa main maculée de boue liquide. — Par les Corbeaux et les Grandes Furies ! Un moment, j'ai cru que c'était une gargouille qui était entrée. Il la regarda d'un air soupçonneux, mais les yeux fatigués de la jeune femme étincelaient de gaieté. — Je n'ai pas eu le temps de me laver, répliqua-t-il. — J'ai fait demi-tour pour essayer de te retrouver, mais je ne voyais rien – et les harpies m'ont rattrapée. J'ai dû me réfugier ici. — C'était l'idée, répondit Tavi d'un ton d'excuse. Je suis désolé, mais tu avais l'air à bout de forces. L'esclave esquissa un sourire. — C'est possible, reconnut-elle. (Elle lui enleva encore un peu de boue.) Très malin de ta part – courageux. Tu es blessé ? Tavi secoua la tête, incapable de réprimer ses tremblements. — Juste courbatu. Fatigué. Et gelé. Elle hocha la tête d'un air soucieux et, lui passant la main sur le front, en enleva encore un peu de boue. — En tout cas, merci. Il ébaucha péniblement un sourire. — Il n'y a pas de quoi. Je m'appelle Tavi, du domaine de Bernard. La jeune femme porta la main à son collier et baissa les yeux en se renfrognant. — Amara. — D'où est-ce que tu viens, Amara ? — De nulle part. (Elle releva les yeux pour balayer du regard la magnificence de la pièce.) C'est quoi, cet endroit ? — Le Memorium du Princeps, répondit Tavi en bégayant de froid. On est sur le tumulus du Champ des Larmes. C'est là que le Princeps est mort, alors qu'il combattait les Marats. Amara acquiesça sans se dérider. Elle se frotta vigoureusement les mains puis posa le poignet sur le front de Tavi. — Tu es brûlant. Tavi ferma les yeux et, les paupières lourdes, ne réussit pas à les rouvrir. Sa peau était parcourue d'un étrange picotement qui remplaçait peu à peu la sensation glaciale et douloureuse de la boue. — On dit que c'est le Premier Duc lui-même qui a construit cet endroit, poursuivit-il. En une journée. Quand ils les ont tous enterrés. La Légion Royale. Les Marats avaient laissé le corps du Princeps dans un tel état qu'il n'a pas été possible de le ramener à la capitale pour faire des funérailles nationales. Il a fallu l'enterrer ici. L'esclave prit sa main et le força à se remettre debout, bien qu'elle-même tremble de froid. Il la laissa faire et lutta pour rester debout malgré la douce léthargie qui s'emparait de ses membres. Il se raccrocha aux mots qu'il prononçait pour rester conscient. — Il y a des furies puissantes ici. Celles de la Couronne. On disait qu'elles devraient être fortes pour garder en paix les ombres de tous ces soldats. On ne pouvait pas les ramener chez eux. Trop de morts. J'ai pensé qu'elles nous protégeraient. Le tumulus en pierre. La terre contre l'air. Un abri. — Tu avais raison, répondit Amara. Avec précaution, elle le laissa de nouveau glisser à terre, et il s'affala avec gratitude contre un mur. À travers les picotements, il percevait une lointaine chaleur, merveilleusement apaisante. Elle devait l'avoir amené près d'un des feux. — C'est ma faute, marmonna-t-il. Je n'ai pas fait rentrer Roublard. Mon oncle. Les Marats sont là. Amara resta muette de surprise, puis demanda : — Quoi ? Tavi, de quoi tu parles ? Qu'est-ce que tu as dit sur les Marats ? Il essaya de poursuivre, de lui répondre, de la prévenir. Mais les mots se mélangeaient dans sa bouche et dans sa tête. Il fit un effort pour les prononcer mais il tremblait trop fort. Amara lui dit quelque chose, mais il n'entendit qu'une suite de sons sans queue ni tête. Puis il sentit ses mains sur lui, enlevant la boue à moitié gelée dont il était recouvert et frictionnant ses membres, mais tout cela lui semblait bizarrement lointain et sans importance. Sa tête retomba. Même respirer devint une épreuve. L'obscurité se fit en lui, noire, silencieuse, absolue. Chapitre 11 Isana sentit son cœur se serrer, sa gorge se nouer. — Non, chuchota-t-elle. Non. Mon frère n'est pas… n'est pas mort. C'est impossible. Brigitte baissa les yeux. — Son cœur ne bat plus. Il ne respire plus. Il a perdu trop de sang, mon enfant. Il est mort. Tout le monde dans la pièce se tut, atterré. — Non, répéta Isana. (Elle avait le tournis et dut fermer les yeux.) Bernard. L'absurdité de cette fatalité sans appel, la mort, s'abattit sur elle comme un tas de chaînes. Bernard était la seule famille qui lui restait, et du plus loin qu'elle se souvienne, ils avaient toujours été proches. Elle ne pouvait concevoir le monde sans lui. Il y avait forcément quelque chose qu'elle pouvait faire. Le contraire était inenvisageable. Elle avait été si près d'obtenir l'aide dont elle avait besoin. Si Kord et ses fils n'avaient pas interféré, s'ils étaient restés à l'écart, deux puissants aquafèvres auraient été au chevet de Bernard avant même qu'elle se réveille. Que les Corbeaux emportent Kord et sa famille de meurtriers, songea-t-elle avec haine. De quel droit osait-il mettre en péril la vie des autres pour protéger sa position ? Bernard aurait pu être soigné. Il aurait pu vivre. Elle avait besoin de lui. L'exploitation avait besoin de lui. Tavi avait besoin de lui. Tavi. Si quelqu'un pouvait encore le trouver et l'aider, c'était son frère. Elle avait besoin de son aide. Elle avait besoin de l'avoir auprès d'elle. Sans lui, Tavi risquait d'être perdu à jamais. Lui aussi risquait de… — Non, dit-elle à voix haute. (Elle prit sa respiration pour se ressaisir. Elle ne pouvait pas laisser la bassesse de Kord tuer son frère et Tavi en une seule fois. Elle releva la tête et regarda Brigitte l'Ancienne.) Rien n'est perdu. Mettez-le dans la baignoire. La vieille femme la regarda avec surprise. — Quoi ? — Mettez-le dans la baignoire. (Isana commença à remonter hâtivement ses manches.) Otto, Roth, venez ici et préparez vos furies. — Isana, dit Brigitte d'un ton sifflant. Mon enfant, tu ne peux pas faire ça. — Si, elle peut, intervint Otto d'une voix calme, son crâne chauve reflétant la lumière du feu. Ça s'est déjà fait. À l'époque où je venais de prendre ma chaîne, le fils d'Harald le Jeune est tombé à travers la glace dans l'étang du moulin. Il est resté pas loin de trente minutes sous l'eau avant qu'on réussisse à le remonter, et il a survécu. — Mais dans quel état ? cracha Brigitte. Il a passé le reste de sa vie à baver dans un fauteuil, jusqu'à ce que la fièvre l'emporte. Vous souhaitez la même chose à Bernard ? Roth grimaça et posa une main frêle sur l'épaule d'Otto. — Elle a raison. Même si on ramène son corps à la vie, son esprit ne suivra peut-être pas. Isana se leva et fit face aux deux hommes. — J'ai besoin de lui. Tavi est là, dehors, dans la tourmente. Je n'ai pas le temps d'argumenter. Vous étiez prêts à m'aider il y a un instant. Maintenant, tenez votre promesse ou poussez-vous de mon chemin. — Nous allons t'aider, déclara aussitôt Otto. Roth soupira lentement, d'un air réticent. — D'accord. Si les furies le veulent, ça ne te tuera pas d'essayer. — Je suis touchée de ton enthousiasme. (Isana s'approcha rapidement de la baignoire en cuivre. Sous les instructions de Brigitte, quelques fermiers y déposèrent le corps inerte de Bernard. Le sang se mit à s'échapper en lentes volutes de la plaie sur sa cuisse, teintant l'eau de rose.) Enlevez-lui son pansement, ordonna-t-elle. Quoi qu'il advienne maintenant, il ne sert plus à rien. Elle s'agenouilla à la tête de la baignoire et posa ses doigts contre les tempes de Bernard. — Rill, chuchota-t-elle en tendant la main pour toucher l'eau un instant. J'ai besoin de ton aide. Elle sentit l'eau tourbillonner lentement avec l'arrivée de Rill. Elle percevait la réticence de celle-ci dans ses mouvements hésitants, indécis – non, ce n'était pas la réticence de sa furie, mais son propre épuisement. Fatiguée comme l'était Isana, Rill peinait sans doute à l'entendre, et ne pouvait pas répondre à son appel aussi vite que d'ordinaire. Dans quelques instants, cela ne serait plus un problème. — Immi, chuchota Otto. Isana sentit le corpulent Exploitant poser la main sur son épaule, ses doigts chauds y exercer une légère pression en signe de soutien. Sous ses doigts, l'eau s'agita de plus belle avec l'arrivée de cette deuxième furie, beaucoup plus petite et active que Rill. Roth mit la main sur l'autre épaule d'Isana. — Almia. Une fois de plus, l'eau frémit, annonçant la présence de la furie du vieil Exploitant, plus forte, plus assurée, dégageant une puissance fluide. Isana inspira profondément et mit sa fatigue, sa peur et sa colère de côté. Elle se força à oublier sa folle inquiétude pour Tavi et sa crainte de ne pas réussir à sauver son frère. Elle fit le vide dans sa tête pour se concentrer sur sa perception, à travers Rill, de l'eau dans la baignoire et du corps qui s'y trouvait. Un corps immergé dans l'eau produisait une sorte de délicate vibration qui se propageait depuis la peau. Isana enjoignit mentalement Rill d'entourer Bernard pour sentir autour de lui cette fragile énergie, le frisson de la vie. Pendant un moment atroce, elle ne perçut aucun mouvement dans l'eau immobile. Puis Rill frémit en réponse à un infime frisson de vie qui se dégageait du blessé. Isana sentit son cœur bondir de soulagement dans sa poitrine. Elle murmura : — Il est toujours là. Mais il faut faire vite. — Ne prends pas ce risque, Isana, dit Roth d'une voix douce. Il est parti depuis trop longtemps. — C'est mon frère, répondit Isana. (Elle posa les mains à plat de chaque côté du large cou de Bernard.) Otto et toi, refermez sa blessure. Je m'occupe du reste. Otto lui pressa l'épaule et Roth poussa un soupir résigné. — Si tu entres, tu risques de ne pas pouvoir faire demi-tour. Même si tu réussis à le ranimer. — Je sais. (Isana ferma les yeux et se pencha pour déposer un baiser sur le front de son frère.) Allez. On y va. Elle expira lentement et concentra toute son attention et toute sa volonté sur l'eau. La lassitude de ses membres se dissipa. La tension qui nouait son dos s'évanouit. Toutes ses sensations physiques disparurent, de la peau trop froide sous ses doigts à la pierre lisse sous ses genoux et ses orteils. Elle ne sentait plus que l'eau, l'énergie faiblissante autour de Bernard, et la présence nébuleuse des furies qui entouraient ce dernier. Rill se pressa contre sa conscience avec ce qui ressemblait à de l'inquiétude. Isana établit un contact mental avec sa furie pour lui transmettre une image de sa tâche. En réponse, Rill s'approcha davantage, pour s'infiltrer dans l'espace occupé par la conscience d'Isana. Leurs deux présences s'imbriquèrent dans les perceptions de cette dernière, jusqu'à ce qu'elle ait de la peine à les différencier. Un court moment, elle en éprouva un léger sentiment de désorientation. Puis, comme toujours, les perceptions de Rill se mirent à affluer en elle en une lente vague de sons et de visions troubles, et en bouffées d'émotions palpables, tangibles. Elle regarda la forme vague et pâle de Bernard au-dessus d'elle, puis celle encore plus floue de son propre corps penché sur lui. Elle voyait désormais les furies de Roth et d'Otto qui flottaient anxieusement dans l'eau devant elle, formes nébuleuses faiblement colorées. Elle n'avait pas besoin de parler ; d'où elle se trouvait, il lui était facile de transmettre ses pensées aux deux hommes, par l'intermédiaire de leurs furies : Rassemblez-le et refermez sa blessure. Je m'occupe du reste. Les deux furies se mirent aussitôt à rassembler les gouttelettes de sang qui avaient commencé à se mêler à l'eau du bain, pour les ramener vers la plaie béante dans la cuisse de Bernard. Sans attendre qu'elles aient fini, Isana se rapprocha de l'aura faiblissante de son frère pour se concentrer sur elle et sur la vibration bien plus intense de son propre corps à côté. Elle savait qu'elle tentait quelque chose de dangereux. L'anima de la vie était extrêmement difficile à atteindre et à manipuler. C'était une force aussi puissante et imprévisible que la vie elle-même – et tout aussi fragile. Mais Isana n'avait pas le choix. Il fallait qu'elle essaie. Elle entra en contact avec ce frisson de vie presque imperceptible qui entourait Bernard. Puis elle effleura celui autour de son propre corps, les rapprocha et les fondit en un, prit sur sa propre énergie pour les envelopper tous les deux, provoquant une réaction violente et immédiate. Bernard se convulsa dans l'eau, un spasme soudain qui secoua tous ses muscles en même temps. Son dos se tordit et Isana sentit plutôt qu'elle vit ses yeux s'ouvrir brusquement sur un regard vide. Le cœur de son frère se contracta en un battement lourd et hésitant, suivi d'un autre, et d'un autre encore. Parcourue d'un frisson d'euphorie, Isana s'infiltra en lui par sa blessure, avec Rill, se soumettant à une soudaine impression de confinement, à la sensation de s'étirer le long de centaines de vaisseaux sanguins, de se répandre en lui, tandis que sa conscience se fractionnait en une multitude de couches. Elle perçut le cœur fatigué de Bernard, ses membres endoloris jusqu'à l'os, le froid terrifiant de la mort toute proche. Elle sentit son trouble, sa frustration, sa peur appuyer contre son propre cœur comme un couteau. Elle le sentit lutter contre ses blessures. Perdre la bataille. Mourir. Ce qu'elle fit alors ne correspondait à aucun processus de pensée logique, à aucun lien de cause à effet, à aucun raisonnement. Sa pensée était bien trop diffuse, trop éparse, pour qu'elle puisse décider de manière aussi lucide. Tout reposait sur son instinct, sur sa capacité à se défaire de sa volonté consciente pour s'infiltrer en lui et pour percevoir chaque partie du tout afin de le restaurer. C'était comme une pression grandissante sur elle, comme des chaînes de tension qui encerclaient ses innombrables pensées avec une fatalité lente mais sûre, les écrasaient, les réduisaient à l'immobilité. Elle lutta contre cette immobilité, lutta pour que sa conscience, sa vie, continuent à crépiter dans le corps de Bernard. Elle se jeta tout entière dans cette bataille contre la mort, percevant autour d'elle et en elle chaque battement vacillant et incertain du cœur épuisé de son frère. Elle s'accrocha à la vie de ce dernier pendant que les furies de Roth et Otto réinjectaient son sang dans son corps meurtri. Elle s'accrocha à lui pendant que les deux aquafèvres se mettaient au travail sur la blessure, reformant la chair même pour refermer la plaie déchiquetée. Elle s'accrocha de toutes ses forces, avant de se rendre compte, entre deux battements de cœur horriblement espacés, qu'elle ne pouvait pas le retenir plus longtemps. Elle était en train de le perdre. Par l'intermédiaire de Rill, elle entendit Roth la conjurer silencieusement de se retirer, de quitter le corps de son frère pour revenir dans le sien, de se sauver elle-même. Elle refusa et transmit encore davantage de son énergie vitale à Bernard, à son cœur épuisé. Elle lui transmit tout ce qu'elle avait en elle, et sentit son corps se vider, s'affaiblir. Elle donna à son frère tout ce qu'elle était : son amour pour lui, pour Tavi, sa terreur à l'idée de le voir mourir, sa frustration, sa peine, sa peur, la joie étincelante de ses souvenirs, et le désespoir des moments les plus noirs de sa vie. Elle ne retint rien. Bernard se convulsa de nouveau et ouvrit brusquement la bouche pour prendre une bouffée d'air qui emplit ses poumons comme un feu de glace. Il toussa, et son horrible immobilité se brisa soudain tandis que ses poumons luttaient pour inspirer, encore et encore. Isana céda au soulagement en sentant le corps de son frère se fortifier, son énergie vitale se remettre à courir en lui, son cœur reprendre un rythme rapide et régulier, un martèlement qui résonnait dans sa conscience. Elle percevait faiblement les mouvements de Rill en lui, le trouble de sa furie. Une fois encore, Roth essaya de la contacter par l'intermédiaire de leurs furies, mais elle était trop soulagée, trop épuisée pour comprendre. Elle laissa sa conscience dériver et se sentit sombrer dans une obscurité et une chaleur prometteuses de repos, loin de l'angoisse, de la douleur, de la fatigue. Mais tout à coup, elle ressentit une brûlure palpitante. Elle connaissait cette sensation, elle en avait un souvenir lointain. Elle ralentit un instant sa chute. La sensation revint. Encore. Et encore. De la douleur. C'est de la douleur que je ressens. Une partie lointaine et détachée de sa conscience comprenait ce qui lui arrivait. Roth avait raison. Elle avait trop donné d'elle-même et n'avait pas réussi à rejoindre son propre corps. Trop fatiguée, trop détendue, trop faible pour cela. Elle allait mourir, là-bas à côté de la baignoire, son corps allait tout simplement s'écrouler à terre, sans vie. Le feu s'embrasa de nouveau, quelque part au-dessus d'elle, loin de l'obscurité. Les morts ne sentent pas la douleur, pensa-t-elle. Seuls les vivants y ont droit. Elle se tendit vers cette sensation, ce feu dans la nuit. Elle arrêta sa chute délicieuse, malgré les vives protestations d'une partie d'elle-même. Elle essaya de remonter vers la douleur, mais n'y parvint pas, resta où elle était. C'est trop tard. Je ne peux plus revenir. Elle essaya quand même. Elle lutta contre l'immobilité et la chaleur. Elle lutta pour survivre. Soudain, une lumière aveuglante jaillit au-dessus d'elle, comme un nouveau jour. Isana se tendit vers celle-ci, se raccrocha à cette flamme lointaine avec tout ce qui était encore vivant en elle. La lumière la submergea et devint une souffrance immédiate, atroce, éblouissante, une torture plus intense que tout ce qu'Isana avait pu connaître jusqu'alors. Elle ressentit un déchirement étourdissant, une confusion soudaine devant le vide que laissait Rill en elle, et la douleur s'accentua davantage encore. Elle s'y jeta avec joie. La lumière et la souffrance se firent dévorantes : elle avait mal jusque dans les os, sa respiration haletante lui brûlait les poumons, sa tête était prise dans un étau, et sa conscience hurlait sous l'assaut des sensations brutes qui l'envahissaient. Elle entendit des cris. Quelqu'un hurlait et elle entendit un coup violent. Puis d'autres cris. Ombre, se dit-elle. — Regardez ! cria quelqu'un. (Otto ?) Elle respire ! — Allez chercher une couverture, répondit la voix posée de Roth. Et une autre pour Bernard. — Du bouillon pour les deux, ils vont en avoir besoin. — Je sais. Que quelqu'un écarte ce crétin d'esclave d'ici, avant qu'il blesse quelqu'un d'autre. Le brouillard de douleur qui enveloppait Isana commença à se transformer graduellement en une douleur lancinante dans la main, et une lassitude étrangement satisfaisante s'empara d'elle. Elle ouvrit les yeux et tourna la tête vers Bernard, qui regardait autour de lui d'un œil hagard. Elle tendit maladroitement la main vers lui et vit que ses doigts étaient gonflés et bizarrement tordus. Quand elle toucha son frère, la douleur l'envahit, aveuglante. — Doucement, Isana. (Roth lui prit le poignet et la força délicatement à reposer la main par terre.) Doucement. Il faut que tu te reposes. — Tavi, dit-elle en luttant pour articuler alors que les mots, même à ses oreilles, sonnaient indistinctement. Retrouve Tavi. — Repose-toi, insista Roth en la regardant d'un œil compatissant. Tu en as déjà trop fait pour aujourd'hui. Brigitte apparut à côté d'Isana et lui assura : — Nous aurons remis l'Exploitant sur pied d'ici au matin, ma fille. Il s'occupera de tout. Repose-toi, maintenant. Isana secoua la tête. Elle ne pouvait pas se reposer. Pas tant que la tempête faisait rage au-dehors. Pas tant que Tavi restait à sa merci, seul et sans défense. Elle essaya de se relever, mais en vain. Elle avait tout juste la force de bouger la tête. Elle retomba à terre et sentit une larme de frustration lui rouler sur la joue. D'autres suivirent, enhardies, et bientôt elle se mit à pleurer en silence, si fort qu'elle ne voyait plus rien et pouvait à peine respirer. Elle aurait dû faire plus attention. Elle aurait dû lui interdire de quitter l'exploitation ce matin. Elle aurait dû s'occuper de son frère plus rapidement, comprendre ce que Kord et ses fils avaient en tête avant que les choses tournent à la violence. Elle s'était battue autant qu'elle avait pu. Elle avait essayé. Les furies étaient témoins qu'elle avait essayé. Mais tous ses efforts avaient été vains. Le Temps l'avait rattrapée, vif comme un corbeau affamé. Tavi était là, dehors, dans la tourmente. Seul. Ô Grandes Furies et mes des défunts ! Je vous en conjure. Faites qu'il revienne sain et sauf. Chapitre 12 Amara s'efforça d'ignorer la fatigue et le froid. Ses membres tremblaient si fort qu'ils échappaient presque à son contrôle, et tout son corps était moulu d'épuisement. Elle n'avait qu'une envie, s'effondrer par terre et dormir – mais si elle s'écoutait, cela risquait de coûter la vie au garçon. Elle avait fait de son mieux pour enlever la boue qui maculait le visage et la gorge de celui-ci, mais une fine couche d'argile grasse recouvrait encore sa peau pâle de marbrures grisâtres, lui donnant l'aspect d'un cadavre vieux de plusieurs jours. Elle glissa la main sous la chemise du garçon pour sentir les battements de son cœur. Malgré le temps, il ne portait qu'une tunique légère et une cape – preuve de la robustesse des habitants de cette contrée sauvage aux confins du royaume. Elle frissonna, trempée et à moitié gelée, et jeta un œil plein d'envie au foyer funéraire le plus proche. Le pouls du garçon était vif et fort contre sa paume, mais en retirant sa main elle s'aperçut que la boue y était mouchetée d'écarlate. Il était blessé, même si ce n'était probablement rien de bien grave – sinon, il serait déjà mort. Amara étouffa un juron et palpa les membres de l'adolescent. Ils étaient dangereusement froids. Tout en essayant de forcer son cerveau épuisé à décider d'une marche à suivre, elle se mit à les frictionner vigoureusement, à la fois pour enlever la boue qui les recouvrait encore et pour tenter de leur redonner un peu de chaleur. Elle l'appela plusieurs fois par son nom, mais si ses paupières tressaillirent, il n'ouvrit pas les yeux et resta muet. Amara jeta un regard autour d'elle. Elle n'osait imaginer le mal que la boue du Champ des Larmes risquait de faire au garçon si elle s'infiltrait dans son sang. Il fallait qu'elle l'en débarrasse, et vite. Elle le déshabilla sans ménagement. Malgré sa sveltesse, il était trop lourd dans son inertie pour permettre aux mains affaiblies d'Amara d'être plus précises. Les vêtements de Tavi se déchirèrent en plusieurs endroits avant qu'elle réussisse à les lui enlever, et entre-temps les lèvres de l'adolescent avaient déjà bleui. Elle le traîna jusqu'au bord de l'eau et y entra avec lui. La chaleur de l'étang surprit agréablement ses sens. Le sol y descendait en pente raide jusqu'à hauteur de hanches et, tout en gardant la tête de Tavi hors de l'eau, elle s'y enfonça avec gratitude et y resta prostrée un moment, jusqu'à ce que ses claquements de dents commencent à se calmer. Puis elle écarta le jeune garçon de l'eau teintée de boue et entreprit de le frictionner énergiquement jusqu'à ce qu'elle ait enlevé toute l'argile. Le corps de l'adolescent était couvert d'une impressionnante collection d'ecchymoses, d'égratignures, d'éraflures et de légères coupures. Les bleus étaient récents, quelques heures tout au plus, estima-t-elle. Ses genoux étaient profondément écorchés, pour aller avec les trous dans le pantalon qu'elle lui avait enlevé. Ses bras, ses jambes et ses flancs étaient couverts de bleus en formation, comme s'il venait d'être battu, et sa peau était ornée d'un treillis de longues et fines coupures. Il avait dû courir à travers ronces et broussailles. Elle lui nettoya le visage du mieux qu'elle put à l'aide de ses jupes déjà déchirées, puis le ressortit de l'eau et le traîna près d'un des feux. Dès qu'elle sentit l'air sur sa peau, elle se remit à frissonner et comprit que l'eau n'était finalement pas si chaude. Amara déposa Tavi sur le sol, aussi près du feu que possible, et resta là un moment, recroquevillée sur ses talons, les bras serrés contre sa poitrine. Soudain, elle piqua du nez et bascula sur le côté avec un cri de surprise. Elle n'avait qu'une envie, céder à la tentation du sommeil, mais elle ne pouvait pas, ou ils risquaient de ne se réveiller ni l'un ni l'autre. Sa gorge se noua sur un gémissement plaintif, mais elle se releva, tremblant presque trop de froid pour pouvoir bouger ou réfléchir. Elle se débarrassa péniblement de ses propres vêtements trempés ; elle avait l'impression d'avoir du plomb à la place des doigts, tellement ils étaient gourds et malhabiles. Elle laissa tomber ses habits en un tas dégoulinant sur le sol de marbre et se dirigea en trébuchant vers une des sentinelles de pierre qui faisaient face au catafalque. Elle arracha la cape rouge qui couvrait les épaules de la statue et s'en drapa. Elle s'accorda un bref instant de répit, appuyée contre le mur, puis se traîna jusqu'à la statue suivante, et celle d'après, pour leur prendre leurs capes à elles aussi avant de retourner auprès de Tavi. Usant de ses dernières forces, elle l'enveloppa dans les chaudes pièces de tissu écarlate, tout près du feu. Puis, recroquevillée dans sa cape de la Garde Royale, elle appuya la tête contre le mur. Il ne lui en fallut pas davantage pour s'endormir. Quand elle se réveilla, la tempête faisait encore rage, toute en rafales hurlantes et en pluie glacée. Amara se releva avec un effort, ankylosée d'avoir dormi accroupie, et merveilleusement engourdie de chaleur sous l'épaisse étoffe de la cape. Elle se dirigea vers l'entrée du mausolée pour regarder dehors. La nuit régnait toujours. Le ciel était encore strié d'éclairs, mais ceux-ci paraissaient plus distants, et les roulements de tonnerre qui les accompagnaient résonnaient maintenant avec un plus grand décalage. Les furies de l'air continuaient à s'entre-déchirer, mais les vents d'hiver avaient repoussé leurs rivaux au sud, loin de la vallée, et la pluie qui martelait maintenant le sol de plus en plus froid était essentiellement composée de grêlons. Gaius savait forcément, songea Amara. Il connaissait forcément les répercussions qu'aurait le fait d'appeler les vents austraux pour la transporter jusqu'à la vallée. Il maniait les éléments depuis trop longtemps, et connaissait trop bien les forces qui affectaient son royaume, pour que cela soit un accident. Manifestement, le Premier Duc avait donc voulu cette tempête. Mais pourquoi ? Amara contempla la nuit lugubre, les sourcils froncés. Elle était condamnée à rester ici jusqu'à ce que la tempête se calme. Et c'est pareil pour tout le monde dans la vallée, idiote, se dit-elle en ouvrant grands les yeux. Gaius avait mis un point d'arrêt effectif à toute activité dans la vallée de Calderon jusqu'à la fin de la tempête. Mais pourquoi ? S'il était vraiment essentiel de faire vite, pourquoi l'envoyer ici en hâte pour ensuite l'empêcher d'agir ? À moins que Gaius ait pressenti que l'opposition était déjà en marche. Dans ce cas, l'arrivée d'Amara avait efficacement ralenti les activités de l'opposition, lui donnant peut-être une chance de se reposer, de reprendre ses forces avant d'agir. Amara fronça les sourcils. Le Premier Duc était-il vraiment capable de provoquer une tempête aussi dangereuse, d'opérer un charme d'une amplitude qu'elle peinait ne serait-ce qu'à concevoir, juste pour permettre à son agent de se reposer ? Elle frissonna et s'emmitoufla plus étroitement dans sa cape. Il y avait une part du raisonnement de Gaius qu'elle n'arriverait jamais à deviner. Le savoir du Premier Duc dépassait largement celui de la majorité des Aléréens – la plupart d'entre eux n'en mesuraient même pas l'étendue. C'était un dirigeant qui faisait souvent preuve de subtilité : ses actions avaient rarement un seul objectif, un seul enchaînement de conséquences. Qu'est-ce qu'il pouvait bien avoir d'autre en tête ? Elle grimaça. Si Gaius avait voulu qu'elle le sache, il le lui aurait sûrement dit. Sauf s'il était certain de sa capacité à deviner ses intentions par elle-même. À moins qu'il ne te fasse toujours pas confiance. Elle fit demi-tour et revint silencieusement dans le mausolée, songeuse. Elle s'adossa au mur à côté d'un des gardiens de pierre dont elle avait volé la cape, et passa ses doigts dans ses cheveux. Il ne fallait pas qu'elle s'endorme. Les ennemis de la Couronne ne resteraient sûrement pas oisifs une fois la tempête terminée. Il lui fallait un plan, au moins, et elle devait s'y mettre tout de suite. La première étape, aurait dit Fidélias, était de réunir des informations. Il lui fallait déterminer ce qui se passait dans la vallée avant de pouvoir faire quelque chose, que ce soit en invoquant son autorité de Curseur de la Couronne auprès du comte local, ou en mettant Gaius au courant de la situation. Elle avala sa salive. Tout ce qu'elle avait à sa disposition, c'était ce couteau volé à Fidélias et ses vêtements, bien trop fins pour le temps qu'elle semblait devoir affronter. Elle tourna les yeux vers Tavi, roulé en boule devant le feu, frissonnant. Et elle l'avait, lui. Elle s'approcha du jeune garçon et posa une main sur son front. Il émit un faible gémissement. Sa peau était trop chaude, fiévreuse, et il avait les lèvres sèches, gercées par sa respiration. Fronçant les sourcils, elle retourna au bord de l'eau et en rapporta un peu au garçon dans le creux de ses mains. Elle essaya de le forcer à boire en la versant dans sa bouche. La majeure partie coula entre ses doigts et éclaboussa le menton et le cou de l'adolescent, mais il réussit à en avaler un peu. Amara répéta plusieurs fois le procédé, jusqu'à ce que le garçon semble s'apaiser un peu. Elle alla chercher une autre cape, qu'elle plia et glissa sous la tête de Tavi en guise de coussin, tout en l'étudiant. C'était un bel enfant, par bien des aspects, avec des traits presque délicats. Ses cheveux retombaient en boucles sombres et soyeuses autour de son visage. Il avait les cils longs et fournis que tant d'hommes possédaient sans avoir l'air d'y prendre garde, et des mains longues et fines qui semblaient disproportionnées par rapport au reste de son corps et indiquaient qu'il allait encore beaucoup grandir. Sa peau, aux endroits où elle n'était pas altérée par les ecchymoses et les écorchures, avait l'éclat vermeil de la jeunesse qui a réussi à éviter la gaucherie de l'adolescence. Dans l'affolement de la veille, elle n'avait pas fait attention à la couleur des yeux du garçon, mais sa voix avait retenti haut et clair dans la tempête. Elle étudia le garçon plus sérieusement. Il lui avait presque certainement sauvé la vie. Mais qui était-il ? Ils étaient très loin de toute exploitation. Elle avait soigneusement choisi son point de chute pour éviter d'être vue par les autochtones. Alors que faisait ce garçon au milieu de nulle part, dans la tempête ? — Maison, murmura Tavi. (Amara le regarda, mais il n'avait pas ouvert les yeux. Il fronça les sourcils dans son sommeil.) Je suis désolé, tante Isana. Oncle Bernard devrait être à la maison. J'ai fait tout ce que je pouvais pour qu'il rentre sans encombre. Amara écarquilla les yeux. Le domaine de Bernard était l'exploitation la plus importante de la vallée de Calderon. Ce garçon était le neveu de l'Exploitant ? Elle se pencha plus près et lui demanda : — Qu'est-ce qui est arrivé à ton oncle, Tavi ? Il a été blessé ? Tavi acquiesça dans son sommeil. — Le Marat. Le ratite. Brutus l'a arrêté mais il avait déjà mordu mon oncle. Un Marat ? Ces barbares n'avaient pas inquiété le royaume depuis la bataille qui avait eu lieu ici même, quinze ou seize ans auparavant. Amara avait été sceptique quand Gaius lui avait fait part de ses craintes les concernant, mais apparemment l'un d'eux était entré dans la vallée et avait attaqué un Exploitant. Mais qu'est-ce que cela signifiait ? Pouvait-il ne s'agir que d'un guerrier isolé, rencontré par hasard dans ces terres désolées ? Non. Cela ne pouvait être pure coïncidence. Quelque chose de plus grave se préparait. De frustration, Amara serra les poings sur sa cape, froissant le tissu. Il lui fallait plus de renseignements. — Tavi. Qu'est-ce que tu peux me dire d'autre sur ce Marat ? Est-ce qu'il faisait partie de la Horde des Ratites ? Est-ce qu'il était seul ? — L'en avait un autre, marmonna le garçon. En ai tué un, mais il en avait un autre. — Un autre ratite ? — Mmm. — Où est ton oncle maintenant ? Tavi secoua la tête et son visage se crispa de douleur. — Ici. Il devrait être rentré. L'ai envoyé à la maison avec Brutus. Brutus aurait dû le ramener. Des larmes roulaient sur ses joues, et Amara fut prise de honte en les voyant. Elle avait besoin de renseignements, certes. Mais pas au point de tourmenter un enfant inconscient. Il avait besoin de repos. S'il était le neveu de l'Exploitant et que ce dernier avait survécu, elle pourrait très certainement obtenir sa coopération enthousiaste si elle lui ramenait le garçon sain et sauf. — Suis désolé, dit Tavi qui pleurait à chaudes larmes, sans bruit. J'ai essayé. Désolé. — Chhhh, répondit Amara. (Elle essuya les larmes de l'adolescent avec un coin de sa cape.) Il est temps que tu te reposes. Allonge-toi et dors, maintenant. Le garçon s'apaisa et elle écarta ses cheveux de son front fiévreux en le regardant dormir d'un air soucieux. Si un Marat isolé rôdait dans la vallée, l'Exploitant avait peut-être décidé d'essayer de le tuer. Mais dans ce cas, pourquoi avait-il emmené cet enfant avec lui ? Il n'avait pas de talents de furifèvre particuliers, estimait-elle, sinon il les aurait utilisés quand les harpies les attaquaient. Il n'avait ni armes ni équipement. Il ne pouvait pas avoir été en train de chasser le Marat. Et si c'était le contraire ? Le barbare avait-il attaqué les fermiers de Bernard ? Possible, surtout s'il faisait partie de la Horde des Ratites et que tout ce qu'elle avait entendu sur eux était vrai. C'était des êtres froids et calculateurs, aussi brutaux et sanguinaires que les animaux qui les accueillaient en leur sein. Mais les Marats prenaient rarement plus d'une bête comme… Quel était le mot exact ? Compagnon ? Partenaire ? Frère de sang ? Elle secoua la tête avec un frisson. Les coutumes de ces barbares lui étaient encore trop étrangères, et évoquaient davantage pour elle un conte fantastique que la réalité terre-à-terre qu'on lui avait enseignée à l'Académie. Les chefs de horde prenaient généralement plus d'un animal, pour indiquer leur statut. Mais qu'est-ce qu'un chef marat venait faire dans la vallée de Calderon ? Il venait envahir. Sa propre incapacité à trouver une autre réponse la fit frémir. Les fermiers étaient-ils tombés sur un Marat venu en éclaireur pour une armée ? L'ennemi n'aurait pas pu mieux choisir son moment pour attaquer, songea soudain Amara. Les routes qui reliaient les villes du nord entre elles étaient en train de fermer pour l'hiver. De nombreux soldats étaient en permission dans leurs familles, et parmi les paysans, la frénésie de la récolte laissait lentement place, en général, au rythme tranquille de l'hiver. Si les Marats attaquaient la vallée maintenant et que les troupes postées à Garnison étaient neutralisées, ils risquaient d'exterminer celles-ci puis de marauder d'exploitation en exploitation jusqu'à Riva même. Ils risquaient même, pour peu qu'ils soient en nombre suffisant, de dépasser la ville pour entrer dans l'intérieur des terres aléréennes. Amara n'osait imaginer ce que pourrait accomplir une horde si cela arrivait. Il fallait qu'elle contacte le comte à Garnison – il s'appelait Bram ou Gram, quelque chose comme ça – pour le mettre en garde. Mais si le garçon avait menti à propos de ce Marat ? Ou s'il se trompait ? Elle grimaça. Elle connaissait les Citoyens locaux au moins de nom, bien que mémoriser tous les ducs et tous les comtes ait constitué une de ses tâches les plus ennuyeuses à l'Académie. Elle était loin de connaître aussi bien cet Exploitant Bernard ou les autres habitants de la vallée. Aux dires de tous, c'était des gens robustes à l'esprit indépendant, mais elle ne savait pas s'ils étaient fiables ou non. Il fallait qu'elle parle à ce Bernard. Si ce dernier avait réellement vu un chef de horde marat et qu'il avait été blessé par un de ces oiseaux de proie des plaines frontalières, il fallait qu'elle le sache, qu'elle obtienne son aide (et par la même occasion, si possible, de nouveaux vêtements) et qu'elle agisse. Elle fronça les sourcils. Elle devait s'attendre que l'ennemi agisse aussi. Fidélias lui avait tendu un piège auquel elle avait échappé de justesse. Elle avait été poursuivie pendant des heures et ne devait d'avoir échappé aux Chevaliers Aeris envoyés après elle qu'à son habileté et à la chance. Croyait-elle vraiment que Fidélias allait abandonner la poursuite ? Selon toute probabilité, il avait à faire ici, dans la vallée de Calderon. C'était forcément une des raisons pour lesquelles Gaius l'y avait envoyée. Fidélias était son patriserus. Avait été, plus exactement, se dit-elle avec amertume. Elle le connaissait bien, peut-être mieux que toute autre personne au monde. Elle l'avait percé à jour, dans le camp rebelle, même si c'était de justesse. Que ferait Fidélias ? Il se baserait sur les actions passées de son ancienne élève pour deviner ce qu'elle allait faire, bien sûr. Il s'attendrait qu'elle prenne contact avec les Exploitants dès son arrivée dans la vallée, collecte des informations et, une fois bien renseignée sur la situation, prenne des mesures pour y remédier, soit en se repliant dans l'une des exploitations les plus solides, soit en mobilisant les habitants de la vallée et les troupes de Garnison pour contre-attaquer. Et que ferait-il pour l'en empêcher ? Il me retrouverait. Me tuerait. Et sèmerait la confusion parmi les fermiers le temps de mettre son plan à exécution. Un lent frisson la parcourut. Elle réfléchit de nouveau à la situation, mais c'était tout à fait typique de Fidélias. Il préférait les approches simples, les solutions immédiates. « Quand tu mens ou que tu prépares un plan, fais simple », lui avait-il toujours dit. « Garde toujours la possibilité de t'adapter, et fie-toi à tes yeux et à ta tête plus qu'à n'importe quel plan. » La nouvelle qu'il y avait un Curseur dans la vallée allait se répandre comme une traînée de poudre parmi les fermiers. Elle pouvait aussi bien se peindre une cible sur le cœur et attendre qu'une flèche vienne s'y ficher. Elle frémit. Cette fois, Fidélias n'hésiterait pas à la tuer. Il lui avait donné une chance, et elle le lui avait cruellement fait regretter. Il ne se permettrait pas de refaire la même erreur. Il la tuerait sans hésiter un seul instant, si jamais elle se remettait en travers de son chemin. — Et c'est précisément pour ça que je suis là, chuchota-t-elle. Elle se remit à frissonner. Elle avait beau essayer de se convaincre que ce n'était pas la peur qui guidait sa décision, elle la sentait lui chatouiller l'estomac et lui courir le long de l'échine comme une araignée aux pattes glacées. Elle ne pouvait pas se permettre d'invoquer ouvertement son autorité, sinon elle révélerait sa présence à Fidélias. Cela reviendrait à inviter une mort rapide et certaine. Il lui fallait rester aussi discrète que possible. Une esclave en fuite serait quelque chose de nettement moins inhabituel ici, à la frontière, qu'un émissaire de la Couronne mettant en garde contre une éventuelle invasion. Elle ne pouvait pas dévoiler son identité tant qu'elle ne saurait pas à qui se fier, auprès de qui obtenir les renseignements qui lui permettraient d'agir en connaissance de cause. Toute autre attitude reviendrait à attirer la mort sur sa tête et peut-être une catastrophe sur la vallée. Tout en continuant à réfléchir éperdument, elle regarda le garçon. Rien ne l'avait obligé à venir l'aider la veille, et pourtant il l'avait fait. Il avait du courage, même s'il lui manquait des qualités plus utiles pour survivre, comme un peu de bon sens ; mais elle ne pouvait lui en être que reconnaissante. Cela en disait long sur lui, et, par voie de conséquence, sur ceux qui l'avaient élevé. Dans son sommeil, en proie à la fièvre, il avait parlé non à une mère ou à un père, mais à sa tante, qui s'appelait apparemment Isana. Un orphelin ? Tandis qu'elle songeait ainsi, son ventre se mit à gargouiller. Elle se releva et s'avança parmi les arbres qui entouraient le bassin. Comme elle s'y attendait, elle en trouva plusieurs qui portaient des fruits. Gaius n'agissait jamais avec un seul but en tête, quand il pouvait faire d'une pierre deux coups. Avec ce Memorium dédié à son fils mort au combat, il avait à la fois construit un formidable tribut à la mémoire du Princeps, rappelé aux Hauts Ducs l'étendue de ses pouvoirs, et créé un refuge pour lui-même ou pour ses agents. Amara cueillit quelques fruits et les mangea en observant ses alentours. Elle s'approcha des statues. Celles-ci étaient équipées des véritables boucliers et des courtes épées acérées de la Garde Royale, conçues pour le combat rapproché, pour blesser ou tuer d'un seul coup. Elle en sortit une de son fourreau et en testa le tranchant. L'arme était parfaitement affûtée, et elle la reposa à sa place. Un abri, de la nourriture, des armes. Gaius était un vieux renard paranoïaque, et elle en était ravie. Alors qu'elle remettait l'épée en place, son bras l'élança et elle jeta un coup d'œil au pansement sali qui le recouvrait. Elle récupéra le couteau dans ses jupes abandonnées et découpa dans celles-ci une nouvelle bande. Elle la fit d'abord sécher près du feu, puis enleva l'autre, nettoya sa plaie à l'eau claire et appliqua son nouveau bandage. Quelque chose d'autre cherchait à se faire une place dans ses pensées, mais elle refusa fermement d'y prêter attention. Elle avait du pain sur la planche. Vivement, elle s'assura que le garçon dormait paisiblement, puis récolta des fruits dans un des boucliers qu'elle utilisa comme plat et déposa près de lui. Elle lava leurs vêtements dans le bassin et utilisa les branches des arbustes pour les mettre à sécher au-dessus d'un autre feu. Elle demanda à un Cirrus épuisé de monter la garde autour du Memorium et de la prévenir si quelqu'un approchait. Et quand elle en eut terminé avec toutes ces tâches, elle dénicha une pierre lisse dans la terre des plantes et l'utilisa pour aiguiser son couteau. C'est alors qu'elle succomba aux larmes. Que les souvenirs d'années de leçons, de conversations, de moments passés avec l'homme qui avait été son professeur la submergèrent. Elle l'avait aimé, d'une certaine façon, avait aimé les risques de son métier, les expériences qu'il lui faisait partager, la vie que le destin lui avait réservée. Il savait combien être un Curseur était important pour elle. Il le savait, et il avait tout fait pour l'aider dans ses études, pour l'aider à terminer l'Académie. Il a tout fait, sauf te dire la vérité. Amara sentit les larmes lui monter aux yeux, et ne résista pas. C'était dur. C'était dur de penser qu'il s'était retourné contre le royaume, qu'il avait, en un seul acte de trahison, compromis tout ce pour quoi elle s'était battue, tout ce qu'elle avait essayé de protéger. Il avait déclaré vide de sens sa vie entière de Curseur, et par extension, celle d'Amara. Ses actions, sinon ses mots, disaient que tout cela n'avait été qu'un cruel mensonge. Peu importait ce qui pouvait lui arriver, Amara allait l'arrêter. Quel que soit son plan, quelles que soient les raisons qu'il avait invoquées, Fidélias était un traître. Ce simple fait perçait le cœur d'Amara, encore et encore. Le couteau le chuchotait sous le passage régulier de la pierre, son acier mouillé par les larmes qu'elle versait. Traître. Traître. Elle allait l'arrêter. Elle n'avait pas d'autre choix. Elle ne se permit pas le moindre son. Elle étouffa ses sanglots à tel point que l'effort lui faisait mal à la gorge. Elle refoula ses larmes et affûta le petit couteau jusqu'à ce qu'il étincelle dans la lumière du feu. Chapitre 13 Avant midi le lendemain, les Chevaliers Aeris déposèrent Fidélias, Aldrick le Glaive et Odiana du côté ouest de la vallée de Calderon. De sinistres nuages gris se massaient au-dessus de leurs têtes, mais c'était une fausse menace. La tempête de la nuit précédente était déjà descendue vers le sud, et on entendait à peine le tonnerre au loin. Tous étaient chaudement vêtus contre le froid quasi hivernal de la vallée, et leur respiration produisait de petits nuages de vapeur devant leur bouche. Fidélias descendit de la litière en grimaçant et, d'un ton autoritaire, demanda au capitaine du contingent de Chevaliers : — Vous êtes certain que personne n'est venu ? L'homme murmura quelque chose dans le vent, puis pencha la tête, les yeux dans le vague, pour écouter. Enfin il répondit : — Livus dit qu'il y a encore des éclaireurs marats ici et là. Aucun de nos observateurs n'a vu arriver qui que ce soit dans la vallée. — Ce n'était pas ma question, rétorqua Fidélias. (Il remarqua lui-même l'aigreur de sa voix.) La dernière chose dont on puisse avoir besoin, c'est qu'un envoyé de la Couronne alerte Garnison ou fasse venir des renforts de Riva. Le capitaine secoua la tête. — La tempête d'hier soir a été longue et d'une extrême violence. Personne n'aurait pu y survivre longtemps. Je suppose que quelqu'un d'assez habile pourrait en avoir profité pour atterrir inaperçu, s'il avait réussi à se mettre rapidement à l'abri… — Elle en est capable, le coupa Fidélias avec un geste de la main. Les Corbeaux emportent Gaius et toute sa clique. Il a toujours adoré faire de l'esbroufe. Même lorsqu'il crée des diversions. — Il y en a un qui s'est levé du pied gauche, ce matin, murmura Odiana à Aldrick. (Le géant descendit de la litière et se retourna pour soulever la jeune femme et la déposer doucement sur le sol. L'aquafèvre adressa à Fidélias un sourire en coin teinté de sensualité et se pressa contre le flanc d'Aldrick.) On pourrait croire qu'il n'a pas assez dormi la nuit dernière, hein mon cœur ? — Tais-toi, fit Aldrick en posant nonchalamment sa grande main sur la bouche de la jeune femme qui ferma les yeux et soupira avec délice. Sans tenir compte de la pique d'Odiana, Fidélias dit au capitaine : — Ce n'est pas le moment de se laisser aller. Donnez la description de la fille à nos hommes à Riva. Si elle y passe, arrêtez-la. Discrètement. Pareil pour les autres Curseurs que je vous ai décrits, s'ils se montrent. — Et qu'est-ce que je dis aux hommes qui sont ici ? — La même chose. Si vous voyez dans les airs quelqu'un que vous ne connaissez pas, tuez-le. Contacter mon informateur ne devrait pas me prendre trop longtemps. Ensuite, on bouge. Le capitaine acquiesça. — C'est une chance que nous ayons eu le vent avec nous hier soir. Nous avons pu amener plus d'hommes que nous l'espérions. — Une chance. (Fidélias éclata de rire, en essayant d'ignorer la nervosité qui lui nouait l'estomac.) C'est ce vent qui a amené la tempête et avec elle un agent de la Couronne. Je ne suis pas sûr qu'il y ait de quoi se réjouir. Le capitaine salua avec raideur et recula. Il murmura quelque chose au vent puis fit un signe aux Chevaliers qui portaient la litière. Ils s'élevèrent dans les airs à la faveur d'une colonne de vent montante et traversèrent la couverture des nuages en quelques instants. Aldrick attendit qu'ils soient partis puis dit d'un ton neutre : — Vous avez peut-être été un peu dur envers eux. Si la Couronne voulait envoyer quelqu'un dans la vallée, il n'y a rien qu'ils auraient pu faire pour l'en empêcher. — Vous ne connaissez pas Gaius, répondit Fidélias. Il n'est ni omniscient ni infaillible. Nous aurions dû venir ici dès hier soir. — Nous serions arrivés en pleine tempête, fit remarquer le spadassin. Elle aurait pu nous tuer. — Oui, la méchante tempête, murmura Odiana. Et puis en plus, ex-Curseur, tu n'aurais pas eu le temps de profiter de la jolie petite esclave. Ses derniers mots se perdirent dans une sorte de folle jubilation. Elle sourit, les yeux brillants, tandis qu'Aldrick lui couvrait de nouveau la bouche distraitement, et elle lui mordilla les doigts en grognant légèrement. Le spadassin la laissa faire avec un sourire. Fidélias dévisagea l'aquafèvre. Elle savait. Pour la femme d'Aquitainus et la conclusion de la déprimante petite scène d'hier soir. Dans quelle mesure, difficile à dire, mais elle savait quelque chose, cela se voyait dans ses yeux. Son angoisse s'accentua un peu plus en songeant aux conséquences possibles si Aquitainus venait à apprendre la liaison de sa femme avec Fidélias. Il semblait être du genre à ne pas voir la forêt cachée derrière l'arbre, parfois, mais il ne se montrerait sûrement pas très compréhensif envers quelqu'un qui risquait de l'humilier en couchant avec sa femme. Les quelques bouchées de biscuit que Fidélias avait réussi à avaler pendant le vol menacèrent de faire demi-tour. Il ne laissa cependant rien paraître de sa nervosité, et songea qu'il allait devoir faire quelque chose concernant cette sorcière d'eau : elle allait rapidement devenir une menace. Il lui adressa un petit sourire neutre. — Je pense que nous devrions nous concentrer sur ce que nous avons à faire. — Ça me paraît plutôt simple, commenta Aldrick. On prend les chevaux. On va au point de rendez-vous. On parle au sauvage. On repart. Fidélias jeta un coup d'œil alentour et murmura à Vamma d'aller chercher leurs montures. La furie de terre secoua le sol sous le pied droit du furifèvre pour indiquer qu'elle l'avait entendu et disparut. — Je ne pense pas que le voyage nous posera de problème, répondit l'ex-Curseur. Le barbare, par contre, peut-être. Aldrick haussa les épaules. — Il ne posera pas de problème. Fidélias entreprit d'enfiler ses gants. — Vous vous imaginez que votre épée va changer la donne pour lui ? — Elle change la donne pour beaucoup de choses. Fidélias sourit. — C'est un Marat. Pas un humain. Ils ne raisonnent pas comme nous. (Aldrick fronça les sourcils d'un air perplexe, presque contrarié.) Vous ne l'intimiderez pas. Pour lui, votre épée est dangereuse – mais vous, vous ne serez que la petite chose sans force qui la tient. Aldrick ne changea pas d'expression. Fidélias soupira et poursuivit : — Écoutez. Les Marats n'ont pas le même sens de l'individualité que nous. Toute leur culture est basée sur la notion de totem. Leurs tribus sont formées selon le principe d'un animal totem commun. Si un homme a un totem puissant, alors il est redoutable. Mais s'il doit se cacher derrière son totem au lieu de se battre à son côté, cela le rend vaguement méprisable. Ils nous surnomment la « Tribu Morte ». Pour eux, armes et armures sont nos totems – de la terre morte. Nous nous cachons derrière nos totems morts au lieu de combattre à leur côté. Vous comprenez ? — Non, répliqua Aldrick. (Il repoussa doucement Odiana et enfila ses gants d'un air détaché.) Tout ça n'a aucun sens. — Pas pour vous. Mais pour un Marat, c'est parfaitement logique. — Tous des sauvages, commenta Aldrick. (Odiana se tourna vers les bagages et en sortit l'épée du guerrier, dans son fourreau. Il tendit la main sans regarder et elle y glissa l'arme. Puis elle le regarda l'attacher à sa ceinture.) Qu'est-ce qu'on fait s'il refuse de coopérer ? — Je m'en occupe, répondit Fidélias. (Aldrick haussa les sourcils.) Sérieusement. Gardez votre épée au fourreau sauf si les choses tournent mal. — Et si c'est le cas ? — Tuez tout le monde à part vous-même, moi ou l'aquafèvre. Aldrick sourit. — Et moi, qu'est-ce que je fais ? demanda Odiana. Ses devoirs envers Aldrick achevés, elle s'éloigna de quelques pas, traînant la pointe de sa chaussure dans la boue et soulevant ses jupes plus épaisses et plus chaudes que la veille pour en étudier les boucles. — Contentez-vous de garder un œil sur le Marat, répondit Fidélias. Si vous avez l'impression qu'il commence à s'énerver, prévenez-nous. Odiana fronça les sourcils en le regardant. Elle posa une main sur la courbe engageante de sa hanche et protesta : — Si Aldrick a le droit de tuer quelqu'un, je devrais l'avoir aussi. Ce n'est que justice. — Possible. — Je n'ai tué personne hier soir. C'est mon tour. — Nous verrons. Odiana tapa du pied en croisant les bras d'un air renfrogné. — Aldrick ! Le géant s'approcha d'elle en ôtant sa cape et la drapa autour des épaules de l'aquafèvre d'un air absent. Deux comme elle auraient pu y tenir. — Calme-toi, mon cœur. Tu sais bien qu'avec moi tu auras ce que tu veux. Elle lui adressa un sourire désarmant. — Promis ? — T'ai-je déjà déçue ? Il se pencha pour l'embrasser en l'attirant d'un bras contre lui. La jeune femme entrouvrit avec délice ses lèvres charnues pour recevoir son baiser, se cambra dans son étreinte, et, de toute évidence ravie, leva une main pour passer ses ongles dans les cheveux du spadassin. Fidélias se frotta l'arête du nez, où la tension commençait à se transformer en mal de tête, et s'éloigna de quelques pas. Les chevaux ne tardèrent pas à arriver tranquillement, guidés par Vamma. Fidélias appela ses compagnons, qui se séparèrent à contrecœur, et tous trois sellèrent leurs montures et les enfourchèrent sans plus discuter. Comme Fidélias l'avait prévu, leur voyage se passa sans encombre. Étan, sa furie de flore, bondissait devant eux parmi les arbres, sous la forme d'un gros écureuil silencieux toujours assez loin dans les ombres pour rester une silhouette à peine visible. Fidélias suivait la présence intermittente de sa furie sans effort conscient ; il laissait Étan pister pour lui et le guider depuis ses toutes premières années d'adolescence. Ils traversèrent la grand-route et prirent au nord-est, à travers des bois arides remplis de pins décharnés, de ronces et d'épineux, vers la menaçante montagne qui s'élevait à quelques kilomètres d'eux. Cette montagne et ses pineraies arides, se rappela Fidélias, avaient la réputation d'être hostiles aux humains. Pas étonnant que les Marats aient choisi de les rencontrer ici – un lieu où leur race serait en sécurité. Tout en chevauchant, Fidélias remua son pied droit dans l'étrier. Sans le couteau, sa botte ne lui allait plus. Il esquissa un sourire amer. Cette gamine s'était montrée plus rusée qu'il s'y était attendu. Elle avait entrevu une occasion et l'avait saisie sans hésiter, comme on le lui avait appris. En tant que patriserus, il ne pouvait le nier, il était vaguement fier d'elle. Mais en tant que professionnel, il n'éprouvait qu'une froide frustration. Elle aurait dû être un atout dans son jeu, mais au lieu de ça, elle était devenue un dangereux facteur d'incertitude. Si elle était dans la vallée, il n'y avait pas de limites aux dégâts qu'elle pouvait virtuellement infliger à ses plans – et même si elle n'était pas là, devoir se prémunir contre cette possibilité était déjà un souci dont il se serait bien passé. Comment ferait-il pour contrecarrer ses propres projets, s'il était à la place d'Amara ? Il réfléchit un moment. Non. Ce n'était pas la bonne approche. Il préférait régler ce genre de problème de manière simple et brutale : moins c'était compliqué, mieux c'était. La finesse était trop risquée dans une telle situation. Amara pensait de manière nettement moins linéaire. La solution la plus simple serait d'aller voir l'Exploitant le plus proche, de faire connaître son statut et de forcer tous ceux qui lui tombaient sous la main à faire circuler la nouvelle que quelque chose de mauvais se préparait. Si elle agissait ainsi, plusieurs dizaines de fermiers florifèvres parcourraient la vallée, et il y en aurait forcément un qui verrait quelque chose et comprendrait de quoi il retournait. Si elle faisait cela, dévoilait son identité et l'endroit où elle se trouvait, les choses seraient plus simples. Une attaque éclair l'éliminerait de l'équation et il pourrait ensuite brouiller les pistes jusqu'à ce qu'il soit trop tard pour que les fermiers puissent interrompre le cours des choses. Amara serait, naturellement, consciente des risques d'une telle action. Elle devrait se montrer plus circonspecte que ça. Moins linéaire. Elle improviserait au fur et à mesure, tandis que lui se verrait imposer le rôle du chasseur et devrait battre les buissons pour la forcer à bouger, et ensuite mettre un terme à tout ce qu'elle aurait pu entreprendre. L'ironie de la situation fit sourire Fidélias : ils allaient chacun jouer un rôle à la mesure de leurs talents respectifs, semblait-il. Très bien. La gamine était douée, mais elle manquait d'expérience. Elle ne serait pas la première à rencontrer son maître et sa destruction en la personne de Fidélias. Elle ne serait pas la dernière. D'un mouvement infime, Étan l'avertit qu'ils n'étaient pas seuls dans la grisaille des bois. Fidélias arrêta aussitôt sa monture en levant la main pour signaler à ses compagnons de faire de même. Le silence envahit la pénombre des pins, brisé seulement par la respiration des chevaux, le goutte à goutte de l'eau de pluie tombant des arbres sur le sol, et le froid soupir d'un vent de nord. Soudain la monture de Fidélias rejeta la tête en arrière avec un hennissement de peur. Les deux autres chevaux l'imitèrent, la tête levée et les yeux cerclés de blanc. Celui d'Odiana encensa nerveusement et fit quelques pas de côté, échappant au contrôle de l'aquafèvre. Aussitôt, Fidélias tendit ses pensées vers Vamma, et, à sa demande, la furie infusa aux animaux qui l'entouraient le calme apaisant des profondeurs de la terre. L'ex-Curseur sentit son influence se répandre comme une vague lente jusqu'aux chevaux, dissipant leur nervosité et permettant à leurs cavaliers de les maîtriser de nouveau. — Quelque chose nous regarde, chuchota la sorcière d'eau. (Elle rapprocha sa monture de celle d'Aldrick, ses yeux noirs étincelants et durs comme de l'agate.) Ça a faim. Aldrick pinça les lèvres et posa la main sur son épée. Hormis cela, il ne se départit pas de l'attitude placide et décontractée qui avait été la sienne durant tout le trajet. — Tout doux, murmura Fidélias en posant une main sur le cou de son cheval. Avançons. Il y a une clairière à quelques pas d'ici. Allons-y, histoire d'avoir un peu d'espace autour de nous. Ils poussèrent prudemment leurs chevaux dans la clairière. Les bêtes avaient beau être sous contrôle, cela ne les empêchait pas d'agiter nerveusement la tête et de tourner les yeux et les oreilles dans tous les sens, à l'affût du moindre signe du prédateur, quel qu'il soit, qu'elles avaient flairé. Fidélias les mena au centre de la clairière, bien que cela leur donne à peine dix mètres de chaque côté. Les ombres tombaient épaisses parmi les arbres, et la lumière blafarde créait des flaques pâles, en mouvement constant parmi les branches et les rameaux. Il scruta l'orée des bois jusqu'à ce qu'il aperçoive la silhouette indistincte d'Étan qui tremblotait aux abords d'une tache d'ombre. Il fit alors avancer son cheval d'un pas et s'adressa directement à elle. — Montre-toi. Sors à la lumière du jour et nous pourrons parler. Pendant un moment, il ne se passa rien. Puis une forme dans la pénombre se matérialisa en un Marat, qui s'avança dans la clairière. Il était grand, marchait avec décontraction, et ses cheveux clairs étaient noués en une longue tresse qui lui barrait le crâne et lui tombait sur la nuque. Des plumes rêches et sombres y étaient insérées. Pour tout vêtement, il portait une ceinture en peau de chamois et un pagne autour des hanches. Dans sa main droite, il tenait un couteau recourbé qui luisait comme du verre sombre. À côté de lui marchait un de ces grands oiseaux de proie des plaines frontalières, les ratites. Il était encore plus grand que le Marat, bien que la musculature épaisse de son cou et de ses pattes le fassent paraître courtaud et maladroit. Fidélias savait que ce n'était pas le cas. Le bec de la bête luisait du même éclat que le couteau du Marat, et les griffes terriblement acérées qui ornaient ses serres écorchaient le sol à travers le tapis d'aiguilles de pin humides qui le recouvrait. — Tu n'es pas Atsurak, dit Fidélias. (Il gardait une voix mesurée, claire, et une intonation presque rythmique.) C'est lui que je cherche. — Tu cherches Atsurak, Cho-vin du Clan des Ratites, répondit le Marat d'une voix gutturale, sur le même rythme. Je me tiens entre vous. — Tu dois t'écarter. — Ça, je ne le ferai pas. Tu dois faire demi-tour. Fidélias secoua la tête. — Ça, je ne le ferai pas. — Alors le sang va couler, répondit le Marat. Il crispa le poing sur son couteau et son ratite émit un sifflement discret. — Attention. Il n'est pas seul, murmura Odiana, derrière Fidélias. Ce dernier suivit les indications invisibles d'Étan. — À gauche et à droite de nous, à angle droit, murmura-t-il à Aldrick. — Vous n'allez pas essayer de discuter ? demanda celui-ci d'un ton paresseux. Fidélias observa le Marat en se grattant le cou. — Ces trois-là sont de toute évidence en désaccord avec leur Cho-vin. Leur chef. Ils n'ont aucune intention de discuter. — Chic ! dit Odiana d'une voix excitée. L'ancien Curseur agrippa le manche du couteau accroché derrière sa nuque et rabattit brusquement son bras devant lui. Il y eut un éclat de lumière grise sur l'acier, puis la pointe acérée de l'arme alla s'enfoncer jusqu'à la garde dans la tête du ratite, à l'endroit où le bec se rattachait au crâne. L'oiseau poussa un cri aigu et bondit en l'air avec un grand spasme. Il retomba sur le sol, toujours hurlant, et s'y convulsa violemment de douleur. De part et d'autre des cavaliers, un hurlement retentit soudain, le cri de guerre des ratites et de leurs maîtres, et de chaque côté un barbare et son oiseau se jetèrent sur eux. Fidélias sentit plus qu'il ne vit Aldrick se laisser glisser au sol pour faire face à l'un des couples ; mais il entendit distinctement le grincement du métal quand le spadassin dégaina son épée. Odiana roucoula quelque chose de manière indistincte. Le chef des Marats se précipita auprès du ratite blessé, l'observa un moment puis, d'un geste décidé, lui trancha la gorge de son couteau recourbé. Avec un dernier sifflement affaibli et un frisson, l'oiseau cessa de bouger, tandis que son sang imbibait la terre sous lui. Alors le Marat se retourna vers Fidélias, le visage déformé par la haine, et se jeta sur lui. Fidélias aboya un ordre à Vamma en indiquant son agresseur de la main. En réponse, le sol sous les pieds de ce dernier se convulsa, l'envoyant rouler au sol. L'ex-Curseur en profita pour descendre de sa monture de plus en plus agitée et pour dégainer le poignard à sa ceinture. Le Marat reprit son équilibre et se rua sur lui avec l'intention de lui ouvrir le ventre de son horrible couteau et l'éviscérer, en passant à côté de lui. Fidélias, qui connaissait cette technique, para en faisant front à son attaquant et l'accueillit d'un brutal coup de botte dans le genou. Il sentit son pied percuter durement la jambe de son adversaire, et quelque chose s'y briser. Le Marat s'effondra avec un hurlement tout en essayant de taillader la cuisse de Fidélias. Mais l'Aléréen s'écarta de lui dans le même mouvement, évitant la lame d'un cheveu, avant de se retourner vers son adversaire. Le Marat tenta de se remettre debout, mais son genou se déroba sous lui. Il retomba parmi les aiguilles de pin. Fidélias fit volte-face et s'avança vers l'arbre le plus proche, en jetant un coup d'œil aux autres combattants. Aldrick se tenait à l'orée de la clairière, le dos tourné, l'épée fermement parallèle au sol, le bras tendu sur le côté dans une pose évoquant presque une figure de danse. Derrière lui gisait un ratite décapité, qui battait encore des ailes et jouait des griffes, manifestement inconscient de sa mort imminente. Le Marat qui avait attaqué Aldrick était agenouillé sur le sol de la forêt, la tête penchée et ballante, les mains pressées contre son ventre et couvertes de sang. De l'autre côté de la clairière, Odiana, assise sur son cheval, fredonnait tranquillement pour elle-même. Le sol devant elle s'était apparemment soudain transformé en marais. Le Marat et le ratite étaient tous deux invisibles, mais la boue devant elle remuait doucement, comme si quelque chose se débattait sous la surface. La sorcière d'eau surprit le regard de Fidélias et déclara avec enthousiasme : — J'adore l'odeur de la terre après la pluie. Sans répondre, l'ex-Curseur attrapa une branche à l'arbre le plus proche et l'entailla profondément à l'aide de son couteau. Il l'arracha, puis, sous les yeux de ses compagnons, rangea son couteau, prit la lourde branche à deux mains, et, hors de portée du Marat estropié, le tua méthodiquement à coups de gourdin. — C'est une façon de faire, commenta Aldrick. Si ça ne vous dérange pas d'envoyer du sang partout. Fidélias se débarrassa de sa branche. — Vous aussi, vous avez mis du sang partout, fit-il remarquer. Aldrick revint au centre de la clairière. Il prit un mouchoir dans sa poche pour en nettoyer soigneusement sa lame. — Oui, mais celui que j'ai versé forme un motif. Il est esthétiquement agréable. Vous auriez dû me laisser faire. — L'essentiel, c'est qu'il soit mort, rétorqua Fidélias. Je n'ai pas besoin qu'on fasse mes corvées. (Il regarda Odiana et ajouta :) Ça va mieux ? La sorcière d'eau lui sourit du haut de son cheval et émit un petit soupir. — Vous croyez qu'il va encore pleuvoir ? Fidélias secoua la tête, puis appela : — Atsurak ! Tu as vu quelles étaient leurs intentions. Il eut la satisfaction de voir Aldrick se raidir et faire pratiquement volte-face ; même Odiana eut le souffle coupé. Avec un sourire, l'ancien Curseur prit les rênes de son cheval et posa une main sur le cou de l'animal pour le caresser. Des arbres leur parvint un « Ah ! » satisfait prononcé par une voix rocailleuse. Puis ils entendirent les broussailles s'agiter, et un quatrième Marat fit son apparition. Celui-ci avait les yeux d'un or étincelant, semblables à ceux de l'oiseau élégant et taillé pour la course qui l'accompagnait. Son couteau était à sa ceinture, plutôt qu'à sa main – et il portait aussi une épée, pendue dans son dos par un lien de cuir passé autour de sa garde et de sa lame. Il avait une demi-douzaine de nattes d'herbes nouées autour des bras et des jambes, et son visage était écorché et meurtri. Il s'arrêta à quelques pas d'eux et leva les mains, ouvertes, paumes tournées vers eux. Fidélias imita son geste et s'avança. — Ce que j'ai fait était nécessaire. Atsurak baissa les yeux sur le corps de l'homme à quelques pas de lui, celui dont l'ex-Curseur avait défoncé le crâne. — C'était nécessaire, acquiesça-t-il tranquillement. Mais c'est du gâchis. S'ils étaient venus me parler, je n'en aurais tué qu'un seul. (Silencieusement, il regarda Odiana avec une intensité de rapace, puis fit de même avec Aldrick.) Ils viennent des Terres Mortes. Ils se battent bien. — Le temps presse, répliqua Fidélias. Est-ce que tout est prêt ? — Je suis le Cho-vin de mon clan. Ils me suivront. Fidélias hocha la tête et se tourna vers son cheval. — Dans ce cas, allons-y. — Attends, dit Atsurak en levant la main. Il y a un problème. (Fidélias s'arrêta pour le regarder.) Lors du soleil dernier, j'ai traqué des humains pas très loin d'ici. — Impossible, répondit Fidélias. Personne ne vient jamais par ici. Le Marat ôta l'épée de son épaule et, d'un geste nonchalant, défit le lien qui la retenait. Il la jeta devant lui de telle sorte que la pointe de l'arme se fiche dans le sol à un pas de Fidélias. — J'ai traqué des humains, reprit-il comme s'il n'avait pas été interrompu. Deux hommes, un vieux et un jeune. Le vieux commandait un esprit de la terre. Ma chala, la compagne de celui-ci (il posa la main sur le dos du ratite) s'est fait tuer. Elle a blessé le vieux. Je les ai traqués, mais le jeune était rapide et m'a détourné de sa piste. Aldrick s'avança pour ramasser l'épée. Il enleva la boue qui maculait la lame à l'aide du mouchoir qu'il venait d'utiliser. — C'est un glaive de légionnaire, fit-il savoir à ses compagnons, les yeux dans le vague. Un modèle vieux de quelques années. Bien entretenu. La poignée est lustrée par l'usage. (Il ôta un de ses gants et posa sa main nue sur la lame, en fermant les yeux.) Quelqu'un avec une certaine expérience a utilisé cette arme, Del. Je pense que c'est un éclaireur de la légion. Ou qu'il l'a été. Fidélias prit une brusque inspiration. — Atsurak. Les deux que tu as traqués. Ils sont morts ? — Le sang du vieux coulait comme un torrent, répondit Atsurak en haussant les épaules. Son esprit l'a emporté mais il en avait déjà beaucoup perdu. Le jeune courait bien et a eu de la chance. Un goût acide envahit la bouche de Fidélias et il cracha par terre avant de serrer les dents. — Je comprends. — Je suis venu observer cette vallée. Et j'ai vu. J'ai vu que les habitants des Terres Mortes sont prêts à se battre. Qu'ils sont forts et vigilants. Fidélias secoua la tête. — Tu n'as pas eu de chance, Atsurak, c'est tout. Cette attaque va être une victoire pour ton peuple. — Je doute de ton discernement. Les Marats sont arrivés. Beaucoup de tribus sont arrivées. Mais, s'ils détestent ton peuple, ils ne m'aiment pas beaucoup non plus. Ils me suivront vers la victoire… pas vers un massacre. — Tout est prêt. Ton peuple va épurer la vallée de vos ancêtres, et mon duc veillera à ce qu'elle vous soit rendue. Il en a pris l'engagement. Atsurak esquissa ce qui ressemblait à un sourire dédaigneux. — Ton Cho-vin. Cho-vin de l'Aquitaine. Apportes-tu son totem comme preuve d'alliance ? (Fidélias acquiesça brièvement.) Fais-le-moi voir. Fidélias s'approcha de son cheval et ouvrit une des sacoches. Il en sortit la dague d'Aquitainus, dont la garde minutieusement émaillée d'or portait le sceau de la Maison du Haut Duc, et la montra au barbare. — Satisfait ? Atsurak tendit la main. Fidélias plissa les yeux. — Cela ne fait pas partie de notre accord. Un éclair de malveillance passa dans les yeux du Marat. D'une voix doucereuse, celui-ci répondit : — La mort de ma chala non plus. Le sang de la discorde coulait déjà entre nos peuples. Maintenant, c'est pire. Tu vas me donner le totem de ton Cho-vin en signe d'alliance. Alors seulement, je remplirai ma part du contrat. Fidélias fronça les sourcils, puis lui lança posément le couteau toujours enveloppé de son fourreau. Atsurak l'attrapa sans regarder, hocha la tête et fit demi-tour pour repartir à travers bois. Au bout de quelques pas, son oiseau et lui disparurent. Aldrick regarda partir le chef barbare d'un air effaré, puis se tourna vers Fidélias. — J'aimerais bien savoir ce que tu es en train de faire, par toutes les furies. Fidélias lui lança un regard noir puis se retourna vers sa monture pour refermer les sacoches. — Tu l'as entendu. Quelque chose les inquiète. Sans la dague, il ne restait pas. Aldrick se rembrunit. — Cette dague porte un sceau. Grâce à elle, on peut remonter jusqu'à Aquitainus. C'est un chef de horde marat. Il va combattre en première ligne et… Fidélias grinça des dents et prit un ton patient pour lui répondre. — Oui, Aldrick, c'est un risque. Oui, Aldrick, il va combattre en première ligne. C'est pour ça qu'on a intérêt à faire en sorte que l'attaque soit un succès. (Il reposa les sacoches sur le dos de son cheval.) Une fois la vallée vaincue, ce que les Marats auront volé n'aura plus d'importance. L'histoire se sera mise en branle, et tout deviendra une affaire de politique. Aldrick l'agrippa par l'épaule et le força à lui faire face. Il avait le regard dur. — Si ce n'est pas un succès, il y aura une preuve. Si ça arrive jusqu'aux oreilles du Sénat, il sera accusé, Fidélias. De trahison. L'ancien Curseur baissa les yeux sur la main d'Aldrick, puis les releva vers son visage. Il soutint son regard quelques secondes, puis répondit : — Tu es un combattant hors pair, Aldrick. Tu pourrais me tuer ici, tout de suite, on le sait tous les deux. Mais je joue à ce jeu depuis longtemps. Tu sais comme moi que tu ne réussiras pas à me tuer avant que j'aie une chance de réagir. Tu ne seras plus si grand bretteur avec une main en moins. Ou deux pieds. (Il laissa ses paroles planer un moment et le sol s'agita très discrètement en dessous d'eux, au passage de Vamma. Fidélias baissa la voix, reprenant le ton calme et froid qu'il utilisait pour ordonner à un homme de creuser sa propre tombe.) Décide-toi. Soit tu danses, soit tu cèdes. Ils restèrent silencieux un long moment. Aldrick détourna les yeux le premier et reprit son flegme habituel. Il ramassa l'arme que le Marat avait laissée et tourna le dos un instant. En silence, Fidélias poussa un long soupir et laissa son pouls accéléré se calmer. Puis il se retourna pour enfourcher son cheval, et croisa les mains sur le pommeau de sa selle pour cacher le tremblement dont elles étaient agitées. — C'est un risque à courir. Nous allons prendre des précautions, dit-il. Aldrick acquiesça, l'air mécontent mais résolu. — Lesquelles ? Fidélias indiqua l'épée du menton. — On commence par retrouver les deux qui ont vu, de leurs yeux, un Marat dans la vallée. Si cette arme appartient à un éclaireur à la retraite, il y a des risques qu'il comprenne de quoi il retourne. Odiana approcha son cheval de celui d'Aldrick, prit ses rênes et le mena jusqu'au spadassin, les yeux fixés sur Fidélias, l'air pensif. L'homme enfourcha sa monture et fixa l'épée saisie à une courroie derrière sa selle. — On les retrouve. Et puis après ? Fidélias fit demi-tour et entreprit de sortir de la clairière pour se diriger, en contournant la montagne, vers la route, où il aurait probablement plus de chances de trouver la trace de quelqu'un regagnant l'une des exploitations depuis la montagne. — On découvre ce qu'ils savent. — Et s'ils en savent trop ? demanda Odiana. Fidélias jeta un coup d'œil à ses gants et en agita un pour en faire partir une goutte de sang en train de sécher. — On fait en sorte qu'ils restent muets. Chapitre 14 — Et voilà comment c’est arrivé, conclut Tavi. Tout a commencé avec ce petit mensonge. Et tout ce que je voulais, c’était récupérer ces moutons. Montrer à mon oncle que je savais me débrouiller tout seul. Que j’étais indépendant et responsable. Il détacha un bout de peau d’un des fruits orange vif et le lança dans les plantes qui bordaient le bassin, l’air renfrogné, plongé dans l’effervescence de ses réflexions. — Tu n’as pas de furie ? répéta Amara, qui ne s’était pas remise de sa stupéfaction. Aucune ? Tavi rentra les épaules et s’emmitoufla davantage dans sa cape écarlate, comme si le tissu pouvait le prémunir contre le sentiment d’isolement que ces mots lui donnaient. Il répondit sur un ton plus dur, plus défensif qu’il en avait l’intention. — C’est ça. Et alors ? Ça ne m’empêche pas d’être un bon berger. Je suis le meilleur apprenti de toute la vallée. Furies ou pas. — Oh, se reprit Amara. Je ne voulais pas… — Personne ne veut. Mais tout le monde le fait. On me regarde comme si j’étais… infirme. Alors que je peux courir. Comme si j’étais aveugle, alors que je peux voir. Peu importe ce que j’accomplis, peu importe si je le fais bien, on me regarde toujours de la même façon. (Il lui jeta un coup d’œil et ajouta :) Comme tu le fais en ce moment. Amara fronça les sourcils et se leva, ses jupes déchirées et sa cape d’emprunt balançant autour de ses chevilles. — Je suis désolée. Tavi, c’est… inhabituel, je sais. C’est la première fois que j’entends parler d’un problème pareil. Mais tu es encore jeune. Ça va peut-être venir. Tu as quoi, douze ? treize ans ? — Quinze, marmonna Tavi. Il posa le menton sur ses genoux et soupira. Amara fit la grimace. — Je vois. Et tu t’inquiètes pour ton service militaire. — Quel service ? Je n’ai aucune furie. Qu’est-ce que les légions vont faire de moi ? Je ne serai pas capable d’envoyer des signaux, comme les aérifèvres, ni de maintenir les lignes avec les terrafèvres, ni d’attaquer avec les ignifèvres. Je ne pourrai pas soigner comme les aquafèvres. Je ne sais pas forger une épée ou en manier une comme un ferrofèvre. Je ne sais pas aller en reconnaissance, me cacher, ou tirer à l’arc comme un florifèvre. Et en plus, je suis petit. Je ne suis même pas bon à tenir une lance et à me battre dans les rangs. Qu’est-ce qu’ils vont faire de moi ? — Personne ne pourra nier que tu as du courage, Tavi. Tu me l’as prouvé hier soir. — Le courage, soupira le garçon. Pour ce que j’en sais, tout ce que ça t’apporte, c’est encore plus de coups que si tu avais fui. — Parfois c’est important, fit remarquer Amara. — De prendre des coups ? — De ne pas fuir. Il fronça les sourcils sans répondre. La jeune femme resta silencieuse un instant, puis s’assit à côté de lui en s’enveloppant de sa cape. Ils écoutèrent la pluie un moment. Quand Amara rouvrit la bouche, ses mots prirent Tavi par surprise. — Qu’est-ce que tu ferais, si tu avais le choix ? Tavi tourna brusquement la tête pour la regarder. — Quoi ? — Si tu pouvais faire ce que tu veux de ta vie. Aller où tu veux. Qu’est-ce que tu ferais ? Où est-ce que tu irais ? — À l’Académie, répondit-il aussitôt. Voilà où j’irais. Là-bas, pas besoin d’être furifèvre. Il faut juste avoir de l’intelligence, et j’en ai. Je sais lire, écrire et compter. Ma tante m’a appris. Elle haussa les sourcils. — L’Académie ? — Ce n’est pas que pour les Chevaliers, tu sais. Ils forment les légats, là-bas, les architectes, les ingénieurs. Les avocats, les musiciens, les artistes. Il n’y a pas besoin d’être un bon furifèvre pour concevoir des immeubles ou faire un plaidoyer. — Tu pourrais aussi devenir Curseur. Tavi fronça le nez d’un air railleur. — Et passer ma vie à livrer du courrier ? Qu’est-ce que ça a d’excitant ? Elle acquiesça d’un air neutre. — Pas faux. Tavi, la gorge serrée, avala sa salive. — Ici, sur l’exploitation, avoir des furies te permet de rester en vie. Littéralement. Dans les villes, ça n’a pas autant d’importance. Tu peux quand même devenir quelqu’un, quelqu’un autre qu’un monstre. Tu peux décider du cours que tu donnes à ta vie. L’Académie, c’est le seul endroit dans tout Aléra où tu peux faire ça. — On dirait que tu y as beaucoup réfléchi, fit doucement observer Amara. — Mon oncle l’a vue une fois, quand le Haut Duc a passé sa légion en revue. Il m’a raconté. Et j’ai discuté avec des soldats qui se rendaient à Garnison. Et des marchands. Au printemps dernier, mon oncle m’a promis que si je lui montrais que j’avais le sens des responsabilités, il me donnerait quelques moutons. J’ai calculé que si je m’en occupais bien et que je les revendais l’année d’après, et que j’économisais sur ma solde de légionnaire, j’aurais assez d’argent pour un semestre à l’Académie. — Un seul semestre ? Et après ? — Je ne sais pas, répondit le jeune garçon en haussant les épaules. J’essaierais de trouver un moyen de rester. Je pourrais peut-être trouver un protecteur ou… Je ne sais pas. Quelque chose. Amara se tourna vers lui et le contempla un moment. — Tu as vraiment du courage, Tavi. — Mon oncle ne me donnera pas de moutons après ça. S’il n’est pas mort. La boule dans sa gorge menaçait de l’étouffer, et il baissa la tête. Il sentit ses yeux clos se remplir de larmes. — Je suis sûre qu’il s’en est sorti, dit Amara. Tavi hocha la tête, incapable de parler. L’angoisse qu’il avait tenté de refouler jusqu’alors l’envahit, et les larmes roulèrent sur ses joues. Oncle Bernard ne pouvait pas être mort. C’était impossible. Comment pourrait-il jamais se le pardonner ? Comment oserait-il regarder sa tante en face ? Du poing, Tavi essuya rageusement les larmes qui lui mouillaient les joues. — Au moins, tu es vivant, fit remarquer Amara d’une voix douce. (Elle posa une main sur son épaule.) Et ce n’est pas à prendre à la légère, vu ce que tu as fait hier soir. Tu as survécu. — J’ai comme l’impression qu’une fois rentré à la maison, je regretterai que ce soit le cas, répondit Tavi d’une voix étranglée mais ironique. Il ravala ses larmes et se força à adresser un sourire à la jeune femme. Elle le lui rendit. — Je peux te poser une question ? Il haussa les épaules. — Bien sûr. — Pourquoi compromettre ainsi un projet qui te tenait tant à cœur ? Pourquoi est-ce que tu as accepté d’aider cette Beritte si tu savais que ça allait te causer des problèmes ? — Je ne pensais pas que ça m’en causerait, répondit Tavi d’une voix plaintive. Je veux dire, je croyais pouvoir tout faire. C’est seulement vers la fin de la journée ou presque que je me suis rendu compte que j’allais devoir choisir entre rentrer tous les moutons et trouver ces fleurs de houx, et je les lui avais promises. — Ah, fit la jeune femme, mais elle garda l’air dubitatif. Tavi sentit ses joues s’empourprer, et il baissa les yeux. — D’accord, soupira-t-il. Elle m’a embrassé, et mon cerveau s’est mis à fondre et à me couler par les oreilles. — Voilà, ça, je peux y croire, fit Amara. Elle tendit le pied vers l’eau pour en agiter oisivement la surface avec ses orteils. — Et toi ? — Quoi, moi ? demanda-t-elle d’un air interrogateur. Tavi haussa les épaules et la regarda d’un air incertain. — Il n’y a que moi qui parle. Tu ne m’as rien dit sur toi. C’est rare de rencontrer une esclave si loin de la route. Ou d’une exploitation. Toute seule. Je me disais que tu, euh… que tu devais t’être enfuie. — Non, répondit fermement la jeune femme. Mais je me suis perdue dans la tempête. Je me rendais à Garnison, pour porter un message de la part de mon maître. Tavi l’observa en plissant les yeux. — Il t’a envoyée comme ça ? Une femme ? Toute seule ? — Je ne remets pas en question ses ordres, Tavi. Je ne fais qu’y obéir. Le jeune garçon fronça les sourcils mais acquiesça. — Bon, d’accord. Si tu le dis. Mais tu crois que tu pourrais venir avec moi ? Parler à mon oncle, peut-être ? Il pourrait t’aider à atteindre Garnison sans encombre. Te donner un repas chaud, des vêtements plus épais. Amara plissa les yeux, l’air narquois. — C’est une façon très polie de me faire prisonnière, Tavi. Il rougit. — Je suis désolé. Surtout que je te dois probablement la vie, et tout ça. Mais si tu es en fuite et que je ne fais rien pour t’arrêter, mon oncle risque d’avoir des ennuis avec la loi. (Il repoussa ses cheveux de devant ses yeux.) Et je lui ai déjà créé assez de problèmes comme ça. — Je comprends. Je vais t’accompagner. — Merci. (Il tourna les yeux vers la porte.) On dirait que la pluie s’est arrêtée. Tu crois qu’on peut y aller ? Amara regarda dehors un moment en fronçant les sourcils. — Je doute que ça devienne plus sûr si on attend. On devrait rentrer chez toi avant que la tempête empire de nouveau. — Tu crois que c’est ce qui va se passer ? Amara acquiesça avec assurance. — Ça se sent. — D’accord. Ça va aller, pour marcher ? demanda Tavi en baissant les yeux sur la jambe de la jeune femme. La cheville de celle-ci était enflée et violette. Elle grimaça. — Ce n’est que la cheville, le reste du pied va bien. C’est douloureux, mais si je fais attention, ça devrait aller. Avec un soupir, Tavi se remit debout. Les coupures et les blessures sur tout son corps l’élancèrent, et ses muscles protestèrent. Il dut s’appuyer contre le mur un instant, le temps de retrouver l’équilibre. — Bon. Je suppose que ça ne va pas aller en s’arrangeant. — Probablement pas. (Amara se leva aussi et émit un bref geignement de douleur.) Eh bien, on fait une sacrée paire de compagnons de route. À toi l’honneur. Tavi sortit du Memorium dans le froid de la bise qui soufflait depuis la mer de Glace au nord, derrière les montagnes. Il avait beau avoir gardé la cape volée dans le Memorium, le vent était tel qu’il faillit faire demi-tour pour s’y réfugier de nouveau. L’herbe gelée craquait sous ses pieds et son souffle formait un nuage de vapeur devant sa bouche, aussitôt dispersé par le vent. Il n’y avait plus de doute : l’hiver était arrivé en force dans la vallée de Calderon, et les premières neiges ne tarderaient pas. Tavi jeta un coup d’œil à Amara derrière lui. La jeune femme semblait distante, distraite, et elle boitait franchement, la pâleur de ses pieds nus se détachant sur l’herbe glacée. Tavi grimaça. — On devrait s’arrêter bientôt, pour réchauffer tes pieds. On pourrait déchirer une des capes, en faire des bandes pour essayer de les emmailloter, au moins. — Les bandes gèleraient, répondit-elle après un moment de silence. L’air les gardera au chaud mieux que du tissu. Continue. Une fois chez toi, on pourra les réchauffer. Tavi fronça les sourcils, moins à cause de ce qu’elle disait que parce qu’elle semblait penser à tout autre chose. Il décida de garder un œil sur elle : risquer d’avoir les pieds gelés n’avait rien de bénin, et si elle était habituée à vivre en ville, elle ne se rendait peut-être pas compte à quel point c’était dangereux ici à la frontière, à quelle vitesse les gelures pouvaient lui ôter un membre ou la vie. Il accéléra le pas, et Amara suivit son exemple. Ils atteignirent la route et s’y engagèrent, mais marchaient depuis à peine une heure quand Tavi sentit le sol se mettre à gronder, un frémissement si ténu qu’il dut s’arrêter et poser la main à plat sur l’un des pavés pour le détecter. — Attends, dit-il. Je crois qu’il vient quelqu’un. L’expression d’Amara se tendit presque aussitôt, et Tavi la vit ramener sa cape contre elle et y cacher ses mains. La jeune femme jeta un rapide coup d’œil alentour. — Tu peux savoir qui c’est ? Tavi se mordit la lèvre. — Ça ressemble à Brutus. La furie de mon oncle. C’est peut-être lui. La jeune femme déglutit. — Je la sens maintenant. Une furie de terre qui approche. Un instant plus tard, Bernard apparaissait au détour d’un virage. Les pavés mêmes ondulaient sous ses pieds, qu’il tenait fermement plantés sur le sol, le front plissé de concentration, de sorte que la terre le portait en avant en une seule et lente ondulation, telle une vague soulevant une feuille. Il avait revêtu sa chaude tenue de chasse hivernale, avec sa cape en peau de thanatodon doublée de duvet noir brillant, capable de le protéger par les plus froides nuits. Il tenait à la main son arc le plus lourd, où une flèche était déjà encochée, et ses yeux, bien que cernés de noir, étaient alertes. L’Exploitant descendit la route vers eux aussi vite qu’un homme au pas de course, et ne ralentit qu’en approchant des deux voyageurs. La terre s’abaissa lentement sous ses pieds et il fit les derniers pas en marchant. — Oncle Bernard ! s’écria Tavi en se jetant dans ses bras et en le serrant aussi fort qu’il le pouvait. Louées soient les Grandes Furies, j’avais tellement peur qu’il vous soit arrivé quelque chose. Bernard posa une main sur l’épaule de son neveu, et le garçon crut sentir son oncle se détendre un tout petit peu. Mais ensuite ce dernier le repoussa, doucement bien que fermement. Tavi cligna des yeux et, soudain inquiet, sentit son estomac se nouer. — Mon oncle ? Ça va ? — Non, répondit calmement Bernard. (Il fixa son regard sur Tavi.) J’ai été blessé. D’autres l’ont été aussi, parce que j’étais parti chercher des moutons avec toi. — Mais, mon oncle… — Ce n’était pas ton intention, je sais, l’interrompit Bernard d’un ton dur, presque irrité, avec un geste de la main. Mais à cause de tes bêtises, certains de mes gens ont souffert. Ta tante a failli mourir. On rentre à la maison. — Oui, monsieur, répondit doucement Tavi. — Je suis désolé de te faire ça, mais tu peux dire adieu à tes moutons. Apparemment, il y a certaines choses que tu dois encore apprendre, en fin de compte. — Mais, et pour… — Silence, gronda l’Exploitant, laissant percer la colère dans sa voix. (Tavi tressaillit et les larmes lui montèrent aux yeux.) Ce qui est fait est fait. (Bernard détourna les yeux de son neveu.) Et vous, vous êtes qui, par les Corbeaux ? Tavi entendit sa compagne faire la révérence dans un bruissement de tissu. — Je m’appelle Amara, monsieur. Je portais un message pour mon maître, de Riva à Garnison. Je me suis perdue dans la tempête. Le garçon m’a trouvée. Il m’a sauvé la vie, monsieur. Tavi éprouva un éclair de gratitude envers elle et leva des yeux pleins d’espoir vers son oncle. — Vous étiez dehors par ce temps ? La chance sourit aux imbéciles et aux enfants, rétorqua Bernard. (Avec un grognement, il demanda :) Tu es une esclave en fuite, n’est-ce pas ? — Non, monsieur. — On verra ça. Viens avec moi, jeune fille. Et ne te sauve pas. Si tu m’obliges à te faire la chasse, ça me mettra de mauvaise humeur. — Bien, monsieur. Bernard hocha la tête, se retourna vers Tavi, les sourcils froncés, et sa voix se durcit de nouveau. — Une fois à la maison, tu files dans ta chambre et tu y restes jusqu’à ce que je décide ce que je vais faire de toi. Compris ? Tavi accusa le coup. Jamais Bernard n’avait réagi de cette façon par le passé. Même quand son oncle lui avait donné une correction, le garçon n’avait jamais perçu cette rage à peine contrôlée dans sa voix. L’Exploitant restait toujours maître de lui, calme, détendu. En levant les yeux sur lui, Tavi prit soudain pleinement conscience de la carrure de son oncle, de l’étincelle de colère qui brillait dans ses yeux, de la puissance de ses grandes mains. Il n’osa pas ouvrir la bouche, mais essaya de l’implorer muettement, laissant son expression révéler sa contrition, son désir de tout voir rentrer dans l’ordre. Il avait vaguement conscience de pleurer, mais peu lui importait. Le visage de Bernard resta dur et impitoyable comme du granit. — Compris, gamin ? Tavi sentit ses espoirs faner sous ce regard brûlant de colère. — Compris, monsieur, murmura-t-il. Bernard fit volte-face et repartit en direction de la ferme. — Dépêchez-vous, fit-il sans se retourner. J’ai déjà assez perdu de temps avec toutes ces bêtises. Tavi le regarda s’éloigner, atterré, hébété. Son oncle n’avait pas été aussi furieux la veille, quand il avait surpris Tavi en train de sortir. Qu’est-ce qui s’était passé ? Qu’est-ce qui avait pu le mettre en rage à ce point ? La réponse lui vint aussitôt. Quelqu’un que Bernard aimait avait souffert – sa sœur Isana. Est-ce qu’elle avait vraiment failli mourir ? Oh ! par les Grandes Furies, est-ce que c’était grave ? Tavi avait perdu quelque chose, il le savait, quelque chose de plus important que des moutons ou que sa réputation d’apprenti doué. Il avait perdu le respect de son oncle – et il commençait seulement à se rendre compte qu’il avait bénéficié de cette chose. Bernard ne l’avait jamais vraiment traité comme les autres : il ne s’était jamais apitoyé sur l’absence de furies de Tavi, n’était jamais parti du principe que celui-ci était incompétent. Il y avait eu entre eux, surtout ces derniers mois, une sorte de camaraderie que Tavi n’avait connue avec personne d’autre, un lien tacite de quasi-égalité, plutôt qu’un rapport condescendant d’homme à enfant. C’était une relation qui s’était développée petit à petit, au fil de ces dernières années passées comme apprenti de son oncle. Et il l’avait perdue. Il n’en avait jamais eu conscience, et voilà qu’il l’avait perdue. Et les moutons aussi. Et ses chances d’avoir un avenir, d’échapper à cette vallée, à son statut de monstre sans furie, de bâtard de légionnaire. Sa vue se brouilla de larmes, bien qu’il s’efforce de ne pas faire de bruit. Il ne voyait plus son oncle, mais l’appel agacé de celui-ci lui parvint clairement. — Tavi ! Il n’entendit Amara se mettre en marche que lorsqu’il commença lui-même à avancer en trébuchant, sur les pas de son oncle. Il posait un pied devant l’autre à l’aveuglette, en proie à une souffrance morale bien plus douloureuse que toutes les blessures qu’il avait reçues la veille. Il avançait sans regarder devant lui. Peu importait où ses pieds le menaient. Il n’allait nulle part. Chapitre 15 Pour Amara, le retour vers l’exploitation de Bernard se révéla être un long et pénible entraînement à l’art d’ignorer la douleur. En dépit de ce qu’elle avait déclaré à Tavi le matin, sa cheville, qu’elle avait tordue la nuit précédente en atterrissant en catastrophe dans la tourmente, la faisait atrocement souffrir maintenant qu’elle avait refroidi, et supportait à peine son poids. La blessure que lui avait infligée Aldrick ex Gladius l’élançait aussi. Quand Amara parvenait à ignorer l’une, c’était l’autre qui venait occuper le front de ses pensées, mais elle gardait assez de présence d’esprit pour compatir avec le garçon qui traînait les pieds devant elle. La réaction de l’oncle de celui-ci n’avait pas été cruelle, avait-elle pensé au début. Beaucoup d’hommes se seraient d’abord contentés de le rosser, avant d’éventuellement expliquer pourquoi ils l’avaient fait. Mais plus elle avançait, plus il lui semblait évident que le garçon avait beaucoup souffert des paroles de son oncle – ou peut-être de leur absence. Il était habitué à être bien traité, et avec un certain respect. La froideur dont avait fait preuve l’Exploitant était nouvelle pour Tavi, et elle l’avait profondément blessé – anéantissant ses projets d’avenir à l’Académie et confirmant sa conviction que sans furie, il n’était rien de plus qu’un enfant sans défense, un danger pour lui-même et pour les autres. Et ici, aux frontières de l’humanité, où la survie ou la mort de chacun était déterminée par une lutte quotidienne contre les furies et les bêtes féroces, c’était peut-être vrai. Amara secoua la tête et se concentra sur les pavés sous ses pieds. Elle avait beau éprouver de la compassion pour le garçon, elle ne pouvait pas se permettre de laisser le sort de celui-ci la distraire de sa mission, à savoir découvrir ce qui se tramait dans la vallée et prendre toutes les mesures qui lui semblaient nécessaires pour veiller à la protection du royaume. Elle avait déjà quelques informations à recouper, et il valait mieux qu’elle fixe son attention là-dessus. Les Marats étaient de retour dans la vallée, ce qui n’était pas arrivé depuis près de dix-sept ans. Le guerrier qu’avaient affronté Tavi et son oncle pouvait très bien s’être trouvé là en éclaireur pour une horde prête à attaquer. Mais à la lumière croissante du jour, cette éventualité lui paraissait de plus en plus improbable, et des contradictions lui sautaient aux yeux. S’ils avaient réellement rencontré un Marat, pourquoi est-ce que l’oncle du garçon n’avait pas témoigné plus de soulagement en retrouvant son neveu ? D’ailleurs, comment se faisait-il que l’Exploitant soit déjà rétabli ? Si sa blessure était vraiment aussi grave que le garçon l’avait dit, il aurait fallu un aquafèvre extrêmement puissant pour le remettre sur pied, et Amara ne pensait pas qu’on puisse trouver une telle personne loin d’une des grandes villes du royaume. La blessure avait sûrement été moins grave que le disait le garçon – et, dans ce cas, celui-ci avait peut-être aussi exagéré sa rencontre avec le Marat. Placé dans un contexte fictif, le récit de Tavi avait beaucoup plus de sens. Peut-être le garçon, déprimé par le sentiment de son impuissance, avait-il tout inventé pour se donner de l’importance. Cela expliquait ce qu’il lui avait raconté de manière bien plus plausible. Amara fronça les sourcils. C’était plus plausible, mais on ne pouvait nier le courage et la ressource dont avait fait preuve le garçon. Non seulement il avait survécu à la violente tempête furiesque de la veille, mais il lui avait également porté secours – au péril de sa propre vie – alors qu’il aurait pu sans risque se mettre à l’abri. Pareilles bravoure, détermination et abnégation allaient rarement de pair avec le mensonge. Amara finit par décider qu’elle manquait d’informations et qu’il lui faudrait attendre de parler à l’oncle – or, ce dernier ne semblait pas d’humeur à discuter de quoi que ce soit. Il fallait qu’elle en sache plus. Si les Marats se préparaient à attaquer de nouveau, organiser la défense nécessiterait une mobilisation massive, en fin d’année, revenant à un prix exorbitant à la fois pour le Haut Duc de Riva et pour le trésor royal. La nouvelle ne serait pas bien accueillie – et si Amara allait voir le comte local en se basant sur la seule parole d’un petit pâtre, elle se verrait sans doute seriner l’histoire du garçon qui criait au thanatodon. Il lui faudrait le témoignage d’un des propriétaires respectés du comte, d’un des Exploitants, si Amara voulait obtenir autre chose qu’un geste symbolique. La meilleure réaction qu’elle pouvait espérer en pareil cas était que le comte envoie lui-même des éclaireurs repérer l’ennemi. Or, même si ceux-ci revenaient vivants d’une rencontre si dangereuse, ce serait peut-être avec une horde de Marats sur leurs talons. Les barbares risquaient de prendre la vallée en un seul assaut, et de ravager les terres autour de Riva sans que son Haut Duc, retenu par l’arrivée de l’hiver, puisse y faire quoi que ce soit. Dans l’idéal, avec le témoignage de Bernard, elle pourrait obtenir du comte qu’il prépare une défense plus active depuis Garnison, et qu’il réclame des renforts à Riva. Peut-être même pourrait-il organiser une attaque préventive pour endiguer la vague de la horde avant qu’elle se brise sur le rivage du royaume. D’un autre côté, s’il n’y avait pas d’invasion imminente et qu’un agent de la Couronne sonnait l’alerte parmi les légions locales et coûtait une fortune à Riva, ce serait une grave source d’embarras devant les autres Hauts Ducs et le Sénat. La réputation de Gaius ne survivrait peut-être pas aux attaques qui s’ensuivraient, et l’affaire agiterait encore plus les Hauts Ducs, avec ce qui pourrait être des conséquences tragiques. Amara avala sa salive. Gaius l’avait chargée de représenter ses intérêts au sein de la vallée. Les décisions qu’elle prendrait seraient celles du Premier Duc. Et même si c’était lui qui porterait la responsabilité morale et éthique des actes d’Amara à cet endroit, les Hauts Ducs pouvaient très bien exiger des sanctions contre elle pour avoir mal usé de l’autorité de la Couronne – et Gaius serait obligé de les leur accorder. Prison, aveuglement et crucifixion étaient quelques-unes des sentences les plus douces qu’elle pouvait attendre d’un tel procès. La réputation de la Couronne, la sécurité du royaume, peut-être, et sa propre vie reposaient sur ses décisions. Elle avait intérêt à ne pas les prendre à la légère. Il lui fallait plus d’informations. Ils arrivèrent au domaine de Bernard peu après que le soleil eut atteint son zénith. La solidité de l’endroit frappa aussitôt Amara. Elle avait passé toute son enfance dans une exploitation, et elle savait reconnaître les signes d’une propriété prospère – et en état d’alerte maximale. Les murs du corps de ferme étaient plus hauts que ceux de certains campements militaires, faisant presque deux fois la taille d’un homme, et étaient constitués d’un bloc continu de pierre gris sombre laborieusement extraite du sol par un puissant terrafèvre. Les portes, en chêne solide renforcé d’acier, étaient à moitié fermées, et un fermier grisonnant armé d’une vieille épée montait la garde sur le mur au-dessus d’elles, muet, les yeux fixés sur l’horizon. Les dépendances, disposées non loin des murs et toutes composées d’un seul étage, comprenaient ce qui ressemblait à une forge, un large terrier de gargantes, un ensemble grange-étables, et plusieurs parcs à bestiaux. Le grenier, elle le savait, était vraisemblablement dans l’enceinte principale, près des cuisines, des quartiers d’habitation et d’une série d’enclos généralement utilisés seulement dans les cas graves. Deux gargantes en attelage attendaient patiemment que le beau jeune homme brun aux joues rougies par le vent qui s’occupait d’eux finisse de jeter plusieurs longues cordes épaisses dans un sac et l’accroche d’un côté du harnais. — Frédéric, appela Bernard alors qu’ils approchaient. Qu’est-ce que tu fais avec l’attelage ? L’intéressé, qui était déjà grand et fort pour un garçon qui n’avait pas encore l’âge de partir à la légion, tira sur une mèche de ses cheveux et inclina la tête. — Je les emmène dans le champ sud pour déloger ce gros rocher, monsieur. — Tu es sûr de pouvoir maîtriser la furie là-dedans ? — Avec l’aide de Cogneur, oui. (Il tourna le dos en ajoutant :) Salut, Tavi. Content de te revoir en un seul morceau. Amara regarda Frédéric, mais Tavi leva à peine les yeux et se contenta de faire un geste vague de la main. — Il y a encore de la tempête dans l’air, grommela Bernard. Je veux te voir de retour dans deux heures au plus tard, Fred, que le rocher ait bougé ou non. Je ne veux pas que quelqu’un d’autre ici soit blessé. Frédéric acquiesça et retourna à son travail. Bernard reprit sa route et passa la porte en faisant un signe de tête aux guetteurs, pour entrer dans l’exploitation proprement dite. — Tavi, dit-il, une fois à l’intérieur. Sans attendre la suite, le garçon contourna la grand-salle et monta en courant les escaliers extérieurs en bois qui longeaient le bâtiment et menaient à l’étage supérieur, où, d’après Amara, devaient se trouver les quartiers d’habitation. Bernard le regarda disparaître avec une grimace. Puis il soupira longuement et tourna les yeux vers la jeune femme. — Toi. Suis-moi. — Oui, monsieur, répondit Amara en esquissant une révérence. Ce fut le moment que choisit sa cheville pour lui faire défaut, et elle perdit l’équilibre avec un petit cri. Bernard agrippa vivement l’épaule de la jeune femme à travers sa cape pour la retenir – refermant durement les doigts sur sa douloureuse entaille au bras. Elle ne put réprimer un cri de douleur et chancela. L’Exploitant fit un pas en avant et la souleva dans ses bras comme si elle ne pesait pas plus lourd qu’un enfant. — Par les Corbeaux, jeune fille, murmura-t-il, les sourcils froncés. Si tu étais blessée, il fallait le dire. Amara avala sa salive, partagée entre le soulagement de ne plus avoir à lutter contre l’épuisement et une certaine nervosité à la proximité soudaine de l’Exploitant. Comme Aldrick, c’était un homme immense, mais il ne dégageait pas du tout la même impression de dangerosité flegmatique que le spadassin. Sa force était différente, chaleureuse, rassurante, vivante, et il sentait le cuir et le foin. Amara voulut dire quelque chose, mais finit par garder un silence gêné tandis qu’il la portait à travers la grand-salle jusque dans les cuisines derrière, où l’air chaud et l’odeur du pain en train de cuire l’enveloppèrent comme une couverture. Il se dirigea vers une table près du feu et l’y déposa vivement. — Vraiment, monsieur, fit Amara, je vais bien. — Mais bien sûr, railla Bernard. (Il se retourna pour attraper un tabouret, le traîna près de la table puis s’assit en prenant doucement le pied de la jeune femme entre ses doigts. Il avait les mains chaudes, le geste assuré, et de nouveau elle se sentit apaisée, comme s’il lui avait transmis une partie de son assurance par ce contact.) Il est froid. Mais ça pourrait être pire. Tu as utilisé un charme pour garder tes pieds au chaud ? Interloquée, elle acquiesça en silence. — Ça ne vaut pas une bonne paire de chaussettes, poursuivit-il. (Les sourcils froncés, il palpa doucement son pied.) Ça fait mal, là ? (Amara secoua la tête.) Et là ? Un élancement de douleur lui parcourut toute la jambe, et elle ne put s’empêcher de grimacer. Elle acquiesça d’un signe de tête. — Ce n’est pas cassé. Juste une entorse. Il va falloir te réchauffer les pieds. Il se leva et s’approcha d’une étagère pour y prendre une bassine en cuivre. Il toucha du doigt le robinet au-dessus de l’évier et laissa sa main sous l’eau courante jusqu’à ce que celle-ci dégage de la vapeur et fasse rougir sa peau. Alors, il entreprit de remplir le récipient. Amara s’éclaircit la voix et demanda : — Vous êtes l’Exploitant, monsieur ? Bernard acquiesça. — Alors vous ne devriez pas faire ça. Me laver les pieds, je veux dire. Bernard eut un grognement moqueur. — Ces sottises citadines, ça ne marche pas trop par ici, jeune fille. — Je vois. C’est vous qui décidez, bien sûr. Mais je peux vous poser une autre question ? — Si ça te fait plaisir. — Le garçon, Tavi. Il m’a dit que vous aviez été attaqués par un guerrier marat et un de leurs oiseaux de guerre. C’est vrai ? Bernard se rembrunit. Il tapa de nouveau sur le robinet, assez violemment, et l’eau s’arrêta de couler avec un hoquet d’excuse. — Tavi aime bien raconter des histoires. Amara pencha la tête. — Mais est-ce que c’est vrai ? Il posa la bassine sur le tabouret où il était assis l’instant d’avant et prit le pied de la jeune fille et une partie de son mollet entre ses mains. Un moment, Amara fut intensément consciente du contact de la peau de l’homme sur la sienne, de la façon dont sa cape et ses jupes révélaient sa jambe presque jusqu’au genou. Elle se sentit rougir, mais si l’Exploitant s’en aperçut, il ne le montra pas. Il introduisit le pied blessé d’Amara dans l’eau puis lui fit signe d’y plonger l’autre aussi. Un désagréable picotement parcourut les membres de la jeune femme, engourdis par le froid, et de la vapeur s’échappa de la bassine. — Comment t’es-tu foulé la cheville ? demanda Bernard. — J’ai glissé et je suis tombée, répondit-elle. Elle répéta son mensonge comme quoi son maître lui avait confié un message à remettre à Garnison, en insérant une chute juste avant sa rencontre avec Tavi. L’Exploitant se rembrunit. — Il va falloir qu’on le prévienne. Tu ne seras pas en état de voyager avant un jour ou deux. Attends que tes pieds se réchauffent. Ensuite, sèche-les et assieds-toi. (Il se tourna vers le garde-manger, l’ouvrit et en tira un sac rustique rempli de tubercules. Il le posa sur la table, accompagné d’un grand bol et d’un petit couteau.) Sous mon toit, tout le monde travaille, jeune fille. Une fois réchauffée, tu m’éplucheras ça. Je reviens tout de suite m’occuper de ton bras. Amara leva une main pour la poser sur le bandage entourant son bras. — Vous allez me laisser là toute seule ? — Avec cette cheville, tu ne te sauveras pas très loin. Et une autre tempête se lève. L’abri le plus proche, hormis cette salle, c’est le Memorium du Princeps, et on dirait que tu l’as déjà dévalisé. (Il désigna la cape d’Amara d’un geste de la tête.) Si j’étais toi, je réfléchirais à ce que je vais pouvoir dire au comte Gram à ce sujet. C’est lui qui est responsable de l’entretien du Memorium. Je doute qu’il soit très content de toi. Ou de ton maître, qui qu’il soit. Tournant le dos, Bernard s’éloigna en direction de la grand-salle. — Monsieur, lâcha Amara. Vous ne m’avez pas dit si c’était vrai. Ce que Tavi a dit à propos des Marats. — Tu as raison. Je ne t’ai pas dit. Et, sur ces mots, il s’en fut. Amara le regarda partir avec frustration. Elle baissa un instant les yeux sur ses pieds dans la bassine fumante, puis les releva vers la porte par où il avait disparu. Un désagréable picotement parcourait ses jambes en train de se réveiller. Elle secoua la tête et attendit que la sensation disparaisse. Quel homme exaspérant, songea-t-elle. Une assurance qui confinait à l’arrogance. Dans n’importe quelle cour du royaume, jamais on ne l’aurait traitée aussi mal. C’était bien là la différence, justement. Elle n’était pas dans une ville. Ici, dans l’exploitation, c’était lui qui faisait la loi, sur tous les sujets – y compris le traitement et la punition à réserver à une esclave en fuite. En réalité, si elle en avait vraiment été une, il aurait pu lui faire presque tout ce qu’il voulait, et tant qu’il la rendait en un seul morceau et capable de remplir ses fonctions, la loi aurait été de son côté comme s’il était Citoyen. Au lieu de la soigner et de la laisser dans une pièce chauffée, les pieds dans un bain chaud, il aurait aussi bien pu la parquer avec le bétail ou user d’elle pour toutes sortes de choses. Elle s’empourpra de nouveau. L’Exploitant l’avait troublée, et il n’aurait pas dû. Elle l’avait vu chevaucher une vague de terre : c’était donc un terrafèvre, après tout. Certains d’entre eux étaient capables d’influer sur l’humeur des animaux ainsi que sur les instincts les plus frustes des êtres humains, et d’éveiller en eux des pulsions primaires qui d’ordinaire restaient profondément enfouies. Cela pouvait expliquer sa propre réaction. D’un autre côté, et c’était peut-être plus pertinent, il s’était montré très doux quand il l’avait prise dans ses bras. Il n’était même pas obligé de l’accueillir sur ses terres, mais il l’avait presque forcée à accepter son hospitalité. Malgré ses menaces, il ne l’avait pas enfermée dans une cave et n’avait fait preuve que d’inquiétude et de gentillesse envers elle. Elle remua les pieds dans l’eau en fronçant les sourcils. L’Exploitant était de toute évidence un homme qui imposait le respect à ses gens. Son exploitation était solide et manifestement prospère. Les fermiers qu’elle avait vus étaient propres et bien nourris. Il avait fait preuve d’une certaine sévérité envers Tavi, mais celle-ci avait été modérée comparée à ce qui avait cours dans le royaume. S’il l’avait désirée, il aurait pu se contenter de la prendre ; il n’avait pas besoin de lui jeter un charme pour l’émoustiller. Le contraste entre sa puissance, physique et autre, et ses nombreuses démonstrations de douceur était surprenant. Si elle ne doutait pas un instant qu’il pouvait faire preuve de dureté quand il le fallait, elle décelait dans ses manières une authentique bonté, et un amour évident pour son neveu. Elle sortit les pieds de la bassine et les essuya à l’aide du torchon, avant de se laisser glisser de la table pour s’asseoir avec précaution sur un tabouret. Elle attrapa le couteau et entreprit d’éplucher un des tubercules, jetant la peau dans la bassine qu’elle venait d’utiliser et déposant la chair dans le bol que l’Exploitant lui avait laissé. C’était une tâche apaisante et réconfortante par sa nature répétitive. Elle avait traversé beaucoup d’épreuves, ces dernières heures. Son monde s’était presque effondré et elle avait plusieurs fois frôlé la mort. Cela pouvait expliquer l’intensité soudaine de ses émotions, de sa réaction purement physique à la personne de l’Exploitant. Après tout, il avait de la présence et n’était pas laid. Elle aurait pu avoir la même réaction envers n’importe qui dans une situation de proximité semblable. Les soldats réagissaient souvent de cette façon, quand la mort était si proche, saisissant chaque occasion de vivre leur vie plus intensément, d’en profiter au maximum. Ça devait être ça, décida-t-elle. Mais cela ne l’aidait pas à accomplir sa mission. Elle poussa un soupir de frustration. Bernard n’avait pas plus confirmé que nié avoir rencontré un Marat. Toute mention de ce fait, d’ailleurs, semblait l’avoir rendu de plus en plus évasif. Beaucoup plus que la situation le méritait. Les sourcils froncés, elle réfléchit à cela. L’Exploitant cachait quelque chose. Quoi ? Pourquoi ? Que n’aurait-elle pas donné, en cet instant, pour être une aquafèvre, et en percevoir davantage sur lui – ou pour avoir plus d’expérience dans l’art de déchiffrer les expressions et les gestes. Il fallait qu’elle en sache plus. Il fallait qu’elle sache si elle disposait d’un témoin crédible à amener devant le comte. Il fallait qu’elle sache si les craintes du Premier Duc étaient justifiées. Bernard revint quelques instants plus tard, une cuvette sous le bras. Il haussa les sourcils d’un air surpris puis, se renfrognant, vint se poster à côté de la table. — Monsieur ? demanda Amara. J’ai fait quelque chose de mal ? — Par les Corbeaux, répondit-il. Je pensais que tu serais encore en train de te réchauffer les pieds. — Vous vouliez que j’épluche ces tubercules. — Oui, mais… (Il eut un grognement agacé.) Oublie. Rassieds-toi sur la table et remontre-moi ton pied. Et ton bras, tant qu’on y est. Amara s’exécuta et l’Exploitant s’agenouilla par terre devant elle, en déposant sa cuvette à côté de lui. Il souleva les pieds de la jeune femme, grommela quelque chose, puis sortit du récipient un petit pot de quelque onguent à l’odeur âcre. — Tu as des coupures, à cause des collines. Je doute que tu les aies seulement senties, vu comment tes pieds étaient gelés. Ceci devrait empêcher qu’elles s’infectent et atténuer la douleur quand ils seront désengourdis. Du bout des doigts, il étala doucement l’onguent sur les deux pieds d’Amara. Puis il sortit un rouleau d’étoffe blanche et une paire de ciseaux. Il lui enveloppa soigneusement les pieds dans l’étoffe et, pour finir, sortit des pantoufles à semelles en cuir flexible et une paire de chaussettes en laine grise. Elle voulut protester, mais il lui lança un regard noir et lui enfila les deux. — Grands pieds, pour une femme, commenta-t-il. J’avais de vieilles pantoufles qui devraient faire l’affaire pour l’instant. Tandis qu’il s’activait, elle l’observa en silence. — Merci. Ils sont gravement coupés ? Il haussa les épaules. — Je crois que ça va aller, mais je ne suis pas aquafèvre. Je demanderai à ma sœur d’y jeter un coup d’œil quand elle se sentira mieux. — Elle est malade ? demanda Amara en penchant la tête. Bernard se releva avec un grognement. — Enlève cette cape et remonte ta manche, que je regarde ton bras. Amara écarta la cape de son épaule. Elle essaya de retrousser la manche de son corsage, mais la blessure était trop haut sur son bras et la manche trop serrée. Elle insista et le tissu pressa sur sa plaie. Une douleur fulgurante la traversa de nouveau, et elle inspira brusquement en tressaillant. — Ça ne marche pas, constata Bernard. Il va falloir qu’on te trouve une autre chemise. Il prit les cisailles et entreprit de découper délicatement la manche ensanglantée, un peu au-dessus de la première entaille. Il fronça les sourcils en découvrant le bandage rougi en dessous, et encore plus quand il se rendit compte, en le défaisant, que l’étoffe était collée à la plaie. Il secoua la tête, alla chercher de l’eau fraîche et un chiffon, et entreprit d’imbiber le bandage en tirant doucement dessus. — Comment est-ce que tu t’es fait ça ? De l’autre main, Amara repoussa ses cheveux de son visage. — Je suis tombée, hier. Je me suis coupée. Bernard fit entendre un murmure, puis se tut jusqu’à ce qu’il ait réussi à séparer le bandage trempé de la plaie, sans la rouvrir. Les sourcils froncés, il la nettoya doucement à l’aide du chiffon imbibé d’eau savonneuse. Amara sentit ses yeux se mouiller tant cela brûlait. Elle crut qu’elle allait fondre en larmes, rien que sous le coup de l’épuisement et de la douleur incessante. Elle serra les paupières tandis qu’il continuait patiemment sa lente besogne. On frappa à la porte de la cuisine et la voix timide du garçon prénommé Frédéric se fit entendre. — Monsieur ? On vous demande dehors. — J’arrive dans un instant. Frédéric toussota. — Mais, monsieur… — Fred. Dans un instant, répéta l’Exploitant en durcissant légèrement le ton. — Bien, monsieur. La porte se referma. Bernard poursuivit sa tâche en murmurant. — Cette blessure aurait dû être recousue. Ou bien refermée par un aquafèvre. Tu es tombée ? — Je suis tombée, répéta Amara. — Apparemment, tu es tombée sur le tranchant d’une épée bien aiguisée, commenta l’Exploitant. Il rinça la plaie et la pansa de nouveau. Malgré ses gestes doux, Amara avait atrocement mal. Elle ne rêvait que d’une chose, se rouler en boule dans un endroit sombre et tranquille. Mais elle secoua la tête et demanda : — Monsieur, s’il vous plaît. Est-ce que c’est vrai, ce que m’a raconté Tavi ? Vous avez vraiment été attaqués par un Marat ? Bernard inspira profondément. Il s’éloigna puis revint vers elle et lui drapa autour des épaules un poids lourd et doux – une couverture. — Tu poses beaucoup de questions, jeune fille. Je ne suis pas sûr d’apprécier. Et je ne sais pas si tu es honnête avec moi. — Mais si, monsieur. Amara leva les yeux vers lui en essayant de sourire. Elle vit le coin de sa bouche se relever. Il la dévisagea brièvement puis se retourna pour attraper un torchon pendu à un clou près de l’évier. — Il y a quelque chose qui ne me convient pas dans ton histoire. Personne n’enverrait une esclave aussi gravement blessée porter un message. C’est n’importe quoi. Amara rougit. — Il ne… Il n’était pas vraiment au courant. (Ça, au moins, c’était la vérité.) Je ne voulais pas rater cette occasion. — Non. Fillette, tu ne ressembles guère au commun des esclaves que j’ai rencontrés. Surtout les jolies jeunes femmes au service d’un homme. Elle s’empourpra encore plus. — Qu’est-ce que vous entendez par là, monsieur ? Sans se retourner, il répondit : — La façon dont tu te tiens. Dont tu as rougi quand j’ai touché ta jambe. (Il lui jeta un coup d’œil.) Très peu de gens osent se déguiser en esclave, de peur de ne plus pouvoir quitter leur rôle. Il faut être stupide ou désespéré. — Vous pensez que je vous mens. — Je sais que tu me mens, rétorqua l’Exploitant sans méchanceté. J’attends seulement de déterminer si tu es stupide ou désespérée. Peut-être as-tu besoin de mon aide, ou peut-être seulement d’être enfermée dans une cave en attendant que les autorités viennent te récupérer. J’ai des gens sur qui je dois veiller. Je ne te connais pas. Je ne peux pas te faire confiance. — Mais, si… — Cette conversation est terminée. Maintenant tais-toi, avant de tomber dans les pommes. Elle le sentit s’approcher et leva les yeux juste au moment où il la soulevait de nouveau, en prenant soin d’appuyer son bras valide contre sa poitrine. Sans le vouloir, elle posa la tête sur l’épaule de l’homme et ferma les yeux. Elle était trop épuisée, elle avait trop mal. Elle n’avait pas dormi depuis… Est-ce que ça faisait déjà deux jours ? — … vont venir ici préparer le dîner, était en train d’expliquer Bernard. Alors je vais t’installer sur un lit de camp près du feu, dans la grand-salle. Tout le monde sera là ce soir, à cause de la tempête. Elle s’entendit murmurer en signe d’assentiment, mais le supplice qu’avait été le nettoyage de ses blessures, ajouté à son épuisement, ne la laissait pas en état de faire plus. Elle se laissa aller contre lui et, somnolente, s’imprégna de sa chaleur et de sa force. Elle ne bougea plus jusqu’au moment où il la déposa sur le lit. La porte de la salle s’ouvrit quelque part derrière lui, hors de vue. Des pas se dirigèrent vers eux, mais elle ne voyait pas qui c’était et n’eut pas la force de s’en inquiéter. Elle entendit la voix timide de Frédéric. — Monsieur, il y a des voyageurs qui demandent asile le temps de la tempête. — C’est exact, Exploitant, intervint Fidélias d’une voix calme et plaisante, avec un accent rivéen détendu, digne d’un natif. J’espère que mes deux compagnons et moi-même ne vous gênerons pas. Chapitre 16 Isana se réveilla au son des gémissements du vent dans la vallée et du tintement creux des carillons de tempête accrochés à l’extérieur. Elle se frotta les yeux en s’efforçant de s’orienter. La dernière chose dont elle se souvenait était d’avoir été portée dans son lit après avoir soigné Bernard. Elle avait dû dormir pendant des heures. Elle n’avait pas soif, ce qui n’était pas surprenant : Rill s’occupait souvent de ce genre de choses de sa propre initiative. En revanche, son estomac gargouillait de faim de manière presque douloureuse, et elle avait des courbatures comme si elle n’avait pas bougé depuis des jours. Fronçant les sourcils, elle mit de côté ses sensations purement physiques pour atteindre quelque chose de plus profond, de plus détaché. Une fois qu’elle l’eut isolé, elle se concentra dessus, en fermant les yeux pour faire barrage aux émotions variées et bruyantes qu’elle percevait en permanence autour d’elle. Quelque chose clochait. Quelque chose clochait sérieusement. C’était une sensation discrète et écœurante au plus profond d’elle-même, qui lui faisait penser à des obsèques, à des lits de malades, à l’odeur des cheveux brûlés. Elle ne lui était pas inconnue, et il lui fallut un moment pour retrouver dans sa mémoire quand elle avait déjà ressenti une telle impression. Son cœur fit un bond de panique dans sa poitrine. Elle rejeta ses couvertures et se leva en enfilant une robe de chambre par-dessus la chemise dans laquelle elle avait dormi. Ses cheveux lui tombaient librement jusqu’à la taille, tout emmêlés, mais elle les laissa tels quels. Elle noua sa ceinture et s’avança vers la porte. Atteinte de vertiges, elle dut s’y appuyer un instant en fermant les yeux, le temps de retrouver son équilibre. Elle ouvrit la porte et vit son frère qui sortait calmement de sa chambre, de l’autre côté du couloir. — Bernard, s’écria-t-elle. (Elle se précipita pour le serrer dans ses bras et sentit sa chaleur, sa solidité et sa force.) Oh, grâce aux furies, tu vas bien ! (Elle leva les yeux vers les siens et demanda, d’une voix étranglée par l’angoisse :) Est-ce que Tavi… ? — Il va bien. Un peu secoué, pas spécialement heureux, mais rien de grave. Isana sentit soudain les larmes lui brouiller la vue et elle posa la tête contre la poitrine de son frère en l’étreignant de nouveau. — Oh, Bernard. Merci. Il lui rendit son étreinte et répondit d’une voix bourrue : — Je n’ai rien fait. Il s’était débrouillé tout seul et rentrait à la maison. — Qu’est-ce qui s’est passé ? Bernard resta silencieux un moment, et elle perçut son embarras. — Je ne sais pas trop, finit-il par lui répondre. Je me rappelle être parti avec lui hier, mais après ça… rien. Je me suis réveillé dans mon lit environ une heure avant l’aube. Isana ravala ses larmes et recula en hochant la tête. — Traumatisme furiesque. Amnésie. Comme quand Frédéric s’est cassé les jambes. Bernard émit un grognement. — Je n’aime pas ça. Si ce que raconte Tavi est vrai… Elle pencha la tête. — Qu’est-ce qu’il raconte ? Bernard lui répéta ce qu’avait dit son neveu, et elle ne put que secouer la tête. — Ce garçon. (Elle ferma les yeux.) Je ne sais pas si je dois le serrer dans mes bras ou lui crier dessus. — Mais si on a bien été attaqués par un Marat… Ça pourrait être très grave. Il faudrait prévenir Gram. Isana se mordit la lèvre. — Je crois qu’on devrait, Bernard. J’ai un mauvais pressentiment. Quelque chose de grave se prépare. Il la regarda en fronçant les sourcils. — Comment ça, grave ? Elle secoua la tête et sentit sa frustration percer dans sa voix lorsqu’elle répondit. — Fâcheux. Grave. Je ne sais pas comment l’expliquer. (Elle prit une inspiration et dit d’une voix très calme :) Je n’ai ressenti cela qu’une seule autre fois dans ma vie. Bernard pâlit. Il garda le silence un moment, puis dit : — Je ne me rappelle aucun Marat, Isana. Je ne peux pas prévenir Gram. Sa clairvoyante s’en rendrait compte. — Alors Tavi devra le faire. — Ce n’est qu’un enfant. Tu sais comment est Gram. Il ne voudra jamais le prendre au sérieux. Isana se retourna et fit quelques pas, avant de revenir vers lui. — Il le faudra bien. Nous l’y forcerons. Bernard secoua la tête. — Personne n’a jamais forcé Gram à faire quoi que ce soit. Il bougea légèrement sur le côté, de manière à cacher davantage sa chambre à Isana. — Il ne faut pas traiter cette affaire à la légère, poursuivit Isana, ni laisser une tête de mule comme Gram… Fronçant les sourcils, elle se pencha pour regarder derrière son frère. Sans changer d’expression, il se décala encore un peu plus pour l’en empêcher. Avec un soupir agacé, Isana le poussa de l’épaule pour mieux voir. — Bernard. Pourquoi est-ce qu’il y a une fille dans ton lit ? Son frère toussota en rougissant. — Isana, la façon dont tu dis ça… Elle se tourna pour le regarder, interloquée. — Bernard. Pourquoi est-ce qu’il y a une fille dans ton lit ? ! Il grimaça. — C’est Amara. L’esclave que Tavi a aidée. Je voulais l’étendre sur un lit de camp près du feu, mais elle a paniqué. M’a supplié de ne pas la laisser dormir là-bas. Elle chuchotait comme si elle avait peur de quelque chose. Alors je lui ai promis de ne pas le faire, et elle s’est évanouie. (Il jeta un coup d’œil dans sa chambre.) Je l’ai amenée ici. — Dans ton lit. — Isana ! Où voulais-tu que je la mette ? — D’accord, mais rassure-moi : tu ne crois tout de même pas que c’est vraiment une esclave en fuite, que Tavi a sauvée comme par hasard ? — Non. Son histoire ne tient pas debout. Au début, ça tenait la route, mais j’ai nettoyé ses plaies et je ne lui ai rien donné pour la douleur. Elle s’est vite fatiguée. A failli s’écrouler. — Elle est blessée ? — Rien de dangereux, tant qu’elle n’a pas de fièvre. Mais oui, elle s’est écorché les pieds sur les rochers, et elle a une entaille au bras qui ressemble à un coup d’épée. Elle dit qu’elle s’est fait ça en tombant. — La maladroite, dit Isana en secouant la tête. On dirait que c’est quelqu’un d’important. Peut-être un agent d’un des ducs ? — Qui sait ? Elle a l’air honnête. Je suppose qu’elle pourrait être ce qu’elle dit. Isana sentit une peur désespérée l’envahir en silence. Ses mains se mirent à trembler, ainsi que ses genoux. — Et elle serait arrivée si près de Tavi comme par hasard ? Bernard soupira en secouant la tête. — Je n’aime pas ça non plus. Et il y a autre chose. Des étrangers, en bas. Trois. Ils demandent l’hospitalité jusqu’à la fin de la tempête. — Et ils apparaissent aujourd’hui, comme par hasard. (Isana avala sa salive.) C’est en train d’arriver, n’est-ce pas ? — On savait qu’il y avait des risques. — Par les Grandes Furies, Bernard, jura doucement Isana. Par les Corbeaux et par les Grandes Furies… — Isana…, dit-il d’un ton navré. Elle leva une main. — Non, Bernard. Non. Il y a trop à faire. Comment va Tavi ? Il pinça les lèvres un moment, puis avoua : — Pas très bien. J’ai été dur avec lui. J’étais énervé de ne pas savoir ce qui se passait, je suppose. Inquiet. — Il faut qu’on découvre ce qui se passe. Qu’on sache s’il est en danger ou non. — D’accord. Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? — Descends. Va voir ces étrangers. Sois poli avec eux. Donne-leur à manger. Enlève-leur leurs chaussures. — Leurs chaussures… ? — Que quelqu’un leur lave les pieds. À la mode citadine. Fais-le. (Elle ferma les yeux pour réfléchir.) Je vais aller parler à Tavi. Et à cette Amara. M’assurer qu’ils ne sont pas plus gravement blessés que tu le penses. — Elle est épuisée, fit-il remarquer. On dirait qu’elle en a vu de toutes les couleurs. — Elle aura du mal à me mentir, alors, répondit Isana. Je descendrai parler aux étrangers dans un moment. Sais-tu la tournure que prend la tempête ? Il acquiesça. — Elle ne sera pas aussi terrible qu’hier, mais violente tout de même. Chacun devrait être en sécurité s’il reste à l’abri, mais j’ai quand même dit à tout le monde de venir dans la grand-salle, au cas où. — Bien. Plus il y aura de monde, mieux ce sera. Ne les laisse pas seuls, Bernard. Ne les quitte pas des yeux. D’accord ? — Promis. Et Tavi ? Il a le droit de savoir. Elle secoua la tête. — Non. Maintenant plus que jamais. Il n’a pas besoin de ça. Bernard parut insatisfait de la réponse de sa sœur, mais ne la contredit pas. Il se tourna vers les escaliers, mais hésita en jetant un coup d’œil dans sa chambre, à la jeune femme qui dormait sur son lit. — Isana… C’est pratiquement encore une enfant. Elle est épuisée. Elle a eu l’occasion de mal faire, et elle n’en a pas profité. Tavi dit qu’elle lui a sauvé la vie. Tu devrais la laisser se reposer. — Je ne veux voir personne blessé. Vas-y. — Je suis sérieux, répondit-il, avec une expression plus dure. — D’accord. Il hocha la tête et disparut silencieusement dans l’escalier. Isana retourna dans sa chambre pour prendre sa brosse à cheveux à poignée d’os. Elle ramena sa chevelure sur une épaule et alla frapper à la porte de Tavi. Il n’y eut aucune réponse. Elle frappa de nouveau en disant : — Tavi, c’est moi. Je peux entrer ? Silence. Puis la poignée tourna et la porte s’entrouvrit. Isana l’ouvrit complètement et entra dans la chambre. La pièce était plongée dans l’obscurité, sans la moindre lumière. Évidemment : Tavi ne pouvait pas utiliser les lampes-furies, et il était dans sa chambre depuis que Bernard était rentré, plus tôt dans la journée. Avec les volets fermés et la tempête qui se préparait dehors, la pièce contenait une surprenante collection d’ombres. C’est à peine si Isana distingua Tavi qui se recouchait sur son lit, silhouette presque invisible de l’autre côté de la pièce. Elle commença à se brosser les cheveux, pour lui donner une chance de prendre la parole. Il resta muet, et au bout de quelques instants elle demanda : — Comment est-ce que tu te sens, Tavi ? — Pourquoi est-ce que tu ne me le dis pas ? répondit-il d’un ton maussade. Je ne suis pas aquafèvre, comment est-ce que je pourrais le savoir ? Isana soupira. — Tavi, tu es injuste. Tu sais bien que je ne choisis pas ce que je perçois chez les autres. — Il y a plein de choses qui sont injustes, riposta-t-il. — Tu es contrarié par ce que ton oncle t’a dit. — J’ai travaillé toute l’année pour avoir ces moutons qu’il m’avait promis. Et maintenant… Il secoua la tête, la voix étranglée par une détresse et une frustration qui se pressèrent contre Isana comme la chaleur d’un feu mourant. — Tu as fait de mauvais choix, Tavi. Ça ne veut pas dire que… — Des choix, cracha amèrement Tavi. Comme si j’avais eu beaucoup d’occasions d’en faire. Maintenant, je n’aurai plus ce problème. Avec sa brosse, Isana tira sur un nœud dans ses cheveux. — Tu es énervé, c’est tout. Ton oncle l’était aussi. Il n’y a pas de quoi en faire un drame, Tavi. Je suis sûre qu’une fois que tout le monde aura recouvré son calme… La vague de frustration et de chagrin qui déferla de Tavi assaillit Isana comme une bourrasque tangible. Sa brosse lui échappa des mains. Elle reprit son souffle, mais l’intensité des émotions du garçon lui avait presque fait perdre l’équilibre. — Tavi… est-ce que ça va ? — Pas de quoi faire un drame, chuchota-t-il. — Je ne comprends pas pourquoi ces moutons sont si importants pour toi. — Non. Ça ne m’étonne pas. J’ai besoin d’être seul. Isana pinça les lèvres et s’agenouilla prudemment pour ramasser sa brosse. — Mais il faut qu’on parle de ce qui s’est passé. Il y a certaines choses… Une bouffée de colère, de rage ardente, traversa la pièce, rejoignant les autres émotions que le garçon dégageait. — J’en ai fini de parler de ce qui s’est passé. Je veux être seul. Laisse-moi, s’il te plaît. — Tavi… La silhouette indistincte de l’adolescent roula sur le lit, tournant le dos à la porte. Isana sentit les émotions du garçon commencer à déteindre sur les siennes. Elle prit une inspiration pour se cuirasser contre elles. — D’accord. Mais cette conversation n’est pas terminée. À plus tard. Il ne répondit pas. Isana sortit de la pièce. Elle avait à peine fermé la porte qu’elle entendit le verrou se refermer de l’intérieur. Elle dut s’éloigner de plusieurs pas dans le couloir avant de pouvoir émerger du déluge d’émotions du jeune garçon. Elle ne comprenait pas. Pourquoi Tavi était-il aussi bouleversé par ce qui s’était passé ? Et surtout, qu’est-ce qu’elle ne savait pas des événements de la veille ? Ceux-ci pouvaient-ils avoir un rapport avec l’arrivée soudaine de tant d’étrangers dans la vallée ? Elle secoua la tête et s’adossa au mur un moment. Tavi avait une personnalité puissante, une impressionnante force de caractère qui donnait en quelque sorte un poids supplémentaire à ses passions et l’obligeait, elle, à faire davantage d’efforts pour les empêcher de se mélanger aux siennes. Cela dit, il n’était pas surprenant qu’elle soit plus sensible à ses émotions à lui qu’à celles de n’importe qui d’autre. Elle l’aimait trop, le côtoyait depuis trop longtemps. Sans parler des autres raisons. Isana secoua fermement la tête. Peu importait que le charme de la veille l’ait épuisée ; il n’y avait pas un instant à perdre. Elle aurait dû garder son but à l’esprit quand elle avait parlé au garçon : apprendre tout ce qu’elle pouvait sur les événements de la veille dont Bernard n’avait pas souvenir. Elle se tourna vers la chambre de son frère et inspira profondément. Puis elle entra d’un pas déterminé. Bernard avait laissé la lampe allumée au minimum, et l’intérieur de la pièce était éclairé d’une douce lumière dorée. Bernard vivait simplement, et ce depuis que Cassea et les filles étaient mortes. Il avait mis toutes les affaires de sa femme dans une paire de coffres rangés sous son lit. Tout ce qu’il utilisait tenait maintenant dans une seule malle, comme du temps où il était légionnaire. Ses armes et son matériel étaient posés sur des étagères le long d’un mur, face au secrétaire vide dans les tiroirs duquel étaient soigneusement rangées toutes les archives de l’exploitation. La fille dans le lit de Bernard dormait. Elle était grande, avec des traits fins que la lumière faisait paraître particulièrement tirés, formant des cercles sombres semblables à des meurtrissures sous ses yeux. Sa peau brillait presque du même éclat doré que ses cheveux. C’était une belle femme. Un cordon de cuir tressé entourait sa gorge. Isana l’observa en fronçant les sourcils. Son frère avait sorti les couvertures de surplus pour les empiler sur la jeune femme – mais celle-ci avait manifestement remué, car ses pieds ressortaient. Isana s’avança distraitement pour les recouvrir de nouveau, et s’aperçut qu’ils avaient été bandés et chaussés de pantoufles en cuir de veau souple. Isana regarda fixement celles-ci. D’un blanc pâle, soigneusement cousues, avec un délicat motif en perles sur le dessus. Elle les reconnut aussitôt : c’était elle qui les avait confectionnées, peut-être dix ans plus tôt. Ç’avait été un cadeau pour l’anniversaire de Cassea. Elles avaient passé ces dix dernières années dans le coffre sous le lit. Isana recula. Elle voulait parler à la jeune femme mais son frère l’avait prévenue de ne pas la déranger. Pendant des années, elle avait espéré que Bernard retrouverait quelqu’un après la mort de Cassea et de ses filles ; en vain. Il s’était toujours maintenu calmement à distance du reste du monde et les habitants de la vallée, qui se souvenaient de sa femme et de ses filles, lui avaient simplement accordé la solitude qu’il recherchait. Si son frère avait enfin accepté de se laisser toucher par quelqu’un d’autre – et d’après ce qu’il lui avait dit et la façon dont il avait traité cette fille, c’était apparemment le cas – pouvait-elle si volontiers agir contre les intérêts de Bernard ? Isana s’avança et posa la main sur le front de la jeune femme. Elle sentit la légère fièvre qui l’agitait avant même de faire appel à Rill. Elle frissonna et tendit ses sens pour s’infiltrer en l’esclave endormie, par l’intermédiaire de sa furie. Bernard ne s’était pas trompé. La jeune femme avait de nombreuses blessures, des coupures sur ses jambes à sa cheville douloureusement enflée, en passant par une vilaine entaille sur le haut de son bras. Elle était à bout de forces, et même dans son sommeil, Isana la sentait en proie à une inquiétude et à une peur terribles. Elle adressa un murmure à Rill et la furie parcourut la jeune femme avec douceur, refermant les plaies les plus bénignes et réduisant l’enflure et la douleur. L’effort donna le tournis à Isana, et elle retira sa main afin de se concentrer pour rester debout. Quand elle baissa de nouveau le regard, la jeune femme avait ouvert les yeux et la dévisageait d’un air épuisé. — Vous, chuchota-t-elle. Vous êtes l’aquafèvre qui a soigné l’Exploitant. Isana acquiesça, puis dit : — Vous devriez vous reposer. Je veux seulement vous poser une question. La jeune femme déglutit et hocha la tête. Ses yeux se refermèrent malgré elle. — Êtes-vous venue pour le garçon ? demanda Isana. Êtes-vous ici pour le prendre ? — Non, répondit la jeune femme, et Isana sentit la vérité résonner dans sa voix, claire comme une clochette d’argent. Il y avait dans sa manière de parler une pureté, une sincérité qui rassurèrent Isana et lui permirent de décrisper les épaules, ne serait-ce que légèrement. — Très bien, dit-elle. (Elle réarrangea les couvertures de la jeune femme pour recouvrir ses pieds.) Dormez. Je vous apporterai à manger dans un moment. Immobile sur le lit, l’esclave ne répondit pas, et Isana sortit de la chambre pour se diriger vers l’escalier. Elle entendit les voix des fermiers, en dessous, qui se rassemblaient dans la grand-salle. Dehors, au nord, le tonnerre gronda discrètement, menaçant. Les événements de la veille, l’attaque de Kord et ses fils, lui revinrent brutalement en mémoire et elle tressaillit. Puis elle se redressa et descendit l’escalier pour affronter les autres étrangers qui étaient arrivés au domaine de Bernard. Chapitre 17 Fidélias attendit que l’imposant Exploitant ait disparu en haut des escaliers, portant quelqu’un enveloppé dans une couverture, puis jeta un coup d’œil dans la salle. Pour l’instant du moins, on les avait laissés seuls, ses compagnons et lui. Il se tourna vers Aldrick et Odiana, les sourcils froncés. Le spadassin, qui regardait dans la direction qu’avait prise l’Exploitant, murmura : — Je me demande bien ce que c’était que ça. — Ça me paraît évident, répondit Fidélias. Il jeta un coup d’œil à Odiana. — De la peur, chuchota celle-ci, et elle se pressa contre Aldrick en frissonnant. La peur la plus délicieuse qui soit. Celle de quelqu’un qui reconnaît. — Amara, confirma Fidélias. Elle est ici. C’était elle. Aldrick haussa les sourcils. — Mais il ne s’est même pas retourné. Tu n’as même pas vu le visage de la fille. Fidélias le regarda d’un œil égal et réprima un élan d’agacement. — Voyons, Aldrick. Tu ne t’attendais tout de même pas qu’elle mette une pancarte sur la porte pour annoncer sa présence ? Tout concorde. Trois jeux d’empreintes : celles du garçon, celles de l’Exploitant, et les siennes. Elle boitait. C’est pour ça qu’il la portait. Aldrick soupira. — Très bien. Je monte tuer ces deux-là, ce sera déjà ça de fait. Il se retourna en portant la main à son épée. — Aldrick, siffla Fidélias. Il agrippa le biceps de son compagnon et puisa dans le sol pour emprunter de la force à sa furie. Il arrêta net le géant. Aldrick baissa les yeux sur la main de l’ex-Curseur et se détendit. — C’était l’idée, non ? Fidélias, on doit absolument les empêcher de prévenir Gram. Sans l’élément de surprise, toute cette campagne risque de ne mener à rien. On est venus ici pour trouver l’Exploitant et le garçon qui ont vu notre ami Atsurak, et les tuer. Oh, et l’agent de la satanée Couronne aussi, si jamais on la voyait, et c’est le cas. — Mon cœur, intervint Odiana. On ne sait toujours pas où se trouve le garçon, n’est-ce pas ? Si tu tues cette vilaine petite fille tout de suite, est-ce que l’Exploitant ne risque pas d’y voir une objection ? Et après il faudra que tu le tues lui aussi. Et tout le reste à l’étage. Et tous ceux qui sont ici… (Elle se passa la langue sur les lèvres, les yeux brillants, et demanda à Fidélias :) Pourquoi on ne doit pas faire ça, déjà ? — N’oubliez pas où nous sommes, répondit Fidélias. Dans la région la plus dangereuse du royaume. Furies puissantes, bêtes féroces. On n’est pas dans une des vieilles plantations du val d’Amarante. Il y a des furifèvres redoutables par ici. Vous avez vu comment ce garçon à l’entrée s’y prenait avec ses gargantes ? Et c’est lui qui a calmé nos chevaux quand ils ont commencé à s’énerver, pas moi. Et il l’a fait sans même s’arrêter pour faire un effort. Un gamin. Pensez-y. Aldrick haussa les épaules. — Ils ne sont pas armés. Ce sont des Exploitants, pas des guerriers. On les tuerait tous sans problème. — Peut-être. Mais si cet Exploitant retraité des légions est en plus un furifèvre puissant ? Si d’autres fermiers le sont tout autant ? Certains d’entre eux réussiraient sans doute à s’enfuir. Et comme on ne sait pas à quoi ressemble le garçon qu’on cherche, on ne saurait jamais si on l’a eu. — Et ce garçon à l’entrée ? demanda Odiana. Le grand mignon avec les gargantes ? — Il a de trop grands pieds. La pluie a presque effacé leurs traces, mais celles de ce matin sont plus nettes. On recherche un garçon plutôt petit, pas encore pubère – ou peut-être même une fille. Atsurak ne ferait probablement pas la différence à cet âge-là, si une fille portait des hauts-de-chausses. Les Marats ne font pas les mêmes distinctions que nous. — Il avait de grandes mains, aussi, poursuivit Odiana d’un ton rêveur, en s’appuyant contre Aldrick, les paupières lourdes. Est-ce que je peux l’avoir, mon cœur ? Le spadassin se pencha pour lui embrasser les cheveux d’un air distrait. — Tu ne ferais que le tuer, et après il ne te servirait plus à rien. — Ôtez-vous cette idée de la tête, dit fermement Fidélias. On a un objectif. Trouver le garçon. La tempête nous suit de près, et tout le monde va se réunir dans la grand-salle. Dès qu’on le trouve, on les tue, lui, l’Exploitant et la Curseur, et on s’en va. Aldrick maugréa son accord. — Et si on ne le trouve pas ? S’il est déjà parti à Garnison prévenir le comte local ? Fidélias grimaça et regarda autour de lui. — J’ai grandi dans une exploitation : quelque chose de cette ampleur ne resterait pas longtemps secret. Si c’est ce qui s’est passé, on en entendra parler quand tout le monde se réunira. — Mais si… — Chaque chose en son temps, soupira Fidélias. (Il secoua la tête et donna une tape amicale sur le bras d’Aldrick en le relâchant.) Si le garçon est déjà parti, il a autant à craindre de la tempête que de n’importe qui. On le rattrapera, et le résultat sera le même. (Ses yeux brillèrent.) Mais, Aldrick. Pourquoi est-ce que tu ne sortirais pas avec Odiana pour t’assurer que les chevaux vont bien ? Je m’occupe de tout ici, et s’il y a des gens à tuer, je te dirai qui et quand. Aldrick le regarda en fronçant les sourcils. — Tu es sûr ? Tu vas rester tout seul ici ? Et si tu as besoin d’aide ? — Ce ne sera pas le cas, lui assura Fidélias. Allez donc dans l’étable. Faites comprendre que vous recherchez un peu d’intimité. Je suis sûr qu’ils en accorderont à un couple de jeunes mariés. Aldrick haussa les sourcils. — Jeunes mariés ? Les yeux d’Odiana étincelèrent. L’aquafèvre décocha un sourire à Fidélias puis se tourna vers Aldrick en balançant des hanches et lui prit la main. Tout en lui embrassant les doigts, elle se dirigea à reculons vers les portes. — Je vais t’expliquer, mon cœur. Allons chercher cette étable. Il y aura du foin là-bas. Aimerais-tu me voir avec du foin dans les cheveux ? Aldrick plissa les yeux et fit entendre un grognement complaisant. — Ah. (Il se mit en marche, gardant la main d’Odiana dans la sienne.) Je savais qu’il y avait une bonne raison au fait que j’aimais travailler avec toi, vieillard. — Écoutez bien, par contre, les avertit calmement Fidélias. La sorcière d’eau hocha la tête et répondit : — Garde une tasse dans tes mains, et bois dedans. Je t’entendrai. Puis elle s’en fut avec le spadassin en direction de l’étable. Ils étaient à peine sortis que Fidélias entendit des pas lourds redescendre l’escalier qui menait à la salle, et l’Exploitant réapparut, le visage fermé, presque renfrogné. Il jeta un coup d’œil autour de lui et dit : — Désolé. Il fallait que je m’occupe d’une personne blessée. — Ah, répondit Fidélias en l’étudiant. (L’homme marchait en claudiquant très légèrement de la jambe gauche, comme si celle-ci le faisait souffrir. S’il avait été blessé, comme l’avait indiqué Atsurak, sa plaie avait été refermée – ce qui voulait dire qu’un aquafèvre relativement puissant résidait ici aussi.) Rien de grave, j’espère. L’homme secoua la tête. — Rien qu’on ne puisse soigner. (Il tendit la main vers une série de chaises près du feu.) Asseyez-vous donc. Laissez-moi vous faire apporter quelque chose de chaud. Fidélias murmura un remerciement et s’assit près du feu avec lui. — Exploitant… Bernard, je présume ? — Appelez-moi Bernard. — Je vous en prie, appelez-moi Del. L’Exploitant esquissa un sourire. — Del. Qu’est-ce qui vous amène à Garnison si tard dans la saison, Del ? — Les affaires, répondit Fidélias. Je représente un groupe d’investisseurs qui ont avancé de l’argent à des prospecteurs pour qu’ils cherchent des pierres précieuses dans la montagne pendant l’été. Ils devraient être en train de rentrer, maintenant que le temps se gâte, et nous allons voir ce qu’ils ont trouvé. Bernard hocha la tête. — Je croyais que vous étiez trois. Où sont vos amis ? Fidélias lui décocha un sourire chaleureux et un clin d’œil. — Ah oui. Mon garde vient de se marier, et je l’ai autorisé à emmener sa femme. Ils sont sortis voir si les chevaux n’avaient besoin de rien. L’Exploitant lui rendit poliment son sourire. — C’est beau, la jeunesse ! Fidélias acquiesça. — Le temps où je m’éclipsais dans les écuries avec des demoiselles rougissantes est révolu. — La tempête arrive. Je veux que tout le monde soit dans cette salle, au cas où. — Je suis sûr qu’ils ne vont pas tarder à revenir. L’Exploitant hocha la tête. — Je vous prie d’y veiller. Je ne veux voir personne blessé tant qu’il est sous mon toit. Fidélias détecta une certaine dureté dans la voix de l’Exploitant, dont celui-ci n’était probablement pas conscient. Son instinct se réveilla, une inquiétude sourde et discrète qui le fit se crisper légèrement, mais il hocha la tête avec un sourire. — Je comprends. — Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je dois aller faire ma ronde et m’assurer que tout le monde est à l’abri avant que la tempête arrive. — Je comprends. Et encore merci de votre hospitalité. Si je peux vous être utile en quelque façon, faites-le-moi savoir. Avec un grognement, Bernard se leva, l’air préoccupé. Fidélias l’observa attentivement, mais les gestes et les expressions de l’Exploitant ne permettaient pas de lever le voile sur lui. Il était tendu, c’était évident, mais tout Exploitant ne le serait-il pas, si quelque chose menaçait ses fermiers ? Il avait encore la jambe un peu raide lorsqu’il sortit dans la cour, et juste avant de s’en aller, il regarda par-dessus son épaule en direction d’un escalier à l’autre bout de la salle. Fidélias s’assura que Bernard était parti avant de jeter un coup d’œil à l’escalier en question. Intéressant. Quelques instants plus tard, une jolie jeune fille apporta une tasse fumante près du feu et la lui offrit en esquissant une révérence. — Monsieur. Il lui sourit en prenant la tasse. — Merci bien, jeune dame. Mais je vous en prie, appelez-moi Del. Elle lui décocha un sourire engageant. — Je m’appelle Beritte, monsieur… Del. — Un joli nom pour une jolie fille. (Il prit une gorgée d’un thé qu’il reconnut vaguement.) Mmm, délicieux. J’imagine que vous avez eu de quoi vous occuper, ces derniers jours, entre la tempête et tous ces événements. Elle hocha la tête en croisant les mains devant elle et inspira juste assez pour que son corsage vienne arrondir ses jeunes seins. — Entre tout ce qui s’est passé dans la journée et la soirée d’hier, ça n’arrête pas. Mais j’imagine que ce n’est rien comparé à la vie d’un marchand de pierres précieuses, monsieur. Il haussa les sourcils et dit en esquissant un sourire : — Je ne me rappelle pas avoir mentionné cela devant vous, Beritte. Je croyais être seul avec l’Exploitant. La jeune fille devint rouge comme une pivoine. — Oh, monsieur, je suis désolée. C’est juste que je manie un peu le vent et… — Vous avez écouté aux portes ? suggéra Fidélias. — On a si rarement des visiteurs au domaine de Bernard. (Elle leva la tête et le regarda dans les yeux.) Les gens nouveaux et intéressants me passionnent. Surtout les riches marchands de pierres précieuses, songea Fidélias, sarcastique. — Je comprends parfaitement. Mais pour être franc, d’après ce que j’ai entendu… (Il se pencha vers elle en regardant de part et d’autre.) L’Exploitant a-t-il été si gravement blessé, hier ? La jeune fille s’agenouilla près de la chaise de Fidélias, se penchant juste assez pour lui laisser voir la courbe de sa poitrine s’il venait à baisser les yeux. — Oui, c’était horrible. Il était si pâle quand Ombre – Ombre est notre idiot, monsieur, le pauvre – l’a ramené à l’intérieur, j’ai cru qu’il était mort. Et puis après, Kord et ses fils sont devenus fous furieux, et tous les Exploitants ont commencé à se battre les uns contre les autres avec leurs furies. (Ses yeux brillèrent.) Je n’avais jamais rien vu de tel. Peut-être que plus tard, après dîner, vous aimeriez en entendre davantage ? Fidélias acquiesça en la regardant dans les yeux. — Ça a l’air tout à fait passionnant, Beritte. Et le garçon ? Il était blessé lui aussi ? La jeune fille le dévisagea un moment, perplexe, avant de demander d’un air ébahi : — Tavi, monsieur ? C’est de lui que vous voulez parler ? — J’ai simplement entendu dire qu’un garçon avait aussi été blessé. — Oh… Je suppose que vous voulez parler de Tavi, alors, mais ce n’est personne. Il a beau être le neveu de l’Exploitant, on n’aime pas trop parler de lui. C’est comme avec Ombre. — Il est idiot, lui aussi ? — Oh, il sait se servir de sa tête, j’imagine – de la même façon qu’Ombre sait se servir d’un marteau de forgeron. Mais il ne sera jamais grand-chose de plus qu’Ombre. (Elle se rapprocha encore de lui, de telle façon que ses seins appuyaient contre le bras de Fidélias, et chuchota d’un air important :) Il n’a pas de furies. — Aucune ? (Fidélias pencha la tête en inclinant sa tasse de manière que sa voix tombe à coup sûr dans le breuvage.) C’est la première fois que j’entends parler d’une chose pareille. Vous croyez que je pourrais le rencontrer ? Beritte haussa les épaules. — Si vous y tenez. Il est monté dans sa chambre quand l’Exploitant est revenu avec lui et cette esclave. Il va probablement descendre dîner. Fidélias indiqua de la tête l’escalier auquel l’Exploitant avait jeté un regard. — Sa chambre est là-haut ? Vous savez si l’esclave y est aussi ? Beritte fronça les sourcils. — Je suppose. Ils vont sûrement descendre dîner. C’est moi qui cuisine, ce soir, et je suis très bonne cuisinière. J’ai hâte d’avoir votre avis sur… Une nouvelle voix l’interrompit, douce et assurée. — Beritte, ça ira comme ça. Tu as du travail qui t’attend à la cuisine. Va le faire. Rose d’embarras et de colère, la jeune fille se leva, fit une rapide révérence à Fidélias et s’enfuit en direction des cuisines. L’ex-Curseur leva les yeux sur une silhouette juvénile et élancée vêtue d’un peignoir. De longs cheveux bruns cascadaient sur les épaules de la nouvelle venue, jusqu’à sa taille. Elle avait un visage jeune et une bouche agréablement charnue. Son port était calme et assuré, et il remarqua des fils d’argent dans sa chevelure. Il s’agissait vraisemblablement de l’aquafèvre. Aussitôt, Fidélias rentra ses émotions et les dissimula aux perceptions de la jeune femme, tout en se levant pour la saluer d’un signe de tête. — Madame l’Exploitante ? Elle le regarda calmement, avec une expression tout aussi neutre que la sienne. — Je suis la sœur de l’Exploitant, Isana. Bienvenue en son domaine. — C’est un plaisir. J’espère que je n’ai pas retenu la fille trop longtemps. — Je l’espère aussi. Elle a tendance à parler quand elle devrait écouter. — Il y en a beaucoup comme elle dans le royaume, murmura-t-il. — Puis-je connaître le but de votre visite au domaine de Bernard ? C’était une question innocente, en apparence, mais Fidélias devina le piège. Serrant la bride à ses émotions, il répondit d’un ton léger : — Nous sommes venus chercher refuge contre la tempête qui s’annonce, madame, et sommes en route pour Garnison. — Je vois. (Elle jeta un coup d’œil dans la direction où avait disparu Beritte.) J’espère que vous ne projetez pas de repartir avec une de nos jeunes filles. Fidélias eut un petit rire. — Bien sûr que non. Isana planta de nouveau ses yeux dans les siens et le dévisagea pendant un long moment. Il lui rendit son regard avec un sourire plaisant et neutre. — Mais où sont mes manières ? s’exclama l’aquafèvre. Un instant, monsieur. Elle s’éloigna pour aller prendre sur une étagère près du feu une bassine et des chiffons propres. Elle remplit le récipient au tuyau qui passait derrière la cheminée, et revint vers lui avec de l’eau fumante. Elle s’agenouilla aux pieds de Fidélias, posa la bassine à côté d’elle et entreprit de délacer ses bottes. Fidélias fronça les sourcils. C’était là une coutume relativement répandue dans les villes, mais on l’observait rarement dans les exploitations, surtout si loin de la civilisation. — Vraiment, madame, ce n’est pas nécessaire. Elle le regarda, et il crut voir un éclair de triomphe dans ses yeux. — Oh, mais si, j’insiste. C’est une question d’honneur pour nous de traiter nos visiteurs avec courtoisie et hospitalité. — Vous en faites déjà largement assez. Elle lui enleva sa botte d’un coup sec et la jeta à côté d’elle. L’autre suivit rapidement. — Bien sûr que non. Mon frère serait horrifié si je ne vous recevais pas avec tous les honneurs qui s’imposent. Fidélias s’adossa de nouveau, son thé à la main, les sourcils froncés mais incapable de trouver à redire à ce rituel. Pendant qu’elle lui lavait les pieds, des gens commencèrent à entrer dans la salle par groupes de trois, quatre ou cinq personnes : des familles, essentiellement, remarqua-t-il. L’exploitation était prospère. Ils évitaient respectueusement de s’approcher des sièges autour du feu, mais le reste de la vaste salle se remplit rapidement de mouvement, de bruit, et de joyeuses conversations – le signe d’une population qui se savait en sécurité – tandis que dehors le tonnerre grondait, le vent se levait, et les carillons de tempête tintaient à tout-va. Sa tâche terminée, Isana dit : — Je vais juste demander qu’on vous les nettoie, monsieur, et qu’on vous les ramène aussitôt. (Elle se leva, les bottes de Fidélias à la main.) J’ai bien peur de ne pouvoir vous offrir que des draps propres et une place auprès du feu, ce soir. Nous dînerons tous ensemble puis irons nous coucher. Fidélias jeta un coup d’œil à l’escalier puis regarda de nouveau Isana. Une fois tout le monde endormi, y compris cette aquafèvre soupçonneuse, il serait facile de couper trois gorges dans le noir et de s’éclipser avant l’aube. — Tout le monde réuni pour dîner. (Il lui sourit.) Ça m’a l’air parf… Soudain, les portes de la salle s’ouvrirent violemment et Aldrick se rua à l’intérieur, accompagné d’une rafale de vent. De part et d’autre de ses larges épaules, une pluie glacée tomba en tambourinant à l’intérieur de la pièce. Odiana était pendue à son bras. Ils étaient tous deux ébouriffés, les cheveux et les vêtements couverts de paille. Aldrick rejoignit immédiatement Fidélias en coupant à travers la foule, qui s’éparpilla pour le laisser passer comme des moutons devant un cheval au galop. — Fidélias, chuchota Aldrick sans élever la voix. Quelqu’un a laissé sortir nos chevaux. Ils savent. Avec un juron, Fidélias se tourna vers l’aquafèvre – et la vit monter quatre à quatre les escaliers à l’autre bout de la pièce, ses jupes relevées dans une main et les bottes de l’ex-Curseur dans l’autre. — Par tous les Corbeaux, souffla-t-il en se levant, pieds nus sur le sol glacé. Je m’occupe des chevaux et de l’Exploitant. Le garçon et Amara sont à l’étage. (Il se tourna vers Aldrick tout en vérifiant la présence du couteau caché dans sa tunique.) Tuez-les. Chapitre 18 Tavi finit par parvenir à la conclusion qu’il boudait. Cela ne lui fut pas facile à admettre, bien sûr. Il fixa rageusement le mur pendant près de dix minutes après le départ de sa tante avant que la pensée lui vienne qu’elle n’avait pas l’air bien du tout. Cela l’amena à s’inquiéter pour elle et après ça, il lui fut impossible de rester d’humeur suffisamment hargneuse. Sa colère s’estompa doucement, laissant place à la fatigue, à la douleur et à la faim. Il se redressa et s’assit au bord de son lit. Les sourcils froncés, il donna des coups de pied dans le vide en réfléchissant aux événements de la journée passée, et à ce que ceux-ci signifiaient pour lui. Il avait négligé ses responsabilités et menti. Et maintenant, il en subissait les conséquences – de même que ceux qui l’aimaient. Son oncle avait été grièvement blessé en le défendant, et maintenant il semblait que la santé de tante Isana avait pâti de ses efforts pour soigner la jambe de son frère. Ce genre de choses était possible. Et même s’il essayait de le cacher, Bernard boitait très légèrement. Il n’était pas impossible qu’il garde cette claudication, que sa blessure laisse des séquelles. Tavi posa le menton dans ses mains et ferma les yeux ; il se sentait stupide, égoïste, puéril. Il avait été tellement obnubilé par l’idée de récupérer les moutons – ses moutons – qu’il avait oublié de se comporter de manière à en être digne. Il avait mis sa vie et celle d’autres personnes en danger uniquement pour son rêve – l’Académie. S’il était parvenu à y entrer à la suite de ses décisions inconsidérées, est-ce que c’en aurait valu la peine ? Est-ce qu’il aurait vraiment pu se créer une vie meilleure, sachant ce qu’il avait perdu en échange ? — Tu n’es qu’un imbécile, Tavi, marmonna-t-il. Un véritable, parfait exemple d’imbécillité. Les choses auraient pu tourner bien plus mal – pour lui, comme pour sa famille. Il frémit à la pensée de son oncle étendu sans vie sur le sol, ou de sa tante gisant à côté d’une baignoire de soin, les yeux éteints, respirant toujours mais déjà morte. Les choses ne s’étaient peut-être pas déroulées comme il l’espérait, mais elles auraient pu avoir des conséquences encore plus désastreuses. Malgré les courbatures dans tous ses muscles et une sensation fiévreuse de vertige, il se dirigea vers la porte. Il allait trouver sa tante et son oncle, s’excuser, et proposer de s’amender. Il n’avait aucune idée de ce qu’il pourrait faire pour cela, mais il fallait qu’il essaie. Il leur devait au moins ça. Il lui fallait gagner le respect qu’il voulait, non en faisant preuve de témérité et d’intelligence, mais simplement en travaillant dur et en se montrant digne de confiance, comme son oncle et sa tante. Il s’apprêtait à tourner la poignée quand il entendit frapper discrètement à sa fenêtre. Il se retourna, perplexe, et tenta de percer l’obscurité de sa chambre. Dehors, le vent se levait, et il avait fait claquer les volets. Peut-être une furie particulièrement pernicieuse en avait-elle ébranlé un. Le tapotement repris. Trois coups rapides, deux lents, trois rapides, deux lents. Il s’approcha de la fenêtre et défit le loquet qui retenait les volets. Ceux-ci s’ouvrirent en grand, manquant de le faire tomber, et laissèrent entrer une rafale de vent humide et glacial. Tavi recula de quelques pas en voyant quelqu’un se glisser lestement dans sa chambre, presque sans bruit. Amara se réceptionna avec un léger grognement et se retourna pour fermer la fenêtre et les volets derrière elle. Elle portait ce qui ressemblait à un pantalon de Bernard, resserré autour de sa taille fine par un épais lien de cuir. Elle nageait dans la tunique et dans la chemise qu’elle lui avait également empruntées, ainsi que dans sa veste lourdement matelassée et dans sa cape, mais elle les avait attachées avec d’autres liens en cuir, et y était manifestement à l’aise. Aux pieds, elle portait des pantoufles pâles et, en dessous, ce qui ressemblait à plusieurs paires de chaussettes. Elle tenait à la main un ballot contenant un vieux sac en cuir de Bernard, l’arc de chasse de l’Exploitant, une poignée de flèches et l’épée qu’ils avaient prise dans le Memorium du Princeps. — Tavi, dit-elle. Habille-toi chaudement. Emporte une paire de chaussettes supplémentaires, des couvertures, de quoi manger si tu en as ici. On s’en va. — On s’en va ? bégaya Tavi. — Ne parle pas si fort ! chuchota Amara. — Pardon, murmura Tavi, interloqué. — Ne t’excuse pas. Dépêche-toi. On n’a pas beaucoup de temps. — On ne peut pas s’en aller, protesta Tavi. La tempête arrive. — Elle ne sera pas aussi violente que la dernière. Et on peut emporter davantage de sel. Vous avez un fumoir, ici, n’est-ce pas ? Vous salez la viande ? — Bien sûr, mais… Amara se dirigea vers les malles de l’adolescent, ouvrit la première et se mit à fouiller. — Eh ! protesta Tavi. Elle lui jeta à la figure un pantalon épais, puis trois de ses chemises les plus chaudes. Elle enchaîna avec la veste, qu’elle décrocha de la patère sur le mur, et avec sa deuxième meilleure cape. — Enfile ça, dit-elle. — Non, répondit Tavi fermement. Je ne pars pas. Je viens de rentrer. Des gens ont été blessés en essayant de venir me chercher. Je refuse de leur faire subir ça une deuxième fois. Tu ne peux pas me demander de mettre en danger les habitants de ma propre exploitation pour me sauver avec une esclave en fuite ! Amara se dirigea vers la porte et s’assura que le verrou était bien poussé. — Tavi, on n’a pas le temps. Si tu veux vivre, viens avec moi. Tout de suite. Tavi la regarda en clignant des yeux, et lâcha les vêtements qu’il tenait sous l’effet de la surprise. — Qu-Quoi ? — Si tu ne me suis pas tout de suite, tu seras mort avant l’aube. — De quoi est-ce que tu parles ? — Habille-toi. — Non, répondit-il sèchement. Pas tant que tu ne m’auras pas dit ce qui se passe. Amara lui jeta un regard noir, et pour la première fois depuis qu’il la connaissait, Tavi sentit un frisson de peur le traverser. — Tavi, dit-elle. Si tu ne t’habilles pas et que tu ne me suis pas, je t’assomme, je t’enroule dans une couverture et je t’emmène avec moi. Tavi se passa la langue sur les lèvres. — N-Non. Tu n’arriverais pas à me descendre dans la grand-salle, ni par la fenêtre – même sur le plat, tu n’arriverais pas à me porter. Pas avec ta cheville blessée. Amara le regarda d’un œil interloqué, puis grinça des dents. — Trop malin, marmonna-t-elle. Tavi, cette exploitation, peut-être même toute la population de cette vallée, est en danger. Je crois qu’on peut les aider, toi et moi. Habille-toi. S’il te plaît. Je t’expliquerai pendant ce temps. Tavi déglutit en la dévisageant. L’exploitation en danger ? De quoi est-ce qu’elle parlait ? La dernière chose dont il avait besoin, c’était de repartir à l’aventure, ce qui prouverait à tous ceux qui comptaient pour lui qu’on ne pouvait pas lui faire confiance. Mais Amara lui avait sauvé la vie. Et si elle disait la vérité… — Très bien. Vas-y, parle. Il se baissa pour ramasser ses vêtements et entreprit d’enfiler ses chemises. Amara hocha la tête et s’approcha pour lui tenir ses vêtements et l’aider à les mettre. — Tout d’abord, je ne suis pas une esclave. Je suis un Curseur. Et c’est le Premier Duc lui-même qui m’a envoyée ici. Tavi la regarda d’un air ahuri avant de passer les bras dans ses manches. — Pour distribuer du courrier ? — Non, répondit Amara en soupirant. Ce n’est qu’une petite partie de notre travail, Tavi. Je suis un des agents du Premier Duc. Il pense que cette vallée est peut-être en danger, et il m’a envoyée pour y faire quelque chose. — Mais tu es une fille ! Elle fronça les sourcils et lui enfila durement la chemise suivante, sans égard pour ses oreilles. — Je suis un Curseur. Et je crois que le Premier Duc avait raison. — Mais qu’est-ce que ça a à voir avec moi ? Avec le domaine de Bernard ? — Tu as vu le danger, Tavi. Je dois t’emmener à Garnison. Il faut que tu racontes au comte ce que tu as vu. Tavi sentit un frisson glacé le parcourir, et il la regarda d’un air éberlué. — Les Marats, souffla-t-il. Les Marats arrivent. C’est ça ? Comme quand ils ont tué le Princeps. — C’est ce que je crois. — Mon oncle les a vus aussi, c’est lui qui devrait y aller. Le comte ne croira jamais que… — Ton oncle ne peut pas. Traumatisme furiesque, quand on l’a guéri. Il ne se souvient de rien. — Comment est-ce que tu sais ça ? — Parce que j’ai écouté. J’ai fait semblant de m’évanouir, et j’ai écouté tout ce qui se disait ici. Ton oncle ne se rappelle pas, et ta tante se méfie de moi. On n’a pas le temps de leur expliquer – il faut partir tout de suite. Tavi enfila son épaisse tunique par-dessus ses chemises, avec des gestes désormais plus lents. — Pourquoi ? — Parce qu’en bas se trouvent des hommes qui sont là pour nous tuer, toi, moi, et quiconque a vu le Marat. — Mais pourquoi un Aléréen ferait ça à ses compatriotes ? — On n’a vraiment pas le temps de parler de ça. Ce sont nos ennemis. Ils cherchent à détrôner le Premier Duc, et ils veulent que les Marats détruisent toutes les exploitations dans la vallée afin que le royaume l’accuse de faiblesse et d’incompétence. Tavi la dévisagea. — Qu’ils détruisent la vallée ? Mais ça voudrait dire… Elle le regarda, les traits tirés. — Si on ne prévient pas le comte, si les forces stationnées à Garnison ne sont pas préparées à leur attaque, les Marats tueront tout le monde. Dans cette exploitation et dans les autres. — Par les Corbeaux, murmura Tavi. Oh, par les Corbeaux et les Grandes Furies ! — Tu es le seul à les avoir vus. Le seul qui puisse m’aider à convaincre le comte de sonner l’alerte à Garnison. (Elle s’approcha rapidement de la fenêtre, la rouvrit et se tourna vers Tavi en tendant la main.) Tu es avec moi ? Ils prirent un des draps de Tavi, le nouèrent au pied du lit et s’en servirent pour se laisser glisser dans la cour. Le vent sifflait en provenance du nord, apportant avec lui le froid glacial de l’hiver. Amara descendit la première, puis fit signe à Tavi, qui lui lança un baluchon hâtivement préparé dans une de ses couvertures. Quand elle l’eut attrapé, il s’arma de courage et se laissa glisser le long du drap jusqu’au sol dallé. Amara lui fit traverser la cour en silence. Il n’y avait personne en vue, bien que la lumière et le bruit de la grand-salle percent à travers ses portes épaisses. Le portail était ouvert, et ils le passèrent pour atteindre les dépendances. La nuit se faisait de plus en plus noire, et le sol glacé était couvert d’ombres denses et floues. Tavi passa les écuries pour se diriger vers le fumoir. Celui-ci avait un mur mitoyen avec la forge, ce qui permettait d’utiliser la même cheminée pour les deux. L’odeur âcre de la fumée et de la viande flottait en permanence autour du bâtiment. — Va chercher le sel, lui murmura Amara. Prends carrément un sac, si tu en trouves un, ou un seau. Je monte la garde. Et dépêche-toi. Tavi se faufila à l’intérieur, où les dernières lueurs du soleil couchant perçaient à peine, et avança à tâtons dans la pénombre jusqu’à l’étagère au fond de la pièce. Il s’arrêta pour détacher deux jambons qui pendaient au plafond et les glissa dans son sac de fortune. Le sel, en cristaux grossiers, remplissait un grand sac en toile de jute. Tavi tenta de le soulever avec un gémissement d’effort. Puis il le reposa, sortit une de ses couvertures, et en déchira deux grands carrés. Il y entassa plusieurs lourds cristaux et les referma d’une torsion, avant de les nouer avec plusieurs lanières de cuir prévues pour suspendre les pièces de viande. Il venait juste de les ramasser et se dirigeait vers la porte quand il entendit un glapissement au-dehors, suivi d’une sorte de feulement et d’une paire de bruits sourds. Il sortit en courant, les yeux écarquillés, le cœur battant. Amara était là, le genou sur la poitrine d’un homme à terre, tenant un couteau sur la gorge de celui-ci. — Arrête, chuchota furieusement Tavi. Lâche-le ! — Il m’a prise en traître, répondit Amara, sans retirer son couteau. — C’est Ombre. Il ne ferait pas de mal à une mouche. — Il refusait de répondre. — Tu lui as fait peur, expliqua Tavi en lui donnant un grand coup sur l’épaule pour la repousser. Elle lui jeta un regard noir, sans tomber. Enfin, elle écarta son arme de la gorge d’Ombre et se redressa. Tavi se pencha et prit la main de l’esclave pour l’aider à se relever. Ce dernier, chaudement vêtu contre le froid de plus en plus intense, portait notamment une casquette de laine dont les rabats tombaient sur ses épaules et balançaient comme les oreilles d’un chiot dégingandé, et des gants élimés auxquels il manquait plusieurs doigts. Toute une moitié de son visage était flasque de peur, et, dévisageant Amara avec des yeux écarquillés, l’homme recula jusqu’à ce que son épaule touche la poitrine de Tavi. — Tavi, dit-il. Rentrer. Tempête approche. — Je sais, Ombre. Mais on doit s’en aller. — On n’a pas le temps pour ça, intervint Amara en jetant un coup d’œil derrière elle. Si l’un d’eux nous voit… — Tavi rester, insista Ombre. — Je ne peux pas. Je dois aller voir le comte Gram avec Amara pour le prévenir que les Marats arrivent. C’est une Curseur, et on doit filer avant que des méchants essaient de nous en empêcher. Ombre se tourna pour regarder Tavi en clignant lentement des yeux. Avec une grimace perplexe, il demanda : — Tavi s’en aller ? Ce soir ? — Oui. J’ai du sel. — Alors allons-y, chuchota furieusement Amara. Pas le temps. Ombre fronça les sourcils d’un air presque renfrogné. — Ombre aussi. — Non. Tu dois rester ici. — Ombre va. — Il faut qu’on voyage léger. L’esclave reste ici. Ombre rejeta la tête en arrière et se mit à hurler comme un chien blessé. Tavi poussa un cri étranglé et se rua sur l’esclave pour lui mettre la main sur la bouche. — Tais-toi, Ombre ! Ils vont nous entendre ! Ombre se tut mais regarda Tavi d’un air ferme. Tavi se retourna vers Amara. Celle-ci leva les yeux au ciel en lui faisant signe de se dépêcher. Tavi grimaça. — D’accord, tu peux venir. Mais on part tout de suite. Ombre fit un sourire idiot derrière la main de Tavi et se mit à glousser. Il leur fit signe d’attendre, se précipita dans la forge et revint quelques secondes plus tard muni d’un vieux sac à dos abîmé, en murmurant des absurdités d’un air excité. Amara secoua la tête et demanda à Tavi : — C’est un idiot ? — C’est un homme bien, répondit farouchement Tavi. Il est fort et il travaille dur. Il ne nous ralentira pas. — Il n’a pas intérêt. (Amara passa le couteau à sa ceinture et jeta son baluchon à Ombre.) Je suis blessée, pas lui. Il portera mon sac. Ombre, qui avait fait tomber le paquet, fit une vague révérence à Amara et se baissa pour ramasser le ballot de couvertures et d’armes empruntées. Il le souleva sur son autre épaule. Amara fit demi-tour, prête à quitter le domaine, mais Tavi la retint par le bras. — Ces hommes. Ils ne risquent pas de nous rattraper si on est à pied ? — Je ne sais pas y faire avec les chevaux. Tu n’es pas terrafèvre. Est-ce que l’esclave l’est ? Tavi jeta un coup d’œil à Ombre et grimaça. — Non. Je veux dire, il sait un peu manier le métal. Et il fabrique des fers pour les chevaux, mais je ne pense pas qu’il soit terrafèvre. — On ferait mieux de marcher, alors. L’un des hommes qui sont après nous l’est, et il peut faire faire ce qu’il veut aux chevaux. — À cheval, ils seront plus rapides. — C’est pour ça qu’on ferait mieux de s’en aller rapidement. Avec un peu de chance, ils resteront ici jusqu’au matin. — Retrouvez-moi à l’écurie, fit Tavi avant de s’éloigner en courant dans l’obscurité croissante. Amara chuchota furieusement à son intention, mais il l’ignora et entra dans l’écurie. Il connaissait bien les bêtes du domaine. Les moutons somnolaient attroupés dans leur parc, et le bétail occupait le reste de ce côté de la pièce. De l’autre, dans leur terrier, les imposants gargantes soupiraient voluptueusement dans leur sommeil – et derrière eux, Tavi percevait l’agitation nerveuse des chevaux. Il traversait l’étable à pas de loup quand il entendit du bruit au-dessus de lui, dans le grenier situé entre les chevrons et le faîte du toit. Il se figea et tendit l’oreille. Une voix métallique lui parvint : — Entre tout ce qui s’est passé dans la journée et la soirée d’hier, ça n’arrête pas. Mais j’imagine que ce n’est rien comparé à la vie d’un marchand de pierres précieuses, monsieur. Tavi était perplexe. C’était la voix de Beritte, mais elle lui parvenait comme à travers un long tuyau, distante et estompée. Il lui fallut un moment pour comprendre que c’était le même son que quand sa tante lui parlait par l’intermédiaire de Rill. Tout près de lui, une voix de femme qu’il ne connaissait pas murmura avec une langueur paresseuse : — Là, tu vois, mon cœur ? Il est en train de boire, et on peut écouter. Parfois, c’est bien de se dépêcher. Un homme inconnu lui répondit d’un grondement de basse : — Toute cette précipitation. Une fois qu’on les aura tués et que la mission sera terminée, je vais te mettre aux fers pendant une semaine. — Tu es tellement sentimental, mon cœur, ronronna la femme. — Tais-toi. Je veux entendre ce qu’il dit. Ils se turent et des voix métalliques résonnèrent jusqu’aux oreilles de Tavi. Celui-ci avala sa salive et, passant tout doucement sous l’endroit d’où elles lui parvenaient, se dirigea vers les stalles où avaient été installées les montures des visiteurs. Les chevaux avaient été dessellés, mais ils portaient encore leur licou, et leurs selles étaient retournées à côté d’eux, prêtes à être jetées sur leur dos et sanglées, au lieu d’être pendues à un crochet de l’autre côté de l’écurie tandis que leurs couvertures séchaient sur le sol. Tavi se faufila dans la première stalle, laissa le cheval le flairer et garda une main sur l’épaule de l’animal tandis qu’il approchait et s’accroupissait à côté de sa selle. Il sortit son couteau de sa ceinture et entreprit d’en couper la sangle. Le cuir était épais, mais son couteau était aiguisé, et il eut vite terminé sa besogne. Il fit de même avec les deux autres selles, les rendant inutilisables, et laissa la porte des stalles ouverte. Puis il revint vers les chevaux, prit leurs rênes et les fit sortir de leur box pour longer l’écurie en direction des portes qui donnaient sur l’extérieur. Alors qu’il passait l’endroit du grenier où se trouvaient les étrangers, Tavi sentit sa gorge se nouer et son cœur s’accélérer. Des gens qu’il n’avait jamais vus de sa vie étaient là dans l’intention de le tuer, pour des raisons qu’il ne comprenait pas entièrement. C’était trop étrange, presque irréel – et pourtant sa peur, instinctive et indéniable, était, elle, très réelle, semblable à un filet d’eau glacée coulant lentement le long de sa colonne vertébrale. Il avait dépassé le grenier quand l’une des bêtes s’ébroua et secoua la tête. Tavi se figea, malgré la panique qui lui intimait de fuir. — De la peur, chuchota soudain la femme. En dessous, les chevaux ! Tavi tira sur les rênes et émit un sifflement perçant. Les bêtes renâclèrent et se mirent à trotter avec hésitation. Tavi lâcha leurs brides pour courir ouvrir les portes de l’écurie. Alors que les chevaux passaient le seuil, il ulula un cri perçant, et les animaux sortirent au galop. Il entendit un hurlement de rage derrière lui et se retourna pour voir un homme encore plus grand que son oncle sauter du grenier avec bruit, une épée nue à la main. Le géant regarda éperdument autour de lui, et Tavi, tournant les talons, s’enfuit dans le noir. Quelqu’un attrapa son bras et il faillit hurler. Amara lui couvrit la bouche de ses doigts froids et l’entraîna au pas de course en direction du nord-est, vers la route. Tavi regarda rapidement derrière lui et vit Ombre qui les suivait en traînant les pieds sous le poids de ses fardeaux, mais personne d’autre ne semblait être à leurs trousses. — Bien, souffla Amara. (Tavi aperçut l’éclat des dents de la jeune femme dans l’obscurité.) Bravo, Tavi. Il lui décocha un sourire, ainsi qu’à Ombre. C’est alors que de derrière les murs de l’enceinte intérieure leur parvint un cri clair, désespéré, terrifié. — Tavi, hurla Isana. Sauve-toi ! Cours ! Chapitre 19 Tavi courut. Il avait des courbatures partout et ses innombrables écorchures le faisaient atrocement souffrir, parcourant sa peau d’ondulations douloureuses, mais il pouvait courir. Pendant un moment, Amara trotta à côté de lui en silence, sans boiter ou presque, mais au bout de cinq cents mètres, ses mouvements se firent moins réguliers, et elle commença à laisser échapper de petits gémissements en expirant. Tavi ralentit un peu pour se mettre à sa hauteur. — Non, dit-elle en haletant. Tu dois continuer. Même si je ne peux pas parler au comte, toi, tu dois le faire. — Mais ta cheville… — Je suis sans importance, Tavi. Cours. — Il faut prendre à l’est, répondit le garçon en restant à côté d’elle. Il va falloir trouver un endroit où passer la Rill, mais de l’autre côté il y a des bois denses et tortueux. Dans le noir, on pourrait les semer. — Un des hommes qui nous poursuivent, souffla-t-elle. Florifèvre. Puissant. — Pas là-bas. Le seul qui ait jamais réussi à s’entendre avec ces furies-là est mon oncle, et ça lui a pris des années. Il m’a montré comment les traverser. Amara ralentit et hocha la tête alors qu’ils arrivaient en haut d’une colline. — D’accord. Toi, approche. (Elle fit signe à Ombre, qui la rejoignit docilement. Elle lui prit son baluchon et en sortit l’arc de Bernard et ses flèches. Calant la tige de l’arme contre sa jambe, elle s’arc-bouta dessus pour l’encorder. Puis elle prit l’arc en main et ramassa les flèches.) Je veux que vous entriez tous les deux dans les bois. Traversez-les sans vous arrêter. Tavi avala sa salive. — Qu’est-ce que tu vas faire ? Amara prit l’épée dans son baluchon et la passa à sa ceinture de fortune. — Je vais essayer de les ralentir. Je les verrai aussi bien approcher d’ici que d’ailleurs. — Mais tu es complètement à découvert. Ils vont pouvoir te tuer sans problème. Elle eut un sourire grave. — J’ai comme l’impression qu’un mauvais vent les en empêchera. Laisse-moi un peu de sel. Une fois la tempête arrivée, on pourra sans doute leur échapper plus facilement. — On va rester ici pour t’aider. — Non, dit le Curseur en secouant la tête. Vous continuez à avancer. Juste au cas où les choses tourneraient mal. Je te rattraperai avant l’aube. — Mais… — Tavi. (Elle se tourna vers lui en fronçant gentiment les sourcils.) Je ne peux pas te protéger et me battre en même temps. Ces gens sont des furifèvres puissants. Tu ne peux rien faire pour m’aider. Ces paroles firent l’effet d’une claque au garçon, et une bouffée de frustration et de colère impuissante l’envahit, lui faisant oublier un moment son corps endolori. — Je ne peux rien faire du tout. — C’est faux. Ils vont utiliser des charmes de terre et de flore pour te traquer, toi… pas moi. Je vais pouvoir leur tendre une embuscade, et avec un peu de chance, je pourrai les arrêter carrément. Continue à avancer et retiens leur attention. — Est-ce que leur terrafèvre ne risque pas de percevoir ta présence ? Et s’ils manient le bois aussi, ça ne te mènera à rien de grimper dans un arbre. Amara jeta un coup d’œil au nord. — Quand la tempête sera ici, les furies qui l’habitent… (Elle secoua la tête.) Mais pour l’instant, je peux profiter de la situation. Cirrus. Elle ferma les yeux un instant et le vent commença à se lever autour d’elle. Ses vêtements trop larges se mirent à gonfler et à claquer alors que Tavi, à seulement un mètre d’elle, ne sentait rien. Amara écarta légèrement les bras et le vent la souleva brusquement du sol, avant de se stabiliser en un tourbillon de poussière, de saletés et de flocons de glace autour de ses jambes, jusqu’à hauteur du genou. Elle plana sur place un moment, puis ouvrit les yeux et se laissa porter d’un côté et de l’autre, expérimentalement. Tavi la regarda avec stupéfaction. Il n’avait jamais assisté à une telle démonstration d’aérifèvrerie. — Tu sais voler. Amara lui sourit, et même dans l’obscurité il vit son visage s’éclairer. — Ça ? Ce n’est rien du tout. Peut-être que quand toute cette histoire sera terminée, je pourrai te montrer ce que c’est vraiment que de voler. (Elle hocha la tête.) Les furies de tempête que vous avez par ici sont redoutables, et elles ne vont pas tarder à arriver. Mais cette petite ruse va empêcher Fidél… l’ennemi de me repérer. — D’accord, dit Tavi d’un ton hésitant. Tu es sûre de pouvoir nous retrouver ? Le sourire d’Amara s’effaça. — Je vais essayer. Mais si je ne vous ai pas rejoints d’ici à quelques heures, continue tout seul. Tu pourras aller jusqu’à Garnison ? — Bien sûr. Enfin, je crois. Et mon oncle va venir. Il peut nous retrouver n’importe où dans la vallée. — J’espère que tu as raison. Il a l’air d’être un homme bien. (Elle tourna le dos à Tavi et Ombre, les sourcils froncés, pour regarder dans la direction d’où ils étaient venus, et encocha une flèche.) Va à Garnison. Préviens le comte. Tavi acquiesça, puis, fouillant dans son sac, en sortit un des paquets de sel. Il le jeta par terre, pas trop loin d’Amara mais à distance raisonnable de la furie qui la maintenait en l’air. La jeune femme jeta un coup d’œil au paquet puis au jeune garçon. — Merci. — Bonne chance. Ombre tira sur la manche de Tavi. — Tavi. Faut aller. — Oui. Viens. Reprenant sa course, Tavi entreprit de descendre la colline. Ombre le suivit sans une plainte, apparemment infatigable. Derrière eux, sur la colline, Amara disparut bientôt dans le crépuscule. Tavi se repéra par rapport à la pente et à une paire de rochers qu’il s’était amusé autrefois à tourmenter avec Frédéric, et au bout d’un quart d’heure à peine, ils avaient trouvé l’orée des bois et se faufilaient dans l’ombre des pins et des trembles, sous les longs doigts des chênes décharnés. Tavi ralentit le pas, haletant. Il posa la main sous ses côtes, où une douleur lancinante commençait à se former. — Je n’ai jamais autant couru, dit-il à Ombre. Je commence à avoir des crampes. — Légions, courir. Marcher. S’entraîner, répondit l’esclave. (Il regarda derrière eux et l’ombre tomba sur la marque des lâches qui le défigurait. Ses yeux brillèrent.) Quand Tavi légionnaire, courir beaucoup. Le jeune garçon n’avait jamais entendu autant de mots sortir de la bouche de l’esclave en une seule fois. Il pencha la tête. — Ombre ? Tu étais légionnaire ? L’expression de l’esclave changea à peine, mais Tavi crut y déceler une profonde tristesse. — Ombre lâche. S’est enfui. — Enfui de quoi ? Ombre lui tourna le dos et s’enfonça dans les bois, vers l’est. Tavi le suivit des yeux un moment, puis lui emboîta le pas. Ils avancèrent rapidement pendant un temps, malgré les efforts de Tavi pour faire parler Ombre en lui posant quantité d’autres petites questions auxquelles celui-ci ne répondit pas. Le vent soufflait de plus en plus fort, faisant grincer et gémir la forêt. Tavi voyait du mouvement tout autour de lui, dans les branches et les creux des arbres : les furies des bois, agitées comme des animaux devant la tempête qui s’annonçait, courant de part et d’autre et les observant en silence depuis les ombres. Tavi n’en avait pas peur : elles lui étaient aussi familières que les animaux de l’exploitation. Il garda quand même la main à portée du couteau à sa ceinture, au cas où. Bientôt, un ruissellement d’eau leur parvint à travers les arbres, et Tavi se précipita pour passer devant Ombre. Ils débouchèrent sur la rive de la Rill, une petite rivière rapide qui traversait la vallée de Calderon depuis quelque part à l’est de Garados jusque dans les montagnes au sud. — Bon, dit Tavi. Il faut qu’on trouve le gué qu’oncle Bernard a balisé. Tant qu’on part de ce point-là, je suis sûr de pouvoir retrouver mon chemin parmi les arbres jusqu’à la sortie des bois. Sinon, les furies qui y habitent nous feront perdre notre route. Bernard m’a dit que, quand il était jeune, deux personnes se sont égarées dans ces bois tortueux et n’en sont jamais ressorties. Il les a découvertes mortes de faim à moins d’un trait d’arc de la route, mais elles ne l’avaient pas retrouvée. Ombre hocha la tête en le regardant. — Je peux nous amener en sûreté de l’autre côté, mais seulement si on part du chemin que Bernard a tracé, poursuivit Tavi. (Il se mordilla la lèvre en regardant la rivière.) Et avec cette tempête, en plus. Tiens. (Il fouilla dans son sac de fortune et tendit le second paquet de sel à Ombre.) Prends ça, au cas où on en aurait besoin. Ne le fais pas tomber. — Pas tomber, répéta Ombre en hochant la tête d’un air solennel. Tavi se tourna vers l’amont. — Par là, je crois. Ils se mirent à longer le ruisseau, et la nuit tomba définitivement sur eux. Tavi voyait à peine où il mettait les pieds et, derrière lui, Ombre trébuchait en marmonnant. — Voilà, dit enfin Tavi. C’est ici qu’on traverse. Tu vois ce rocher blanc ? Oncle Bernard a demandé à Brutus de le mettre là pour qu’on trouve plus facilement. Il descendit la berge en glissant sur la terre nue et froide. Ombre émit un glapissement. — Ombre ? Tavi se retourna juste à temps pour voir quelqu’un s’approcher de lui dans le noir. Quelque chose percuta violemment son visage et ses jambes se dérobèrent sous lui. Il tomba en arrière dans le flot rapide et glacé de la Rill, clignant des yeux pour essayer d’y voir net. Il avait un goût de sang dans la bouche. Bittan, du domaine de Kord, se pencha sur lui pour le relever par le devant de sa chemise, et le frappa encore, provoquant de nouveau une douleur fulgurante. Tavi poussa un cri et voulut lever les bras pour se protéger, mais les poings de l’autre garçon s’abattaient sur lui avec une précision sadique, encore et encore. — Ça suffit comme ça, gronda la voix de Kord. Sors tes fesses de l’eau, Bittan. À moins que tu veuilles te noyer encore une fois. Tavi leva des yeux troubles et distingua l’imposante carrure de Kord sur la rive, qui tournait la tête vers le cours d’eau, faisant voler ses cheveux plats et gras. Une forme gisait immobile sur le sol devant lui : Ombre. Bittan sortit Tavi de l’eau et le jeta contre la berge, son beau visage tordu d’un sourire cruel. — Grimpe tout seul, raté. Tavi se hissa hors du ruisseau en frissonnant, alors même que le vent se mettait à hurler au-dessus d’eux. La tempête, lui dit son cerveau engourdi. Elle était là. Il s’approcha d’Ombre et vit que celui-ci respirait encore, bien qu’il soit inanimé. Du sang luisait sur son visage défiguré. Bittan, qui avait suivi Tavi, lui donna un coup de pied, le faisant retomber en avant sur le sol. — On dirait que tu avais vu juste, p’pa. — Je me disais bien qu’ils allaient prévenir Gram après la petite bagarre de l’autre nuit. Mais je ne pensais pas qu’ils enverraient le raté et l’idiot. La voix calme d’Aric leur parvint. Tavi leva les yeux et vit le jeune homme, une ombre élancée un peu à l’écart des deux autres. — Le garçon est loin d’être bête, p’pa. Il sait écrire. Il faut savoir écrire pour déposer plainte. — Ça ne tient pas debout, rétorqua Kord. Ils auraient pu l’envoyer par beau temps, mais pas avec cette tempête. — Sauf si Bernard est mort, intervint Bittan d’un ton mauvais. Peut-être que cette garce a clamsé aussi en essayant de le sauver. Il avait l’air mal barré. Kord se tourna vers Tavi et lui donna un coup de botte. — Eh bien, raté ? Tavi réfléchit à toute vitesse. Il y avait forcément un moyen de temporiser assez longtemps pour permettre à Amara de les rattraper, ou à son oncle de les trouver – mais de quoi parlaient-ils ? Une petite bagarre l’autre nuit ? Était-il arrivé quelque chose la veille, quand son oncle était rentré blessé ? Ça devait être ça. Avaient-ils essayé de tuer Bernard ? Était-ce pour cette raison qu’ils craignaient que quelqu’un dépose plainte auprès du comte Gram ? Kord lui donna un nouveau coup en disant : — Parle, gamin. Ou je t’enterre tout de suite. Tavi déglutit. — Si je vous le dis, vous nous laisserez partir ? — Nous ? demanda Kord avec méfiance. — Il parle de l’idiot, p’pa, intervint Aric. Kord émit un grognement. — Ça dépend de ce que tu nous racontes, raté. Et si je te crois ou pas. Tavi hocha la tête et dit sans lever les yeux : — C’est un guerrier marat qui a blessé mon oncle alors qu’il me protégeait. J’ai réussi à m’enfuir. L’un des Curseurs du Premier Duc est venu au domaine de Bernard et maintenant j’essaie d’aller prévenir le comte Gram que les Marats arrivent et qu’il doit préparer la garnison au combat. Il y eut un moment de silence stupéfait, puis Kord s’esclaffa d’une voix rauque. Tavi sentit une main lui agripper les cheveux, et l’homme dit : — Même un raté devrait savoir que je ne croirais jamais à une histoire pareille. — Mais, bégaya Tavi, le cœur battant la chamade, soudain paniqué. C’est la vérité ! Je vous jure par toutes les Grandes Furies que c’est la vérité ! Kord le traîna au bas de la berge et dit : — J’en ai assez de tes mensonges, raté. Et, plongeant la tête de Tavi dans l’eau glacée, il appuya de toutes ses forces. Chapitre 20 Amara s’efforça de calmer les battements effrénés de son cœur et de respirer plus lentement. Avec Cirrus qui tourbillonnait sous ses pieds, l’air lui semblait presque aussi solide que le sol lui-même. Pourtant, malgré les efforts de sa furie, elle bougeait légèrement de part et d’autre et de haut en bas, et cela risquait de l’empêcher de viser si elle ne restait pas calme et concentrée. La douleur à sa cheville et à son bras, bien qu’atténuée par les soins d’Isana, était encore bien présente. Elle testa la tension de l’arc et la ressentit dans son bras gauche, avec lequel elle tenait la lourde arme en bois. Elle ne pourrait pas le garder bandé longtemps – pas étonnant : il avait probablement été fabriqué spécialement pour les muscles de l’imposant Exploitant. Tremblante et dans l’incapacité de prendre son temps pour viser, il lui faudrait attendre que l’ennemi se rapproche avant de tirer – et elle devrait tuer le spadassin en premier. Elle ne réussirait jamais à le vaincre à l’épée. L’expérience et les dons de ferrofèvre du mercenaire feraient de lui une arme vivante, imparable par quelqu’un qui n’égalait pas son talent. S’il lui restait du temps, sa cible suivante serait Fidélias. Cirrus pouvait parer jusqu’aux traits infaillibles du formidable florifèvre qu’était son ancien professeur. Les dons de terrafèvre de celui-ci, en revanche, lui conféreraient une force qu’elle n’avait aucun espoir d’atteindre. Cela suffirait à Fidélias pour briser sa défense et la vaincre, en l’absence d’autres facteurs. Même avec l’aide de Cirrus pour donner de la vitesse à ses coups, elle ne l’égalait que de justesse à l’épée. Amara réservait cette dernière à la sorcière d’eau, bien qu’elle ne voie pas d’inconvénient à la tuer d’une flèche. En combat singulier, l’aquafèvre ne représentait pas une aussi grande menace que les deux autres, mais elle était tout de même dangereuse. Même si Amara avait la liberté de concentration nécessaire pour l’étouffer, il y avait peu de chances qu’elle puisse le faire avant que la sorcière couvre la distance qui les séparait – et si Odiana la touchait, Amara était perdue. Des trois, c’était la seule qu’Amara pouvait raisonnablement espérer vaincre à l’épée. Ses options étaient limitées, songea-t-elle. Son plan aussi. Elle avait peu de chances de réussir à tirer une seconde flèche, même en supposant qu’elle terrasse du premier coup Aldrick ex Gladius, un homme qui avait affronté certains des plus grands guerriers – Araris lui-même ! – et les avait vaincus, ou du moins avait survécu pour en parler. Mais si elle les laissait rattraper Tavi, ou même seulement s’en approcher, ils le tueraient sans aucun doute – or le garçon était le seul dont le témoignage puisse convaincre le comte de Garnison de mobiliser ses troupes et de donner l’alerte. Tavi et l’esclave partis, Amara resta seule face à l’obscurité et prit soudain conscience qu’elle risquait très probablement de mourir. Dans la souffrance. Son cœur s’emballa, en proie à une terreur éperdue. Elle se baissa pour ramasser une paire de flèches sur le sol, en glissa une à sa ceinture et encocha l’autre sur l’arc. Elle posa la main sur la garde de son épée pour s’assurer qu’elle pouvait la tirer sans risquer d’entailler sa propre jambe ou le lien qui empêchait ses vêtements volés de claquer au vent comme des oriflammes. Elle regarda vers le nord et y perçut la présence des furies de tempête, tout là-haut, près de la silhouette menaçante d’une montagne dont la cime retenait les derniers rayons pourpres du soleil couchant, semblable à un œil sombre et torve. Les nuages s’abaissèrent, engloutissant le sommet de la montagne, et Amara sentit la fureur glaçante de la tempête imminente, véritable héraut de l’hiver. Une fois celle-ci sur eux, à supposer qu’elle ne tue pas le garçon, elle rendrait sa poursuite impossible. Amara n’avait pas besoin de gagner. Elle avait juste à ralentir leurs poursuivants. Tant qu’elle réussissait à les retarder, la mort était un dénouement acceptable. Elle avait les mains tremblantes. Puis elle attendit. Elle ne sentit pas le charme de terre passer sous elle, mais elle le vit : une ondulation à peine perceptible, une vibration qui traversa le sol en l’agitant légèrement comme une vague remue l’eau. Elle passa sous Amara et continua derrière elle. Celle-ci avait gardé les pieds à au moins une largeur de main du sol. L’onde n’avait pu détecter sa présence. Amara inspira lentement et souffla sur les doigts de la main avec laquelle elle allait tenir la corde et la flèche. Puis elle leva l’arc, sans tenir compte de l’élancement dans son bras, et se laissa porter un peu plus bas sur la pente, de manière à ne pas se découper dans la lumière du ciel rougeoyant et des nuages traversés d’éclairs. Elle vit du mouvement sur le sol plongé dans l’obscurité et, demandant à Cirrus de la stabiliser, resta aussi immobile que possible. Une autre onde traversa la terre, plus intense cette fois, et plus proche. Fidélias avait déjà utilisé cette technique de recherche par le passé, et elle savait combien celle-ci pouvait être efficace pour trouver quiconque n’avait pas eu la présence d’esprit de quitter le sol. La silhouette se rapprocha, sans qu’elle puisse déterminer de qui il s’agissait ou combien ils étaient. Elle banda son arc aussi fort qu’elle le pouvait sans se fatiguer et le baissa, flèche en place, vers le sol. Bientôt elle entendit des pas, et distingua la silhouette d’un homme grand, l’éclat du métal dans le noir. Le spadassin. Elle inspira, retint son souffle puis banda son arc, visa et tira en un seul mouvement. La corde vibra et la flèche fendit l’obscurité en sifflant. La silhouette se figea et leva une main vers elle alors même que la flèche franchissait la distance qui les séparait. Elle entendit le projectile en bois se briser brutalement. Elle mit la main à sa ceinture pour prendre l’autre flèche, mais l’homme chuchota dans l’obscurité, et quelque chose enserra soudain le poignet de la jeune femme comme un étau. Amara baissa les yeux et vit que la tige de sa flèche avait entouré son poignet et s’enroulait maintenant autour de sa ceinture, de manière à attacher sa main à sa taille. Elle pirouetta pour prendre de l’élan et lancer l’arc sur son agresseur, afin de libérer sa main gauche pour tirer maladroitement son épée. Mais elle n’en eut pas le temps : l’arc dans sa main se déforma brusquement et s’enroula autour de son bras, plus vif et souple qu’un serpent. Il n’était pas assez long pour enserrer aussi son buste, mais, une fois en place, il se durcit, raidissant son bras jusqu’à ce que sa main se retrouve trop loin pour attraper l’épée à sa ceinture. En tournant la tête, Amara vit l’homme se ruer sur elle et, avec l’aide de Cirrus, elle bondit dans les airs au-dessus de la tête de celui-ci. Elle fit volte-face dans le vide et réussit à diriger ses talons sur son adversaire. Elle rata sa cible, la nuque, et son pied atteignit seulement l’épaule. Cirrus l’empêcha de retomber sur le sol, mais alors qu’elle reprenait son équilibre, une main d’une vigueur brutale lui attrapa la cheville et la ramena en arc de cercle dans les airs pour l’écraser sur le sol gelé. Amara essaya de se redresser mais le coup l’avait étourdie, ralentissant ses mouvements. Avant qu’elle puisse s’échapper, l’homme l’avait clouée au sol et pesait sur elle de tout son poids. D’une main, il lui avait enserré la gorge, et lui tordait le cou au risque de le briser, avec autant d’aisance que si elle n’avait été qu’un faible chaton. — Où est-il ? gronda Bernard. Si tu as fait du mal à ce garçon, je te tue. Amara cessa de se débattre et, ordonnant à Cirrus de s’en aller, s’immobilisa sous l’Exploitant furieux. Elle distinguait le colosse brun du coin de l’œil, très légèrement vêtu compte tenu du temps, armé d’une hache de bûcheron qu’il avait lâchée pour l’attraper. Elle dut faire un effort pour respirer, pour parler. — Je ne lui ai fait aucun mal. Je suis restée en arrière pour arrêter ceux qui sont après lui. Il a continué tout seul avec l’esclave. La poigne de granit sur son cou se relâcha quelque peu. — Ceux qui sont après lui. Qui ça ? — Les étrangers. Ceux qui sont entrés quand vous m’avez portée dans la salle. Ils sont après nous, j’en suis certaine. Je vous en prie, monsieur. Le temps nous est compté. L’Exploitant grommela. Maintenant Amara clouée au sol d’une main, il tira de l’autre l’épée à la ceinture de celle-ci et la jeta au loin. Puis il lui palpa la taille jusqu’à ce qu’il trouve, dans sa tunique, le couteau qu’elle avait volé à Fidélias, et écarta rudement ses vêtements pour le lui prendre aussi. Alors seulement il relâcha sa prise sur sa gorge. — Je ne sais pas qui tu es, jeune fille. Mais tant que je ne le saurai pas, tu vas rester ici. Alors même qu’il prononçait ces mots, la terre se recourba par-dessus les coudes et les genoux d’Amara, et herbe et racines s’entrelacèrent pour lui river les bras et les jambes au sol. — Non ! protesta-t-elle. Exploitant, je m’appelle Amara. Je suis un des Curseurs de la Couronne. C’est le Premier Duc lui-même qui m’a envoyée ici, dans cette vallée. Bernard se releva, s’éloigna d’elle et fouilla dans un sac à sa ceinture. Il en sortit deux objets. — Tout à coup tu n’es plus une esclave, hein ? Non, bien sûr. Mon neveu est quelque part dans cette tourmente et c’est ta faute. — C’est parce que je l’ai éloigné de l’exploitation qu’il est toujours en vie ! — Ça, c’est toi qui le dis, répondit Bernard. (Elle entendit de l’eau couler d’une gourde dans un gobelet ou un bol.) Où est-il maintenant ? Amara lutta contre l’emprise de ses liens de terre, en vain. — Je vous l’ai dit. Ils sont partis en avant, avec Ombre. Il a dit quelque chose à propos d’une rivière et d’un bois tortueux. — Ombre est avec lui ? Et ces gens qui le poursuivent ? Qui sont-ils ? — Un Curseur renégat, Aldrick ex Gladius et une sorcière d’eau extrêmement puissante. Ils essaient de tuer tous ceux qui ont vu des Marats dans la vallée. Je crois que c’est parce qu’ils veulent faire réussir une attaque surprise des Marats. — Par les Corbeaux ! cracha Bernard. (Puis il demanda en élevant un peu la voix :) Isana ? Tu as entendu ? Une voix métallique et à peine audible résonna quelque part près d’Amara. — Oui. Tavi et Ombre doivent être au gué de la Rill. Il faut qu’on y aille immédiatement. — Je t’y retrouve. Et pour la fille ? Isana répondit avec un peu de retard, comme si cela lui demandait un gros effort. — Elle ne veut pas de mal à Tavi. De ça, je suis sûre. Pour le reste, je ne sais pas. Dépêche-toi, Bernard. — Promis. (Il reparut dans le champ de vision d’Amara et but ce qu’il y avait dans le gobelet.) Cet homme après toi, avec le spadassin. Pourquoi est-ce que tu t’attendais à le voir lui plutôt que moi ? Amara avala sa salive. — C’est un terrafèvre et un florifèvre. Chevronné. Il peut retrouver le garçon. (Elle leva la tête et plongea son regard dans celui de Bernard.) Laissez-moi me relever. Je suis votre seule chance d’aider Tavi. Il se rembrunit. — Qu’est-ce qui te fait dire ça ? — Vous ne connaissez pas ces gens. Moi si. Je peux anticiper ses mouvements, deviner ce qu’il va faire. Je connais ses forces et ses faiblesses. Et vous ne pouvez pas vaincre son spadassin tout seul. Bernard la dévisagea un instant, puis secoua la tête d’un air agacé. — D’accord. Prouve-le. Anticipe. Dis-moi où il est. Amara ferma les yeux en essayant de se rappeler la topographie de la région. — Il savait que je m’attendrais à ce qu’il se lance à notre poursuite, immédiatement. C’est son point fort. Mais il ne l’a pas fait. Il a anticipé ma manœuvre, et il est en train d’essayer de prendre le garçon à revers. Vérifiez la chaussée. Les furies des pavés. Il l’a probablement rejointe et il en utilise les furies pour dépasser Tavi et lui couper la route. Elle rouvrit les yeux et regarda le visage de l’Exploitant. Bernard murmura quelque chose et elle sentit la terre frémir lentement. Le silence régna un moment, puis le colosse s’agenouilla et posa sa main nue sur le sol, la tête penchée, les yeux fermés, comme s’il écoutait une musique lointaine. Enfin, il relâcha son souffle. — Tu as raison. Du moins, il semblerait. Quelqu’un est en train de faire onduler le sol sur la route même, et vite. Des chevaux, je pense. — C’est lui. Laissez-moi me relever. Bernard rouvrit les yeux et se redressa d’un air décidé. Il ramassa sa hache, fit un signe vers le sol, et Amara se retrouva brusquement libre, tandis que l’arc et la flèche reprenaient leur forme d’origine en se déroulant de ses bras. Elle se remit debout avec peine et ramassa son épée et son couteau. — Est-ce que tu vas m’aider ? demanda l’Exploitant. Amara se tourna vers lui et relâcha son souffle en tremblant. — Monsieur, je vous le jure. Je vous aiderai à protéger votre neveu. Bernard sourit brusquement, un éclair blanc dans l’obscurité. — Heureusement que tu n’as pas l’intention de combattre ces gens avec du bois provenant de leurs arbres. Elle passa l’épée à sa ceinture. — J’espère que votre épaule ne vous fait pas trop mal. Le sourire de Bernard s’élargit. — Je survivrai. Comment va ta cheville ? — Elle me ralentit, avoua Amara. — Alors demande à ta furie de te soulever de nouveau. (Il sortit un bout de corde de son sac, le passa à sa ceinture derrière son dos et fit une boucle. Il la lui jeta en disant :) Reste derrière moi et près du sol. Le bois m’ouvrira un passage, mais ne laisse pas dépasser ta tête ou une branche risque de l’emporter. Amara avait à peine murmuré son assentiment que le sol se mit à trembler, et l’Exploitant s’en fut à toutes jambes, propulsé en avant par le sol à chaque pas. Elle courut pour rester derrière lui, mais même au mieux de sa forme elle aurait eu du mal à garder le rythme. Elle réussit à le suivre sur quelques pas, une main agrippée au cordon de cuir, puis bondit dans les airs en appelant Cirrus. La présence de sa furie se solidifia sous ses pieds, et elle se mit à flotter au-dessus du sol derrière l’Exploitant, tirée en avant par le cordon. S’il remarqua son poids, il n’en laissa rien paraître, et continua à filer dans la nuit avec une assurance parfaite et dans un silence presque absolu, comme si l’herbe flétrie sous ses pieds conspirait à étouffer l’impact de ses pas et à atténuer le bruit qu’il faisait en passant. Amara n’avait même pas eu le temps de reprendre son souffle que déjà ils entraient dans les bois, et elle dut baisser la tête pour éviter de se prendre les branches dans la figure. Elle se recroquevilla dans l’ombre de l’Exploitant, levant brusquement les pieds quand il sauta par-dessus une souche que Cirrus n’avait pas totalement réussi à lui faire éviter. — Je les sens ! dit Bernard un moment plus tard. Au gué. Ombre est à terre, Tavi est à moitié dans l’eau et… (Il gronda avec hargne.) Kord est là aussi. — Kord ? — Un Exploitant. Un criminel. Il va leur faire du mal. — On n’a pas besoin de ça ! — Désolé pour le dérangement, Curseur, rétorqua Bernard. Je ne perçois pas tes amis. Ils ont quitté la route. — Il dissimule probablement son passage. Il ne laisse jamais passer une occasion d’attaquer par surprise. Il ne tardera pas à atteindre le garçon. — Alors on doit vaincre Kord et ses fils d’abord. Je m’occupe de Kord, c’est le plus vieux. Les deux autres sont pour toi. — Furifèvres ? — Air et feu… — Feu ? — Mais lâches. Le grand est le plus dangereux. Frappe vite et fort. Après la prochaine montée. Amara acquiesça. — Compris. Cirrus ! Elle laissa l’air se ramasser sous elle et, dans un tourbillon de vent, bondit dans les airs à travers les branches nues des arbres décharnés. Chapitre 21 L’eau du ruisseau était rapide et glacée. Tavi sentit sa bouche s’engourdir dès que Kord lui enfonça la tête dedans, et ses oreilles se mirent à picoter. Il se débattit, mais la poigne de son tourmenteur, qui le tenait fermement par les cheveux, était trop ferme. Sa chaîne d’Exploitant graisseuse battait contre les épaules de Tavi. Il appuya brutalement et le jeune garçon sentit son visage s’écraser contre les rochers au fond de la rivière. Et puis soudain, cette pression inexorable disparut. Tavi sentit qu’on le tirait en arrière par les cheveux pour l’envoyer plusieurs mètres plus loin sur la terre ferme. Il atterrit sur quelque chose de chaud et de vivant, qui se révéla être un Ombre étourdi. Tavi leva la tête vers Kord, clignant des yeux pour en chasser l’eau, mais quelqu’un vint se placer entre eux, lui bloquant la vue. — Oncle Bernard ! — Aide Ombre à se relever et éloigne-le de là, Tavi, répondit celui-ci. Tavi se remit debout en aidant Ombre à faire de même, et avala sa salive. — Qu’est-ce qu’on va faire ? — Éloignez-vous. Je m’occupe du reste, répondit Bernard. (Puis il lui tourna le dos, tout en restant entre lui et Kord.) Kord, tu es allé trop loin, cette fois. — On est trois, gronda l’intéressé alors que ses fils se positionnaient de chaque côté de lui. Tu es tout seul. Sans compter l’idiot et le raté, bien sûr. Je dirais plutôt que c’est à toi de t’inquiéter, Bernard. La terre devant lui trembla bruyamment et la chose qui se hissa hors du sol, tout de pierre, ne ressemblait à rien de ce que Tavi avait pu voir dans sa vie. Elle avait le corps allongé d’une slive, mais sa queue, recourbée sur son dos, se dressait comme une massue. Sa mâchoire était hideusement étirée et emplie de crocs acérés. Elle tourna la tête, ouvrit la gueule et émit un grondement granitique, caverneux. À côté de Kord, Bittan souleva le couvercle d’un pot à braises en céramique. Des flammes rouges s’en échappèrent aussitôt et prirent la forme d’un serpent dressé dans les airs, prêt à mordre, ses yeux de feu étincelant. De l’autre côté de Kord, le grand et mince Aric forma une arche avec ses doigts et un tourbillon d’air et de bouts de fougères l’entoura, donnant vaguement à sa cape, en la rejetant en arrière, la forme de grandes ailes. — Ne fais pas ça, Kord, dit Bernard. (Le sol à côté de lui frémit, puis Brutus s’en dégagea pour venir mettre sa grosse tête de molosse rocheux sous la main de Bernard, ses yeux d’émeraude rivés sur Kord et ses fils. Il secoua ses épaules puissantes, faisant voler de ses flancs une minuscule avalanche de terre et de cailloux. Tavi vit Bittan pâlir et reculer d’un pas.) Tu es en train de creuser ta propre tombe. — Tu veux me prendre ma terre, cracha Kord. À moi et à ma famille. De quel droit ? Bernard soupira longuement en levant les yeux au ciel. — Ne joue pas les vertueux avec moi, esclavagiste. La tempête sera bientôt sur nous. Dernière chance. Si tu cèdes maintenant, tu pourras vivre pour affronter la justice de Gram plutôt que la mienne. Les yeux de Kord étincelèrent. — Je suis un Citoyen. Tu n’as pas le droit de tuer un Citoyen. — Ça, c’est sur tes terres. Là, on est sur les miennes. Kord pâlit de rage. — Espèce de salaud bien-pensant, siffla-t-il. (Il tendit ses mains et s’écria :) Je vais te jeter en pâture aux corbeaux ! Le monstre de pierre devant lui se rua en avant avec la rapidité d’un lézard. Au même moment, de la direction d’Aric, une forme floue évoquant vaguement un oiseau de proie se précipita sur Bernard. Bittan lança son pot de braises dans le buisson le plus proche et, bien qu’humide, le bois s’embrasa brusquement, tandis que le serpent de feu à l’intérieur grossissait de vingt fois sa taille en l’espace de quelques secondes. Bernard réagit immédiatement. D’une main, il lança une poignée de cristaux de sel sur la furie d’Aric qui chargeait. Un cri strident s’éleva dans l’air devant lui, tandis qu’au même moment, Brutus se jetait sur la furie de Kord et la percutait avec un fracas d’une violence ahurissante. Les deux furies se fondirent en un même amas de pierre et s’enfoncèrent dans le sol, dont la surface tressauta et se bomba sous l’effet de leur affrontement invisible. Avec un hurlement, Kord se rua sur Bernard. Celui-ci souleva sa hache et l’abattit sur son adversaire. Kord l’évita en faisant un bond de côté, et Bernard s’avança en levant de nouveau son arme. Tavi vit Aric tirer un couteau de sa ceinture et attaquer Bernard par-derrière. — Oncle Bernard ! cria-t-il. Derrière toi ! Tout à coup, une colonne de vent si violente et si puissante qu’elle semblait presque solide s’écrasa sur le dos d’Aric, le jetant durement au sol. Le fils de Kord poussa un cri de surprise et voulut se relever, mais du ciel noir au-dessus d’eux, Amara se laissa tomber sur le dos du jeune homme, ses vêtements d’emprunt battant soudain follement au vent. Aric eut le temps d’émettre un hurlement étranglé, et les vents s’amassèrent brusquement autour des deux combattants dans un sifflement. Tavi vit Amara passer son bras sous le menton de son adversaire, et tous deux roulèrent sur le sol, Aric luttant pour déloger la jeune femme de son dos. Tavi se retourna à temps pour voir Kord frapper le bras de son oncle et lui faire lâcher sa hache. L’arme tomba en roulant dans l’eau de la rivière. Sans perdre un instant, Bernard enfonça son poing dans les côtes de Kord, si fort que le coup souleva de terre le gros Exploitant et le fit tomber. Bernard s’avança mais Kord se releva avec une énergie empruntée à sa furie et ils s’empoignèrent dans un corps-à-corps serré, faisant trembler la terre sous eux. Tavi sentit de la lumière et de la chaleur sur le côté, et se retourna pour voir Bittan debout devant une colonne de broussailles en feu. — Tiens, tiens, dit le garçon d’un ton mauvais. On dirait que c’est moi qui vais devoir m’occuper de ton cas. Il leva les bras avec un cri euphorique et les rabattit de nouveau. Les flammes s’élevèrent en une colonne de feu qui retomba, rapide, flamboyante, horrible, sur Tavi et Ombre. Avec un cri, Tavi plongea sur le côté en entraînant l’esclave. Les flammes s’abattirent sur le sol comme de l’eau ; des étincelles et de la fumée s’en élevèrent en volutes et une vague de chaleur traversa l’obscurité. Une odeur de poils brûlés parvint aux narines de Tavi et, se relevant, il entraîna Ombre vers la rivière. — Viens, Ombre. Allez. Allez ! Le rire de Bittan retentit, cruel, dans la lumière rougeoyante. Retombée à terre, la colonne de feu se tortilla sur le sol comme un énorme serpent pour venir se mettre entre Tavi et la protection discutable des eaux glacées. Derrière Bittan, les flammes sautaient de buisson en buisson, d’arbre en arbre, et l’incendie, en se propageant, passait d’un grondement crépitant à un rugissement maussade. — Bittan, s’écria Tavi. Il est en train de t’échapper ! Tu vas tous nous tuer ! — Je ne pense pas que tu sois en position de me faire la leçon sur la furifèvrerie, raté ! rétorqua Bittan. Il se tourna vers le buisson en feu à côté de lui, cueillit une poignée de brindilles enflammées et la lança sur Tavi. Celui-ci se protégea avec sa cape, atténuant l’impact, mais de petites languettes de feu restèrent accrochées à l’étoffe. Il tapa frénétiquement dessus. — Je n’arrive pas à décider, cria Bittan d’une voix moqueuse, si tu dois mourir d’asphyxie ou brûlé vif ! Ombre, dont la partie non défigurée du visage était enflée et virait déjà au violet, commença enfin à supporter l’essentiel de son propre poids et à cligner des yeux d’un air égaré. Il tripota la cape de Tavi avec de petits vagissements, en regardant tout autour de lui les flammes environnantes. — J’ai une idée, dit Bittan. Et si je faisais frire le simplet en premier ? Ensuite je pourrai m’occuper de toi, raté. Il fit un geste de la main et le serpent se matérialisa de nouveau parmi les flammes. Il se tortilla un moment – puis fondit sur la poitrine d’Ombre comme un éclair de lumière. Ombre glapit et, avec plus de rapidité que Tavi l’en aurait cru capable, fit un bond de côté, percutant le jeune garçon. L’élan de l’esclave les poussa tous deux, roulant l’un sur l’autre, vers la barrière de feu qui les séparait de la rivière. Le dos d’Ombre entra en contact avec le sol au moment où ils traversaient les flammes, et l’esclave hurla de douleur en s’agrippant à Tavi. Le jeune garçon se débattit pour se libérer, et ils basculèrent ensemble dans la Rill. — Non ! s’exclama Bittan. Il traversa le feu indemne et descendit au bord de l’eau. Levant les bras, il lança une nouvelle vrille de feu sur eux. Tavi se jeta en arrière, contre Ombre, et tous deux tombèrent sous la surface. La langue de feu s’écrasa sur l’eau au-dessus d’eux avec un rugissement lointain et un éclair de lumière. Tavi resta sous la surface aussi longtemps que possible, mais ne put retenir sa respiration que quelques secondes. Il n’avait pas eu le temps de prendre son souffle avant de plonger, et l’eau était tout simplement trop froide. Il essaya de s’éloigner de la rive et de la furie déchaînée de Bittan avant de remonter à la surface, toussant et crachant. Il traîna Ombre avec lui, plus ou moins à la force des bras, de peur que l’esclave, dans sa panique, se noie avant de se rendre compte que l’eau n’était pas assez profonde pour cela. Bittan, debout tout au bord de la rivière, poussa un cri de rage et les flammes derrière lui s’élancèrent vers le ciel. — Espèce de froussard ! Petit avorton de viande à corbeaux ! Je vais vous réduire en cendres, toi et ton crétin patenté ! Tavi saisit une pierre de la taille de son poing au fond de la rivière. — Laisse-le tranquille ! s’écria-t-il en la jetant sur Bittan. Le projectile vola à travers les airs pour venir s’écraser sur la bouche du garçon. Celui-ci recula avec un hurlement de douleur et tomba en arrière. — Oncle Bernard ! cria Tavi. On est dans l’eau ! À travers un nuage de fumée, Tavi vit son oncle reculer le poing puis l’enfoncer violemment dans la gorge de Kord. Le gros Exploitant tituba en arrière avec un cri étranglé sans relâcher sa prise sur la tunique de Bernard, l’entraînant avec lui, hors de vue. Non loin de là, Amara se releva, laissant au sol un Aric inanimé ; elle grimaçait et tenait son avant-bras dont la manche était humide de sang. Le jeune homme avait apparemment réussi à utiliser son couteau contre elle, même si cela n’avait pas empêché Amara de le faire suffoquer. Elle regarda autour d’elle et cria à travers la fumée : — Tavi ! Sors de l’eau ! Ne reste pas là-dedans, dépêche-toi de sortir ! — Quoi ? Pourquoi ? Sans prévenir, des bras humides et souples se nouèrent autour de sa gorge, et une voix féminine et rauque lui ronronna à l’oreille : — Parce qu’il peut arriver des choses affreuses aux jolis petits garçons qui tombent dans la rivière. Tavi voulut se retourner, se débattre, mais les bras se resserrèrent autour de son cou et l’entraînèrent sous la surface sans lui laisser le temps de respirer. Il essaya d’ancrer ses pieds dans le lit de la rivière, de remonter la tête à la surface, mais il n’arrivait pas à trouver d’appui, comme si le lit de la rivière était couvert de vase où que ses pieds se posent, le condamnant à glisser sans fin. — Pauvre chéri, murmura la voix à son oreille, très claire. (Il sentit un corps robuste mais voluptueux se presser contre son dos.) Ce n’est pas ta faute si tu as vu ce qu’il ne fallait pas voir. C’est vraiment dommage de tuer un garçon aussi mignon, mais si tu te laisses faire et que tu inspires profondément, ce sera vite terminé, et tu seras toujours aussi joli quand on te mettra dans une boîte. Promis. Tavi se débattit, se tortilla, mais c’était peine perdue face à la souple fermeté de cette prise. Il aurait pu lutter toute la journée sans jamais prendre le dessus : c’était une aquafèvre, comme sa tante, et puissante ; les eaux de la rivière elle-même étaient utilisées contre lui. Il cessa de lutter, ce qui lui valut un murmure d’approbation de la part de son assaillante. Des lèvres froides se pressèrent contre son oreille. Il commençait à avoir la tête qui tournait, mais réfléchit éperdument. Si c’était une aquafèvre comme sa tante, elle devait connaître les mêmes problèmes. En contrepartie des nombreux avantages que leur offrait leur don, les aquafèvres devaient endurer plus que presque tous les autres furifèvres : la confusion que leurs sens surdéveloppés captaient chez les autres – émotions, impressions, sentiments. Tavi se concentra sur sa propre peur incontrôlable, une terreur qui faisait palpiter son cœur et épuisait encore plus vite les dernières bouffées d’air restant dans ses poumons, le rapprochant d’autant plus de la noyade. Il se concentra dessus, la laissa monter en lui, et y ajouta les frustrations de la journée, le désespoir, la rage et le sentiment d’impuissance qui l’avaient envahi en rentrant au domaine de Bernard. Il empila toutes ces émotions les unes sur les autres et les nourrit avec frénésie, jusqu’à ce qu’il puisse à peine se rappeler quel avait été son plan au départ. — Qu’est-ce que tu fais ? siffla la femme qui le tenait, et sa voix rauque et assurée prit une nuance d’incertitude. Arrête. Arrête ça tout de suite. C’est trop fort. Je déteste quand c’est trop fort ! Tavi se débattait en vain contre son emprise, désormais en proie à une panique bien réelle, une peur aveuglante, étourdissante, qui se mêlait au reste de ses émotions. L’aquafèvre hurla et le repoussa pour se protéger la tête de ses bras, le libérant. Tavi, suffoquant, expulsa tout ce qui restait dans ses poumons et lutta pour remonter à la surface. Il avait à peine sorti la tête et pris avidement une bouffée d’air que l’eau elle-même vint l’envelopper en bouillonnant et le tira de nouveau sous la surface. — Malin garçon, siffla l’aquafèvre. (Tavi put enfin la voir à la lueur, reflétée dans l’eau, des feux sur la rive : une belle femme aux yeux et aux cheveux noirs, aux courbes voluptueuses et engageantes.) Très malin. Et si passionné. Maintenant je ne peux plus te tenir pendant que tu meurs. Je voulais faire au moins ça pour toi. Mais certaines personnes sont ingrates. Il sentit l’eau se mettre à le comprimer, aussi solide et écrasante que des liens de cuir, lui ramener les jambes l’une contre l’autre, l’envelopper comme un pain dans un torchon. Terrifié, il lutta pour retenir son souffle le plus longtemps possible. La jeune femme resta devant lui, les yeux plissés de dédain. — Petit sot. J’allais te faire connaître l’extase. Maintenant je crois que je vais juste briser ton joli cou. Elle fit un geste du poignet, délicat, mais l’eau entourant Tavi pivota brusquement autour de la tête de l’adolescent et commença lentement à lui tordre la mâchoire sur le côté. Tavi essaya de résister, mais l’eau semblait juste un peu plus forte que lui. La pression sur son cou s’accentua rapidement, devenant douloureuse. La femme s’approcha pour le regarder, les yeux écarquillés et luisants. Elle ne remarqua pas le mouvement soudain dans l’eau derrière elle, mais Tavi vit la main de sa tante sortir de l’obscurité. Elle attrapa l’autre femme par les cheveux, et de l’autre main lui griffa brutalement les yeux. L’eau se teinta de rose et l’aquafèvre poussa un hurlement pitoyable. Isana apparut plus distinctement, les mains levées, paumes en avant, vers son adversaire et soudain cette dernière fendit les flots pour jaillir hors de l’eau, comme tirée par une main de géant. Dès qu’elle se retrouva hors de la Rill, la pression sur le cou de Tavi s’atténua, et il put de nouveau bouger les bras et les jambes. Isana s’approcha de lui et ils remontèrent ensemble à la surface, Tavi suffoquant et haletant. — C’est ma rivière, déclara Isana avec hargne à l’adresse de la sorcière d’eau disparue. Puis elle appela Ombre, qui se jeta dans l’eau pour passer ses épaules sous le bras de Tavi et le hisser hors de la rivière. Tavi fixa la main d’Isana, dont les ongles semblaient être deux fois plus longs que d’habitude et acérés comme des griffes. Isana remarqua son regard et secoua la main comme pour détendre des muscles crispés par la couture. Une fois, deux fois, et ses ongles reprirent leur apparence normale, pragmatiquement courts et soignés – mais tachés de sang. Tavi frissonna. — Emmène-le sur l’autre rive, ordonna Isana à Ombre. Il y en a encore deux autres dans le coin, et Bernard et Kord se battent toujours. Tavi, passe à travers bois. Quand la tempête arrivera, tu seras à l’abri pendant un temps. Bittan, la bouche en sang, apparut sur la rive. — Espèce de sorcière stérile ! hurla-t-il à Isana. Il fit un geste et des flammes se précipitèrent sur eux. Isana leva les yeux au ciel et fit un geste en direction du garçon. Une vague s’éleva à la rencontre des flammes, les noya, et poursuivit sa course jusqu’aux pieds de Bittan, qu’elle agrippa et entraîna avec elle. Il tomba avec un glapissement confus et s’éloigna à quatre pattes de la rive. — Passe à travers bois, reprit Isana. Va au domaine d’Aldo, près du lac. Je l’aurai averti d’ici là, et soit il te mènera à Gram, soit il amènera Gram à toi. Il te protégera en attendant. Tu as compris, Tavi ? — Oui, madame, souffla Tavi. Mais… Elle le serra contre elle et lui déposa un baiser sur le front. — Je suis désolée, Tavi, tellement désolée. Mais le temps manque pour tes questions. Tu dois me faire confiance. Je t’aime. — Je vous aime aussi. Isana détourna la tête et les flammes sur la rive se reflétèrent dans ses yeux. — L’incendie se propage. Et la tempête sera bientôt là. Il faut que je fasse venir Nereus, ou bien Lilvia va attiser ces feux jusqu’à ce qu’ils dévorent la vallée. (Elle tourna de nouveau les yeux vers eux.) Tavi, éloigne-toi de la rivière. Le plus possible. Dirige-toi vers les hauteurs. Prends Ombre avec toi et garde un œil sur lui – je ne sais pas ce qui t’a pris de l’emmener. Elle regarda l’esclave derrière lui, qui sourit bêtement et baissa la tête. Elle secoua la sienne en réponse, embrassa Tavi encore une fois et dit : — Va-t’en. Vite. Et sans plus attendre, elle fit demi-tour et disparut de nouveau dans l’eau de la rivière. Tavi, la gorge nouée, essaya d’aider Ombre à sortir de la rivière sur la rive opposée. En remontant sur la berge, il regarda derrière lui. Kord gisait sur le sol, recroquevillé, essayant faiblement de se remettre debout. Bernard, le visage meurtri et la tunique déchirée, se tenait avec Amara à côté du rocher blanc du gué, et tous deux tournaient le dos à Tavi pour faire face aux bois. De la fumée et de l’ombre des arbres sortit en boitant un homme d’une cinquantaine d’années, pieds nus, de taille insignifiante. Il balaya du regard la rivière illuminée par l’incendie, fixa un moment les deux personnes près du gué, puis regarda derrière eux. Tavi sentit ses yeux se poser sur lui comme deux pierres lisses et froides, le soupeser, l’évaluer, décider de son sort. L’homme leva une main : Tavi entendit l’arbre à côté de lui frémir et trembler, et se retourna à temps pour le voir s’abattre sur lui. Vif comme l’éclair, Bernard tourna la tête et leva un poing. Un deuxième arbre se déracina tout aussi vite et bascula, heurtant violemment le premier, de sorte qu’ils s’empêchèrent mutuellement de tomber, formant une arche au-dessus d’un Tavi et d’un Ombre tremblants. — Impressionnant, dit l’homme. Il fixa les yeux sur Bernard, et une onde de terre se précipita tout à coup vers ce dernier. L’oncle de Tavi ancra fermement les pieds dans le sol en grimaçant : une autre vague se dressa devant lui et prit de l’élan pour venir à la rencontre de la première. Les efforts de Bernard ne furent manifestement pas suffisants. L’onde de l’étranger traversa la sienne et fissura le sol sur lequel l’Exploitant se tenait avec Amara, les faisant basculer tous les deux. Tavi poussa un cri d’alerte, car au moment où son oncle tombait, l’étranger sortit de sous sa cape un arc court et fortement recourbé. Il y encocha une flèche et le banda d’un geste précis et calme. Le projectile vola par-dessus le ruisseau en direction de Tavi. Sur le sol, Amara cria quelque chose en fendant l’air de sa main. La flèche dévia brusquement de sa course et se perdit avec un craquement dans les bois derrière Tavi. L’homme émit un bref grognement de dépit et dit : — Ça ne sert à rien. Tuez-les. Derrière lui s’avança l’homme que Tavi avait vu plus tôt, l’épée à la main, une lueur froidement assassine dans le regard. Il se dirigea d’un pas feutré vers Amara et Bernard, captant sur sa lame la lumière des flammes qui crépitaient tout autour. Kord avait retrouvé sa mobilité et s’était redressé. Il réveilla Aric de quelques coups de pied et entreprit de se replier vers les bois, laissant son fils le suivre péniblement tout en s’efforçant de reprendre ses esprits. Mais au moment où il partait, il y eut un craquement dans les broussailles en feu et Bittan sortit à reculons de la fournaise, aveuglé et asphyxié par la fumée. Il agita une main devant son visage et se retrouva entre Aldrick et Bernard, à quelques pas du spadassin. Tavi ne vit même pas le bras de celui-ci bouger. Il y eut un sifflement, et Bittan, avec un hoquet de surprise, tomba à genoux. Le spadassin continua sa route. Tavi vit une mare écarlate se former autour des genoux de Bittan et celui-ci tomber mollement sur le côté. Tavi sentit son ventre se nouer. Ombre émit un sifflement et agrippa le bras du jeune garçon. — Bittan ! s’écria Aric d’une voix étranglée. Non ! Le temps sembla s’arrêter un moment sur cette scène, le garçon à terre, baignant dans son sang, l’éclat écarlate des flammes tout autour, le spadassin, lame au côté, s’approchant avec une grâce patiente de ceux qui le séparaient de Tavi. Puis les événements se précipitèrent. Kord poussa un hurlement de rage pure et aveugle. Le sol ondula autour de lui et se rua sur le spadassin. Amara se releva, l’épée à la main. Elle se jeta en avant au moment même où l’épée du spadassin s’abattait sur Bernard, et l’intercepta. La terre se souleva et les jeta tous deux sur le côté, sans interrompre leur combat rapproché. L’homme à l’aspect inoffensif tendit les mains vers la rive opposée de la rivière, et les arbres gémirent en réponse, emplissant l’air du craquement des branches en mouvement. Et la tempête arriva. L’instant d’avant, un calme relatif régnait – et l’instant d’après, une chape de fureur et de puissance s’était abattue sur eux en grondant, submergeant les sens de Tavi, l’aveuglant, et fouettant la surface de la rivière en une écume glacée. Les feux qu’avait allumés Bittan faiblirent un moment sous l’assaut du vent, puis, comme si la tempête avait deviné leur potentiel, ils s’épanouirent et se développèrent à une vitesse aussi terrifiante que stupéfiante. Tavi avait presque l’impression de voir des visages baragouiner et hurler dans l’air autour des flammes, les appelant et les encourageant. Avec un couinement, Ombre se recroquevilla en tremblant pour se protéger du vent, et Tavi se rappela brusquement les instructions de sa tante. Bien qu’il reste terriblement inquiet pour ceux qu’il laissait derrière lui au gué, il attrapa l’esclave par le bras et l’entraîna dans les bois tortueux, en suivant les chemins qui s’éloignaient de la rivière, et qu’il reconnaissait même dans la pénombre. Ils avancèrent avec peine, agrippés l’un à l’autre dans le vent hurlant et glacé, Tavi heureux d’avoir un autre être vivant près de lui. Il n’aurait su dire combien de temps ils marchèrent, suivant un chemin sinueux qui se mit à monter au bout d’un moment avant d’entendre les eaux de la crue. Celles-ci avançaient à toute vitesse, à peine audibles, précédées seulement d’un soupir et du gémissement de milliers d’arbres dérangés dans leur lit de terre séculaire. Tavi grimpa avec Ombre jusqu’en haut de la colline et se retourna. À travers l’écran de la tempête déchaînée et des arbres qui se balançaient, il vit qu’une vague d’eau patiemment amassée avait brusquement été relâchée d’en amont de la Rill. La petite rivière avait débordé de son lit et ses eaux glacées et silencieuses commencèrent à engloutir les feux de Bittan aussi rapidement qu’ils s’étaient propagés. Leur niveau monta et, dans le déchaînement cyclonique de cette tempête furiesque, Tavi se demanda comment quiconque, même sa tante, allait pouvoir survivre à un tel assaut des éléments. La terreur l’envahit, courant dans ses veines. Les eaux silencieuses de la rivière en crue noyèrent les dernières flammes égarées, plongeant le paysage dans l’obscurité. Bientôt, les éclairs monstrueux de la tempête furiesque déchirèrent le ciel d’une lueur verte surnaturelle, montrant à Tavi la route à suivre. Silencieux, il se remit en route, tirant Ombre derrière lui. Par deux fois, des harpies fondirent sur eux, mais les cristaux de sel de Tavi, bien qu’ils se soient en partie dissous lorsqu’il était dans l’eau, les firent battre en retraite. Au bout d’une éternité, ils sortirent enfin du bois tortueux. Soudain, Ombre glapit et se jeta contre Tavi avec un sanglot apeuré, faisant tomber le jeune garçon et s’affalant lourdement sur lui. Tavi s’efforça de le repousser en se tortillant, mais ne réussit qu’à dégager sa tête, assez pour tendre le cou par-dessus l’esclave et voir ce qui l’avait effrayé. Autour d’eux se tenait en demi-cercle un groupe silencieux de guerriers marats, clairement identifiables à leur tresse pâle et à leur corps musclé vêtu seulement, même par ce temps cruel, d’une courte étoffe autour des hanches. Ils étaient tous très grands, plus larges d’épaules que Tavi l’aurait cru possible, et avaient des yeux sombres et graves de la même couleur que les pierres grossièrement taillées qui surmontaient leurs lances au manche épais. Sans révéler la moindre émotion, le plus grand d’entre eux s’approcha. Il posa le pied sur l’épaule de Tavi et plaça la pointe de sa lance dans le creux de la gorge du garçon. Chapitre 22 D’un coup de reins, Fidélias se hissa hors des eaux glaciales de la rivière déchaînée, ses doigts gelés crispés sur la branche de l’arbre qu’il avait fait venir à sa portée. Il était engourdi, et son cœur luttait douloureusement contre le choc de l’eau glacée. Le froid l’attirait de sa caresse lente et enjôleuse, l’encourageant à se laisser retomber dans l’eau, à se détendre, à laisser ses soucis se fondre dans l’obscurité. À la place, il agrippa fermement la branche suivante et hissa son corps hors de l’eau. Il resta là recroquevillé un moment, tremblant, et s’efforça de reprendre ses esprits tandis que la tempête faisait rage autour de lui et que les vents tiraillaient ses vêtements trempés. Le seul avantage de cette crue, de cette eau glaciale, décida-t-il, était qu’il ne pouvait plus sentir les coupures sur ses pieds. Il avait fait de son mieux pour les ignorer pendant qu’il rattrapait les chevaux, mais les rochers et les broussailles s’étaient montrés sans pitié envers sa peau. Cette femme, l’aquafèvre, avait vu clair dans leur jeu dès le début. Malin, de lui voler ses chaussures comme ça. Elle avait prévu que le garçon devrait s’enfuir et avait fait en sorte de freiner ses poursuivants. Fidélias s’adossa contre le tronc de l’arbre et attendit que l’eau recule. Ce qu’elle fit, de manière rapide et ordonnée, prouvant ainsi, plus que toute autre chose, que la crue était due à l’emploi délibéré d’un charme furiesque et non à des causes naturelles. Il secoua la tête. Odiana aurait dû les prévenir – mais peut-être avait-elle trouvé son maître. Les autochtones n’étaient pas des amateurs en ce qui concernait le maniement des furies et ils vivaient au contact des furies locales depuis des années. Ils devaient les connaître, et savoir les utiliser de manière plus efficace que même un furifèvre de son niveau à lui, Fidélias. L’Exploitant, par exemple : il s’était montré redoutable. En combat régulier, à la loyale, Fidélias n’était même pas sûr qu’il aurait pu le vaincre. Il valait donc mieux, s’il venait à le rencontrer de nouveau, qu’il veille à éviter toute possibilité de combat loyal. Mais de toute façon, c’était sa politique habituelle. Quand l’eau eut regagné le lit de la rivière, Fidélias se laissa glisser de son arbre et grimaça en touchant le sol. La force du vent n’avait fait qu’augmenter depuis que la tempête était arrivée sur eux, et y survivre constituait sa priorité. Il s’agenouilla à côté du tronc et, posant avec légèreté la main sur le sol détrempé, appela Vamma. La furie répondit aussitôt à son appel et disparut dans le sol quelques instants, avant de remonter vers lui. Fidélias mit ses mains en coupe et Vamma y déposa ce qu’il l’avait envoyée chercher : une poignée de cristaux de sel et un silex. Fidélias empocha le silex et transvasa le sel dans un sac, gardant quelques morceaux dans sa main. Puis il se releva et, remarquant combien son corps était lent à réagir, secoua la tête en frissonnant. Le froid risquait de le tuer s’il ne se réchauffait pas rapidement. Il envoya Étan à la recherche de ses compagnons et demanda à Vamma de chercher le moindre signe de mouvement dans la terre alentour. Si les autochtones, que ce soit ceux du domaine de Bernard ou ceux qu’ils combattaient, étaient encore dans le coin, ils auraient probablement peu de scrupules à terminer le travail qu’avait commencé l’aquafèvre. Il dut jeter du sel sur une harpie qui fondait sur lui tandis qu’il attendait le retour de ses furies. Cela ne prit pas longtemps. Étan réapparut au bout de quelques instants et le guida, à travers la tempête aveuglante, sur le chemin de la rivière. Plusieurs centaines de mètres en aval, Fidélias trouva Aldrick. Le spadassin gisait sur le sol, immobile, les doigts encore crispés autour de la poignée de son épée, qui était enfoncée jusqu’à la garde dans le tronc d’un arbre. Il avait manifestement réussi à empêcher la crue de l’emporter complètement, mais n’avait pas tenu compte de la menace que représentaient les éléments. Fidélias prit le pouls d’Aldrick à la gorge : il était lent, mais encore fort. Les lèvres du spadassin étaient bleues. Le froid. Si Aldrick ne se réchauffait pas rapidement, il allait mourir. L’espace d’un instant, Fidélias envisagea de ne rien faire pour l’en empêcher. Odiana représentait encore une inconnue et tant qu’elle aurait Aldrick de son côté, il serait difficile d’agir contre elle. Sans le spadassin, Fidélias pourrait se débarrasser d’elle à sa guise et avec un peu de chance, la mort d’Aldrick achèverait de la rendre folle. Il grimaça et secoua la tête. Aldrick était parfois arrogant et insubordonné, mais sa loyauté envers Aquitainus était incontestable, et il représentait un atout précieux. Par ailleurs, Fidélias aimait travailler avec lui. C’était un professionnel qui comprenait les priorités du travail sur le terrain. Fidélias, en tant que son supérieur, lui devait un certain degré de loyauté et de protection. Si commode que cela soit pour lui à long terme, il ne pouvait pas laisser le spadassin mourir. Il prit un moment pour puiser de la force dans la terre, et elle afflua brusquement en lui. Il arracha l’épée du tronc et dégagea sa garde des doigts d’Aldrick. Puis il souleva celui-ci et le jeta sur son épaule. Il faillit perdre l’équilibre et dut prendre un moment pour respirer et se remettre d’aplomb avant de ramasser l’épée et de faire demi-tour pour quitter le sol détrempé du bord de la rivière. Vamma façonna un refuge contre un coteau rocheux et Fidélias s’y faufila pour s’abriter de la tempête. Étan fournit du bois et des brindilles en quantité amplement suffisante et Fidélias réussit à persuader un tas de copeaux de prendre feu à l’aide de son silex et de l’épée d’Aldrick. Petit à petit, il entassa du bois dessus, jusqu’à ce que l’intérieur de son abri furiforgé commence à se réchauffer et même à devenir confortable. Il s’adossa au mur, les yeux fermés, et envoya de nouveau ses furies en exploration. Il avait beau être épuisé, il lui restait encore une chose à faire. Il resta silencieux un moment, laissant ses furies réunir des informations sur ceux qui étaient encore en mouvement dans la tourmente au-dehors. Quand il rouvrit les yeux, Aldrick était réveillé et le regardait. — Tu m’as trouvé, dit le spadassin. — Oui. — L’épée ne sert à rien contre une rivière. — Mmm. Aldrick s’assit et se frotta la nuque avec une grimace, se remettant rapidement grâce à l’endurance que lui conféraient ses furies – et grâce aussi à sa relative jeunesse, songea Fidélias. Il n’était plus un jeune homme. — Où est Odiana ? demanda le spadassin. — Je ne sais pas encore. La tempête est extrêmement dangereuse. Pour l’instant, j’ai trouvé deux groupes en mouvement, et je crois qu’il y en a au moins un autre que je n’arrive pas à localiser. — Dans lequel est Odiana ? Fidélias haussa les épaules. — Il y en a un qui se dirige vers le nord-est, et un autre vers le sud-est. J’ai cru percevoir quelque chose plus à l’est, mais je n’en suis pas sûr. — Il n’y a rien au nord-est. Peut-être une des exploitations. Et au sud-est, il n’y a rien du tout. Ça donne sur la forêt de Cire et les plaines au-delà. — Et à l’est, il y a Garnison. Je sais. — Elle a été capturée, sinon elle serait restée près de moi. — Oui. Aldrick se leva. — Il faut qu’on sache dans quel groupe elle est. — Non, répondit Fidélias en secouant la tête. Le spadassin plissa les yeux. — Alors comment est-ce que tu penses qu’on va la retrouver ? — On ne va pas la retrouver. Pas avant d’avoir rempli notre mission. Aldrick se tut un long moment, pendant lequel le feu crépita vigoureusement. Puis il dit : — Je vais faire comme si je n’avais pas entendu ce que tu viens de dire, vieillard. Fidélias leva les yeux vers lui. — Aquitainus t’a assigné cette mission à toi, personnellement, n’est-ce pas ? Aldrick acquiesça brièvement. — Tu as été son bras droit durant toute cette affaire ou presque. Tu connais tous les détails. C’est toi qui t’es occupé des aspects financiers et logistiques. Je me trompe ? — Où est-ce que tu veux en venir ? — Qu’est-ce que tu crois qu’il va se passer si tu échoues dans ta mission, hein ? Si Aquitainus est menacé d’être découvert ? Tu crois qu’il va se contenter de te faire un clin d’œil compréhensif, en te demandant de faire attention devant qui tu parles de cette histoire ? Ou plutôt qu’il va s’assurer qu’on ne découvre jamais ton corps, et encore moins ce que tu sais de ses plans ? Aldrick le dévisagea longuement, puis serra les dents en détournant le regard. Fidélias hocha la tête. — On finit la mission. On arrête quiconque cherche à contacter le comte local, on fait venir les Loups du Vent et on lâche les Marats. Après seulement, on trouvera la fille. — La mission, qu’elle aille aux Corbeaux, cracha Aldrick. Je pars à la recherche d’Odiana. — Oh ? Et comment est-ce que tu comptes faire ça ? Tu as de nombreux talents, Aldrick, mais tu n’es pas un traqueur. Tu es en pays inconnu, parmi des furies inconnues et des autochtones hostiles. Au mieux, tu risques de tourner en rond comme un imbécile. Au pire, tu seras tué par les autochtones ou par les Marats quand ils attaqueront. Et après ça, qui trouvera la fille ? Aldrick, qui faisait les cent pas à l’intérieur du refuge, répondit avec hargne : — Que les Corbeaux t’emportent. Qu’ils vous emportent tous. — À supposer que la fille soit encore vivante, elle a de la ressource. Si elle a été capturée, je suis sûre qu’elle sera capable de survivre par elle-même. Fais-lui au moins confiance pour ça. D’ici à deux jours au plus tard, on partira à sa recherche. — Deux jours. (Aldrick baissa la tête et gronda :) Alors on s’y met tout de suite. On arrête les messagers envoyés au comte et on la récupère. — Assieds-toi. Repose-toi. On a perdu les chevaux dans la crue. On peut attendre jusqu’à la fin de la tempête, au moins. Aldrick traversa l’espace qui les séparait et força Fidélias à se relever, le regard dur. — Non, vieillard. On y va maintenant. Tu nous trouves du sel, on sort dans cette tempête et on en finit avec cette histoire. Ensuite tu me mènes à Odiana. Fidélias déglutit et fit attention à garder une expression neutre. — Et ensuite ? — Ensuite je tue tous ceux qui se dressent entre elle et moi. — Il serait plus prudent de… — La prudence, je n’en ai strictement rien à faire. On perd du temps. Fidélias regarda dehors. Il avait mal dans les articulations et tout son corps protestait énergiquement contre ce que l’ex-Curseur lui avait déjà fait subir. Ses entailles aux pieds l’élançaient, une douleur sourde et sans répit. Il se retourna vers Aldrick. Les yeux du spadassin brillaient d’un éclat dur et froid. — D’accord, dit Fidélias. Retrouvons-les. Chapitre 23 Jamais Amara n’avait connu un froid aussi intense. Elle nageait dedans, se laissant porter par cette obscurité pure et glacée aussi profonde et silencieuse que le néant. Des fragments de souvenirs dansaient autour d’elle. Elle se voyait luttant contre le spadassin. Elle voyait Bernard, debout, qui s’approchait d’eux. Et puis le froid, soudain, noir, terrifiant. La rivière, songea-t-elle. Isana a dû provoquer une crue. Un cercle de feu enserra son poignet, mais ce ne fut pour elle qu’une sensation passagère. Il n’y avait que le noir et le froid – la pureté cuisante, atroce, du froid, qui se pressait contre elle et s’infiltrait sous sa peau. Ses perceptions se brouillèrent, se mélangèrent, et elle perçut un bruit d’éclaboussement, vit le vent froid courir sur sa peau mouillée. Elle entendit quelqu’un, une voix qui lui parlait, mais les mots s’enchaînaient trop vite et n’avaient aucun sens. Elle essaya de demander à la voix de ralentir, mais sa bouche ne semblait pas vouloir lui obéir. Des sons en sortirent, mais ils étaient trop rauques et gutturaux pour être aucun des mots qu’elle avait voulu prononcer. Le bruit s’atténua, et avec lui le froid. Plus de vent ? Elle sentit une surface dure sous elle et y resta étendue, soudain en proie à une fatigue irrésistible. Elle ferma les yeux et essaya de dormir, mais quelqu’un la réveillait d’une secousse chaque fois qu’elle se laissait aller au sommeil. De la lumière apparut, et avec elle un picotement atroce dans ses membres. Cela lui faisait mal, et elle sentit des larmes de pure frustration lui monter aux yeux. N’en avait-elle pas déjà assez fait ? Elle avait déjà donné sa vie. Devait-elle aussi sacrifier son repos ? La cohérence lui revint brusquement et avec elle une souffrance si intense et déchirante qu’elle en perdit à la fois la voix et le souffle. Son corps roulé en boule se crispait, parcouru de convulsions, comme s’il faisait tout son possible pour se protéger du froid qui l’avait envahie. Elle s’entendait émettre des grognements gutturaux et impuissants, mais elle n’arrivait pas plus à les retenir qu’elle ne pouvait se forcer à quitter sa position fœtale. Elle gisait sur de la pierre, c’était tout ce qu’elle savait, dans les vêtements volés au domaine de Bernard – mais ceux-ci étaient trempés et des cristaux de glace commençaient à se former sur la couche extérieure. Des murs inclinés de pierre rugueuse se dressaient tout autour d’elle, qui avaient mis fin aux hurlements du vent. Une grotte, donc. Et un feu, qui fournissait de la lumière et la chaleur qui avait ramené ce picotement douloureux dans son corps. Elle savait qu’elle était en train de geler et qu’il lui fallait bouger, se débarrasser de ces vêtements et se rapprocher du feu, si elle ne voulait pas retomber dans cette léthargie et n’en jamais ressortir. Elle essaya. Elle n’y arriva pas. C’est à ce moment que la peur l’envahit. Non pas une montée d’adrénaline ou une terreur soudaine et fulgurante, mais une peur calme, froide et logique. Il lui fallait bouger pour survivre. Elle ne pouvait pas bouger. Elle n’allait donc pas survivre. C’était la simplicité inéluctable de ce raisonnement qui le rendait douloureux, lui donnait sa réalité. Elle voulait bouger, se dépelotonner et ramper près du feu – des gestes simples, qu’elle aurait pu accomplir en toute autre circonstance. Mais parce qu’elle ne pouvait pas le faire maintenant, elle allait mourir. Des larmes lui brouillèrent la vue, mais elles étaient sans conviction, trop dépourvues de la flamme de la vie pour la réchauffer. Quelque chose vint se mettre entre elle et le feu, une silhouette, et elle sentit une grande main chaude – merveilleusement chaude – se poser sur son front. — Il faut t’enlever ces vêtements, dit doucement Bernard. Il s’approcha d’elle et la souleva comme une enfant. Elle essaya de lui parler, de l’aider, mais elle ne pouvait que rester recroquevillée, frissonnante, en poussant des geignements chétifs. — Je sais, dit-il. Détends-toi. Il n’eut pas trop de mal à lui enlever ses chemises, tant elle y flottait. Elles se détachèrent comme des couches de boue gelée, la laissant vêtue uniquement de ses sous-vêtements. Ses membres lui parurent ratatinés et fripés. Elle avait les doigts enflés. Bernard la reposa au sol près du feu, dont la chaleur la submergea, soulageant la crispation de ses muscles et atténuant petit à petit la douleur qui l’accompagnait. Son souffle devint enfin contrôlable, et elle réussit à respirer plus lentement, bien qu’elle continue à frissonner. — Tiens, dit Bernard. Elle était mouillée, mais je l’ai mise à sécher dès que j’ai allumé le feu. Il souleva Amara et lui enfila une chemise, encore humide mais chaude de son séjour devant le feu. Il ne prit pas la peine de lui passer les bras dans les manches, mais se contenta de l’envelopper dedans comme dans une couverture, et elle se pelotonna dessous avec gratitude. Elle ouvrit les yeux et le regarda. Elle était roulée en boule sur le côté. Il était accroupi sur ses talons, torse nu, et tendait les mains vers les flammes. La lumière du feu dansait sur les poils sombres de sa poitrine, sur sa musculature puissante, et soulignait doucement quelques vieilles cicatrices. Une traînée de sang séché ornait sa lèvre, fendue par un coup de l’autre Exploitant, et sur sa joue fleurissait déjà un bleu, reflété par plusieurs autres sur ses côtes et sur son ventre. — V-Vous êtes venu à mon secours, bégaya-t-elle un long moment plus tard. Vous m’avez tirée de l’eau. Il tourna les yeux vers elle, puis les fixa de nouveau sur le feu. Il hocha brièvement la tête. — C’était le moins que je puisse faire. Tu as arrêté cet homme. — Quelques secondes seulement. Je n’aurais pas pu lui tenir tête longtemps. C’est un homme d’épée. Un bon. Si la rivière n’avait pas débordé à ce moment-là… Bernard fit un geste de la main en secouant la tête. — Pas lui. Celui qui a tiré sur Tavi. Tu as sauvé la vie de mon neveu. (Il la regarda et dit calmement :) Merci. Elle sentit ses joues s’empourprer et baissa les yeux. — Oh. Il n’y a pas de quoi. (Au bout d’un moment, elle ajouta :) Vous n’avez pas froid ? — Un peu, reconnut-il. (Il désigna d’un signe de tête plusieurs vêtements étalés sur des pierres près du feu.) Brutus est en train d’essayer de diffuser de la chaleur dans les pierres en dessous, mais il n’y comprend pas grand-chose. Ils seront secs dans quelque temps. — Brutus ? — Ma furie. Le dogue que tu as vu. — Oh. Attendez. Laissez-moi faire. (Elle ferma les yeux et adressa un murmure à Cirrus. L’air autour du feu s’agita mollement, puis la fumée et les ondes de chaleur vibrantes s’infléchirent en direction des vêtements. Amara rouvrit les yeux pour inspecter le travail de sa furie et hocha la tête.) Ils devraient sécher plus vite, maintenant. — Merci. (Il croisa les bras, réprimant lui aussi un frisson.) Tu connaissais les hommes après Tavi. — Il y en avait une autre. Une aquafèvre. Votre sœur l’a éjectée de la rivière. Bernard étouffa un rire, et un sourire se dessina sur ses lèvres. — Ça ne m’étonne pas d’Isana. Je ne l’ai même pas vue, cette aquafèvre. — Je les connais, admit Amara. Elle lui parla brièvement de Fidélias et des mercenaires, et de ses craintes concernant la vallée. — La politique. (Bernard cracha dans le feu.) Si j’ai pris une exploitation ici, c’est justement parce que je ne voulais rien avoir à faire avec les Hauts Ducs. Ni avec le Premier Duc, d’ailleurs. — Je suis désolée. Est-ce que tout le monde s’en est sorti ? — Je ne sais pas, répondit Bernard en secouant la tête. Après ce combat, je ne peux pas en demander trop à Brutus. Il se contente surtout de faire en sorte que l’autre terrafèvre ne nous trouve pas. J’ai essayé de chercher, mais je n’ai réussi à localiser personne. — Je suis sûre que Tavi va bien. Il a de la ressource. — Il est intelligent, acquiesça Bernard. Et rapide. Mais ça ne suffira peut-être pas dans cette tempête. — Il avait du sel. Il en a pris avant de partir. — C’est déjà bon à savoir. — Et il n’était pas seul. Il avait cet esclave avec lui. Bernard fit la grimace. — Ombre. Je ne sais pas pourquoi ma sœur continue à le supporter. — Vous possédez beaucoup d’esclaves ? Bernard secoua la tête. — Avant, il m’arrivait d’en acheter, pour leur donner une chance de gagner leur liberté en travaillant. Beaucoup de familles dans l’exploitation ont commencé comme ça. — Mais vous n’avez pas donné cette chance à Ombre ? — Bien sûr que si, répondit-il, les sourcils froncés. C’est le premier esclave que j’ai acheté, à l’époque où j’ai bâti mon domaine. Mais il dépense son argent avant d’avoir économisé le prix de sa liberté. Ou alors il fait une bêtise et doit payer pour réparer les dégâts. Ça fait des années que j’ai perdu la patience de le gérer. C’est Isana qui s’en occupe, maintenant. Il abîme tous ses vêtements, et il refuse d’enlever ce vieux collier. Un brave homme, sans aucun doute, plutôt bon bricoleur et bon forgeron. Mais bête comme une bûche. Amara acquiesça, puis se redressa. L’effort lui coupa le souffle et lui fit tourner la tête. Bernard posa une main chaude sur l’épaule de la jeune femme pour l’empêcher de tomber. — Doucement. Tu devrais te reposer. Un séjour pareil dans l’eau, ça peut te tuer. — Je ne peux pas. Je dois repartir. Retrouver Tavi, ou au moins essayer de prévenir le comte à Garnison. — Tu n’iras nulle part ce soir. (De la tête, il désigna l’obscurité à une extrémité de leur abri, d’où les hurlements distants du vent parvinrent aux oreilles d’Amara.) La tempête est arrivée et elle est plus violente que je le prévoyais. Personne ne bougera ce soir. Elle le regarda en fronçant les sourcils. — Allonge-toi, lui dit-il. Dors. Pas la peine de te fatiguer encore plus. — Et vous ? Il haussa les épaules. — Ne te fais pas de souci pour moi. (Il appuya doucement sur l’épaule d’Amara.) Repose-toi. Nous partirons dès que la tempête se sera calmée. Avec un soupir de soulagement, Amara cessa de lutter contre la chaleur qui l’envahissait et laissa la main de Bernard la pousser vers le sol. Il serra légèrement les doigts, et elle perçut leur vigueur à travers sa peau. Elle frissonna, partagée entre le réconfort et un brusque spasme de désir qui lui noua l’estomac et y resta, accélérant son pouls et sa respiration. Elle leva les yeux et vit sur le visage de Bernard qu’il avait remarqué sa réaction. Elle rougit de nouveau, mais ne détourna pas le regard. — Tu trembles, dit-il calmement, sans enlever sa main. Elle avala sa salive et répondit : — J’ai froid. Elle prit soudainement conscience de ses jambes nues, impudiquement exposées, et les ramena sous la chemise (la chemise de l’Exploitant) dont il l’avait enveloppée. Alors, il bougea, laissant glisser sa main de l’épaule d’Amara. Il s’allongea sur le côté, la poitrine contre son dos, de telle manière qu’elle se trouvait entre le feu et lui. — Appuie-toi contre moi, dit-il d’une voix douce. Le temps de te réchauffer. Elle obéit avec un nouveau frisson et sentit la force de Bernard, sa chaleur. Elle eut brusquement envie de se retourner et de presser son visage dans le creux de son épaule, pour sentir sa peau contre la sienne, partager son intimité, sa chaleur, et cette pensée la fit frissonner de nouveau. Elle se mordit la lèvre. — Ça va ? demanda-t-il. — Je… (Elle avala sa salive.) J’ai toujours froid. Il leva le bras et l’en entoura d’un geste doux et puissant, pour l’attirer plus près de lui. — C’est mieux ? — C’est mieux, chuchota-t-elle. (Elle se mit sur le dos pour voir son visage. Sa bouche était à un souffle de la sienne.) Merci. De m’avoir sauvée. Ce qu’il s’apprêtait à dire mourut sur ses lèvres, et ses yeux se fixèrent sur ceux d’Amara, puis sur sa bouche. Après un silence douloureusement intense, il dit : — Tu devrais dormir. Sans le quitter des yeux, elle avala sa salive et secoua la tête. Puis elle se pressa contre lui et sa bouche rencontra la sienne, ses lèvres douces, chaudes, légèrement rugueuses. Elle pouvait sentir son odeur, qui évoquait le cuir et le vent frais, et elle se cambra pour se perdre dans ce baiser lent et suave. Il le lui rendit, avec douceur, mais elle sentit d’infimes traces d’ardeur dans la façon dont il pressait avidement sa bouche contre la sienne et cela accéléra encore plus les battements de son cœur. Il mit fin au baiser en reculant la tête, les yeux fermés. Il avala sa salive, de façon visible, et elle sentit son bras se resserrer sur elle un moment. Puis il rouvrit les yeux et dit : — Il faut que tu dormes. — Mais… — Tu es à moitié gelée, et tu as peur, continua-t-il calmement. Je refuse de profiter de ça. Le rouge lui monta aux joues et elle détourna les yeux. — Non. Je veux dire… Il posa la main sur la tête d’Amara et la força doucement à s’allonger. Il avança son autre bras afin qu’elle puisse poser la joue dessus, plutôt que sur le sien. — Repose-toi. Dors. — Vous êtes sûr ? Malgré elle, ses yeux se fermèrent et refusèrent de se rouvrir. — Certain, Amara, répondit-il, et elle sentit, tout autant qu’elle entendit, sa voix grave contre son dos. Dors. Je monte la garde. — Je suis désolée. Je ne voulais pas… Elle le sentit se pencher sur elle et embrasser ses cheveux humides. — Chut. On en parlera plus tard, si tu veux. Repose-toi. Les joues toujours en feu, Amara se laissa de nouveau aller contre la chaleur de Bernard et soupira. Le sommeil la prit avant qu’elle ait pensé à reprendre sa respiration. La lumière la réveilla. Elle était toujours allongée près du feu, mais les capes qui avaient été mises à sécher étaient maintenant posées sur elle, lui tenant chaud, sauf au dos, lequel semblait avoir tout juste commencé à refroidir. Bernard n’était pas là et le feu n’était plus que braises, mais une lueur grisâtre perçait d’un côté de la petite caverne. Amara se leva, s’enveloppa dans les capes et s’avança vers l’entrée de leur abri. Elle y trouva Bernard, toujours torse nu, qui contemplait, dans la pénombre de l’aube, un paysage étincelant où chaque surface, chaque branche était couverte de glace. De la neige mêlée d’eau gelée tapissait le sol, jetant un voile blanc sur le paysage, faisant paraître les sons plus proches et donnant à l’endroit l’éclat étrange et faiblement lumineux de l’hiver. Amara s’arrêta un moment, pour regarder le paysage puis Bernard. Ce dernier avait l’air dur, inquiet. — Exploitant ? demanda-t-elle. Il porta un doigt à ses lèvres sans la regarder, la tête penchée comme s’il écoutait. Puis il braqua soudain les yeux au sud, vers les arbres encore plongés dans l’ombre, immobiles, silencieux et miroitants. — Là, dit-il. Amara fronça les sourcils mais s’approcha, en s’emmitouflant un peu plus dans ses capes pour se protéger du froid extérieur. L’hiver était arrivé en force avec la tempête. Elle jeta un coup d’œil à Bernard, puis aux arbres qu’il regardait si intensément. Elle l’entendit avant de voir quoi que ce soit : un son à peine audible d’abord, qui se mit à grossir, à se rapprocher. Il lui fallut un moment pour l’identifier, pour l’associer à quelque chose de connu. Des corbeaux. Le croassement de corbeaux. Le croassement de milliers de corbeaux. Alors qu’elle commençait à trembler, ils apparurent du côté indiqué par Bernard, formes noires sur le ciel blafard de l’aube, volant au ras des cimes. Par centaines, par milliers, ils envahirent, obscurcirent le ciel comme une ombre vivante, traversant la vallée de Calderon en direction du nord-est avec une détermination troublante, un but. — Des corbeaux, souffla-t-elle. — Ils savent, répondit Bernard. Par les Grandes Furies, ils savent toujours. — Quoi donc ? — Où trouver les morts. (Il exhala un soupir tremblant.) Ils pressentent une bataille. Amara écarquilla les yeux. — Ils vont vers Garnison ? — Je dois retrouver Tavi et Isana. Rentrer dans mon exploitation, dit Bernard. Amara se retourna et lui prit le bras. — Non. J’ai besoin de votre aide. Il secoua la tête. — Mes responsabilités sont envers mes fermiers. Ma place est auprès d’eux. — Écoutez-moi. Bernard, j’ai besoin de votre aide. Je ne connais pas cette vallée. Je n’en connais pas les dangers. J’ai peur de voler en plein jour, et même si j’arrivais jusqu’à votre comte toute seule, il risque de ne pas m’écouter. Il me faut quelqu’un qu’il connaisse avec moi. Si on veut avoir la moindre chance de protéger la vallée, je dois obtenir de lui la réaction la plus forte possible face à cette menace. Bernard secoua la tête. — Cela ne me concerne pas. — Est-ce que ça vous concernera quand une horde de Marats attaquera votre domaine ? Vous croyez que vous saurez leur faire face, vous et vos gens ? Il la regarda avec hésitation. Elle insista : — Bernard. Exploitant Bernard. Vos devoirs sont envers vos gens. Et le seul moyen de les protéger, c’est de prévenir Garnison, d’alerter les légions. Vous pouvez m’aider à faire ça. — Je ne sais pas. Gram est têtu comme une mule. Et je ne peux pas lui raconter que j’ai vu les Marats dans la vallée. Je ne m’en souviens pas. Son aquafèvre pourra le lui dire. — Mais vous pouvez lui raconter ce que vous avez vu. Vous pouvez lui dire que vous vous portez garant de moi. Si j’ai votre soutien, il sera obligé de prendre mon titre de Curseur au sérieux. Il a l’autorité nécessaire pour faire venir des renforts de légionnaires à Garnison, pour protéger la vallée. Bernard avala sa salive. — Mais, et Tavi ? Il n’a personne d’autre que moi pour veiller sur lui. Et ma sœur ? Je ne sais pas si elle est hors de danger après la nuit d’hier. — L’un comme l’autre, est-ce qu’ils resteront hors de danger si les Marats massacrent tout le monde dans la vallée ? Bernard détourna les yeux et regarda les corbeaux qui continuaient à passer au-dessus d’eux. Il grogna. — Tu crois que quelqu’un surveille les airs ? — Il y a une centurie entière de Chevaliers postée à Garnison. Avec deux cohortes d’infanterie pour la couvrir, elle pourrait repousser une dizaine de hordes. Je pense que celui, quel qu’il soit, qui a préparé cette attaque a prévu de tuer cette centurie avant l’arrivée des Marats. — Les mercenaires. — Oui. — Alors il risque d’y avoir encore plus de gens qui essaient de nous empêcher d’atteindre Garnison. Des tueurs professionnels. Amara acquiesça en silence, observant le visage de Bernard. Celui-ci ferma les yeux. — Tavi. (Il se tut un moment, puis les rouvrit.) Isana. Je vais les laisser tout seuls dans cette pagaille. — Je sais, répondit-elle doucement. Je vous demande quelque chose de terrible. — Non, répondit-il. C’est mon devoir. Je vais t’aider. Elle lui serra le bras. — Merci. Il la regarda. — Ne me remercie pas. Je ne fais pas ça pour toi. Mais il posa sa main sur celle d’Amara et la pressa calmement. Elle avala sa salive et dit : — Bernard. La nuit dernière. Ce que vous avez dit. Vous aviez raison. J’ai peur. — Moi aussi. (Il lâcha sa main et rentra dans la caverne.) Habillons-nous et allons-y. Nous avons un long chemin à faire. Chapitre 24 Isana entendit une voix de femme qui disait : — Réveille-toi. Réveille-toi. Soudain, on lui donna une violente gifle. Elle poussa un cri de surprise et leva les bras pour se protéger le visage. La même voix continua à l’exhorter à se réveiller, en la giflant à intervalles réguliers jusqu’à ce qu’Isana se recroqueville et roule sur le côté pour échapper aux coups, puis se redresse à quatre pattes et relève la tête. Elle avait chaud. Elle étouffait. Sa peau était trempée de sueur et ses vêtements, tout aussi humides, lui collaient au corps. La lumière l’aveuglait, et il lui fallut un moment pour se rendre compte qu’elle se trouvait sur la terre nue et qu’elle était entourée par le feu, un cercle de charbon et de petit bois d’environ six mètres de diamètre qui crépitait et fumait. La soif et la fumée avaient rendu sa gorge et ses poumons brûlants, et elle toussait tellement qu’elle faillit vomir. Elle se couvrit la bouche d’une main tremblante, s’efforçant de filtrer un peu la fumée et la poussière qui envahissaient l’atmosphère. Des mains vives et solides l’aidèrent à s’asseoir. — Merci, dit-elle d’une voix rauque. Elle leva les yeux et aperçut la femme qu’elle avait vue dans la Rill en train d’étrangler Tavi. Elle était belle, avec des yeux et des cheveux sombres, et des courbes aussi voluptueuses qu’aurait pu le désirer n’importe quel homme. Mais sa chevelure pendait en boucles humides de sueur et son visage était couvert de suie. De part et d’autre de ses yeux, en traits parallèles, sa peau était rose vif, toute neuve. Un petit sourire incurvait sa bouche charnue. Suffoquant de surprise, Isana recula en regardant tout autour d’elle, les feux, le plafond bas, le mur de pierre lisse et arrondi juste au-delà du cercle de braises. Il y avait une porte, et Isana essaya de se lever pour s’en approcher, mais ses jambes refusèrent de lui obéir. Elle trébucha et tomba lourdement sur le côté, si près des braises que leur chaleur lui brûla la peau. Elle s’écarta brutalement. La femme l’aida, l’attirant à elle avec calme et efficacité. — Attention, attention ! dit-elle. Tu risques de te brûler. (Elle lâcha Isana et s’assit pour l’observer d’un air curieux.) Je m’appelle Odiana. On est prisonnières, toi et moi. — Prisonnières ? chuchota Isana. (Sa voix était tout enrouée, et elle toussa douloureusement.) Prisonnières où ? Qu’est-ce qui ne va pas avec mes jambes ? — Au domaine de Kord, je crois qu’ils ont dit. Tu souffres du contrecoup d’un charme d’eau. Quand Kord t’a trouvée au bord de la rivière en crue, tu avais le crâne fêlé. Ils m’ont obligée à te soigner. — Vous ? Mais vous faisiez du mal à Tavi. — Le petit mignon ? Je ne lui faisais pas de mal. J’étais en train de le tuer. Il y a une différence. (Elle renifla.) Ça n’avait rien de personnel. — Tavi, demanda Isana en toussant de nouveau. Est-ce que Tavi va bien ? — Comment est-ce que je pourrais le savoir ? répondit Odiana d’un ton légèrement agacé. Tu m’avais arraché les yeux. La première chose que j’ai vue après ça, c’est cette brute immonde. — Alors vous n’êtes… (Isana secoua la tête.) Kord vous a faite prisonnière ? L’autre hocha brièvement la tête. — Il m’a trouvée après l’inondation. Je venais juste de remettre mes yeux en place. (Elle sourit.) Je n’ai jamais réussi à faire ça avec mes ongles. Il faudra que tu me montres comment tu fais. Isana la dévisagea un moment, avant de répondre : — Il faut qu’on sorte d’ici. — Oui, acquiesça Odiana. Mais ça ne me paraît guère faisable pour l’instant. C’est un marchand d’esclaves, n’est-ce pas, ce Kord ? — Oui. Les yeux de la brune étincelèrent. — C’est bien ce que je pensais. Soudain, Isana ne put faire abstraction plus longtemps de la sécheresse dans sa gorge, et murmura : — Rill, il me faut de l’eau. Odiana poussa un soupir agacé. — Non. Ne sois pas idiote. Il nous a encerclées de feux. Asséchées. Ta furie ne t’entend pas, et même si elle le pouvait, tu n’arriverais pas à humecter une lavette. Isana tressaillit, et pour la première fois depuis qu’elle avait rencontré Rill, aucun frémissement ne répondit à son appel, la présence rassurante de sa furie ne se fit pas sentir. Isana avala sa salive et balaya la pièce du regard. De la viande était pendue à des crochets sur certains murs, et l’air était envahi de fumée. Un fumoir, donc, dans l’exploitation de Kord. Elle était prisonnière au domaine de Kord. À cette pensée, son sang se glaça et un frisson parcourut son cuir chevelu jusqu’à la racine de ses cheveux. Odiana l’observa en silence puis hocha la tête, lentement. — Il compte bien ne jamais nous laisser sortir de cet endroit, tu sais. J’ai perçu ça en lui avant même qu’il nous amène ici. — J’ai soif. Il fait une chaleur à mourir, ici. Il faut que je boive quelque chose. — Ils nous ont laissé deux petits gobelets d’eau, répondit Odiana en désignant de la tête l’autre côté du cercle. Isana chercha des yeux, vit les deux gobelets de bois et se traîna jusqu’à eux. Le premier qu’elle prit était léger, vide. La gorge en feu, elle le laissa retomber et essaya le deuxième. Il était vide aussi. — Tu dormais, expliqua Odiana calmement. Alors j’ai tout bu. Isana la dévisagea avec incrédulité. — Cette chaleur pourrait nous tuer, dit-elle en essayant de garder un ton égal. L’autre lui sourit d’un air paresseux et langoureux. — Eh bien, moi, elle ne me tuera pas. J’ai bu assez pour deux. Isana serra les dents. — De toute façon, c’est plus logique. Profites-en. Invoque ta furie et envoie-la chercher du secours. — On est loin de tout secours, fillette. Isana pinça les lèvres. — Alors dès qu’il y en a un qui entre… Odiana secoua lentement la tête et, d’un ton froid, détaché, pragmatique, répondit : — Tu t’imagines que c’est la première fois qu’ils font ça ? C’est ce que font les marchands d’esclaves, fillette. Ils nous ont laissé tout juste de quoi survivre. Pas assez pour qu’une de nous ait le plein usage de sa furie. Si j’essayais, ça ne marcherait pas et ils nous puniraient toutes les deux. — Alors c’est comme ça ? On n’essaie même pas ? Odiana ferma les yeux un moment en baissant la tête. Puis elle dit, très calmement : — On n’aura qu’une seule chance, fillette. — Je ne suis pas une fill… — Tu n’es qu’une gamine, siffla Odiana. Sais-tu combien d’esclaves sont violées dans les vingt-quatre heures qui suivent leur capture ? À cette idée, Isana frissonna de nouveau. — Non. — Sais-tu ce qui arrive à celles qui résistent ? Isana secoua la tête. Odiana sourit. — Tu peux me croire, tu ne résistes qu’une seule fois. Après ça, ils s’assurent que tu n’auras plus jamais envie de recommencer. Isana la dévisagea un long moment. Puis elle demanda : — Pendant combien de temps as-tu été esclave ? Odiana repoussa d’une main les cheveux qui lui tombaient dans les yeux et répondit d’un ton désinvolte : — Quand j’avais onze ans, notre Exploitant a vendu la dette de mon père à un groupe de marchands d’esclaves. Ils ont pris toute ma famille. Ils ont tué mon père, mon frère aîné et le bébé. Ils ont gardé ma mère, mes sœurs et moi. Et mon frère cadet. Il était joli. (Ses yeux se firent distants, et elle les fixa sur le mur opposé. Le feu s’y refléta, étincelant.) J’étais trop jeune. Je n’avais pas encore commencé mon cycle, ni développé de talents de furifèvre. Mais cette nuit-là, c’est venu. Quand ils m’ont prise. Et m’ont fait passer autour du feu comme une gourde de vin. Ça s’est réveillé, et j’ai ressenti tout ce qu’ils ressentaient, fillette. Leur concupiscence, leur haine, leur peur, leur faim. Toutes ces émotions m’ont submergée. Envahie. (Elle se mit à se balancer d’avant en arrière sur ses talons.) Je ne sais pas comment ça t’est venu, aquafèvre. Quand tu as perçu les émotions des autres pour la première fois. Mais tu peux remercier toutes les furies de Carna que ça ne se soit pas passé comme mon éveil à moi. (Son sourire regagna furtivement ses lèvres.) Parce qu’il y a de quoi devenir folle. Isana avala sa salive. — Je suis désolée. Mais, Odiana, si nous réussissons à travailler ensemble… — … nous réussirons à nous faire tuer ensemble. (La voix de l’aquafèvre avait repris son âpreté.) Écoute bien, fillette, je vais t’expliquer ce qui va se passer. J’ai déjà vécu ça. — D’accord, répondit calmement Isana. — Il y a deux sortes d’esclavagistes. Ceux qui font ça parce que c’est leur métier et ceux qui le prennent à cœur. Les professionnels travaillent pour le Consortium. Ils ne laissent personne détériorer ou utiliser leur marchandise, sauf quand c’est une question de discipline. S’ils t’apprécient, ils t’invitent dans leur tente, te donnent de bonnes choses à manger, et te tiennent des propos charmeurs. C’est comme du viol, mais ça prend plus longtemps et après tu as droit à un bon repas et à un lit moelleux. — Kord n’est pas comme ça. — Non. Il fait partie de l’autre sorte. Comme ceux qui ont acheté ma famille. Pour lui, ce qui compte, c’est de savoir qu’il maltraite quelqu’un. Qu’il le brise. Il ne veut pas livrer un produit de bonne qualité, prêt à travailler ou à donner du plaisir. Il veut nous anéantir. Il veut faire de nous des bêtes. (Elle sourit.) Quand il nous prendra, ce ne sera pour lui qu’une partie du processus qu’il apprécie un peu plus que le reste. Isana sentit son estomac se nouer. — Quand il nous prendra ? chuchota-t-elle. Il va… ? L’autre acquiesça. — S’il voulait te tuer, ce serait déjà fait. Il a d’autres projets pour toi. (Elle sourit avec dédain.) Et j’ai vu quelques-unes des autres femmes qu’il garde ici. De vrais moutons. Il les aime sans défense. Soumises. Elle frissonna et s’étira en cambrant le dos avec volupté, les yeux fermés un instant. Elle leva une main vers le col du corsage trempé de sueur qui lui collait au corps et tira dessus, défaisant les boutons. — Ça ne va pas ? demanda Isana. Odiana se passa la langue sur les lèvres. — Je n’ai pas beaucoup de temps. Écoute-moi. Pour lui, le but du jeu est de te briser, et pour ça, il doit t’inspirer la peur. Si tu n’y cèdes pas, il n’a aucune emprise sur toi. Si tu restes calme et réservée, tu n’es pas ce qu’il recherche. Tu comprends ? — O-Oui. Mais on ne peut pas rester là sans rien faire. — On reste en vie tant que tu résistes. Pour lui, je ne suis rien de plus qu’une jolie catin à utiliser. Mais toi, il veut te briser. Tant que tu gardes ton sang-froid, il n’aura pas ce qu’il veut. — Qu’est-ce qui se passe s’il réussit à me briser ? — Il te tue. Il me tue aussi parce que j’ai tout vu et il cache les corps. Mais on n’a pas à s’inquiéter de ça. — Pourquoi donc ? — Crois-moi. Quelle que soit la tournure que prendront les choses. Résiste une journée. C’est tout. Parce que je peux te promettre qu’aucune de nous ne restera en vie plus d’une demi-heure si tu te laisses briser. C’est pour ça que j’ai vidé les deux gobelets. Isana avait le souffle court, et la tête lui tournait. — Pour ça que tu as vidé les deux gobelets ? — Tu as déjà goûté à l’aphrodine, fillette ? Isana dévisagea Odiana. — Non. Jamais. Odiana se passa la langue sur les lèvres en souriant. — Alors ça t’aurait perturbée. Tu aurais ressenti du désir tout en sachant qu’il ne le fallait pas. Au moins, moi, j’en connais les effets. (Elle s’étira de nouveau et déboutonna encore plus son corsage, dévoilant les courbes douces de ses seins. Elle arrangea la façon dont tombait sa jupe de manière à dénuder une cuisse ferme et lisse et y fit lentement courir un doigt.) Révisons notre stratagème. Je vais les rendre heureux. Et toi, tu vas nous ignorer. Voilà, c’est aussi simple que ça. Isana sentit son estomac se nouer, la nausée l’envahir tandis qu’elle regardait fixement sa compagne. — Tu vas… ? Elle ne put finir. C’était trop horrible. Odiana esquissa un sourire. — L’acte n’est pas déplaisant, tu sais. En lui-même. C’est plutôt agréable. Et je ne penserai pas à eux. (Son sourire s’élargit et ses yeux se cerclèrent de blanc.) Je penserai aux morceaux. Aux morceaux qu’il restera d’eux quand mon Seigneur les aura rattrapés. Il va faire ce qu’il a à faire, puis il viendra me chercher. Et il y aura des morceaux. (Elle tressaillit et gémit doucement.) Et voilà. Je suis déjà contente. Isana la dévisagea avec dégoût et secoua la tête. Ces choses ne pouvaient pas être en train d’arriver. C’était tout simplement impossible. Elle et son frère avaient travaillé toute leur vie d’adulte à faire de la vallée de Calderon un endroit sûr pour les familles, pour la civilisation – un lieu où Tavi puisse grandir. Cela ne faisait pas partie du monde qu’elle avait travaillé à construire. Cela ne faisait pas partie de ce qu’elle avait rêvé. Les larmes lui montèrent aux yeux, et elle s’efforça de les retenir, de ravaler le précieux liquide avant qu’il tombe. Sans réfléchir, elle chercha l’aide de Rill, et ne la trouva pas. Les larmes roulèrent sur ses joues. Elle souffrait. Au plus profond d’elle-même. Elle se sentait horriblement seule, avec une folle pour toute compagnie. Désespérée, elle invoqua Rill de nouveau, mais en vain. Elle essaya encore et encore, refusant d’admettre que sa furie était hors de portée. Elle n’entendit leurs pas que quand ils furent juste devant le fumoir. Quelqu’un ouvrit violemment la porte. La silhouette immense et monstrueuse de Kord, accompagné d’une demi-douzaine d’hommes, se découpa dans la lumière du cercle de braises. Chapitre 25 Être capturé, songea Tavi, se révélait doublement pénible. C’était à la fois inconfortable et ennuyeux. Les Marats n’avaient pas parlé, pas plus entre eux qu’aux Aléréens. Quatre d’entre eux s’étaient contentés de presser la pointe de leur lance contre la gorge de Tavi et d’Ombre, tandis que les deux autres leur liaient bras et jambes à l’aide de solides cordes tressées. Ils prirent à Tavi son couteau et sa sacoche, puis fouillèrent et confisquèrent le vieux sac abîmé d’Ombre. Ensuite, ceux qui les avaient ligotés les hissèrent sans plus de cérémonies sur leurs larges épaules et s’en furent au trot dans la tempête. Au bout d’une demi-heure passée à rebondir sur l’épaule d’un Marat, le ventre de Tavi lui donnait l’impression d’avoir plongé de l’arbre le plus haut au bord de la Rill et d’avoir fait un plat. Le guerrier qui le portait courait avec la grâce pure d’un prédateur avalant les kilomètres. Il sauta par-dessus un ruisseau et, à un moment, une rangée de broussailles basses, sans être gêné le moins du monde, manifestement, par le poids de son prisonnier. Tavi essaya de repérer le chemin qu’ils prenaient, mais l’obscurité, la tempête et sa position inconfortable (la tête en bas, essentiellement) l’en empêchaient. La pluie se transforma en une neige humide, torrentielle et glacée, l’aveuglant presque entièrement. Les vents continuaient à grossir et à se refroidir et Tavi voyait des harpies se mouvoir dans la tempête, féroces et agitées. Aucune d’elles n’approcha le groupe de guerriers marats. Tavi essaya de deviner sa position à la topographie du sol qui défilait sous son nez, mais la tempête commençait à recouvrir celui-ci d’une couche de blanc uniforme et monotone. Il n’avait aucun moyen de se repérer à la nature de la roche ou de la terre en dessous de lui, ni de s’orienter par rapport aux étoiles. Il s’obstina encore pendant une heure, puis se résigna à la vanité de ses efforts. Cela ne lui laissa plus que sa peur à l’esprit. Les Marats les avaient capturés, Ombre et lui. Bien que physiquement ils ressemblent beaucoup à des Aléréens, ils n’étaient pas vraiment humains et n’en avaient jamais montré le désir, préférant rester des barbares primitifs qui mangeaient leurs ennemis morts au combat et s’accouplaient avec des bêtes. S’ils étaient incapables de manier les furies, ils le compensaient par la force physique brute, un courage qui tenait plus de la folie que de la vertu, et des nombres importants qui peuplaient les contrées sauvages et inexplorées commençant à l’est de l’ultime fort de la légion, Garnison. Quand les Marats avaient envahi la vallée, tuant le Princeps et anéantissant ses légionnaires jusqu’au dernier, ils n’avaient pu être repoussés que grâce à d’abondants renforts envoyés de tout Aléra et au prix d’un combat violent et acharné. Et voici qu’ils étaient de retour, probablement pour attaquer par surprise – or Tavi les avait vus et connaissait leurs plans. Qu’allaient-ils lui faire ? Il avala sa salive et essaya de se convaincre que la rapidité de son pouls était due à ses heurts répétés contre l’épaule de son ravisseur, et non à la sourde terreur qui s’était emparée de son cœur et augmentait lentement à chaque enjambée. Une éternité plus tard, le Marat ralentit et s’arrêta. Il grogna quelque chose dans une langue rapide et gutturale, puis enleva Tavi de ses épaules, le déposa par terre et posa fermement un pied nu et maculé de boue sur les cheveux du garçon. Il porta les mains à sa bouche et émit un grognement rauque et grave, qui ne semblait pas pouvoir provenir d’une poitrine de taille humaine. Le même son lui répondit depuis les arbres, puis le sol trembla sous les pas d’énormes silhouettes, assombries par la tempête et la nuit, qui s’avançaient vers eux. Tavi reconnut les créatures à l’odeur avant même de pouvoir les distinguer nettement : des gargantes. Le Marat qui avait porté Tavi, de toute évidence le chef du groupe, donna une tape sur l’épaule de l’animal le plus proche, et celui-ci s’agenouilla avec docilité et lourdeur tout en ruminant paresseusement plusieurs livres de fourrage. Le Marat parla de nouveau à ses compagnons, puis ramassa Tavi. Le jeune garçon regarda autour de lui et vit un autre sauvage soulever Ombre. Le Marat le prit sous son bras, posa le pied dans le creux de la patte avant du gargante et se hissa d’un bond sur le dos incliné de la bête, pour s’installer sur une sorte de selle constituée d’un épais tapis tissé dans le même matériau rugueux que les liens de Tavi, en poils de gargante. Il jeta Tavi à plat ventre en travers du tapis et passa vivement quelques cordes de plus autour du garçon, comme s’il n’était qu’un simple muletier chargeant sa cargaison. Tavi le regarda. Le Marat avait les traits épais, plutôt laids, et les yeux d’un brun presque noir. Bien qu’il ne soit pas aussi grand que Bernard, ses épaules et son torse auraient fait paraître ce dernier franchement fluet, et des muscles épais roulaient sous sa peau pâle. Ses cheveux rêches et incolores étaient ramenés en tresse dans son dos. Tout en s’installant sur le gargante, lequel entreprit de se redresser sans signal apparent de son cavalier, il baissa les yeux vers Tavi. Il sourit, révélant des dents larges, blanches et carrées. Il grommela quelque chose dans sa langue et les autres Marats éclatèrent d’un rire âpre et rauque tout en enfourchant leur propre monture. Les gargantes se relevèrent et se mirent en route d’un pas rapide, en file indienne, leurs grandes enjambées dévorant les kilomètres plus vite que Tavi aurait pu le faire au pas de course, aussi constants et infatigables que les étoiles dans le ciel. Tavi distinguait à peine la silhouette d’Ombre, attaché sur le gargante derrière lui. Il grimaça, regrettant de ne pouvoir au moins être avec l’esclave. Celui-ci était sûrement terrifié : il l’était toujours. Ils chevauchèrent ainsi pendant un temps dont Tavi aurait été bien en peine d’évaluer la durée, étant attaché la tête à l’envers et ne voyant pratiquement qu’une patte du gargante et le sol blanc de neige en dessous de lui. Soudain, un léger sifflement mit fin à la monotonie. Tavi tourna les yeux vers l’endroit d’où le bruit provenait, puis vers son ravisseur. Le Marat se pencha légèrement en arrière et le gargante ralentit lentement le pas avant de s’arrêter. Sans prendre la peine de faire s’agenouiller la bête, le sauvage se laissa rapidement descendre de selle à l’aide d’une corde nouée tous les trente centimètres environ et siffla discrètement en réponse. De l’obscurité émergea un autre Marat, plus jeune, aux épaules larges et à la cage thoracique développée, qui haletait comme s’il avait couru. Il avait l’air écœuré, effrayé même, se dit Tavi. Le Marat dit quelque chose dans sa langue gutturale, et le ravisseur de Tavi posa une main sur l’épaule de son cadet pour le faire répéter. Puis il émit un bref sifflement et un autre Marat, plus bas dans la file de gargantes, se laissa descendre de selle, muni de ce que Tavi reconnut comme une torche et une boîte d’amadou de facture aléréenne. Il s’agenouilla, puis, tenant la torche entre ses cuisses, fit jaillir des étincelles de la boîte d’amadou à l’aide d’une pierre et alluma la torche. Il la passa au ravisseur de Tavi qui garda la main sur l’épaule du jeune Marat et lui fit un signe de tête. Celui-ci le mena à une forme vague dans la neige. Tavi n’en voyait pratiquement rien, si ce n’était que la neige qui la recouvrait était tachée de rouge. Les Marats s’approchèrent encore. Et encore. D’autres formes se dessinèrent dans la neige. Tavi commença à comprendre avec horreur et sentit son estomac se nouer. C’était des gens. Ce que les Marats regardaient, c’était des gens, morts depuis si peu longtemps que leur sang tachait encore la neige fraîche. En levant les yeux, il crut voir la lumière de la torche du Marat se refléter dans de l’eau non loin de là. Le lac, donc. Le domaine d’Aldo. Il regarda le Marat faire un tour rapide, éclairant à un moment de sa torche les murs inclinés de l’enceinte intérieure. Des corps parsemés formaient une ligne depuis les portes de l’exploitation, comme si les habitants avaient essayé de s’enfuir au dernier moment pour se faire terrasser un par un et massacrer dans la neige. Tavi déglutit. Ils étaient tous morts, il n’y avait aucun doute. Des gens qu’il avait rencontrés, avec qui il avait ri, auxquels il avait fait des excuses – des gens qu’il connaissait, égorgés et mis en pièces. Son cœur se souleva et, pris de nausée, il essaya de se pencher assez loin sur le côté pour vomir sur le sol plutôt que sur la selle du gargante. Le chef des Marats revint vers lui après avoir passé la torche à son cadet. Dans chaque main, il tenait une forme indistincte et bosselée que Tavi ne put identifier que lorsque le sauvage se fut approché du gargante. Il leva les formes à la lumière de la torche et siffla de nouveau à l’attention de ses hommes. La lueur des flammes tomba sur les têtes coupées de ce qui ressemblait à un loup noir et à un ratite aux yeux vitreux. Les habitants de l’exploitation n’étaient pas morts tout seuls, apparemment, et Tavi ne put s’empêcher d’éprouver un petit élan de satisfaction vengeresse. Il cracha à l’adresse du chef des Marats. Celui-ci leva les yeux vers lui d’un air interrogateur, puis se tourna vers son cadet et passa un doigt en travers de sa gorge. Le jeune Marat écrasa la flamme de sa torche dans la neige pour l’éteindre. L’autre lâcha les têtes et remonta en selle à l’aide de sa corde à nœuds. Il se tourna vers Tavi et le dévisagea un moment avant de se pencher pour effleurer un endroit du tapis que Tavi n’avait pas réussi à éviter de tacher quand il avait vomi. Il porta le bout de ses doigts à son nez, fit la grimace et regarda Tavi puis les formes silencieuses et sanglantes dans la neige. Il hocha la tête d’un air sombre, puis, décrochant une gourde en cuir d’un lien à sa selle, se tourna vers le jeune garçon, lui en fourra sans cérémonie une extrémité dans la bouche et la pressa pour en faire jaillir de l’eau. Tavi toussa et recracha, et le Marat enleva sa gourde avec un hochement de tête. Il la rattacha à sa selle et émit un nouveau sifflement discret. Les gargantes se remirent en marche dans la nuit et le Marat qui était allé inspecter les alentours se hissa d’un bond derrière un autre cavalier plus loin dans la file. En tournant la tête, Tavi vit son ravisseur qui l’observait, les sourcils froncés. Le Marat regarda derrière son captif, en direction de l’exploitation, une expression incertaine, voire troublée, sur ses traits épais et laids. Puis il regarda de nouveau Tavi. Celui-ci souffla pour écarter ses cheveux de ses yeux et l’interpella d’une voix tremblante : — Qu’est-ce que tu regardes comme ça ? Le Marat haussa les sourcils, et son visage se fendit de nouveau, brièvement, d’un sourire aux dents larges. Sa voix sortit dans un grondement de basse : — Toi, garçon de la vallée. Tavi le regarda avec surprise. — Vous parlez aléréen ? — Un peu. Nous l’appelons la langue du commerce. Parfois nous commerçons avec ton peuple. Ou entre nous. Chaque clan a sa propre langue. Pour nous comprendre, nous parlons commerce. Aléréen. — Où est-ce que vous nous emmenez ? — Au horto. — C’est quoi, un horto ? — Ton peuple n’a pas de mot. Tavi secoua la tête. — Je ne comprends pas. — Ton peuple ne comprend jamais, répondit le Marat sans méchanceté. Il n’essaie jamais. — Qu’est-ce que vous voulez dire ? — Ce que je dis. Le Marat se retourna vers la piste devant eux, en baissant nonchalamment la tête pour éviter une branche basse. Le gargante se pencha légèrement, suivant le mouvement de son cavalier, et la branche manqua ce dernier d’à peine l’épaisseur d’un doigt. — Je suis Tavi, dit le jeune garçon. — Non, répondit le Marat. Tu es aléréen, garçon de la vallée. — Non, je veux dire, mon nom est Tavi. C’est comme ça qu’on m’appelle. — Être appelé quelque chose ne suffit pas à faire de toi cette chose. On m’appelle Doroga. — Doroga, demanda Tavi, qu’est-ce que vous allez nous faire ? — Vous faire ? (Le Marat fronça les sourcils.) Tu ferais mieux de ne pas y penser pour l’instant. — Mais… — Garçon de la vallée. Tais-toi. (Doroga se retourna pour lui lancer un regard noir de menace et Tavi trembla, effrayé. Doroga hocha la tête avec un grognement.) Demain est demain, dit-il en se retournant. Ce soir, tu es sous ma garde. Ce soir, tu n’iras nulle part. Repose-toi. Sur ces mots, il se tut. Tavi le fixa du regard un instant, puis passa encore un bon moment à tenter de défaire les liens qui entouraient ses poignets, pour au moins essayer de s’enfuir. Mais ils ne firent que se resserrer et entailler ses poignets, provoquant une douleur lancinante. Après s’être tortillé pendant une éternité, il finit par abandonner. La pluie, remarqua-t-il, avait entièrement laissé place à une neige épaisse et humide, et il put lever la tête pour regarder un peu autour de lui. Il ne réussit pas à identifier leurs environs, bien que des formes vagues au loin dans l’ombre titillent sa mémoire. Quelque part après le lac et le domaine d’Aldo, sans doute, même s’ils ne pouvaient se diriger que vers Garnison. De ce côté, c’était le seul passage pour entrer et sortir de la vallée. Ou bien se trompait-il ? Il avait le dos et les jambes trempés et glacés, mais quelques instants à peine après qu’il en eut pris conscience, Doroga lui jeta un coup d’œil, sortit une couverture de fabrication aléréenne d’une de ses sacoches et la jeta sur lui, le recouvrant de la tête aux pieds. Tavi posa la tête sur le tapis de selle en poil de gargante. Celui-ci retenait bien la chaleur et, protégé par la couverture, le jeune garçon commença à se réchauffer. Cela, associé à l’allure souple et régulière du gargante, fut le coup de grâce pour Tavi, dans son état d’épuisement. Il s’assoupit, quelque part au milieu de la nuit. Quand il se réveilla, il était enveloppé de couvertures. Il se redressa en clignant des yeux et regarda autour de lui. Il se trouvait dans une sorte de tente. Elle était faite de longues perches courbes disposées en cercle et appuyées les unes contre les autres à leur extrémité, sur lesquelles était étalé une sorte de revêtement en cuir. Tavi entendait le vent au-dehors à travers un trou dans le toit de la tente et un pâle soleil hivernal y passait également un rayon timide. Il se frotta les yeux et vit Ombre assis en tailleur sur le sol près de lui, les mains croisées devant lui et le visage soucieux. — Ombre, demanda Tavi. Est-ce que ça va ? L’esclave leva les yeux vers lui, le regard dans le vague, puis acquiesça. — Grave, Tavi, dit-il d’un ton sérieux. Grave. — Je sais. Ne t’inquiète pas. On va trouver un moyen de s’en sortir. Ombre hocha la tête et le regarda d’un air plein d’espoir. — Enfin, pas immédiatement, ajouta Tavi au bout d’un moment, avec embarras. Tu pourrais au moins essayer de m’aider à trouver une solution, Ombre. L’esclave regarda dans le vide un moment, puis fronça les sourcils. — Marats mangent Aléréens. Tavi avala sa salive. — Je sais, je sais. Mais s’ils comptaient nous manger, ils ne nous auraient pas donné des couvertures et un endroit où dormir. Si ? — Peut-être ils aiment manger chaud, répondit Ombre d’un air sombre. Cru. Tavi le dévisagea quelques secondes. — Merci pour ton aide, mais ça ira comme ça. Lève-toi. Peut-être que personne ne nous surveille et qu’on va pouvoir s’enfuir. Ils se levèrent tous les deux, et Tavi venait de s’approcher à pas de loup du rabat de la tente pour jeter un coup d’œil à l’extérieur, lorsque celui-ci s’ouvrit brusquement, laissant entrer un flot de lumière en même temps qu’un jeune Marat vêtu d’une longue tunique de cuir. Ses cheveux étaient ramenés en une tresse pareille à celle de Doroga, mais son corps était beaucoup plus svelte et ses traits beaucoup plus fins et anguleux. Ses iris n’étaient pas brun foncé comme ceux de Doroga, mais formaient un tourbillon de couleurs opalescentes. En voyant Tavi et Ombre, il écarquilla les yeux, comme s’il était surpris ; un poignard de pierre noire grossièrement taillée apparut dans sa main et sauta au visage de Tavi. Celui-ci recula, à temps pour sauver ses yeux, mais pas assez vite pour éviter une violente douleur à la pommette. Il poussa un cri et Ombre tira frénétiquement sur la chemise du garçon avec un geignement, le faisant reculer et tomber sans ménagement derrière lui. Le Marat les regarda en clignant des yeux, l’air interloqué, puis posa une question dans sa langue gutturale d’une voix aiguë et, crut sentir Tavi, peut-être un peu nerveuse. — Je suis désolé, dit Tavi. Euh… Je ne comprends pas. (Depuis le sol, il montra ses mains ouvertes et tenta un sourire, qu’il supposa un peu jaune.) Ombre, tu marches sur ma manche. Le jeune Marat se renfrogna et baissa légèrement son arme avant de demander autre chose, cette fois dans une langue qui avait l’air différente. Il détourna les yeux de Tavi pour regarder Ombre, et grimaça de dégoût à la vue des cicatrices de ce dernier. Tavi jeta un coup d’œil à l’esclave en secouant la tête, et celui-ci, enlevant son pied, l’aida prudemment à se relever tout en surveillant le jeune Marat avec des yeux ronds. Le rabat de la tente s’ouvrit de nouveau et Doroga entra. Le puissant Marat s’arrêta un instant et regarda fixement le visage de Tavi. Il gronda quelque chose sur un ton que Tavi reconnut parfaitement – même si d’ordinaire, c’était plutôt dans la bouche de son oncle qu’il l’entendait, en général lorsqu’il y avait eu une complication inattendue. Le jeune Marat fit volte-face et mit prestement les mains derrière son dos pour cacher son couteau. L’air sombre, Doroga gronda quelque chose qui fit monter le rouge aux joues de l’adolescent. Celui-ci répliqua sur un ton sec, ce à quoi Doroga répondit d’un geste négatif sans ambiguïté, accompagné du mot « gnah ». Le jeune Marat releva le menton d’un air de défi, marqua son désaccord en des termes très succincts et, contournant prudemment Doroga, sortit précipitamment de la tente, vif comme un écureuil effarouché. Doroga leva une main pour se frotter la tempe, puis se tourna vers Tavi et Ombre. Il les observa de ses yeux sombres et dit : — Mes excuses pour le comportement de Kitaï, c’est mon petit. Je m’appelle Doroga. Je suis le chef des Sabot-ha. Le Clan des Gargantes. Vous êtes Aléréens et mes prisonniers. Vous êtes les ennemis des Marats et nous allons nous approprier votre force. Ombre fit entendre un gémissement sourd et serra le bras de Tavi à lui couper la circulation. — Vous voulez dire, demanda Tavi après un moment de silence, que vous allez nous manger ? — Je ne le souhaite pas, mais tels sont les ordres du chef de clan Atsurak. (Il se tut un instant, les yeux fixés sur Tavi, puis ajouta :) À moins que ce jugement soit contesté selon nos lois, vous donnerez votre force à notre peuple. Tu comprends ? Tavi secoua la tête. Doroga hocha la tête. — Écoute-moi, garçon de la vallée. Nous, les Marats, nous préparons à attaquer les Aléréens de la vallée frontalière. Selon nos lois, vous êtes nos ennemis. Personne ne dit le contraire. Tant que vous serez ennemis des Marats, nous vous traquerons et vous tuerons. (Il se pencha et parla très lentement.) Tant que personne ne dit le contraire. Tavi cligna des yeux lentement. — Attendez. Et si quelqu’un dit que je ne suis pas un ennemi ? Doroga sourit. — Alors, nous devrons organiser une Épreuve devant l’Unique pour savoir qui a raison. — Et si c’est moi qui dis que je ne suis pas un ennemi ? Doroga hocha la tête et ressortit de la tente. — Tu comprends suffisamment. Sors, garçon de la vallée. Montre-toi devant l’Unique. Chapitre 26 Tavi jeta un coup d’œil à Ombre puis suivit Doroga hors de la tente, dans la lumière aveuglante du premier jour d’hiver. Le soleil se déversait des cieux cristallins pour venir embraser la neige qui couvrait le sol d’une couche de blanc presque immaculée. Il fallut de longues secondes à Tavi pour accoutumer ses yeux et pouvoir regarder autour de lui, les paupières plissées, alors qu’il émergeait de la tente, Ombre agrippé à son bras. Ils étaient entourés de centaines de Marats. Des hommes, pour la plupart d’une carrure aussi imposante que celle de Doroga, étaient assis auprès d’un feu ou les regardaient avec nonchalance, la main à portée du manche de leur lance, ou posée sur un poignard en pierre taillée ou une lame aléréenne furiforgée. Comme Doroga, ils n’étaient vêtus que d’un léger pagne malgré le temps et ne semblaient pas en être indisposés, même si certains portaient des capes de cuir et de fourrure qui paraissaient avoir davantage une fonction ornementale ou martiale que de protection contre le froid ou la pluie. Des enfants couraient ici et là, vêtus d’une longue tunique de cuir comme celle du petit de Doroga, et observaient les étrangers avec un intérêt manifeste. À la stupéfaction de Tavi, les femmes ne portaient rien de plus que les hommes, et il y avait profusion de jambes longues et musclées, d’épaules et de bras nus et vigoureux, et d’autres choses qu’un jeune Aléréen de bonne famille n’était pas censé voir (même s’il en rêvait). Tavi sentit ses joues s’empourprer et se cacha rageusement les yeux, en feignant d’être toujours aveuglé par le soleil. Un des jeunes guerriers non loin de lui fit calmement un commentaire et le même rire rauque qu’il avait entendu plus tôt retentit dans le camp, lequel, remarqua Tavi, était bâti sur la pente allongée d’une colline pelée. Il s’empourpra encore davantage et jeta un coup d’œil à Ombre. L’esclave se tenait à côté de lui, le visage dénué de toute expression, les yeux dans le vide – mais il posa la main sur l’épaule de Tavi et la pressa légèrement, comme pour s’assurer que le garçon était bien là. Doroga, qui les attendait patiemment, désigna d’un signe de tête la crête de la colline. Il se mit en marche vers celle-ci, s’attendant manifestement à être suivi. Tavi regarda rapidement les jeunes guerriers autour de lui qui l’observaient avec une indifférence étudiée en tripotant leurs armes. Puis ses yeux tombèrent sur deux vieilles Marates qui bavardaient tout en entassant du bois sous une broche à rôtir. L’une d’elles se tourna vers Tavi et plissa les yeux pour le scruter en tenant un pouce parcheminé devant elle, avant de comparer celui-ci à la longueur de la broche. Tavi avala sa salive et s’empressa d’escalader la colline à la suite de Doroga, Ombre sur les talons. Au sommet de la colline se dressaient une dizaine de pierres massives de la taille de petites maisons, grossièrement disposées en cercle, certaines appuyées sur d’autres. Elles étaient arrondies, chaque aspérité limée par le vent, la pluie et les saisons, mais avaient obstinément résisté aux intempéries et leur surface ne révélait aucune fissure. Au centre du cercle se trouvait un bassin entouré de sept pierres blanches espacées. Des Marats étaient assis sur deux d’entre elles. Tavi fut aussitôt frappé par la différence dans leurs apparences. Doroga, massif et robuste, contourna le bassin pour se diriger vers une des pierres. Sur son chemin, il passa devant une Marate mince dont les cheveux pâles étaient rasés sur les côtés pour ne laisser qu’une longue crinière soyeuse au sommet de sa tête. Elle aussi ne portait qu’un pagne, mais, plus que sa nudité, Tavi remarqua le sabre de cavalerie aléréen pendu à sa ceinture de légionnaire et les trois insignes, des faucons en argent terni, qui ornaient celle-ci. Sa peau, plus mate que celle de la plupart des Marats, paraissait dure et burinée et ses yeux sombres étaient froids et scrutateurs. Elle leva une main quand Doroga passa près d’elle et le chef du Clan des Gargantes cogna légèrement son poing fermé contre le sien. Il s’assit sur la pierre à côté d’elle, croisa les bras et lança un regard noir au troisième Marat. Tavi reporta son attention sur celui-ci. C’était un homme mince de taille moyenne. Ses cheveux, s’ils étaient d’une pâleur typique des Marats, formaient une crinière sauvage et hérissée qui lui tombait sur les épaules, et continuaient à pousser jusque sous ses oreilles et sur la ligne de sa mâchoire. Ses yeux étaient d’une curieuse nuance de gris pâle, presque argentés, et sa posture révélait une sorte de nervosité contenue. Il surprit Tavi en train de le regarder et fronça les sourcils en montrant les dents. Tavi aperçut dans sa bouche d’énormes canines acérées ; des crocs, pour être exact. Un grognement sourd s’échappa de la gorge du Marat et il se leva à moitié de son siège. Doroga se mit debout et cracha : — Le chef des Drahga-ha va-t-il donc profaner la paix du horto ? Le Marat lâcha Tavi des yeux pour lancer un regard furieux à Doroga. Quand il ouvrit la bouche, ce fut une sorte de grondement gargouillé, grave, dur et à peine intelligible qui en sortit. Si un loup pouvait parler, songea Tavi, voilà ce que ça donnerait. — Le chef des Sabot-ha en a déjà profané la sainteté avec ces étrangers. Doroga sourit. — Le horto accueille tous ceux qui viennent en paix. (Son sourire s’élargit imperceptiblement.) À moins que je sois dans l’erreur. Crois-tu que ce soit le cas, Skagara ? Sans se lever, la femme intervint : — Je pense qu’il te croit dans l’erreur, Doroga. Skagara lui adressa un grognement hargneux et les regarda alternativement, elle et Doroga, avec méfiance. — Reste en dehors de ça, Hashat. Je n’ai pas besoin de toi ni des Kevras-ha pour me dire ce que je pense. Doroga fit un pas vers Skagara en faisant craquer ses jointures de façon menaçante. — Ceci est entre toi et moi, loup. Me crois-tu dans l’erreur ? Skagara retroussa de nouveau les lèvres et un long silence tendu envahit la colline. Puis il émit un grognement malveillant et détourna les yeux. — Il n’y a pas besoin de porter cette affaire devant l’Unique. — Alors ça suffit, conclut Doroga sans le lâcher des yeux. (Il se rassit lentement sur sa pierre. Skagara l’imita. Puis Doroga murmura :) Nous nous présentons devant l’Unique à l’occasion de ce horto. Il leva le visage vers le soleil en fermant les yeux et murmura quelque chose dans sa propre langue. Les deux autres Marats firent de même, chacun dans une langue différente. Le silence régna sur la colline pendant quelques dizaines de secondes, puis les Marats rebaissèrent les yeux tous les trois. — On m’appelle Doroga, chef des Sabot-ha, le Clan des Gargantes, dit le ravisseur de Tavi d’un ton solennel. — On m’appelle Hashat, chef des Kevras-ha, le Clan des Chevaux, déclara la femme. — On m’appelle Skagara, chef des Drahga-ha, le Clan des Loups. (Il se leva avec impatience.) Je ne vois pas l’intérêt de ce horto. Nous avons des ennemis prisonniers parmi nous. Approprions-nous leur force et partons au combat. Doroga hocha sobrement la tête. — Oui. Ce sont nos ennemis. Ainsi a parlé Atsurak des Sishkrak-ha. (Il tourna les yeux vers Tavi.) Et personne ne l’a contredit. Tavi avala sa salive et s’avança. Sa voix tremblait, mais il se força à parler et ses mots retentirent haut et fort parmi les grandes pierres du sommet de la colline. — On m’appelle Tavi, du domaine de Bernard, de la vallée frontalière. Et je dis que nous ne sommes pas les ennemis des Marats. L’espace d’une seconde, un silence stupéfait régna sur la colline. Puis Skagara se leva d’un bond avec un hurlement de rage. De plus bas sur la pente s’élevèrent soudain les cris indignés de dizaines de Marats, hommes et femmes, dominés par un chœur de hurlements graves et sonores de loups noirs. Doroga se leva en même temps que Skagara, les yeux étincelants, et, bien qu’il garde le silence, les mugissements de basse de dizaines de gargantes traversèrent le ciel comme un roulement de tonnerre, accompagnés des hennissements plus distants de chevaux invisibles. Des Marats vinrent précipitamment s’attrouper aux abords du cercle de pierres, sans qu’aucun se risque à l’intérieur, les yeux ronds d’excitation, agrippant leurs armes, se serrant pour mieux voir – et même ainsi, ils se divisaient en trois groupes distincts : les Marats lourdement musclés, aux épaules puissantes, du Clan des Gargantes ; ceux du Clan des Loups, silencieux, la bouche ornée de crocs, l’air voraces ; et ceux du Clan des Chevaux, grands et minces, les cheveux rasés en une crinière blanche battue par le vent. Le sommet désert de la colline devint le centre d’une foule grouillante, de murmures excités, d’armes brandies et de regards menaçants. Tension et violence imprégnaient l’atmosphère comme des éclairs retenus, réprimés, qui luttaient pour se libérer. Alors Doroga se mit debout sur sa pierre et leva les bras au-dessus de sa tête. — Silence ! rugit-il, et sa voix étouffa le bruit qui régnait sur la colline. Silence, dans le horto ! Silence, quand une affaire est portée devant l’Unique ! Stupéfait, Tavi observa autour de lui la réaction qu’avaient provoquée ces mots et se rendit compte qu’il avait reculé et collé son dos à Ombre. Il avait les jambes tremblantes. En regardant par-dessus son épaule, il vit que l’esclave avait de nouveau cet air absent, ce regard vide, bien qu’il ait fermement agrippé son épaule. — Ombre, chuchota Tavi, ça va ? — Chut, Tavi, répondit l’esclave sur le même ton. Ne bouge pas. Le silence s’étendit à toute la colline, et on n’entendit plus que le bruit du vent. Du coin de l’œil, Tavi vit Skagara, ramassé devant sa pierre, qui le regardait avec une expression ressemblant fort à de la haine. Instinctivement, Tavi sut qu’il ne devait pas croiser son regard, que cela ne ferait que mettre le Marat dans une rage sanguinaire – et que le Clan des Loups tout entier suivrait son chef, transformant le cercle de pierres en un abattoir ensanglanté. Il resta immobile, osant à peine respirer. — Nous les Marats, dit Doroga, marchant lentement en cercle, nous sommes le peuple Unique et Multiple, sous l’Unique. Nous nous apprêtons à attaquer les Aléréens. Nous partons en guerre sur les ordres d’Atsurak des Sishkrak-ha. Atsurak le Sanguinaire. (Il cracha les mots suivants, et Tavi sentit la note de mépris et d’insolence qu’il y mettait.) Atsurak le Tueur de Petits. Des grognements naquirent dans la gorge de dizaines de Marats loups alentour et les hurlements graves et âpres de loups noirs retentirent de nouveau quelque part plus bas sur la pente, hors de vue. Doroga se tourna pour faire face au Clan des Loups, sans que la moindre peur se lise sur ses traits. — Notre loi lui donne ce droit, si personne ne s’avance pour dire qu’il se trompe. Pour le défier dans l’Épreuve du Sang. (Il désigna Tavi du doigt.) Cet Aléréen dit qu’Atsurak est dans l’erreur. Cet Aléréen dit que son peuple n’est pas l’ennemi des clans. — Il ne fait pas partie des clans, intervint Skagara avec hargne. Il n’a pas voix au chapitre. — Il est en position d’accusé avec son peuple, répliqua Doroga. Et les accusés ont voix au chapitre dans le horto. — Seulement si les chefs de clans en décident ainsi. Moi, je dis que non. Toi, tu dis que si. (Il plissa les yeux et regarda fixement Hashat.) Que dit le Clan des Chevaux ? Alors seulement Hashat quitta sa posture décontractée sur sa pierre, se leva et fit face à Skagara en silence, pendant un moment, sa crinière battant au vent comme une bannière. Puis elle se tourna, s’avança dans l’ombre de Doroga, et croisa les bras. — Que le garçon parle. Des murmures excités coururent parmi les Marats réunis sur la colline. — Ombre, chuchota Tavi. Qu’est-ce qui se passe ? L’esclave secoua la tête. — Sais pas. Prudence. Doroga se tourna vers Tavi. — Exprime ta conviction, garçon de la vallée. Porte-la devant l’Unique. Tavi avala sa salive. Il jeta un coup d’œil à Ombre puis s’arracha à l’étreinte de l’esclave et se redressa de toute sa taille. Il regarda, tout autour de lui, les Marats qui le dévisageaient avec des expressions de curiosité, de mépris, de haine ou d’espoir. — M-Mon peuple, commença-t-il, avant de s’étrangler, l’estomac tellement noué sous l’effet du trac qu’il crut qu’il allait se remettre à vomir. — Ah ! cracha Skagara. Regardez-le. Il a trop peur pour seulement parler. Trop peur pour porter sa conviction devant l’Unique. Doroga lui jeta un regard dur, puis tourna les yeux vers Tavi. — Garçon de la vallée. Si tu souhaites dire quelque chose, c’est le moment. Tavi acquiesça, ravala sa bile et se redressa. — Je ne suis pas votre ennemi. (Sa voix dérailla et il se racla la gorge. Cette fois, il réussit à parler plus fort, et sa voix sonna de nouveau haut et clair.) Je ne suis pas votre ennemi. Mon peuple n’a pas cherché querelle aux Marats depuis avant ma naissance. Je ne sais pas qui est cet Atsurak, mais s’il dit que nous voulons du mal à votre peuple, c’est un menteur. Ses paroles résonnèrent parmi les pierres et rencontrèrent un silence étrangement perplexe. Tavi jeta un coup d’œil à Doroga et vit que le chef des Gargantes le regardait d’un air interrogateur. — Monteur… (Doroga fronça les sourcils et baissa la voix pour dire sur le ton de la confidence :) Je ne crois pas qu’Atsurak monte quoi que ce soit. Si c’est ça que tu veux dire. Il ne sait pas monter à cheval. — Non, répondit Tavi, repris par le trac. Un menteur. Il dit des mensonges. Doroga resta perplexe. Soudain, il hocha la tête comme s’il venait de comprendre. Il éleva de nouveau la voix : — Tu penses qu’il est dans l’erreur. — Oui. Attendez, non ! Non, mentir, ce n’est pas pareil qu’être dans l’erreur… Mais ses mots passèrent inaperçus dans le tollé qui s’ensuivit. Skagara sauta sur son siège et leva les bras en l’air pour obtenir le silence. — Qu’on le laisse le défier ! Qu’on laisse ce petit Aléréen mettre sa conviction à l’Épreuve devant l’Unique ! Qu’il affronte l’Épreuve du Sang avec Atsurak et qu’on en finisse ! (Il regarda Tavi avec dédain.) Atsurak l’aura étripé avant même qu’il ait le temps de crier. — Atsurak n’est pas ici, dit Doroga en relevant le menton. Je suis le plus vieux chef présent. C’est donc mon devoir de relever le défi lancé à la conviction d’Atsurak, à la place de ce dernier. Skagara écarquilla les yeux. — Atsurak ne serait pas d’accord. Doroga retroussa les lèvres sur ses dents blanches. — Atsurak n’est pas ici, répéta-t-il. Je défendrai sa conviction comme il convient. — Ça ne change rien, gronda Skagara. La force de Doroga est bien connue. Il écrasera l’Aléréen dans l’Épreuve de son clan, comme Atsurak le ferait dans une Épreuve du Sang. — Cela serait exact si j’affrontais l’Épreuve moi-même. Ce ne sera pas le cas. — Seuls toi, moi ou Hashat pouvons représenter Atsurak. — Sauf si j’invoque le droit de mon héritier à me représenter dans une Épreuve devant l’Unique. Skagara dévisagea le chef des Gargantes en silence, stupéfait. — Kitaï, appela Doroga. Entre dans le horto. Le garçon qui avait blessé Tavi apparut nerveusement devant la foule – venant de derrière les rangs du Clan des Chevaux, remarqua Tavi. Doroga s’en aperçut aussi et eut l’air contrarié. — Entre donc, petit, dit-il. Kitaï hésita au bord du cercle de pierres, puis le franchit précipitamment et, d’un pas léger, vint se placer à côté du siège de Doroga. Ce dernier lui mit la main sur l’épaule. — Dans cette Épreuve, je te demande de me représenter. Acceptes-tu ? Kitaï avala sa salive et acquiesça en silence. — Alors qu’on trace le cercle, dit Skagara avec hargne. Qu’on déshabille les concurrents. Que la progéniture de Doroga prouve la force de son géniteur. L’Aléréen ne vaudra rien dans une Épreuve de Force, même contre ton petit, Doroga. — L’Épreuve du Clan des Gargantes est celle de la Force. Mais Kitaï n’est pas encore Lié à un clan. Et l’Épreuve du Clan des Renards, celui de sa mère, est l’Épreuve d’Intelligence. Kitaï peut relever le défi dans l’une ou l’autre. Et je décrète que dans cette affaire, l’Épreuve des Renards sert au mieux les intérêts des Marats. Hashat le regarda en fronçant les sourcils, comme si elle ne comprenait pas entièrement, mais dit : — J’appuie l’opinion de Doroga. Portons la question devant l’Unique. — Non, cracha Skagara. Le Clan des Renards n’existe plus. Doroga fit volte-face et s’avança vers lui. Il ferma les poings en faisant craquer ses jointures et serra les dents, ce qui fit saillir sa mâchoire. Il s’arrêta, séparé du chef des loups par le bassin, tremblant dans son effort manifeste pour se contenir. — Je crois, intervint calmement Hashat, que Doroga pense que tu es dans l’erreur, Skagara. Je crois qu’il souhaite porter cette affaire devant l’Unique dans l’Épreuve du Sang du Clan des Loups. Skagara lui jeta un coup d’œil puis recula et descendit en trébuchant de sa pierre. — Je n’oublierai pas cet affront, Doroga, dit-il d’une voix étranglée et aiguë. Atsurak sera averti de la façon dont tu as perverti nos lois pour servir tes objectifs. — Hors de ma vue, répliqua Doroga d’une voix calme, terrifiante. Skagara battit en retraite derrière un mur de guerriers du Clan des Loups mal à l’aise, et redescendit la colline. Des discussions embarrassées éclatèrent parmi les spectateurs, mais Doroga fit le tour du cercle en leur parlant : — Redescendez. Hashat et moi fixerons les termes de l’Épreuve. Nous allons laisser l’Unique nous aider à décider du chemin à prendre. Les Marats s’en allèrent, paisiblement, tout en continuant à discuter avec animation et, dans le cas des Loups, en montrant les crocs avec méfiance et en décourageant d’un grognement ceux qui les serraient de trop près. Quelques instants plus tard, Tavi et Ombre étaient seuls avec les trois Marats. Doroga s’ébroua et soupira longuement. — Très bien. Hashat. Quelle est selon toi l’Épreuve appropriée ? La chef des Chevaux haussa les épaules. — Celle dont on a coutume dans ce horto. Kitaï inspira brusquement. Doroga grimaça. — Tu sais ce que j’essaie de faire. — Le loup a raison sur un point. Tu défies les traditions, si ce n’est la loi, avec cette histoire. Si tu tires trop sur la corde, tu vas perdre le soutien de ton propre clan et du mien. Dorénavant, il vaut mieux que tu respectes la tradition autant que possible, je pense. Doroga regarda Tavi puis Kitaï. — Est-ce qu’ils sont assez vieux ? Tavi s’avança. — Attendez une seconde, là. J’ai fait ce que vous m’avez demandé de faire, Doroga. Dans quoi est-ce que je me suis embarqué ? Hashat se tourna vers lui. — Aléréen. Tu es vivant, et non au menu. Pour ça, tu devrais remercier Doroga, et te taire. — Pas question, rétorqua Tavi. On a failli déclencher une émeute, tout à l’heure. Vous m’utilisez. J’estime que c’est la moindre des politesses de me dire comment. Et pourquoi. Hashat fronça les sourcils et posa une main sur la garde de son sabre, mais Doroga secoua la tête. — Non. Il a raison. (Il alla se rasseoir lourdement sur sa pierre.) Garçon de la vallée, tu as accepté de participer à une Épreuve d’Intelligence contre Kitaï. Le vainqueur sera considéré comme ayant obtenu la faveur de l’Unique dans la question que tu as soulevée. Tavi fronça les sourcils. — Vous voulez dire que si je gagne, alors j’ai raison et mon peuple n’est pas l’ennemi des Marats ? Doroga acquiesça d’un grognement. — Et mon clan et celui de Hashat refuseront de suivre les ordres d’Atsurak, qui s’apprête à attaquer ton peuple. Tavi écarquilla les yeux. — Vous vous payez ma tête. La moitié des hordes marates disparaît comme ça ? Tout simplement ? (Il se retourna pour regarder Ombre, le cœur battant.) Ombre, tu as entendu ? — Tu n’as pas encore remporté l’Épreuve, intervint Kitaï d’un ton mauvais. Et tu ne la remporteras pas. Doroga regarda son petit en fronçant les sourcils puis dit à Tavi : — Mon souhait est de te voir gagner. Ainsi je pourrai éviter d’impliquer mon clan dans ce conflit. Mais ce n’est peut-être pas ce que veut l’Unique. — En tout cas, ce n’est pas ce que je veux, moi, dit Kitaï. (Le jeune Marat fit un signe de tête à son père puis demanda à Hashat :) Est-ce que ton offre tient toujours ? La chef des Chevaux jeta un coup d’œil à Doroga. Puis acquiesça en regardant Kitaï. — Bien sûr. Kitaï hocha la tête puis s’approcha de Tavi, en plissant ses yeux multicolores. — Par l’intelligence ou par la force, ça m’est égal, Aléréen. Je vais te battre. Puis il décocha un regard noir à Doroga et descendit la colline à grands pas. Tavi resta interloqué. — Mais… J’aurais cru qu’il voudrait vous aider. Il regarda Doroga. Le Marat haussa les épaules. — Mon petit va essayer de te vaincre. Comme il se doit. C’est une bonne Épreuve devant l’Unique. — Mais… (Tavi avala sa salive.) Une Épreuve d’Intelligence ? Qu’est-ce que c’est ? Doroga dit à Hashat : — Veille à ce qu’ils soient préparés. Puis il fit demi-tour et redescendit la colline à la suite de son petit. Hashat croisa les bras et étudia Tavi. — Alors ? demanda ce dernier. Qu’est-ce que je suis censé faire ? — Tu partiras ce soir et tu reviendras de la vallée du Silence avec le Bienfait de la Nuit, se contenta de répondre Hashat. Le premier de retour est le vainqueur de l’Épreuve. Suis-moi. Elle entreprit de descendre la colline, à grandes enjambées de ses jambes minces. — Bienfait de la Nuit, vallée du Silence. Bien, parfait. Tavi s’apprêta à la suivre mais s’arrêta en sentant Ombre agripper sa chemise. Il se retourna en fronçant les sourcils. — Qu’est-ce qu’il y a ? — Tavi. Tu ne dois pas faire ça. Laisse-moi affronter l’Épreuve. Tavi cligna des yeux. — Euh… Ombre. C’est une Épreuve d’Intelligence, tu te rappelles ? L’esclave secoua la tête. — Vallée du Silence. Je me rappelle ça. Tavi se tourna vers lui, les sourcils froncés. — De quoi est-ce que tu te rappelles ? — C’est ainsi que les Marats appellent la forêt de Cire. (Ombre détourna les yeux de Tavi pour regarder Hashat s’éloigner, un air tourmenté sur son visage défiguré.) L’un de vous est sûr de mourir. Chapitre 27 Fidélias s’arrêta, le souffle court, en émergeant avec Aldrick des régions richement boisées au nord-est du domaine de Bernard et en retrouvant la route qui menait à travers la vallée jusqu’à Garnison. Il avait beau avoir bandé ses pieds avec des morceaux de sa cape et demandé à ses furies de lui ouvrir un chemin, leur état avait empiré. La douleur seule aurait presque suffi à l’arrêter, sans compter la fatigue d’avoir marché trop longtemps, d’avoir couru de droite à gauche dans le vain espoir d’attraper le rusé Exploitant. Il se laissa tomber sur une pierre plate au bord de la route, tandis qu’Aldrick s’avançait avec impatience sur la chaussée. — Je ne comprends pas, dit le spadassin. Pourquoi est-ce que tu ne nous fais pas simplement glisser comme la dernière fois ? — Parce que jusqu’à présent, on n’était pas sur une route, répondit Fidélias à travers ses dents serrées. Il est facile de chevaucher une onde de terre sur une route. Mais en pleine campagne, sans une connaissance intime des furies locales, c’est du suicide. — Donc il peut le faire, mais pas toi. Fidélias retint un commentaire agacé. — C’est ça, Aldrick. — Dommage pour nous. Fidélias secoua la tête. — Tel que c’est parti, on ne le rattrapera jamais. Il a laissé une demi-douzaine de fausses pistes derrière lui et a attendu qu’on se laisse prendre à l’une d’elles avant de lever sa vague et de partir. — Si on avait les chevaux… — On ne les a pas, répondit sèchement Fidélias. Il leva son pied et entreprit d’enlever le tissu qui enveloppait celui-ci. Aldrick s’approcha de lui. Il regarda les pieds de Fidélias et s’exclama : — Par les Corbeaux, vieillard ! Est-ce que tu les sens ? — Oui. Aldrick s’agenouilla et défit un peu plus du tissu pour évaluer l’étendue des dégâts. — Ça s’empire. Ils sont encore plus gonflés. Si tu continues comme ça, tu vas les perdre. — Il y a encore le temps, grogna Fidélias. Il faut qu’on… (Il releva les yeux et vit Étan qui dansait frénétiquement dans l’arbre le plus proche. Il regarda sur la route, à l’ouest.) Aldrick, dit-il à voix basse. Deux hommes sur la route, qui viennent vers nous. Coupe légionnaire, armés tous les deux. Aldrick inspira en fermant les yeux. — D’accord. Des légionnaires ? — Pas d’uniforme. — ge ? — Jeunes. (Fidélias toucha du pied les pavés de la route, en appelant Vamma.) Ils s’aident de la route pour courir. Avancent vite. Ils ont des connaissances en furifèvrerie militaire. — Comment on fait ? — Attends que je te le dise. Essayons d’abord d’apprendre quelque chose. (Il regarda les deux jeunes gens s’approcher au pas de course sur la route et réussit à ébaucher un sourire grimaçant alors qu’ils arrivaient à sa hauteur.) Bonjour jeunes gens ! héla-t-il. Auriez-vous une minute pour aider deux voyageurs ? Les nouveaux venus ralentirent et Fidélias les étudia tandis qu’ils s’approchaient. Ils étaient jeunes – moins de vingt ans. Ils étaient tous les deux minces, mais l’un d’eux était plus grand et semblait déjà commencer à se dégarnir sur les tempes. Ils avaient les mêmes traits longs et anguleux – des frères, peut-être. Ils étaient essoufflés de leur course, mais pas beaucoup. Fidélias tenta un nouveau sourire et leur offrit sa gourde d’eau. — Monsieur, fit le plus grand des deux d’une voix haletante, en acceptant la gourde. Je vous suis bien obligé. — Vous êtes blessé ? demanda le plus petit. (Il se pencha un peu plus près pour étudier les pieds de Fidélias.) Par les Corbeaux ! Ils sont vraiment en compote. — La tempête nous a détournés de la route, hier soir, répondit Fidélias. Il y a eu une crue et j’ai dû enlever mes chaussures pour nager. J’ai marché pieds nus toute la matinée, mais j’ai dû faire une pause. Le jeune homme grimaça. — Je veux bien le croire. D’un signe de tête, il accepta la gourde que lui tendait son compagnon, en prit rapidement une gorgée et la rendit à Fidélias. — Monsieur, vous feriez peut-être mieux de ne pas rester sur la route. Je ne suis pas sûr que vous y soyez en sécurité. Fidélias lança un coup d’œil à Aldrick, qui hocha la tête et entreprit de rebander le pied blessé de l’ex-Curseur pour avoir l’air occupé. — Pourquoi est-ce que tu dis ça, fiston ? — Il y a eu des problèmes dans la vallée, répondit le plus grand. La nuit dernière, il y a eu un important soulèvement de furies – les furies locales des fermiers, je veux dire. Et mon plus jeune frère est certain d’avoir vu un éclaireur marat près de notre exploitation – c’est le domaine de Warner. — Un Marat ? (Fidélias fit un sourire sceptique au jeune homme.) Ton frère se moquait sûrement de toi. Le jeune homme secoua la tête. — En tout cas, il y a eu du grabuge dans la vallée. Mes frères et moi sommes rentrés pour aider notre père à régler une affaire locale et ça a dégénéré. Il y a eu de la bagarre, des gens ont failli être tués. Et on a vu de la fumée à l’est d’ici, du côté du domaine d’Aldo. Avec ce qui s’est passé la nuit dernière et ce Marat, on a décidé qu’il valait mieux donner l’alerte. Fidélias prit un air stupéfait. — Eh bien, dites-moi ! Alors vous êtes en route pour prévenir Garnison ? Le jeune hocha sombrement la tête. — Redescendez la route par où nous sommes venus, sur quelques kilomètres, et cherchez un chemin qui part au sud. Il vous mènera au domaine de Bernard. Nous ferions mieux de repartir, si vous voulez bien nous excuser. Désolé de ne pas pouvoir vous aider. — Pas de souci, assura Fidélias. Nous avons tous notre devoir à faire, fiston. Il fronça les sourcils et dévisagea le plus jeune un moment. — Monsieur ? s’enquit celui-ci. — Tu fais à peu près ma taille, non ? Aldrick essuya le sang qui maculait son épée et dit : — Tu aurais quand même pu attendre qu’il soit mort. Fidélias ôta sa deuxième botte au jeune homme et s’assit pour les enfiler sur ses pieds en charpie. — Pas le temps. — Je ne suis pas sûr que c’était nécessaire, Fidélias, continua Aldrick. Si l’alerte a été donnée, le mal est fait. Ce n’était pas très utile de les tuer. — Je ne pensais pas que ça te poserait un problème. — Je suis doué pour tuer. Ça ne veut pas dire que j’aime ça. — Tout le monde aime faire ce pour quoi il est doué. (Fidélias serra les lacets autant qu’il put, en grimaçant de douleur.) C’était nécessaire. Il faut qu’on arrête quiconque essaie de donner l’alerte à Garnison, ou à l’autre bout de la vallée, d’ailleurs. — Mais il y a déjà cet Exploitant qui nous a échappé. — Ce n’est qu’un seul homme, une seule parole. Le comte local ne voudra pas tout mettre en branle sur la base de ce seul témoignage. Ça nous donne du temps. Si on arrive à intercepter tout le reste, on pourra s’assurer que Garnison reste inconsciente du danger. Il est mort ? Aldrick se pencha au-dessus du garçon débotté. — Il ne respire plus. Tu veux que je fasse signe aux hommes ? — Oui. (Fidélias se leva pour voir comment ses pieds supportaient son poids. Ceux-ci lui faisaient mal, affreusement mal, mais les bottes lui allaient à peu près. Elles tiendraient le temps qu’il faudrait.) Et il va falloir qu’on reprenne contact avec Atsurak. La situation commence à nous échapper. On ne peut pas se permettre d’attendre davantage. Il enjamba les corps des deux jeunes gens du domaine de Warner et jeta un coup d’œil au spadassin par-dessus son épaule. — Je lance l’attaque maintenant. Chapitre 28 Kord obligea Isana à regarder ce qu’ils faisaient à Odiana. Il avait apporté un tabouret, et il s’installa derrière elle à l’intérieur du cercle de braises. Il la fit s’asseoir sur le sol devant lui, afin qu’ils puissent voir tous les deux, comme s’il s’agissait d’une sorte de spectacle. — Elle est coriace, fit remarquer Kord après un long et sordide moment. Elle sait ce qu’elle fait. C’est une dure à cuire. Isana refoula sa nausée assez longtemps pour demander : — Qu’est-ce qui te fait dire ça ? Tout pour détourner ses pensées de ce qui se passait sous ses yeux. — Elle est calculatrice. Tiens, tu vois comment elle se débat ? Juste assez pour exciter son homme. Puis elle se fait toute malléable et sans défense une fois qu’il a le dessus. Elle sait que tous les hommes aiment croire qu’ils ont ce genre de pouvoir sur les femmes. Elle leur fait croire ce qu’elle veut – et c’est à peine si elle s’est fait malmener. Isana frémit et resta silencieuse. — C’est dur de mater quelqu’un comme ça. D’endurci. — C’est une femme, Kord. Pas un animal à dresser. La voix de l’Exploitant avait quelque chose du sourire cruel. — Elle a déjà été esclave ? — Je ne sais pas, répondit Isana. Je la connais à peine. — Elle t’a sauvé la vie, tu sais. Quand on t’a trouvée au bord de la rivière. Je l’y ai forcée. Isana se retourna pour le regarder et essaya de garder un ton neutre. — Pourquoi, Kord ? — Attention, pas de méprise, Isana. Ce n’est pas que je n’apprécie pas l’idée de te voir morte. Au contraire. (Il ne détourna pas le regard de la scène devant eux, les yeux étincelant d’un éclat sombre, furieux, inhumain.) Mais mon fils est mort à cause de toi. Et cela appelle une vengeance plus substantielle. — Mort ? répéta Isana. (Elle cligna lentement des yeux.) Kord. Essaie de comprendre. Cela n’a rien à voir avec toi. Cela n’a rien à voir avec le procès ou la fille de Warner… — Mais bien sûr. À cause de toi, on a dû venir au domaine de Bernard. À cause de toi, on a dû s’enfuir dans la tempête. À cause de toi, on a dû rester pour s’assurer que personne n’allait courir demander de l’aide à Gram – et bien sûr, ton petit raté l’a fait. À cause de toi, Bittan est mort. (Il baissa les yeux sur elle en retroussant les lèvres.) Mais maintenant, c’est moi qui suis en position de force. Maintenant, c’est moi qui fais les règles. Et je vais te montrer, Isana, jusqu’où peut être rabaissée une femme. Avant de terminer ce que la rivière avait commencé. Isana se retourna vers lui. — Kord, tu ne comprends donc pas ? Nous sommes peut-être tous en danger. Bernard a vu… Il lui donna un coup de poing qui l’envoya rouler au sol, incapable de contrôler ses mouvements. Après un moment d’étourdissement, la douleur débuta, en ondes naissant dans sa bouche, dans sa joue. Elle sentit un goût de sang sur sa langue, là où elle se l’était mordue. Kord se pencha et l’attrapa par les cheveux pour la forcer à le regarder. — Ne me parle pas comme si tu étais une personne. Ce n’est plus le cas. Tu n’es plus qu’un morceau de viande, maintenant. (Il lui secoua violemment la tête.) C’est compris ? — Ce que je comprends, répondit Isana d’une voix rauque, c’est que tu es petit, Kord. (Elle inspira péniblement, pour donner du tranchant à ses mots.) Tu es incapable de voir au-delà de ta petite personne. Même quand quelque chose est sur le point de t’écraser. Tu es petit. Quoi que tu me fasses, tu resteras petit. Un lâche qui torture les esclaves parce qu’il a peur de s’en prendre à quelqu’un de plus fort. (Elle le regarda dans les yeux et chuchota.) Tu m’as eue parce que tu m’as trouvée sans défense. Tu n’aurais rien pu contre moi, sinon. Parce que tu n’es rien. Un éclair de colère passa dans les yeux de Kord. Il poussa un rugissement bestial et la frappa de nouveau, plus fort. La vision d’Isana se troubla et le sol poussiéreux s’éleva à sa rencontre. Elle ne sut pas combien de temps elle resta allongée là, aveuglée par la douleur et la soif, insensible à tout le reste. Mais quand elle reprit conscience et se redressa, il n’y avait plus que Kord et son fils, Aric. Odiana gisait mollement sur le sol non loin d’elle, recroquevillée sur le côté, les jambes ramenées contre sa poitrine, le visage caché par ses cheveux. Kord jeta une gourde sur le sol à côté d’Isana. Elle atterrit avec un clapotis léger, comme si elle ne contenait que très peu d’eau. — Tu peux y aller, lui dit-il. Il n’y a rien dans celle-là. Je veux que tu voies ce qui se passe. Isana, la gorge brûlante, ramassa la gourde. Elle ne croyait pas Kord, mais elle se sentait faible, au bord de l’évanouissement, et sa gorge lui donnait l’impression d’être tapissée de sel. Elle avait ôté le bouchon et commencé à boire presque avant de se rendre compte de ce qu’elle faisait. Une eau chaude mais pure lui coula dans la bouche. Un demi-verre, peut-être – certainement pas davantage. Elle l’eut finie bien avant d’avoir pu étancher sa soif, mais au moins cela en atténua un peu l’intolérable souffrance. Elle laissa retomber la gourde et leva les yeux vers Kord. — Aric, ordonna celui-ci. Apporte-moi la boîte. Le jeune homme se tourna vers la porte, mais hésita. — P’pa. Elle a peut-être raison. Je veux dire, avec ce qu’a dit Tavi à la rivière et tout… — Gamin, l’interrompit Kord d’un grondement. Apporte-moi cette boîte. Et ferme-la. Compris ? Aric pâlit et avala sa salive. — Oui, p’pa. Il disparut du fumoir. Kord se retourna vers Isana. — Le problème dans cette histoire, Isana, c’est que tu es trop naïve pour avoir aussi peur que tu le devrais. Je veux t’aider à arranger ça. Je veux que tu sois bien consciente de ce qui va t’arriver. — Tout ça est inutile, Kord. Tu ferais aussi bien de me tuer. — Chaque chose en son temps. (Il s’approcha d’Odiana et se baissa pour l’attraper nonchalamment par les cheveux. La jeune femme gémit et tordit les épaules, se débattant faiblement pour lui échapper. Kord ramassa ses cheveux mèche après mèche jusqu’à ce qu’il en tienne toute la longueur dans son poing.) Tu vois, celle-là, c’est une dure. Elle sait ce qu’elle fait. Elle connaît le jeu. Sait comment y survivre. (Il lui secoua les cheveux, suscitant un gémissement.) Les bruits à faire. Hein, fillette ? Maintenant qu’Odiana avait la tête baissée et non plus tournée vers Kord, Isana pouvait voir l’expression du visage de l’aquafèvre. Les yeux de la sorcière d’eau étaient durs, froids et distants. Mais elle garda une voix faible et tremblante. — Je vous en prie, chuchota-t-elle. Maître. Ne me faites pas de mal. Je vous en prie. Je ferai tout ce que vous voudrez. — Je ne te le fais pas dire, répliqua Kord en lui adressant un sourire. Aric poussa la porte et entra, portant une longue boîte plate en bois poli. — Ouvre-la, lui dit Kord. Montre-lui. Aric déglutit. Il contourna le feu pour venir devant Kord, qui tenait Odiana par les cheveux et ouvrit la boîte. Isana vit ce que celle-ci contenait : une bande de métal large de deux ou trois centimètres, reposant sur un bout d’étoffe, reflétant faiblement la lueur des flammes. L’expression d’Odiana changea. La dureté disparut de son regard, et elle ouvrit la bouche en une expression proche de l’horreur. Elle recula, mais la poigne de Kord l’arrêta dans son élan. Elle poussa un gémissement de douleur et, indéniablement, de peur. — Non, fit-elle aussitôt d’une voix soudain plus dure, aiguë, terrifiée. Non, je n’ai pas besoin de ça. Vous n’aurez pas besoin de ça. Ne faites pas ça, je vous promets que vous n’en aurez pas besoin, dites-moi juste ce que vous voulez. — On appelle ça un collier de discipline, dit Kord à Isana, sur le ton de la conversation. Furiforgé. Ils sont rares, si loin au nord. Mais utiles, parfois. Elle sait ce que c’est, je crois. — Vous n’en avez pas besoin, dit Odiana d’une voix perçante, désespérée. Je vous en prie, par les Grandes Furies, je vous en supplie, maître, vous n’en avez pas besoin, je n’en ai pas besoin, non, non… — Aric, mets-le-lui, dit Kord. Il redressa Odiana d’un geste brusque, la soulevant du sol par les cheveux, et la força à relever le menton pour dégager sa gorge gracile. Les yeux d’Odiana, toujours fixés sur le collier, s’arrondirent, se cerclèrent de blanc. Elle hurla. C’était un son atroce qui naissait tout au fond de sa gorge et sortait de sa bouche dénué de sens, de forme, horrible et bestial. Tout en hurlant, elle se débattit pour se retourner, et tendit les mains vers le visage de Kord avec une vivacité désespérée. Ses ongles laissèrent des égratignures sanglantes sur la joue de l’Exploitant, et dès que celui-ci l’eut remise debout, elle lui donna un coup de pied à l’intérieur du genou. Un poing toujours serré sur les cheveux d’Odiana, Kord la tira sur le côté, lui faisant perdre l’équilibre, et de l’autre main l’agrippa à la gorge. Puis, avec un tranquille afflux de force vraisemblablement empruntée à sa furie, il la souleva du sol par le cou, de sorte que les pieds de la sorcière d’eau battent dans le vide sous ses jupes déchirées. Même ainsi, elle continua à lutter éperdument contre lui. Ne pouvant l’atteindre au visage, elle lui lacéra le bras, mais il garda son emprise sur elle, imperturbable. Elle lui donna des coups de pied dans la cuisse, dans les côtes, mais, sans appui, ses coups n’avaient aucun effet sur l’immense Exploitant. Elle se débattait en grognant, en haletant, avec de petits cris de peur animale. Puis ses yeux se révulsèrent et elle se détendit lentement. Kord la maintint en l’air pendant encore un moment, puis la reposa sur le sol et la reprit par les cheveux pour lui dénuder la gorge. — Aric. Le jeune homme avala sa salive. Il jeta un coup d’œil rapide à Isana, une expression crispée, difficile à déchiffrer, sur le visage. Puis il s’avança et passa la bande de métal autour du cou d’Odiana. Le collier se referma avec un claquement sec et discret. La jeune femme prit une inspiration rauque et poussa un petit grognement de désespoir, alors même que Kord relâchait ses cheveux avec un geste brusque et méprisant. Elle tomba sur le côté, les paupières serrées, et leva les doigts à sa gorge. Elle tâta le collier et se mit à tirer maladroitement dessus d’un air éperdu. Kord tira un couteau de sa ceinture et s’entailla le pouce, avant d’agripper le poignet d’Odiana dans ses mains larges et de lui faire la même chose. Elle ouvrit les yeux et s’affola de nouveau en le voyant, laissant échapper un petit cri perçant et se débattant avec une résolution hagarde. Kord sourit d’un air mauvais. Sans effort apparent, il pressa le pouce ensanglanté de la jeune femme sur le collier – puis posa le sien à côté, maculant le métal d’écarlate. — Non, gémit Odiana, la voix déformée par la frustration, les yeux brillants de larmes. Puis elle tressaillit. Ses lèvres remuèrent, mais rien d’intelligible n’en sortit. Elle tressaillit de nouveau et ses yeux se perdirent dans le vague. Elle se détendit, cessa lentement de lutter contre l’emprise de Kord. Un dernier tremblement secoua son corps, accompagné cette fois d’un léger soupir. — Le liage, dit Kord en regardant Isana. (Ses yeux étincelèrent. Il passait maintenant les mains sur tout le corps de la jeune femme, en un geste flegmatique, intime et possessif.) Ça va prendre quelques minutes. Odiana inspira brusquement et se cambra sous la caresse de Kord, le regard vide, les lèvres entrouvertes, le corps ondulant en vagues langoureuses, tout en hanches, en dos, en gorge dénudée. Le collier brillait sur sa peau. Kord s’accroupit au-dessus d’elle, la caressant comme on flatte un animal surexcité. Bientôt, elle fit entendre des roucoulements doux et se tourna vers lui en se recroquevillant comme un chaton somnolent. — Voilà. (Il se leva et dit d’un ton nonchalant :) Gentille fille. Odiana ouvrit brusquement les yeux, puis les referma lentement en battant des cils. Elle haleta en serrant les bras contre son cœur comme pour y retenir quelque chose, et resta ainsi à se tordre pendant près d’une demi-minute, faisant entendre ce qui était sans équivoque des gémissements de plaisir. Kord sourit. Il regarda Isana et dit doucement : — Petite garce idiote. Odiana se convulsa, et son dos s’arqua brusquement. Elle poussa un autre hurlement – grêle et aigu, celui-ci, presque nauséeux – et se roula violemment sur le côté. Son estomac se souleva, bien qu’il soit trop vide pour rendre quoi que ce soit sur le sol poussiéreux. Ses bras et ses jambes s’agitaient en spasmes frénétiques, et elle leva vers Isana des yeux agrandis de désespoir, avec une expression angoissée et suppliante. Elle porta les mains au collier encerclant son cou et, secouée de spasmes plus violents encore, se convulsa et se roula au sol, se rapprochant dangereusement du cercle de braises. L’espace d’un instant, désemparée, horrifiée, Isana la regarda sans bouger, puis elle se jeta en avant, elle-même chancelante, et attrapa Odiana avant qu’elle se jette dans le feu. — Arrête ! s’écria Isana. (Elle regarda Kord, consciente de sa pâleur et de la peur éperdue qui se lisait sur son visage – et vit l’étincelle de satisfaction dans son expression lorsqu’elle se retourna.) Arrête ! Tu es en train de la tuer ! — Ce serait peut-être lui faire une faveur, répliqua Kord. Elle a déjà été matée. (Mais à Odiana, il dit d’un ton dédaigneux :) Bonne fille. Reste ici et tu seras une bonne fille. Fais ce qu’on te dit. Les spasmes frénétiques de la jeune femme s’atténuèrent, très lentement. Isana l’éloigna des braises et la garda dans ses bras, se plaçant entre elle et Kord. Odiana regardait de nouveau dans le vide, et tressaillait en ondes lentes dans l’étreinte d’Isana. — Qu’est-ce que tu lui as fait ? demanda calmement celle-ci. Kord fit demi-tour et se dirigea vers la porte. — Ce que tu dois savoir, c’est que les esclaves ne sont que des animaux. On dresse un animal à coups de récompenses et de punitions. En récompensant les bons comportements et en punissant les mauvais. C’est comme ça qu’on transforme un cheval sauvage en monture obéissante. (Il ouvrit la porte et dit d’un ton flegmatique :) C’est pareil avec les esclaves. Vous n’êtes que des animaux de plus. Utilisables pour le travail, la reproduction, tout ce qu’on veut. Vous avez juste besoin d’être dressés. (Kord sortit du fumoir, mais ses paroles leur parvinrent du dehors.) Aric. Ravive le feu. Isana. Demain, tu en porteras un. Songes-y. Isana resta silencieuse, effarée par la scène, par la réaction d’Odiana à la vue du collier, par l’état dans lequel celui-ci avait mis l’aquafèvre. Elle baissa le regard vers la jeune femme et écarta des yeux de celle-ci quelques mèches emmêlées. — Est-ce que ça va ? Odiana la regarda, les yeux alanguis, les paupières lourdes, et tressaillit. — C’est bon, maintenant. C’est bon. Je suis une bonne fille. Isana avala sa salive. — Il t’a fait mal, tout à l’heure. Quand il t’a traitée de… Elle ne termina pas. — Mal, chuchota Odiana. Oh oui, par les Corbeaux et les Grandes Furies, si mal ! J’avais oublié. Oublié à quel point c’était atroce. (Elle frissonna encore.) À quel point c’était bon. (Elle rouvrit des yeux mouillés de larmes.) Ils peuvent te transformer. Tu as beau lutter, encore et encore, ils te transforment. Te rendent heureuse d’être comme ils veulent. Te font souffrir quand tu essaies de résister. Tu changes, fillette. Il peut te forcer à le faire. Te forcer à le supplier de te prendre, de te toucher. Il peut le faire. (Elle détourna le visage, le corps toujours secoué de longs frissons de plaisir.) S’il te plaît. Tue-moi avant qu’il revienne. Je ne peux pas redevenir comme ça. Je ne peux pas subir ça de nouveau. — Chhhh, fit Isana en la berçant doucement. Repose-toi. Tu devrais dormir. — S’il te plaît, chuchota Odiana, mais son visage s’était déjà décrispé, son corps se décontractait lentement. S’il te plaît. Elle tressaillit une dernière fois, puis se détendit complètement, et sa tête retomba sur le côté. Isana la reposa au sol aussi doucement que possible. Elle s’agenouilla à son chevet, prit son pouls, posa la main sur son front. Le cœur d’Odiana battait encore trop vite, et sa peau était sèche et fiévreuse. Isana leva les yeux vers Aric qui la regardait, debout près d’une cuve à charbon. Il baissa aussitôt la tête, se tourna vers la cuve et entreprit de remplir de charbon un seau qui se trouvait à côté. — Elle a besoin d’eau, dit calmement Isana. Après tout ça. Elle a besoin d’eau, sinon elle va mourir par cette chaleur. Aric la regarda de nouveau. Il ramassa le seau puis, sans répondre, se rendit d’un côté du cercle et se mit à déverser du charbon sur le feu. Isana serra les dents de frustration. Si seulement elle avait pu Écouter, elle aurait pu en savoir plus sur lui. Le garçon semblait réticent à suivre les ordres de son père. Elle arriverait peut-être à le convaincre de les aider, si seulement elle trouvait les bons mots. Elle se sentait aveugle, infirme. — Aric, écoute-moi. Tu ne crois tout de même pas qu’il va s’en tirer comme ça ? Tu ne crois tout de même pas qu’il va échapper à la justice pour ce qu’il a fait ce soir ? Le jeune homme termina de vider son seau. Il retourna à la cuve, et répondit d’une voix monocorde : — Ça fait des années qu’il y échappe. Que croyez-vous qu’il arrive à toutes les esclaves qui passent par ici ? Isana le dévisagea un moment, le cœur au bord des lèvres. — Par les Corbeaux, chuchota-t-elle. Aric, s’il te plaît. Aide-moi au moins à lui retirer ce collier. Elle tendit les mains vers la gorge d’Odiana et fit tourner le collier, à la recherche du fermoir. — Ne faites pas ça, intervint Aric d’une voix brusque. Vous allez la tuer. Isana se figea. Elle leva les yeux vers lui. Il se mordilla la lèvre, puis finit par dire : — Il y a le sang de p’pa dessus. Il est le seul à pouvoir le lui enlever. — Qu’est-ce que je peux faire pour l’aider ? — Rien, répondit Aric d’un ton frustré. (Il se retourna et jeta le seau contre la paroi du fumoir. Le récipient s’y écrasa avec bruit et retomba sur le sol. Aric appuya les mains sur le mur et baissa la tête.) Vous ne pouvez pas l’aider. Telle qu’il l’a laissée, n’importe qui peut lui dire ce qu’il veut, et elle restera heureuse tant qu’elle le fait. Si elle essaie de résister, elle… Ça lui fera mal. — C’est inhumain. Par les furies toutes-puissantes, Aric. Comment peux-tu laisser faire ça ? — Taisez-vous. Fermez-la. Avec des gestes raides, furieux, il s’écarta du mur, ramassa le seau et recommença à le remplir de charbon. — Tu avais raison, tu sais, reprit Isana en contrôlant sa voix. Je disais la vérité. Tavi aussi, s’il vous a dit que la vallée était en danger. Que les Marats risquaient de revenir. Ils seront peut-être bientôt là. Ça a peut-être déjà commencé. Aric, s’il te plaît, écoute-moi. Il versa un peu plus de charbon sur les feux et retourna en chercher. — Il faut que tu préviennes tout le monde. Si tu ne le fais pas pour nous, fais-le pour toi. Si les Marats viennent, ils tueront tout le monde au domaine de Kord aussi. — Vous mentez, répondit-il sans la regarder. Vous mentez, c’est tout. Vous essayez de sauver votre peau. — C’est faux. Aric, tu me connais depuis ta naissance. Quand cet arbre t’est tombé dessus à la fête de l’Hiver, je t’ai aidé. J’ai aidé tous ceux de la vallée qui en avaient besoin, sans jamais rien demander en retour. Aric rajouta du charbon sur le feu. — Comment est-ce que tu peux accepter d’être mêlé à ça ? s’exclama Isana. Tu n’es pas idiot, Aric. Comment peux-tu faire ça à d’autres Aléréens ? — Est-ce que j’ai le choix ? répliqua froidement Aric. C’est tout ce que j’ai. Je n’ai pas une exploitation heureuse où les gens prennent soin les uns des autres. J’ai ça. Ceux qui vivent ici sont des hommes dont personne d’autre ne voudrait. Des femmes que personne ne voudrait être. Il est de mon sang. Bittan… (Sa voix se cassa et il avala sa salive.) Il était de mon sang aussi. Il avait beau être bête et cruel, c’était mon frère. — Je suis désolée, dit Isana, et elle se rendit compte qu’elle était sincère. Je n’ai jamais voulu que quelqu’un soit blessé. J’espère que tu sais ça. — Je sais. Vous avez appris ce qui était arrivé à Heddy et vous vouliez que justice soit faite. Pour la protéger et protéger toutes les autres filles. Les Corbeaux savent qu’elles en ont besoin, avec p’pa dans le coin, comme un… Il secoua la tête. Isana dévisagea le jeune homme en silence pendant un long moment, commençant à comprendre. Doucement, elle dit : — Ce n’était pas Bittan avec Heddy. C’était toi, Aric. Il ne la regarda pas. Ne répondit pas. — C’était toi. Voilà pourquoi elle ne voulait pas que son père affronte le tien en juris macto. Elle n’a pas été violée. Aric se frotta la nuque. — On… on s’aimait bien. On se retrouvait aux rencontres et aux fêtes. Son petit frère est tombé sur nous. Trop jeune pour comprendre ce qu’il voyait. J’ai réussi à m’enfuir avant qu’il me reconnaisse. Mais il est allé prévenir son père et comment est-ce qu’elle aurait pu lui avouer qu’elle flirtait avec un des fils de Kord ? (Il cracha ces derniers mots avec dégoût.) Elle n’en a pas dit long, j’imagine, et son vieux a compris ce qu’il voulait comprendre. — Oh, par les Grandes Furies, fit Isana avec tristesse. Aric, pourquoi est-ce que tu n’as rien dit ? — Dire quoi ? répliqua le jeune homme en lui lançant un regard dur. Dire à mon père que j’aimais une fille et que je voulais l’épouser ? La ramener ici ? (Il désigna l’intérieur du fumoir d’un geste de la main.) Ou peut-être que j’aurais dû observer les convenances et aller voir son père. Vous croyez qu’il m’aurait écouté ? Vous croyez un seul instant que Warner ne m’aurait pas étranglé sur place ? Isana se frotta les yeux d’une main tremblante. — Je suis désolée, Aric. Vraiment désolée. On savait tous… que ton père était… qu’il était allé trop loin. Mais on n’a rien fait. On ne savait pas que les choses allaient si mal dans son exploitation. — Il est trop tard pour tout ça, maintenant. Aric lâcha son seau et se dirigea vers la porte. — Non, il n’est pas trop tard, dit Isana. Attends. Écoute-moi, Aric. S’il te plaît. Il s’arrêta, mais garda le dos tourné. — Tu le connais, poursuivit Isana. Il va nous tuer. Mais si tu nous laisses nous échapper je t’aiderai, je te le jure, par toutes les furies ! Je t’aiderai à sortir d’ici si tu le souhaites. Je t’aiderai à arranger les choses avec Warner. Si tu aimes vraiment Heddy, tu pourras peut-être finir avec elle si tu fais ce qui est juste. — Vous laisser vous échapper toutes les deux ? Cette femme essayait de vous tuer, hier soir. (Il se retourna pour la regarder.) Pourquoi est-ce que vous iriez l’aider ? — Je ne laisserai aucune femme ici, Aric, répliqua Isana d’une voix douce et ferme. Je ne laisserai personne en son pouvoir. Plus jamais. Je ne le laisserai pas continuer. — Vous ne pouvez pas l’en empêcher, dit Aric d’une voix fatiguée. Pas ici. C’est un Exploitant. — Exact. Et mon frère aussi. Bernard le défiera en juris macto. Et il le vaincra. Tu le sais aussi bien que moi. (Elle se releva, face à lui, et redressa le menton.) Romps le cercle. Apporte-moi de l’eau. Aide-nous à fuir. Il y eut un long moment de silence. — Il me tuerait, finit par répondre Aric, d’une voix hébétée. Il me l’a déjà dit. Je le crois. Bittan était son préféré. Il me tuerait, et il comprendrait tout, et il s’en prendrait à Heddy aussi. — Pas si on l’arrête. Aric, les choses peuvent encore changer. Aide-moi. Laisse-moi t’aider. — Je ne peux pas. (Il tourna les yeux vers elle et dit doucement :) Isana, je ne peux pas. Désolé. Je suis désolé pour vous et pour cette fille. Mais il est ma seule famille. C’est un monstre. Mais c’est tout ce que j’ai. Il fit demi-tour et sortit, en refermant la porte du fumoir derrière lui. Isana entendit plusieurs verrous se refermer de l’extérieur. Quelque part au loin, le tonnerre gronda, reliquat somnolent de la tempête de la nuit précédente. À l’intérieur du fumoir, les feux crépitaient follement. Odiana respirait lentement. Isana baissa la tête, les yeux fixés sur la jeune femme, sur le collier autour de sa gorge. Elle se rappela les supplications désespérées d’Odiana pour qu’elle la tue. Elle porta une main à sa propre gorge et frémit. Puis elle se laissa retomber au sol, la tête baissée. Chapitre 29 La cheville d’Amara la picotait et la lançait et la jeune femme devait faire un effort pour que sa respiration laborieuse ne se transforme pas en halètement essoufflé. Bernard, qui traversait en courant la glace et les bois enneigés plusieurs mètres devant elle, atteignit un talus et disparut de l’autre côté. Elle le suivit, en trébuchant sur les derniers pas, et se jeta dans le fossé derrière le talus avec un craquement de neige et de feuilles givrées. Bernard posa une main sur le dos d’Amara pour l’aider à reprendre son équilibre et leva l’autre devant la bouche de la jeune femme pour bloquer les volutes de vapeur qu’elle laissait échapper à chaque expiration. Les yeux de l’Exploitant se firent distants et elle le sentit tirer un voile au-dessus d’eux. Les arbres tout autour se mirent à soupirer et à bruire comme sous l’effet du vent, et les ombres se déplacèrent et se transformèrent en motifs tamisés sur sa peau. Les broussailles gelées ne semblèrent pas tant se déplacer que simplement pousser pour former un écran au-dessus d’eux, et une soudaine odeur de terre et de plantes écrasées les enveloppa, voilant jusqu’à cet indice de leur présence. À peine quelques secondes plus tard, ils entendirent un martèlement de sabots dans la forêt derrière eux, et Amara s’approcha du sommet du talus juste assez pour regarder dans la direction d’où ils étaient venus. — Est-ce qu’ils ne risquent pas de voir nos empreintes ? chuchota-t-elle d’une voix essoufflée. Bernard secoua la tête, les traits tirés. — Non, murmura-t-il. À certains endroits, les arbres ont perdu des feuilles. À d’autres, l’herbe a assez remué pour faire bouger la neige. Et ce n’est que de la glace et de la neige humide. Les ombres aussi aident à les cacher. Amara se laissa lentement retomber dans le fossé et le regarda en fronçant les sourcils. — Ça ne va pas ? — Fatigué, répondit-il en fermant les yeux. Ce sont des Chevaliers. Leurs furies sont en terrain inconnu, mais elles sont puissantes. Je commence à avoir du mal à les semer. — Fidélias ne se soucie visiblement plus d’être discret, s’il a lancé tous ses gens à notre poursuite. Ça veut dire qu’il va également accélérer ses plans d’attaque. On est encore loin de Garnison ? — Deux cents mètres jusqu’à l’orée des bois. Puis huit cents mètres à découvert. N’importe qui à cette extrémité de la vallée pourra nous voir. — Est-ce que vous pouvez nous porter sur cette distance avec une onde de terre ? Bernard secoua la tête. — Trop fatigué. — Est-ce qu’on peut la faire en courant ? — Pas avec ta cheville. Et eux à cheval. Ils nous rattraperaient et nous embrocheraient aussi sec. Amara hocha la tête et attendit que le bruit des cavaliers se soit éloigné dans une autre direction. — Huit cents mètres. S’il n’y a pas d’autre solution, je pourrai peut-être nous porter. Ces cavaliers utilisent des furies de terre, c’est ça ? Bernard acquiesça. — Et un peu de bois. — Dans tous les cas, on leur échappera en rase campagne et dans les airs. — Et s’ils ont des Chevaliers Aeris avec eux ? — Je devrai être plus rapide, c’est tout. (Elle plissa les yeux en regardant le ciel.) Je n’ai encore vu personne. Ce serait épuisant de maintenir sa position en l’air avec si peu de vent, à moins qu’ils soient si haut dans le ciel que les nuages les dissimulent – et dans ce cas, ceux-ci nous cacheraient aussi. Bernard tressaillit et posa une main sur le sol. — Attends. (Sa voix était tendue, et il retint son souffle un moment avant d’exhaler avec un grognement sourd.) Ils sont proches. On ne peut pas rester ici plus longtemps. La terre est trop dure. Difficile de nous cacher. — Je suis prête, répondit Amara. Bernard hocha la tête en rouvrant les yeux, une expression de sombre détermination sur son visage fatigué. Ils se relevèrent et reprirent leur route à travers bois. Il ne leur fallut que quelques instants pour atteindre l’orée des bois et la plaine qui menait à Garnison. L’endroit était une véritable forteresse. Deux des montagnes qui s’élevaient tout autour d’eux s’y rejoignaient, formant un gigantesque V. Au centre se dressaient les sinistres murs gris de Garnison, qui s’étendaient d’un bout à l’autre de l’embouchure de la vallée pour en interdire l’accès depuis les terres marates au-delà avec une ostensible efficacité. Le mur, haut de six mètres et presque aussi épais, était fait d’un seul bloc de pierre grise et lisse et surmonté de parapets et de créneaux. Les silhouettes miroitantes de légionnaires en armure étaient postées dessus à intervalles réguliers, drapées de capes rouge et or, les couleurs du Haut Duc de Riva. Derrière le mur se dressait le reste de Garnison, une forteresse massive disposée en carré selon l’usage de la légion, avec des murs de trois mètres de haut : un camp militaire bâti en pierre plutôt qu’en bois et en terre. Même s’ils étaient moins nombreux, il y avait quelques gardes sur ces murs-là. Des bâtiments annexes avaient poussé tout autour, constructions temporaires bâties à la va-vite, qui avaient malgré tout réussi à acquérir l’apparence de solidité qui accompagne une petite ville. Les portes à l’arrière de Garnison étaient grandes ouvertes et la route serpentait à travers la vallée jusqu’à elles. Des gens circulaient alentour, allant et venant promptement d’un bâtiment à l’autre, et de l’extérieur à l’intérieur de l’enceinte du camp. Des enfants gambadaient dans la glace et la neige, jouant comme à leur habitude. Amara pouvait voir des chiens, des chevaux, un parc à moutons et la fumée de dizaines de feux. — Voilà le portail, dit-elle. — Bien, répondit Bernard. C’est là-bas qu’on va. Je connais les hommes qui sont postés ici, pour la plupart. On ne devrait pas avoir trop de mal à approcher Gram. Mais n’oublie pas : reste polie et respectueuse. — D’accord, fit Amara d’un ton agacé. — Je suis sérieux, reprit Bernard. Gram a un sale caractère et il est tout à fait capable de nous faire jeter au cachot jusqu’à ce qu’il se calme. Ne le cherche pas. — Promis. Est-ce que vous pouvez savoir s’ils se rapprochent de nous ? Bernard secoua la tête en grimaçant. — Alors on traverse, fit Amara. Gardez l’œil ouvert, et si vous voyez quelqu’un venir, on prendra la voie des airs. Elle balaya la plaine du regard et scruta le ciel une dernière fois, grimaça en prenant appui sur sa cheville blessée et s’élança vers Garnison en boitillant. Bernard la suivit à quelques pas de distance, traînant lourdement les pieds. Leur course leur parut durer une éternité et Amara faillit se retordre la cheville plus d’une fois à force de tourner la tête de part et d’autre, à l’affût d’un poursuivant. Mais malgré leur peur d’être rattrapés alors qu’ils étaient à découvert, ils atteignirent les bâtiments annexes puis les portes gardées de Garnison elle-même sans encombre. Les deux jeunes légionnaires qui gardaient le portail, arborant une expression d’ennui, étaient emmitouflés dans leur cape épaisse pour se protéger du froid et tenaient négligemment leur lance dans leurs mains gantées. L’un d’eux n’était pas rasé (strictement contraire au règlement militaire, savait Amara) et l’autre portait une cape qui ne semblait pas être de fabrication militaire, mais d’un tissu plus fin et de coloris différents. — Stop ! dit le garde barbu d’un ton morne. Veuillez décliner votre nom et le but de votre visite. D’un regard, Amara laissa la parole à Bernard. L’Exploitant regarda les deux hommes en fronçant les sourcils. — Où est le centurion Giraldi ? Le légionnaire à la cape lui lança un regard vide. — Hé ! Péquenaud. Au cas où tu n’aurais pas remarqué, c’est nous les soldats ici… — Et les Citoyens, intervint l’autre d’un ton grincheux. — Et les Citoyens, reprit le premier. Alors c’est nous qui posons les questions, si ça ne te dérange pas. Décline ton nom et le but de ta visite. Bernard plissa les yeux. — Je suppose que vous êtes nouveaux dans la vallée. Je suis l’Exploitant Bernard et je suis ici pour voir le comte Gram. Les deux soldats se mirent à ricaner. — Ouais, eh bien le comte est un homme occupé, répondit le barbu. Il n’a pas le temps de parler avec chaque péquenaud miteux de chaque petit problème. Bernard inspira profondément. — Je comprends bien. Néanmoins, il est dans mon droit de demander à le voir immédiatement pour une affaire de la plus haute urgence concernant ses terres. Le barbu haussa les épaules. — Tu n’es pas Citoyen, péquenaud. Tu n’as aucun droit, à ma connaissance. Amara perdit soudain patience. — Nous n’avons pas de temps à perdre avec toutes ces bêtises. (Elle se tourna vers le garde à la cape luxueuse.) Garnison est peut-être en danger d’être attaquée. Il nous faut prévenir Gram afin qu’il puisse réagir en conséquence. Les deux gardes échangèrent un regard avant de poser les yeux sur elle. — Regarde-moi ça, dit le barbu d’une voix railleuse. Une fille. Et moi qui pensais que ce n’était qu’un garçon maigrichon. Son acolyte répondit d’un ton graveleux. — Je suppose qu’on pourrait toujours lui enlever ses hauts-de-chausses pour vérifier. Bernard plissa les paupières d’un air mauvais. Son poing jaillit de nulle part et le jeune légionnaire retomba dans la neige sans connaissance. Son partenaire baissa les yeux sur lui d’un air interloqué puis les releva vers Bernard. Il saisit sa lance, mais Bernard jeta un ordre bref et le manche de l’arme se courba, avant de se redresser, échappant d’un bond à l’emprise du garde. Celui-ci poussa un cri et tendit la main vers sa dague. Bernard s’avança pour lui attraper le poignet et le lui maintint au niveau de la ceinture. — Fiston. Ne fais pas l’imbécile. Va plutôt chercher ton officier supérieur. — Vous ne pouvez pas faire ça, bredouilla le garde. Je vous ferai mettre aux fers. — Je viens juste de le faire. Et si tu ne veux pas que je recommence, tu as intérêt à aller chercher ton centurion. Puis il le poussa rudement, le faisant reculer avec bruit et s’étaler dans la neige au pied du mur. Le jeune homme avala sa salive et s’enfuit à l’intérieur du camp. Amara détourna les yeux du garde dans la neige pour regarder Bernard. — Poli et respectueux, hein ? Bernard rougit. — Ce sont peut-être des fils à papa de la ville, mais ils font partie de la légion, par les Grandes Furies. Ils devraient traiter les femmes avec davantage de respect. (Il se passa la main dans les cheveux.) Et se montrer plus courtois envers un Exploitant, j’imagine. Amara sourit mais ne dit rien. Bernard s’empourpra encore davantage et toussota en détournant le regard. Le jeune barbu ressortit du poste de garde accompagné d’un centurion à moitié vêtu et à peine plus âgé que lui. Ce dernier dévisagea Bernard d’un air stupide pendant une minute, puis donna sèchement un ordre au garde et rentra en trébuchant dans le bâtiment, pour en ressortir un moment plus tard d’un pas décidé, mais toujours à moitié nu. Plusieurs légionnaires se rassemblèrent autour de la porte, et à son grand soulagement, Bernard en reconnut quelques-uns pour les avoir déjà vus lors de ses précédentes visites à Garnison. Quelques instants plus tard, un vieillard grisonnant, habillé en civil, mais avec le port et la présence d’un soldat, sortit du camp d’un pas alerte, des mèches de cheveux blancs flottant autour de son crâne chauve. — Exploitant Bernard, dit-il en l’étudiant d’un air désapprobateur. Tu n’as pas l’air en forme. Il ne fit aucun commentaire sur l’état du garde étalé dans la neige, mais se pencha pour lui poser légèrement le bout des doigts sur les tempes. — Guérisseur Harger, répondit Bernard. Est-ce que je l’ai frappé trop fort ? — On ne peut pas frapper trop fort une tête si dure, marmonna Harger, avant de ricaner. Oh, il aura un bon petit mal de crâne en se réveillant. Ça faisait longtemps que j’attendais ça. — Nouvelles recrues ? Harger se releva et n’accorda plus guère d’attention au jeune garde étalé dans la neige. — La majeure partie de deux cohortes entières venues de Riva elle-même. Des fils de Citoyens, pour la plupart. Pas assez de bon sens, à eux tous, pour penser à emporter du sel dans une tempête. Bernard fit la grimace. — Il faut que je parle à Gram. Et vite. Harger fronça les sourcils et l’observa d’un air interrogateur. — Qu’est-ce qui s’est passé ? — Amène-moi auprès de Gram, répéta Bernard. Harger secoua la tête. — Gram est… indisposé. Amara le regarda d’un air perplexe. — Il est malade ? Harger ricana. — Malade d’avoir affaire à des fils de riches qui s’attendent à être traités comme des invalides plutôt que comme des légionnaires, peut-être. (Il secoua la tête.) Tu vas devoir parler à son clairvoyant, Bernard. — Olivia ? Fais-la venir. — Non, répondit Harger avec une grimace. Sa benjamine est arrivée à terme et elle est retournée à Riva pour l’aider à accoucher. Maintenant on a… — Centurion, brailla une voix aiguë et nasillarde. Que se passe-t-il donc ici ? Qui est responsable de cette porte ? Quelle est cette sottise ? Harger leva les yeux au ciel. — On a Pluvus Pentius à la place. Bonne chance, Bernard. Le vieil homme se baissa pour ramasser le jeune légionnaire inconscient, le hissa sur son épaule avec un grognement et rentra dans le fort. Pluvus Pentius se révéla être un jeune homme fluet aux yeux bleu pâle et au menton nettement fuyant. Il portait le pourpre et l’or d’un officier rivéen et son uniforme, à la fois trop large et trop étroit, s’affaissait au niveau de ses épaules et s’étirait un peu sur son ventre. Il se traîna vers eux dans la neige, les yeux plissés d’un air désapprobateur. — Non mais dites donc, je ne sais pas qui vous êtes, mais attaquer un soldat dans l’exercice de ses fonctions est un crime d’État. (Il sortit une liasse de papiers de sa tunique et y plongea le nez, en les feuilletant. Puis il regarda autour de lui.) Voilà, c’est là, un crime d’État. Centurion ? Arrêtez-les tous les deux et emmenez-les au cachot. — Excusez-moi, l’interrompit Bernard. Mais il y a plus important. Je suis l’Exploitant Bernard et il est vital que je parle au comte Gram immédiatement. Pluvus les regarda d’un air interloqué. — Je vous demande pardon ? Bernard répéta. Pluvus fronça les sourcils. — C’est hautement irrégulier. (Il consulta de nouveau ses papiers.) Non, je ne pense pas que le comte reçoive de requêtes aujourd’hui. Il tient audience toutes les semaines, et ce genre de problème doit lui être présenté à ce moment-là, et par écrit au moins trois jours à l’avance. — Il n’y a pas le temps pour ça, lâcha Bernard. Il est vital pour la sécurité de cette vallée que nous lui parlions immédiatement. Vous êtes son clairvoyant, n’est-ce pas ? Vous devez bien savoir que nous disons la vérité. Pluvus se figea et regarda Amara par-dessus ses papiers. Il la lâcha des yeux pour observer Bernard puis revint à elle. — Seriez-vous en train de contester mon autorité, fermier ? Je peux vous assurer que je suis parfaitement qualifié et que je… Amara jeta un regard d’avertissement à Bernard. — Monsieur, je vous en prie. Nous avons seulement besoin de parler à Gram. Pluvus se redressa en pinçant les lèvres. — Impossible, répondit-il d’un ton catégorique. Il tient audience dans deux jours, mais nous n’avons enregistré aucune demande par écrit pour cette date. Vous devrez donc me soumettre votre requête d’ici à, voyons voir, six jours au plus tard, afin d’être reçus par le comte à l’audience de la semaine prochaine ; et c’est là une affaire totalement différente d’une agression sur la personne d’un légionnaire – et d’un Citoyen, qui plus est ! Centurion ! Arrêtez-les. Un soldat plus vieux suivi de plusieurs jeunes légionnaires s’avança vers Bernard. — Monsieur, par les pouvoirs dont m’investit mon rang et sur l’ordre de mon officier supérieur, je vous arrête. Veuillez vous défaire de vos armes, interrompre toute opération de furifèvrerie en cours et m’accompagner à la cellule où vous serez mis en détention provisoire en attendant que votre cas soit porté devant le comte. Bernard gronda et leva le menton. — Très bien, dit-il en serrant les poings. Comme vous voudrez. Peut-être que quelques crânes brisés de plus me permettront de voir Gram plus vite. Les légionnaires s’avancèrent vers lui mais le centurion hésita, les sourcils froncés. — Exploitant, dit-il d’un ton prudent. Nous n’avons pas besoin d’en venir aux poings. Pluvus leva les yeux au ciel. — Centurion, arrêtez cet homme et sa compagne. Vous n’avez pas idée de toute la paperasse que j’ai déjà à faire. Mon temps est précieux. — Bernard, dit Amara en posant une main sur l’épaule de l’Exploitant. Attendez. En se rembrunissant, Bernard fit face aux soldats qui approchaient, et le sol trembla légèrement. Les soldats s’arrêtèrent net, l’air nerveux. — Allons, gronda le grand Exploitant. Je n’ai pas toute la journée. — Hors de mon chemin ! tonna une voix puissante de l’intérieur du camp. Amara cligna des yeux, surprise. Un homme à la chemise froissée et tachée de vin se fraya un chemin parmi la foule qui assistait à l’altercation. Il n’était pas grand, mais avait un torse surdéveloppé et une mâchoire qui semblait assez dure et épaisse pour y casser des cailloux, où poussait une barbe bouclée d’un roux flamboyant. Ses cheveux rasés de près étaient de la même couleur, mais des taches de gris s’y mêlaient, faisant ressembler son cuir chevelu à un champ de bataille où des troupes en rouge luttaient pour ne pas céder du terrain face à un ennemi vêtu de gris. Ses yeux profondément enfoncés sous des sourcils broussailleux étaient injectés de sang, et furieux. Il marchait pieds nus dans la neige et des volutes de vapeur s’élevaient de ses traces. — Par toutes les Grandes Furies, qu’est-ce qui se passe ici ? demanda-t-il d’une voix retentissante. Bernard ! Flamme et tonnerre, qu’est-ce que tu t’imagines être en train de faire à ma garnison ? — Oh ! fit Pluvus, et ses papiers s’agitèrent nerveusement. Monsieur. Je ne savais pas que vous étiez déjà levé. C’est-à-dire, je ne savais pas que vous alliez vous lever aujourd’hui. J’étais en train de régler cette affaire pour vous. L’homme s’arrêta en titubant et mit les poings sur ses hanches. Il regarda Pluvus puis Bernard d’un œil noir. — Harger vient de me réveiller d’une très agréable torpeur pour ça, dit-il sèchement. Alors ça a intérêt à valoir le coup. — Oui, monsieur, bien sûr. C’est-à-dire… (Pluvus fit signe au centurion.) Arrêtez-les. Allons, tout de suite. Vous avez entendu ce qu’a dit le comte. — Je n’ai pas dit d’arrêter qui que ce soit, gronda l’intéressé d’un ton irrité. (Il examina Bernard puis Amara d’un œil vif et perçant, malgré ses braillements et sa démarche titubante.) Tu t’es dégoté une nouvelle femme, Bernard ? Par les Corbeaux, ce n’est pas trop tôt ! J’ai toujours dit qu’il n’y avait aucun problème chez toi dont une bonne galipette ou deux ne puisse venir à bout. Amara sentit le rouge lui monter aux joues. — Non, monsieur, intervint-elle. Ce n’est pas ça. L’Exploitant m’a aidée à venir jusqu’ici sans encombre pour que je puisse vous prévenir. — Hautement irrégulier, bégaya Pluvus en brandissant ses papiers. Gram les lui prit des mains avec agacement. — Arrêtez de m’agiter ça sous le nez. Il y eut un vif éclair de lumière et de chaleur, et de fines cendres noires s’envolèrent dans le vent froid. Pluvus poussa un petit cri de détresse. — À nous, maintenant, poursuivit Gram en s’époussetant les mains. Me prévenir. Me prévenir de quoi ? — Les Marats, répondit Bernard. Ils sont en marche, monsieur. Je crois qu’ils se dirigent par ici. Gram grogna et fit un signe du menton à Amara. — Et vous, vous êtes qui ? — Curseur Amara, monsieur. Elle releva le menton et soutint fermement le regard injecté de sang de Gram. — Curseur ? marmonna le comte. (Il lança un regard noir à Pluvus.) Vous alliez arrêter un des Curseurs du Premier Duc ? Pluvus balbutia. — Un de mes Exploitants ? Pluvus bégaya. — Bah. Crétin. Mettez la garnison en état d’alerte maximale, rappelez tous les soldats en permission, et que chaque homme enfile son armure et prenne ses armes, immédiatement. Pluvus le regarda fixement, mais Gram s’était déjà retourné vers Bernard. — Tu penses qu’il y a de quoi s’inquiéter ? — Faites prévenir Riva, répondit calmement Bernard. Gram serra les dents. — Tu veux que je demande une mobilisation générale ? J’ai bien entendu ? — Oui. — Tu sais ce que je vais prendre si tu te trompes ? Bernard hocha la tête. — Des éclaireurs, dit Gram. Déployez des éclaireurs et des équipes de reconnaissance dans la montagne et prenez tout de suite contact avec nos tours de guet. — O-Oui, monsieur, répondit Pluvus. Gram le dévisagea une seconde. — Maintenant ! Pluvus sursauta puis se tourna vers le soldat le plus proche et entreprit de répéter les ordres de Gram. Ce dernier fit volte-face vers Bernard. — Bon, et maintenant je crois que tu ferais bien de m’expliquer quel genre d’imbécile tu es. Pour oser frapper un de mes soldats. La caresse fugace d’un vent froid passa sur la nuque d’Amara, la faisant frissonner – une mise en garde de Cirrus. Elle regarda derrière elle, scrutant la blancheur aveuglante de la neige et de la glace sous les pâles rayons du soleil. Elle mit sa main en visière mais ne vit rien. Cirrus l’effleura de nouveau. Elle inspira lentement et se concentra sur la zone derrière eux. Elle faillit ne pas voir à travers l’écran. Là, à trois mètres d’eux tout au plus, il y avait une turbulence dans l’air, quelques mètres au-dessus du sol, un ondoiement lumineux rappelant les ondes vibrantes qui s’élèvent au-dessus d’une pierre chauffée par le soleil. Le souffle coupé, elle chuchota à Cirrus de s’approcher de la turbulence. Sa furie se heurta à un globe d’air dense, modifié pour courber la lumière, de façon un peu semblable au charme qu’Amara utilisait pour mieux voir de loin. Elle inspira et lança violemment Cirrus contre le globe. Celui-ci éclata avec un bruit d’air en expansion au moment où elle le fit éclater, et trois hommes en armure, l’épée au poing, apparurent brusquement, planant dans les airs. Amara hurla et le trio, surpris, hésita une brève seconde avant d’agir. L’un d’eux se rua sur elle à travers les airs, l’épée miroitante. Amara se jeta sur le côté et lança ses mains vers lui pour diriger Cirrus. Un vent soudain et tonitruant déferla sur le flanc de son agresseur, le faisant largement dévier de sa cible pour l’orienter vers un des murs en pierre de Garnison. L’homme essaya de ralentir sa course mais s’écrasa durement contre le mur et lâcha son arme. Le deuxième homme, d’un air calme et froid, lança les mains en avant et un vent fort se leva immédiatement devant l’entrée de Garnison, provoquant une cuisante tornade de neige et d’éclats de glace et soulevant du sol les légionnaires qui durent se réfugier derrière les portes. Le troisième tira son épée et se rua sur Bernard par-derrière. Amara cria pour le prévenir, mais l’épuisement, peut-être, avait ralenti Bernard. Il se retourna et tenta d’esquiver le coup en se jetant sur le côté, mais il glissa sur la neige et la glace et tomba. Gram s’interposa. Le comte aux cheveux flamboyants arracha l’épée à la ceinture d’un Pluvus abasourdi et accueillit le Chevalier Aeris de plein front. L’acier tinta sur l’acier, puis l’attaquant continua sa course, laissant Gram derrière lui. — Debout ! hurla Gram. (Il cracha en voyant sa vue obscurcie par la neige et la glace.) Emmène la fille ! Rentrez à l’intérieur ! Il tourna le dos à la pluie glacée et abrita sa paume contre son flanc. Amara y vit naître une flamme et Gram, se tournant vers le deuxième attaquant, lança soudain un mur de feu rugissant sur la glace et la neige. L’homme poussa un hurlement atroce et le vent s’arrêta brusquement. Quelque chose de noir et de fumant tomba lourdement dans la neige devant les portes et une odeur de chair calcinée emplit l’air. Amara se précipita vers Bernard pour l’aider à se relever. Elle ne vit l’homme qui l’avait attaquée que presque trop tard. Ce dernier se releva et tira un couteau de sa ceinture, les yeux fixés sur elle. Avec un léger mouvement du poignet et une poussée d’air brusque et précise, il le lança dans sa direction, si vite que l’arme siffla en traversant l’air. Bernard le vit aussi et tira Amara au sol, l’écartant de la trajectoire du couteau. Celui-ci atteignit Gram dans le bas du dos. La puissance de ce lancer furiesque était telle que Gram se trouva projeté plusieurs pas en avant dans la neige. Il tomba aussitôt, sans même un cri de douleur, et resta immobile. Quelqu’un sur les murs hurla un ordre et deux légionnaires armés d’arcs, qui se trouvaient pratiquement à la verticale de l’homme au pied du mur, lui tirèrent dessus. Les deux flèches touchèrent durement leur cible, l’une à la cuisse et l’autre à la nuque, la pointe ensanglantée de cette dernière émergeant de la gorge de l’individu. Lui aussi tomba dans la neige et son sang forma bientôt une flaque écarlate autour de lui. — Où est le troisième ? demanda anxieusement Amara. Elle se releva et balaya le ciel du regard. Du coin de l’œil, elle distingua vaguement un clignotement de lumière et d’air, mais quand elle tourna les yeux, celui-ci avait disparu. À tout hasard, elle envoya Cirrus dans cette direction, mais la furie ne trouva rien, et après avoir passé quelques moments à chercher au hasard, Amara abandonna. — Ça ne sert à rien, murmura-t-elle. Il s’est enfui. Bernard se releva avec un grognement, une jambe raide, grimaçant de douleur. — Gram. En se retournant, ils virent Pluvus et plusieurs légionnaires penchés sur le corps du comte dans la neige. Le visage du clairvoyant était pâle. — Guérisseur ! hurla-t-il. Que quelqu’un aille chercher le guérisseur ! Le comte est blessé, allez chercher le guérisseur ! Les légionnaires restèrent autour de lui, abasourdis, à regarder. Avec un soupir agacé, Amara empoigna le soldat le plus proche. — Toi. Va chercher le guérisseur, tout de suite. L’homme hocha brièvement la tête et s’en fut au pas de course. — Vous ! fit Pluvus, le visage tordu de désarroi, de colère et de peur. Je ne sais pas qui étaient ces hommes ou ce qui se passe, mais vous y êtes sûrement pour quelque chose. Vous êtes venus pour attaquer le comte. C’est votre faute. — Vous êtes fou ? s’écria Amara. C’était ces hommes, l’ennemi ! Vous devez préparer cette garnison au combat ! — Vous n’avez pas le droit de me donner des ordres comme si j’étais une sorte de simple esclave, femme, postillonna Pluvus. Centurion, continua-t-il, les yeux larmoyants mais le ton autoritaire. Vous avez vu ce qui s’est passé. Arrêtez ces deux individus et jetez-les au cachot pour meurtre et trahison envers la Couronne ! Chapitre 30 Malgré son épuisement, Isana ne réussit pas à dormir. Elle passa la nuit avec la tête d’Odiana sur les genoux, à surveiller sa fièvre, sans pouvoir lui être beaucoup plus utile. Une pâle lumière filtra par les fentes dans les murs du fumoir lorsqu’une aube grise, hivernale, se leva sur le domaine de Kord. Elle entendait des animaux au dehors, des hommes qui parlaient, des rires gras. En dépit de l’air froid qui pénétrait du dehors, l’intérieur du fumoir restait une vraie fournaise, avec son cercle de braises qui brûlait d’un éclat morose autour des deux femmes. La sécheresse dans la gorge d’Isana se transforma en douleur pure, atroce, et elle avait par moments l’impression de ne pas avoir assez d’air pour remplir ses poumons, de sorte qu’elle avait le tournis et peinait à rester assise. À un moment, alors qu’Odiana s’agitait nerveusement dans son sommeil, Isana se leva et s’approcha de l’autre côté du cercle de feu. La chaleur et la soif lui faisaient tourner la tête, mais elle ramassa ses jupes et essaya d’enjamber les braises, de passer d’un bond de l’autre côté – elle savait que la porte était verrouillée, mais elle trouverait peut-être une planche branlante dans le mur, ou bien quelque chose qu’elle pourrait utiliser comme arme pour tenter de s’échapper. Mais elle avait à peine levé le pied que le sol de l’autre côté des braises frémit et que la forme leste et puissante de la furie de Kord en sortit, hideuse et difforme. Le souffle coupé, Isana reposa le pied. La monstrueuse furie recula et disparut lentement dans la terre. Isana crispa les poings de frustration dans ses jupes, puis revint vers Odiana et reprit sa tête dans ses bras. L’esclave gémissait et s’agitait avec langueur dans son sommeil, les yeux mobiles sous ses paupières. À un moment, elle tressaillit en poussant un cri pitoyable et porta brusquement les mains à son cou. Même dans ses rêves, apparemment, le collier de Kord continuait à assaillir ses sens et sa volonté. Isana frémit. La lumière décrut, les ombres se déplaçant sur le sol avec une lenteur infinie. Isana laissa retomber sa tête, les yeux fermés. L’inquiétude lui nouait l’estomac. Tavi, Bernard, Ombre. Où étaient-ils ? S’ils étaient vivants, pourquoi Bernard ne l’avait-il pas suivie jusqu’ici ? Leurs assaillants s’étaient-ils révélés trop puissants pour son frère ? Bernard ne l’aurait jamais laissée entre les mains de Kord – pas tant qu’il était en vie. Se pouvait-il qu’il soit mort ? Se pouvait-il que le garçon soit mort aussi ? Il avait sûrement échappé à l’inondation, sûrement réussi à semer quiconque le poursuivait, même après. Sûrement. Isana trembla, secouée de sanglots, mais ne leur donna pas voix. Aucune larme ne lui échappa. Son corps retenait toute l’humidité qu’il pouvait. Elle aurait au moins voulu avoir la liberté de pleurer. Mais elle ne l’avait pas. Elle resta ainsi une éternité, la tête baissée, oppressée par la chaleur, en proie au tournis, et pensa à Bernard, à Tavi. Le gris du crépuscule avait envahi l’air quand le verrou de la porte grinça et qu’Aric entra. Il tenait un plateau entre ses mains et ne leva pas les yeux vers Isana, se contentant d’approcher du cercle de braises et de l’enjamber pour poser son fardeau. Il y avait deux gobelets sur le plateau. Rien d’autre. Isana fixa longuement Aric. Le jeune homme se releva et resta là un moment à se balancer d’un pied sur l’autre, les yeux baissés. Puis il dit : — La neige recommence à tomber. Plus fort. Isana le dévisagea sans rien dire. Il avala sa salive et ressortit du cercle. Il se dirigea vers la cuve à charbon et se mit à en remplir plusieurs seaux pour l’étaler sur le cercle rougeoyant, afin de le raviver. — Comment elle va ? demanda-t-il. — Elle est mourante, répondit Isana. La chaleur est en train de la tuer. Aric déglutit. Il vida rapidement son seau sur le cercle, faisant tomber un peu de charbon à côté, et retourna en chercher. — L’eau est propre, au moins. Cette fois. Isana le regarda un moment puis attrapa l’un des gobelets. Elle le porta à ses lèvres et goûta, se retenant à grand-peine de se mettre à boire goulûment. L’eau était froide et pure. Isana dut inspirer profondément pour se calmer et prendre le gobelet à deux mains tant elle tremblait. Elle but lentement, en laissant à chaque gorgée le temps de descendre. Elle ne s’autorisa à boire que la moitié du gobelet. Elle donna le reste à Odiana, la soulevant à moitié pour l’asseoir et la forcer à boire, lentement, ce que fit la jeune femme avec une obéissance apathique. En relevant les yeux, Isana vit qu’Aric la regardait, le visage pâle. Elle reposa Odiana par terre et repoussa quelques mèches de cheveux de son cou. — Qu’est-ce qu’il y a, Aric ? — Ils vont venir ce soir. Mon père. Ils vont achever la… Odiana, puis vous mettre le collier. Isana avala sa salive et ne put empêcher un long frisson de la parcourir. — Après dîner, poursuivit Aric. (Il déversa encore négligemment un peu de charbon.) C’est comme une fête pour lui. Il a sorti du vin. — Aric. Il n’est pas trop tard pour agir. — Si, répondit le jeune homme en pinçant les lèvres. Il ne reste plus qu’une chose à faire maintenant. Il se tut et acheva de verser sans soin du charbon sur le cercle de feu autour d’elles. L’arrivée de Kord fut annoncée par un tremblement sourd dans le sol du fumoir. Puis l’énorme Exploitant ouvrit la porte d’un coup de poing et entra, l’air menaçant. Sans un mot, il donna une calotte à son fils, assez forte pour envoyer celui-ci valser contre le mur. — Où est ce goudron, gamin ? Aric se recroquevilla et garda la tête baissée, comme s’il craignait de recevoir un nouveau coup. — Je ne m’en suis pas encore occupé, p’pa. Kord le regarda avec mépris et mit les poings sur ses hanches. Isana remarqua qu’il vacillait sous l’effet de l’ivresse. — Alors t’as plus qu’à le faire pendant qu’on mange, dit-il. Et si tu tombes de ce satané toit dans le noir, c’est ton problème. Ne viens pas pleurer si tu te casses une jambe. — Oui p’pa, répondit Aric en hochant la tête. Kord grommela quelque chose dans sa barbe puis se tourna vers Isana. — Tu ferais mieux de boire ce deuxième verre d’eau avant que ma nouvelle catin se rende compte qu’il est là. Odiana gémit doucement et se replia sur elle-même. Kord la regarda avec un sourire mauvais. Isana vit la lueur de méchanceté dans les yeux de l’Exploitant alors qu’il s’apprêtait à reprendre la parole, et elle l’interrompit. — Kord. Elle est déjà presque morte. Laisse-la tranquille. Kord lui jeta un regard dur en retroussant les lèvres. Il fit un pas vers elle en titubant. — Encore en train de donner des ordres, murmura-t-il. On verra bien. Ce soir, quand j’en aurai fini avec celle-là, on verra bien ce qui se passera. On verra qui donne les ordres et qui y obéit. À ces mots, une panique lasse fit sourdement battre le cœur d’Isana, mais elle soutint le regard de l’Exploitant. — Tu n’es qu’un imbécile, Kord. — Qu’est-ce que tu comptes faire à ça, hein ? Tu n’es rien. Personne. Qu’est-ce que tu vas y faire ? — Rien. Je n’en aurai pas besoin. Tu t’es déjà détruit tout seul. Ce n’est plus qu’une question de temps. Kord s’empourpra et s’approcha d’Isana en serrant les poings. — P’pa, intervint Aric. Ce ne sont que des mots. Elle essaie seulement de t’énerver. Ça ne veut rien dire. Kord fit volte-face et décocha un coup de poing maladroit à son fils. Aric ne fit rien pour l’éviter, le laissant s’abattre sur son épaule et l’envoyer rouler au sol. — Toi, gronda Kord en respirant bruyamment. T’as pas d’ordres à me donner. T’as pas à me parler. Tout ce que t’as, tu me le dois. Tu ne me manqueras pas de respect, gamin. — Non, monsieur, répondit doucement Aric. Kord calma sa respiration et lança un autre regard noir à Isana. — Ce soir. On verra bien. Le sol trembla de nouveau tandis qu’il faisait demi-tour et sortait d’un pas lourd. Les braises emplirent le silence de leur crépitement pendant quelques instants. Puis Isana se tourna vers Aric. — Merci. Aric tressaillit plus à ces mots qu’il l’avait fait sous les coups de son père. — Ne me remerciez pas. Ne me parlez pas. Je vous en prie. (Il se releva et ramassa le seau.) Il faut encore que j’étale le goudron. La glace n’a pas tenu sur le toit, mais je dois étaler le goudron ce soir, sinon il me jettera en pâture aux corbeaux. — Aric…, commença Isana. — Taisez-vous ! chuchota furieusement le jeune homme. (Il jeta un coup d’œil à la porte, puis dit à Isana :) La neige recommence à tomber. Il sortit et verrouilla la porte derrière lui. Isana le regarda partir en fronçant les sourcils, essayant de comprendre ce qu’il avait voulu dire. Elle prit le deuxième gobelet d’eau, en but quelques gorgées et donna le reste à Odiana, toujours à moitié inconsciente. Dehors, le vent se leva. Elle entendait des hommes se déplacer dans l’exploitation. L’un d’eux passa à côté du fumoir et tapa sur le mur en lâchant quelques expressions vulgaires. Odiana tressaillit et gémit. D’autres discussions bruyantes accompagnées de rires rauques s’élevèrent de quelque part, à côté – probablement la grand-salle du domaine. Ce qui ressemblait à une bagarre éclata, se terminant par des applaudissements et des huées, et pendant ce temps la nuit finit de tomber, jusqu’à ce que le fumoir ne soit plus éclairé que par les seules braises incandescentes. Il y eut un heurt contre le mur, bois sur bois. Puis des pas se firent entendre. Des pieds sur une échelle. Quelqu’un posa quelque chose de lourd sur le toit, et se hissa dessus. — Aric ? appela doucement Isana. — Chut ! répondit-il. C’est ça, la chose à faire. Isana regarda au plafond en fronçant les sourcils. Elle l’écouta se déplacer du bord du toit légèrement incliné vers son sommet, juste au-dessus du cercle. Soudain, la lame dénudée d’un couteau apparut entre les bardeaux, faisant tomber des bouts de bois tachés de goudron et des gouttelettes d’eau. La lame pivota dans les deux sens, élargissant le trou. Puis elle disparut. Aric fit le tour du toit avec précaution, et Isana l’entendit verser du goudron d’un seau qu’il devait avoir monté sur le toit. Mais régulièrement, le couteau réapparaissait, creusant un petit trou entre les bardeaux, avant de disparaître. Aric répéta son geste plusieurs fois puis, sans un mot, redescendit du toit. Il s’éloigna dans la nuit en faisant crisser la neige sous ses pas. Il ne fallut que quelques instants pour qu’Isana comprenne ce qu’Aric avait fait. L’intérieur du fumoir était une vraie fournaise et la chaleur, en montant, réchauffait le toit. La glace n’avait pas tenu dessus la veille au soir, avait dit Aric, mais si le toit n’était pas étanche, les bardeaux et les poutres trempés finiraient par gonfler. Il fallait probablement boucher les trous immédiatement pour éviter les fuites, surtout si le bâtiment avait été construit n’importe comment. Le toit avait sans doute constamment besoin d’être recouvert de goudron pour rester imperméable. Imperméable à l’eau. De petites gouttes se mirent à couler par les trous qu’Aric avait percés avec son poignard. De l’eau tomba au sol, d’abord goutte à goutte, puis, quand la neige se mit manifestement à tomber plus drue, en un petit filet continu. De l’eau. Isana sentit soudain l’excitation et l’espoir accélérer les battements de son cœur. Elle se pencha au-dessus du cercle de braises et plaça un des gobelets vides sous le filet d’eau le plus proche. Il se remplit en peut-être une minute. Isana le porta à ses lèvres et but à longues gorgées, laissant le liquide couler en elle avec un plaisir animal. Elle remplit et vida un deuxième gobelet, puis en redonna aussi à Odiana. La jeune femme remua un peu au premier verre, et un peu plus au deuxième. Enfin, elle parvint à murmurer : — Qu’est-ce qui se passe ? — Une chance, répondit Isana. On nous a donné une chance. Elle tendit le bras pour remplir de nouveau les deux gobelets au filet d’eau, qui coulait un peu plus régulièrement. Elle se passa la langue sur les lèvres et balaya du regard le cercle de braises, à la recherche de ce qu’elle pensait trouver. Là, à l’endroit où Aric avait versé le charbon de manière particulièrement négligente. Une section sur laquelle aucun nouveau morceau de charbon n’était tombé, et où ne restaient que de vieilles braises grises et duveteuses. Avec un frisson d’excitation, Isana tendit le bras pour verser l’eau sur le charbon. Celui-ci grésilla en crachotant. Elle remplit les gobelets et recommença. Puis une troisième fois. Et une quatrième. Avec un ultime crachotement, les dernières braises s’éteignirent. En tremblant, Isana remplit un autre gobelet et s’en servit pour appeler Rill. Le récipient frémit, tressauta, et tout à coup Isana sentit la présence de sa furie dans l’eau, une agitation vibrante et pleine de vie qui tourbillonnait frénétiquement. Isana sentit les larmes lui monter aux yeux et Rill les repousser avec douceur, perçut l’affection de sa furie et son soulagement d’être de nouveau en contact avec sa manieuse. Isana leva les yeux vers Odiana qui s’était penchée pour recueillir un autre filet d’eau dans ses mains réunies en coupe et arborait un sourire distant et rêveur. — Ils parlent de nous, murmura la jeune femme. Tant de verres. Ils vont user de moi jusqu’à ce que la chaleur me tue. Puis ce sera ton tour, Isana. Je crois… (Elle s’interrompit soudain en arquant le dos avec un cri étranglé – puis jeta l’eau loin d’elle en secouant la tête et en se plaquant les mains sur les oreilles.) Sa voix. Non, je ne veux pas l’entendre. Je ne veux pas. Isana l’attrapa par le poignet. — Odiana, chuchota-t-elle vivement. Il faut qu’on sorte d’ici. L’esclave leva des yeux écarquillés et la dévisagea, puis hocha la tête. — Je ne sais pas. Je ne sais pas si je peux. — Le collier ? Odiana acquiesça de nouveau. — C’est déjà dur de penser à agir d’une façon qui lui déplairait. Je ne sais pas si je pourrai le faire. Et s’il me parle… Isana déglutit. Avec douceur, elle ôta les mains d’Odiana de ses oreilles pour y placer les siennes. — Il ne le fera pas, dit-elle calmement. Laisse-moi faire. Odiana pâlit mais acquiesça brièvement. Isana invoqua Rill et, par l’intermédiaire de ses doigts, envoya la furie dans le corps d’Odiana. Une fois à l’intérieur, Rill hésita, refusant de réagir. Isana dut faire un brusque effort de concentration pour forcer ses sens à pénétrer en Odiana. Les émotions de la jeune femme manquèrent de la submerger. De l’anxiété. Une peur terrible. Une rage éperdue, presque irraisonnée – tout cela coincé sous un plaisir sourd et constant, une pulsation langoureuse émanant du collier, qui menaçait à tout moment de s’inverser en une douleur indescriptible. Isana avait l’impression de se tenir au cœur d’une tempête, au milieu d’un déferlement d’émotions et de désirs, sans ancrage, sans repères. Avec un frisson, Isana se rendit compte que Rill ne l’avait laissé qu’effleurer le tourbillon déchaîné et débordant des émotions de la sorcière d’eau. Sa furie avait voulu lui éviter d’être exposée à ce qui aurait trop facilement pu contaminer ses propres pensées, son propre cœur. Isana lutta éperdument pour repousser cette tempête de l’âme et se concentrer sur son but. Par l’intermédiaire de sa furie, elle chercha les oreilles d’Odiana, leurs tympans si sensibles. Avec un effort violent, presque forcené, elle y modifia la pression. De très loin, elle entendit la jeune femme pousser un gémissement de douleur – puis les fines membranes se déchirèrent, libérant une autre explosion de douleur et d’émotions déchaînées – où dominaient la joie, l’écœurement et l’impatience. Isana se retira de l’aquafèvre aussi vite qu’elle le put, en rejetant les mains et la tête en arrière. Même une fois le contact rompu, les émotions de la jeune femme continuèrent à déferler sur Isana, l’environnant de tous côtés, l’empêchant presque de réfléchir, de se concentrer sur ce qu’elle avait à faire. C’est alors que la voix d’Odiana lui parvint, très calme et très douce. — Tu ne peux pas lutter éternellement contre elles, tu sais, murmura-t-elle. Tu dois t’ouvrir à elles. Un jour, elles t’envahiront toutes, fillette. Tu dois te laisser faire. Agir autrement est… C’est de la folie. Isana leva les yeux et la vit qui souriait, d’un sourire crispé ressemblant presque à une grimace de douleur. Elle secoua la tête et repoussa les émotions qui l’assaillaient, s’efforçant de s’éclaircir les idées. Tavi. Bernard. Il fallait qu’elle s’échappe, qu’elle retrouve sa famille. Ils avaient besoin de son aide ou au moins de savoir qu’elle allait bien. Elle s’enveloppa de ses bras et se concentra, et lentement ses pensées commencèrent à s’éclaircir. — Il faut qu’on sorte de là. Je ne sais pas combien de temps il nous reste. Odiana la regarda en fronçant les sourcils. — Tu m’as percé les tympans, fillette. Je ne peux pas t’entendre, tu te rappelles ? Mais si tu es en train de dire qu’on devrait s’en aller, je suis d’accord avec toi. Isana indiqua d’un signe de tête le sol de l’autre côté du cercle de braises. — La furie de Kord. Elle garde le sol là-bas. Elle désigna le sol du doigt. Odiana secoua la tête en signe de désaccord. Elle battit des paupières un instant, prit une petite inspiration saccadée et porta le bout de ses doigts à son collier. — Ça… ça va me demander toutes mes forces de partir. Je ne peux pas t’aider. (Elle baissa la tête.) Prends ma main. Je te suivrai. Isana secoua la tête avec un sentiment de frustration. Dehors, une porte s’ouvrit violemment, et la voix ivre de Kord se fit entendre : — C’est l’heure, mesdames ! Une acclamation rauque sortie de plusieurs gorges salua ses mots. Paniquée, Isana se leva et prit la main d’Odiana. Elle appela Rill et, tandis que les hommes se rapprochaient, envoya la furie en reconnaissance sur le toit du fumoir pour y collecter toute l’eau qu’elle pouvait y trouver. Isana sentit celle-ci intimement, une perception instinctive de l’eau qui était là, dans l’air enneigé, dans la glace fondue dans le fumoir et dans le sol tout autour. Elle la sentit, l’amassa, puis, avec un léger cri, la relâcha. L’eau coula du toit en une vague soudaine qui déferla sur le cercle de feu en un tourbillon. Les braises crachotèrent et sifflèrent furieusement, et en quelques secondes l’air fut envahi d’une épaisse vapeur bouillante. Dehors, il y eut un cri et les pas de Kord se rapprochèrent. Le lourd verrou de la porte glissa, et celle-ci s’ouvrit en grand. D’un autre geste du poignet, Isana lança la vapeur brûlante au visage de Kord et des hommes derrière lui. Des hurlements emplirent la cour tandis qu’ils s’éloignaient de la porte en trébuchant. Isana se concentra sur le sol devant elle, et au bord des braises maintenant presque éteintes, la vapeur se condensa en une bande de liquide étincelante, de la largeur d’une planche. Elle n’avait jamais rien tenté de tel auparavant. Gardant clairement à l’esprit ce qu’elle attendait de Rill, elle inspira profondément et posa un pied sur la planche liquide. Celle-ci se tendit et vacilla, sauf à cet endroit, et l’eau supporta le poids d’Isana sans laisser son pied passer à travers et toucher le sol. Avec un petit cri de triomphe, Isana s’engagea sur la planche en tirant Odiana par la main. Elle se dirigea vers la porte du fumoir et sauta sur le sol à l’extérieur, suivie à pas chancelants, mais de près, par la jeune femme. — Stop ! hurla Kord au milieu du nuage de vapeur. Je t’ordonne de t’arrêter ! À terre, petite garce ! À terre ! Isana jeta un coup d’œil à Odiana, mais celle-ci regardait dans le vide avec une expression distante et elle continua à suivre Isana en titubant. Si le collier lui imposa une réaction à la voix de Kord, elle ne le montra pas. — Rill, chuchota Isana. Le ruisseau le plus proche ! Et avec une soudaine limpidité, elle perçut la disposition du sol autour d’elle, l’inclinaison imperceptible des montagnes vers le centre de la vallée et vers un affluent finissant par rejoindre un des courants qui traversaient Garnison et allaient se jeter dans la mer de Glace. Isana s’élança sur le sol gelé, n’utilisant Rill désormais que pour s’orienter vers l’eau la plus proche et pour activer la circulation de son sang dans ses pieds nus, afin de les empêcher de geler. Elle ne pouvait qu’espérer qu’Odiana aurait la présence d’esprit de faire la même chose. Derrière elles, Kord hurla quelque chose à sa furie et un tortillement brutal fit exploser le sol à leur droite, envoyant glace, terre gelée et cailloux dans les airs. Isana réorienta sa course vers une neige plus profonde, une glace plus épaisse, en priant pour ne pas tomber et se casser une jambe. Seule cette couche d’eau gelée la protégeait un tant soit peu de la rage de la furie de Kord. — Je vais vous tuer ! hurla ce dernier derrière elles, dans l’obscurité. Vous tuer ! Rattrapez-les ! Rattrapez-les et tuez-les ! Amenez les chiens ! Le cœur palpitant de peur, consumée d’excitation et de terreur, Isana s’enfuit dans la nuit, loin des bruits croissants de poursuite, en tirant sa compagne d’infortune par la main. Chapitre 31 — Comment ça, ils les ont manqués ? cracha Fidélias. Il serra les dents et, croisant les bras, se renfonça dans son siège à l’intérieur de la litière. Celle-ci, soutenue aux quatre coins par des Chevaliers Aeris, passait au travers des nuages bas et de la neige, et le froid semblait déterminé à détacher lentement ses oreilles de sa tête. — Tu détestes vraiment voler, hein ? dit Aldrick d’une voix moqueuse. — Réponds à ma question. — Marcus nous informe que l’équipe au sol n’a pas réussi à empêcher la Curseur d’arriver jusqu’au comte Gram. L’équipe en l’air a entrevu une occasion et l’a saisie, mais elle s’est fait repérer avant de pouvoir attaquer. La Curseur, encore. Les deux hommes avec Marcus ont été tués dans l’attaque, mais il signale que le comte Gram a été blessé, sans doute mortellement. — C’était un assaut voué à l’échec dès le début, pas une occasion. S’ils n’étaient pas encore au courant, ils le sont maintenant. Aldrick haussa les épaules. — Pas forcément. Marcus dit que la Curseur et l’Exploitant qui l’accompagnait ont ensuite été arrêtés et emmenés, couverts de chaînes. Fidélias pencha la tête pour le regarder, les sourcils froncés. Puis, lentement, il esquissa un sourire. — Bien, bien. Je me sens déjà beaucoup mieux. Gram n’aurait pas fait arrêter un de ses propres Exploitants sans connaître toute l’histoire. Son clairvoyant doit avoir pris le commandement. Aldrick hocha la tête. — C’est ce que nous signale Marcus. Et d’après nos sources, ce clairvoyant a un protecteur mais aucun talent. Maison de Pluvus. Il est jeune, inexpérimenté, n’est pas un furifèvre assez puissant pour faire ne serait-ce que son travail, et encore moins pour risquer de nous poser un problème sur le terrain. — Mmm, acquiesça Fidélias. — Heureux hasard, on dirait. À l’origine, c’était un vétéran qui devait être envoyé ici avec presque deux cohortes tertius, mais il y a eu une erreur administrative et ils ont envoyé une unité de bleus à la place. — Heureux hasard, tu parles ! murmura Fidélias. Ça m’a pris presque une semaine pour mettre ça en place. Aldrick le dévisagea un moment. — Tu m’impressionnes. Fidélias haussa les épaules. — Je ne l’ai fait que pour réduire l’efficacité de la garnison. Je ne pensais pas que ça serait aussi payant. (D’un geste agacé, il essuya un flocon de neige sur sa joue.) Les furies doivent être de mon côté. — Attends un peu avant de crier victoire. Si les Marats perdent courage, tout cela n’aura servi à rien. — C’est pour ça qu’on va les voir. Contente-toi de faire comme moi. (Il se pencha vers l’avant et cria à l’un des Chevaliers Aeris :) Il y en a encore pour longtemps ? L’homme scruta l’horizon un moment. — On est en train de quitter les nuages, monsieur. On devrait voir les feux… Là. La litière s’abaissa et sortit des nuages, et, avec ce brusque retour de sa vue, Fidélias sentit son ventre se nouer en réalisant à quelle distance il se trouvait du sol. En dessous d’eux, dans les plaines au-delà des montagnes qui protégeaient la vallée de Calderon, s’étalaient des feux de camp. Ils se déployaient dans la nuit sur des kilomètres à la ronde. — Euh…, fit Aldrick. (Il fixa longuement les feux et les formes mouvantes qui se détachaient vaguement dans leur lumière. Puis il se tourna vers Fidélias.) Je ne suis pas sûr de pouvoir tenir tête à autant de monde. Fidélias sentit les coins de sa bouche se redresser. — Alors ce sera seulement notre plan B. La litière atterrit en douceur au pied d’une colline qui s’élevait au milieu des vastes plaines. À son sommet se trouvait un cercle d’énormes pierres, chacune de la taille d’une maison, et au centre de ce cercle, un bassin d’eau calme, bizarrement dépourvu de la glace qui aurait dû le recouvrir. Des torches étaient installées entre chaque pierre, leur flamme d’un vert émeraude dégageant une étrange et épaisse fumée. Elles éclairaient l’endroit d’une lumière criarde. La neige au sol prêtait à la scène un éclat étrange et on pouvait distinguer les corps pâles et presque nus de Marats qui restaient à l’écart des torches les plus proches et les observaient avec curiosité. Fidélias mit pied à terre et demanda au Chevalier à qui il avait déjà parlé : — Où est Atsurak ? — En haut de la colline, répondit l’homme en désignant la pente d’un signe de tête. C’est ça qu’ils appellent un horto, mais c’est là-haut. Fidélias fit jouer sa cheville, et la douleur dans son pied le fit grimacer. — Alors pourquoi on n’a pas atterri là-haut ? Le Chevalier haussa les épaules et répondit d’un ton d’excuse : — Ils nous l’ont interdit, monsieur. — Bien, répliqua sèchement Fidélias. Il jeta un coup d’œil à Aldrick et entreprit de gravir la colline. Le spadassin lui emboîta le pas, légèrement en retrait sur sa droite. La pente faisait atrocement mal aux pieds de Fidélias, et, à un moment, il dut s’arrêter pour se reposer. Aldrick le regarda en fronçant les sourcils. — Tes pieds ? — Oui. — Une fois qu’on aura réglé tout ça, demain, j’irai chercher Odiana. Elle est douée pour soigner. Fidélias se rembrunit. Il ne faisait pas confiance à la sorcière d’eau. Aldrick semblait la maîtriser, mais elle était trop intelligente à son goût. — Bien. (Au bout d’un moment, il demanda :) Pourquoi, Aldrick ? Le spadassin observa la nuit autour d’eux avec une indifférence neutre. — Pourquoi quoi ? — Tu es recherché depuis combien ? Vingt ans ? — Dix-huit. — Et depuis tout ce temps, tu es un rebelle. Tu as fait partie d’une faction après l’autre et c’était chaque fois des dissidents. — Des combattants de la liberté. — Peu importe. Ce que je veux dire, c’est que tu es la bête noire de Gaius depuis que tu es majeur, pratiquement. Aldrick haussa les épaules. Fidélias le dévisagea. — Pourquoi ? — Pourquoi est-ce que tu veux savoir ça ? — Parce que j’aime connaître les motivations des gens avec qui je travaille. La sorcière te suit. Elle est éprise de toi et je suis certain qu’elle tuerait pour toi, si tu le lui demandais. Aldrick haussa de nouveau les épaules. — Mais toi, je ne sais pas pourquoi tu fais ça. Pourquoi Aquitainus te fait confiance. Alors, pourquoi ? — Tu n’as pas trouvé tout seul ? Je croyais que tu étais le meilleur espion de la Couronne. Tu n’as pas encore deviné ? Analysé mes cicatrices, farfouillé dans mon journal, quelque chose comme ça ? Fidélias esquissa un sourire. — Tu es honnête. Tu es un meurtrier, un mercenaire, une brute – mais du genre honnête. J’ai préféré te poser la question. Aldrick garda les yeux fixés sur le haut de la colline un moment. Puis il répondit d’un ton monocorde : — J’avais une famille. Mon père et ma mère. Mon frère aîné et mes deux jeunes sœurs. Gaius Sextus les a exterminés. (Il tapota du doigt la garde de son épée.) Je le tuerai. Et pour cela, je dois le renverser. Alors je suis du côté d’Aquitainus. — Et c’est tout ce qu’il y a en jeu ? — Non. (Aldrick ne développa pas. Après un instant de silence, il demanda :) Comment vont tes pieds ? — Allons-y, répondit Fidélias. Il se remit à escalader la pente, bien que la douleur le fasse grimacer à chaque pas. Ils étaient à une dizaine de mètres du sommet de la colline quand deux guerriers marats, un homme et une femme, sortirent de l’ombre qui enveloppait la base des grosses pierres et s’avancèrent à leur rencontre dans la neige, le premier muni d’une hache de facture aléréenne, la seconde d’un sombre poignard de pierre taillée. Fidélias s’arrêta juste devant eux et leva ses mains vides. — Paix. Je viens parler à Atsurak. L’homme s’approcha de lui avec un regard dur. Il avait les larges plumes sombres d’un ratite tressées dans les cheveux. — Je ne te permettrai pas de parler à Atsurak, étranger, tant qu’il est dans le horto. Tu devras attendre qu’il… Fidélias s’énerva brusquement et ce fut avec un éclair d’agacement qu’il chercha Vamma dans la terre, pour puiser de la force et porter au guerrier un coup qui le souleva du sol et l’envoya rouler sans connaissance dans la neige. Sans s’arrêter, Fidélias enjamba la silhouette silencieuse de sa victime. Il s’approcha en boitant de la mince guerrière marate et dit, exactement sur le même ton : — Paix. Je viens parler à Atsurak. La femme balaya Fidélias de ses yeux couleur d’ambre, étincelant sous ses épais sourcils pâles. Elle retroussa les lèvres, révélant des crocs canins. — Je vais te conduire auprès d’Atsurak. Fidélias la suivit en haut de la colline, auprès des gigantesques pierres. La fumée dégagée par les torches, qui rampait au sol, sombre et épaisse, avait une odeur curieuse, et Fidélias sentit la tête lui tourner légèrement lorsqu’il s’y engagea. Il regarda Aldrick par-dessus son épaule, et le spadassin hocha la tête, les narines frémissantes. Sept pierres rondes et lisses, dont la surface émergeait au-dessus de l’épaisse fumée, étaient disposées autour du bassin. La fumée donnait l’impression de s’enfoncer sous la surface de l’eau et d’y tourbillonner, la transformant en un miroir brillant et opaque qui réfléchissait la lumière des feux et l’éclat, blafard dans la nuit, de la neige et de la glace. Dispersés autour de la pièce d’eau, se trouvaient une centaine d’autres Marats, les cheveux tressés de plumes de ratites ou bien arborant l’aspect hirsute de ce que Fidélias supposait être le Clan des Loups. Hommes et femmes mangeaient, buvaient à des gourdes peintes de couleurs vives, ou copulaient avec un abandon bestial dans la fumée torride et étourdissante. On distinguait dans l’ombre les hautes silhouettes silencieuses des ratites tueuses et celles des loups, ramassées et agiles. Atsurak était allongé sur une des pierres, ses hématomes déjà presque estompés, ses coupures recouvertes de bandelettes de cuir et d’herbe tressée. La dague d’Aquitainus était passée à sa ceinture, sa lame recouverte d’un fourreau en peau et placée de manière à être vue de tous. De chaque côté de lui se prélassait une jeune guerrière marate à crocs et arcades sourcilières développées. L’une comme l’autre étaient nues, jeunes et sveltes. Ils avaient tous les trois la bouche barbouillée de sang frais, écarlate. Et, sur la pierre à côté d’eux, était attachée la silhouette frissonnante d’une jeune Aléréenne portant encore les lambeaux d’une jupe et d’un tablier de fermière, et encore bien vivante. Aldrick eut une grimace de dégoût. — Barbares, murmura-t-il. — Oui, répondit Fidélias. On les appelle comme ça parce qu’ils ont des mœurs barbares, Aldrick. — Ils ont attaqué trop tôt, gronda le spadassin. Il n’y a pas d’exploitation aléréenne de ce côté de la vallée. — C’est ce qu’il semble. (Fidélias s’avança.) Atsurak du Clan des Ratites. Je croyais que notre offensive devait commencer dans deux aubes. Est-ce que j’avais mal compris ? Atsurak leva les yeux et les fixa sur Fidélias, tandis qu’une femme plus vieille, affichant elle aussi les caractéristiques du Clan des Loups, émergeait de la fumée à la base d’une des pierres, abondamment couverte de sang, et s’approchait de lui. Elle croisa nonchalamment les bras sur les épaules du chef des ratites, ses yeux d’ambre braqués sur Fidélias. Atsurak leva une main pour toucher celle de la femme, sans la regarder, et répondit : — Nous célébrons notre victoire, Aléréen. (Il sourit, et ses dents étaient tachées de rouge.) Es-tu venu participer ? — Vous célébrez une victoire qui n’est pas encore acquise. Atsurak fit un geste de la main. — Beaucoup de mes guerriers n’auront pas l’occasion de célébrer, après. — Alors vous avez rompu notre accord ? Vous avez attaqué plus tôt ? Le Marat fronça les sourcils. — Nous avons d’abord fait un raid, comme le veut notre coutume. Nous connaissons beaucoup de passages pour entrer et sortir de la vallée frontalière, Aléréen. Pas adaptés à une armée, mais à des éclaireurs ou à un commando, si. (Il désigna d’un geste la jeune captive.) Les siens se sont bien battus. Ils ont bien péri. Maintenant nous nous approprions leur force. — Vous les mangez vivants ? s’horrifia Aldrick. — Purs, rectifia Atsurak. Inaltérés par le feu, l’eau ou l’épée. Tels qu’ils sont devant l’Unique. Tandis qu’il parlait, deux guerriers ratites se levèrent et s’approchèrent de la captive. Avec une efficacité tranquille et presque indifférente, ils la soulevèrent, lui arrachèrent ses vêtements et la rattachèrent sur la pierre, le ventre exposé aux étoiles, les bras et les jambes écartés. Atsurak tourna les yeux vers elle et expliqua d’un ton pensif : — Nous prenons plus de force de cette façon. Je n’attends pas de toi que tu comprennes, Aléréen. La jeune femme jeta un regard éperdu autour d’elle, les yeux rougis par les larmes, tremblante de froid, les lèvres bleuies. — Je vous en prie, dit-elle dans un souffle à Fidélias. Je vous en prie, monsieur. Aidez-moi. Fidélias soutint son regard. Il s’approcha de la pierre sur laquelle elle était attachée. — La situation a changé. Il nous faut modifier nos plans en conséquence. Atsurak le suivit du regard, avec une expression de méfiance croissante. — Modifier quoi, Aléréen ? — Monsieur, chuchota la captive, une expression de désespoir sur son visage enlaidi par les larmes et la terreur. Monsieur, je vous en prie. — Chuuut, répondit Fidélias. (Il posa la main sur les cheveux de la jeune femme qui éclata en sanglots discrets et retenus.) Il nous faut attaquer maintenant. Les troupes à Garnison sont peut-être prévenues de notre arrivée. — Qu’elles le soient ! fit Atsurak en se laissant paresseusement aller contre une des femmes à côté de lui. Ça ne nous empêchera pas de mettre en pièces ces mauviettes. — Tu as tort, répondit Fidélias. (Il éleva la voix de manière que tous les Marats autour du bassin puissent entendre.) Tu es dans l’erreur, Atsurak. Il nous faut attaquer immédiatement. À l’aube. Un silence de plomb tomba soudain sur le sommet de la colline, comme si les Marats n’osaient même plus respirer. Tous les yeux allèrent de Fidélias à Atsurak. — Tu m’accuses d’être dans l’erreur, fit Atsurak d’une voix basse, doucereuse. — Chez ton peuple, les jeunes écoutent les vieux, chef du Clan des Ratites. N’est-ce pas ? — Oui. — Alors écoute-moi, jeune chef de horde. J’étais présent la dernière fois que les Aléréens se sont battus contre ton peuple. Il n’y a eu aucune gloire dans cette bataille. Aucun honneur. Il y a à peine eu une bataille. Les rochers se sont dressés contre les tiens, l’herbe même leur a lié les pieds. On a mis le feu au sol, et il a déferlé sur eux et les a anéantis. Il n’y a pas eu de duel, pas d’Épreuve du Sang. Ils sont morts comme des animaux stupides piégés parce qu’ils avaient trop confiance en eux. (Il eut une moue railleuse.) Parce qu’ils avaient le ventre trop plein. — Tu salis la mémoire de guerriers courageux… — Qui sont morts parce qu’ils n’ont pas exploité au maximum ce qu’ils avaient, rugit Fidélias. Mène ton peuple à sa mort si tu le souhaites, Atsurak, mais je refuse d’y être mêlé. Je ne gaspillerai pas la vie de mes Chevaliers dans une tentative pour neutraliser ceux d’une garnison en état d’alerte et prête à se battre. Un autre Marat, un ratite, se leva et gronda : — Ce sont là les paroles d’un Aléréen. D’un lâche. — Ce sont les paroles de la vérité, répliqua Fidélias. Si tu es sage, jeune homme, tu écouteras ton aîné. Atsurak le dévisagea en silence un long moment. Puis il exhala un soupir silencieux. — Les Aléréens se battent comme des lâches. Soumettons-les à l’Épreuve du Sang avant qu’ils aient le temps de préparer leurs esprits pour se cacher derrière. Nous attaquerons à l’aube. Fidélias relâcha lentement son souffle et acquiesça. — Cette célébration est donc terminée ? Atsurak regarda la captive, frissonnante sous la main de Fidélias. — Presque. — Je vous en prie, monsieur, chuchota la jeune femme. Aidez-moi. Fidélias baissa les yeux sur elle, hocha la tête et lui posa l’autre main sur la bouche. Il lui brisa le cou, avec un bruit sec qui résonna dans le silence. Les yeux de la jeune femme le regardèrent avec surprise quelques secondes. Puis, lentement, ils se troublèrent et se ternirent. Fidélias laissa la tête de la jeune femme retomber mollement sur la pierre, et dit à Atsurak : — Maintenant, c’est fini. Soyez en position au lever du jour. Il traversa le cercle en sens inverse pour rejoindre Aldrick, en s’efforçant de cacher sa claudication. — Aléréen, rugit Atsurak d’une voix brutale, bestiale. (Fidélias s’arrêta, sans se retourner.) Je n’oublierai pas cet affront. Fidélias hocha la tête. — Contentez-vous d’être prêts à l’aube. Sans un regard en arrière, il redescendit vers la litière avec Aldrick. Celui-ci marchait à côté de lui, silencieux, l’air sombre. À mi-pente, le cœur de Fidélias se souleva brusquement, sans prévenir, et l’ex-Curseur dut s’arrêter pour s’accroupir, son poids sur ses pieds blessés, tête baissée. — Qu’est-ce que tu as ? demanda Aldrick d’un ton calme et froid. — J’ai mal aux pieds, mentit Fidélias. — Tu as mal aux pieds, répéta doucement Aldrick. Del, tu viens de tuer cette fille. Fidélias sentit son estomac se nouer. — Oui. — Et ça ne te gêne même pas ? — Non, mentit-il de nouveau. Aldrick secoua la tête. Fidélias prit lentement une inspiration. Puis une deuxième. Il força son estomac à s’apaiser et reprit : — Elle était déjà morte, Aldrick. Elle venait probablement de voir sa famille ou ses amis dévorés vivants. Juste sous ses yeux. C’était à son tour. Même si on l’avait tirée de là en un seul morceau, elle en avait trop vu. On aurait dû la supprimer nous-mêmes. — Mais c’est toi qui l’as tuée. — C’était la plus grande faveur que je pouvais lui faire. Fidélias se releva, reprenant lentement ses esprits. Aldrick se tut un moment. Puis il s’exclama : — Furies toutes-puissantes ! Ce genre d’assassinat, ce n’est pas pour moi. Fidélias hocha la tête. — Que ça ne t’empêche pas de faire ton devoir. — Tu es prêt ? grogna Aldrick. — Je suis prêt, répondit l’ex-Curseur. (Ils reprirent leur descente.) Au moins, on a réussi à faire bouger les Marats. (Ses pieds le faisaient toujours horriblement souffrir, mais redescendre la pente était plus facile que de la monter.) Prépare les hommes. Nous attaquerons les Chevaliers de Garnison exactement comme nous en avons décidé en venant ici. — Il n’y a plus qu’à se battre, alors. Fidélias acquiesça. — Je ne pense pas qu’il y ait d’obstacle majeur à notre mission, désormais. Chapitre 32 Tavi claquait des dents et se recroquevilla sous sa cape quand on les fit sortir, lui et Ombre, de la tente où ils étaient retenus. Il ne savait pas trop si c’était le froid qui le faisait trembler, ou l’excitation qui s’était emparée de lui et le rendait impatient d’avancer et de bouger pour se réchauffer de la froideur hivernale. — E-Encore de la neige, remarqua-t-il tout en suivant la silhouette silencieuse de Doroga à pas bruyants. (De gros flocons blancs tombaient lentement en un rideau calme et épais. Déjà, la fine couche de glace qui couvrait le sol la nuit précédente était devenue une moquette lourde et duveteuse qui lui montait aux chevilles. Il dérapa sur un endroit où la glace était à peine recouverte, mais Ombre l’attrapa et le retint par l’épaule jusqu’à ce qu’il ait repris son équilibre.) Juste ce dont j’avais besoin. Doroga se retourna vers eux sans s’arrêter de marcher. — Précisément. Avec la neige et l’obscurité, il y aura sans doute plus de Gardiens endormis. Tavi fronça les sourcils. — Quels Gardiens ? — Les Gardiens du Silence. — C’est quoi, ça ? — Tu verras, répondit le chef marat. Il continua à se frayer un chemin dans la neige jusqu’à ce qu’il atteigne un énorme vieux gargante qui ruminait placidement. Il s’approcha, et sans qu’il ait fait apparemment le moindre geste, la bête s’agenouilla et le laissa prendre appui sur son jarret pour attraper la corde tressée qui pendait de la selle. Doroga se hissa dessus avec aisance, puis se pencha en tendant la main pour aider Tavi et Ombre à monter en croupe. Alors, le gargante se releva avec nonchalance, fit lourdement demi-tour et entreprit de se frayer un chemin dans la neige. Pendant un moment, ils chevauchèrent en silence dans la nuit, et bien que la chaleur de l’animal et des hommes de chaque côté de lui l’aient réchauffé, Tavi tremblait toujours. C’était donc d’excitation. Il sentit les coins de sa bouche se relever. — Donc, ce truc qu’on est censés rapporter, commença-t-il. — Le Bienfait de la Nuit, dit Doroga. — C’est quoi ? — Une plante. Un champignon. Il pousse au cœur de la vallée du Silence. Dans le grand arbre. — Je vois. Et à quoi il sert ? Doroga se retourna pour le regarder d’un air interloqué. — À quoi il sert, garçon de la vallée ? Il sert à tout. — Il a de la valeur ? Doroga secoua la tête. — Tu ne comprends pas le sens du mot ici. La fièvre. Le poison. Les blessures. La douleur. Même l’âge. Il a un pouvoir sur tout ça. Pour notre peuple, il n’y a rien de plus précieux. Tavi siffla. — Vous en avez ? Doroga hésita, puis secoua la tête. — Pourquoi ? — Il ne pousse que là-bas. Et très lentement. Quand la chance est avec nous, une personne revient chaque année avec un peu du Bienfait. — Pourquoi est-ce que vous n’envoyez pas plus de gens ? Doroga le regarda un moment, puis répondit : — C’est ce qu’on fait. Tavi cligna des yeux puis déglutit. — Et, euh… Je suppose que quelque chose arrive à ceux qui ne reviennent pas ? — Les Gardiens. Leur venin est mortel. Mais ils ont un point faible. — Lequel ? — Quand quelqu’un tombe, ils s’acharnent sur lui. Tous. Ils ne poursuivront personne d’autre tant que celui-là n’aura pas été dévoré. Tavi déglutit. — Cela est l’Épreuve de mon peuple devant l’Unique. La nuit vient de tomber. Tu vas descendre dans la vallée du Silence et revenir avant l’aube. — Qu’est-ce qui se passe si on ne revient pas avant l’aube ? — Alors vous ne reviendrez jamais. — Les Gardiens ? Doroga acquiesça. — La nuit, ils sont lents. Calmes. Mais personne ne sort vivant de la vallée du Silence quand l’Unique emplit le ciel de lumière. — Super, fit Tavi. (Il inspira profondément.) Et votre fils, où il est ? Doroga leva les yeux d’un air perplexe puis regarda Tavi. — Mon quoi ? — Kitaï. Votre fils. — Ah. Mon petit, fit le Marat. (Il rebaissa les yeux vers le sol devant eux, d’un air embarrassé.) Hashat amène Kitaï. — Il ne vient pas avec vous ? Doroga ne répondit pas. — Quoi ? reprit Tavi. Il est fâché contre vous ? Il préfère traîner avec le Clan des Chevaux ? Doroga gronda sourdement et le gargante en dessous d’eux fit de même, faisant claquer les dents de Tavi. — C’est bon, j’ai rien dit, dit-il précipitamment. Combien de temps il faut pour aller à ce grand arbre et en revenir ? Doroga guida le gargante sur une longue pente et tendit le bras devant lui. — Juge par toi-même. Tavi essaya vainement de regarder par-dessus les larges épaules de Doroga puis, en désespoir de cause, finit par poser un pied sur le large dos du gargante et par se lever à moitié, tandis qu’Ombre le retenait par la ceinture. En bas d’une longue pente, mouchetée de taches d’ombre près de rochers ronds couverts de glace, le sol se terminait en abîme, aussi brusquement que si une main énorme y avait creusé un dôme inversé. Une petite crête s’élevait tout autour du précipice, lequel formait un cercle si large qu’avec la neige, Tavi ne distinguait pas l’autre côté, ni même la majeure partie de sa circonférence. Une faible lueur verdâtre léchait les bords de l’abîme par en dessous, et quand le gargante se rapprocha, Tavi en aperçut la source. Le fond du gouffre, un gigantesque trou en forme de bol, était tapissé d’arbres – des arbres comme Tavi n’en avait jamais vu auparavant. Ils avaient des troncs tordus et noueux et levaient leurs branches nombreuses haut vers le ciel, telles les mains suppliantes d’un homme en train de se noyer. La lumière provenait de ce qui recouvrait les arbres. Tavi plissa les yeux pour regarder de plus près, et il lui fallut un moment pour comprendre ce qu’il voyait. Les arbres étaient couverts d’une sorte d’excroissance dont émanait cette luminescence sinistre. Elle semblait courir sur les arbres comme une sorte de champignon, mais au lieu de former par-dessus eux une fine couche d’un autre végétal, elle les recouvrait complètement d’une épaisse masse d’aspect gélatineux. Le gargante se rapprocha du bord du précipice, et Tavi se rendit compte que l’excroissance était parcourue de rigoles, semblait par endroits contenir des bulles d’air emprisonnées, et ressemblait étonnamment à de la cire fondue qui aurait coulé sur la surface des arbres – à l’exception des branches les plus hautes, désespérément dressées vers le ciel – couche après couche, jusqu’à ce que l’ensemble s’apparente à une œuvre d’art bizarre et fantastique. De ce qu’il pouvait voir à la lueur de la cire phosphorescente, ces arbres étranges, aux branches et aux troncs festonnés de franges de cire, se tordaient à perte de vue. Au centre de la scène se dressait, isolé, un arbre séculaire qui s’élançait vers le ciel, le tronc presque entièrement dénudé de ses branches disparues avec le temps. Bien qu’il ne puisse se référer à aucune échelle, Tavi se dit que cette flèche de bois mort devait être énorme. — La forêt de Cire. Dites donc ! On ne m’avait pas dit que c’était si joli. — Dangereux, dit doucement Ombre. Dangereux, Tavi. Ombre va aller. — Non, répondit rapidement Tavi. C’est moi qui ai parlé. C’est moi qui dois me soumettre à l’Épreuve. (Il regarda Doroga.) N’est-ce pas ? Doroga se retourna pour regarder Tavi puis jeta un coup d’œil à Ombre. — Trop lourd. — Quoi ? demanda Tavi, l’air perplexe. — Trop lourd, répéta Doroga. Son poids va briser la surface de la croache. La cire. Les Gardiens seront alertés dès qu’il posera le pied dessus. Seuls nos petits ou une femme très menue peuvent entrer dans la vallée du Silence et en ressortir vivants. Tavi avala sa salive. — OK. Donc, c’est forcément moi. Ombre fronça les sourcils, mais se tut. Malgré l’apparente lenteur de ses pas, le gargante couvrait rapidement du terrain et ils arrivèrent bientôt au bord du précipice. Là, Tavi aperçut Hashat debout près d’un grand cheval gris, leurs crinières blanches flottant au vent, la mince Marate, avec ses longues jambes, reflétant de manière troublante l’animal à côté d’elle. Les broches en forme d’aigle qu’elle portait accrochées à sa ceinture étincelaient à la froide lumière de la lune hivernale. Plus loin, assis au bord du précipice près d’une paire d’objets informes dans la neige, se tenait Kitaï, toujours vêtu de son sarrau rustique, balançant ses jambes maigres dans le vide et agitant nonchalamment les pieds. Le vent écartait ses cheveux de ses traits fins et acérés et il avait plissé les yeux pour se protéger des flocons de neige. Tavi lui lança un regard mauvais, et sentit son visage le brûler à l’endroit où le jeune Marat l’avait entaillé le matin précédent. Doroga fit un signe de tête silencieux à Hashat et adressa un claquement de langue à son gargante. L’énorme bête fit entendre un ronflement et s’arrêta au bout de quelques pas avant de se baisser presque délicatement. Doroga fit descendre la courroie de la selle et se laissa glisser à terre en s’y retenant d’une main. Tavi l’imita, suivi d’Ombre. — Doroga, dit Hashat en s’avançant vers eux, les sourcils froncés. Tu es prêt ? Doroga hocha brièvement la tête. — Il y a du nouveau. Les loups s’en allaient quand je suis partie pour amener Kitaï ici. Ils vont attaquer à l’aube. Avec un hoquet, Tavi regarda Ombre. L’esclave semblait inquiet malgré son air absent. Il se contentait de fixer l’horizon au-dessus de la forêt de Cire, le regard vague. — Alors voici qui va décider pour nous, grogna Doroga. Si l’Aléréen l’emporte, nous évitons le combat. — Atsurak ne va pas apprécier, Doroga. Le grand Marat haussa les épaules. — Il ne survivra peut-être pas à cette journée. Et s’il survit, on verra bien. Nous n’en sommes pas encore là. Hashat hocha la tête. — Alors commençons. — Kitaï, appela Doroga. La silhouette au bord de l’abîme ne bougea pas. — Petit ! cria le Marat, en se renfrognant. Le jeune Marat resta immobile. Doroga lança un regard noir à Hashat qui tourna la tête un peu trop tard pour cacher son sourire. — Ton petit grandit, Doroga. Ils deviennent toujours un peu lunatiques avant de se lier. Tu le sais bien. — Tu veux seulement que Kitaï rejoigne le Clan des Chevaux. Hashat haussa les épaules. — La vitesse, l’intelligence. Qui n’en voudrait pas ? (Elle releva le menton et appela :) Kitaï. Nous sommes prêts à commencer. Le jeune Marat se leva, enleva la neige de son sarrau sans se presser et s’avança vers eux d’un air calme. Il s’arrêta juste devant Tavi et le regarda d’un air mauvais. Tavi sentit sa coupure se réveiller, sensation accompagnée d’une peur soudaine, et il serra résolument les dents. Il n’avait jamais laissé aucune brute l’effrayer. Il s’était fait rosser plus d’une fois, mais il n’avait jamais cédé à la peur. Il fit un pas vers Kitaï en fronçant les sourcils et soutint le regard opalescent du jeune Marat. Leurs yeux étaient au même niveau, l’autre garçon n’étant pas beaucoup plus grand que Tavi. Celui-ci croisa les bras et regarda fixement son adversaire. Kitaï parut se demander comment réagir à l’attitude de Tavi et lança un coup d’œil à Hashat. Doroga gronda d’un air agacé. — Vous savez tous deux en quoi consiste l’Épreuve. Le premier à cueillir le Bienfait de la Nuit et à me le rapporter sera le vainqueur. (Il se tourna vers Tavi.) Aléréen. Le Bienfait a la forme d’un champignon. Il a un chapeau plat, un pied fin, et il est de la couleur de la nuit. On le trouve à la base du grand arbre, à l’intérieur du tronc. — Champignon noir. Grand arbre. C’est bon, c’est noté. — Kitaï, tu connais déjà cette Épreuve. — Oui, père, acquiesça le jeune Marat. Doroga se tourna vers lui et posa ses larges mains sur les minces épaules de l’enfant. Il le força à se retourner, d’une contraction d’épaules qui ne lui demanda aucun effort. — Alors sois prudent. Ta mère le voudrait. Kitaï leva le menton, malgré ses yeux soudain brillants. — Ma mère aurait eu le temps de cueillir le Bienfait et de revenir pendant que vous parliez, père. Doroga sourit brusquement. — C’est vrai. (Il pressa l’épaule de Kitaï et le relâcha pour se tourner vers Tavi.) Nous allons vous faire descendre et attendre jusqu’à l’aube. Une fois que vous avez commencé, il n’y a aucune règle. Seul le résultat compte. Tu peux décider de ne pas te soumettre à l’Épreuve maintenant, si tu veux, garçon de la vallée. — Et rentrer dans votre camp pour me faire dévorer ? — Oui. Malheureusement. Tavi eut un rire nerveux. — Oui, ben… Je vais tenter ma chance avec les Gardiens, je crois. — Alors commençons. Doroga se tourna vers l’un des tas dans la neige et y plongea ses grandes mains pour en retirer un gros rouleau de corde d’une facture inconnue à Tavi. À côté de lui, Hashat fit la même chose avec un deuxième rouleau. Du coin de l’œil, Tavi vit Kitaï venir se placer à côté de lui. Le jeune Marat regarda les deux adultes sortir les cordes et vérifier leur longueur. — C’est de la corde des Gadrim-ha, expliqua-t-il. Ceux que vous appelez les Hommes des Glaces. Elle est fabriquée avec les cheveux de leurs femmes. Elle ne gèle pas et ne casse pas. Tavi hocha la tête. — Tu as déjà fait ça ? demanda-t-il. — Deux fois, acquiesça Kitaï. Ce n’était pas pour une Épreuve. Mais j’y suis allé deux fois et je suis revenu avec le Bienfait. J’ai été seul à rentrer. Tavi déglutit. — Tu as peur, Aléréen ? — Pas toi ? — Si. Peur de perdre. Tout dépend de cette nuit, pour moi. — Je ne comprends pas. Kitaï renifla avec mépris. — Quand je reviendrai avec le Bienfait avant toi, j’aurai défendu l’honneur de mon père dans une Épreuve devant l’Unique. Je serai adulte et je pourrai choisir où je vis. — Et tu veux vivre avec Hashat. Le jeune Marat regarda Tavi avec surprise. — Oui. Tavi l’observa. — Est-ce que tu, euh… Tu as des sentiments pour elle ? Kitaï fronça ses sourcils pâles. — Non. Mais je souhaite faire partie de son clan. Être libre avec son clan. Et non piétiner avec Doroga et son Sabot débile. (Il jeta un regard alentour, manifestement pour vérifier qu’ils étaient seuls, et confia à voix basse à Tavi :) Ils sentent mauvais. Tavi haussa les sourcils mais acquiesça. — Oui. Je suppose que tu n’as pas tort. — Aléréen, mon père a raison sur un point. Tu as du courage. Ce sera un honneur de t’affronter dans cette Épreuve. Mais je vais te battre. Ne va pas croire que ça peut finir autrement, quels que soient les esprits qui peuvent te servir. Tavi sentit son visage se durcir. Méfiant, Kitaï recula d’un demi-pas et posa une main sur le couteau à sa ceinture. — Je n’en ai pas. Et chez moi, on a un proverbe à propos des gens qui comptent leurs poules avant qu’elles aient éclos. — Mon peuple mange les œufs avant qu’ils aient éclos, répondit Kitaï, avant de s’avancer vers les cordes. Je pensais que tu aurais une chance de t’en sortir vivant, Aléréen, avec l’aide de tes esprits. Mais il n’y aura besoin que d’une seule corde avant l’aube. Tavi commença à répliquer avec emportement, mais sentit la main d’Ombre lui agripper brusquement l’épaule. Il se tourna vers l’esclave. Celui-ci le regarda en fronçant les sourcils, une expression inquiète sur son visage défiguré. Puis il dit : — Sois prudent, Tavi. Et il prit le sac qui pendait à son épaule pour le jeter sur celle de Tavi. Le garçon eut le souffle coupé par ce poids soudain. — Ombre, euh… Je ferais peut-être mieux de ne rien prendre avec moi. Je me déplacerai plus vite sans. — Marat plus fort que Tavi. Plus rapide. — Merci, répondit le garçon avec agacement. C’est précisément le genre d’encouragement dont j’avais besoin. Les yeux d’Ombre étincelèrent de quelque chose qui ressemblait à de l’enjouement et il lui ébouriffa les cheveux d’une main. — Tavi rusé. Tiens. Sac à malices. Sois rusé, Tavi. Important. Tavi pencha la tête pour étudier l’esclave. — Ombre ? L’éclat disparut des yeux de l’esclave, qui reprit son habituel sourire niais. — Garçon de la vallée, appela Doroga. Il n’y a pas un instant à perdre. Rapidement, Tavi dit à Ombre : — Si je ne reviens pas, je veux que tu penses à dire à tante Isana que je l’aime. Et à oncle Bernard aussi. — Tavi, acquiesça l’esclave. Reviens. Le garçon soupira. S’il y avait eu une étincelle de lucidité dans le regard de l’esclave, elle n’y était plus. — Bien, dit-il, et il s’approcha de Doroga. Il hissa le sac sur ses épaules et resserra les bretelles au maximum, pour qu’il s’ajuste bien à son dos. Doroga était en train de manier sa corde. Tavi le regarda former une boucle au bout avec la dextérité d’un marin, et faire un nœud serré. Le Marat se releva, laissant la boucle au ras du sol, et, dans un éclair de compréhension, Tavi s’avança pour y passer le pied, attrapant la corde elle-même pour s’y agripper. Doroga hocha la tête en signe d’approbation. À la droite de Tavi, Kitaï avait noué la corde lui-même et attendait au bord du précipice d’un air impatient. Tavi s’approcha maladroitement du bord et aperçut un dénivelé de plusieurs dizaines de mètres, sur une pente presque à pic. Il fut pris d’un léger vertige et sentit ses entrailles se nouer. — Tu as peur, Aléréen ? demanda Kitaï avec un petit rire. Tavi lui lança un regard dur puis se tourna vers Doroga, qui avait attaché l’autre bout de la corde à un pieu enfoncé dans le sol et l’avait enroulée autour d’un second pieu, afin de pouvoir la laisser filer progressivement. — J’y vais, dit Tavi, et sur ces mots, il fit un pas en arrière au-dessus du précipice et se laissa tomber dans le vide. Doroga retint fermement la corde, et après un très bref instant de terreur, Tavi alla cogner contre la paroi et s’y agrippa pour se stabiliser. Doroga commença à laisser filer la corde, mais Tavi lui cria : — Plus vite ! Descendez-moi plus vite ! Il y eut une brève pause, puis la corde se mit à filer rapidement, faisant descendre Tavi le long de la falaise à une vitesse plutôt alarmante. D’au-dessus de sa tête lui parvint un glapissement, et Kitaï s’élança dans le vide. Le jeune Marat chuta sur plusieurs mètres, et Tavi eut l’impression que quand la corde se tendit enfin et freina la descente du jeune Marat, Hashat n’avait réussi que de justesse à le retenir. Kitaï lança à Tavi un regard étincelant de colère et cria quelque chose au-dessus de lui dans une autre langue. Un instant plus tard, lui aussi se mit à descendre plus rapidement le long de la falaise. Tavi s’aidait d’un pied et d’une main pour éviter de frotter contre la pierre, et s’aperçut que c’était plus fatigant qu’il l’aurait cru. Il ne tarda pas à être essoufflé, mais un rapide coup d’œil à Kitaï lui confirma ce qu’il avait supposé : les muscles puissants de Doroga permettaient à celui-ci de laisser filer la corde à un rythme plus rapide et plus maîtrisé que ceux de la mince Hashat, et Tavi avait gagné une avance considérable sur l’autre garçon pendant leur descente. Alors qu’il approchait de la lueur verdâtre et miroitante de la croache, il regarda Kitaï avec un sourire narquois. Le jeune Marat émit un sifflement perçant et la corde s’arrêta brusquement de descendre. Tavi le regarda avec perplexité. Jusqu’à ce que l’autre garçon sorte son couteau, tende le bras vers la corde qui retenait Tavi dix mètres au-dessus du sol de l’étrange forêt et, en lui rendant son sourire, commence à taillader vivement celle-ci de son arme sombre et translucide. Chapitre 33 Tavi jeta un seul coup d’œil à la dizaine de mètres qui le séparaient encore du sol et leva une main tâtonnante vers le sac d’Ombre. Il ouvrit violemment le rabat et attrapa la première chose qu’il rencontra sous ses doigts, bien que tous ces tortillements le fassent tournoyer au bout de sa corde. Il leva les yeux, visa du mieux qu’il put et jeta l’objet sur Kitaï. Le jeune Marat glapit et s’écarta d’un bond. Un gros morceau de fromage s’écrasa sur la roche à côté de sa tête et y resta collé un moment, avant de tomber vers le sol couvert de cire. Kitaï regarda le fromage puis Tavi d’un air stupéfait, et son visage se durcit. Doroga avait continué à laisser filer la corde, et le début d’entaille qu’y avait fait le jeune Marat était déjà hors de sa portée. Il prit appui sur la falaise et tendit son couteau pour recommencer à taillader la corde. — C’est ridicule, Aléréen. Il vaudrait mieux pour toi que tu tombes, te casses une jambe et sois obligé de faire demi-tour, plutôt que d’être dévoré par les Gardiens. Tavi fouilla dans son sac et trouva plusieurs biscuits enveloppés d’un bout de tissu. Il saisit le premier et le jeta violemment sur Kitaï. — Pour me faire manger par ton peuple à la place ? Kitaï fit la grimace mais, cette fois, ne recula pas. Un biscuit rebondit sur son bras tendu. — Au moins, on ne te dévorerait pas vivant. — Arrête ça ! hurla Tavi. Il lui lança un autre biscuit, en vain. Une grosse mèche de la corde se cassa avec un claquement plaintif, et le cœur du jeune garçon fit un bond dans sa poitrine en la sentant vriller et balancer de part et d’autre. Il jeta un coup d’œil en dessous de lui. Encore sept mètres. Il n’arriverait jamais à tomber de si haut sans se blesser, peut-être trop gravement pour pouvoir continuer. Une autre mèche céda, et Tavi tangua violemment, le cœur battant. Tremblant d’excitation, il jeta un dernier coup d’œil en dessous de lui (cinq mètres, un peu plus peut-être ?). Il ôta son pied de la boucle à l’extrémité de la corde et, aussi vite qu’il le put, se laissa glisser jusqu’au bout à la force des mains, les jambes ballantes. Il atteignit la boucle et s’y accrocha, la gorge serrée, laissant ses pieds pendre dans le vide. La corde se cassa avec un bruit sec. Tavi chuta dans le vide. Entre Doroga qui avait continué à le faire descendre et les quelques centimètres qu’il avait gagnés en se laissant glisser tout au bout de la corde, il n’avait dû tomber que d’un peu plus de trois mètres. À peine plus haut que le toit de l’étable, et il avait sauté de ce dernier plusieurs fois – pour atterrir toujours sur des meules de foin, certes, mais il l’avait fait sans peur. Il essaya de penser à garder les jambes souples et à rouler s’il le pouvait. Sa chute lui parut durer une éternité, et quand il toucha terre, ses chevilles, ses genoux, ses cuisses, ses hanches et son dos accusèrent le coup les uns après les autres. Il tomba sur le côté en battant éperdument des bras et s’écrasa de tout son long, le souffle coupé par la violence du choc. Il resta un moment allongé sans bouger, vaguement conscient d’être sur le sol, le poing encore crispé sur la boucle de corde. Il finit par reprendre son souffle et se rendit compte de deux ou trois incongruités. D’abord, il n’y avait pas de neige ici, au fond du gouffre. Bien entendu, il n’en avait pas vu d’en haut, mais n’avait pas vraiment compris ce que cela signifiait avant d’atteindre le fond. Celui-ci était chaud. Moite. Presque étouffant. Il se mit lentement sur son séant, en s’aidant de ses mains. Le sol en dessous de lui, ou plutôt la cire à l’éclat verdâtre sous ses doigts, était agréablement tiède, et il les y laissa un moment pour les aider à se remettre du vent froid qui les avait glacés pendant sa descente. Ses chevilles le picotaient comme si elles étaient traversées de milliers de minuscules aiguilles, mais la brûlure s’atténua au bout d’un moment, ne laissant qu’une sensation inconfortable et douloureuse. Il se releva, gêné par le ballottement du sac sur son dos, et scruta ses environs. Ce qui, du dessus, lui avait paru magnifique se révélait, une fois dedans, déconcertant et un peu dérangeant. L’excroissance de cire, la croache, s’étendait jusqu’aux parois rocheuses du gouffre et s’y arrêtait, sauf à un endroit (pour ce qu’il en voyait) où elle avait grimpé en rampant le long de la pierre, de toute évidence pour venir engloutir un arbre solitaire et tordu qui tentait de pousser dans une fissure. Son éclat verdâtre créait des ombres étranges, chaque arbre couvert de cire projetant plusieurs silhouettes fantomatiques sur le sol luminescent de la forêt. Sous la croache, la forme indistincte des arbres eux-mêmes rappelait désagréablement à Tavi des os sous de la chair. Il entendit un crissement sur la paroi et se retourna à temps pour voir Kitaï se laisser tomber sur les quelques mètres qui le séparaient encore du sol et se réceptionner en silence, absorbant le choc de l’atterrissage dans ses pieds et ses bras, puis rester un moment accroupi, ses cheveux clairs et ses yeux opalescents luisant d’un éclat verdâtre dans la sourde lumière de la croache. Il jeta rapidement un regard prudent autour de lui et pencha la tête pour écouter les bruits de la forêt miroitante devant lui. Tavi sentit sa peur et sa douleur se muer soudain en une rage folle qui fit trembler ses bras du brusque besoin de se venger. Il se leva, s’approcha silencieusement de Kitaï pour lui taper sur l’épaule et, lorsque le jeune Marat se retourna, lui enfonça son poing dans les côtes, le plus violemment possible. Kitaï tressaillit mais ne fut pas assez rapide pour esquiver le coup. Tavi poussa son avantage, écartant violemment le bras du Marat de son flanc pour le refrapper au même endroit. Kitaï chercha son couteau à tâtons, et Tavi le repoussa aussi fort qu’il put, l’envoyant rouler sur la surface luminescente de la croache. Kitaï tourna ses yeux opalescents vers Tavi et se releva en s’aidant de ses mains. — Aléréen, gronda-t-il, mon père a eu tort de se montrer généreux envers toi. Si tu veux une Épreuve du Sang, tu n’as qu’à… Il se tut brusquement, les yeux arrondis d’effroi. Tavi, prêt à se défendre, resta perplexe devant le brusque changement d’attitude de son adversaire. La chair de poule envahit ses bras. En silence, il suivit le regard du Marat – vers ses propres pieds. Un peu de la lueur verdâtre et suintante de la croache semblait s’être répandue sur ses bottes. Il fronça les sourcils et regarda de plus près. Non. Quand il avait atterri, l’un de ses talons avait dû briser la surface de la cire comme une croûte de boue séchée au-dessus d’un sillon encore humide. Quelle que soit la substance gluante et luminescente qui se trouvait dans la cire, elle avait aspergé le cuir de ses bottes de gouttes d’un vert pâle brillant. Tavi fronça les sourcils et secoua le pied pour les enlever. En relevant les yeux, il vit que Kitaï continuait à le dévisager, les yeux écarquillés, bouche bée. — Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? — Crétin d’Aléréen, siffla Kitaï. Tu as brisé la croache. Les Gardiens vont venir. Tavi sentit un frisson le parcourir. Il avala sa salive. — Oui, eh bien je ne serais pas tombé si quelqu’un n’avait pas coupé ma corde. — Je ne suis pas si bête, répliqua Kitaï. (Il scruta rapidement les arbres derrière Tavi.) La croache sous les cordes est très épaisse. C’est pour ça qu’on a choisi cet endroit pour entrer. Une fois, j’ai vu quelqu’un tomber de presque six fois la taille d’un homme sans la casser. Tavi se passa la langue sur les lèvres. — Oh. (Il regarda le sol.) Alors pourquoi moi, je l’ai cassée ? Kitaï lui jeta un coup d’œil puis s’approcha de l’endroit où Tavi avait atterri et s’accroupit à côté. Il toucha le fluide phosphorescent du bout des doigts. — Elle est plus fine ici. Je ne comprends pas. C’est la première fois que ça arrive. — On dirait qu’ils attendaient de la compagnie, répondit Tavi. Kitaï se tourna vers lui, tendu, les yeux écarquillés. — Ils savaient par où on arrivait. Et maintenant ils savent qu’on est là. Il regarda rapidement autour de lui et fit plusieurs pas de côté, se rapprochant de Tavi, le dos à la paroi. Tavi recula lui aussi vers la falaise, imitant Kitaï, et faillit trébucher sur une étrange excroissance dans la surface lisse de la croache. Il baissa les yeux, puis se pencha pour mieux regarder. La bosse n’était pas grosse : de la taille d’un poulet, environ. Elle formait au-dessus de la surface, par ailleurs parfaitement lisse, un hémisphère vert phosphorescent avec quelque chose de sombre au milieu. Tavi se pencha encore davantage pour y regarder de plus près. La forme s’agita. Tavi recula d’un bond, le souffle coupé. — C’est…, haleta-t-il. C’est un corbeau. Il y a un corbeau là-dedans. Et il est vivant. — Oui, Aléréen, répondit Kitaï avec un agacement à peine voilé. Les corbeaux sont stupides, parfois. Ils viennent becqueter la croache, et les Gardiens arrivent et les enterrent. (Il tourna les yeux vers une série de protubérances identiques, mais beaucoup plus grosses, qui se trouvaient à quelques dizaines de pas des cordes au pied de la falaise.) Ils peuvent survivre pendant des jours. Lentement dévorés par la croache. Tavi sentit un frisson lui parcourir l’échine comme un filet de neige fondue. — Tu veux dire que… si ces Gardiens attrapent l’un de nous… — Un Marat peut survivre pendant des semaines enterré dans la croache, Aléréen. Tavi fut pris de nausée. — Vous n’essayez pas de les sauver ? Kitaï lui lança un regard dur et froid. Puis il s’approcha vivement du corbeau, silencieux. Il sortit son couteau, se baissa, et entailla la surface de la bosse. D’un geste sec, il attrapa l’animal par le cou et le tira de la substance gluante qui le retenait dans la croache. Des lambeaux de l’oiseau se détachèrent, comme la viande d’un rôti tendre et cuit à point dans un four soigneusement surveillé. L’animal émit un bruit rauque, mais n’essaya même pas de refermer le bec. Ses yeux clignèrent une fois puis devinrent vitreux. — Cela ne prend que quelques heures, dit Kitaï en laissant tomber le cadavre près de l’entaille dans la cire. Tu vois, Aléréen ? Tavi garda les yeux fixés sur le sol, écœuré. — Je… je vois. Kitaï le regarda avec une grimace. Il se releva et s’éloigna, longeant de nouveau la paroi rocheuse. — Il faut qu’on bouge. Les Gardiens vont venir examiner le trou que tu as fait et réenterrer les restes du corbeau. On n’a pas intérêt à être là quand ils arriveront. — Non, chuchota Tavi. J’imagine qu’on n’a pas… Il vit quelque chose bouger parmi les arbres. Il eut d’abord du mal à distinguer. Une simple protubérance dans la cire sur le tronc. Mais elle frémit et se réveilla avec un soubresaut. Un moment, Tavi crut qu’un morceau de la croache s’était détaché du tronc et allait tomber au sol. Il était informe et parcouru du même fluide vert luminescent que le reste de la cire. Mais le jeune Aléréen vit soudain des pattes se dégager de chaque côté de la bosse. Ce qui ressemblait à une tête émergea d’une couche de croache semblable à une carapace, dotée de larges yeux ronds et pâles. En tout, huit pattes aux multiples articulations noueuses se décollèrent du corps de la chose puis, avec une grâce tranquille et horrible, celle-ci descendit de l’arbre et traversa la forêt pour s’approcher du trou dans la surface de la croache, où le fluide verdâtre bouillonnait comme du sang dans une plaie béante. Une araignée de cire. Un Gardien du Silence. Silencieux, étrange, et de la taille d’un gros chien. Tavi le regarda fixement, le cœur battant la chamade, et sentit ses yeux s’arrondir. Il jeta un coup d’œil à Kitaï qui s’était figé lui aussi et fixait le Gardien. La créature se pencha et ouvrit largement une paire de mandibules à la base de sa tête. Elle ramassa les morceaux du corbeau et, à l’aide de ses pattes antérieures, les renfonça dans la plaie béante de la croache. Puis elle se plaça au-dessus de l’ouverture et fit aller et venir plusieurs de ses pattes en mouvements rapides et méthodiques, refermant la cire par-dessus la carcasse. Tavi regarda Kitaï qui lui fit signe d’approcher puis se couvrit la bouche de la main, un ordre évident de rester silencieux. Tavi acquiesça et entreprit d’avancer vers lui. Les yeux du Marat s’agrandirent d’effroi et celui-ci leva les mains, paumes en avant, pour signifier à Tavi de s’arrêter. Tavi se figea. Derrière lui, le discret bruissement des pattes du Gardien sur la cire s’était interrompu. Du coin de l’œil, Tavi le vit ramener ses pattes sous lui, et sautiller sur place avec agitation. Il commença à émettre une série de pépiements aigus, qui ne ressemblaient guère à ceux d’un oiseau, ni à quoi que ce soit que Tavi ait déjà entendu. Ce son lui donna la chair de poule. Au bout d’un moment, le Gardien parut se remettre à sa tâche. Kitaï se tourna vers Tavi avec une lenteur et une grâce extrême. Il lui fit signe de la main, chacun de ses gestes fluide, circulaire, exagéré. Puis il se retourna et s’éloigna, lent et silencieux, d’un pas si souple qu’il paraissait danser. Tavi avala sa salive et le suivit en s’efforçant d’imiter sa démarche. Ils longèrent la paroi du gouffre jusqu’à ce qu’ils se retrouvent à plusieurs dizaines de mètres du Gardien. Tavi sentait sa présence derrière lui, bizarre et surnaturelle, aussi dérangeante que le contact des pattes d’une mouche marchant sur sa nuque. Une fois qu’ils furent hors de vue, il se détendit un peu et se rapprocha de Kitaï, par pur réflexe – si différent que soit l’autre garçon, il lui était plus familier, plus sympathique que cette créature arachnoïde en train d’ensevelir le corbeau dans la cire phosphorescente. Kitaï lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, puis porta le regard derrière lui, les yeux agrandis. Tavi y distingua quelque chose – une peur étroitement contrôlée, songea-t-il. Dans l’attitude du jeune Marat, il crut déceler un certain soulagement de le voir si proche et les deux garçons échangèrent en silence un hochement de tête entendu. Tavi sentit qu’ils se comprenaient sans avoir besoin de dire le mot : trêve. Kitaï relâcha lentement sa respiration. — Tu dois rester silencieux, dit-il en chuchotant. Et bouger tout doucement. Ils voient les mouvements brusques. Tavi avala sa salive et répondit sur le même ton : — On leur échappe si on reste immobile ? Kitaï pâlit d’un degré. Il secoua la tête, de manière circulaire pour adoucir le mouvement. — Ils ont déjà trouvé même ceux qui ne bougeaient pas. Je les ai vus faire. Tavi fronça les sourcils. — Ils doivent avoir un autre moyen de perception. L’odorat, l’ouïe, quelque chose. Kitaï réitéra son mouvement de tête circulaire. — Je ne sais pas. Nous ne restons pas près d’eux pour en apprendre davantage. (Il regarda autour de lui et frissonna.) Il va falloir faire attention. Il a appelé. D’autres Gardiens vont venir à notre recherche. Ils seront lents pour l’instant. Mais ils vont venir. Tavi hocha la tête et dut prendre sur lui pour le faire lentement, et non de manière nerveuse et saccadée. — Qu’est-ce qu’on fait ? Kitaï désigna l’arbre séculaire qui se dressait au centre de la forêt. — On continue l’Épreuve, Aléréen. — Euh… On ne ferait peut-être mieux pas. — Moi si, je continue, Aléréen. Si tu as trop peur pour faire de même, tu n’as qu’à rester là. (Il esquissa une moue railleuse.) Je n’en attendrais pas plus de la part d’un enfant. — Je ne suis pas un enfant, chuchota furieusement Tavi. Je suis plus vieux que toi. Quel âge tu as ? Douze ans ? Treize ? Kitaï le regarda avec colère. — Quinze. Tavi le dévisagea un moment, puis se mit à sourire. Il dut se retenir pour ne pas éclater de rire. Kitaï se renfrogna davantage. — Quoi ? Tavi secoua lentement la tête en cercle, et murmura : — Rien. Rien du tout. — Fous, déclara Kitaï. Vous êtes tous fous. Et sur ces mots, il se retourna et s’enfonça avec grâce dans la forêt luminescente. Tavi lui emboîta le pas, silencieux, les sourcils froncés, luttant pour contenir le rire irrationnel qui lui montait aux lèvres. Quand ils se furent éloignés du Gardien de quelques dizaines de mètres encore, il ôta de ses épaules le sac qu’Ombre l’avait forcé à emporter et l’ouvrit pour fouiller à l’intérieur. Le sac contenait deux petits pots d’huile de lampe raffinée, des pierres à feu dans leur boîte noire compartimentée, une petite lanterne, une boîte de fins copeaux destinés à servir de petit bois pour allumer un feu, de la viande séchée tressée d’une manière qui ne lui était pas familière, deux couvertures fines et chaudes, plusieurs minces tiges de bois qui pouvaient s’emboîter les unes dans les autres pour former une canne à pêche, des lignes, et de petits hameçons en métal. Et au fond du sac, un couteau incurvé, acéré, lourd, dont la garde hérissée de pointes recouvrait les articulations. Sa lame faisait deux fois la taille de la main de Tavi. Une arme de combat. Où Ombre avait-il pu se procurer un objet pareil ? se demanda le jeune garçon. Pourquoi l’esclave gardait-il dans ses quartiers un sac ainsi rempli d’objets de première nécessité, vraisemblablement prêt à être emporté sans préavis ? Il était revenu avec si vite qu’il était impossible qu’il l’ait préparé sur le moment. Il était forcément déjà prêt. Tavi secoua la tête et faillit se heurter à Kitaï qui venait de s’arrêter brusquement devant lui. Il s’arrêta aussi, si près du Marat qu’il pouvait sentir la chaleur presque fébrile de son corps. — Qu’est-ce qui se passe ? chuchota-t-il. Kitaï tressaillit et fit un signe de tête presque imperceptible. Tavi regarda vers la gauche, en ne bougeant que les yeux. Un Gardien était tapi sur une racine noueuse émergeant du sol, drapé d’une mante de croache phosphorescente, à moins de trois mètres d’eux. Tavi regarda de l’autre côté de lui, cherchant le chemin le plus rapide pour s’écarter du monstre. Une autre créature arachnoïde était accroupie sur une branche basse couverte de cire, à hauteur de ses yeux. Elle émit un pépiement aigu et se mit à sautiller sur ses pattes noueuses. Le premier Gardien lui répondit sur un ton différent et se mit lui aussi à sautiller en rythme. D’autres pépiements se firent entendre autour d’eux, dans l’obscurité. Beaucoup. Vraiment beaucoup. Tavi frémit de peur. Osant à peine respirer, il chuchota : — Qu’est-ce qu’on fait ? — Je… (Kitaï tressaillit de nouveau, et le jeune Aléréen vit que le Marat avait les yeux ronds de panique.) Je ne sais pas. Tavi reporta le regard sur le plus proche des deux Gardiens. La créature secouait la tête, scrutant les alentours de ses yeux pâles, qui bougeaient indépendamment l’un de l’autre et n’avaient en guise de pupille qu’un point noir en leur centre. Puis quelque chose d’étrange se produisit. Les yeux du Gardien changèrent de couleur, juste sous ceux de Tavi : d’un blanc d’asticot, ils passèrent à un orange aussi vif que la flamme d’une bougie. Aussitôt, le Gardien adopta une immobilité cadavérique. Ses deux yeux se braquèrent sur les garçons, et il émit un sifflement perçant, semblable au cri d’un oiseau fou. Avec un hoquet de terreur, Kitaï bondit en avant. Tavi regarda de part et d’autre et vit très clairement ce que faisaient les Gardiens. Les yeux du plus éloigné des deux virèrent également à l’orange, et se posèrent aussitôt sur Kitaï. Il poussa lui aussi un cri perçant et, imitant le premier, se lança à la poursuite du jeune Marat avec une grâce sinistre et faussement indolente. À ce moment, Tavi comprit parfaitement comment les Gardiens les avaient détectés et comment Kitaï et lui allaient peut-être pouvoir leur échapper. — Kitaï ! hurla-t-il, avant de s’élancer après le jeune garçon. Attends ! D’autres sifflements aigus se firent entendre autour d’eux tandis que Tavi essayait de rattraper Kitaï. C’était du domaine de l’impossible. Le jeune Marat ne portait pas de sac et se mouvait avec la grâce et la rapidité d’un daim terrifié. C’était tout juste si Tavi arrivait à ne pas se laisser distancer – et tout autour de lui se massaient les yeux orange des araignées de cire, se détachant nettement sur l’éclat vert de la croache. Si Kitaï n’avait pas trébuché sur une soudaine dépression dans la cire, à l’endroit peut-être où une des araignées s’en était extirpée, Tavi n’aurait sans doute jamais pu le rattraper. Il se baissa vivement et aida le jeune Marat à se relever en le tirant par ses cheveux hirsutes. — Aïe ! siffla Kitaï avec un regard affolé. — Tais-toi, dit sèchement Tavi. Suis-moi. Kitaï le regarda avec surprise, mais Tavi ne lui laissa pas le temps de discuter. Il regarda à sa gauche et bondit en avant, tirant l’autre garçon derrière lui sur quelques pas pour le forcer à bouger, avant de courir aussi vite que possible vers la paroi rocheuse du gouffre. Soudain, un Gardien apparut sur le sol devant eux. Tavi bâillonna sa peur et continua à foncer droit sur la créature. En le voyant approcher, l’araignée de cire se cabra sur ses pattes de derrière, mais, avant de l’atteindre, le garçon se mit à tourner sur lui-même en tenant son lourd sac à bout de bras. Le poids de celui-ci faillit lui faire perdre l’équilibre, mais il fit encore deux pas en tournoyant et sentit sa charge heurter lourdement la créature. Le Gardien était plus léger qu’il le paraissait. Le coup envoya rouler la créature sur le côté et elle alla cogner contre un arbre couvert de cire. La violence de l’impact la fit s’écraser sur elle-même, les pattes recroquevillées. Tavi poursuivit sa course et, derrière lui, autour d’eux, les piaillements des Gardiens se firent plus forts, plus perçants, pleins de ce qu’il supposa être de la colère, terriblement étrange et glaçante. Ils atteignirent le pied de la falaise, haletants tous les deux. Tavi lâcha son sac le temps de placer les deux mains contre la pierre, en regardant vers le haut puis de chaque côté de la paroi, étudiant la roche sombre du mieux qu’il pouvait à la lueur de la croache phosphorescente. — Les cordes sont loin d’ici, dit Kitaï d’une voix sifflante. On ne pourra pas s’échapper. — On n’a pas besoin de s’échapper, répondit Tavi. (Il pressa sa bouche contre la pierre et l’effleura du bout de la langue, avant de recracher le goût aigre de la chaux.) Par là. Il ramassa son sac et continua sa course dans la lueur verdâtre de la forêt de Cire, en gardant la paroi rocheuse sur sa gauche. Tout en courant, il fouilla dans son sac. — Ils sont en train de nous encercler, dit Kitaï d’un ton calme. Pour nous prendre au piège. — On n’a plus besoin d’aller très loin, répondit Tavi. (Il lui lança un des pots d’huile.) Tiens-moi ça. Le Marat attrapa maladroitement le flacon, puis regarda Tavi en fronçant les sourcils, tout en courant. — Qu’est-ce que c’est que ça ? — Tiens-le-moi une minute. J’ai une idée. Des yeux orange clignotèrent sur sa droite, et lorsque Tavi aperçut le Gardien qui se ruait sur lui, il était déjà presque trop tard. Mais d’un croc-en-jambe, Kitaï le fit tomber. L’araignée vola par-dessus lui, le ratant d’un cheveu. Elle atterrit sur la paroi et, s’agrippant de ses pattes à la surface presque verticale, fit brusquement volte-face avec un sifflement. Ses mandibules cliquetèrent contre sa carapace. Tavi vit Kitaï sortir son couteau de pierre et le lancer. La lame translucide vint se ficher dans la tête de la créature, libérant un torrent de fluide vert phosphorescent mélangé à quelque chose de sombre à l’odeur âcre. Le Gardien bondit de nouveau, mais sans rien pour guider son attaque il ne fit que traverser l’air en arc de cercle pour atterrir sur le sol, agité de soubresauts et de convulsions. Kitaï aida Tavi à se relever en disant : — J’espère que c’est une bonne idée, Aléréen. Tavi, tremblant de terreur, hocha nerveusement la tête. — Oui. Oui, j’espère aussi. Il se remit à courir, suivi de près par Kitaï. Bientôt, le bruit d’un filet d’eau parvint aux oreilles de Tavi, et il allongea sa foulée, sautant par-dessus une énième racine torturée. Devant lui, la roche s’était fendue en une longue et étroite fissure. Un petit filet d’eau s’en écoulait lentement mais sûrement, de l’eau de fonte résultant de la chaleur ambiante au fond du gouffre. Au pied de la fissure s’était formée une mare tout en longueur, un endroit où la croache n’avait pas recouvert la terre nue. L’eau semblait affreusement sombre, et Tavi n’avait aucun moyen d’en deviner la profondeur. — On n’arrivera pas à grimper, par là, dit Kitaï en haletant. Un autre cri strident se fit entendre tout près et le jeune Marat fit volte-face en se ramassant sur lui-même avec nervosité. — Tais-toi. Donne-moi l’huile, dit Tavi. Il prit le flacon des mains de son compagnon et le déboucha d’un geste sec. Puis il se tourna vers la croache derrière eux et tapa violemment du pied dessus, brisant la surface de la cire et faisant jaillir le fluide épais et luminescent. D’autres pépiements indignés leur parvinrent de la forêt. — Qu’est-ce que tu fais ? chuchota furieusement Kitaï. Tu es en train de leur indiquer notre position ! — Oui, répliqua Tavi. Exactement. Il versa l’huile sur la croache, dans le trou qu’il avait fait avec ses bottes, et sortit la boîte de pierres à feu. Il ouvrit les deux compartiments, prit les pierres dans sa main et s’agenouilla près de l’huile. En levant la tête, il aperçut les points orange et luisants de dizaines d’yeux qui se rapprochaient de lui avec cette grâce étrange et surnaturelle, tandis que des pattes noueuses avançaient comme une vague sur la surface de la croache. — Je ne sais pas ce que tu fais, s’écria Kitaï d’une voix étranglée, mais dépêche-toi ! Tavi attendit que les yeux se rapprochent. Puis il tendit les bras vers l’huile et heurta les pierres à feu l’une contre l’autre. Des étincelles jaillirent, grains de poussière lumineux qui retombèrent dans l’huile. L’une d’elles trouva un endroit où l’huile n’était pas assez profonde pour la noyer, et soudain, la petite flaque tout entière s’embrasa. Des flammes éclatantes se dressèrent jusqu’à la hauteur de la poitrine de Tavi. Le jeune garçon s’écarta du feu, attrapa Kitaï par sa tunique et l’attira dans la mare. Ils tombèrent ensemble dans l’eau froide, et Tavi tira le Marat avec lui vers le fond. L’eau était peu profonde – elle ne leur arrivait qu’à mi-cuisse – et horriblement froide. Ils en eurent tous deux le souffle coupé. Puis Tavi regarda les Gardiens. Les araignées de cire avaient été prises de folie quand le feu s’était embrasé. Celles qui en étaient les plus proches avaient reculé et couraient maintenant en rond avec des cris suraigus. D’autres, plus loin, avaient commencé à sautiller sur place, de perplexité ou de peur, en poussant des piaillements interrogateurs et stridents. Aucune d’elles ne semblait voir les deux garçons dans la mare. — Ça a marché ! chuchota Tavi. Tiens, vite. (Il fouilla dans son sac et en sortit les deux couvertures. Il en mit une de force entre les mains de Kitaï et trempa la sienne dans l’eau. Puis il la ressortit et la drapa autour de ses épaules et de sa tête, en tremblant de froid.) Vite. Couvre-toi. Kitaï le dévisagea. — Qu’est-ce que tu fais ? On ferait mieux de fuir tant qu’on en a l’occasion. — Couvre-toi, dépêche. — Pourquoi ? — Leurs yeux. Quand ils se sont approchés de nous, la couleur de leurs yeux a changé. Ils t’ont vu toi et pas moi. — Comment ça ? — Ils ont vu ta chaleur, expliqua Tavi en claquant des dents. Les Marats… Pour moi, c’est comme si ton peuple avait de la fièvre. Tu es plus chaud que moi. Les araignées t’ont vu. Et quand j’ai allumé le feu… — Tu les as aveuglées, dit Kitaï en écarquillant les yeux. — Alors trempe ta couverture dans l’eau et couvre-toi. — Rusé ! fit Kitaï d’un ton admiratif. D’un geste vif, il sortit le bord de sa tunique de l’eau pour éviter de la mouiller davantage. Il la remonta sur ses hanches puis se pencha pour tremper la couverture dans l’eau et s’y envelopper comme Tavi l’avait fait. Celui-ci dévisagea soudain son compagnon d’un air médusé. Le jeune Marat lui adressa un regard interrogateur. — Qu’est-ce qu’il y a ? — J’y crois pas, fit Tavi. (Il sentit le rouge lui monter aux joues et se détourna de Kitaï en ramenant la couverture trempée sur son visage.) Oh, par les Corbeaux ! J’y crois pas. — Tu ne crois pas quoi, Aléréen ? demanda Kitaï en chuchotant. — Tu es une fille. Chapitre 34 Kitaï fronça ses sourcils pâles. — Je suis quoi ? — Tu es une fille, répéta Tavi d’un ton accusateur. — Non, chuchota furieusement Kitaï. Je suis un petit. Tant qu’ils n’ont pas formé de lien, tous les enfants marats sont des petits. Une fois que je me serai liée à un totem, alors seulement je deviendrai une jeune femelle. En attendant, je suis un petit comme tous les autres. Nos coutumes diffèrent des vôtres, Aléréen. Tavi la dévisagea. — Mais tu es une fille. Kitaï leva les yeux au ciel. — Il faut t’en remettre, garçon de la vallée. Elle se releva et commença lentement à sortir de l’eau. — Attends, chuchota Tavi en levant une main pour lui barrer la route. — Quoi ? — Attends qu’ils soient partis. Si tu sors maintenant, ils vont te voir. — Mais j’ai ma couverture froide pour me cacher. — Et si tu passes devant le feu, tu seras la seule chose froide. Reste ici et tiens-toi tranquille. Quand le feu mourra, ils se disperseront de nouveau pour nous chercher, et on tiendra notre chance. Kitaï fronça les sourcils mais revint lentement dans l’eau. — Notre chance de faire quoi ? Tavi avala sa salive. — D’entrer dans la forêt. D’aller jusqu’à ce grand arbre. — Ne sois pas stupide, répondit Kitaï, mais sa voix trahit une certaine hésitation. Les Gardiens sont réveillés. Personne n’a jamais réussi à aller jusqu’à là-bas et à ressortir, une fois que les Gardiens avaient été tirés de leur sommeil. On irait à notre mort. — Tu oublies que moi, je vais mourir de toute façon. (Tavi fronça les sourcils.) Mais c’est peut-être mieux comme ça. Je ne veux pas entraîner une fille dans ce genre de dangers. La jeune Marate se renfrogna. — Comme si j’étais moins capable de te battre maintenant qu’il y a quelques minutes. Tavi secoua la tête. — Non, non, ce n’est pas ça. — Quoi alors ? Il haussa les épaules sous sa couverture. — Je ne sais pas comment t’expliquer. C’est juste que… Chez nous, on ne traite pas les femmes de la même façon que les hommes. — C’est ridicule. Tout comme il serait ridicule de continuer cette Épreuve. Si aucun de nous ne revient avec le Bienfait, l’Épreuve ne sera pas concluante. On attendra la prochaine lune pour la refaire. Tu resteras l’invité de Doroga jusque-là. Tu n’auras rien à craindre. Tavi fronça les sourcils et déglutit, songeur. Une partie de lui s’était retenue à grand-peine de hurler de soulagement. Il pouvait ressortir de ce gouffre bizarre rempli de créatures étranges et retrouver le monde du dessus. Ce dernier n’était certes pas très amical parmi les Marats, mais au moins il resterait en vie et en sécurité jusqu’à la prochaine Épreuve. Il pouvait survivre. Mais la nouvelle lune n’arriverait pas avant des semaines. Les Marats auraient attaqué bien avant, d’abord Garnison, puis les exploitations dans la vallée au-delà, y compris son propre foyer. Un moment, Tavi s’imagina rentrant au domaine de Bernard et le trouvant déserté, l’atmosphère chargée de la puanteur de la chair pourrie et du poil brûlé ; ouvrant l’un des portails pour voir une nuée de corneilles s’envoler précipitamment, laissant derrière elles les cadavres de gens qu’il avait connus toute sa vie, ravagés et méconnaissables sur la terre gelée. Sa tante. Son oncle. Frédéric, Beritte, Brigitte l’Ancienne, et tant d’autres. Ses jambes se mirent à trembler – non de froid, mais parce qu’il venait brusquement de comprendre qu’il ne pouvait pas leur faire défaut maintenant. Si revenir avec ce champignon débile signifiait qu’il pouvait donner à sa famille une meilleure chance de survivre à ce qui approchait, alors il devait faire tout son possible pour l’obtenir. Il ne pouvait pas reculer maintenant, il ne pouvait pas fuir, même si cela voulait dire qu’il devait risquer sa vie. Il y avait des chances qu’il finisse comme ce corbeau, enfermé dans la croache, dévoré vivant. Un instant, les yeux pâles et colorés des Gardiens le hantèrent. Ils avaient été si nombreux. Ils l’étaient encore, massés tout autour du feu désormais mourant, rampant stupidement les uns sur les autres dans toutes les directions, leurs longues pattes noueuses effleurant la surface de la croache avec la légèreté d’une plume. Ils faisaient crisser leurs dures carapaces en se pressant les uns contre les autres. Et ils sentaient mauvais. Une odeur âcre, piquante, et inexplicablement différente. Alors même qu’il en prenait conscience, Tavi sentit ses cheveux se hérisser sur sa nuque, et il frissonna encore plus. — Je dois y aller, dit-il. — Tu vas mourir, répondit Kitaï, simplement. C’est sans espoir. (Elle haussa les épaules.) C’est ta vie, tu en fais ce que tu veux. Mais regarde-toi. Tu trembles tellement que tu claques des dents. Pourtant, elle garda ses yeux bizarrement opalescents fixés sur lui avec curiosité. Elle ne dit rien mais Tavi put pratiquement entendre sa question : Pourquoi ? Il prit une inspiration en tremblant. — Ça n’a pas d’importance. Ça n’a pas d’importance que j’aie peur. Je dois trouver ce champignon et ressortir d’ici. C’est la seule chose que je puisse faire pour aider ma famille. Kitaï le dévisagea longuement en silence. Puis elle hocha la tête, le visage illuminé d’un éclair de compréhension. — Maintenant je comprends, garçon de la vallée, dit-elle doucement. (Elle regarda autour d’eux et ajouta :) Mais moi, je ne veux pas mourir. Ma famille n’est pas en jeu. Échapper à l’autorité de mon père ne me sera d’aucune utilité si je meurs. Tavi se mordit la lèvre, pensif. Puis il demanda : — Kitaï, est-ce qu’il y a une raison quelconque qui nous empêche de ramener le Bienfait tous les deux ? Qu’est-ce qui se passe si on revient chacun avec, en même temps ? Kitaï fronça les sourcils. — Alors on en conclura que l’Unique nous dit qu’il y a du mérite dans chacun des deux arguments qui s’opposent. Le chef de clan sera libre de prendre sa propre décision. — Attends, fit Tavi, le cœur battant. Tu veux dire que tu pourrais échapper à l’autorité de ton père et qu’en même temps il serait libre de ne pas mêler son peuple à la bataille contre le mien ? Kitaï le regarda d’un air surpris puis esquissa lentement un sourire. — Par l’Unique, exactement. C’était son plan depuis le début. (Les yeux soudain luisants, elle cligna plusieurs fois des paupières et ajouta d’un ton farouche :) Le problème, c’est que Doroga n’a pas l’air intelligent. Je comprends pourquoi ma mère l’aimait. — Alors on unit nos efforts, dit Tavi. (Il tendit la main à la jeune fille. Celle-ci y jeta un coup d’œil, le regarda en fronçant les sourcils, puis imita son geste. Sa main était fine, chaude et vigoureuse. Tavi la lui serra en expliquant :) Ça veut dire qu’on a décidé d’unir nos efforts. — Très bien. Comment on doit faire, d’après toi ? Tavi jeta un coup d’œil aux Gardiens qui commençaient lentement à se disperser, dans toutes les directions et chacun à son rythme. — J’ai un plan. Une heure plus tard, Tavi, toujours drapé dans sa couverture trempée et glacée, se déplaçait en silence à la surface lisse de la croache, d’un pas égal. Il comptait ses pas dans sa tête en marchant. Il n’était pas loin de cinq cents. Un Gardien marchait environ trois mètres devant lui, se dirigeant lentement mais sûrement vers le grand arbre au centre du gouffre. Tavi suivait la créature depuis plusieurs minutes et à aucun moment celle-ci ne s’était retournée pour le regarder ou n’avait donné le moindre signe laissant à penser qu’elle percevait sa présence. Il était presque sûr désormais d’avoir déterminé comment les monstres pouvaient le détecter. Tant qu’il faisait attention à rester silencieux et à se mouvoir en douceur, il était réellement invisible. L’énorme arbre était de plus en plus près, même si à mesure qu’il s’en approchait, Tavi commença à se demander si le terme « arbre » était vraiment approprié. Alors que le reste de la forêt était entièrement enduit d’un fourreau de cire verte phosphorescente, cet arbre-là, aux flancs lisses, droits et dénués de branches, n’était recouvert que sur une hauteur de dix à quinze pieds. Son tronc était énorme, aussi large que les murs du domaine de Bernard. Il semblait ne pas avoir d’écorce mais être simplement fait de bois lisse qui s’élançait vers le ciel sur une hauteur de plus de trente mètres et se terminait en bords arrondis et irréguliers, comme si l’arbre avait vu sa frondaison arrachée par une main de géant, puis ses bords déchiquetés adoucis par le temps. À sa base se trouvait une ouverture caverneuse, un triangle incliné et irrégulier à l’endroit où le tronc se fissurait, permettant d’accéder à l’intérieur. Tavi s’arrêta pour observer le Gardien qu’il avait suivi. La créature entra lentement dans l’arbre et, au même moment, un autre Gardien en ressortit par l’autre côté de l’ouverture, comme s’il s’agissait d’un tunnel sur la grand-route. Tavi resta quelques minutes immobile, à observer. Bientôt, le Gardien qu’il avait suivi, ou un autre, ressortit de l’arbre par le même chemin. Un autre encore, arrivant d’une direction différente, y entra de la même manière que le premier pour en ressortir un instant plus tard. Les Gardiens devaient apporter quelque chose à l’intérieur de l’arbre. Mais quoi ? Quelque chose de petit, s’ils allaient et venaient si rapidement, comme des fourmis entrant et sortant de leur fourmilière. De la nourriture ? De l’eau ? Qu’est-ce qu’ils transportaient ? Tavi secoua la tête et toucha sa couverture du bout des doigts. Elle était encore froide, mais déjà moins qu’un instant plus tôt. Il faisait tout simplement trop chaud ici au fond du gouffre. Il fallait qu’il se dépêche, car avec chaque minute qui passait, son camouflage devenait moins efficace. Il s’efforça de ralentir les battements de son cœur. Et si ces bestioles étaient plus intelligentes qu’il le pensait ? Si elles ne lui avaient permis de les suivre jusqu’ici que parce qu’elles le voulaient précisément à cet endroit ? Si elles voulaient juste le coincer dans un lieu d’où il ne pourrait pas s’échapper, pour lui sauter dessus et le dévorer ? Et qu’est-ce qu’il pouvait bien y avoir à l’intérieur de cet arbre ? À quoi les Gardiens pouvaient-ils bien apporter quelque chose ? S’ils formaient, comme les fourmis, une colonie où certains géraient la nourriture, d’autres combattaient, et cetera, avaient-ils donc eux aussi une reine ? Et si oui, se trouvait-elle à l’intérieur de l’arbre, au cœur de leur territoire ? Tavi se posa encore une dizaine d’autres questions comme celles-ci avant de se rendre compte qu’il ne faisait que perdre son temps. Il n’avait de réponse à aucune d’elles et il ne les obtiendrait pas en restant sur place – tout ce qu’il ferait, ce serait se réchauffer. Devenir plus vulnérable. Il continua à compter en silence jusqu’à cinq cents. Puis il s’arrêta pratiquement de respirer, prêt à fuir si son plan tournait mal, même s’il savait que ses chances de s’échapper du centre du gouffre étaient bien minces. Il attendit. Et attendit. Rien ne se passa. Il sentit la panique l’envahir et son cœur se mettre à battre la chamade. Kitaï avait-elle décidé de le laisser tomber, de ne pas remplir sa part du contrat ? Quelque chose avait-il mal tourné ? Avait-elle été repérée et tuée avant d’avoir fini de compter ? Savait-elle seulement compter jusqu’à cinq cents ? Qu’est-ce qui s’était passé ? Il resta immobile et décida de compter encore jusqu’à cent avant de fuir. Soudain, le calme et le silence de la forêt de Cire laissèrent place à un concert de sifflements stridents. S’il ne les avait pas vus de ses propres yeux, jamais Tavi n’aurait cru que tant de Gardiens pouvaient se trouver si près de lui sans qu’il s’en soit aperçu. Ils jaillirent de partout, de chaque endroit où luisait la croache, s’extirpant du sol cireux, tombant des branches luminescentes des arbres tordus, sortant du grand tronc lui-même en un énorme raz-de-marée. Ils apparurent par centaines, et l’air même résonna de leurs sifflements, de leurs claquements et du crissement de leurs carapaces les unes sur les autres. Tavi se figea, terrifié. Il dut faire appel à tout son courage pour ne pas détaler devant la simple vitesse à laquelle ils étaient apparus. L’un d’eux passa en coup de vent à côté de lui, si près qu’il faillit effleurer sa cape trempée. Ils se ruaient tous dans la même direction – à l’opposé de l’endroit où se trouvaient les cordes qui les ramèneraient au monde du dessus. Kitaï avait rempli sa mission, conclut Tavi. Elle devait avoir compté plus lentement que lui. Elle avait utilisé la moitié de l’huile qui leur restait pour allumer un incendie afin d’attirer les Gardiens. Si rien ne lui était arrivé et qu’elle suivait le plan, elle devait déjà être en train de se diriger vers les cordes, à l’abri de sa couverture. Le dernier Gardien en vue disparut parmi les arbres phosphorescents. Il ne restait plus à Tavi qu’à remplir sa part du contrat. Un nœud se forma dans sa gorge, et ses genoux lui faisaient l’effet d’avoir été tout simplement dépouillés de leurs muscles et de leurs tendons. Il avait l’impression qu’ils allaient se dérober sous lui à tout moment, tant il avait peur. Il se força à respirer lentement et discrètement, à éviter que ses frissons résultent en des mouvements brusques que les Gardiens risquaient de voir, et entra dans le tronc. À l’intérieur, la croache ne formait pas une couche lisse sur le sol et les parois – elle était répandue, étalée, entassée, amassée comme du blé dans un grenier. Elle s’étirait en grandes volutes qui tourbillonnaient le long des murs ou s’entrelaçaient en motifs complexes comme les entrailles de quelque animal énorme et luminescent. Tavi les regarda un moment, troublé et perplexe. L’endroit était magnifique, d’une façon étrange et déroutante : bizarre, dérangeant et fascinant. Il s’arracha à la contemplation d’une structure particulièrement élaborée et, se rapprochant d’une paroi de manière à réduire les risques d’être heurté par un Gardien qui viendrait juste d’entrer, regarda autour de lui en essayant de s’orienter d’après les explications de Kitaï. Il s’enfonça plus avant dans le calme angoissant de l’intérieur de l’arbre, contourna un tas de croache amassée en spirale qui ressemblait à une fourmilière, et entra dans un petit champ de cire bosselée qui aurait très bien pu contenir un millier d’autres Gardiens cachés, silencieux, sous la surface. Il trouva les champignons dans un cercle au centre du champ, comme le lui avait indiqué Kitaï. Ils poussaient au pied d’un tertre luminescent haut comme deux hommes et aussi large qu’une petite maison. L’éminence dégageait une palpitante lueur verdâtre et Tavi crut distinguer une silhouette sombre et fine à l’intérieur. Il se rapprocha, submergé par une sensation de terreur aussi froide qu’un bain glacé, plus froide encore que la couverture trempée qu’il portait en guise de cape. Ses jambes se firent molles comme du coton, et sa respiration, malgré ses efforts, devint hachée. Kitaï était plutôt jolie, pensa-t-il. C’était une barbare, mais il y avait quelque chose de fascinant dans son visage, dans ses yeux. Si elle portait autre chose que ce sarrau en loques (qui, maintenant qu’il y songeait, était scandaleusement court), elle ressemblerait plus à une fille, aurait l’air moins sauvage. Bien sûr, il avait commencé à la voir sans son sarrau. S’il lui avait dit de s’enfoncer davantage dans l’eau, elle l’aurait peut-être complètement enlevé. Cette pensée lui mit le feu aux joues, mais s’attarda devant ses yeux, séduisante dans son charme exotique. Tavi secoua brusquement la tête. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Il lui fallait cueillir le Bienfait de la Nuit et rester prudent. Les champignons avaient des sortes d’épines pointues sous leur chapeau, lui avait dit Kitaï, auxquelles elle s’était piqué la main une fois et qui lui avaient laissé des marques pendant des mois. Il regarda au-dessus et autour de lui, mais ne vit aucun Gardien. C’était peut-être une illusion, il le savait. Il pouvait y en avoir une dizaine à portée de main. Mais peu importait sa peur, il fallait qu’il se dépêche. C’était l’histoire de son peuple, après tout. Les Aléréens n’avaient jamais laissé la peur ou le risque d’échouer les empêcher de triompher et de prospérer. Leurs plus vieilles annales, lui avait dit une fois son oncle, remontaient si loin dans le temps que le parchemin, le vélin et la pierre sur lesquels elles avaient été gravées avaient fini par s’user complètement. Les Aléréens étaient venus à Carna d’ailleurs, petite bande de quelques milliers d’individus, et s’étaient retrouvés confrontés à tout un monde. Au fil des siècles, ils avaient vaincu les Hommes des Glaces, les Enfants du Soleil et leur Citadelle au sein de la jungle des Épines Brûlantes, avaient repoussé les Marats et les Canims pour revendiquer leurs droits sur la terre d’Aléra. Ils contrôlaient les mers autour de leur patrie, avaient repoussé les Hommes des Glaces derrière un mur au nord et écrasé les Marats grâce à des combats acharnés. Avec leurs furies et leur capacité à les manier, les Aléréens dominaient le monde, et aucune autre race, aucun autre peuple, ne pouvait se dire leur maître. Tavi frissonna et cligna plusieurs fois des yeux. Il devait bien être resté là sans bouger, la main au-dessus d’un premier champignon, près d’une minute entière. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Il tendit la main vers les champignons les plus proches et ses cheveux se hérissèrent encore davantage sur sa nuque. Le souffle rauque, il se dépêcha d’en cueillir un, puis un second, en faisant bien attention de les mettre dans la sacoche à sa ceinture. C’est alors qu’il crut voir, dans la grosse butte devant lui, quelque chose bouger. Il leva brusquement les yeux en tressaillant, et ressentit aussitôt une violente douleur aux doigts. Il s’était piqué aux épines du champignon suivant. Il recula vivement la main et des gouttelettes de sang jaillirent dans les airs pour venir arroser le tertre luminescent devant lui. Tavi regarda fixement la butte et son sang qui s’y trouvait. Soudain, la surface de la croache palpita, se renfla, puis ondoya sous les gouttes écarlates, se ridant comme la peau de quelque monstrueuse créature et donnant à Tavi lui-même la chair de poule. Il vit les gouttes de sang disparaître dans le tertre, s’enfonçant dans la surface cireuse comme des flocons de neige dans une mare qui n’a pas encore gelé. C’est alors que la silhouette indistincte à l’intérieur du tertre tressaillit brusquement. Et bougea. Un lent déploiement de membres, alangui et fluide, comme celui d’un dormeur qui, après une interminable succession de saisons, venait enfin de se réveiller. Elle bougea, et Tavi la sentit bouger, sentit une conscience vaste et déconcertante passer sur lui comme le regard intense de quelque horrible monstre séculaire. Un sentiment de terreur l’envahit, une terreur brute et brûlante plutôt que glacée, qui embrasa ses membres et consuma toute pensée dans sa tête à l’exception d’une seule : fuir. Pris de panique, Tavi fit volte-face et détala, indifférent au danger de révéler sa présence. Il garda peu de souvenirs de sa course. Un ou deux sifflements piailleurs, peut-être, résonnèrent parmi les arbres derrière lui, mais ils étaient isolés, et il les laissa rapidement derrière lui, volant au-dessus de la croache, poussé par la peur à une vitesse dont il ne se serait pas cru capable avant cette nuit-là. Il lança un seul regard derrière lui en s’enfuyant, et vit quelque chose parmi les arbres luminescents, au pied du monolithe, dans l’ouverture par laquelle il s’était enfui. Une chose énorme, luisante – qui ne ressemblait à rien de connu. Elle se tenait à l’intérieur de l’arbre, juste en deçà du seuil. Tavi ne la distingua pas nettement, mais il la perçut, de manière horriblement intime, sans pour autant pouvoir la décrire. Le sifflement grave qui résonna parmi les arbres lui fit l’effet d’une sorte de rire affreux et moqueur. Il s’enfuit sans plus regarder derrière lui. Il courut jusqu’à ce que ses jambes le brûlent et lui donnent l’impression qu’elles allaient se disloquer sous l’effort qu’il leur demandait. Il faillit ne pas voir le bout de couverture qu’il avait déchiré et attaché à une branche basse avant de partir, pour jalonner son chemin. Il infléchit sa course vers lui, et de cette balise repéra la suivante, puis la suivante, retrouvant ainsi son chemin jusqu’aux cordes au pied de la falaise. — Aléréen ! fit une voix devant lui. (Kitaï se laissa tomber d’une branche d’arbre devant lui.) Tu l’as trouvé ? — J’en ai deux ! glapit Tavi. Pas pu en prendre plus ! Kitaï tendit la main, et Tavi y fourra l’un des champignons, en poursuivant : — Cours ! Vite, vite, vite ! Kitaï hocha la tête puis se baissa vers le sol. Tavi resta hésitant derrière elle, sautillant sur place en regardant par-dessus son épaule. — Dépêche-toi, haleta-t-il. Dépêche, dépêche, dépêche. Kitaï sortit les pierres à feu d’un geste sûr, l’air calme, et les cogna l’une contre l’autre. Des étincelles retombèrent sur la couverture imbibée d’huile posée sur la croache devant eux. Elle regarda les flammes jaillir, puis se redressa rapidement pour attraper l’extrémité du fil de pêche que Tavi avait trempé dans l’eau glacée avant de partir. Elle le tira à elle, en s’aidant des deux mains. La ligne passait par-dessus une des plus hautes branches d’un arbre, là où des feuilles vivantes poussaient hors d’atteinte de la croache, puis retombait vers le sol pour rejoindre la couverture imbibée d’huile à un coin de laquelle son autre extrémité était nouée. Kitaï tira sur le fil, et la couverture en feu s’éleva jusqu’en haut de l’arbre et se prit parmi les feuilles. Soudain, l’arbre s’embrasa, dégageant de grandes flammes, et, encore une fois, du grand tronc central leur parvint un concert de sifflements stridents, un mur solide de sons terrifiants – souligné cette fois par un sifflement plus grave, qui fit taire les autres et continua dans le silence. Kitaï dévisagea Tavi, les yeux soudain écarquillés. — Qu’est-ce que c’est que ça ? — Je ne sais pas, répondit Tavi. Mais, euh… Je crois, euh… Je crois que c’est moi qui l’ai réveillé. Ils échangèrent un dernier regard puis, sans un mot, tournèrent les talons d’un commun accord et s’élancèrent vers les cordes à quelques mètres de là, vers la sécurité du haut de la falaise. À sa droite et à sa gauche, Tavi vit les Gardiens se ruer vers l’incendie à travers les arbres, se rapprochant d’eux tels un tapis d’yeux luisants, de membres noueux et de carapaces tannées. Tavi avait atteint les cordes et Kitaï n’était qu’à quelques pas de lui quand quelque chose se laissa tomber d’un des arbres couverts de croache au-dessus d’eux, quelque chose de grand, de mince, et de terriblement rapide. Quelle que soit cette chose, ce n’était pas un Gardien, car elle tendit un seul long membre et referma des doigts durs et chitineux sur la cheville de Kitaï, la faisant tomber au sol. Avec un hurlement de terreur, la jeune fille se débattit pour échapper à l’emprise de la créature. Tavi ne vit ce qui se passa ensuite que de manière fragmentée. Il se rappela s’être retourné pour voir quelque chose qui ressemblait à une guêpe monstrueuse dont les ailes translucides battaient follement dans la lueur phosphorescente de la croache. La chose se pencha sur Kitaï et, fléchissant ses épaules bizarrement bossues, baissa la tête et plongea ses mandibules dans la cuisse de la jeune Marate. Celle-ci poussa un hurlement atroce et frappa la tête de la créature avec son poing, une fois, deux fois. Puis ses yeux se révulsèrent et elle fut prise de convulsions et de spasmes incontrôlables, battant éperdument des bras et des jambes. Elle hurlait toujours, mais son cri était haché, irrégulier. L’espèce de guêpe, couverte de la matière visqueuse et luminescente dont était faite la croache, leva la tête et siffla un signal qui retentit dans le gouffre comme le son de quelque cloche immense. Elle secoua ses mandibules pour en faire goutter le sang, et Tavi vit des yeux à multiples facettes et une sorte de fluide jaunâtre au bord des plaies de Kitaï. — Garçon de la vallée ! cria une voix distante. (Levant la tête, Tavi aperçut Doroga, une main agrippée à la corde, penché au-dessus du vide, et même à cette distance, le jeune garçon put lire la détresse sur son visage.) Aléréen ! Tu ne peux plus rien pour elle ! Remonte ! Tavi tourna les yeux vers la jeune fille étendue au sol, vers l’horrible créature penchée sur son corps convulsé, puis regarda de nouveau Doroga. La terreur l’envahit, remplissant sa bouche d’un goût horrible : il ne voyait plus, n’arrivait à fixer les yeux sur rien. Il referma le poing sur la corde dans un élan de frustration et de désespoir. Kitaï lui avait sauvé la vie. Elle lui avait fait confiance pour les sortir de là vivants, tous les deux. Il était le seul à pouvoir l’aider. Il relâcha la corde. Il fit demi-tour et s’élança, non vers la créature penchée sur Kitaï, mais vers les arbres derrière elle, et celui auquel ils avaient mis le feu. Tavi était encerclé de Gardiens. Il les entendait arriver de la forêt tout autour, avec des cris stridents et des sifflements. Il sauta pour attraper les branches les plus basses de l’arbre et s’y hisser, puis entreprit de grimper vers le sommet, vers le feu. À mi-chemin, alors qu’il se hissait sur une branche, il se retrouva nez à nez avec un Gardien qui se cabra, surpris, en claquant des mandibules contre sa carapace. Tavi ne prit pas le temps de réfléchir. Vif comme l’éclair, il mit la main à sa ceinture, où il avait passé le couteau cruellement incurvé d’Ombre. Il en porta un coup aux yeux de la créature, qui recula précipitamment. Tavi se tortilla pour la suivre et lui décocha un nouveau coup de couteau à la tête. Avec un cri perçant, le Gardien recula et tomba de l’arbre en agitant les pattes. Il s’écrasa cinq mètres plus bas avec un craquement et un bruit d’éclaboussure, et, en baissant les yeux, Tavi l’aperçut qui se convulsait sur le dos, fouettant l’air de ses pattes, un fluide phosphorescent s’écoulant de son corps brisé sur le sol de la forêt. Tavi entendit d’autres Gardiens approcher. Il se hissa plus haut dans l’arbre, jusqu’à ce qu’il atteigne une branche dépourvue de cire, trop mince pour supporter son poids. Plus loin sur cette branche pendait la couverture enflammée. Le feu avait commencé à ronger le bois, se rapprochant du tronc. Tavi donna un grand coup de couteau sur la branche, l’acier entaillant profondément le bois tendre. Puis il prit l’arme entre ses dents et tira à deux mains sur la branche. Celle-ci se tordit puis se cassa, se détachant du tronc. Tavi dégringola de l’arbre en traînant la branche aux feuilles enflammées et sa couverture imbibée d’huile derrière lui puis, une fois au sol, se précipita vers Kitaï. La créature penchée sur elle le vit venir et, se tournant vers lui en sifflant, ouvrit grands ses mandibules et ses bras chitineux. Ses yeux étincelants reflétaient la lumière du feu dans leurs multiples facettes, mais l’horrible matière visqueuse qui la recouvrait lui donnait un aspect inachevé, comme si elle n’avait pas fini de devenir ce qu’elle était censée être. À moitié née, à moitié vivante, l’espèce de guêpe frotta ses ailes l’une contre l’autre dans un bourdonnement furieux et appela les Gardiens autour d’eux d’un sifflement. Avec un hurlement, Tavi fit tournoyer sa branche en un large arc maladroit, créant un cercle de feu. La créature s’écarta des flammes avec un cri de rage, en ramenant brusquement ses ailes derrière elle. Tavi poussa son avantage et brandit la branche en avant pour forcer le monstre à reculer du corps immobile de Kitaï. La jeune fille gisait, pâle et silencieuse, les yeux ouverts mais fixes, la poitrine soulevée par un halètement pénible. Tavi glissa un bras sous elle et, dans un élan de terreur, la hissa sur son épaule. Il chancela sous son poids, mais raffermit sa prise sur la branche et fit un tour sur lui-même en agitant éperdument son amas de bois, de feuilles et de couverture en feu. La créature s’écarta d’un bond léger et atterrit sur la paroi à quelques mètres des cordes, ses horribles yeux fixés sur lui. Oh, par les Corbeaux ! se dit Tavi. Elle sait. Elle sait que je veux rejoindre les cordes. S’il ne bougeait pas, il était fichu. Même si la créature ne se jetait pas sur lui, il serait bientôt submergé par les Gardiens. Même la force que lui donnait la peur commençait à le quitter et son corps à ployer sous l’effort. Il lui fallait au moins porter Kitaï jusqu’aux cordes. Il pourrait l’attacher par le pied et laisser Doroga la remonter. Doroga. Tavi leva les yeux vers le haut de la falaise et vit sa silhouette pâle qui les regardait. — Courage, garçon de la vallée ! cria le chef marat, avant de disparaître du bord. Il restait encore une chance à Tavi. Poussant la branche devant lui sur le sol, il se rua sur la créature qui grimpa lestement plus haut sur la paroi, se déplaçant de côté comme un crabe. Tavi regarda au-dessus d’elle et aperçut un éperon rocheux. Pas bon. Il fallait qu’il la force à venir vers lui, à se rapprocher des cordes. De frustration, il serra les dents sur la lame de son couteau. — Oh, par les Grandes Furies, Kitaï ! J’espère que ça va marcher. Il laissa tomber la jeune fille sans douceur sur le sol, bondit vers la corde la plus proche et entreprit de grimper. La créature poussa un sifflement et se précipita sur lui. Il savait qu’il n’avait aucune chance de lui échapper ou de la combattre ainsi, accroché à sa corde, mais il ôta quand même le couteau de sa bouche et lui en décocha un coup. Le monstre s’arrêta, hésitant, juste hors de portée. Il pencha son horrible tête comme s’il était en train d’évaluer cette nouvelle menace. — Doroga ! hurla Tavi. Il est là ! Il est là ! Du sommet de la falaise lui parvint un long hurlement torturé, dans la tessiture grave du chef marat, plein de fureur et de défi. Tavi n’aurait jamais cru qu’un homme pouvait soulever un rocher aussi gros. Mais Doroga réapparut au bord du précipice portant une pierre de la taille d’un cercueil au-dessus de sa tête, les bras, les épaules et les cuisses gonflés sous l’effort. Il courba tout son corps avec lenteur et lâcha le rocher sur la créature. Celle-ci se dévissa brusquement le cou pour regarder directement derrière elle. Elle commença à s’écarter en bourdonnant des ailes, mais ne fut pas assez rapide pour éviter complètement le projectile. Celui-ci passa à côté de Tavi à la vitesse de l’éclair, le ratant de l’épaisseur de quelques doigts. La créature bondit du mur, mais la pierre s’écrasa sur elle, l’envoyant valser dans les airs et atterrir quelques mètres plus loin. Quant à la pierre, elle s’écrasa au sol et s’y pulvérisa, volant en éclats et faisant jaillir de la croache, comme d’une fontaine, une gerbe de fluide phosphorescent et visqueux. Tavi ressentit une brusque douleur à la jambe et, en baissant les yeux, s’aperçut que son pantalon avait été déchiré par un éclat de pierre et qu’il saignait à la jambe. Du sommet lui parvint le hurlement triomphal de Doroga, un rugissement tonitruant qui fit trembler les parois du gouffre. La créature émit un nouveau sifflement, plus haut cette fois, rempli de rage et, sembla-t-il à Tavi, d’une peur soudaine. Elle essaya de se relever en chancelant mais n’y arriva pas, et à la place repartit vers les arbres en se traînant, alors que les yeux luisants de dizaines de Gardiens commençaient à apparaître derrière elle. Tavi lâcha son couteau, se laissa glisser de la corde et courut vers Kitaï. Il la saisit et entreprit de la traîner vers les cordes, grognant sous l’effort mais la tirant rapidement sur le sol, par à-coups. — Aléréen, murmura-t-elle en ouvrant les yeux. (Son visage exprimait la souffrance et l’épuisement.) Aléréen, c’est trop tard. Le venin. Mon père. Dis-lui que je regrette. Tavi la regarda fixement. — Non, chuchota-t-il. Kitaï, non. On est presque dehors. — C’était un bon plan, dit la jeune fille. Sa tête retomba sur le côté et ses yeux se refermèrent. — Non ! s’écria Tavi, soudain furieux. Non, que les Corbeaux t’emportent ! Tu n’as pas le droit ! Il fouilla à tâtons dans sa sacoche, alors que les larmes commençaient à lui brouiller la vue. Il devait y avoir quelque chose. Elle ne pouvait pas mourir. Elle n’avait pas le droit. Ils étaient si près du but. Quelque chose se ficha dans son doigt, et il ressentit une douleur fulgurante. Il s’était encore piqué le doigt aux épines de cette saleté de champignon. Le Bienfait de la Nuit. « La fièvre. Le poison. Les blessures. La douleur. Même l’âge. Il a un pouvoir sur tout ça. Pour notre peuple, il n’y a rien de plus précieux. » En pleurant, Tavi attrapa le champignon et entreprit d’en arracher les épines avec les doigts, indifférent à la douleur. Des cris stridents s’élevaient tout autour de lui, de plus en plus proches, mais la branche toujours en feu semblait avoir troublé certains des Gardiens, ralentissant temporairement leur avancée. Tavi se pencha pour passer un bras sous la tête de Kitaï et la souleva légèrement. Il tendit le bras vers la blessure sur la cuisse de la jeune Marate et écrasa le champignon dans sa main. Un liquide clair à l’odeur de moisi coula entre ses doigts et tomba goutte à goutte sur la plaie, se mélangeant au sang et au venin jaunâtre. La jambe de Kitaï eut un soubresaut au contact du fluide et la jeune fille inspira brusquement. Tavi ramena le reste du champignon vers la bouche de Kitaï et le mit de force entre ses lèvres. — Mange, l’exhorta-t-il. Mange, tu dois le manger. La bouche de Kitaï se crispa, puis elle commença à mâcher, mécaniquement. Elle avala le champignon et ouvrit lentement les yeux pour regarder Tavi. Le temps s’arrêta. Tavi dévisagea la jeune fille, soudain conscient d’elle, de tout son être, comme il ne l’avait jamais été de personne. Il pouvait sentir le grain de sa peau sous ses doigts et éprouva le besoin soudain de poser la main sur sa poitrine, pour percevoir en dessous le battement de son cœur qui reprenait lentement de la vigueur. Il pouvait sentir le sang qui affluait dans ses veines, la peur, le regret et le trouble dont son âme était emplie. Ceux-ci se dissipèrent lorsqu’elle le regarda en écarquillant les yeux et Tavi comprit qu’elle avait senti sa présence à lui de la même façon. Sans détourner les yeux des siens, Kitaï tendit la main pour toucher la poitrine de Tavi en réponse, appuyant les doigts pour sentir battre son cœur. L’espace d’un instant qui sembla une éternité, Tavi ne put distinguer le battement de son propre cœur, le bourdonnement du sang dans ses propres oreilles, de celui de la jeune fille. Leurs cœurs battaient à l’unisson, parfaitement en rythme. Alors même qu’il s’en rendait compte, son pouls s’accéléra, celui de Kitaï fit de même, et la même bouffée de chaleur envahit leurs joues. Il vit l’émerveillement dans les yeux de la jeune Marate et sut que celui-ci ne pouvait être que le reflet de celui qui habitait les siens. L’odeur de la jeune fille, fraîche et sauvage, l’enveloppa, s’infiltra en lui comme quelque chose de vivant. La forme de ses yeux, de ses pommettes, de sa bouche. En ce seul instant, il vit en elle la promesse d’une beauté qui viendrait avec le temps, une force qui avait encore à se développer, un courage et une intrépide ingéniosité qui égalaient les siens et flamboyaient en elle, purs et sauvages. L’intensité de l’expérience lui brouilla la vue et il cligna des yeux pour en chasser les larmes, avant de se rendre compte que Kitaï elle aussi battait des paupières, que ses yeux se remplissaient d’eau, devenaient liquides et troubles. Quand Tavi eut enfin réussi à chasser ses larmes, il plongea de nouveau les yeux dans ceux de la jeune fille – mais au lieu de tourbillons opalescents de couleurs délicates et changeantes, il rencontra de larges flaques d’un vert émeraude profond. Des yeux aussi verts que les siens. — Oh non, chuchota Kitaï, d’une voix confuse et affaiblie. Oh non. Elle ouvrit la bouche, voulut se redresser – mais tressaillit et retomba dans les bras de Tavi, soudain vaincue par l’épuisement. Le temps reprit sa course. Tavi redressa la tête, hébété, et vit un premier Gardien contourner la couverture et la branche en feu. Il se releva en soulevant Kitaï et se dirigea vers les cordes d’un pas chancelant. Il passa le pied dans la boucle à l’extrémité de la première, puis attrapa la deuxième et l’enroula autour de sa taille et des jambes de la jeune fille, l’attachant à lui. Sans attendre qu’il ait fini, Doroga commença à remonter la corde le long de la falaise. L’autre corde remonta aussi, probablement tirée par Hashat afin qu’elle reste tendue. Tavi s’agrippait à la corde et à Kitaï, sans trop savoir laquelle il serrait le plus. Il ferma les yeux, submergé par l’émotion, et ne les rouvrit pas avant que Kitaï et lui se retrouvent assis au sommet de la falaise, dans la neige pure et fraîche. Quand il rouvrit les yeux, il était adossé à une pierre et remarqua paresseusement la terre fraîchement retournée à côté de lui, à l’endroit où Doroga avait déraciné le rocher qui lui avait servi de projectile. Un instant plus tard, il se rendit compte que Kitaï gisait à côté de lui sur un de ses bras, tiède et souple, à moitié inconsciente. Il referma doucement le bras sur elle, troublé – mais certain de vouloir qu’elle dorme, qu’elle se repose et qu’elle reste exactement là où elle était. Il leva les yeux et vit Hashat qui les regardait avec des yeux ronds et une expression abasourdie, puis peu à peu indignée. Elle se tourna vers Doroga et lui demanda sèchement : — Qu’est-ce que tu comptes faire à propos de ça ? Le chef de clan, dont les veines saillaient encore sur ses bras et ses cuisses, rejeta la tête en arrière et éclata d’un rire riche et tonitruant. — Tu le sais aussi bien que moi, Hashat. On ne peut rien y changer. La chef des Chevaux se renfrogna et croisa les bras sur sa poitrine. — Je n’ai jamais entendu parler d’une chose pareille. C’est inacceptable. — C’est un fait, répondit Doroga de sa voix grave. Des affaires plus pressantes nous attendent. Hashat écarta sa crinière de ses yeux d’un brusque mouvement de tête. — Je n’aime pas ça, dit-elle d’un ton résigné. C’était une ruse. Tu m’as piégée. Les yeux de Doroga étincelèrent et un sourire effleura ses lèvres, mais il répondit d’un ton sérieux : — Garde à l’esprit ce pour quoi nous sommes là, Hashat. — L’Épreuve, fit la Marate, avant de se tourner vers Tavi. Eh bien, Aléréen ? As-tu rapporté le Bienfait ? Tavi frissonna et se sentit soudain idiot. Il avait oublié. Dans toute cette excitation et cette confusion, il avait oublié l’Épreuve. Oublié qu’il avait utilisé le champignon dont il avait besoin pour vaincre Kitaï. Et s’il lui avait sauvé la vie, il avait perdu l’Épreuve. Il avait perdu sa propre vie. Et les Marats allaient s’unir pour attaquer sa famille et ses amis. — Je… Il mit la main dans sa sacoche – et y rencontra des doigts tièdes. Il baissa les yeux et vit Kitaï retirer sa main du petit sac. D’un battement de paupières, elle ouvrit les yeux pour les plonger dans les siens et il sentit plus qu’il ne vit sa reconnaissance muette, son respect pour le courage dont il avait fait preuve. — Mais c’était vraiment stupide, murmura-t-elle. Puis elle referma les yeux. Silencieusement, Tavi fouilla dans sa sacoche et trouva le Bienfait de la Nuit qu’y avait déposé Kitaï. Il le sortit du bout de ses doigts déjà percés et sanglants, et le tendit à Doroga. Celui-ci s’agenouilla devant Tavi et accepta le Bienfait d’un air grave. Il regarda le champignon puis la cuisse de Kitaï, où le venin jaunâtre était en train de sécher. Il arrondit brusquement les yeux en comprenant et les releva vers Tavi. Il le dévisagea d’un air songeur et le garçon fut certain que le chef des Gargantes savait exactement ce qui s’était passé dans l’étrange vallée en dessous. Doroga tendit une main pour la poser un moment sur les cheveux pâles de Kitaï, la regardant tendrement. Puis il tourna de nouveau les yeux vers Tavi. — J’aimais sa mère énormément. Kitaï est tout ce qui me reste d’elle. Tu as du courage, Aléréen. Tu as risqué ta vie pour sauver la sienne. Et ce faisant, tu as sauvé non pas une, mais deux personnes que j’aime. Qui sont de ma famille. Le Marat se redressa de toute sa hauteur et tendit la main à Tavi. — Tu as protégé ma famille, mon foyer. L’Unique exige que je paie ma dette envers toi pour cela, Aléréen. Le souffle coupé, Tavi se tourna vers Hashat. Les yeux de la guerrière étincelèrent tout à coup d’excitation, et, avec une inspiration, elle posa la main sur la garde de son sabre. — Viens, jeune homme, dit calmement Doroga. Ma fille a besoin de se reposer. Et si je dois payer ma dette envers toi, j’ai du travail à faire. Viendras-tu avec moi ? Tavi prit une inspiration, et quand il répondit, sa voix lui parut plus grave et plus assurée que par le passé. Pour une fois, elle ne flancha pas, ni ne se cassa. — Je viendrai avec vous. Il attrapa la main de Doroga. Avec un sourire brusque et farouche, le grand chef marat l’aida à se relever. Chapitre 35 De contrariété, Amara enleva sa ceinture et en utilisa la boucle pour cogner violemment sur les barreaux de la petite fenêtre de la cellule où elle avait été jetée. — Garde ! cria-t-elle en essayant de prendre un ton d’autorité. Garde, descendez ici tout de suite ! — C’est inutile, dit Bernard, étendu sur le grabat contre le mur opposé de la cellule. Ils n’entendent rien de ce qui se passe ici. — Ça fait des heures, répliqua Amara en faisant les cent pas devant la porte. Qu’est-ce que cet imbécile de Pluvus peut bien attendre ? Bernard se frotta la barbe d’une main. — Ça dépend à quel point il est froussard. Elle s’arrêta pour le regarder. — Qu’est-ce que vous voulez dire ? Bernard haussa les épaules. — S’il est ambitieux, il enverra ses propres gens vérifier ce qui se passe. Il essaiera d’exploiter la situation à son avantage. — Vous pensez qu’il ne l’est pas ? — Pas de cette façon, non. Je parie qu’il a posé Gram dans un lit quelque part et qu’il a envoyé un messager à Riva pour les informer de la situation et demander des instructions. Amara cracha un juron. — On n’a pas le temps pour ça. Il y aura pensé. Il a des Chevaliers Aeris tout autour de la vallée, prêts à intercepter tout messager aéroporté. — « Il » ? Ah, l’homme du gué. Celui qui a tiré sur Tavi. Bernard changea à peine de ton, mais ses mots prirent une nuance de sombre détermination. Amara croisa les bras sur sa poitrine et s’adossa à la porte, épuisée et frustrée. Si cela avait pu l’aider, elle se serait mise à pleurer. — Oui. Fidélias. (Son ton amer et venimeux la surprit elle-même, et elle répéta le nom plus doucement.) Fidélias. Bernard tourna la tête pour la regarder longuement, en silence. — Tu le connais. Elle acquiesça brièvement. — Tu veux en parler ? Amara avala sa salive. — C’est… C’était mon professeur. Mon patriserus. Bernard se redressa, les sourcils froncés. — C’est un Curseur ? — C’était. Il s’est rangé du côté de quelqu’un d’autre. Un rebelle. (Elle sentit ses joues s’empourprer.) Je ne devrais probablement pas en dire plus, Exploitant. — Tu n’as pas besoin, lui assura-t-il. Et appelle-moi Bernard. Tant qu’on est coincés ensemble dans un cagibi, je pense qu’on peut se passer des titres. Il n’y a pas assez de place pour eux et nous. Elle lui adressa un mince sourire. — Bernard, donc. — C’était ton ami, ce Fidélias. Elle hocha la tête en détournant silencieusement les yeux. — Plus que ça ? Elle rougit. — S’il l’avait voulu. J’avais dans les treize ans quand j’ai commencé à m’entraîner avec lui et il était tout pour moi. Mais il ne l’a pas fait. Il n’a pas… Elle ne termina pas sa phrase. — Il ne voulait pas profiter de toi, suggéra Bernard. (Devant le silence troublé d’Amara, il ajouta :) C’est quelque chose que j’apprécie chez un homme. — Il est bon, dit-elle. Je veux dire, doué. Un des meilleurs de la Couronne. Il a plus de missions à son actif que n’importe quel autre Curseur, et la rumeur lui en attribue beaucoup d’autres qui ne sont même pas dans son dossier. Certaines des choses qu’il a faites figurent dans les manuels scolaires. Il a sauvé la vie de milliers de gens qui n’ont jamais seulement su qu’il était là. (Elle déglutit.) Et si vous m’aviez demandé il y a encore une semaine, je n’aurais jamais imaginé qu’il puisse y avoir un homme plus loyal au royaume. (Elle sentit sa voix redevenir amère.) Un patriote. — Peut-être que c’est justement ça, le problème, remarqua Bernard d’un ton pensif. Amara fronça les sourcils et le regarda. — Qu’est-ce que vous voulez dire ? — Il y a deux espèces de criminels dans le monde. Enfin, il y a toutes sortes de façons pour un homme de mal tourner, mais lorsqu’on va vraiment au fond des choses, il n’y a que deux types d’hommes qui font du mal aux autres sciemment. Avec préméditation. Ceux qui ne pensent même pas qu’il puisse y avoir au monde quelqu’un qui compte à part eux. Et ceux qui pensent qu’il existe quelque chose qui compte plus que n’importe quelle vie. Y compris la leur. (Il secoua la tête.) Le premier genre est relativement commun. Petit, mesquin. Ils sont partout. Des gens qui se fichent éperdument des autres. Généralement, ils ne font pas grand mal. » Le deuxième genre est comme ton patriserus. Des gens pour qui les idéaux qui leur sont chers ont plus d’importance que leur propre vie, que celle des autres. Ils sont prêts à se battre, à tuer pour les défendre, et jamais ils ne cessent de se dire que ça doit être fait. Qu’ils font ce qui est juste. (Bernard jeta un coup d’œil à Amara et ajouta :) Dangereux, ceux-là. Très dangereux. Elle acquiesça. — Oui. Il est dangereux. — Qui a dit, demanda Bernard en la regardant, que je parlais de Fidélias ? Amara leva brusquement les yeux. — Au fond, le problème tient aux individus. Tu ne peux pas avoir de royaume ou d’idéal sans des gens pour y croire. Pour le soutenir. Le royaume existe pour protéger les gens. Ça me paraît un peu contradictoire de sacrifier des gens pour le protéger. — Ce n’est pas si simple, Exploitant. — Vraiment ? Rappelle-toi qui t’a tout appris, dit Bernard d’une voix douce, mais claire et ferme. En ce moment même, il est probablement là quelque part, à se dire qu’il fait la seule chose à faire. Par les Corbeaux, il pense probablement qu’il fait ce qui est juste. Qu’il est en mesure de savoir là où d’autres ne savent pas et que c’est donc à lui de décider et à personne d’autre. Elle repoussa ses cheveux de son visage. — Qu’est-ce qui me dit qu’il n’a pas fait le bon choix ? Bernard se releva et s’approcha d’elle. Il posa une main sur son épaule et la regarda d’un air sérieux. — Un arbre sain n’a pas des racines malades, Amara. Nul n’a jamais rien construit de bien en commençant par trahir et tromper ceux qui l’aiment et lui font confiance. Cette fois, Amara sentit les larmes lui picoter les yeux et elle ferma les paupières. Bernard l’attira doucement à lui et elle se laissa aller un instant contre sa chaleur, sa force. — Je ne sais pas quoi faire d’autre, lui avoua-t-elle. J’ai tenté tout ce qui me venait à l’esprit pour empêcher ce qui arrive. Ça n’a pas suffi. Et Gaius avait compté sur elle. Il lui avait fait confiance pour mener à bien cette mission. — Parfois, dit Bernard, la meilleure chose à faire est de ne rien faire. Parfois, il faut juste attendre de voir comment les choses évoluent avant d’agir. Sois patiente. Elle secoua la tête. — Le temps nous manque pour ça, insista-t-elle. Il faut qu’on fasse descendre quelqu’un ici. Il faut que vous les forciez à m’écouter ou… Soudain, Bernard posa doucement ses grandes mains sur les épaules d’Amara et la poussa contre le bois massif de la porte. Il la retint là en usant de son poids contre elle et baissa sa bouche vers la sienne pour l’embrasser, d’une manière qui réussit à être à la fois brusque et détendue. Amara arrondit les yeux de surprise. La bouche de l’Exploitant était douce et chaude et la jeune femme ressentit une bouffée d’indignation. La prenait-il donc pour une gamine bavarde et mièvre qui se laisse distraire par un baiser, comme une écolière excitée ? Certes, sa chaleur, sa proximité se révélaient très réconfortantes. Certes, la force tendre de ses mains et de son corps était tout à la fois convaincante, rassurante et intimidante. Et certes, son odeur, mêlant le parfum du cuir et du grand air à quelque chose d’indescriptible mais de terriblement viril, donnait envie à Amara de se déshabiller pour se vautrer dedans. Elle leva les mains pour le repousser, mais ses paumes ne firent que se poser sur les muscles puissants de son torse, prenant la mesure de sa force, de sa chaleur, et elle leva davantage la bouche, ouvrant les lèvres pour les presser contre les siennes, l’explorer, le goûter. Avec un léger grognement de désir, il se rapprocha d’elle, pressa son corps contre le sien et elle sentit son cœur s’emballer. Elle lui en voulait toujours. Bien sûr. Et elle avait une mission à remplir. Et peu importait que son odeur, son contact, lui soient si agréables ou que son propre corps réagisse si vite à ses… Elle mit fin au baiser avec un grognement de frustration. Il recula la tête, juste un peu, pour la regarder dans les yeux. — Qu’est-ce que tu penses être en train de faire ? demanda-t-elle, d’une voix plus calme, plus douce qu’elle l’aurait voulu. — Je pense que je suis enfermé dans une petite pièce avec une jolie femme, répondit Bernard d’un ton égal. Et que je suis en train de l’embrasser. — Je n’ai pas le temps de t’embrasser, répliqua Amara, mais elle fixa les yeux sur la bouche de l’Exploitant, et sentit ses propres lèvres protester contre la séparation. — Mais tu en as envie. — Non. Enfin, ce n’est pas le moment. — Ah bon ? Tu as l’intention d’aller quelque part ? Il baissa la tête et, de ses lèvres chaudes, lui déposa tendrement un baiser sur le cou. Il passa légèrement la langue sur sa peau et une décharge électrique la parcourut, un désir plus intense que tout ce qu’elle avait jamais pu éprouver jusqu’alors. Elle sentit son corps se liquéfier contre celui de Bernard. Elle l’agrippa par les cheveux et ramena sa bouche vers la sienne avec une ardeur soudaine, se pressant de nouveau contre lui avec un abandon plein de défi, faisant courir ses mains sur son torse, ses bras, ses épaules. Puis elle le repoussa de la porte d’un coup de reins, tout en restant collée à lui. Elle le força à reculer ainsi jusqu’au grabat, qui heurta le creux des jambes de Bernard et le fit tomber assis. Sans détacher ses lèvres des siennes, elle le suivit et s’installa à califourchon sur lui. Il posa ses mains puissantes sur les hanches d’Amara et l’ardeur de celle-ci redoubla, devenant un besoin irrationnel et brusque de sentir ces mains sur ses cuisses, son dos, sa gorge, partout. — Ce n’est qu’un baiser, chuchota-t-elle sans lâcher les lèvres de Bernard, trop affamée de leur contact pour prendre vraiment le temps de parler. C’est tout. Un simple baiser. Obéissant à ses pulsions, elle traça une ligne de baisers sur sa bouche, jusqu’à la peau plus douce de son cou et la naissance d’une épaule, lui mordillant la peau. — C’est tout, acquiesça-t-il, mais ses mots dissimulaient mal un grognement. Ses mains resserrèrent leur prise sur la taille d’Amara et glissèrent vers ses hanches. La jeune femme pressa son bassin contre le sien et se redressa brusquement pour fixer le visage de Bernard, s’efforçant de reprendre ses esprits. Mais c’était difficile – il serait tellement plus facile de se débarrasser de ses vêtements et des siens ; elle ne voulait entre eux que leur peau nue. Elle voulait sentir son poids sur elle qui la clouait au sol, voulait sentir sa vigueur, sa chaleur entrer en elle, voulait lutter, tester ses forces contre lui et être vaincue. C’était un feu en elle, un besoin brut et primitif, qu’il lui fallait assouvir. Avec un grognement d’avidité purement animale, elle entreprit de lui arracher sa ceinture. — Attends, dit Bernard. Oh, par les Corbeaux, Brutus, espèce d’imbécile ! Il se redressa brusquement, la souleva et la reposa sans cérémonie sur le grabat. Elle atterrit avec un bruit sourd. Bernard s’écarta rapidement de quelques pas et leva une main, paume en avant, pour lui faire signe de ne pas bouger. Il se concentra en fronçant les sourcils et murmura : — Non, Brutus. Arrête. Et tout à coup, Amara se retrouva assise à dévisager Bernard, frissonnante, affamée, haletante, le corps étreint d’un désir qui s’estompait peu à peu, les vêtements en désordre, les cheveux ébouriffés, les lèvres gonflées par la chaleur et l’intensité de leurs baisers. Elle porta une main à sa tempe. — T-Tu… Tu as utilisé ta furie sur moi. — Je sais, répondit Bernard en rougissant violemment. Je ne voulais pas. Je suis désolé. — Tu m’as jeté un charme de terre. — Je suis désolé, répéta rapidement Bernard. Brutus est… C’est une furie puissante, et il a parfois tendance à croire qu’il sait mieux que moi ce qu’il me faut. (Il se laissa tomber au sol.) Je suis désolé. Je ne savais pas ce qu’il faisait, ou je n’aurais jamais… Enfin, je… (Il secoua la tête, puis finit par reprendre :) Ça fait longtemps. Et Brutus voulait seulement… faire en sorte que quelque chose arrive. Elle le dévisagea longuement en s’installant plus confortablement sur le grabat, reprenant son souffle et le contrôle de ses émotions. Elle ramena ses pieds vers elle, entoura ses genoux de ses bras et regarda les pantoufles qu’il lui avait mises aux pieds la veille. — Tu étais marié, dit-elle d’un ton calme. — Il y a dix ans, répondit doucement Bernard, comme si les mots étaient des ronces qui allaient lui déchiqueter la bouche s’il les prononçait trop vite. Elle est morte. Le choléra. Mes filles, aussi. — Et tu n’as pas… Elle laissa sa phrase en suspens. — Autre chose à faire. Pas vraiment envie d’être proche de quelqu’un avant… (il prit une inspiration) avant que tu m’embrasses la nuit dernière. J’imagine que ça a dû réveiller des choses. Amara ne put s’empêcher de prendre un ton narquois. — J’imagine que oui. Bernard s’empourpra encore davantage et garda les yeux au sol. Elle eut un rire fatigué. — Bernard. Ce n’est pas grave. Tu ne m’as pas fait de mal. Et elle y avait pris plaisir. L’avait voulu. Elle devait faire un effort pour ne pas rougir elle-même. Le simple souvenir du désir brûlant qu’avait éveillé en elle ce baiser suffisait à la faire frissonner. — Ce n’est pas une excuse. (Il leva vers elle des yeux pleins d’inquiétude et d’une vulnérabilité qu’elle trouva adorable et qui révélait à quel point il se souciait de son opinion.) Tu es sûre que ça va ? Elle acquiesça. — Enfin, précisa-t-elle, à part que je suis enfermée, évidemment. — Je ne pense pas qu’on va avoir à se soucier de ça très longtemps encore. C’est pour ça que je voulais te voler un baiser. Je n’avais pas prévu que ça se passerait comme ça, mais je voulais une occasion de t’embrasser avant. — Avant quoi ? Bernard pencha la tête. — Écoute. Au-dehors, Amara entendit vaguement une cloche sonner minuit. — La relève de la garde, l’informa Bernard. Si Pluvus suit le règlement, il va aller se coucher et désigner un de ses centurions supérieurs responsable de la garde. — D’accord. En quoi ça nous aide ? — Ça nous donne une chance de parler à quelqu’un que je connais, répondit Bernard. Il se releva en tendant l’oreille et à peine quelques secondes plus tard, la lourde porte en haut des escaliers de la cave s’ouvrit avec bruit. Amara sentit son cœur s’emballer de nouveau. — Ils vont nous laisser sortir ? — Il n’y a qu’un moyen de le savoir, dit Bernard en se plaçant à côté de la porte. Amara s’approcha de lui. — Tu voulais m’embrasser ? Il se racla la gorge. — Oui. — Pourquoi ? — Tu me plais. — Je te plais ? Il rougit. — Tu es jolie et je ne connais personne de plus courageux que toi. Et tu me plais. Elle sentit les coins de sa bouche se redresser et lutta pour retenir un sourire. Puis elle y céda et, en le regardant, se dressa sur la pointe des pieds pour déposer un baiser sur sa joue rugueuse. Il baissa les yeux sur elle et son regard, l’espace d’un instant, refléta la même ardeur qu’elle avait perçue dans son baiser. — Un de ces jours, dit-il, je vais m’arranger pour me retrouver seul avec toi quand il n’y aura plus de situation potentiellement mortelle pour m’interrompre. Amara se trouva soudain muette, la bouche sèche. Elle essaya de se ressaisir assez pour répondre, mais le son de lourdes bottes sur les marches se fit entendre avant, et une clé tourna dans la serrure en grinçant. La porte s’ouvrit et Pluvus Pentius leur fit face avec un air absent. Ce fut du moins la première impression d’Amara. Puis la tête du clairvoyant retomba en avant, et un instant plus tard il laissa échapper un ronflement sonore. La porte s’ouvrit plus grand et Amara vit deux hommes qui encadraient le clairvoyant endormi, supportant le poids de son corps inerte. L’un d’eux était le vieux guérisseur grisonnant qu’elle avait rencontré plus tôt dans la journée. L’autre, qui portait le plastron et le casque d’un centurion, était un homme d’âge moyen au visage rond, avec des yeux sombres et perçants. — Bernard, fit Harger d’un ton allègre. J’étais justement en train de demander à Pluvus si on ne devrait pas vous libérer et il a dit oui. (Harger saisit Pluvus par les cheveux et lui agita vigoureusement la tête de haut en bas.) Tu vois ? Le pauvre garçon ne tient pas l’alcool, j’en ai bien peur. — Exploitant, dit le centurion d’une voix tendue. Tout ça pourrait bien me coûter mon grade. — Giraldi, répondit Bernard en s’avançant pour lui empoigner l’épaule. Content de te voir. Comment va Rosalia ? — Elle est inquiète, fit le centurion en tournant les yeux vers Amara. Bernard, qu’est-ce qui se passe ? — Les Marats arrivent. Ici. Et nous pensons qu’ils ont le soutien d’une compagnie de Chevaliers mercenaires. Giraldi le dévisagea, bouche bée. — Bernard. C’est n’importe quoi. C’est impensable. Des Aléréens qui aident les Marats ? — J’ai manqué d’être tué par un guerrier marat près de Garados, il y a deux jours. Et la nuit dernière, un groupe de furifèvres plus puissants que moi ont essayé de tuer mon neveu qui avait vu les Marats lui aussi. — Tavi ? Furies toutes-puissantes, Bernard. — Il n’y a pas de temps à perdre. J’ai prévenu Gram et il m’a cru. Avant que d’autres du même groupe nous attaquent à l’entrée, il avait ordonné la mobilisation générale et demandé qu’on envoie des éclaireurs, ainsi que des messagers à Riva pour obtenir des renforts. Est-ce que ça a été fait ? — J’ai ordonné à toute ma centurie de rester vigilante et de s’armer et j’ai envoyé des estafettes aux tours de guet pour qu’elles s’assurent que les feux de détresse seront bien allumés en cas d’attaque, mais c’est tout ce que je peux faire en invoquant mon autorité. — Alors invoque celle de Gram. Dis aux Chevaliers de s’armer et de se tenir prêts et au reste de ta légion de faire de même. Fais rentrer les civils à l’intérieur de l’enceinte et préviens Riva. Sans le soutien des légions rivéennes, ça ne nous avancera peut-être à rien d’être prêts à nous battre. Avec un grondement agacé, Giraldi se débarrassa du poids de Pluvus sur Harger qui le reçut en grognant. — Bernard, dit Giraldi, tu ne comprends pas. Pluvus porte plainte contre toi. Pour trahison. Il dit que tu fais partie d’un complot pour assassiner Gram. — C’est un ramassis de mensonges et tu le sais très bien. — Mais je ne suis pas Citoyen, répondit calmement Giraldi. Et hors de ton exploitation, tu ne l’es pas non plus. Avec Gram hors du coup… — Comment il va ? Harger grommela. — Mal, Bernard. Il est inconscient. Le couteau l’a atteint au creux des reins. Il n’est plus de la première jeunesse et il buvait plutôt beaucoup depuis quelques semaines. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour lui, mais on a envoyé un de nos Chevaliers Aeris chercher un guérisseur plus habile que moi. J’ai de la puissance, mais il s’agit d’un travail de précision. Au-delà de mes compétences. — C’est déjà ça. Vous l’avez chargé de prévenir que nous étions attaqués ? Giraldi poussa un soupir agacé. — Bernard. Il n’y a pas eu d’attaque. Rien ne nous permet de dire qu’il va y en avoir une. — Elle approche, répliqua sèchement Bernard. Corbeaux et charogne ! Tu sais parfaitement ce que ferait Gram. Fais-le. — Je ne peux pas, gronda Giraldi. Pluvus a spécifiquement ordonné de ne pas procéder à une mobilisation générale sur la base de « rumeurs insensées et sans fondement ». À moins que Gram m’en donne lui-même l’ordre, je ne pourrai rien faire de plus que ce que j’ai déjà fait. Tu crois que je n’en ai pas envie ? J’ai une femme et trois enfants ici. Mais je n’ai pas l’autorité nécessaire. — Alors je vais… Giraldi secoua la tête. — Tu ne l’as pas non plus. Il y a des hommes ici qui te connaissent, mais il y a aussi beaucoup de nouveaux. Dont les deux que tu as rencontrés à la porte aujourd’hui. Harger fit entendre un ricanement sardonique. Giraldi lança un regard dur au guérisseur. — Tu as cassé la figure au fils d’un seigneur rivéen, Bernard. Ils se sentent insultés et n’accepteront aucun ordre de ta part. Ça demande un rang que tu n’as pas. Amara s’avança. — Moi je l’ai. Les trois hommes se turent brusquement. Giraldi leva la main à son casque pour le soulever poliment. — Excusez-moi, jeune dame. Je ne vous avais pas vue. Mademoiselle, je sais que vous voulez nous aider, mais… — Mais c’est une affaire d’hommes ? Aucun de nous n’a le temps pour ce genre de bêtises, centurion. Je me nomme Amara ex Cursori Patronus Gaius. Sa Majesté a jugé bon de me donner le rang de comtesse honoraire, ce qui, je crois, me donne les mêmes pouvoirs que ceux dont jouit le comte Gram. — Eh bien, jeune dame, en théorie, je suis sûr que… Amara se rapprocha de lui. — Pourquoi me faites-vous perdre mon temps, centurion ? Vous prenez manifestement cette menace au sérieux, sinon vous n’auriez pas armé vos hommes. Arrêtez de me mettre des bâtons dans les roues et dites-moi qui je dois soumettre pour qu’on s’active un peu par ici. Giraldi la dévisagea d’un air ébahi. Puis il tourna les yeux vers Bernard. — Elle dit la vérité ? Bernard croisa les bras et le regarda fixement. Le centurion passa la main dans ses cheveux rasés. — Très bien, Votre Grâce. Je suppose qu’il faudrait commencer par Pluvus… — Pluvus est d’accord avec tout ce que dit la fille, n’est-ce pas, monsieur ? intervint Harger d’une voix railleuse. (Il saisit Pluvus par les cheveux et lui fit hocher la tête.) Et voilà. C’est moi le docteur, et en ma qualité de référence médicale, je déclare cet homme parfaitement capable de discernement. Plus que quand il est éveillé, en tout cas. Giraldi déglutit avec nervosité. — Oui, et après ça, il faudrait parler à Pirellus, madame. C’est le chef des Chevaliers de cette garnison. S’il se range à vos côtés, les autres centurions suivront son exemple, et leurs hommes avec eux. — Pirellus ? Pirellus de la Lame Noire ? — Lui-même, Votre Grâce. Puissant ferrofèvre. Un escrimeur comme j’en ai rarement vu. Vieille lignée, vieille famille. Il n’apprécie guère ces chiots qu’on nous a envoyés, mais il n’aime pas non plus se voir donner des ordres par une femme. Il a causé de sacrés maux de têtes à Olivia, notre clairvoyante. — Merveilleux, fit Amara en inspirant, l’air songeur, avant de se tourner vers Bernard. Il me faut mon épée. L’Exploitant écarquilla les yeux. — Tu ne crois pas que c’est un peu excessif de le tuer ? D’autant plus que c’est lui qui te mettrait en pièces. — On n’en arrivera pas là. Trouve-la-moi. (Elle se tourna vers Giraldi.) Menez-moi à lui. — Votre Grâce, fit le centurion d’un ton hésitant, je ne suis pas sûr que vous compreniez. Lui et le reste des Chevaliers sont déjà couchés. — Ils jouent aux dés et courent la gueuse, vous voulez dire. Je ne suis pas si innocente, centurion. Menez-moi à lui. — Je vais chercher votre épée, comtesse, dit Bernard. Elle se retourna pour lui décocher un sourire rapide. — Merci, Exploitant. Guérisseur, peut-être le clairvoyant aurait-il besoin d’un bon lit. — Je crois bien que vous avez raison, acquiesça joyeusement Harger. (Il traîna Pluvus à l’intérieur du cachot et le jeta sans cérémonie sur le grabat nu.) Le lit le plus proche. Amara dut étouffer le rire qui lui montait aux lèvres et s’efforça de garder un air sérieux. — Centurion, après vous, dit-elle. — Viens avec moi, Bernard, dit Harger. Je sais où ils ont mis vos affaires. À la suite du centurion Giraldi, Amara sortit du sous-sol de ce qui se révéla être un entrepôt et se retrouva à l’intérieur de Garnison, qui était construite sur le modèle habituel des camps mobiles. — Mutinerie, marmottait le soldat. Agression sur un officier supérieur. Enlèvement d’un officier supérieur. Dénaturation des ordres d’un officier supérieur. — Que dites-vous, centurion ? — Je suis en train de compter le nombre de façons dont je vais être exécuté, Votre Grâce. — Voyez plutôt les choses comme ça : si vous survivez assez longtemps pour être pendu, nous aurons tous eu beaucoup de chance. (Elle fit un signe de tête en direction des baraquements qui devaient, d’après leur emplacement, abriter les Chevaliers du camp. De la lumière y brillait toujours, et elle entendait le son d’une flûte et des rires à l’intérieur.) C’est ici ? — Oui, madame. — Très bien. Allez retrouver vos hommes. Assurez-vous qu’ils surveillent les tours de guet. Et préparez tout ce que vous avez d’autre pour défendre ces murs. Le centurion prit une inspiration et acquiesça. — D’accord. Vous croyez que vous allez réussir à le convaincre ? — La seule question qui se pose, c’est s’il va y survivre ou non, répondit Amara d’une voix qui lui parut calme et très assurée. Quoi qu’il arrive, ces Chevaliers seront prêts à se battre, par la Couronne ! Harger sortit de l’obscurité et s’approcha d’eux en ahanant comme un vieux cheval encore fougueux. Il tenait à la main l’épée qu’Amara s’était appropriée dans le Memorium du Princeps et la lui tendit, garde en avant. — Voilà, dit-il en haletant. J’espère que vous allez faire vite, fillette. Un des gardes a cru voir une lumière sur la tour de guet la plus éloignée, mais elle s’est éteinte. Bernard a pris un cheval pour aller voir ce qui se passe. Amara sentit son cœur s’arrêter une seconde. Bernard tout seul dans cette vallée. Avec les Marats si près. — À quelle distance se trouve cette tour de guet ? demanda-t-elle. — Douze ou treize kilomètres, répondit Harger. — Centurion. Combien de temps pour faire parcourir cette distance à une armée ? — Sans furies ? De nuit ? C’est un terrain difficile. En force, ils pourraient être arrivés d’ici à trois heures, peut-être un peu plus. Avec des troupes légères, beaucoup plus rapidement. — Par les Corbeaux, murmura Amara. Bien. Réveillez le reste de vos troupes, centurion. Rassemblez-les et dites-leur que le Chevalier commandeur va leur parler d’ici quelques minutes. — Euh, Votre Grâce ? S’il refuse de venir… — Laissez-moi faire. Elle passa le fourreau de son épée à sa ceinture, posa la main gauche dessus et se dirigea d’un pas ferme vers les baraquements des Chevaliers, le cœur battant. Elle s’arrêta devant la porte et prit une inspiration pour se calmer et s’éclaircir les idées. Puis elle posa la main sur la porte et l’ouvrit d’une violente poussée, la faisant vibrer sur ses gonds. L’intérieur de la pièce empestait le feu de bois et le vin. Des lampes-furies éclairaient la pièce d’or et d’écarlate. À une table, des hommes jouaient aux dames, des piles de pièces engagées dans le jeu, tandis qu’à deux autres, de petits groupes lançaient des dés. Des femmes, pour la plupart d’un âge qui révélait leur statut de fille à soldats, étaient lovées ici et là au bras d’un homme, portaient du vin ou bien encore, vautrées dans un divan ou dans un fauteuil, buvaient ou embrassaient un soldat. L’une d’elles, une jeune fille mince qui ne portait presque rien d’autre que son collier d’esclave, dansait au son de la flûte devant le feu, projetant une ombre élancée, telle une sorte d’ornement exotique. Amara inspira et se dirigea vers la table la plus proche. — Excusez-moi, dit-elle d’un ton froid et professionnel. Je cherche le commandeur Pirellus. L’un des hommes à la table leva sur elle des yeux graveleux. — Il a déjà eu son quota de filles pour la soirée, chérie. Mais je serais ravi de te… (il promena sur elle un regard suggestif) faire passer le temps. Amara le regarda droit dans les yeux et répondit froidement : — Je vais faire comme si je n’avais pas entendu. Où est le commandeur Pirellus ? Une rage avinée assombrit le visage du soldat et il se redressa en empoignant un couteau. — Quoi ? Je ne suis pas assez bien pour toi, c’est ça ? T’es quel genre de catin, une snob qui ne fait que dans le fils de Citoyen nanti ? Amara invoqua Cirrus pour lui emprunter sa rapidité. Son bras fendit l’air pour tirer sa courte épée du fourreau sur sa hanche. La lame traversa l’espace qui les séparait avant que le soldat surpris ait le temps de réagir et Amara en appuya fortement la pointe sur la gorge de son adversaire. Un silence de mort envahit soudain la pièce, troublé seulement par le crépitement du feu. — Je suis Curseur du Premier Duc lui-même. Je suis ici pour affaire d’État. Et je n’ai aucune tolérance pour les imbéciles avinés. Lâchez ce couteau. Le soldat émit un geignement étranglé et leva une main vers elle, paume en avant. Il baissa l’autre vers la table pour y déposer son arme. Amara sentit les regards mauvais des hommes autour de lui se braquer sur elle comme les pointes d’une dizaine de lances prêtes à la transpercer. Sa gorge se serra de peur, mais elle n’en laissa rien paraître et garda une expression aussi froide, calme et implacable qu’une mer glacée. — Merci, fit-elle. Et maintenant, où est Pirellus ? Elle entendit une porte s’ouvrir derrière elle, et une voix calme, presque languide, dit avec l’accent paresseux de Parce : — Il prend son bain. Mais il est toujours à la disposition d’une dame. Amara recula son épée de la gorge du soldat devant elle et, avec un dernier regard méprisant, lui tourna le dos pour faire face à celui qui avait parlé. C’était un homme plus grand que la moyenne, à la peau du même brun doré qu’elle. Ses cheveux noirs comme la nuit, qu’il portait longs à l’encontre du règlement militaire, tombaient en une cascade humide sur ses épaules. Il était svelte, avec une musculature sèche, et tenait à la main une épée mince et incurvée d’un métal plus noir que le velours du deuil. Il regardait Amara avec une expression d’amusement neutre et assuré. Il était également trempé et nu comme un ver. Amara sentit le rouge lui monter aux joues et se retint fermement de révéler son embarras. — Vous êtes Pirellus, Chevalier commandeur de Garnison ? — Une Parcienne, fit l’homme en esquissant un large sourire qui montra ses dents blanches. Cela fait bien longtemps que je n’ai pas diverti une Parcienne. (Il inclina la tête, sans pour autant baisser l’épée qu’il tenait nonchalamment à la main.) Je suis Pirellus. Amara haussa un sourcil et le regarda des pieds à la tête. — J’avais tellement entendu parler de vous. Pirellus sourit avec assurance. Elle poursuivit : — Je pensais que vous étiez… (elle toussota en laissant s’attarder un regard suggestif) plus grand. Le sourire de Pirellus disparut. Et avec lui, espéra Amara, un peu de son arrogance. — Habillez-vous, commandeur, dit-elle. Garnison est sur le point d’être attaquée. Vous allez armer et préparer vos hommes puis vous adresser aux membres de la légion qui sont en train de se rassembler dehors, en ce moment même. — Attaquée ? demanda Pirellus d’un ton nonchalant. Et par qui, si je puis me permettre ? — Les Marats. Nous pensons qu’ils ont le soutien d’une compagnie de Chevaliers. Peut-être plus. — Je vois, répondit-il avec indifférence. Maintenant, laissez-moi réfléchir. Je vous ai déjà vue quelque part. J’essaie de me rappeler où. — À la capitale. J’ai assisté à quelques-uns de vos duels, il y a deux ans, et j’ai suivi un cours que vous avez donné à l’Académie. — C’est ça, acquiesça Pirellus en souriant. Mais vous étiez habillée en femme, à l’époque. Maintenant je me rappelle – vous êtes la petite aérifèvre qui a sauvé ces enfants dans le quartier est de la ville. Un acte courageux. — Merci. — Stupide, mais courageux. Qu’est-ce que vous faites là, petite écolière ? — Je suis Curseur, maintenant, Pirellus. Je suis venue vous avertir avant que vous vous retrouviez ensevelis sous une horde de Marats. — Comme c’est prévenant de votre part. Et vous vous adressez à moi plutôt qu’au commandeur de la Garnison parce que… ? — Je m’adresse à vous parce que vous êtes l’officier le plus haut gradé. Le comte est inconscient, Pluvus un politicien stupide, et le commandeur de la garde un centurion qui n’a pas l’autorité nécessaire pour ordonner une mobilisation générale. Vous allez le faire à sa place et envoyer une demande de renforts à Riva. Pirellus haussa brusquement les sourcils. — En me réclamant de quelle autorité ? — La mienne. Comtesse Amara ex Cursori Patronus Gaius d’Aléra. Pirellus, changeant d’expression une fois de plus, se renfrogna. — Cette petite démonstration t’a valu un titre et maintenant tu crois pouvoir aller où bon te semble et donner des ordres à qui tu veux ? Amara inversa brusquement sa prise sur son épée et posa la lame étincelante sur la table à côté d’elle. Puis elle se retourna vers lui et s’avança, pour s’arrêter à moins d’un mètre de lui. — Pirellus, dit-elle sans élever la voix au-dessus d’un léger murmure. Je préférerais ne pas être là. Et je préférerais ne pas avoir à faire valoir ma supériorité hiérarchique. Ne m’obligez pas à pousser les choses aussi loin que je suis prête à le faire. Il soutint son regard d’un air dur et obstiné. — Ne me menace pas, fillette. Tu n’as rien pour le faire. En réponse, Amara fit de nouveau appel à Cirrus et frappa l’homme au visage de sa main ouverte, une gifle retentissante qui s’abattit sur sa joue et lui fit violemment tourner la tête avant qu’il ait eu le temps de l’esquiver. Il recula d’un pas et, par pur réflexe, leva son arme pour la pointer sur le cœur d’Amara. — Ne vous dérangez pas, fit Amara. Si vous refusez de faire ce qui doit être fait, je vous défie en juris macto ici et maintenant pour trahison envers la Couronne par négligence de vos devoirs. (Elle se détourna pour attraper son épée puis lui fit de nouveau face.) À l’épée. On commence quand vous voulez. Pirellus s’était arrêté et la dévisageait fixement. — Tu te fiches de moi. Tu es incapable de me battre. — Exact, répliqua Amara. Mais je suis assez fine lame pour vous forcer à me tuer afin de gagner. Vous tueriez un Curseur dans l’exercice de ses fonctions, commandeur. Peu importe que je sois un homme ou une femme, que j’aie raison ou non concernant cette attaque, vous serez coupable de trahison. Et nous savons tous les deux ce qui vous attendra. (Elle leva son épée et le salua.) Ainsi donc. Si vous êtes prêt à gâcher votre vie, je vous en prie, acceptez ce duel et qu’on en finisse. Sinon, habillez-vous et préparez-vous à défendre Garnison. Mais quelle que soit votre décision, dépêchez-vous, commandeur, car je n’ai pas le temps de dorloter votre ego. Elle se mit en position, séparée de lui par l’équivalent de deux longues enjambées, l’épée levée, et le regarda sans ciller. Son cœur battait la chamade, et elle sentit une goutte de sueur glisser le long de sa joue et lui tomber dans le cou. Pirellus était un maître en ferrofèvrerie, une des plus fines lames au monde. S’il décidait d’accepter le duel, il risquait de la tuer et elle ne pourrait rien faire pour l’en empêcher. Mais elle n’avait pas le choix. Elle devait le convaincre de sa sincérité, lui montrer qu’elle était prête à mourir pour le forcer à agir, qu’elle préférait mourir que manquer à son devoir envers Aléra, envers Gaius. Elle le regarda droit dans les yeux et se concentra sur la tâche qui l’attendait, refusant de céder à la peur ou de laisser celle-ci faire trembler sa lame. Pirellus la dévisagea un moment, d’un air sombre et pensif. Amara retint son souffle. Puis le Chevalier se redressa lentement de sa posture indolente. Il posa le plat de sa lame en travers de son avant-bras, en la tenant d’une main, et s’inclina devant la jeune femme, d’un geste gracieux, précis et furieux. — Comtesse, dans l’intérêt de préserver la sécurité de cette garnison, je ferai ce que vous me demandez. Mais j’indiquerai dans mon rapport que c’est contraint et forcé. — Du moment que vous le faites, répondit Amara. (Le soulagement lui donnait le tournis, et elle faillit s’asseoir par terre.) Vous veillerez aux préparatifs, par conséquent ? — Oui, Votre Grâce, fit Pirellus d’une voix exquisément acide et polie. Je pense être capable de m’en occuper. Otto, que les hommes se mettent quelque chose dans le ventre à part du thé. Et réveille tout le monde. Camdon, chérie, va me chercher mes vêtements et mon armure. L’un des hommes qui jouaient aux dames et la danseuse au collier s’en furent au pas de course. Amara ressortit du baraquement en remettant son épée au fourreau et respira profondément. Quelques minutes plus tard seulement, elle entendit rugir un vent fermement contrôlé et leva les yeux pour voir deux Chevaliers Aeris à peine vêtus s’éloigner à toute vitesse dans le ciel nocturne, chacun dans une direction différente, mais à destination de Riva, elle en était sûre. Elle avait réussi. Garnison se préparait enfin au combat. Des troupes commençaient à s’assembler sur la place carrée au centre de la ville. Des lampes-furies éclairaient la scène. Des centurions hurlaient des ordres et un tambour entreprit de battre le rappel. Des chiens aboyèrent, et femmes et enfants sortirent de certains des autres bâtiments, tandis que d’autres soldats étaient envoyés réveiller ceux qui vivaient en dehors du camp pour les ramener derrière la protection des murs de la ville. C’était l’affaire des soldats, maintenant, se dit Amara. Son rôle était terminé. Elle avait été les yeux, les mains de la Couronne, avait prévenu les défenseurs d’Aléra. Elle en avait sûrement fait assez. Elle trouva un coin d’ombre contre l’un des épais murs de la ville et s’y adossa, laissant sa tête retomber contre la pierre. Elle s’avachit, cédant soudain à la lassitude, le soulagement lui faisant l’effet d’un alcool fort, la rendant apathique et fatiguée. Si fatiguée. Elle leva les yeux vers les étoiles qui apparaissaient par intermittence entre les nuages pâles, et ressentit une vague surprise en constatant qu’elle ne versait pas de larmes. Elle était trop épuisée pour pleurer. Elle entendit des roulements de tambour, des trompettes sonnant des ordres, chaque note d’airain appelant une centurie ou un manipule différent. Des hommes commencèrent à s’aligner devant les murs, tandis que d’autres puisaient de l’eau en prévision des incendies. Des aquafèvres, à la fois guérisseurs de la légion et femmes et filles de légionnaires qui exerçaient leurs talents à domicile, se rendaient vers les abris protégés à l’intérieur des murs, où des baignoires étaient remplies d’eau, en prévision des blessés à recevoir. Des ignifèvres nourrissaient des feux en haut des murs, tandis que les aérifèvres parmi les Chevaliers de Garnison s’élevaient dans les airs pour patrouiller au-dessus du camp, afin de prévenir toute attaque surprise depuis les cieux obscurs. Des terrafèvres s’étaient postés autour des portes et des murs, leurs armes à côté d’eux, leurs mains nues posées à plat sur la roche de la muraille, invoquant leurs furies afin que celles-ci leur prêtent une force et une résistance accrue. Le vent se mit à souffler du nord, apportant aux narines d’Amara l’odeur de la lointaine mer de Glace, ainsi que celle des hommes et de l’acier. Pendant un certain temps, alors qu’une lointaine lueur commençait à effleurer l’horizon à l’est, tout fut silencieux. Une atmosphère d’anticipation nerveuse s’installa dans le camp. Dans l’un des baraquements, désormais vide de soldats, les enfants ramenés des bâtiments extérieurs et de la ville qu’on y avait réunis se mirent à chanter en chœur une berceuse douce et tendre. D’un coup de reins, Amara se redressa et quitta son coin d’ombre pour s’avancer vers les portes qui faisaient face aux terres marates par-delà Garnison. Les gardes au pied du mur l’arrêtèrent, mais le centurion Giraldi l’aperçut et leur fit signe de la laisser passer. Elle escalada une échelle qui menait aux remparts au-dessus du portail, où archers et ignifèvres s’étaient massés en plus grand nombre, prêts à faire pleuvoir la mort sur quiconque essayait de prendre d’assaut les portes de la ville. Giraldi se tenait à côté de Pirellus, désormais paré d’une armure d’acier étincelant. Le soldat parcien jeta un coup d’œil à Amara avant de tourner les yeux vers l’obscurité. — Il n’y a pas eu le moindre signe, dit-il. Pas le moindre feu de détresse allumé sur les tours de guet. — Un de mes hommes a vu quelque chose il y a quelque temps, dit calmement Giraldi. Un éclaireur est parti voir. Amara avala sa salive. — Il est revenu ? — Pas encore, madame, répondit le centurion d’un air soucieux. Pas encore. — Taisez-vous, dit soudain un des légionnaires, un jeune homme dégingandé doté de grandes oreilles. Il se pencha par-dessus le mur en portant une main à son oreille, et Cirrus se pressa doucement contre Amara, l’avertissant du charme de vent que le jeune homme opérait pour écouter. — Un cheval, dit-il. Un cavalier. — Lumière, dit Pirellus, et son ordre fut repris de part et d’autre sur le mur. Une à une, les lampes-furies à l’éclat bleu et froid s’allumèrent le long du rempart, projetant une clarté éblouissante dans l’obscurité accrue qui précédait l’aube. Pendant un long moment, rien ne bougea sur la neige. Puis tous purent l’entendre, le bruit de sabots galopant. Quelques secondes plus tard, Bernard plongea dans la lumière, monté sur un cheval gris lancé au triple galop, le garrot écumant et les flancs en sang, la peau de la bête affolée pendant en lambeaux là où quelque chose l’avait labourée de ses griffes. Alors que l’animal se rapprochait, il rua avec un hennissement terrifié et Amara ne comprit pas comment fit l’Exploitant pour garder son assiette et maintenir sa monture au galop en direction de Garnison. — Ouvrez les portes ! cria Bernard. Laissez-moi entrer ! Giraldi attendit le dernier moment avant d’aboyer un ordre et les portes s’ouvrirent puis se refermèrent derrière le cheval affolé, presque avant que celui-ci soit passé. Un palefrenier vint pour l’emmener, mais l’animal se cabra en hennissant, terrorisé. Bernard se laissa glisser de son dos et s’écarta rapidement, mais l’animal épouvanté glissa sur les pavés gelés de la cour et s’effondra sur le flanc, ensanglanté et pantelant. Amara pouvait voir de longues entailles dans sa chair, là où des couteaux ou des griffes l’avaient lacéré. — Préparez-vous, dit Bernard en haletant, avant d’escalader rapidement l’échelle pour monter sur le rempart au-dessus du portail. (Les yeux écarquillés, le visage pâle, il ajouta :) La Curseur avait raison. Il y a une horde dans la plaine. Et environ dix mille d’entre eux sont sur mes talons. Chapitre 36 Amara balaya du regard le sol au pied du mur, d’un blanc dur et froid dans la lumière bleutée des lampes-furies, puis tourna les yeux vers Bernard. — Ça va ? L’Exploitant leva une main vers elle, toujours essoufflé, et s’adressa à Giraldi et Pirellus. — Je n’ai pas pu m’approcher assez pour découvrir quoi que ce soit d’important. Il y a des troupes légères, rapides. Beaucoup d’entre eux ont des arcs et j’ai cru voir des perches d’escalade. Giraldi grimaça et acquiesça brièvement. — Quels clans ? — Loup, ratite, répondit Bernard. (Il s’appuya d’une épaule contre l’un des créneaux. Amara se tourna vers un seau d’eau pendu à un crochet près d’elle et en puisa une louche pour la lui donner. Il remercia Amara d’un signe de tête et vida la louche d’un trait.) Giraldi, dit-il ensuite, il me faut une épée, une cotte de mailles, des flèches si tu en as de trop. — Non, intervint Pirellus en s’avançant. Giraldi, vous n’auriez pas dû donner un cheval à ce civil et encore moins le laisser monter sur le mur alors qu’on est sur le point d’être attaqués. Bernard scruta le Chevalier commandeur du regard. — Jeune homme, depuis combien de temps êtes-vous dans les légions ? Pirellus le regarda bien en face. — L’important, c’est que j’y suis maintenant, monsieur. Et vous, non. La raison d’être des légions est de protéger le peuple du royaume. Alors descendez du rempart et laissez-nous faire notre travail. — Il reste, intervint fermement Amara. Centurion, s’il y a une cotte de mailles susceptible de m’aller, faites-la apporter aussi. Giraldi se retourna et fit signe du doigt à un des légionnaires présents sur le rempart. L’homme dégringola aussitôt une échelle et se précipita dans l’un des postes de garde. Bernard et Pirellus se tournèrent tous deux vers Amara d’un air interloqué. — Non, dit Bernard. — Je ne crois pas, enchérit Pirellus. Les deux hommes se regardèrent en fronçant les sourcils. Amara laissa échapper un soupir agacé. — Commandeur, vous avez envoyé vos Chevaliers Aeris chercher du renfort, et ceux qui restent sont en train de patrouiller au-dessus de nous. Ils sont en sous-effectif et risquent d’avoir besoin de toute l’aide qu’ils peuvent avoir. Quant à l’Exploitant, c’est un furifèvre d’une puissance considérable et il a de l’expérience militaire. En tant que Citoyen, il est dans son droit en voulant participer à la protection de son exploitation. Bernard la regarda d’un air sombre. — Je n’aime pas ça. Pirellus acquiesça. — Je suis d’accord avec lui, comtesse. Vous-même, je suppose, n’avez pas d’expérience militaire ; votre connaissance du combat se limite à l’autodéfense. Je n’aime pas ça non plus. — Heureusement, je n’ai pas besoin que vous aimiez ça, l’un comme l’autre, répliqua Amara. Elle regarda Bernard en arquant un sourcil alors que le légionnaire revenait en courant, une cotte de mailles sur chaque épaule et un bras chargé d’armes. Elle prit le haubert qu’il lui tendait, un long gilet de maillons entrelacés, et enleva sa cape pour passer les bras dans le maillot de corps matelassé, puis dans la cotte elle-même. Elle s’attaqua maladroitement aux boucles, mais Bernard repoussa ses doigts et entreprit de serrer fermement les sangles, d’une main exercée. — Tu ne devrais pas être ici, dit-il. — Parce que je suis une femme ? Amara remit sa cape sur ses épaules et enfila une ceinture avec une attache pour le fourreau de son épée. — Parce que tu es novice. Inexpérimentée. Ça n’a rien à voir avec le fait que tu sois une femme. Elle lui jeta un coup d’œil sceptique. Il haussa les épaules tout en refermant une autre boucle. — Presque rien. Voilà, bouge un peu les bras, pour que ça tombe bien. Elle n’avait pas terminé que Bernard avait déjà échangé sa cape contre une cotte de maille et un casque dont la collerette descendait jusque sur sa nuque, tandis que la visière en métal appuyait sur son nez. Il boucla son ceinturon tout en balayant du regard le sol à l’extérieur du mur, puis ramassa son arc. — Taisez-vous, dit de nouveau le légionnaire aux grandes oreilles, plus loin sur le rempart. Il écouta un moment, puis déglutit. Il lança un regard à Pirellus et hocha la tête. — Chef ? Ils arrivent. Le Chevalier lui rendit son signe de tête, puis se tourna vers Bernard et Amara. — Très bien, aidez-nous si vous le souhaitez. C’est votre vie. Mais restez en dehors de mon chemin. (Il regarda de part et d’autre du rempart et dit :) Archers. Amara regarda les centurions répéter l’ordre sur toute la longueur du mur de chaque côté d’elle, et les hommes se rapprocher des créneaux, arc à la main, carquois de flèches posés à côté d’eux. Ils encochèrent leurs flèches, les yeux braqués sur le bord de la zone éclairée par les lampes-furies de Garnison, et levèrent à moitié leur arc. La tension leur donnait un aspect hâve, les dures lumières derrière eux projetaient leurs yeux dans l’ombre, les rendant anonymes. Amara entendit un soldat non loin d’elle inspirer profondément puis soupirer, comme s’il était impatient que tout soit fini. Son cœur se mit à s’emballer et elle dut faire un effort pour garder une respiration posée. Le poids de la cotte de mailles sur ses épaules était solide et rassurant, mais quelque chose dans l’odeur du métal la rendait nerveuse et lui hérissait les cheveux sur la nuque. Elle posa une main sur la garde de son épée et sentit ses doigts trembler. Elle les referma fortement sur la poignée pour que personne ne le remarque. Bernard, qui n’avait pas encore mis de flèche à son arc, regardait l’obscurité d’un air pensif. Il haussa une épaule comme pour essayer de rendre sa cotte de mailles plus confortable. Puis il s’approcha d’Amara et demanda doucement : — Tu as peur ? Elle le regarda en fronçant les sourcils et secoua la tête. Mais même ce geste était trop saccadé. — Où sont-ils ? — Là-bas. À la frontière de la lumière. Ils y entreront dès qu’ils se seront rassemblés pour charger. — Dix mille. (Elle pinça les lèvres.) Dix mille. — Ne te focalise pas sur leur nombre, dit-il, toujours sans élever la voix. C’est une défense simple et solide qu’on a là. On a le rempart, la lumière, le sol devant nous. S’ils ont construit Garnison ici, c’est parce que c’est le meilleur endroit pour se défendre dans toute la vallée. Ça nous donne un énorme avantage. Amara le regarda de nouveau, puis balaya le mur des yeux. Elle ne put empêcher sa voix de trembler. — Mais il y a si peu de légionnaires. — Ne t’inquiète pas. Ce n’est pas grave. Pirellus a posté ses troupes les plus expérimentées sur les murs. Des militaires de carrière, la plupart avec des familles derrière eux. Les conscrits sont en bas dans la cour, ils forment la réserve. Ces soldats-ci, depuis cette position, peuvent affronter dix fois leur nombre avec une bonne chance de victoire, même sans les Chevaliers. C’est Pirellus et ses hommes qui vont vraiment gagner cette bataille. Les légionnaires doivent seulement retenir la horde jusqu’à ce que les Chevaliers puissent lâcher leurs furies sur les Marats. On va les amocher un peu, et dès qu’on aura réussi à repérer le meneur, les Chevaliers l’abattront. — Ils vont tuer le chef de horde. — Ça dissuade les candidats à la succession. Du moins, c’est l’idée. Une fois que suffisamment de Marats seront morts, qu’ils auront perdu leur chef et n’auront pas réussi à briser nos défenses, ils n’auront pas le cran de continuer à se battre. Elle acquiesça en pinçant les lèvres. — Très bien. Qu’est-ce que je peux faire pour aider ? — Trouve leur chef. Il ne se distinguera pas d’un simple guerrier, alors il faut juste en chercher un qui lance des ordres vers le milieu. — Et une fois que je l’ai repéré ? Enfin, Bernard tira une flèche de son carquois pour l’encocher sur son arc. — Montre-le-moi. Ils ne devraient plus tarder à attaquer maintenant. Bonne chance, Curseur. — De même, Exploitant. De l’autre côté d’Amara, Pirellus s’appuya d’une main contre un merlon et se pencha un peu en avant. — Prêts, chuchota-t-il. Allez. On vous attend. Ils arrivèrent sans prévenir. Ils se ruèrent en avant, leurs milliers de gorges hurlant à l’unisson, et plongèrent dans la froide clarté furiesque telle une vivante marée de muscles et d’os. Leur cri de guerre déferla sur Amara, assourdissant, terrifiant, un bruit plus intense qu’elle aurait pu l’imaginer. Avant de se rendre compte de ce qu’elle faisait, elle se mit à crier elle aussi, à hurler sa peur et son défi, l’épée au clair – bien qu’elle ne se rappelle pas l’avoir dégainée – et à côté d’elle, Pirellus, brandissant sa lame, fit de même. — Archers, tonna-t-il d’une voix de stentor. Tirez ! Et avec la vibration unanime de cent lourds arcs, la mort alla voler dans les rangs des Marats qui chargeaient. Amara vit le premier rang de l’ennemi, stoppé net, tomber à terre pour se faire écraser par ceux qui suivaient. Par deux fois encore, Pirellus hurla un ordre aux archers et, par deux fois, des flèches percèrent les rangs des Marats, envoyant rouler au sol des guerriers hurlants, sans pour autant réussir à arrêter la marée de corps qui s’apprêtait à déferler sur les murs de Garnison. — Lanciers ! aboya Pirellus, et tout le long du mur, les archers reculèrent pour laisser place à des légionnaires armés de lourds boucliers et de longues lances aux pointes cruellement acérées. Des flèches, décochées par les courts et lourds arcs marats, commencèrent à voler par-dessus les remparts, et Amara dut brutalement reculer la tête pour éviter un trait à pointe de pierre. Dans un accès de terreur, elle s’accroupit pour que sa tête ne constitue plus une cible de choix, tandis que Pirellus, casqué, restait debout à surveiller l’avancée des Marats, indifférent aux flèches qui passaient en sifflant près de lui. Le sol se mit à trembler quand les Marats atteignirent le mur, une vibration tangible qui remonta à travers les pierres jusqu’aux pieds d’Amara. Celle-ci pouvait les voir, une mer d’yeux farouches et cruels, de dents pointues comme des crocs, avec des loups qui couraient à côté d’eux, entre eux, semblables à de grandes ombres décharnées. Les Marats arrivèrent au pied du mur et la porte trembla soudain sous l’assaut d’un tronc tenu par des dizaines de mains, utilisé comme bélier. Plusieurs perches longues et fines, hérissées sur toute leur longueur de petites pointes, s’arquèrent dans les airs et dès que les Marats les eurent appuyées contre le mur certains d’entre eux entreprirent d’y grimper, agiles et lestes, leurs armes à la main, tandis que leurs compagnons, en dessous d’eux, tiraient sur les défenseurs du mur. Le vacarme défiait l’imagination, l’air était déchiré de cris qui rendaient toute communication impossible. Les flèches tombaient plus serrées que des gouttes de pluie dans une tempête, leurs pointes noires étincelant dans la lumière furiesque, se brisant sur la pierre ou sur le solide métal aléréen quand elles les rencontraient – mais Amara vit aussi un vétéran grisonnant tomber du mur, la gorge traversée d’une flèche de bois sombre, et un autre homme s’écrouler sur place, quinze centimètres de tige et d’empennage sortant de son œil crevé. — Tenez bon ! hurla Pirellus. Tenez bon ! Les légionnaires se battaient avec une impitoyable efficacité. Insensibles à l’incroyable grâce des Marats escaladant leurs perches, ils plongeaient leurs lances dans les chairs ennemies avec une précision redoutable. Les pâles barbares ne cessaient de retomber des murs dans la masse sauvage en dessous, déchaînant encore plus de cris. Encore et encore, les lanciers de la légion repoussaient l’assaut marat, faisant retomber les perches et refoulant par l’acier froid les guerriers qui les avaient escaladées. Les légionnaires combattaient ensemble, chaque homme accompagné de son partenaire de bouclier ; ainsi, pendant que l’un d’eux croisait le fer avec l’ennemi, l’autre pouvait lui transpercer un organe vital ou une jambe d’un brusque coup de lance, le faisant tomber de sa position précaire sur les remparts. Les lances, les boucliers et les armures des légionnaires aléréens étaient maculés de sang, témoignage muet du courage des attaquants marats. Sous ses pieds, Amara écoutait les coups sourds et réguliers du bélier contre les portes mais dut soudain faire volte-face vers le rempart lorsqu’un Marat aux yeux cruels se hissa d’un bond entre deux merlons, depuis une perche, et fit voler sa lourde massue en bois en direction de sa tête. Elle se baissa à temps, évita un deuxième coup qui visait son épaule, et virevolta pour passer son épée sur les cuisses musclées du Marat, ouvrant soudain une rivière de sang dans la chair pâle. Avec un hurlement, le guerrier bascula en avant, agitant sa massue. Amara fit un léger pas de côté, enfonça sa courte épée dans les côtes du Marat au moment où il tombait, sentit la lame pénétrer profondément et le cri vibrant et saccadé de l’homme se répercuter dans le métal jusque dans ses mains. Partagée entre le dégoût et l’exultation d’avoir survécu à l’affrontement, elle ressortit son arme avec un cri et recula d’un bond pour laisser le Marat dégringoler dans la cour. Haletante, elle releva les yeux et vit Pirellus qui la dévisageait. Il hocha la tête puis lui cria : — Essayez de les rejeter à l’extérieur du mur. Il ne s’agit pas que nos propres troupes se retrouvent gênées dans leurs mouvements. Puis il se remit à étudier le sol en dessous de lui, fronçant les sourcils d’un air presque absent lorsqu’une pointe de flèche en pierre vint se briser contre la crête de son casque. Amara se risqua à jeter un coup d’œil par-dessus le rempart pour regarder le chaos en dessous, et aussitôt des flèches volèrent vers elle en sifflant. Elle rebaissa brusquement la tête et vit Bernard accroupi à côté d’elle. Lui aussi regarda rapidement par-dessus le mur, puis se releva à moitié et tendit son arc, ramenant sa flèche à hauteur de sa joue. Il prit une seconde pour viser puis lâcha son trait, qui passa entre deux légionnaires pour venir s’enfoncer dans les côtes d’un Marat armé d’une hache en acier qui avait réussi à prendre le contrôle du mur à un légionnaire inconscient, le casque enfoncé. La force de l’impact fit reculer le guerrier, et il tomba dans le vide. — Tu as repéré leur général ? cria Bernard. — Je n’arrive pas à voir ! répondit Amara sur le même ton. Ils me tirent dessus chaque fois que je regarde ! — Pas de casque. Je ferais la même chose. — C’est réconfortant, merci, répliqua Amara d’un ton ironique. L’Exploitant lui lança un sourire et se redressa pour décocher une autre flèche dans la horde en dessous, avant de se remettre à l’abri du rempart. Amara se releva pour jeter un autre coup d’œil – mais Bernard la retint par le poignet. — Attends. Ils sont en train de s’entasser là-dessous. Garde la tête baissée. — Quoi ? En réponse, il désigna Pirellus de la tête. Amara se retourna et vit ce dernier faire signe du doigt à deux hommes qui se tenaient à quelque distance de lui, derrière de lourdes urnes en céramique, et aux trois Chevaliers en armure derrière eux qui ne portaient pas d’armes. — Des pots à feu ? demanda Amara, et Bernard acquiesça. Elle regarda Pirellus lever son épée puis l’abaisser rapidement, en guise de signal. Les deux hommes derrière les pots à feu – des terrafèvres, sans aucun doute, car eux seuls pouvaient soulever aussi aisément ces urnes de braises de la taille d’un homme – les firent basculer par-dessus le mur pour s’écraser au milieu des Marats de chaque côté du portail. Pirellus fit signe aux trois Chevaliers et ceux-ci, comme un seul homme, levèrent les bras et le visage vers le ciel, criant par-dessus les hurlements et le tumulte de la bataille. Le feu leur répondit avec un rugissement qui assourdit Amara et fit claquer ses dents. Une chaleur brûlante s’éleva, accompagnée d’une vive clarté, écarlate et meurtrière à côté des froides lampes-furies, et d’un vent mugissant qui fit voler ses cheveux. Une colonne de feu en forme d’énorme serpent ailé s’éleva au-dessus des remparts, puis retomba s’écraser sur le sol en dessous. Les remparts l’empêchèrent heureusement de voir ce qui arrivait aux Marats pris dans cette soudaine tempête de flammes vivantes, mais ensuite, quand le rugissement du feu mourut, ne laissant qu’un écho, elle les entendit hurler, hommes et loups indifféremment, hurler de terreur et de douleur d’une voix perçante, hors d’haleine. Il y avait de la folie dans ces cris, de la frustration, du désespoir, une peur qui dépassait tout ce qu’elle avait déjà pu entendre – et quelque chose d’autre : la certitude de la mort, une mort vue comme l’échappatoire à une douleur aussi pure et ardente que les flammes qui l’avaient causée. Une odeur s’éleva alors du pied des remparts, celle de la chair calcinée. Amara frémit, écœurée. Le silence régna, rompu seulement par les cris et les gémissements provenant du sol. Elle se leva et regarda dans la plaine. Le serpent de feu avait brisé l’attaque des Marats, faisant fuir guerriers et loups avec des hurlements, loin des murs de Garnison. À un signe de Pirellus, les archers s’avancèrent et tirèrent sur les Marats en retraite, leurs flèches fendant l’air pour venir frapper avec une précision meurtrière quelques barbares de plus qui tombèrent en agrippant les pointes qui transperçaient leur chair. Amara ne voyait presque rien du sol juste au pied des remparts et elle en éprouva un soulagement muet. Les odeurs de poil brûlé et de choses pires encore menacèrent de la faire suffoquer, jusqu’à ce qu’elle demande à Cirrus d’éloigner celle-ci de ses narines et de sa bouche. Elle appuya une main contre les remparts et regarda le sol calciné et imbibé de sang, couvert d’un tapis de corps aux cheveux pâles. — Par les Grandes Furies, murmura-t-elle. Ce sont presque des enfants. Bernard s’avança à côté d’elle, le visage pâle, grave, les yeux cachés dans l’ombre de son casque. — De jeunes guerriers. Leur première occasion de faire leurs preuves au combat. C’était le Clan des Loups. Il en reste encore un. Amara lui jeta un regard. — Ils envoient au combat leurs plus jeunes ? — En premier. Ensuite, s’ils survivent, ils ont le droit de se joindre aux adultes pour la bataille principale. Elle tourna de nouveau les yeux vers le champ de bataille et avala sa salive. — Ce n’était qu’un prélude pour eux. Ce n’est pas fini. — Tant qu’on n’a pas eu le chef, non. Bois un peu. Tu ne sais pas à quel point tu en as besoin. Le prochain assaut ne sera pas aussi facile. À cet instant, un légionnaire arriva, muni d’un seau et d’un chapelet de gobelets en étain, et fit passer de l’eau à chaque homme présent sur les remparts. D’autres légionnaires, plus jeunes, issus des troupes de réserve, montèrent sur le mur pour aider à descendre les blessés et à les porter jusqu’aux aquafèvres qui travaillaient près des baignoires qui donnent dans la cour. Comme c’était l’usage, ceux dont les blessures étaient superficielles et faciles à traiter furent soignés en premier, en une série de rapides charmes d’eau qui refermaient les plaies saignantes, réparaient les fractures simples, et renvoyaient un soldat, certes fatigué mais intact, à la défense de la garnison. Ceux qui étaient plus gravement blessés se voyaient confiés aux soins de chirurgiens, des hommes et des femmes dont les talents médicaux relevaient davantage de la théorie et qui s’efforçaient de les garder en vie jusqu’à ce qu’un des aquafèvres ait le temps de s’occuper de leurs blessures. — Pas une grande surprise, disait Pirellus, quelque part à côté sur le mur. (Amara tendit l’oreille pour écouter la conversation.) Bien que le bélier soit une tactique nouvelle pour eux. Ils apprennent vite. — Des enfants, grogna Giraldi. Par les Corbeaux, je n’aime pas ce genre de carnage. — Comment vont les hommes ? — Ça va à peu près, compte tenu de leur nuit écourtée. Quelques morts à l’extrémité nord du mur. Des blessés seulement à l’extrémité sud. — Bien. Faites donner de l’eau à tout le monde et des flèches aux archers. Assurez-vous que ces nouveaux pots à feu arrivent jusqu’ici en un seul morceau, et faites manger mes ignifèvres. Ils travaillent mieux le ventre plein. — Vous voulez quelque chose pour ça ? demanda Giraldi. — Pour quoi ? — Vous saignez. — C’est le bord de mon casque. Une flèche l’a fait rentrer dans ma peau. Pas aussi grave que ça en a l’air. — Il ne vaudrait mieux pas que ça vous saigne dans l’œil au mauvais moment. Je vais vous envoyer un chirurgien. — Laissez les chirurgiens s’occuper des blessés, répliqua Pirellus d’un ton ferme. Et prenez un peu d’eau, vous aussi, centurion. — Bien, chef. Amara fronça les sourcils, pensive, puis se releva et fit quelques pas le long du mur pour rejoindre Bernard qui était assis, adossé au rempart, et contemplait ses mains d’un air sombre. — Je viens de penser à quelque chose, dit Amara. Tout ça n’a aucun sens. Bernard leva les yeux pour l’observer. — Ça fait toujours cet effet, la première bataille. Elle secoua impatiemment la tête. — Ce n’est pas ce que je veux dire. Ça n’a pas de sens, ce que font les Marats. Envoyer seulement une partie de leurs forces contre nous – et qui plus est, la moins expérimentée, la moins efficace. Pourquoi est-ce qu’ils nous attaquent par fractions quand ils pourraient se ruer tous ensemble sur nous ? — Les Marats ne pensent pas comme nous. Ce sont toujours leurs jeunes recrues qui viennent en premier. Parfois comme vélites qui provoquent des escarmouches avant l’arrivée du gros des troupes, parfois en petits groupes qui attaquent la nuit d’avant ; mais ils sont toujours devant. On vient seulement d’en avoir une preuve de plus. — Ils ne sont pas stupides, s’obstina Amara. Combien de leurs jeunes gens viennent de mourir ? Des centaines ? Un millier ? Et pour quel résultat ? Ils n’ont tué qu’une demi-douzaine de légionnaires et en ont blessé à peine plus qui seront de retour sur les remparts d’ici à moins d’une heure. Pirellus s’avança brusquement pour se poster devant Amara, les poings sur les hanches. — Vous auriez préféré qu’ils en tuent plus, peut-être ? — Ne soyez pas stupide, répliqua-t-elle sèchement. Je pense seulement qu’il doit y avoir quelque chose derrière ce qu’ils font. (Elle regarda Bernard.) Où sont les Chevaliers qu’on a vus tout à l’heure ? L’Exploitant lui rendit son regard, les sourcils froncés, mais Pirellus intervint avant qu’il ait eu le temps de répondre quoi que ce soit. — En effet, comtesse, où sont-ils ? Je veux bien admettre que les Marats nous attaquent, mais nous n’avons vu qu’une seule bande, jusqu’à présent, et aucune trace d’un chef de horde. Vous allez être la risée du royaume si Riva fait venir ses deux légions ici pour finalement s’apercevoir qu’il n’y a pas de Marats à affronter. Amara céda brusquement à la colère et se retourna vers Pirellus, prête à lui dire tout le mal qu’elle pensait de lui. Bernard se releva comme pour s’interposer. Plus loin sur le mur, un des cors en laiton sonna l’appel aux armes, une note claironnante qui fendit la froide clarté furiesque et n’avait pas eu le temps de s’éteindre que les vétérans sur les murs se relevaient déjà, arme et bouclier en main. — Chef, lança Giraldi, du rempart surplombant le portail. Ils reviennent. Pirellus tourna le dos à Amara et regagna d’un bond sa position à côté de lui. À l’extrémité de la zone éclairée, les Marats réapparurent, masse hurlante qui se ruait en avant – sauf que cette fois, leurs cris n’étaient pas ponctués par les hurlements de grands loups noirs, mais par les sifflements stridents et métalliques des grands oiseaux de guerre qui couraient à leurs côtés, tandis que la pâle marée chargeait vers les murs. — Archers, cria de nouveau Pirellus. (Là encore, en trois vagues vibrantes et sifflantes, les Marats tombèrent à terre, privés de vie par les traits aléréens.) Lanciers ! cria-t-il ensuite, et une fois de plus, la légion se prépara à affronter les Marats. Mais là s’arrêta la similitude avec l’assaut du Clan des Loups. Il n’y avait pas cette fois de perche d’escalade, pas de bélier pour enfoncer la porte. À la place, le premier rang de Marats, avec un hurlement de défi, se rua tout simplement sur les murs et, prenant furieusement son élan, sauta d’un bond jusqu’au sommet. Si Amara ne l’avait pas vu de ses propres yeux, elle aurait refusé d’y croire – mais les Marats, sans aide d’aucune sorte, bondirent tout simplement dans les airs, s’agrippèrent d’une main au sommet du mur haut de cinq mètres et se hissèrent dessus pour combattre. Les grands oiseaux qui couraient à leurs côtés bondirent eux aussi, encore plus haut, et, battant furieusement l’air de leurs ailes atrophiées, restèrent en suspens juste assez longtemps pour lacérer de leurs serres cruelles les défenseurs du rempart, repoussant les Aléréens le temps que les jeunes guerriers ratites se hissent sur les créneaux et se jettent à corps perdu dans la bataille, avec un courage proche de l’inconscience. Stupéfaite et horrifiée, Amara vit un Marat grimper sur le rempart à moins de trois mètres d’elle, tandis que son oiseau atterrissait avec un cri à côté de lui et portait un violent coup de bec sur un bouclier levé. Le Marat brandit son couteau et se jeta sur elle en hurlant, tandis que derrière lui, un autre se hissait sur le mur à sa place. Amara voulut l’esquiver, mais s’aperçut qu’il n’y avait sous ses pieds que le vide de la cour. Elle lança un appel éperdu à Cirrus et, alors que le guerrier se ruait sur elle, fit deux pas dans le vide avant de regagner d’un bond le rempart derrière lui. Il la regarda d’un air ébahi, tout en faisant volte-face. D’un geste rapide, elle fit voler son épée, le plat de la lame parallèle au sol, et l’arme s’enfonça d’un côté de la poitrine du Marat pour glisser entre ses côtes et ressortir sans heurt. Quelque chose poussa un cri strident derrière elle, et une douleur fulgurante lui traversa le dos. Elle se jeta à terre, par-dessus le Marat mort, et, tournant la tête, vit le grand ratite bondir sur elle, les yeux sombres et vitreux, vides de toute émotion ressemblant à de la peur, et viser ses yeux avec le bec. Elle lança les mains devant elle en demandant à Cirrus de la protéger, et la furie se rua en avant, soulevant le ratite pour le jeter contre un merlon. L’oiseau chancela et fit volte-face pour se ruer de nouveau sur elle, mais à cet instant un légionnaire trapu lui assena un violent coup d’épée et, avec une vigueur puisée à la terre, lui trancha la tête. Le légionnaire décocha un sourire à Amara puis fit demi-tour et se rua sur un nouvel assaillant arrivé sur les remparts. Amara se remit debout avec peine. La bataille faisait rage sur toute la longueur du mur et s’était étendue à la cour derrière celui-ci. Après un moment de stupéfaction, les troupes de réserve s’étaient avancées sous les ordres de leurs jeunes officiers pour engager le combat avec ceux des Marats qui avaient sauté du rempart ou suivi leurs oiseaux directement dans la cour. D’autres cris, éperdus, affolés, pleins de rage guerrière, déchiraient l’air tout autour d’elle, déroutants et terrifiants. De l’autre côté du portail, les Marats avaient pris le contrôle d’une section du mur et la défendaient tenacement, et à chaque instant, davantage de leurs compagnons affluaient. Jusqu’à ce que Pirellus lui-même entre dans la mêlée. Le Parcien à la peau dorée dégaina sa sombre épée et se mit à avancer sur le rempart d’un pas qui ne pouvait être qualifié que de déterminé, en criant aux légionnaires de s’écarter de son chemin. Il cueillit le premier Marat d’un coup si rapide qu’Amara ne le vit même pas commencer son geste. Elle ne vit que le sang qui jaillissait en arc de cercle, tandis que le guerrier allait s’écraser au sol, sans vie. Un des grands oiseaux perdit une serre en voulant griffer Pirellus, et sa tête la rejoignit sur les pavés une seconde plus tard. D’autres Marats, hommes et bêtes, se jetèrent sur le ferrofèvre en une vague déchaînée, mais le soldat leur tint tête à tous. Chacun de ses gestes lui permettait d’éviter un coup ou d’en assener un lui-même – et ces derniers étaient tous mortels. Avec une précision méthodique, Pirellus balaya la section occupée du mur, repoussant l’ennemi comme des toiles d’araignée, et les légions y affluèrent de nouveau, débarrassant les remparts des cadavres à coups de pied et combattant férocement pour tenir le terrain reconquis. Pirellus secoua son épée pour en enlever le sang, d’un air neutre et distant, puis désigna de nouveau les hommes avec les pots à feu. Les terrafèvres ôtèrent les couvercles et se préparèrent à faire basculer leur charge par-dessus les remparts. Les ignifèvres derrière eux, le regard perdu dans le vide, remuaient silencieusement les lèvres, appelant leurs furies en vue de la tempête infernale qu’ils s’apprêtaient à lancer sur l’ennemi. Et c’est à cet instant qu’Amara les sentit. Qu’elle sentit les courants d’air vibrer de tension, qu’elle entendit, avec une partie d’elle-même qu’elle ne pouvait totalement définir, le vent se lever dans l’obscurité au-dessus d’eux. Elle leva les yeux : la clarté aveuglante des lampes-furies installées sur les remparts plongeait dans le noir les cieux au-dessus, mais partout sur le mur, les vents se levaient, fouettant l’air en tous sens. Elle crut entendre des cris dans le ciel, là où les quelques Chevaliers Aeris de Garnison étaient censés patrouiller. Elle reçut des gouttes sur le visage, et, l’espace d’un instant, crut que la pluie s’était mise à tomber. Mais c’était chaud, non froid, et quand elle s’essuya la joue, elle vit du sang sur ses doigts. — Bernard ! hurla-t-elle. Ils sont là ! Elle n’avait pas le temps de vérifier qu’on l’avait entendue. Invoquant Cirrus, elle bondit dans les airs, sentit le mugissement du vent l’envelopper tandis qu’elle s’élançait vers le ciel nocturne, au-dessus des remparts et de la forteresse assiégée. L’air grouillait de Chevaliers Aeris, qui se battaient en duel, virevoltaient dans le ciel en un combat à mort qui engageait autant leurs furies qu’eux-mêmes, chacun essayant de couper le flux d’air de son adversaire ou de le blesser assez gravement pour qu’il se déconcentre et chute dans le vide. Sous les yeux d’Amara, justement, un des hommes aux couleurs de Riva esquiva d’une pirouette l’assaut d’une lame, pour soudain pousser un cri de terreur et tomber du ciel comme une pierre. Il passa à côté d’Amara et s’écrasa au sol devant les murs de Garnison, le bruit sourd de l’impact noyé dans le tumulte alentour. Amara balaya le ciel du regard, repérant les silhouettes des Chevaliers aéroportés autant grâce aux sens de Cirrus qu’aux siens, et en compta au moins trente, trois fois plus qu’il y avait de défenseurs du camp. D’autres gracieux combats continuaient à se dérouler au-dessus et autour d’elle, mais leur issue était courue d’avance : les Chevaliers Aeris de Garnison allaient être chassés du ciel ou tués, et l’ennemi contrôlerait tout ce qui se passait au-dessus de la forteresse. Plus haut derrière les positions de l’ennemi, Amara repéra ce qu’elle craignait – plusieurs litières portées par d’autres Chevaliers, des litières qui transportaient sûrement davantage des furifèvres puissants qu’ils avaient déjà affrontés. Alors même qu’elle regardait, plusieurs Chevaliers formèrent une escorte autour de trois des litières et l’ensemble plongea vers la forteresse assiégée. Plus précisément, vers le portail où Pirellus et ses Chevaliers menaient la défense aléréenne. Sans prendre le temps de réfléchir à un plan, Amara ramassa Cirrus sous elle et s’élança dans les airs vers les litières. Un Chevalier surpris se retourna pour lui faire face, mais elle le dépassa en trombe et lui donna un coup d’épée presque désinvolte qui l’entailla de la jambe à l’épaule, coupant ses jambières en cuir et entamant même la cotte de mailles qui protégeait son dos. Il poussa un cri et, sa concentration gênée par la douleur, chuta vers le sol comme une feuille tombée d’un arbre. Amara se jeta en avant et s’aida d’une formidable bouffée d’air pour se propulser dans les airs. Puis, portée par son élan, elle amoncela Cirrus devant elle et lança la furie sur les porteurs d’une des litières. Elle n’avait pas la puissance nécessaire pour priver les quatre Chevaliers du support de leurs furies et n’essaya même pas. Elle préféra se concentrer sur les deux à l’avant, avec l’intention de les priver de leur vent pendant quelques secondes cruciales seulement. Elle y parvint. Les deux hommes poussèrent un cri de surprise et tombèrent à pic, emportant dans leur chute les perches dont ils soutenaient le poids. Et jetant dans le vide une demi-douzaine d’hommes qui se trouvaient dans la litière. Deux d’entre eux portaient encore leurs sangles de sécurité, et restèrent précairement accrochés à la litière tandis que leurs porteurs s’efforçaient de redresser celle-ci, mais les six autres, s’attendant manifestement à un atterrissage rapide sur les remparts, s’étaient déjà détachés. Ils tombèrent dans le vide, et même si quelques-uns des Chevaliers qui les escortaient plongèrent après eux, Amara savait qu’ils n’auraient jamais le temps de les rattraper si près du sol. Elle sentit des dizaines d’yeux se fixer sur elle alors qu’elle arrivait au point culminant de son élan, puis commençait à retomber. Elle se retourna dans les airs pour foncer tête la première vers le sol, en gardant les bras près du corps pour éviter d’être ralentie, et appela Cirrus pour qu’il revienne se ramasser sous elle et lui permette de rétablir son propre flux avant que l’un des autres Chevaliers Aeris l’en empêche. Une demi-douzaine de flux d’air convergèrent sur elle au même moment, et elle chercha désespérément un vent auquel se raccrocher, alors que les lampes-furies de la forteresse en dessous se rapprochaient dangereusement. Elle eut de la chance : tant de ses ennemis avaient voulu la priver de son support qu’elle put retourner les efforts des uns contre les autres, en enchevêtrant leurs vents puis en altérant la direction de sa chute à l’aide de ses bras et de ses jambes. Cirrus se précipita sous elle et elle reprit le contrôle de sa descente, au moment même où un autre Chevalier, plus prompt à réagir que ses compagnons, se jetait sur elle, l’épée au clair, étincelante dans la lumière. Amara vira sur le côté, mais il suivit le mouvement et abattit sa lame sur elle. Elle l’arrêta avec la sienne et poussa fortement, au corps à corps, en s’efforçant de prendre le contrôle du vent autour d’eux pour l’utiliser à son avantage. Son adversaire lui agrippa le poignet et ils commencèrent à tournoyer follement, tout en continuant à tomber. Amara jeta un coup d’œil à la cour qui se rapprochait à toute vitesse et releva les yeux vers son adversaire, croisant son regard. Sans avoir besoin de parler, ils s’écartèrent l’un de l’autre d’un commun accord, et leurs furies respectives se précipitèrent sous eux dans un mugissement, pour essayer de ralentir leur chute. Amara jeta un regard éperdu en dessous d’elle et orienta sa chute vers une pile de balles de foin à côté des écuries. Celles-ci, bien compactes, n’auraient guère amorti sa chute si Cirrus n’avait pas rapidement envoyé des courants d’air pour à la fois la ralentir et éparpiller le foin. Amara s’enfonça dans la plus haute des piles de foin et retomba par terre de l’autre côté. Son ennemi, plus doué qu’elle ou moins fatigué, atterrit adroitement à côté et pivota pour lui enfoncer son épée dans la gorge. Elle para le coup de justesse et le détourna vers la meule de foin à côté d’elle, tout en tirant de sa ceinture le petit couteau qu’elle avait volé à Fidélias, pour le planter dans la botte de l’aérifèvre. Celui-ci tomba en arrière avec un cri, puis fit un geste de la main, avec un regard meurtrier. Le vent mugit, et Amara sentit quelque chose la clouer violemment au sol. Elle essaya de se débattre, de lever son épée, mais la furie de son adversaire l’en empêcha. Elle invoqua Cirrus, mais elle savait qu’elle avait été trop lente. Impuissante, elle regarda l’homme relever son épée. Il y eut un sifflement et une flèche vint s’enfoncer dans la cotte de mailles du Chevalier à l’endroit où celle-ci se croisait, juste sous la gorge. L’impact le fit reculer de deux pas saccadés et l’aérifèvre tomba mort sur le pavé. La pression sur Amara se relâcha brusquement, et elle put respirer, remuer de nouveau. Elle entreprit de se relever péniblement mais, encore étourdie par sa chute et ses efforts pour contrôler celle-ci, n’avait pas encore réussi à se redresser quand Bernard arriva près d’elle, son arc à la main. — Par les Corbeaux et les Grandes Furies, est-ce que ça va ? De quel côté ils arrivent ? — Le portail, haleta Amara. Les pots à feu. Écarte-les du portail. Vite. Bernard pâlit et repartit en courant vers le mur. Un Marat étourdi par sa chute du haut des remparts leva une hachette à tête de pierre, mais Bernard fit un petit geste de la main et le manche en bois de l’arme se retourna brusquement dans la main de son propriétaire, faisant cogner l’arrière de la pierre contre la tempe de celui-ci et l’envoyant rouler au sol. Amara ressentait une douleur sourde dans l’épaule et dans le dos et était trop épuisée pour arriver à se relever, mais elle regarda Bernard escalader précipitamment une échelle et bondir sur le mur. Il prit son arc à deux mains et se fraya un chemin jusqu’à Pirellus, assommant au passage un Marat qui combattait deux légionnaires et évitant les griffes d’un ratite blessé qui gisait sur le flanc et lacérait l’air de la patte qui lui restait. Il agrippa l’épaule du Chevalier commandeur et lui cria quelque chose par-dessus le vacarme. Pirellus eut un air incrédule, mais Bernard lui montra le ciel et Pirellus se retourna à temps pour voir la première des deux autres litières descendre sur eux, entourée de Chevaliers Aeris en cotte de mailles. Il écarquilla les yeux et hurla quelque chose à ses hommes, à l’instant précis où une violente bourrasque les envoyait s’écraser contre les remparts et repoussait les Marats qui venaient de sauter par-dessus le mur. Bernard perdit son arc mais resta debout, grâce à la force qu’Amara le savait puiser dans sa furie. Il attrapa Pirellus et un autre homme à côté de lui, les tira jusqu’au bord du mur, et sauta avec eux dans la cour. En reportant les yeux sur les litières, Amara aperçut dans l’une d’elles Fidélias, qui montrait le sol du doigt en criant quelque chose à un des occupants de l’autre litière, un homme grand et mince aux traits émaciés. Celui-ci se leva, les yeux fermés, et tendit une main. En réponse, les pots à feu qui étaient restés sur le mur, à côté des ignifèvres désormais cloués au sol par les rafales de vent, explosèrent en flammes aveuglantes. La tempête de feu déferla sur le rempart au-dessus du portail, où les Chevaliers de Garnison étaient immobilisés. Éparpillées et battues par un vent qui exacerbait dangereusement leur rage, les flammes continuèrent cependant à courir sur le mur, rongeant indifféremment légionnaires, Marats et oiseaux de proie. L’incendie se déploya sur le rempart comme une faux et jeta les hommes à terre, hurlant, fuyant les flammes, se roulant frénétiquement sur le sol pour éteindre leur corps en feu. Certains sautèrent même des remparts dans la horde de Marats en dessous. Paralysée d’horreur, Amara vit les litières atterrir dans la cour, où une demi-douzaine de légionnaires désorganisés attaquèrent les envahisseurs. Aldrick ex Gladius descendit de sa litière et, accompagné des Chevaliers Aeris, repoussa les soldats. Fidélias sortit à son tour et s’approcha du portail. Amara le vit promener autour de lui un regard vif et dur, puis poser ses paumes nues contre le bois épais. Il resta là près d’une demi-minute, les yeux fermés. Puis il recula, lança un ordre à ses hommes et revint en boitant vers sa litière. Aldrick et les autres le suivirent, et le groupe s’éleva de nouveau pour disparaître dans les airs. Amara réussit enfin à se relever et ramassa son épée. Elle leva la tête pour regarder ce que Fidélias avait fait aux portes. Elle les vit trembler. De la poussière s’échappa d’une d’elles. Puis la serre cruellement acérée d’un ratite passa à travers les poutres épaisses comme si c’était du papier, avant de ressortir. Muette d’horreur, impuissante, elle regarda les Marats réduire les portes de Garnison à l’état de petit bois sous ses yeux avec des cris de fous furieux et se ruer à l’intérieur du fort. Elle déglutit, toujours en proie au vertige, et agrippa son épée d’une main tremblante pour s’avancer à leur rencontre. Chapitre 37 Amara regarda autour d’elle tout en s’approchant, alors même que les Marats commençaient à se frayer un chemin à travers les portes. D’un côté, plusieurs jeunes légionnaires, horrifiés, regardaient les Marats affluer d’un air effaré. De l’autre, des corps calcinés et des hommes gravement brûlés gisaient éparpillés à l’endroit où ils étaient tombés du rempart, ainsi qu’un Bernard et un Pirellus à l’air sonné qui reprenaient lentement leurs esprits après l’explosion et leur chute. — En formation ! hurla Amara aux légionnaires, mais elle ne sut même pas s’ils l’avaient entendue. (Elle repéra un jeune homme coiffé d’un casque de centurion et aboya :) Centurion ! Défendez la porte ! Le jeune homme à la cape luxueuse la dévisagea puis regarda tour à tour le portail et le rempart dévasté au-dessus, les yeux ronds, la bouche tremblante. — Re-reculez ! bégaya-t-il, bien que personne ne semble l’écouter. Re-repliez-vous ! Amara, désespérée, tourna les yeux de l’autre côté. — Pirellus ! hurla-t-elle. Debout ! Commandez cette légion ! Pirellus, qui avait perdu son casque dans l’explosion et avait les cheveux brûlés presque jusqu’au crâne d’un côté, la dévisagea d’un air hébété. Les Marats finirent de mettre en pièces ce qui restait des portes, et le premier d’entre eux, un jeune guerrier robuste brandissant une hache de pierre, entra dans le fort en jouant des coudes. Elle n’avait pas le temps de faire autre chose. Si les Marats prenaient le contrôle de la porte, ils pourraient déferler dans Garnison, et rien ne les empêcherait d’écraser la défense aléréenne sous le simple poids de leur nombre. Malgré son vertige et la souffrance que lui causait sa blessure au dos, Amara se précipita vers la porte en miettes. Elle s’entendit pousser un hurlement strident alors même que le guerrier marat se retournait vers elle et faisait tournoyer sa hache pour la couper en deux au niveau des hanches. Mais elle appela Cirrus et, sautant avec aisance par-dessus l’arme de son adversaire, lui porta un coup de taille à hauteur des yeux. Le fin métal de sa lame mordit le visage du guerrier, et il s’écroula avec un hurlement, au moment même où un des grands oiseaux de guerre se frayait un chemin à travers les portes. Amara essaya de l’éviter, mais le ratite plongea la tête en avant et lui agrippa brusquement le bras gauche dans l’étau de son bec. Elle ressentit une douleur fulgurante et sut que seule sa cotte de mailles lui avait évité d’avoir le bras coupé en deux. L’oiseau secoua violemment la tête, faisant valser Amara de part et d’autre comme une marionnette, jusqu’à ce que, désespérée, celle-ci lui assène un coup d’épée à la base de son large cou ; il poussa un hurlement métallique et la rejeta loin de lui. Un autre Marat franchit la porte, mais devant ce mouvement brusque, le ratite blessé fit volte-face et se mit à claquer violemment de son bec cuivré, obligeant le guerrier à reculer. Avec un cri, Amara se rua pour plonger son épée dans le cœur de l’oiseau et, d’une torsion du poignet, l’envoya rouler au sol devant elle, jouant du bec et des griffes dans une débauche de sang. Le guerrier réapparut et Amara, hors d’haleine, l’attaqua lui aussi. Il esquiva d’un bond, laissant place à un deuxième Marat, une jeune femme cette fois, mince et munie d’un vieux sabre aléréen. Elle brandit son arme au visage d’Amara, et la jeune Curseur para le coup – pour se faire durement percuter au flanc et jeter au sol par le premier attaquant. Elle se débattit furieusement, avec un futile cri de rage, mais il était entré dans sa garde et lui clouait au sol la main dont elle tenait son épée. Il leva le bras, l’air impassible, et lui donna un violent coup de poing sur la bouche qui l’étourdit et la fit taire un moment. Puis, d’un ton où perçait la satisfaction, il dit quelque chose dans une langue gutturale et lui agrippa fermement les cheveux pour lui faire tourner la tête vers la jeune femme qui leva son vieux sabre afin de l’abattre sur elle. Ils me scalpent, pensa Amara. Ils me prennent mes cheveux. Soudain, un cri perçant retentit, aigu et paniqué. Le Marat lâcha Amara et se releva d’un bond alors que sa compagne levait son sabre pour parer l’assaut furieux et désespéré d’un des jeunes légionnaires. Le jeune homme, jouant de son glaive avec plus de rage et de brutalité primaires que de logique, écarta les deux guerriers d’Amara. Il se tourna vers ses compagnons, et Amara, au bleu qui fleurissait sur sa mâchoire, reconnut le jeune homme qui était de garde à la porte la veille. — Allez ! rugit-il. Vous allez rester là à rien faire pendant qu’une femme se bat ? Il se retourna vers ses adversaires et, en hurlant « Riva pour Aléra ! », repartit à la charge. D’abord un, puis deux, puis plusieurs autres légionnaires se ruèrent en avant avec des cris de fureur et formèrent un mur de boucliers pour contenir la marée de Marats qui essayaient de déferler par la porte détruite. Pourtant, en dépit de leur action coordonnée, les jeunes soldats commencèrent à reculer, lentement mais sûrement. Amara sentit qu’on la traînait en arrière par un coude, et réussit tout juste à garder son épée en main. Elle leva les yeux, toujours sonnée, et vit le Guérisseur Harger penché sur elle, les doigts posés avec légèreté sur ses tempes. — Le bras est cassé, dit-il une seconde plus tard d’une voix rude. Peut-être aussi quelques dents. Il y a des maillons cassés dans le dos de ta cotte qui te rentrent dans la peau, et tu as une entorse quelque part. Mais tu vivras. (Il jeta un coup d’œil au portail assiégé et lui fit un rapide sourire.) Belle démonstration de courage, jeune fille. En faisant honte à ces petits citadins, tu as enfin réussi à les pousser au combat. — Pirellus, parvint à souffler Amara. De l’autre côté du portail. Sonné. Harger écarquilla les yeux. — Grandes Furies, il s’en est sorti vivant ? — Bernard. L’a tiré du mur. Harger hocha la tête d’un air tendu, puis l’aida à se relever. — Montre-moi. Si quelqu’un peut faire quelque chose, c’est Pirellus. Amara haleta, le souffle coupé par la douleur, et vit le Guérisseur tressaillir lui aussi. Il l’aida à reprendre son équilibre, puis, contournant le groupe de légionnaires au portail qui reculaient inexorablement tout en continuant à croiser le fer avec l’énergie du désespoir, elle le guida vers l’endroit où elle avait aperçu Bernard et Pirellus quelques instants plus tôt. Lorsqu’elle les trouva, Bernard commençait tout juste à se relever en chancelant et Pirellus était encore à quatre pattes. Harger se dirigea aussitôt vers lui, posa les doigts sur les tempes de ce dernier, puis grommela et le secoua rudement. Il leva une main pour le gifler, mais le Chevalier commandeur lui attrapa le poignet juste avant que Harger le frappe. Pirellus secoua brièvement la tête, cligna des yeux et se releva en titubant pour regarder vers le haut du rempart. Puis il se retourna pour balayer la cour du regard et fit un signe de tête à Amara. — Comtesse, dit-il d’une voix exténuée. Cette explosion a dû rendre les pierres brûlantes, mais elles vont vite refroidir et les Marats pourront sauter par-dessus le mur même si on tient la porte. Amara déglutit. — Qu’est-ce qu’on fait ? — Faites monter ces légionnaires sur le mur. — Et qui tiendra le portail ? Il releva très légèrement le menton. — Moi. Amara le dévisagea. — Tout seul ? Et qui commandera la légion ? — Ils ne vont pas vraiment avoir besoin d’ordres. Ils tiendront les remparts et je tiendrai le portail, ou nous serons tous morts d’ici à un petit moment. — Comment est-ce qu’ils peuvent tenir les remparts ? — Ils ne le pourront pas longtemps. Il faudra que vous trouviez quelque chose. — Quoi ? dit sèchement Amara. Ce n’est pas un plan, ça ! — C’est tout ce que j’ai, répliqua Pirellus. Comtesse, par toutes les furies, j’espère que vous êtes aussi maligne que vous êtes courageuse. Si vous ne trouvez pas un moyen de nous débarrasser d’eux, nous mourrons, ici et maintenant. Et sur ces mots, il inclina la tête et s’avança vers la mêlée près du portail. À mi-chemin, il s’arrêta pour ramasser une longue et lourde barre de bois qui avait constitué un des bras d’une charrette écrasée par les décombres. Il se retourna brusquement et la tendit à Bernard qui s’était enfin relevé, étourdi. — Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? demanda l’Exploitant. — Suivez-moi, répondit Pirellus. Protégez mes arrières de tous ceux qui pourraient m’échapper. Ne vous mettez pas dans mes pattes. Puis il se retourna et entra dans la mêlée. En aboyant sèchement quelques mots, il s’avança entre les jeunes légionnaires et dégaina son épée. Quelques secondes plus tard, trois guerriers marats gisaient à terre, baignant dans leur sang, et la progression des envahisseurs était enrayée. Pirellus hurla des ordres aux jeunes soldats et, après un court moment d’hésitation, ceux-ci obéirent et se séparèrent en deux groupes pour remonter les escaliers qui menaient aux créneaux, jetant des seaux d’eau devant eux au fur et à mesure pour refroidir les pierres brûlantes. Pirellus resta seul devant le portail. Amara le vit arborer un petit sourire dur et poli. Il s’inclina à l’adresse des Marats de l’autre côté du porche et, d’un geste de la main, les invita à approcher. Bernard serra les doigts sur sa barre de bois et déglutit en regardant Amara. Les yeux un peu écarquillés, il prit une inspiration tremblante, mais se tourna vers le portail et vint se placer environ trois mètres derrière Pirellus, droit et ferme. Amara sentit un cri de frustration lui monter aux lèvres tandis que les Marats recommençaient à passer la porte, seuls ou deux par deux. Le Parcien les affronta, leur tenant tête avec aisance, et un, puis deux, puis trois barbares tombèrent sous son épée noire. Mais même Pirellus n’était pas intouchable. Deux Marats passèrent la porte ensemble et lui firent face. Le ferrofèvre para habilement un coup de lance, se retourna pour frapper l’autre guerrier, et hésita brusquement en découvrant une jeune Marate à moitié nue. Il se reprit aussitôt et se fendit pour lui planter son épée entre les seins, mais cette hésitation lui coûta cher. Le Marat à côté de lui le frappa violemment à la jambe de l’extrémité de sa lance, heurtant le côté de son genou avec un craquement, et si Bernard ne s’était pas avancé pour assener au Marat, de sa lourde barre de bois, un coup qui l’écrasa au sol, Pirellus aurait pu être tué. Mais le soldat se contenta de grimacer, tout juste affligé d’une légère claudication, et poursuivit ce qu’Amara savait être, à terme, une défense héroïque mais sans espoir du portail. Harger s’approcha d’elle en levant des yeux cernés et soucieux vers les remparts, et Amara, suivant son regard, vit les légionnaires engager le combat avec l’ennemi, entendit les cris des oiseaux de guerre et de leurs maîtres marats. — Madame, fit Harger. Qu’est-ce qu’on fait ? Amara eut envie de lui crier dessus, de frustration et de peur. Sous ses yeux, un jeune légionnaire tomba du rempart en hurlant et en se tenant le visage à deux mains, les doigts ensanglantés. Il atterrit à moins d’un mètre d’eux. Bernard esquiva de justesse un brusque coup de lance alors qu’il écartait un autre Marat du flanc de Pirellus. Comment était-elle censée savoir quoi faire ? Elle n’était pas un commandeur d’armée. La soudaine destruction des Chevaliers de Garnison avait paralysé leur défense, elle le savait. Mais comment était-elle censée savoir surmonter cette perte ? Elle inspira brusquement. Ce n’était pas à elle de le savoir. Elle rengaina son épée et saisit la manche de Harger. — Guérisseur. Menez-moi auprès du comte Gram. Il s’exécuta aussitôt et la mena au centre du fort, où deux vieux légionnaires montaient la garde devant la porte d’une construction en briques inélégante mais fonctionnelle. Amara passa vivement devant eux, monta une volée de marches et entra dans la chambre du comte. Gram gisait sur son lit, la tête penchée d’un côté, le visage gris, les yeux caves. Ses lèvres étaient couvertes d’une sorte de pellicule blanche craquelée, et ses mains larges et puissantes reposaient mollement sur les draps, l’air frêles, la peau fine comme du parchemin. Amara le regarda et avala sa salive. Elle savait que ce qu’elle s’apprêtait à faire risquait de le tuer. Elle le fit quand même. — Réveillez-le, Harger. Le Guérisseur exhala un soupir hésitant. — Madame. Je peux, mais ça risque de… — Je sais que ça risque de le tuer, Guérisseur. Mais si les murs ou le portail tombent aux mains de l’ennemi, il mourra de toute façon. Nous avons besoin de lui. La garnison a besoin de lui. Je ne pense pas qu’il souhaiterait nous voir perdre la bataille alors qu’il peut peut-être nous aider. Harger la dévisagea un moment puis secoua la tête. Il baissa les épaules un moment, les traits tirés. — Non. J’imagine que non. — Préparez-le à bouger, dit doucement Amara. Je vais chercher les gardes pour qu’ils nous aident à le porter. Elle descendit chercher les deux légionnaires puis remonta avec eux dans la chambre de Gram. Elle trouva Harger penché sur le vieux comte dont le visage était anormalement rouge. Gram inspira péniblement et ouvrit les yeux pour la scruter. Avec un grognement, il fit : — Harger me dit que mes Chevaliers sont morts. Qu’il ne reste plus que les nouvelles recrues. — Oui, répondit Amara, la gorge serrée. Ils sont sur les remparts. Pirellus est vivant, mais blessé, et défend le portail tout seul. Il faut qu’on vous emmène là-bas… — Non. Pas la peine. Ça ne servira à rien. — Mais, monsieur… — Le feu, fit Gram d’une voix rauque. — L’ennemi s’est servi des pots à feu des Chevaliers contre eux. Il les a fait exploser sur le rempart. Gram ferma les yeux. — Ils sont tous au portail ? — Non. Ils sont aussi de retour sur le mur. Répartis sur toute la longueur. — Je ne peux rien faire, soupira Gram. Même si je n’étais pas blessé. Même si on avait davantage de pots à feu. Je ne peux pas déclencher un tel incendie, sur une telle distance. — Il y a forcément quelque chose que vous pouvez faire, insista Amara en posant sa main sur celle du comte. — Rien, chuchota Gram. Je ne peux pas brûler quelque chose d’aussi grand. Pas assez de forces. Amara se mordit la lèvre. — Et un charme différent ? Gram rouvrit les yeux. — Quoi ? — Un charme de feu. Les Marats ne pourraient rien contre. Gram tourna les yeux vers Harger, puis les reposa sur elle. — La peur. Le feu. — Je ne sais pas s’ils ont peur du feu… — Non, répondit Gram d’un air faiblement agacé. Apportez-moi du feu. Une torche. Vous. Amara le regarda d’un air perplexe. — Moi ? Mais je ne suis pas ignifèvre. Gram agita une main agacée pour la faire taire et fixa sur elle des yeux étincelants. — Peux pas marcher. Quelqu’un d’autre doit la porter. Vous avez peur, jeune fille ? Elle acquiesça d’un air tendu. Il gloussa. — Franche. C’est bien. Trouvez-moi une torche. Et préparez-vous à être courageuse. Plus courageuse que vous ne l’avez jamais été. On peut peut-être faire quelque chose. Il s’interrompit pour tousser faiblement, en grimaçant de douleur. Amara échangea un regard avec Harger, puis fit un signe de tête à l’un des légionnaires. Ce dernier sortit, et revint un instant plus tard avec une torche. — Ici, jeune fille, murmura Gram en lui faisant signe de s’approcher. Apportez-la plus près. Amara obéit, s’agenouillant près du lit pour tendre la torche au comte blessé. Gram ferma les yeux et mit sa paume nue dans le feu. Amara tressaillit et faillit écarter la torche, mais le vieil homme ne broncha pas, et sa chair resta apparemment inaltérée par les flammes. Amara le ressentit d’abord en elle, un petit frisson de panique qui lui parcourut le ventre et les cuisses, rendit ses jambes molles et flageolantes. Sa main se mit à trembler, et elle leva l’autre pour raffermir sa prise sur la torche. Gram poussa un long et sourd gémissement de douleur et Amara sentit sa peur redoubler, tellement irraisonnée et soudaine qu’elle dut se retenir de s’enfuir de la chambre. Son cœur se mit soudain à battre la chamade, la douleur que lui procuraient ses blessures sembla s’accentuer et brusquement elle put à peine respirer. — Jeune fille, râla Gram en rouvrant les yeux. Écoutez-moi bien. Portez ça sur le front. Devant tous les Marats. Portez-la à un endroit où ils pourront tous la voir. (Il exhala un soupir rauque, et ses yeux se refermèrent.) Ne la faites pas tomber. Et ne laissez pas la panique vous envahir. Dépêchez-vous. Amara acquiesça, se releva, et sentit son corps trembler, affaibli par la peur. — Tiens bon, dit Harger. Vas-y. Vite. Je ne sais pas combien de temps il peut maintenir le charme. Amara dut s’y reprendre à deux fois avant de réussir à bégayer : — D’accord. Elle fit demi-tour et sortit de la chambre en s’efforçant de maîtriser sa respiration, de garder un pas ferme et régulier. La peur courait en elle comme de la glace hivernale, en petits éclats froids qui circulaient dans ses veines et venaient douloureusement troubler le rythme de son cœur. Elle avait de la peine à se concentrer sur le portail, sur la torche qu’elle devait y apporter sans la faire tomber – mais luttait pour garder à l’esprit que si elle lâchait celle-ci ou cédait à la peur et s’enfuyait, les efforts de Gram auraient été en vain. En entrant dans la cour, elle se mit à sangloter, sentit son corps commencer à faiblir sous le coup de sa terreur abrutissante. Elle n’avait qu’une envie, tourner le dos au portail, fuir, s’envoler en laissant leurs sauvages ennemis loin derrière elle. Mais elle poursuivit sa route vers le portail, de plus en plus faible et chancelante. À mi-chemin, elle vacilla et tomba, aveuglée par les larmes. Mais elle continua à avancer, en se traînant sur les genoux et sur son bras blessé, le poing serré sur la torche pour l’empêcher de tomber. Soudain, juste devant elle, quelqu’un cria, et elle sentit qu’on la remettait debout avec une force terrifiante ; elle leva les yeux sur un véritable géant aux yeux flamboyants, muni d’un gourdin de la taille d’un tronc. Elle lutta contre sa terreur, contre les sanglots qui s’étranglaient dans sa gorge. — Bernard. La torche. Le rempart. Emmène-moi sur le rempart ! Avec une grimace, le géant lui répondit d’un rugissement et elle retint un hurlement hystérique. Puis, la prenant tout simplement sous son bras, il la porta jusqu’à l’escalier et jusqu’en haut des marches, vers les cris paniqués et désespérés sur le rempart. Elle sentit de nouveau le sol sous ses pieds et elle s’avança en trébuchant, vers le mur qui surplombait le portail. C’est incapable de penser ou de se maîtriser qu’elle fit les derniers pas. Chancelante, elle s’approcha du rempart avec des hurlements et des sanglots, en tenant la torche bien haut, certaine que la mort l’attendait là, respirant doucement, ses ailes noires bruissant comme celles des corbeaux qui attendaient quelque part dans l’obscurité de pouvoir fondre sur les yeux des morts. Sans savoir comment, elle atteignit le bord du rempart, se mit debout dessus, cible de choix pour les archers marats, et brandit sa torche. Celle-ci s’embrasa soudain, véritable fournaise de bruit et de chaleur, torrent soudain de lumière rugissante qui fusa vers le ciel et éclaira le sol sur un kilomètre à la ronde. Toute la terreur, toute la peur qu’elle avait en elle s’épanouit en même temps que la torche, jaillit en même temps que les flammes déchaînées, la quitta pour retomber, multipliée par mille, sur le sol en dessous d’elle. Un calme horrible et soudain envahit la scène tandis que la puissance du charme de feu déferlait sur l’ennemi. Puis un cri, né au même instant dans plusieurs milliers de poitrines, s’éleva vers le ciel. Les Marats cessèrent leur assaut plus rapidement encore qu’ils l’avaient commencé. La pâle marée de guerriers reflua brusquement des murs de Garnison en hurlant de terreur, accompagnés par les sifflements paniqués des oiseaux de guerre en fuite. Les légionnaires fourbus qui défendaient les murs se mirent à hurler de joie, tandis que les Marats s’enfuyaient, mis en déroute par le charme de feu. Amara les regarda partir et sentit sa terreur la quitter, en même temps que le peu de forces qui lui restaient. Elle chancela et serait tombée des remparts sans le soutien de Bernard qui était apparu derrière elle. Elle se laissa aller contre lui, épuisée, peinant à garder les yeux ouverts, tandis que tout autour les combattants aléréens poussaient des hurlements de défi à l’adresse de l’ennemi en fuite. Elle ferma les yeux, et quand elle les rouvrit, le ciel s’était éclairci. Elle était assise sur les remparts, enveloppée dans la cape de Bernard. Engourdie, rompue de douleur, elle se releva en chancelant et balaya du regard le mur d’enceinte et la cour en dessous. Les blessés, les mourants et les morts gisaient partout. Guérisseurs et chirurgiens s’activaient parmi eux, parmi des hommes si gravement brûlés qu’ils avaient à peine forme humaine. Sous les yeux d’Amara, l’un d’eux émit un hurlement étranglé puis se raidit, une main noircie crispée en forme de serre. Le légionnaire à son côté, lui-même revêtu d’un bandage taché de sang, lui couvrit le visage d’une cape. Puis, aidé d’un camarade, il alla porter le corps près d’un nombre croissant de cadavres alignés en rangs de l’autre côté de la cour. Elle se retourna pour regarder sur le bastion. Elle y vit peut-être une dizaine de légionnaires, jeunes, épuisés mais indemnes, la lance à la main, au garde-à-vous. Sur le champ de bataille au pied des murs, les corbeaux étaient venus pour les morts. Ils grouillaient sur eux comme un tapis noir et croassant, battant des ailes, les yeux brillant d’une avidité vitreuse, indifférents au camp de leurs victimes. Ils sautaient d’un corps à l’autre, arrachant yeux et langues. Quand Amara vit l’un des corps remuer, pour se retrouver aussitôt submergé de charognards ailés, elle eut un haut-le-cœur et détourna le regard. Bernard réapparut un instant plus tard, les traits tendus, et lui tendit une louche d’eau fraîche. Elle but. — On est mal, dit-elle doucement. — Mal, acquiesça-t-il. Même une fois qu’on aura remis sur pieds les blessés légers, la garnison a perdu deux tiers de ses hommes. Il n’y a plus que trois Chevaliers vivants, en comptant Pirellus. Les portes sont en miettes, et il n’y a aucun moyen de les remplacer. Et de toute façon, l’ennemi peut sauter par-dessus le mur. — Comment va Gram ? — Harger dit qu’il y a peu de chances qu’il reprenne conscience avant de mourir. Ce dernier charme l’a vidé. — Par les Corbeaux, jura doucement Amara. C’est un homme courageux. — Oui. — Les Marats vont revenir, alors. — Bientôt. Elle ferma les yeux d’un air épuisé. — Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ? — Je ne sais pas. — On devrait faire sortir les femmes et les enfants. Les familles des soldats. Les mettre dans des chariots et les envoyer à Riva aussi vite que possible. — On ne peut pas. Ces Chevaliers n’ont pas fait que détruire la porte. D’autres sont entrés dans les écuries et ont effrayé les chevaux. Ça a attiré l’attention de peut-être une demi-douzaine de ratites. Il n’y a plus un seul cheval. Amara le regarda. — Est-ce qu’ils peuvent s’enfuir à pied ? — J’en ai parlé à Pirellus et à Giraldi. Même sur la route, les femmes et les enfants ne peuvent pas distancer les Marats. Même si on tient Garnison aussi longtemps qu’on peut. On n’a pas assez d’hommes, tout bêtement – et la plupart des familles refusent de partir. Elles ont décidé de rester pour se battre, plutôt que de se faire tuer en s’enfuyant. Pirellus maintient leur moral en leur disant que des renforts vont forcément arriver de Riva. — Non, répondit Amara d’un ton hébété. Je n’aurais jamais pensé qu’ils avaient autant de Chevaliers Aeris à leur disposition pour isoler la vallée. Je ne pense pas que quiconque ait pu leur échapper, ils sont trop nombreux. Bernard acquiesça. — On a envoyé des estafettes, à pied, pour prévenir les exploitations. On espère leur faire gagner un peu de temps. S’ils partent pour Riva immédiatement, ils arriveront peut-être à sortir de la vallée… Il laissa sa voix mourir, épuisé. Amara se releva et se pressa contre lui. Il lui rendit son étreinte et tous deux partagèrent un long moment de silence dans le calme de l’aube naissante. — Tu devrais t’en aller, dit Bernard. Tu peux t’envoler d’ici. Tu devrais aller prévenir le Premier Duc. — Même si j’étais encore capable de voler, répondit Amara, mon devoir est de faire mon possible pour mettre fin à ce qui se passe ici. Pour trouver celui qui a déclenché ça. Traîner les responsables devant la justice. Je ne me permettrais pas de partir. — Il n’y a aucune raison pour que vous mouriez ici, comtesse. — Cette discussion est inutile, Exploitant. Je ne peux pas voler. Pas maintenant. Je suis trop fatiguée. Elle posa la joue sur l’épaule de Bernard. Il dégageait une impression de force et de chaleur dont elle tira tout le réconfort possible. Au bout d’un moment, elle sentit qu’il passait un bras autour de sa taille, et se pressa davantage contre lui. — Je suis désolée, Bernard. J’aurais dû être plus rapide. Agir différemment. Je suis désolée pour ta sœur, ton neveu. Il avala sa salive. Quand il répondit, ce fut d’une voix rauque et douce. — Pas de quoi être désolée. J’espère seulement qu’ils vont bien. Elle lui posa la main sur le bras et ils restèrent debout l’un contre l’autre, silencieux, entre les croassements des corbeaux devant eux et les gémissements des mourants derrière. Le ciel s’éclaircit davantage et Amara sentit Bernard tressaillir. — Furies toutes-puissantes. Elle ouvrit les yeux et balaya du regard la plaine devant Garnison, que le soleil levant commençait à éclairer, dévoilant un océan de corps pâles. Les Marats. Des milliers et des milliers de Marats, d’un bout à l’autre de l’horizon, aussi loin que portait le regard. Vingt mille. Trente mille. Cinquante mille. Elle n’avait aucun moyen d’estimer avec précision un nombre aussi vaste. Elle regarda la horde déferler lentement sur la plaine, en direction de Garnison. Un nombre suffisant pour submerger les défenseurs de la petite forteresse. Un nombre suffisant pour se répandre dans toute la vallée de Calderon. Un nombre suffisant pour prendre au dépourvu les terres au-delà et mettre à feu et à sang des milliers de communautés aléréennes sans défense. Avec un coup d’œil à Bernard, elle s’écarta de lui pour s’avancer vers les remparts et, s’y appuyant d’une main, regarder l’ennemi approcher. — Tu ferais mieux d’aller prévenir Pirellus, dit-elle doucement. Dis-lui de se tenir prêt. Chapitre 38 Isana n’avait pas froid aux pieds, mais ceux-ci étaient écorchés et couverts de bleus quand elle sortit enfin des sous-bois épineux, traînant derrière elle une Odiana trébuchante, et arriva sur la route qui traversait la vallée de Calderon. Elle avait à peine repris son souffle qu’elle entendit, dans l’obscurité d’avant l’aube, le martèlement rapide et régulier de sabots sur la route. Elle attrapa Odiana par le poignet pour la tirer sur le bas-côté, mais trop tard. Les cavaliers, lancés au triple galop sur les pavés charmés, étaient déjà sur elles, et faillirent les écraser avant de réussir à freiner leurs montures, formes énormes et indistinctes dans l’obscurité qui ruèrent et se cabrèrent avant de s’arrêter. — Maîtresse Isana ? fit un jeune homme d’une voix stupéfaite. Qu’est-ce que vous faites ici ? Isana regarda les cavaliers avec surprise. — Frédéric ? — Oui, madame. (Le jeune homme parla doucement à son cheval et se laissa glisser de son dos, gardant une main sur sa bride.) Par les Grandes Furies, madame, on ne pensait pas vous revoir un jour. Est-ce que ça va ? L’autre cavalier descendit à son tour de sa monture et, au nuage de cheveux blancs qui entouraient sa tête, Isana reconnut Roth l’Exploitant. Il s’avança vers elle et la serra dans ses bras. — Grâce aux furies, Isana. On craignait le pire. Elle se laissa aller contre le vieil Exploitant, soudain consciente de la fatigue dans ses bras et ses jambes, et dut faire appel à Rill pour ne pas se mettre à pleurer. — Ça va. Il s’en est fallu de peu, mais ça va. — Qui est-ce ? demanda Roth en plissant les yeux pour regarder derrière Isana, vers l’endroit où Odiana était assise au bord de la route, les yeux dans le vide, l’air apathique. — C’est une longue histoire. Je m’occupe d’elle. Mais qu’est-ce que vous faites ici ? — On part en éclaireurs, répondit Roth en se retournant pour désigner la route d’un signe de tête. D’un peu plus loin sur la chaussée leur parvinrent le martèlement d’autres sabots et les grincements de roues de chariots protestant contre une allure trop rapide. Isana vit apparaître d’autres chevaux, certains tirant de lourdes charrettes, d’autres portant des cavaliers. Frédéric émit un sifflement aigu en agitant les bras, et les véhicules entreprirent lentement de freiner. — Mais qu’est-ce que vous faites ? demanda Isana. Roth avait l’air épuisé dans la pénombre. — Isana. Les Marats sont entrés dans la vallée hier. Pendant la soirée. Ils ont attaqué le domaine d’Aldo et y ont mis le feu. Pour autant qu’on puisse en juger, personne n’en a réchappé. Isana prit une profonde inspiration, choquée. Elle avait le vertige. — Personne ? Roth acquiesça. — On a aperçu l’incendie à l’aube et Warner est allé voir avec ses fils. Il les a envoyés prévenir Garnison et Riva. Les deux qui allaient à Garnison ont été assassinés. On les a retrouvés en pièces à moins de trois kilomètres d’ici. Pour les autres, on ne sait pas. — Oh non, chuchota Isana. Oh, par les Grandes Furies, pauvre Warner. — Et hier soir, Frédéric était dans les champs à travailler. L’intéressé hocha la tête. — Ce gros rocher. Je ne l’avais pas eu avant la tempête et je n’arrivais pas à dormir, alors j’y suis retourné hier soir, maîtresse Isana. Et voilà que deux hommes sont tombés du ciel. — Du ciel ? Des Chevaliers Aeris ? — Oui, madame. L’un d’eux était en noir et l’autre portait les couleurs de Riva, et il était blessé, alors j’ai frappé le premier à la tête avec ma pelle. (Il avait un ton un peu inquiet, comme s’il n’était pas sûr d’avoir bien fait.) Ce n’était pas mal de ma part, si ? — Bien sûr que non, gamin, ricana Roth. C’était un messager de Garnison, qui allait chercher des renforts à Riva. Il a dit qu’une horde de Marats était en route. Et quelqu’un voulait sérieusement sa mort. Il s’était pris une flèche, et ils avaient envoyé un Chevalier pour le ramener au sol. Frédéric lui a fait une bosse qui n’est pas près de vouloir s’en aller dans le cabochon, à cet assassin, sinon on lui aurait demandé qui l’avait envoyé. Frédéric baissa la tête. Les chariots s’arrêtèrent et Otto et Warner se précipitèrent pour étreindre Isana, le premier avec chaleur et soulagement, le second avec une raideur froide et déterminée. — Et donc, vous allez à Garnison ? demanda Isana. Warner acquiesça. — On a envoyé des messagers à Riva, à travers bois, pour qu’ils ne puissent pas être suivis par quelqu’un qui surveillerait depuis le ciel. Mais ça leur prendra plus de temps que par les airs ou par la route, alors en attendant, on va combler le vide nous-mêmes. Isana regarda les chariots remplis de gens. — Par les Grandes Furies, Warner. Tu as amené au moins la moitié de tes fermiers. — Un peu plus, dit Otto d’une voix anxieuse. (Il se tordit les mains.) Tous ceux qui peuvent se battre ou manier utilement une furie. — Ces gens ne sont pas des soldats, protesta Isana. — Non, répondit calmement Warner. Mais tous les hommes ont fait leur service dans la légion. Isana, si Garnison tombe, il n’y aura plus rien pour empêcher une horde de faire la même chose qu’au domaine d’Aldo dans chaque exploitation entre ici et Riva. Il vaut mieux qu’on propose notre aide pour s’apercevoir qu’elle n’est pas nécessaire, plutôt que l’inverse. — Et les enfants ? — Certains des aînés ont emmené les plus jeunes dans l’arrière-pays. Dans la grotte des Mendiants, ce genre d’endroit… Ils seront plus en sûreté là-bas que dans les exploitations, le temps que les choses se calment. Isana soupira. — Et Tavi ? Mon frère ? Quelqu’un les a vus ? Tout le monde resta muet, puis Frédéric finit par se passer la main dans les cheveux et répondit : — Je suis désolé, maîtresse. On n’a eu aucune nouvelle de ceux qui sont sortis la nuit de la tempête. On pensait que vous étiez tous morts ou… — Ça suffit, Frédéric, intervint Roth d’un ton sévère. Elle est épuisée. Isana, toi et cette fille, montez donc à l’arrière du chariot de tête. Otto, donne-leur quelque chose de chaud et une couverture et on pourra se remettre en route. — Bien, fit Otto en prenant le bras d’Isana. Il tendit la main pour attraper celui d’Odiana, mais celle-ci recula en tressaillant et poussa un petit cri aigu. — Laisse-moi faire, dit Isana, en se penchant pour toucher le menton d’Odiana. Une tempête d’émotions brûlantes l’envahit aussitôt, et elle dut lutter pour les tenir à distance. Elle leva le visage de la jeune femme vers le sien et murmura sans émettre de son : — Monte dans le chariot. Odiana la regarda d’un œil vide, mais se leva quand Isana la tira par le bras et grimpa dans le chariot avec une relative bonne volonté pour aller s’installer dans un des coins du fond, jetant de derrière ses cheveux emmêlés des regards méfiants aux fermiers tout autour. Isana monta à côté d’elle et, un instant plus tard, le chariot se remit en route en grinçant. On tendit une épaisse couverture à Isana qu’elle drapa autour de leurs épaules à toutes deux, et, un moment plus tard, une gourde d’une sorte de vin chaud épicé qui lui brûla l’estomac, mais réchauffa et délassa ses membres. Elle passa la gourde à Odiana ; celle-ci la tint dans ses mains un long moment, comme si elle avait besoin de s’armer de courage avant de boire, puis se recroquevilla sous la couverture et sembla sombrer dans l’inconscience quelques instants plus tard. — Tu as l’air épuisée, fit remarquer Otto d’un air compatissant, de l’autre côté du chariot. Essaie de te reposer un peu. On arrive bientôt à Garnison, mais essaie quand même. Isana lui passa la gourde et secoua la tête. — Je ne suis pas fatiguée, Otto, sincèrement. J’ai trop de soucis pour ça. Mais quand elle se fut rassise, elle appuya la tête contre le fond du chariot et ne se réveilla que quand le conducteur se retourna pour crier à Otto. — Exploitant ! Nous y sommes ! Isana se réveilla en sursaut et se redressa pour regarder à l’avant du chariot. L’air matinal était froid sur son visage et sur sa gorge, et la couche de gel sur le sol luisait dans la pâle lumière d’une aube toute proche. Un nuage de fumée planait sur Garnison comme un linceul. Isana sentit son cœur se serrer. Arrivaient-ils trop tard ? Le fort avait-il déjà été attaqué ? Elle grimpa à l’avant du chariot au moment où le conducteur, un des fermiers d’Otto, claquait de la langue à l’adresse de ses chevaux pour ralentir leur course furiesque. Leur haleine produisit de la vapeur dans la pénombre. Alors qu’ils approchaient, Isana aperçut un jeune légionnaire qui montait la garde tout seul sur le rempart ouest de Garnison. En le regardant de plus près, elle s’aperçut qu’il portait un épais bandage sur le front et l’œil gauche, si récent qu’il était encore taché de sang. Un hématome lui décolorait également la joue, bien qu’il semble dater d’un jour au moins. À l’approche du groupe de chariots et de chevaux, le jeune soldat se pencha pour les dévisager. Warner leva une main dans sa direction. — Ohé, le portail ! Ouvrez-nous ! — Monsieur, vous ne devriez pas être là, bégaya le jeune homme. Les Marats attaquent. Vous ne devriez pas amener des fermiers ici maintenant. — Je sais bien que les Marats attaquent, répliqua Warner d’une voix dure. Nous sommes venus vous aider et chacun ici peut faire quelque chose. Ouvrez-nous. Le jeune légionnaire hésita, mais il y eut un mouvement sur le mur derrière lui et un homme au casque de centurion cabossé apparut. — Exploitant Warner ? — Giraldi, répondit Warner en inclinant sèchement la tête. Nous avons entendu dire que vous aviez de la compagnie, et nous avons décidé de nous inviter à la fête pour vous aider à les recevoir dignement. Giraldi les dévisagea un moment, puis hocha la tête. — Warner. Vous feriez mieux de repartir pour Riva tant que vous le pouvez. Ses mots réduisirent au silence tous les fermiers en dessous de lui. Isana se leva du siège du chariot. — Bonjour, centurion. Avez-vous vu mon frère ? Giraldi plissa les yeux pour mieux voir puis les écarquilla. — Isana ? Oh, grâce aux furies ! Votre frère est là. À l’intérieur, sur le mur est. Isana, le comte est gravement blessé, et Livia est à Riva auprès de sa fille. Harger et les aquafèvres de la légion ont fait ce qu’ils pouvaient, mais ils disent que sans les soins d’un meilleur aquafèvre, il ne survivra pas. Isana hocha la tête calmement. Elle laissa ses sens flotter lentement vers Giraldi, pour se faire une idée des émotions du centurion. Colère, épuisement et surtout désespoir l’enveloppaient comme une épaisse couche de boue froide, et Isana frissonna. — Les Marats ont déjà attaqué, si je comprends bien. — Leur avant-garde seulement, répondit Giraldi. Le reste de la horde sera là dans moins d’une heure. — Alors nous ferions mieux de ne pas perdre plus de temps en bavardages. Ouvrez les portes. — Je ne sais pas si le comte serait… — Le comte n’a pas son mot à dire dans cette affaire. Et si les Marats prennent Garnison, ils seront en mesure de détruire tout ce que nous possédons. Nous avons le droit d’aider à défendre nos foyers et nos familles, Giraldi, et chacun des hommes adultes ici est un vétéran de la légion. Ouvrez les portes. Giraldi baissa la tête et fit un signe au jeune légionnaire. — Les furies savent qu’on a besoin d’aide. Vas-y. Les fermiers entrèrent dans Garnison en ordre rapide, et Isana remarqua que tous les chariots étaient conduits par des hommes adultes – des vétérans. Ils se garèrent dans le fort comme s’ils faisaient partie de la légion de service, alignant leurs véhicules en rangs soignés dans la cour la plus à l’ouest. Ils commencèrent aussitôt à dételer les chevaux et à les emmener boire, avant de les mettre à l’abri des vents hivernaux. Chaque camp de légionnaires était organisé de la même façon, ce qui permettait aux vétérans et aux unités fraîchement transférées d’être parfaitement au fait des opérations et de la configuration de n’importe quel camp. Tandis que certains attachaient les chevaux, d’autres commencèrent à former des rangs devant l’armurerie, et Giraldi, avec l’aide d’un jeune légionnaire, entreprit de les équiper de boucliers, d’épées, de lances, de plastrons et de casques. Isana descendit du chariot, la main d’Odiana dans la sienne, guidant la jeune femme hébétée et toujours enveloppée de la couverture comme une enfant somnolente. — Harger, appela-t-elle en apercevant le Guérisseur, qui supervisait un groupe de jeunes femmes, presque encore des enfants, occupées à déchirer des draps pour en faire des bandages. Le vieil homme se retourna vers elle, et esquissa un sourire fatigué. — De l’aide, dit-il. Peut-être qu’on va pouvoir résister un peu, en fin de compte. Elle s’approcha de lui et le serra calmement dans ses bras. — Est-ce que ça va ? — Fatigué. (Il regarda autour de lui et ajouta.) La situation est grave, Isana. Notre mur n’est pas assez haut et nos Chevaliers sont tombés dès la première attaque. Isana sentit sa gorge se serrer. — Mon frère ? — Un peu sonné, mais ça va. Isana, on a moins d’une heure. Quand le soleil se lèvera, on pourra marcher d’ici aux tours de guet sur des épaules de Marats. Elle hocha la tête. — Vous voyez l’Exploitant Otto, là-bas ? C’est un aquafèvre puissant. Il manque de finesse parce qu’il soigne plus souvent du bétail que des gens, mais il sait ressouder les os cassés mieux que qui que ce soit, et il peut le faire à longueur de journée. Il y a un ou deux autres hommes au moins aussi habiles qu’un aquafèvre de la légion, et beaucoup parmi les femmes sont meilleures. Vous avez des blessés ? — Plein, répondit Harger en lançant autour de lui un regard estimatif. Vraiment ? Des femmes meilleures qu’un aquafèvre de la légion ? — Voyez Otto. Il demandera à nos guérisseurs d’aider les vôtres. Vous êtes dans la cour est ? Harger acquiesça en clignant plusieurs fois des paupières. Puis il pressa l’épaule d’Isana. — Merci. Je ne sais pas si ça servira à quelque chose à long terme, mais il y a des mourants qui n’auront pas à mourir tout de suite. Isana posa sa main sur celle de Harger et demanda : — Où est-ce que je peux trouver Bernard ? — Sur le rempart au-dessus du portail. Avec un signe de tête, Isana partit en direction de l’extrémité opposée du fort. Elle passa les quartiers du commandeur et ceux des officiers au centre, puis longea rapidement baraquement après baraquement. Elle trouva les premiers corps en entrant dans la cour est, dans les écuries. Des chevaux morts gisaient à l’intérieur et déjà les corbeaux ne cessaient d’entrer et sortir, leurs cris rauques retentissant dans la pénombre du bâtiment. D’autres corps jonchaient la cour autour d’elle : les Marats et leurs grands oiseaux de proie avaient été grossièrement entassés dans un coin de la cour pour ne pas gêner les manœuvres des troupes. Les victimes aléréennes étaient étendues en rangs soignés de l’autre côté, enveloppées dans leur cape, la tête couverte pour empêcher les corbeaux d’accéder à leurs yeux. Le reste de la cour était rempli de blessés et de mourants. Quelques légionnaires clairsemés montaient la garde sur les remparts, mais il semblait y en avoir si peu. Isana s’avança, sidérée par le carnage. Elle n’avait jamais rien vu de tel. Ses sens étaient assaillis par une souffrance qui lui parvenait des blessés comme la chaleur émanant d’un four. Elle frémit et ramena ses bras contre son corps. Derrière elle, Odiana, qui ne la quittait toujours pas d’une semelle et restait accrochée à sa main, émit un petit gémissement de terreur et garda la tête baissée. — Isana ! Levant la tête, elle aperçut son frère qui courait vers elle, et ne lutta ni contre les larmes qui lui montaient aux yeux ni contre le sourire qui se dessinait sur ses lèvres. Il l’enlaça et la serra fort contre lui, en la soulevant du sol. — Grâce aux furies ! s’écria-t-il de sa voix de basse. J’ai eu tellement peur pour toi. Elle lui rendit son étreinte. — Tavi ? demanda-t-elle. (Il se raidit un instant, un geste qui glaça le sang d’Isana. Elle recula la tête et prit le visage de son frère entre ses mains.) Qu’est-ce qui s’est passé ? — Après la crue, je l’ai perdu. Impossible de retrouver sa trace dans la tempête. J’ai réussi à sortir la Curseur de l’eau, et après on est venus ici. — Il était seul ? — Pas entièrement, si on tient compte du fait qu’Ombre était encore avec lui. Je pensais que tu l’aurais retrouvé après la crue. Elle secoua la tête. — Non, je n’ai pas pu. C’est Kord qui m’a tirée de la rivière, Bernard. Les yeux de son frère se durcirent. — Ça va, lui assura-t-elle, mais elle dut réprimer un frisson de peur dans son ventre au souvenir du fumoir de Kord. Son fils, Aric, nous a aidées à nous enfuir. J’ai pu lui échapper. — Et tu es venue ici ? — Pas toute seule. Je venais juste d’atteindre la grand-route quand Warner et les autres sont passés. Je suis venue en chariot avec eux. — Warner ? — Warner, Otto, Roth. Ils ont amené tous leurs fermiers. Les tiens aussi. Ils sont venus aider. — Les imbéciles, pesta Bernard. (Mais ses yeux étincelèrent et il regarda vers le mur et les portes brisées qui ouvraient sur le fort. Une barricade de fortune avait été élevée devant, faite d’une paire de chariots retournés, de tonneaux et de cadres de lit.) Combien est-ce qu’il en a amené ? — Tout le monde. Près de cinq cents personnes. — Les femmes aussi ? Isana acquiesça. Bernard fit la grimace. — Je suppose que c’est quitte ou double, alors. (Il regarda Odiana, derrière sa sœur.) Qui c’est, ça ? Isana avala sa salive. — Une des esclaves de Kord, mentit-elle. Elle m’a sauvé la vie. C’est un collier de discipline qu’elle porte là, Bernard. Je ne pouvais pas la laisser là-bas. Il hocha la tête, en jetant un autre coup d’œil au mur, et soupira lentement. — Ç’aurait peut-être été plus charitable. Ça ne va pas être une partie de plaisir. Isana fronça les sourcils et regarda le rempart. — Bernard. Tu te rappelles quand on a construit la ferme ? — Bien sûr. — Tout le monde dans la vallée nous a aidés. On a édifié la ferme, l’enceinte, toute l’exploitation en un jour. Il cligna des yeux et se tourna vers elle pour dire d’une voix soudain excitée : — Tu veux dire qu’on pourrait rehausser les remparts. Elle acquiesça. — Ça pourrait aider. Giraldi a dit qu’ils n’étaient pas assez hauts. — Ça pourrait, répéta Bernard. Ça pourrait. (Il jeta un coup d’œil autour de lui.) Tiens. Ce centurion, là, c’est l’ingénieur. Tu vois la tresse sur sa tunique ? On va avoir besoin de son aide. Explique-lui, moi, je vais rassembler nos terrafèvres. Il partit en courant. Isana s’approcha de l’homme qui leva les yeux, la regarda d’un air perplexe, puis se rembrunit derrière sa moustache grise et hérissée. Il l’écouta en silence exposer son plan. — Impossible, dit-il. C’est infaisable, fillette. — J’ai quarante printemps, centurion, répliqua Isana. Et ça doit se faire. Mon frère est en train de ramener nos terrafèvres en ce moment même. Le centurion la regarda bien en face, le visage et le cou violemment empourprés. — Des furifèvres de campagne. On ne parle pas d’une grange. Ce sont des murs de siège qu’on a là. — Je ne vois pas ce que ça change. L’homme poussa un bruyant soupir de mépris. — Ces murs sont composés de strates de roche superposées et emboîtées, fillette. Ils sont durs, flexibles, lourds, et peuvent résister à n’importe quel pilonnage. Mais une fois qu’ils sont en place, on ne peut pas les rehausser comme ça, comme une clôture de pâturage. Si vous vous amusez à toucher au mur, vous allez esquinter les fondations, et tout va s’effondrer. Au lieu d’un mur plus haut, on n’aura plus de mur du tout. — D’après ce que j’ai cru comprendre, en l’état, c’est déjà comme si vous n’en aviez pas, de toute façon. L’homme la regarda un instant d’un air perplexe, puis se renfrogna et baissa la tête, en ruminant dans sa moustache. — Je comprends que ça risque d’être difficile, reprit Isana, mais ça vaut le coup d’essayer, non ? Si ça marche, nous réussirons peut-être à repousser leur assaut. Sinon… (Elle frissonna.) Sinon, j’aimerais autant que ça se termine rapidement, de toute façon. — Non, finit par répondre l’ingénieur. S’il y avait une chance que ça marche, ça vaudrait le coup d’essayer. Mais ce ne sont pas des ingénieurs. Ce sont des paysans. Ils n’ont pas la puissance que ça demande. — Vous n’avez jamais eu à vivre dans cette vallée, je me trompe ? répliqua Isana d’un ton railleur. On peut avoir une furie puissante sans pour autant vouloir être Chevalier. Il y a dans mon exploitation des garçons à peine sortis de l’enfance qui peuvent arracher du sol des rochers plus gros qu’un homme. Et vu la situation, nous n’avons rien à perdre. L’ingénieur la dévisagea. — Impossible, répéta-t-il. C’est infaisable. Même avec tout un corps d’ingénieurs militaires, ça me prendrait une demi-journée pour rehausser ce mur. — Alors c’est une bonne chose que nous ne soyons pas un corps d’ingénieurs militaires. Essaierez-vous ? Une autre voix s’immisça dans la conversation. — Il essaiera. Isana leva les yeux et vit la Curseur près d’eux, flottant dans les vêtements de son frère et une cotte de mailles d’emprunt. La jeune femme portait une épée au côté et une attelle au bras gauche. Elle semblait épuisée, sa gorge était contusionnée et son menton éraflé, mais elle fixait calmement l’ingénieur. — Coordonnez vos efforts avec ceux des Exploitants. Essayez. L’ingénieur avala sa salive puis inclina la tête à son adresse. — Comme vous voudrez, comtesse. Il fit demi-tour et s’en fut précipitamment. Amara se tourna vers Isana d’un air calme, tranquille. Puis elle aperçut la sorcière d’eau derrière celle-ci, enveloppée dans sa couverture, le regard vide, et jura discrètement. Elle mit la main à son épée. — Attendez, intervint Isana en s’approchant pour poser sa main sur celle d’Amara. Ne faites pas ça. — Mais c’est… — Je sais qui c’est. Elle ne fera de mal à personne dans l’immédiat. Elle m’a sauvé la vie… et un esclavagiste lui a mis un collier de discipline. — Vous ne pouvez pas lui faire confiance, insista Amara. Elle devrait être enfermée. — Mais… — C’est un Chevalier elle aussi. Une mercenaire, une meurtrière. (La voix de la Curseur vibrait de colère.) En toute justice, je devrais la tuer tout de suite. — Je ne le permettrai pas, répondit Isana en relevant le menton. Amara la regarda dans les yeux, calmement. — Je ne suis pas sûre que ce soit à vous de prendre cette décision, fermière. À cet instant, un homme grand avec la peau sombre des Parciens, vêtu d’une armure magnifique mais tachée de suie et de sang, s’approcha d’elles. — Comtesse, dit-il calmement. La horde sera bientôt là. Je souhaiterais vous avoir à mon côté. Pour essayer de trouver leur chef. Amara lança un regard furieux à Isana et se tourna vers lui. — Vous croyez vraiment que le tuer peut encore nous être utile, Pirellus ? Il sourit, dévoilant rapidement ses dents blanches. — Vu la situation, ça ne peut pas faire de mal. Et puis tant qu’à faire, je préférerais que la brute responsable de tout ceci (il désigna vaguement les alentours) ne rentre pas chez elle pour s’en vanter. Isana recula de deux pas, fit calmement demi-tour et entraîna Odiana loin d’eux. — Viens, dit-elle à la jeune femme, bien qu’elle sache que celle-ci ne l’entendait pas. Ils sont terrifiés et furieux. Ils ne te traiteraient pas avec justice. On va trouver un endroit où tu pourras rester hors de vue le temps qu’on règle cette affaire. Elle traversa rapidement la cour en direction d’un des grands entrepôts. Au moment où elle ouvrait la porte pour entrer précipitamment, un groupe de fermiers, enveloppés de leurs capes d’hiver personnelles, mais revêtus de l’acier de la légion, passa en rangs ordonnés, martelant le sol en direction des portes. Une autre file passa juste après, menée par Bernard et l’ingénieur qui discutaient âprement à voix basse. Isana fit entrer Odiana à sa suite. L’intérieur du bâtiment était sombre et elle entendit des rats trottiner quelque part. Un chat gris efflanqué passa en trombe près de ses jambes et s’enfonça dans l’obscurité, bien décidé à faire des rongeurs son repas. Caisses et sacs s’alignaient en rangs ordonnés, leur contenu clairement indiqué. Il faisait trop sombre pour y voir quelque chose : Isana regarda autour d’elle jusqu’à ce qu’elle trouve une lampe-furie qu’elle incita à s’allumer, puis souleva la sphère lumineuse dans sa main et balaya les rangs du regard. — Là, fit-elle. (Elle entreprit de tirer la jeune femme en avant, tout en continuant à parler à voix basse, dans l’espoir que l’aquafèvre sourde trouverait au moins un peu de réconfort dans l’intention qu’Isana mettait derrière ses mots.) Des sacs de blé. Ce sera plus confortable que le sol, et si tu te couvres, tu réussiras peut-être à dormir un peu. Tu seras à l’abri de tous. Elle n’avait pas fait dix pas qu’elle entendit la porte de l’entrepôt se refermer en claquant derrière elles. Elle fit volte-face en levant sa lampe-furie et les ombres dansèrent follement dans la pièce. Kord, vêtu d’une cape malpropre, laissa retomber le lourd loquet de la porte renforcée. Puis il se tourna vers Isana, les yeux luisants, et sourit, montrant des dents aussi noires et encrassées que la chaîne d’Exploitant qui pendait à son cou. — Bien bien bien, dit-il doucement, presque en ronronnant. On en était où ? Chapitre 39 Amara hocha la tête en regardant Pirellus. — Mais est-ce qu’ils vont réussir à rehausser le mur ? Il haussa les épaules. — Comme je disais, ça ne peut pas faire de mal. Il ne ralentira pas les Marats dans son état actuel, de toute façon. Non loin de là, Bernard et l’ingénieur avaient rassemblé près d’une centaine d’hommes et de femmes de tous âges, depuis les jeunes gens qui n’avaient pas encore l’âge de faire leur service jusqu’à une vieille grand-mère ratatinée, qui marchait en s’aidant d’une canne et du bras d’un jeune homme robuste qu’Amara reconnut comme un des fermiers de Bernard. — Vous êtes sûr qu’on ne prend pas un risque terrible ? On a réussi à le défendre tout à l’heure, fit remarquer Amara. — Contre des Marats dont c’était la première bataille, répondit Pirellus. Des bleus à peine entraînés. Et on a déjà failli se faire massacrer. Ne vous bercez pas d’illusions. Nous avons eu de la chance. Il y en a cinq fois plus qui nous attendent dehors maintenant. Ils ont de l’expérience et ils n’opéreront plus en tribus distinctes. (Il tapota des doigts sur la garde de son épée.) Et n’oubliez pas, ces Chevaliers sont toujours là quelque part. Amara tressaillit et regarda brusquement derrière elle. — Exactement. Et c’est pourquoi, maîtresse Isana, nous devrions… (Elle s’interrompit.) Où est-elle passée ? Pirellus lança un coup d’œil alentour puis haussa les épaules. — Ne vous inquiétez pas. Elle ne peut pas nous causer grand tort de toute façon. C’est un des avantages d’une mort certaine, Curseur : on se laisse difficilement impressionner par les risques supplémentaires. Amara le regarda en fronçant les sourcils. — Mais avec cette aide… — C’est sans espoir, répondit Pirellus d’un ton catégorique. Il nous faudrait trois fois plus de troupes pour pouvoir résister, Curseur. Ce que font ces fermiers est admirable, mais à moins qu’un de leurs messagers ait réussi à prévenir Riva… (Il secoua la tête.) Sans renforts, sans Chevaliers supplémentaires, on ne fait que tuer le temps en attendant le lever du soleil. Voyez si vous pouvez repérer le chef de horde, et moi je vais voir si je peux aider à trier les blessés et à remettre plus d’hommes sur pied. Elle voulut ajouter quelque chose, mais Pirellus tourna les talons et repartit en direction de l’autre cour. Son genou était gonflé et violacé, mais il ne se permettait pas de boiter. Un autre talent qu’Amara enviait aux ferrofèvres. Avec une grimace, elle regretta de ne pas pouvoir oublier aussi facilement la douleur dans son bras cassé. Ou la peur qui lui mettait les jambes en coton. Elle frissonna et s’avança vers le portail d’un pas déterminé. La barricade avait été enlevée à la hâte, pendant que les terrafèvres se préparaient à faire leur possible sur les murs. Une escouade de vingt légionnaires montait la garde en formation à l’extérieur des portes démantelées, au cas où des Marats essaieraient de s’y faufiler en douce. Cela semblait peu probable. Alors qu’elle passait sous le rempart pour sortir dans la plaine, contournant le groupe de jeunes gens graves et silencieux, Amara put voir la horde dans la clarté croissante, semblable à un vaste champ de neige vivante, qui se rapprochait d’un pas régulier, sans hâte. Elle s’éloigna des murs de plusieurs mètres, d’un pas léger et prudent. Elle essayait de ne pas poser les yeux à terre. Les cadavres noircis des Marats morts dans la première vague de feu gisaient sous ses pieds et tout autour, grotesques, dégageant une odeur pestilentielle. Les corbeaux pullulaient, couvrant charitablement de leurs battements d’ailes et de leurs chamailleries la plupart des morts. Amara savait que si elle regardait, elle verrait les orbites vides des cadavres dont les yeux avaient déjà été becquetés, en même temps, souvent, que des morceaux du nez et les lèvres molles et charnues ; elle ne le fit pas. L’air sentait la neige et le sang, la chair brûlée et, plus légèrement, la putréfaction. Même à travers l’écran dont Cirrus protégeait son odorat, elle pouvait le sentir. Ses genoux tremblèrent davantage encore et le souffle se mit à lui manquer. Elle dut s’arrêter et fermer les yeux un moment, avant de les relever vers la horde qui approchait. Elle leva son bras indemne et demanda à Cirrus de l’aider à mieux voir. Sa furie courba l’air devant ses yeux et, presque aussitôt, elle put voir la horde comme si elle se tenait assez près pour entendre leurs pas. Elle comprit immédiatement ce qu’avait voulu dire Pirellus. Bien que ceux d’entre les Marats qui avaient fui aient rejoint la horde une demi-heure plus tôt et se soient fondus dans la masse déferlante, elle voyait sans peine la différence entre eux et les guerriers qui s’avançaient maintenant vers Garnison ; et, sans même avoir besoin de les affronter, elle comprenait une partie des peurs de Pirellus. C’étaient des hommes plus vieux, alourdis par le poids des muscles et des ans, mais leur démarche révélait à la fois plus d’assurance et plus de prudence, une férocité tempérée de sagesse. Un frisson la parcourut. Des femmes, aussi, marchaient parmi la horde, armées, arborant la contenance de soldats expérimentés – ce qu’elles étaient sans aucun doute. D’après les maigres renseignements aléréens, les Marats se battaient presque constamment les uns contre les autres – des conflits à petite échelle qui ne duraient pas longtemps et semblaient ne résulter qu’en très peu d’hostilités durables ; des combats presque rituels. Mais extrêmement meurtriers, songea-t-elle en étudiant la horde d’un air sombre. Les morts derrière les murs de Garnison en étaient la preuve. Alors qu’elle observait leur approche, Amara fut soudain frappée d’une impression qu’elle n’avait pas ressentie depuis longtemps ; depuis que, toute petite, son père avait accepté de l’emmener pour la première fois en pleine mer, sur son bateau de pêche. L’impression d’être dehors, de se retrouver en équilibre au bord d’un précipice menant à un monde qui lui était complètement étranger. Elle jeta un coup d’œil aux murs derrière elle, un brusque changement de perspective qui lui fit mal aux yeux. Là se trouvait la frontière du puissant royaume d’Aléra, un pays qui résistait à ses ennemis depuis mille ans, qui avait vaincu un monde hostile pour construire une nation prospère. Et elle se tenait à l’extérieur, presque nue malgré son armure. Rien que par leur taille, rien que leur étendue, les vastes plaines qui se déployaient au-delà de cet ultime bastion de la puissance aléréenne lui donnaient soudain le sentiment d’être toute petite. La voix qui lui parvint était comme un chuchotement dans le bruissement du vent solitaire, à peine audible, indistincte. — Ne te laisse jamais intimider par la taille seule. Je te l’ai pourtant appris. Amara se raidit et laissa retomber sa longue-vue improvisée en regardant autour d’elle. — Fidélias ? — Tu raidis toujours les jambes quand tu as peur, Amara. Tu n’as jamais appris à le cacher. Et, au fait, je peux t’entendre, répliqua la voix. Un de mes hommes te fait parvenir ma voix et il écoute tes réponses. — Je n’ai rien à te dire, chuchota Amara avec véhémence. Elle lança un coup d’œil aux légionnaires derrière elle et s’avança de quelques pas pour s’écarter d’eux afin qu’ils ne puissent pas l’entendre. Elle releva la main pour scruter les rangs de la horde approchante, à la recherche d’un guerrier qui pourrait être leur chef. — Inutile, commenta Fidélias. Vous ne pouvez pas tenir les murs. Et même si vous y arriviez, nous briserions de nouveau la porte. — Qu’est-ce que tu ne comprends pas dans « Je n’ai rien à te dire » ? (Elle fit une pause, puis ajouta de son ton le plus perfide :) Traître. — Dans ce cas, écoute-moi. Je sais que tu ne partages pas mon point de vue, mais je veux que tu y réfléchisses. Gaius va à sa perte. Tu le sais. S’il ne le fait pas proprement, il en écrasera des milliers dans sa chute. Il pourrait même affaiblir le royaume au point d’en risquer la destruction. — Comment oses-tu me parler de la sécurité du royaume ? À cause de toi, ses fils et ses filles gisent sans vie derrière ce rempart. — Nous tuons des gens. C’est notre métier. J’ai moi aussi des morts à enterrer, grâce à toi. Si tu veux, je peux te parler de la famille des hommes que tu as tués en les faisant tomber. Au moins, vos morts ont eu une chance de défendre leur vie. Ce n’est pas le cas de ceux que tu as assassinés. Si j’étais toi, j’éviterais de trop insister sur ce sujet, apprentie. Amara se remémora brusquement les cris des hommes en train de tomber. Elle se rappela la panique sur leurs visages, même si elle n’y avait guère prêté attention sur le moment. Elle ferma les yeux, l’estomac retourné. — Si tu as quelque chose à dire, dis-le, qu’on en finisse. J’ai du travail. — J’ai en effet entendu dire que mourir pouvait être une sacrée corvée. Je voulais te faire une proposition. — Non. Cesse de me faire perdre mon temps. Je ne l’accepterai pas. — Si, répliqua Fidélias. Parce que tu ne veux pas que les femmes et les enfants derrière ces murs se fassent massacrer avec le reste d’entre vous. Amara se raidit, soudain glacée. — Pars. Emmène les femmes et les enfants loin d’ici. Je demanderai à mes Chevaliers de veiller à ce que les Marats soient retenus assez longtemps pour te donner une avance suffisante. — Non, murmura-t-elle. Tu mens. Tu ne peux pas maîtriser les Marats. — N’en sois pas si sûre. Amara, ce qui doit être fait ne me réjouit pas. Mais tu peux faire une différence. Tu peux sauver la vie d’habitants innocents du royaume. Prends leur tête. Si tu ne le fais pas toi, personnellement, alors notre accord ne tient plus. (Il y eut un moment de silence, puis il ajouta d’une voix fatiguée :) Tu ne sais pas ce que tu fais, fillette. Je ne veux pas te voir mourir pour ça. Et si je peux sauver la vie de civils tout en te protégeant, tant mieux. Amara ferma les yeux, en proie au vertige. La puanteur des corps carbonisés, des cadavres que les corbeaux avaient commencé à mettre en pièces, l’assaillit de nouveau. Elle était une Curseur, une escrimeuse émérite, un agent de la Couronne, une héroïne décorée du royaume – mais elle ne voulait pas mourir. Cette perspective la terrifiait. Elle avait vu mourir ceux que les Marats avaient tués, et aucun ne s’en était allé de façon plaisante. Par le passé, elle avait souvent dit, sur le ton de la plaisanterie, qu’elle ne voudrait jamais mourir autrement que dans un bain de sang, au summum de sa vitalité, mais la réalité était bien différente. Elle ne permettait aucune réflexion, aucune philosophie abstraite. Elle se résumait à des yeux luisant de bestialité, à de la terreur, à de la souffrance. C’était compréhensible, raisonna-t-elle. Fidélias n’était pas un monstre. C’était un homme comme les autres. Il avait eu de l’affection pour elle, lorsqu’ils travaillaient ensemble. Presque plus que son père, par certains côtés. On pouvait raisonnablement supposer qu’il ne voulait pas la voir mourir, s’il pouvait l’éviter. Et si elle pouvait sauver d’autres personnes par la même occasion, si elle pouvait emmener ces gens qui étaient promis à une mort certaine loin des combats imminents, cela valait sûrement la peine. Il n’y avait certainement aucune honte à fuir, elle ne ferait pas déshonneur à la Couronne. Ou à la mémoire de Bernard. Elle ne ferait rien de répréhensible. Fidélias lui offrait une porte de sortie. Une échappatoire. — Amara, reprit la voix de Fidélias, avec douceur. Le temps presse. Tu dois partir tout de suite, si tu veux les sauver. Soudain, elle vit le piège. Elle ne comprenait pas encore en quoi celui-ci consistait, elle ne savait pas exactement où il était, mais elle reconnut ce que Fidélias avait répandu devant ses yeux pour l’aveugler : des émotions brutes, la peur, le désir de protéger, le besoin de préserver son amour-propre. Il avait joué de toutes ces émotions, tout comme il avait essayé de la plonger dans un état de terreur et de chagrin la première fois qu’il l’avait trahie. — Je dois partir tout de suite, dit-elle calmement. Je dois partir. Moi. Sinon notre accord ne tient pas. (Elle inspira.) Pour quelle raison pourrais-tu bien vouloir que je ne participe pas à cette bataille, Fidélias ? Pourquoi tout de suite, plutôt qu’il y a une heure ? Pourquoi est-ce que tu me fais cette proposition seulement maintenant, après m’avoir vue observer l’ennemi ? — Ne te condamne pas ainsi, Amara. Ne laisse pas la logique te priver d’une chance de survivre. Ne la laisse pas tuer ces enfants. Elle déglutit. Il avait raison, bien sûr. Peut-être qu’il la manipulait. Peut-être qu’accepter son offre reviendrait à sacrifier quelque avantage dont elle n’avait pas conscience. Mais pouvait-elle réellement trouver des arguments contre ça ? Pouvait-elle essayer de jouer au plus fin stratège avec lui, ici et maintenant, alors qu’elle allait très certainement mourir ? Et alors que ç’allait coûter la vie à des enfants. Fuis. Sauve-les. Pleure avec la Couronne sur le sort de la vallée. — Ta vocation en tant que Curseur est de sauver des vies, Amara. Restes-y fidèle. Et laisse-moi rester fidèle à mon choix. Les corbeaux voletaient et croassaient tout autour d’elle. Elle ouvrit la bouche pour accepter. Mais un bruit soudain l’arrêta. Sans prévenir, le sol se mit à trembler, avec un grondement sourd, dur, rythmé. Elle vacilla et dut plier les jambes pour garder l’équilibre. Elle tourna les yeux vers les murs de Garnison derrière elle. Un cri s’éleva du groupe de légionnaires, qui s’éloigna aussitôt du rempart, les rangs rompus par le tangage du sol sous les pieds des hommes, les faisant chanceler de part et d’autre. Ils vinrent se mettre à la hauteur d’Amara et se retournèrent pour regarder le bastion avec elle. Les murs de Garnison se soulevèrent en frémissant, comme un dormeur qui s’éveille. Ils ondulèrent en une vague lente qui ébranla toute la masse uniforme de roche grise. Puis, avec un crissement de terre rompue, ils commencèrent à s’agrandir. Amara regarda avec effarement. Jamais auparavant elle n’avait vu réaliser pareil exploit à une telle échelle. Les murs s’élevèrent, de plus en plus haut, comme une vague arrivant au rivage. Avec un grincement, ils avancèrent de plusieurs pas en direction de l’ennemi, et Amara comprit qu’ils se renforçaient à la base, pour soutenir la hauteur gagnée. Les murs s’agrandirent, et la pierre grise et triste commença à se marbrer d’écarlate et d’azur, les couleurs d’Aléra elle-même, puis d’écarlate et d’or, les couleurs de la ville d’origine de la légion, Riva. Les remparts s’élevèrent puis, avec un brusque crissement de roche, des pointes se mirent à en hérisser le sommet, avant de s’étendre au reste des murs, de longues et fines aiguilles d’une sorte de pierre sombre qui étincela dans la lumière naissante. Elles se propagèrent comme les vrilles d’une vigne mortelle qui aurait couru sous la surface du mur, et s’étendirent jusqu’au sol devant lui, en une ondulation qui les fit jaillir de terre comme des brins d’herbe poussés d’un seul coup, leurs extrémités étincelantes pointées vers la horde approchante. Affolés, les corbeaux prirent leur essor en une brusque confusion d’ailes noires et de croassements rauques, tournoyant au-dessus du champ de bataille comme des couronnes de fumée paniquée. Le grondement s’apaisa. Les murs de Garnison s’élevaient, sinistres, hauts de dix mètres, hérissés de pointes aiguisées comme des rasoirs de la même pierre que celle utilisée par les Marats pour leurs propres armes. Le sol lui-même était prêt à empaler tout attaquant. Et dans le silence stupéfait, Amara entendit la voix de Fidélias murmurer : — Foutus corbeaux ! Les légionnaires à côté d’elle firent entendre de retentissantes acclamations et elle-même retint à grand-peine le cri de défi qui lui montait dans la gorge. Elle donna l’ordre aux soldats de rentrer et ils entreprirent de traverser le champ de pointes avec précaution. L’un d’eux glissa et s’entailla la jambe, inspirant aussitôt, entre toutes réactions, une discussion enthousiaste sur le tranchant des pointes et la belle blessure que celles-ci lui avaient faite. Les éloges les plus fervents étaient ceux de la victime. D’autres acclamations se firent entendre à l’intérieur de la forteresse, et Amara vit les légionnaires se masser plus nombreux sur les remparts et quelqu’un hisser les bannières de la légion et de Riva au-dessus du portail. À l’intérieur, un des musiciens commença à sonner l’appel aux armes, et les légionnaires, professionnels comme fermiers, y répondirent avec un rugissement qui fit trembler la roche des collines encadrant la forteresse. Amara fit volte-face vers la horde qui approchait dans la plaine, et chuchota : — Bats-toi pour ce que tu veux, Fidélias, mais on ne te l’offrira pas sur un plateau d’argent. Le sort qui attend ces hommes et ces femmes, ces enfants et ces soldats, n’est pas encore déterminé. Si tu veux la forteresse, viens la prendre. Fidélias laissa peser un long et terrible silence avant de répondre, et quand il le fit, ce fut d’une voix calme, contrôlée. — Adieu, Amara. Avec un infime murmure du vent, le contact s’estompa. Amara fit demi-tour en invoquant Cirrus. Elle fit un pas puis sauta avec légèreté par-dessus le champ de piques, large de trente mètres, voire plus, pour atterrir à l’entrée du portail, devant les légionnaires qui revenaient de l’extérieur. Un sentiment de défi et de détermination faisait battre son cœur plus vite, plus chaud. Elle s’efforça d’ignorer la douleur palpitante que cela provoquait aussi dans son bras cassé. Elle s’avança rapidement dans la cour ; l’ombre des murs rehaussés avait complètement modifié l’aspect des lieux. Il lui fallut un moment pour s’orienter, mais elle finit par repérer Bernard, assis au pied du mur tout neuf avec un groupe d’hommes aux mines réjouies qui discutaient d’une voix essoufflée. Boucliers, armes et plastrons gisaient à côté de chacun et une des femmes leur avait apporté de l’eau. Ils semblaient en avoir versé autant sur leur tête que dans leur gorge, et leurs tuniques étaient maculées de taches humides, tandis que leur respiration se transformait en vapeur devant leurs bouches souriantes. Pirellus se tenait debout à côté de Bernard et fit un signe de tête à Amara en la voyant. — Intéressant, dit-il en désignant le rempart d’un geste du menton. Ça va les obliger à utiliser leurs perches d’escalade. On va pouvoir leur opposer une résistance décente, au moins. — Incroyable, répondit Amara en souriant au Parcien puis à Bernard. Je n’ai jamais rien vu de tel. L’Exploitant leva les yeux et lui rendit son sourire d’un air fatigué. — C’est toujours impressionnant ce qu’on est capable de faire quand on n’a pas le choix. — Vous avez repéré quelque chose ? demanda Pirellus. — Non, répondit Amara, mais je crois que notre ennemi craignait que je le fasse. Elle leur raconta brièvement sa conversation avec Fidélias. Bernard fronça les sourcils. — Vous savez, peut-être qu’on devrait effectivement mettre autant de monde qu’on peut dans les chariots et leur faire reprendre la route. Est-ce qu’on peut résister assez longtemps pour leur permettre de fuir ? Pirellus tourna les yeux vers le mur puis vers l’autre côté de la cour. — C’est un risque qui vaut la peine d’être pris. Je m’en occupe, fit-il d’un ton bref. Il n’y aura pas de place pour tous, mais on peut au moins faire sortir les enfants. — Merci, dit Amara. Pirellus inclina la tête à son adresse. — Vous aviez raison, hier soir. J’avais tort. Puis il entreprit de traverser la cour, d’un pas ferme malgré sa jambe blessée. Bernard siffla et dit à Amara : — Ça a dû lui coûter beaucoup d’admettre ça. — Rien dont il ne puisse se passer, rétorqua Amara d’une voix railleuse. Bernard, il y a toujours des mercenaires, là, dehors, et ils vont revenir sur nous. — Je sais. Mais on n’a pas assez de Chevaliers pour défendre le ciel. On ne sait pas quand ni par où ils vont arriver. Amara hocha la tête. — Mais je crois que j’en ai une petite idée. Voici ce que je veux que tu fasses. Elle lui donna rapidement quelques instructions et il acquiesça puis, rassemblant d’autres fermiers, s’en fut rapidement mettre le plan à exécution. Amara passa voir Harger puis monta sur le mur. Les remparts étaient noirs de soldats, mais elle réussit à repérer Giraldi qui se tenait sobrement à son poste au milieu du mur, au-dessus du portail. — Centurion, le salua-t-elle. — Comtesse. — Comment ça se présente ? Il désigna de la tête les Marats qui se trouvaient désormais à moins d’un kilomètre. — Ils se sont arrêtés. Hors de portée, même pour les flèches de ces fermiers. Ils attendent. — Quoi donc ? Il haussa les épaules. — Le lever du soleil, peut-être. S’ils attendent quelques minutes de plus, on aura le soleil dans les yeux quand il se lèvera. — Ça nous causera beaucoup de tort ? Il haussa de nouveau les épaules. — Ça ne nous aidera pas. Elle hocha la tête. — Combien de temps peut-on espérer les retenir ? — Difficile de prédire ce genre de choses. Si on arrive à les tenir à l’écart du bastion et du portail, un bon moment. — Assez longtemps pour donner à un groupe de chariots un peu d’avance ? Il lui jeta un coup d’œil. — Les chariots des fermiers ? Amara acquiesça. — On est en train d’y mettre les femmes et les enfants en ce moment même. Giraldi la dévisagea un moment, puis hocha la tête. — Très bien. On les retiendra le temps qu’il faudra. Excusez-moi. Il fit demi-tour et s’éloigna des remparts à la rencontre d’un légionnaire essoufflé qui arrivait sur le mur. Amara le suivit. Les sourcils froncés, Giraldi demanda : — Et alors, ces gourdes, elles sont où ? Le légionnaire salua. — Désolé, chef. Elles sont dans l’entrepôt est, et il est déjà fermé. — Déjà fermé ? gronda Giraldi. Qu’est-ce qui te fait dire ça ? — Le verrou était poussé. Le centurion le regarda en fronçant les sourcils. — Alors va trouver Harger et demande-lui de… Qu’est-ce que tu as sur les chaussures ? — Du foin, chef. — Où es-tu allé te mettre du foin sur les bottes, légionnaire ? — C’est un des fermiers qui m’en a mis, chef. Ils sont en train d’en éparpiller dans toute la cour. — Quoi ? Amara intervint. — Sur mes ordres, centurion. — Euh… (Giraldi enleva son casque et passa la main dans ses cheveux ras.) Avec tout le respect que je vous dois, Votre Grâce, quel genre d’ordre imbécile est-ce là ? Si vous recouvrez la cour de foin, ça va faire le plus bel incendie que vous ayez jamais vu, et dans nos rangs, par-dessus le marché. Pour autant qu’on sache, ils risquent de lancer des flèches enflammées par-dessus le mur. — Il s’agit d’un risque calculé, centurion, que je n’ai pas le temps de vous expliquer. — Madame ! commença à protester Giraldi. Plus loin sur le mur, quelqu’un cria : — Chef ! Amara et Giraldi se retournèrent tous les deux. Un jeune légionnaire, le visage pâle, désigna du menton les plaines au-delà du fort. — Ils arrivent. Chapitre 40 Amara se précipita vers les créneaux avec Giraldi et regarda les Marats, sous les bourdonnements sonores de grosses cornes d’animaux creusées, se mettre à avancer avec détermination, au petit trot, loups et ratites bondissant à leurs côtés. — Par les Corbeaux, chuchota l’un des légionnaires à côté d’Amara. Elle le vit tendre la main vers sa lance, la rater et la faire tomber. Elle tressaillit et repoussa d’un geste brusque l’arme qui tombait sur elle. Giraldi rattrapa la lance d’une main aux jointures couturées de cicatrices. — Du calme, gronda-t-il, les yeux sur Amara. (Il rendit son arme au légionnaire.) Du calme, les gars. La horde se rapprocha. Le martèlement de milliers de pieds battant le sol dans leur course s’éleva, semblable à un lointain roulement de tonnerre. — Du calme, répéta Giraldi. Il regarda de part et d’autre du mur et aboya : — Archers ! Boucliers ! Les légionnaires s’avancèrent vers les remparts. Dans chaque créneau s’installa un homme équipé d’un gros bouclier de légionnaire. Derrière chacun d’eux, un autre soldat, équipé d’un épais carquois militaire, encorda son arc et prit position. La plupart des archers étaient des fermiers de la vallée. Les Marats se rapprochèrent encore et le bourdonnement surnaturel de leurs cornes se fit plus fort, plus troublant. La rangée de boucliers commença à s’agiter nerveusement. — Du calme, ordonna Giraldi. Il tourna les yeux vers le jeune fermier en armure d’emprunt à côté de lui. — Vous êtes sûrs de pouvoir tirer aussi loin ? Le jeune homme jeta un coup d’œil furtif par-dessus le bouclier du robuste légionnaire devant lui. — Oui. Ils sont à portée de tir. Giraldi hocha la tête. — Archers ! gronda-t-il. Feu à volonté ! D’un bout à l’autre du mur, les archers encochèrent leurs flèches, pointe vers le ciel, en restant près de leur porteur de bouclier. Amara regarda son voisin bander à moitié son arc, puis donner un coup de hanche à son partenaire. Celui-ci s’agenouilla, baissant le bouclier, et l’archer tendit son arc tout en l’inclinant, visa rapidement et tira sur les Marats. Son partenaire se redressa avec promptitude, ramenant son bouclier en position. Tout le long du mur, les archers se mirent à tirer. Chacun d’eux décochait une flèche toutes les dix secondes environ, voire plus vite. Amara resta à côté de Giraldi dans le seul créneau qui n’était pas occupé par un porteur de bouclier, et regarda les flèches filer dans les airs et percer les rangs des Marats. Les traits mortels des fermiers aléréens touchaient juste chaque fois, abattant guerriers et bêtes avec une égale férocité, jonchant le sol de nouveaux cadavres, excitant les corbeaux qui volaient et fondaient en nuées au-dessus de la horde. Mais celle-ci continuait à avancer. Les archers avaient commencé à tirer à près de six cents mètres de distance – un tour de force, Amara le savait. Ils devaient être des florifèvres presque aussi puissants que des Chevaliers pour réussir un tel exploit. Pendant une minute environ, on n’entendit que les grognements des archers bandant leur arc, ceux des légionnaires s’agenouillant et se relevant, le mugissement des cors marats, et le martèlement de milliers de pieds. Mais quand les Marats furent assez près pour charger, la horde tout entière se mit soudain à pousser un hurlement qui vint percuter Amara comme un mur d’eau froide : glaçant, terrifiant dans sa seule intensité. Simultanément, les ratites émirent leur hurlement strident, un cri déjà terrifiant lorsqu’il provenait d’un seul oiseau, mais qui, multiplié par les milliers de bêtes en dessous, semblait presque devenir un être vivant indépendant. Au même instant, le soleil perça à l’horizon et traversa la plaine, une lumière soudaine et dure qui se déversa en premier sur les remparts, forçant les archers à détourner le regard et à plisser les yeux pour essayer de viser juste. — Du calme ! hurla Giraldi, peinant à se faire entendre au-dessus du vacarme. Lanciers ! Les porteurs de boucliers agrippèrent leurs lances, le visage figé en une grimace belliqueuse. En dessous, la charge marate atteignit les premières pointes acérées que les fermiers avaient fait éclore de la terre elle-même. Amara regarda attentivement, le cœur battant. Les Marats de tête commencèrent à bondir parmi les piques, exactement comme des enfants jouant à un jeu de sauts. Derrière eux bondissaient leurs animaux. Amara vit certains guerriers, armés de lourds gourdins noueux, commencer à frapper les pointes de côté et réussir à les briser. — Ceux avec des massues, dit-elle. Dites aux archers de les viser. Plus on garde les piques en place longtemps, plus ce sera dur pour eux de faire pression sur le portail. Grommelant son assentiment, Giraldi transmit l’ordre de part et d’autre du mur, et les archers, cessant de tirer au hasard dans la horde ennemie, se mirent à choisir leurs cibles. Des perches d’escalade et des cordes pourvues de crochets en bois de cervidés ou en os commencèrent à se dresser contre le rempart. Les légionnaires entreprirent de repousser les perches avec les oreillons de leurs lances, et certains dégainèrent leur épée pour couper les cordes à mesure que celles-ci arrivaient, tandis que les archers continuaient à tirer. Des flèches commencèrent à s’élever de la horde, courtes et lourdes, décochées à l’aide d’arcs de forme bizarre. Un des archers à côté d’Amara mit trop de temps à viser et une flèche lui traversa les deux joues en un flot de sang. Il tomba en suffoquant. — Chirurgien ! hurla Amara, et deux hommes s’approchèrent rapidement du blessé pour le descendre du mur, avant de se mettre à retirer la flèche. Amara revint vers le bord du rempart. Elle balaya l’ennemi du regard, mais elle ne voyait rien qu’une horde de Marats et de bêtes, si nombreux qu’elle peinait à les distinguer les uns des autres. Giraldi l’attrapa brusquement par l’épaule et l’éloigna du bord. — Pas sans casque, protesta-t-il. — Je n’arrive pas à savoir ce qui se passe, répondit Amara, le souffle court. (Elle devait crier pour se faire entendre.) Ils sont si nombreux. Giraldi jeta un coup d’œil à l’ennemi, puis recula prudemment la tête. — À peu près la moitié de leurs forces est là. Ils retiennent le reste, prêts à les lancer dès qu’ils verront une occasion. — Est-ce qu’on arrive à les retenir ? — Sur les murs, ça va. Mais notre point faible, c’est le portail. Ils n’attaquent le mur que pour y tenir occupée la majorité de nos hommes. On manque de défenseurs au portail. Tôt ou tard, ils finiront par forcer la barricade. — Pourquoi est-ce qu’ils n’ont pas condamné le portail tout à l’heure ? — On ne peut pas, expliqua Giraldi. C’est l’ingénieur qui me l’a dit. Pas de fondations en dessous pour agrandir le mur, et la surface interne est doublée de métal. En dessous d’eux, un craquement se fit entendre, suivi d’un chorus de cris de guerre aléréens mêlant « Riva pour Aléra ! » et « Calderon pour Aléra ! ». Giraldi jeta un autre coup d’œil au champ de bataille. — Ils doivent avoir réussi à détruire une partie de la barricade. Le chef de horde a ordonné au reste de ses troupes d’avancer, ils arrivent. Ils vont faire pression sur le portail jusqu’à ce que notre défense cède. (Il grimaça.) Si nos troupes ne repoussent pas ce premier assaut, on est fichus. Amara hocha la tête. — Très bien. Il est presque temps, alors. Je reviens dès que je peux. Elle se pencha pour regarder dans la cour en dessous. Elle distinguait tout juste les silhouettes de deux ou trois légionnaires qui tenaient farouchement leur position presque sous le porche, jouant de leur lance. Des clameurs lui parvinrent, et elle perçut un mouvement fulgurant, une lame noire visible l’espace d’une seconde, lorsque son propriétaire la fit tournoyer derrière lui. Pirellus défendait de nouveau le portail. Amara se précipita vers l’escalier le plus proche et descendit rapidement dans la cour, en jetant des regards rapides à droite et à gauche. Le foin des meules où elle s’était écrasée plus tôt dans la matinée jonchait la cour. Presque tous les blessés avaient été traînés dans la cour ouest, et les derniers étaient en train d’être chargés sur des brancards. Elle traversa la cour en direction des écuries. C’est alors qu’elle vit Pluvus Pentius émerger d’un des baraquements, pâle et nerveux, tenant par la main un petit garçon qui lui-même tenait la main d’une petite fille, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le clairvoyant traverse la cour à la tête d’une demi-douzaine d’enfants. Amara se précipita vers lui. — Pluvus ! Qu’est-ce que ces enfants font encore là ? — Cachés, bégaya le jeune homme. Je les ai trouvés cachés sous les lits de leurs pères dans les baraquements. — Par les Corbeaux ! cracha Amara. Emmenez-les dans la cour ouest avec les blessés. Normalement, ils sont en train de fortifier l’un des baraquements pour les accueillir. Et faites vite. — Euh, d’accord, répondit Pluvus en crispant ses maigres épaules. Venez, les enfants. Tenez-vous par la main et restez groupés. Amara courut vers les écuries et trouva Bernard assis le dos au mur à l’intérieur, juste à côté d’une porte, les yeux mi-clos. — Bernard, dit-elle. Le portail est pris d’assaut. Ils vont arriver. — Nous sommes prêts, marmonna l’Exploitant. Nous attendons ton signal. Amara hocha la tête et se retourna pour se concentrer sur Cirrus et l’envoyer dans le ciel, à la recherche des aérifèvres qui, elle en était sûre, allaient amener les Chevaliers rebelles de Fidélias vers la forteresse. Elle perçut quelque chose un instant plus tard : une tension dans l’air qui indiquait un vent approchant. Amara rappela Cirrus et, créant de nouveau un charme de vue, balaya le ciel du regard, à la recherche des troupes qui arrivaient. Lorsqu’elle les repéra, elles étaient encore à huit cents mètres du fort, silhouettes sombres se découpant sur le ciel matinal. — Là, cria-t-elle. Ils arrivent de l’ouest. Dans trente secondes maximum. — D’accord, murmura Bernard. Amara ressortit de l’écurie au moment où les aérifèvres et leurs litières plongeaient du ciel sur la forteresse. Un cordon de Chevaliers Aeris les précédait, l’arme au poing, et le soleil se refléta sur le métal de leur armure. Ils foncèrent en direction du portail. — Prêts ? cria Amara en tirant son épée. Prêts ? (Elle attendit quelques secondes de plus, le temps que l’ennemi atteigne le mur donnant sur la vallée et passe au-dessus de la cour ouest, puis des quartiers du commandeur de la garnison. Elle prit une inspiration et força ses mains à cesser de trembler.) Tirez ! Tout autour d’elle dans la cour, les tas de foin frémirent en chatoyant, et une cinquantaine d’archers de la vallée, dissimulés par des poignées de foin et le charme de bois que Bernard avait opéré sur eux, devinrent vaguement visibles. Comme un seul homme, ils levèrent leurs grands arcs et tirèrent sur les Chevaliers, directement par en dessous. Leurs traits se révélèrent mortels, et leur embuscade avait pris les mercenaires complètement par surprise. Les Chevaliers Aeris en armure poussèrent des cris de stupeur et de douleur, et des hommes se mirent à tomber des cieux tels des grêlons vivants. Les archers gardèrent la position, continuant à tirer même quand les mercenaires commencèrent à se reprendre. Un des Chevaliers Aeris qui n’avait pas été touché entreprit de brasser l’air en un bouclier de turbulences, et les flèches se mirent soudain à dévier et à rater leurs cibles. Amara se concentra sur lui et jeta Cirrus contre son flux d’air. Avec un cri de surprise, le Chevalier tomba comme une pierre. Les deuxième et troisième litières gîtèrent et se mirent à tomber en tournoyant vers le sol, échappant au contrôle de leurs porteurs, blessés et désemparés, qui faisaient leur possible pour les empêcher de choir tout net. La première litière, bien qu’un de ses porteurs ait reçu une flèche dans la cuisse, réussit à passer au travers du nuage de traits meurtriers, mais dut dévier sa course et tomba sur le toit d’un des baraquements de l’autre côté de la cour. Les Chevaliers Aeris se mirent à fondre vers le sol pour attaquer les archers, et si les traits de ceux-ci avaient été d’une efficacité redoutable quand l’ennemi n’y était pas préparé, l’air devint rapidement une tornade de furies hurlantes qui rendit leurs flèches pratiquement inutiles. — Repliez-vous ! cria Amara, et les fermiers commencèrent à reculer vers les écuries, harcelés par les Chevaliers. Ces derniers se rassemblèrent, dans l’intention évidente de charger pour prendre le contrôle de la cour, et fondirent en piqué, rapides et meurtriers, sur les archers qui battaient en retraite. Amara lança Cirrus de toutes ses forces sur les furies ennemies, et même si elle ne fit guère plus que désorganiser leur formation, les Chevaliers interrompirent leur assaut et remontèrent en flèche vers le ciel, permettant aux archers de se réfugier dans la puanteur des écuries remplies de cadavres. Amara, elle, se précipita vers les légionnaires postés devant le portail. Elle aperçut vaguement le Chevalier commandeur à côté des barricades de fortune. Les Marats avaient réussi à se frayer un passage en deux ou trois endroits, et Pirellus bondissait de l’un à l’autre, tenant les attaquants à distance avec son épée et l’aide des deux lanciers qui surveillaient ses arrières. — Pirellus ! cria-t-elle. Pirellus ! — Un instant, madame, répondit-il avant de se fendre en avant d’un geste fulgurant. (Le Marat qui reçut le coup mourut sans même un geste de défense, retombant simplement dans le trou creusé parmi les divers objets en bois. Pirellus recula de quelques pas et fit un signe de tête aux lanciers et à quelques-uns des autres légionnaires qui se trouvaient à côté de lui. Ils s’avancèrent pour défendre la barricade, et Pirellus se tourna vers Amara.) Je vous ai entendue crier. Les mercenaires ont attaqué ? — Deux de leurs litières sont tombées de l’autre côté des murs, mais une troisième a atterri sur le toit de ce baraquement, dit-elle en le lui indiquant. Pirellus hocha brièvement la tête. — Très bien. Restez ici et… Comtesse ! Sa lame noire fendit l’air et quelque chose s’y brisa avec un bruit sec. Amara, qui avait commencé à se retourner, sentit des fragments de bois marteler doucement sa joue et l’empennage cassé d’une flèche rebondir sur sa cotte de mailles. Elle leva les yeux vers le baraquement et y aperçut Fidélias, encochant calmement une autre flèche sur son arc court et robuste et visant de nouveau, tandis que derrière lui plusieurs hommes commençaient à descendre du toit. Les cheveux fins de l’ex-Curseur flottaient au vent et, bien qu’il se tienne à l’ombre des murs récemment surélevés, Amara sentit ses yeux sur elle, calmes et froids, alors qu’il rebandait son arc, visait et tirait. Pirellus s’interposa entre elle et le trait, déviant celui-ci d’un geste dédaigneux du poignet, et appela les hommes derrière lui. Les soldats de Fidélias furent rejoints par les Chevaliers Aeris qui firent demi-tour au-dessus de la forteresse et fondirent vers le portail. Pirellus traîna Amara vers les écuries et gronda : — Restez à l’abri. La jeune femme vit les légionnaires former un rang irrégulier pour recevoir les troupes ennemies et les Chevaliers au-dessus du fort, avec une détermination hésitante. Fidélias entreprit de descendre de son toit et jeta un regard rapide au foin qui jonchait la cour. Il s’y agenouilla. L’air autour de lui se brouilla, et il disparut, lui aussi dissimulé par un charme de bois. — Là ! s’écria Amara, en attrapant le bras de Pirellus. Celui qui m’a tiré dessus ! Il se cache derrière un charme de bois et il se dirige vers les portes. Elle montra du doigt un remous dans l’air de l’autre côté de la cour, à peine visible derrière les légionnaires qui se battaient le dos au portail. — Je le vois, répondit Pirellus. (Il baissa les yeux vers Amara et dit :) L’Exploitant s’est épuisé avec ce charme. Bonne chance. Puis il se redressa et s’avança d’un pas déterminé dans le maelström de bruit et de fureur au centre de la cour. Amara regarda derrière elle et vit Bernard assis au même endroit, les yeux ouverts mais perdus dans le vague, la poitrine soulevée d’une respiration hachée. Elle s’accroupit à côté de lui et, détachant sa gourde de sa ceinture, le força à la prendre. — Tiens, Bernard. Bois. Il obéit d’un air hagard et elle resta à côté de lui, en se retournant pour observer la bataille. Les légionnaires n’avaient pas l’avantage. Au moment où elle regardait, Aldrick ex Gladius atteignit le mur de boucliers, para une lame, en évita une autre d’un bond, et tua un homme au milieu de la ligne d’un coup de taille qui lui fendit le casque et le crâne, le faisant s’écrouler, les jambes aussitôt dépourvues de sensations. Sans s’arrêter, il attaqua les deux voisins de sa victime. L’un d’eux réagit promptement et s’en tira avec tout juste une blessure invalidante au bras. L’autre leva son bouclier trop haut en parant, et Aldrick, virevoltant, lui coupa la jambe à hauteur du genou. L’homme s’effondra avec un hurlement, et les mercenaires se jetèrent contre le mur de boucliers. Pirellus apparut dans les rangs de la légion, et sa lame noire fendit l’air. L’un des Chevaliers Aeris qui volait trop bas agrippa soudain son ventre avec un hurlement et tomba dans la cour. Un des mercenaires au sol, brandissant un maillet de quarante livres dans une main comme si celui-ci ne pesait pas plus lourd qu’une baguette de saule, abattit son arme monstrueuse sur Pirellus. Le Chevalier commandeur esquiva avec une souplesse faussement nonchalante, et riposta d’un coup d’épée qui trancha le bras de l’homme au niveau du poignet. Le maillet tomba lourdement par terre. Un troisième mercenaire se fendit vers Pirellus, mais celui-ci para aussitôt son coup et le désarma presque distraitement, envoyant l’épée de l’homme rouler au sol et s’arrêter avec un crissement contre le mur de l’écurie, non loin d’Amara. — Repliez-vous vers le portail ! hurla Aldrick. Repliez-vous ! Les mercenaires reculèrent rapidement, traînant leurs blessés avec eux, mais, sur un ordre similaire de Pirellus, les troupes de la légion cessèrent elles aussi d’avancer. Ni Aldrick ni Pirellus ne reculèrent et les deux hommes se retrouvèrent à quelques pas l’un de l’autre. Pirellus tendit son épée vers Aldrick puis la ramena devant ses yeux en un salut gracieux que le mercenaire imita. Puis les deux hommes se mirent en garde d’un air décontracté. — Aldrick ex Gladius, dit Pirellus. J’ai entendu parler de toi. La Couronne offre une jolie récompense pour ta tête. — Je ne manquerai pas de regarder les avis de recherche la prochaine fois que je passerai par une ville, répliqua Aldrick. Est-ce que tu veux régler ça tout de suite, ou bien faut-il que je tue encore une petite dizaine de tes légionnaires ? — Je m’appelle Pirellus de la Lame Noire. Et je suis l’homme qui va mettre fin à ta carrière. Aldrick haussa les épaules. — Jamais entendu parler de toi, gamin. Tu n’es pas Araris. Pirellus se renfrogna et attaqua, un mouvement fluide et flou de muscles et d’acier. Aldrick para le coup dans une pluie d’étincelles argentées, riposta avec ce qui se révéla être une feinte, puis virevolta pour l’attaquer de taille. Pirellus esquiva l’assaut en baissant la tête, mais celui-ci fit jaillir des étincelles de son casque et coupa une partie de sa crête qui atterrit, brillante et fumante, sur le sol jonché de paille. Les deux hommes se firent de nouveau face et Pirellus sourit. — Rapide, pour un vieillard. Mais tu m’as manqué. Aldrick resta muet. Une seconde plus tard, un petit filet de sang se mit à couler doucement d’en dessous du casque de Pirellus, en direction de son œil. Le mercenaire avait dû enfoncer le bord du casque dans l’entaille que Pirellus s’était faite plus tôt et la rouvrir. Maintenant, Aldrick souriait. Pirellus avait pâli sous sa peau brune. Il retroussa les lèvres et se rua en avant, jouant de son épée en une série de coups rapides, en haut, en bas, en haut encore. Aldrick les para tous, dans une pluie d’étincelles argentées. Puis il prit à son tour l’offensive, harcelant son adversaire de coups secs et durs. La lame noire de Pirellus les intercepta tous, faisant jaillir à chaque impact des étincelles d’un pourpre si sombre qu’elles étaient à peine visibles. L’assaut le fit reculer de plusieurs pas et Aldrick le suivit impitoyablement. Sous les yeux d’Amara, Pirellus faillit toucher mortellement le spadassin. Il se baissa pour esquiver la lame de celui-ci, écarta violemment le bras de son adversaire de sa main libre et lui porta un coup d’estoc au ventre. Aldrick se tourna de côté et la lame du Parcien fit jaillir d’autres étincelles sombres sur l’armure du spadassin, la coupant comme du papier. Une longue balafre rouge apparut sur le ventre d’Aldrick, mais Pirellus avait raté son coup. Aldrick se ressaisit, para un autre coup, puis un autre encore, tandis que Pirellus avançait sur lui avec une volée de coups déterminés. Le spadassin semblait attendre quelque chose. Ce quelque chose devint vite apparent. Le sang qui coulait dans l’œil de Pirellus obligea ce dernier à fermer la paupière, et il fit un brusque mouvement de tête pour tenter de s’en débarrasser. Aldrick choisit cet instant pour attaquer. Il se glissa sous l’épée ralentie du Parcien et lança un coup de pied sec et violent, comme s’il enfonçait une bêche dans la terre. Mais ce n’était pas une bêche que visait son pied. C’était le genou déjà blessé de Pirellus. Les os se brisèrent avec un craquement sec, et Aldrick heurta violemment de l’épaule celle de son adversaire, le poussant de côté. Le visage du Chevalier commandeur ne révéla rien d’autre que de la détermination, mais, en trébuchant, il fit porter son poids sur son genou, et celui-ci refusa tout simplement de soutenir son poids plus longtemps. Pirellus s’écrasa au sol, en se retournant pour porter un autre coup à Aldrick qui s’avançait vers lui. Le spadassin para avec une force tranquille, provoquant une autre pluie d’étincelles violettes. Puis, avec un pas de côté et un geste rapide, il décolla la tête de Pirellus de ses épaules. Le sang gicla en arc de cercle et le corps du Chevalier commandeur retomba sur le pavé de la cour, sa tête allant rouler quelques mètres plus loin. Son corps continua à se convulser, son bras armé à fendre l’air de part et d’autre, même dans la mort. Amara resta figée d’horreur, les yeux fixés sur le Chevalier vaincu, son instinct lui hurlant de se ressaisir, de ne pas oublier que Fidélias était toujours en mouvement et n’avait pas été arrêté. Elle se leva, sans savoir ce qu’elle pouvait faire pour mettre un terme à ce qui se passait dans la cour. Aldrick tourna les talons et, sans même faire une pause, s’avança, seul, vers les légionnaires qui gardaient le portail. Avant qu’il ait pu les atteindre, la barricade fit entendre un gémissement, un cri torturé, et commença à se déformer. Des échardes de toutes tailles en jaillirent, faisant reculer, titubants, les légionnaires muets d’horreur. Puis le bois lui-même commença à se convulser : les pieds des tables se tordirent, les planches volèrent en éclats, le chariot s’effondra sur lui-même avec un gémissement atroce. De l’autre côté, les Marats commencèrent à pousser violemment contre la barricade, et celle-ci, sans la stabilité que lui avait conférée l’imbrication hâtive de ses divers éléments, se mit à vaciller et à s’écrouler. Fidélias réapparut, non loin d’Aldrick, puis se tourna pour faire signe à l’un des Chevaliers dans le ciel. L’homme fondit vers lui et l’attrapa sous les aisselles, pour le porter de nouveau sur le toit du baraquement, tandis qu’Aldrick ex Gladius enjambait le corps de Pirellus pour mener la poignée de mercenaires qui restaient après eux. Les légionnaires au portail se mirent en formation pour faire face aux Marats qui entraient, mais les envahisseurs bondirent sur eux avec une implacable férocité et commencèrent à les faire reculer, lentement mais sûrement. Amara se releva et se précipita dans l’écurie pour crier aux archers : — Prenez épée et bouclier ! Tenez les portes ! Les hommes coururent de part et d’autre pour ramasser des armes et se ruèrent à l’extérieur pour rejoindre ceux qui défendaient le portail. Quand Amara se retourna vers Bernard, celui-ci avait réussi à se relever. — Qu’est-ce qui se passe ? — Les Chevaliers sont entrés. On en a tué plusieurs, mais ils ont réussi à affaiblir la barricade. Pirellus est mort. (Elle le regarda.) Je ne suis pas soldat. Qu’est-ce qu’on fait ? — Giraldi. Va prévenir Giraldi. Il enverra d’autres hommes renforcer le portail. Vas-y, je ne suis pas encore en état de courir. Amara hocha la tête et traversa la cour pour monter sur les remparts au pas de course. La lutte y était devenue plus fiévreuse, et le Curseur dut enjamber le corps d’un Marat, preuve qu’ils avaient réussi à prendre pied sur le mur au moins une fois. — Giraldi ! appela-t-elle en atteignant la zone de commandement au-dessus du portail. Où êtes-vous ? Un porteur de bouclier au visage sombre et maculé de sang se tourna vers elle. C’était Giraldi et ses yeux étaient calmes, malgré l’épée ensanglantée entre ses mains. — Comtesse ? Vous disiez chercher le chef de horde. Eh bien le voilà, enfin. Là-bas, vous voyez ? — Ça n’a plus d’importance, dit Amara d’un ton hagard. Pirellus est mort. — Par les Corbeaux, fit Giraldi, mais sa voix était trop fatiguée pour donner beaucoup de poids à son juron. J’ai le sentiment que quelqu’un devrait payer pour ça, pas vous ? Amara releva la tête, une sensation dure, brûlante, atroce, palpitant au creux de son estomac. Sa peur, se rendit-elle compte, avait disparu. Elle était trop fatiguée pour ça, trop terrifiée pour ça. Avec l’inexorabilité venait une sorte d’apaisement, une sorte de force silencieuse et enragée. — Lequel est-ce ? — Celui-là, répondit Giraldi en le montrant du doigt. (Une flèche se brisa sur son bouclier, mais il ne tressaillit même pas, comme s’il était trop las pour se laisser toucher par ce genre de détail.) Vous voyez, le grand avec les oiseaux tout autour et la lance aléréenne. Amara regarda dans la direction qu’il indiquait et aperçut enfin le chef de horde. Celui-ci avançait d’un pas assuré au sein des rangs de Marats qui se jetaient contre les murs, le menton levé, un sourire arrogant aux lèvres. Des plumes noires étaient tressées dans ses cheveux pâles, et plusieurs ratites marchaient derrière lui telle une garde d’honneur sanguinaire. D’autres guerriers le précédaient avec des clameurs rythmées. Les troupes du chef de horde commencèrent à lui ouvrir un passage, et se mirent à scander en cadence : — Atsurak ! Atsurak ! Atsurak ! Amara ramena Cirrus devant ses yeux en un charme de vue, déterminée à retenir les traits du barbare, afin de pouvoir le retrouver plus tard et le tuer, quel que soit le prix à payer, pour avoir mené les Marats contre eux ce jour-là. Elle mémorisa la forme de son nez et de sa bouche cruelle, la largeur et la puissance de ses épaules sous la petite cape en peau de thanatodon, le… Amara retint son souffle, les yeux écarquillés, et demanda à Cirrus de lui faire voir le chef de horde d’encore plus près. Sur la hanche de celui-ci, pendue à un mince cordon tressé qu’il utilisait comme ceinture, ballottait une dague marquée au sceau d’un Haut Duc aléréen, sa garde d’or et d’argent luisant au soleil matinal. Alors qu’Amara fixait les yeux dessus, Cirrus lui permit de voir la poignée de l’arme et les armoiries qui y étaient forgées en acier : le faucon d’Aquitaine. — Par les Grandes Furies, murmura-t-elle. Aquitainus. Nul autre qu’Aquitainus. L’homme le plus puissant du royaume après le Premier Duc. Les Chevaliers d’Aquitainus, par conséquent, Aquitainus qui avait corrompu Fidélias, Aquitainus qui avait essayé d’obtenir d’elle des informations sur le palais, pour… Pour tuer Gaius. Il a l’intention de s’emparer du trône. Amara avala sa salive. Il fallait à tout prix qu’elle récupère cette dague. Si elle apportait devant le Sénat une preuve aussi accablante, Aquitainus serait fini, et la peur que cela inciterait ramènerait à la loyauté quiconque travaillait avec lui. Elle pouvait prouver qui était le véritable responsable des morts brutales de la journée ; et, alors qu’une minute plus tôt elle pensait haïr le chef de horde qui avançait en ce moment vers les défenses croulantes des portes de Garnison, ce n’était rien comparé à la rage soudaine et furieuse qu’elle éprouvait maintenant envers l’homme dont les ambitions avaient orchestré les événements des journées précédentes. Mais en serait-elle capable ? Réussirait-elle à récupérer la dague ? Il fallait qu’elle essaie. Elle comprenait maintenant pourquoi Fidélias avait voulu lui faire quitter le fort. C’était exactement cela qu’il avait voulu lui cacher, parfaitement conscient que seuls elle et deux ou trois autres personnes dans Garnison risquaient de reconnaître la dague pour ce qu’elle était. Elle secoua la tête dans un effort pour se concentrer sur une chose à la fois. — Giraldi ! On a besoin de renforts, bégaya-t-elle. Le portail est sur le point de céder ! Giraldi grimaça et Amara vit son visage s’assombrir, ses rides se marquer davantage, lui donnant l’air d’avoir brusquement vieilli de dix ans. — Ça n’a plus d’importance. (Il désigna d’un signe du menton la plaine au pied de la forteresse.) Regardez. Amara obéit et sentit ses jambes se dérober sous elle. Elle s’appuya pesamment contre le rempart, en proie au vertige, le cœur battant à coups irréguliers et faibles. — Non, souffla-t-elle. Non. Ce n’est pas juste. Au loin dans la plaine, derrière la féroce bande de Marats en dessous d’eux, approchait une deuxième horde, tout aussi nombreuse que la première. Celle-là comptait des éléments de cavalerie ; c’était tout ce qu’Amara pouvait distinguer. La cavalerie : inutile pour prendre une place fortifiée, mais idéale pour envahir les terres de l’ennemi. Rapide, meurtrière, destructrice. Le nombre seul des nouveaux arrivants venait, elle le savait, de transformer leur lutte désespérée en une lutte sans espoir. Elle regarda Giraldi et vit la même pensée dans ses yeux. — On ne peut pas gagner, dit-elle. On ne pourra pas tenir. — Il faudrait un miracle… Il secoua la tête. Il enleva son casque pour essuyer la sueur qui perlait à son front, avant de le remettre en place, tandis que les flèches sifflaient tout autour de lui. Amara baissa la tête, les épaules agitées de sanglots. Ses larmes étaient brûlantes et amères. Une flèche à pointe de pierre se brisa contre le merlon au-dessus d’elle, mais elle n’y prêta pas attention. Elle releva les yeux vers le Marat, vers cet Atsurak prêt à prendre le portail, vers la multitude de Marats encore frais et dispos qui s’avançaient maintenant rapidement vers la forteresse. — Tenez, dit-elle à Giraldi. Tenez aussi longtemps que vous pourrez. Envoyez quelqu’un s’assurer que les civils ont commencé à fuir. Dites aux blessés de se préparer à combattre du mieux qu’ils pourront. Dites-leur… (Elle déglutit.) Dites-leur que les choses s’annoncent mal. — Oui, comtesse, répondit Giraldi d’une voix hébétée. Eh. J’avais toujours pensé que mon dernier ordre serait « Passe-moi une autre tranche de rôti ». Il lui sourit sombrement, se retourna pour assener, d’un air presque absent, un coup d’épée à un Marat qui arrivait sur le rempart, et s’en fut exécuter les ordres d’Amara. La jeune femme redescendit du rempart en regardant distraitement ce qui se passait dans la cour. Fidélias et ses hommes n’étaient nulle part en vue : ils étaient probablement repartis, ramenés en sécurité par leurs Chevaliers Aeris. À la barricade, d’autres Marats avaient réussi à se frayer un chemin, et bien que ralentis par les cadavres tombés au sol, ils avançaient inexorablement, en dépit des cris désespérés des Aléréens qui leur faisaient front. Elle dégaina son épée, cette épée qu’elle avait empruntée dans le Memorium du Princeps à un des gardes décédés, et en observa la facture. Puis elle releva les yeux vers les Marats qui se pressaient à travers le portail, certaine de finir par voir leur chef, venant affirmer sa victoire sur le fort. Bernard vint se placer à côté d’elle, l’air toujours fatigué, mais tenant une hache de forestier à double tranchant dans ses larges mains. — On a un plan ? — Le chef de horde, je l’ai repéré. Je veux le tuer. Elle lui parla de la dague à sa ceinture, de la deuxième horde qui approchait. Bernard hocha la tête, lentement. — Si on arrive à l’approcher, dit-il, je vais essayer de te cacher avec un charme de bois. Prends le couteau et sauve-toi. Rapporte-le au Premier Duc, si tu le peux. — Tu es épuisé. Si tu tentes encore un charme, ça risque de te… Elle s’interrompit et inspira lentement. — Pirellus avait raison, fit remarquer Bernard. L’avantage quand on est condamné, c’est qu’on n’a plus rien à perdre. Puis il se tourna vers elle en lui passant un bras autour de la taille, et l’embrassa à pleine bouche, sans hésitation, sans gêne, rien d’autre qu’un désir intense tempéré d’une douceur exquise. Laissant échapper un murmure, Amara lui rendit son baiser avec une fougue soudaine et fiévreuse, et sentit de nouveau les larmes menacer de couler. Elle mit fin au baiser, trop tôt, et leva les yeux vers Bernard. Celui-ci lui sourit. — Je ne voulais pas laisser ça inachevé. Elle sentit un sourire fatigué se dessiner sur ses propres lèvres et se détourna de lui pour faire face aux portes. Un son de cornes tonitruant leur parvint du dehors, plus grave et d’une certaine façon plus violent, plus furieux que les premiers. Le sol se remit à trembler, et le tumulte de cris et de grondements à l’extérieur des murs prit les proportions d’un raz-de-marée qu’elle sentit battre dans ses tympans, dans sa gorge, dans sa poitrine. Elle avait l’impression de pouvoir sentir ses joues vibrer tant le bruit était fort. Les dernières défenses du portail se mirent à crouler. Les Marats commencèrent à se frayer un chemin jusque dans la cour, les yeux furieux, les armes ensanglantées, leur peau et leurs cheveux pâles tachetés de rouge. Un fermier en armure tomba sous l’assaut d’une paire de loups énormes et d’un Marat qui ne se servait, pour toute arme, que de ses dents. Un grand ratite immobilisa un Aléréen qui se traînait par terre et, baissant la tête comme n’importe quel gallinacé, prit le cou de sa victime dans son bec et le brisa d’un coup sec. Les Marats se ruèrent à l’intérieur, et soudain la confusion régna dans la cour, les rangs se désagrégeant en dizaines de petites batailles, un véritable chaos. — Là, dit Amara en pointant du doigt. Celui qui est en train de passer la porte. Atsurak entra dans la cour à grands pas, entouré de ses bêtes. D’un geste nonchalant, il planta sa lance aléréenne dans le dos d’un légionnaire qui combattait puis, sans même le regarder mourir, retira l’arme pour en tester le tranchant sur son pouce. Plusieurs Aléréens se jetèrent sur lui. L’un d’eux fut mis en pièces par un des gros oiseaux. Un autre tomba avant même d’avoir atteint Atsurak, une flèche marate empennée de noir plantée dans chaque œil. Aucun ne réussit à s’approcher assez près pour atteindre le chef de horde. — J’y vais le premier, gronda Bernard. Je détourne leur attention. Tu y vas juste après moi. — D’accord, répondit Amara, en lui posant la main sur l’épaule. Bernard agrippa sa hache et se raidit, prêt à foncer en avant. Soudain, un mugissement tonitruant déchira l’air, réduisant le vacarme antérieur au gargouillement d’un estomac affamé. Un concert de cris et de hurlements frénétiques s’éleva. Les murs eux-mêmes tremblèrent, juste à côté du portail. Ils tremblèrent de nouveau, sous l’impact de quelque chose de colossal, et un réseau de lézardes commença à s’y dessiner. Une fois de plus, le tonnerre percuta le mur extérieur, et dans un grondement, tout un pan de celui-ci céda. Les Aléréens sur les remparts durent s’enfuir rapidement de part et d’autre alors que la pierre sous leurs pieds s’effondrait en gros morceaux irréguliers, dégageant un nuage de poussière à travers lequel le soleil levant inonda la cour d’une terrible splendeur dorée. Par la brèche soudain creusée s’avança, avec un beuglement assourdissant, la silhouette énorme d’un gargante au pelage noir, un gargante plus grand que tous ceux qu’Amara avait pu voir auparavant. Couvert de sang et de peintures sauvages aux couleurs criardes, l’animal semblait tout droit sorti des cauchemars d’un aliéné. Il leva la tête pour pousser un nouveau mugissement sonore, et démolit encore trois mètres de mur avec ses grosses griffes de fouisseur. Puis, avec un dernier beuglement, il se fraya un passage à coups d’épaule et entra dans la cour. Sur le dos de la bête était assis un guerrier marat aux cheveux pâles et aux yeux noirs, doté d’épaules si larges et d’un torse si développé que même le plus grand des plastrons n’aurait pu lui aller. Il tenait à la main un gourdin à long manche et, d’un geste presque nonchalant, il se pencha d’un côté pour l’abattre sur la tête d’un guerrier du Clan des Loups en train d’étrangler un Aléréen tombé à terre, d’un coup qui l’envoya rouler au sol, le crâne brisé. — Atsurak ! hurla le Marat chevauchant le gargante déchaîné. (Sa voix riche, profonde, furieuse, fit vibrer les pavés de la cour.) Atsurak du Clan des Ratites ! Doroga du Clan des Gargantes te déclare dans l’erreur devant nous les Marats ! Viens donc, chien d’assassin ! Viens m’affronter devant l’Unique ! Avec une grâce incroyable, le gargante tourna sur lui-même en levant ses deux pattes avant. Il les abattit sur un guerrier du Clan des Ratites qui chargeait sur lui, l’écrasant sur le pavé. À cette vue, malgré le vacarme grandissant à l’extérieur du rempart, les combattants dans la cour firent soudain silence, effarés. Alors que la grosse bête se retournait avec un mugissement de défi dans la lumière dorée qui filtrait à travers la brèche, Amara aperçut le jeune Tavi assis derrière Doroga, agrippé à son dos, et, derrière lui, l’esclave défiguré et jacassant. Tavi balaya la cour d’un regard exalté, et quand il posa les yeux sur eux, son visage s’illumina d’un sourire farouche. — Oncle Bernard ! Oncle Bernard, cria-t-il en montrant Doroga. Il m’a suivi. On peut le garder ? Chapitre 41 Isana recula vivement de quelques pas, en poussant Odiana derrière elle, et releva le menton. — J’ai toujours pensé que tu étais un porc, Kord, mais pas un imbécile. Tu t’imagines pouvoir nous tuer impunément, ici, à Garnison ? Kord eut un rire rauque. — Au cas où tu n’aurais pas remarqué, ils ont d’autres chats à fouetter. Ils ne m’ont même pas vu entrer avec tous ces idiots qui sont venus mourir ici. — Ça ne veut pas dire que tu vas pouvoir t’échapper, Kord. À supposer que l’une de nous ne réussisse pas à t’avoir quand tu essaieras de nous tuer. Kord ricana de nouveau, un bruit sec et grinçant. — L’une de vous. Et ce serait laquelle ? Viens là, garce. Isana continua tranquillement à lui faire face et ne bougea pas. Kord s’empourpra dangereusement. — J’ai dit, viens là. — Elle ne t’entend pas, Kord. J’ai veillé à ça. — Ah ouais ? Il détacha les yeux d’Isana pour regarder la femme recroquevillée derrière elle. Ce regard suffit à faire tressaillir Odiana, qui écarquilla des yeux tourmentés. — Non, fit Isana, tout en sachant que ses mots étaient inutiles. Ne le regarde pas. Mais Odiana leva les yeux vers Kord. L’expression meurtrière de l’Exploitant et son doigt qui pointa le sol devant lui suffirent apparemment à activer son collier de discipline. La jeune femme poussa soudain un cri étouffé et tomba par terre en agrippant le cercle de métal. Même ainsi, elle força son corps convulsé à se traîner jusqu’à Kord, pour obéir à l’ordre qu’il lui avait donné. Isana se baissa pour la retenir par le bras, mais la vague de terreur et d’angoisse insoutenable qui déferla en elle à ce contact l’aveugla presque, et elle recula en chancelant. Kord ricana durement et s’avança pour prendre le visage d’Odiana entre ses mains. — Voilà qui est mieux. Sois sage. Je vais te briser ton joli cou et mettre ce collier à Isana. Tiens-toi tranquille. Odiana gémit, toujours secouée de spasmes, et ne se débattit pas. — Kord, arrête ! s’écria Isana. Soudain, la porte trembla sur ses gonds. Il y eut une hésitation, puis elle s’ébranla de nouveau, comme si quelqu’un avait essayé d’entrer et ne s’attendait pas qu’elle soit fermée. Kord fit volte-face. Éperdue, Isana jeta sur lui la lampe-furie sphérique qu’elle tenait à la main. L’objet l’atteignit à l’arrière du crâne. Il vola en éclats, et le feu follet à l’intérieur flamboya brièvement avant de s’éteindre. L’entrepôt se retrouva plongé dans l’obscurité, et Kord se mit à jurer violemment. Isana ravala sa peur et s’avança précipitamment dans le noir. L’espace d’un instant, elle chercha frénétiquement à tâtons, terrifiée, en écoutant les gémissements d’Odiana et la respiration rauque et lourde de Kord. La première chose qu’elle rencontra sous ses doigts fut les cheveux d’Odiana et elle attira l’esclave contre elle. Elle l’aida à se relever et entreprit de la traîner vers le fond de l’entrepôt, en espérant qu’elle ne se trompait pas de direction. Odiana se remit à gémir, et Isana lui plaqua une main sur la bouche. — Ne fais pas ça, Isana, gronda la voix de Kord, quelque part dans le noir près de la porte. Tu ne fais que retarder les choses. On sait très bien tous les deux comment ça va se finir. Isana sentit une onde traverser le sol sous le plancher, mais elle savait que Kord aurait du mal à les localiser à travers le bois, comme ç’avait été le cas avec la glace. Elle continua à traîner Odiana dans les profondeurs de l’entrepôt, jusqu’à ce qu’elle heurte le mur du fond. Elle se repérait à tâtons, car si la lueur de l’aube commençait à percer à travers les fentes du mur, il ne faisait pas encore assez clair pour y voir quelque chose. Elle poussa la jeune femme dans le refuge discutable que constituait l’espacement entre deux caisses, et prit les mains d’Odiana pour les presser contre la bouche de la jeune femme. Celle-ci tremblait violemment, mais réussit à hocher la tête. Isana s’écarta d’elle et se retourna pour affronter l’obscurité. — Allons, Isana, dit Kord, d’une voix plus lointaine. Le collier n’est pas si terrible. Une fois que tu l’auras mis, tu n’auras plus de doutes. Tu verras aussi le bon côté des choses. Je ferai ça pour toi. Isana avala sa salive, dégoûtée, et considéra ses options. Le plus simple aurait été de crier à l’aide. Il y avait des centaines de gens à Garnison. Quelqu’un l’entendrait sûrement. Sûrement. Mais en même temps, elle révélerait sa position à Kord. Elle ne savait pas combien de temps il faudrait pour enfoncer la porte de l’entrepôt, mais il ne faudrait sûrement pas longtemps à Kord pour lui briser le cou. Bien que cette idée la fasse bouillir de frustration, elle ne pouvait rien faire d’autre que rester silencieuse et essayer de trouver un moyen de s’échapper de l’entrepôt, ou affronter Kord directement. Elle s’accroupit dans le noir et essaya de trouver une autre solution. Le sol gronda et trembla pendant près d’une minute, puis elle entendit une explosion d’acclamations et de clairons. C’était sans espoir. Elle ne savait pas ce qui s’était passé, mais elle n’arriverait jamais à se faire entendre dans ce vacarme. Il lui fallait repérer la position de Kord, et soit le contourner pour ouvrir la porte, soit l’attaquer elle-même – ce qui serait de la folie. Même si elle réussissait à le trouver, il était beaucoup plus fort qu’elle. Elle pouvait essayer de lâcher Rill sur lui, mais si elle n’était pas assez rapide ? Non, elle ne devait recourir à pareille confrontation qu’en désespoir de cause. Un risque calculé, alors. Elle inspira et essaya de prendre une voix monotone, uniforme, pour mieux cacher d’où celle-ci provenait. — Tu penses que ça va me rendre heureuse, Kord ? La réponse de l’Exploitant lui parvint de beaucoup plus près, peut-être de la même allée. — Une fois que je t’aurai mis ce collier, tout ce que je veux te rendra heureuse. — Je suppose qu’un homme comme toi est obligé de recourir à ce genre de choses, répliqua-t-elle en reculant pour essayer de prendre une autre allée afin de le contourner furtivement. — Continue à parler. Ça ne rendra les choses que plus agréables quand tu seras entre mes mains. Au son de sa voix, il bougeait lui aussi. De l’extérieur leur parvint une succession de cris, et le sol trembla, comme sous les pieds de milliers de personnes. Des cors sonnèrent le signal d’attaque, et Isana sut que la bataille avait commencé. Kord reprit la parole, et sa voix retentit à moins de trois mètres d’elle dans le noir, si près qu’elle put soudain percevoir l’aura de rage et de concupiscence qui entourait l’Exploitant, telle une brume moite et nauséabonde. — Tu vois ? D’autres chats à fouetter. Ça me laisse tout seul avec toi. Elle n’osa pas répondre. Aussi discrètement que possible, elle traversa l’allée pour se coller contre les caisses de l’autre côté. En tendant l’oreille, elle pouvait entendre Kord avancer lentement entre les deux rangs de caisses, si près désormais qu’elle aurait presque pu le toucher ; mais surtout, elle pouvait sentir le maelström fangeux de ses émotions immondes. Celui-ci arriva à sa hauteur, et elle retint son souffle tandis que la pression sur ses sens variait lentement, comme si quelque chose de moite effleurait sa joue gauche, puis sa bouche, puis sa joue droite, alors que Kord la dépassait. Mais soudain il s’arrêta, et Isana resta figée. L’avait-il perçue, d’une manière ou d’une autre ? Savait-il qu’elle était là ? — Je te sens, murmura la voix de Kord toute proche. Je sens ton odeur. Tu sens bon. Ça me donne faim. Isana retint son souffle. Soudain, elle perçut de nouveau l’effluve de l’Exploitant sur son visage, alors qu’il faisait demi-tour et revenait rapidement vers la porte. Elle perdit sa trace au bout d’une seconde. Il était arrivé hors de portée de ce que ses dons d’aquafèvre lui permettaient de percevoir. Mais elle comprit brusquement qu’elle avait une arme qu’il n’avait pas. Sa furie lui conférait peut-être une force physique extraordinaire, mais il ne pouvait pas s’en servir pour voir. Ses pouvoirs n’avaient pas plus de portée que ses doigts. Elle, au contraire, pouvait utiliser sa furie pour le localiser, même dans le noir complet, si elle arrivait à étendre son champ de perception. Comment pouvait-elle obtenir cela ? En le provoquant, se dit-elle. En attisant ses émotions, afin qu’elles émanent de lui plus fortement, et le rendent plus facile à percevoir. Un plan dangereux, bien sûr. Mais si elle parvenait à le localiser avec précision, elle pourrait se faufiler jusqu’à la porte et aller chercher du secours. Elle commença par s’éloigner : elle remonta jusqu’au fond de l’allée et en choisit une autre au hasard, avant de la redescendre en élevant de nouveau la voix. — Sais-tu comment on a réussi à s’échapper, Kord ? L’intéressé grommela sourdement à quelques mètres d’elle : — Une espèce de crétin n’a pas colmaté le toit comme il fallait. — Tu étais trop saoul pour t’en souvenir ? le provoqua doucement Isana. C’est Aric que tu as envoyé colmater ce toit. — Non, fit Kord. Ferais pas ça. — Si. Tu l’as frappé, sous mes yeux, et tu lui as dit de le faire. La voix de Kord lui répondit, haletante, plus rude, plus proche. — Ça arrive. Ça arrive. Je m’énerve. Il comprend. — Non, Kord. Il ne comprend pas, répondit Isana encore plus doucement. Il nous a aidées à nous échapper. Il a fait des trous dans le toit pour que l’eau de fonte puisse passer et nous rendre nos pouvoirs. — Petite garce ! Tu mens ! rugit l’Exploitant. Il donna un violent coup de poing sur le côté d’une des caisses, et les solides lattes en bois cédèrent avec un lourd craquement. Au même moment, le bruit d’un combat tout proche se fit entendre, quelque part devant l’entrepôt, dans la cour même. — Il te déteste, Kord. Est-ce qu’il t’a accompagné ? Est-ce qu’il est en train de t’aider ? Tu n’as plus de fils, maintenant. Plus personne pour te succéder. Bittan est mort et Aric te méprise. — Ferme-la ! hurla Kord. Ferme-la avant que je t’éclate le crâne, sale menteuse ! Et la sensation de sa colère, de sa rage furieuse, bouillonnante, inonda brusquement l’entrepôt. Silencieusement, Isana convainquit Rill de la laisser s’ouvrir aux émotions plus largement que d’habitude. Et elle le perçut. Sut exactement où se situait cette rage. À trois mètres d’elle, dans l’allée voisine, avançant rapidement vers elle. En silence, elle essaya de passer à côté de lui pour rejoindre la sortie, mais alors qu’elle arrivait à sa hauteur, il s’arrêta et repartit en sens inverse, vers la porte. — Ah non, gronda-t-il. Non, c’est une ruse. Tu me mets en colère pour que je me rue à ta poursuite sans réfléchir, et pendant que je trouve cette garce d’esclave et que je lui brise le cou, tu t’enfuis. Hors de question. Tu ne m’auras pas par la ruse. Isana lui emboîta le pas en silence, frustrée, ne sachant pas à quelle distance de lui elle devait rester pour le garder dans son champ de perception. Elle laissa la rangée de caisses entre eux jusqu’à ce qu’ils arrivent au bout. Kord s’arrêta et inspira bruyamment, et elle perçut la bouffée de jubilation et de concupiscence qui envahissait l’Exploitant. — Je te sens, Isana. Je sens ta sueur. Tu as peur. Elle l’entendit faire craquer ses articulations. Il se tenait juste en face d’elle, debout, tandis qu’elle était accroupie. Elle tendit une main devant elle et passa les doigts sur les caisses qui les séparaient : une, deux, trois, quatre au moins, empilées les unes sur les autres. — Je te sens, ronronna Kord. Tu es tout près. Où es-tu ? Isana prit sa décision en un éclair. Elle se redressa, s’appuya contre la caisse du haut, et poussa de toutes ses forces. La caisse lui sembla mettre une éternité à pencher avant de tomber, entraînant les deux du dessous avec elle, mais cela n’avait pas dû durer plus d’une seconde. Kord poussa un cri bref et les caisses s’écrasèrent sur lui avec un craquement d’une intensité choquante. Isana se précipita vers la porte et chercha à tâtons dans le noir. Elle trouva le loquet et le releva, puis ouvrit la porte, laissant entrer le pâle soleil matinal, bien que l’entrepôt soit toujours dans l’ombre des remparts. Elle se retourna pour regarder à l’intérieur. Kord gisait sur le ventre, sous les caisses de bois. L’une d’elles l’avait heurté entre les omoplates, et pesait encore à moitié sur lui, intacte. Une autre devait l’avoir atteint à la tête, car il avait du sang sur le visage. Elle était retombée à côté de lui. La troisième avait atterri sur ses reins, ses fesses et ses cuisses. Elle s’était ouverte sous le choc, révélant les formes fêlées et brisées de lourdes ardoises utilisées pour couvrir les bâtiments de la garnison. Isana retint son souffle. Chacune de ces ardoises était faite de lourde céramique cuite, et chaque caisse devait peser près de cent cinquante kilos. Elle regarda Kord s’efforcer de bouger. Avec un grondement furieux, il marmonna quelque chose, et la terre en dessous de lui frémit faiblement. Il fit un nouvel effort, mais ne réussit pas à repousser les caisses. Il retomba au sol, haletant, gémissant dans sa barbe. Isana s’approcha et baissa les yeux sur lui. Elle s’agenouilla et posa le bout d’un doigt sur la tempe de l’Exploitant, en demandant à Rill de lui révéler son état. — Tu as les jambes cassées, lui fit-elle savoir d’une voix impassible. Ainsi que la hanche. Et le dos. (Elle continua à l’explorer.) Et tu es épuisé. Tu as dû affaiblir ta furie pour nous poursuivre. (Elle retira sa main.) Tu n’iras nulle part, Kord. — Petite garce, rugit-il faiblement. Va jusqu’au bout. Finissons-en. — Si tu étais à ma place, tu me fendrais le crâne. (Elle ramassa l’une des lourdes tuiles et passa un doigt sur son bord équarri. Tenue par la longueur et abattue violemment, elle aurait effectivement pu briser un crâne.) Peut-être à l’aide d’une de ces ardoises. Tu me briserais le crâne et tu me tuerais. — Je t’avais à ma merci, répondit-il. En mourant, je penserai à ça. À toi dans ce cercle, abrutie par la peur. N’oublie jamais ça. Elle se releva et laissa retomber l’ardoise. Puis elle longea une des rangées de caisses. — Qu’est-ce que tu fais ? gronda-t-il. Quand je serai sorti de là… Isana s’approcha d’Odiana et lui prit la main. Elle l’aida à se relever puis lui couvrit les yeux. La jeune femme hocha faiblement la tête, et mit elle-même ses mains sur ses yeux. Isana la guida vers la sortie, contournant Kord qui essaya en vain de l’attraper par la cheville. — Tu ne sortiras pas de là, lui dit Isana. Je ne connais qu’une seule personne, à vue de nez, qui puisse soigner tes blessures à temps pour te guérir. Elle n’en a pas envie. Elle s’arrêta pour le regarder, puis se pencha sur lui. Il lui agrippa la cheville, mais elle écarta sa main d’un coup de pied, en disant avec mépris : — Ça suffit. Elle attrapa la chaîne d’Exploitant de Kord et la lui ôta du cou d’un geste brusque. Puis elle lui donna un violent coup sur la bouche. D’un ton détaché, impassible, elle dit : — Tu ne sens pas tes blessures, Kord. Mais tu ne marcheras plus jamais. Tu auras besoin de quelqu’un pour te laver comme un bébé. Je ne suis même pas sûre que tu puisses t’asseoir dans ton lit sans aide. Elle lui tourna le dos et commença à se diriger vers la sortie, en tirant Odiana derrière elle. — Mais par contre tu pourras assister à ton procès. Comme ça. Impotent. Dans la puanteur de tes propres déjections. Tu seras jugé devant le comte, et tout le monde dans la vallée saura ce que tu es vraiment. J’y veillerai. Puis ils te tueront pour ce que tu as fait. Dehors, des cors plus graves et plus sonores commencèrent à retentir, noyant presque les sanglots violents et pathétiques de Kord : — Isana ! Stupide garce, tu n’as pas le droit de me faire ça. Pas le droit ! Elle referma la porte derrière elle en disant : — Je ne t’entends pas, Kord. Puis elle se retrouva noyée dans la bataille, dans un mélange de désespoir, de souffrance et d’exultation sauvage. Elle dut faire un effort ne serait-ce que pour rester debout, mais Odiana, en s’agrippant à elle, lui permit de garder son équilibre. Les deux aquafèvres eurent à peine la force de s’éloigner de l’entrepôt pour se traîner dans un endroit calme entre deux baraquements. Les sens exacerbés d’Isana, qui lui avaient été si utiles dans l’obscurité, étaient maintenant un handicap et elle s’affaissa au sol, à genoux, les bras au-dessus de sa tête pour essayer d’assourdir certaines des émotions qui palpitaient en elle. Elle sentit vaguement le sol trembler de nouveau, entendit le beuglement de quelque énorme bête et le défi lancé par une voix tout aussi tonitruante. Quand elle releva enfin la tête, Odiana était partie. Isana vit un pied sale disparaître sur le toit des baraquements. Elle secoua la tête, encore étourdie, et avança jusqu’à ce qu’elle aperçoive le chaos dans la cour, ainsi que le gargante et son farouche cavalier, au moment où l’animal se retournait pour écraser sous ses pattes un guerrier marat, dans un éclair de rage et de douleur rapidement estompé. — Oh non, chuchota-t-elle en levant des yeux ronds vers le guerrier qui montait la bête et vers ses passagers. Oh, mon enfant, dans quoi t’es-tu embarqué ? Mon Tavi. Chapitre 42 La gorge serrée, Tavi crispa les mains sur la ceinture de Doroga. Le gargante en dessous d’eux ne cessait de s’agiter, mais sinon, le silence régnait dans la cour. Il y avait des corps partout. Tavi essaya de ne pas les regarder, mais où qu’il pose les yeux, semblait-il, quelqu’un était mort. C’était horrible. Les corps n’avaient plus aspect humain. Ils semblaient difformes, monstrueux, comme si un enfant négligent avait joué avec ses soldats de bois puis les avait oisivement jetés après les avoir cassés. Il y avait du sang partout et cela lui retournait l’estomac, mais surtout, il ressentait une affreuse tristesse à voir ces formes déchiquetées et brisées, Marats comme Aléréens, hommes comme bêtes. Cela paraissait un tel gâchis. La cour était devenue presque silencieuse. Sous le porche et tout autour, en demi-cercle, se tenaient Atsurak et ses Marats. Vaguement groupés près des écuries se trouvaient les défenseurs aléréens, parmi lesquels Amara et son oncle. Atsurak dévisagea Doroga, et ses yeux reflétèrent une haine implacable. Doroga soutint son regard. — Alors, assassin ? M’affronteras-tu dans l’Épreuve du Sang ou bien retourneras-tu avec ton clan dans tes terres ? Atsurak releva le menton. — Viens mourir, puisque tu le veux. Doroga sourit farouchement. Il se retourna vers Tavi. — Descends, jeune guerrier. Veille à répéter à ton peuple ce que j’ai dit. Tavi leva les yeux vers lui et acquiesça. — Je n’arrive pas à croire que vous faites ça. Doroga le regarda d’un air perplexe. — J’ai dit que je t’aiderais à protéger ta famille. (Il haussa les épaules.) Une horde se trouve en travers de mon chemin. Je fais ce qu’il faut pour aller au bout de ce que j’ai commencé. Descends. Tavi hocha la tête et Doroga sortit la corde attachée à sa selle. Ombre se laissa glisser du large dos du gargante en premier, et rôda en dessous de Tavi jusqu’à ce que celui-ci touche le sol. Doroga se servit à peine de la corde, mais atterrit avec légèreté et s’étira, faisant craquer ses articulations. Il fit virevolter sa massue dans ses doigts et s’avança vers Atsurak. Tavi, traînant Ombre derrière lui, contourna le gargante en évitant soigneusement ses pattes avant et les éclaboussures humides sur le pavé tout autour. Il sentit son cœur se soulever et, avalant sa salive, se précipita vers son oncle. — Tavi, dit Bernard en l’enveloppant dans une étreinte à lui briser les côtes. Par les Grandes Furies, qu’est-ce que j’ai eu peur pour toi ! Et Ombre, brave homme. Ça va ? Ombre acquiesça d’un sifflement joyeux. Des pas hâtifs et légers se firent entendre sur le pavé et Tavi sentit sa tante Isana – il la reconnut sans avoir besoin de la voir – le prendre dans ses bras et le serrer contre son cœur. — Tavi ! s’écria-t-elle. Oh Tavi ! Tu n’as rien. Le jeune garçon se serra contre sa tante et son oncle un moment, les larmes aux yeux. Il se laissa aller contre eux et leur rendit leur étreinte. — Je n’ai rien, s’entendit-il dire. Tout va bien. Je vais bien. Isana rit et lui embrassa les cheveux, la joue. — Ombre, dit-elle. Grâce aux furies. Tu n’as rien. Au bout d’un moment, Amara intervint. — Bernard, ils ne regardent pas. Si on attaque le chef de horde maintenant, on a une chance d’avoir le couteau. — Non ! dit précipitamment Tavi. (Il se dégagea de l’étreinte de sa famille pour regarder la Curseur.) Il ne faut pas. Doroga m’a expliqué. C’est un duel. Tu dois le laisser faire. Amara se tourna vivement vers lui. — Quel duel ? — Quel couteau ? Amara fronça les sourcils. — Le couteau est la preuve qu’un des Hauts Ducs est derrière cette attaque. Si on récupère la dague, on pourra l’arrêter, et l’empêcher de recommencer. Quel duel ? — Doroga et Atsurak sont tous les deux chefs de clan, essaya d’expliquer Tavi. Ils sont égaux. Atsurak ne peut pas obliger un autre clan à le suivre si leur chef s’oppose à lui dans une Épreuve du Sang – un duel. Mais personne n’avait eu le courage de s’opposer à lui avant. Doroga a contesté la décision d’Atsurak de nous attaquer, devant le reste des Marats. S’il remporte cette Épreuve, Atsurak perdra son autorité, et les Marats partiront. — Et c’est tout ? s’étonna Amara. — Ben euh, oui, répondit Tavi, sur la défensive. Si c’est Doroga qui gagne, les Marats comprendront que l’Unique est de son côté et non d’Atsurak. — L’unique quoi ? — L’Unique. Je crois qu’ils pensent que c’est une sorte de furie qui vit dans le soleil. Quand ils ont une décision importante à prendre, ils organisent une Épreuve devant l’Unique. Ils y croient dur comme fer. Il sentit la main de sa tante sur son épaule et, en se retournant, vit qu’elle le regardait intensément. Elle pencha la tête. — Qu’est-ce qui t’est arrivé ? — Un tas de choses, ma tante. Elle sourit, d’un air fatigué. — Ça se voit. Tu es sûr de ce que tu dis ? — Oui, madame. Certain. Isana releva les yeux vers Bernard, qui tourna les siens vers Amara. La Curseur inspira lentement, en regardant elle-même Tavi. — Tavi, dit-elle. Pourquoi Doroga a-t-il décidé maintenant de défier cet Atsurak ? Tavi avala sa salive. — Euh… Eh bien… C’est un peu compliqué. Je ne suis pas sûr d’avoir très bien compris ce qui s’est passé moi-même. Mais ça n’a pas vraiment d’importance, si ? Puisqu’il est là ? Au dehors, des sifflements stridents retentirent, et les hurlements frénétiques des Marats et de leurs bêtes se réduisirent à un grondement discret. — Giraldi ? cria Amara en direction des remparts. Qu’est-ce qui se passe ? — Que les Corbeaux m’emportent ! répondit une voix haletante depuis le rempart au-dessus du portail. Les Marats étaient en train de se battre entre eux, et tout à coup ils se sont mis à siffler et ont arrêté le combat. Ils sont en train de se réunir en tribus, on dirait. — Merci, centurion. — Comtesse ? Vos ordres ? — Tenez les murs, répondit Amara, mais elle tourna de nouveau les yeux vers Tavi. N’attaquez que si on vous attaque. Tavi hocha la tête. — Doroga m’avait prévenu que ça se passerait comme ça. Les tribus marates se battent tout le temps. Ils ont l’habitude. Quand ils sifflent, c’est pour arrêter le combat et laisser les chefs parler. Bernard soupira en regardant Amara. — Qu’est-ce que tu en penses ? La Curseur leva une main pour repousser quelques mèches de ses yeux en dévisageant Tavi. — Je pense que votre neveu a réussi à en apprendre davantage sur les Marats que le service de renseignements de la Couronne, Exploitant. Tavi hocha la tête. — Ils, euh… Ils mangent leurs ennemis. Et quiconque se présente devant eux sans permission est considéré comme tel. (Il se racla la gorge.) Ça ne facilite probablement pas la tâche pour apprendre à les connaître. Amara secoua la tête. — Si on s’en sort, je veux savoir comment tu t’es débrouillé pour ne pas te faire manger, et pour te retrouver à sauver cette vallée à la tête de ta propre horde de Marats. Ombre poussa un petit cri inquiet pour les alerter. Tavi se tourna vers lui et vit qu’il avait les yeux fixés sur le rempart. Dans l’ouverture irrégulière sur le mur du fort se découpaient des silhouettes mouvantes. Plusieurs cavaliers marats, du Clan des Chevaux, entrèrent. Tavi reconnut aussitôt Hashat, sa crinière pâle flottant au vent, malgré le sang frais qui maculait ses cheveux, le haut de son corps et le bras dont elle tenait son sabre. Tavi expliqua qui c’était à Amara et à son oncle. — Chef de clan ? répéta Bernard d’un ton vaguement offusqué. C’est une femme. Et elle ne porte pas de chemise. Amara siffla doucement. — Ces aigles à sa ceinture sont ceux de la Garde Royale. S’ils sont authentiques, elle doit faire partie de la horde qui a tué le Princeps Septimus. — Elle est plutôt sympa, dit Tavi. Elle ne veut pas affronter Atsurak elle-même, mais elle suivra Doroga. Je crois qu’ils sont amis. À la porte, les Marats s’écartèrent pour ouvrir un passage au chef du Clan des Loups et à la paire de loups noirs efflanqués qui l’accompagnaient. Une balafre longue et propre, coagulée de rouge sombre, tranchait avec la pâleur de son torse. L’homme balaya la cour du regard et retroussa les lèvres, dévoilant les longues canines de son clan. — Skagara, indiqua Tavi. Chef du Clan des Loups. C’est une brute. Hashat descendit de cheval et s’avança vers Skagara. Tout le temps qu’elle marchait, elle soutint son regard avec un petit sourire menaçant. Lorsqu’elle arriva à sa hauteur, il recula d’un pas. Elle sourit et mit un point d’honneur à examiner la plaie sur son torse. Puis elle se tourna vers Atsurak et Doroga en croisant les bras, une main ensanglantée près de son sabre. Skagara la regarda d’un air renfrogné, puis fit de même. Doroga s’appuya sur sa massue, les yeux fixés au sol. Atsurak resta debout patiemment, tenant sa lance souplement dans une main. Le silence et une tension croissante régnèrent pendant un long moment. Le seul bruit provenait des corbeaux, un concert ininterrompu de croassements sourds en arrière-plan, à l’extérieur. — Qu’est-ce qu’ils attendent ? demanda Amara à Tavi. — Le soleil. Doroga m’a dit qu’ils attendent toujours que le soleil se lève sur le dénouement d’une Épreuve. (Il jeta un coup d’œil au mur, à l’angle qu’y faisaient les ombres.) Je suppose qu’ils pensent que le combat ne durera pas très longtemps. Le soleil monta dans le ciel, et la lumière matinale envahit la cour. La ligne d’ombre formée par les remparts encore intacts s’avança d’ouest en est, vers les deux chefs marats. Au bout d’un moment, Doroga releva les yeux vers la lueur du jour, qui venait tout juste de toucher le bout de sa massue. Il hocha la tête, baissa son arme avec un grognement, et s’avança sur Atsurak. Le chef des ratites fit souplement tournoyer sa lance, remua les épaules, et s’avança lui aussi, d’un pas félin. Soudain, il projeta sa lance sur son adversaire, avec une telle rapidité que la pointe de l’arme devint floue, mais Doroga dévia le coup du manche épais de sa massue, avant d’abattre rapidement celle-ci sur la tête d’Atsurak. Le chef des ratites évita le coup et ramena sa lance en fouettant l’air sur la jambe de Doroga. Celui-ci esquiva, mais pas assez vite, et une ligne écarlate apparut sur sa cuisse. Les Marats présents dans la cour murmurèrent discrètement. Un de ceux du Clan des Ratites dit quelque chose dans une langue grinçante, et les guerriers éclatèrent d’un rire rauque. Les ratites et les loups se mirent à chuchoter entre eux. — Est-ce qu’ils sont en train de parier sur le combat ? demanda Amara, incrédule. Tavi acquiesça. — Oui, ils font ce genre de choses. Doroga a gagné sa fille en pariant sur moi. — Quoi ? — Chut. Doroga recula avec une grimace et jeta un coup d’œil à sa jambe. Il essaya de faire porter son poids dessus, mais chancela, et dut rapidement poser le pied de sa massue à terre pour garder l’équilibre. En voyant cela, Atsurak sourit et fit de nouveau tournoyer sa lance. Il se mit à avancer lentement sur Doroga, en le contournant, obligeant le chef des Gargantes à tourner sur lui-même pour lui faire face, en appuyant sur sa jambe blessée. Doroga grimaça de douleur. — Tavi, souffla Amara. Qu’est-ce qui se passe si Doroga perd ? Tavi déglutit, le cœur battant. — Alors l’Unique a dit que Doroga avait tort. Et le reste des clans suivent Atsurak comme ils l’auraient fait avant. — Oh. Tu crois qu’il peut gagner ? — Cinq taureaux d’argent sur Doroga, répliqua Tavi. — Tenu. Brusquement, Atsurak attaqua Doroga. Celui-ci leva aussitôt sa massue et para le coup, mais sa riposte fut maladroite et il manqua de tomber. Atsurak esquiva et revint aussitôt à la charge. Là encore, Doroga réussit tout juste à dévier le coup, et cette fois, cela lui coûta son équilibre. Il s’effondra sur le pavé de la cour. Atsurak s’avança aussitôt pour lui donner le coup de grâce, mais Doroga fit tournoyer sa massue en direction des pieds de son adversaire, le forçant à reculer. Le chef des Ratites se renfrogna et cracha quelque chose d’un ton dur, puis leva sa lance, tourna autour de Doroga, et fondit sur lui pour le tuer. C’était ce que le chef des Gargantes attendait. Avec une grâce tranquille, il écarta la lance d’une main, la faisant buter contre le pavé, puis en attrapa le manche dans son poing énorme. Il la repoussa contre Atsurak avec une puissance presque flegmatique, et l’arme vint heurter le ventre du chef des ratites, le coupant dans son élan. Puis il lui arracha l’arme des mains. Atsurak recula avec méfiance, en s’efforçant de reprendre son souffle. Doroga se releva avec une grâce nonchalante. Puis il leva sa jambe blessée et y brisa le manche de la lance, avant d’en jeter les morceaux à côté de lui. — C’était une ruse ! s’écria gaiement Tavi. — Chut ! répondit Amara. — Il le tient, maintenant, fit Bernard. Doroga laissa tomber son énorme massue. Elle atterrit sur le pavé avec un bruit sourd. — Je me rappelle le Renard, dit-il très doucement. Puis il écarta les mains et, avec le même sourire dur et déterminé, s’avança sur son adversaire. Atsurak pâlit, mais écarta lui aussi les mains et se mit à tourner autour de Doroga. Soudain, il bondit, dans un mouvement brusque rappelant la façon de bouger de ses grands oiseaux de proie, et décocha à Doroga un coup de pied, haut sur la poitrine. Le grand Marat ne se déroba pas, bien que l’impact l’arrête net et le fasse reculer d’un pas, mais il leva brusquement les mains vers la cheville d’Atsurak et lui attrapa le pied avant que l’autre puisse le retirer. Le chef des Ratites commença à tomber, et Doroga contracta les épaules en tordant les mains. Quelque chose dans la jambe d’Atsurak se brisa avec un affreux craquement. Il tomba avec un cri mais, de son pied indemne, frappa Doroga à la cheville. Le chef des Gargantes perdit l’équilibre et chuta, aux prises avec son adversaire. Tavi regarda avec inquiétude, mais vit qu’Atsurak était désormais en trop mauvaise posture pour reprendre le dessus. Écrasé par la pure force physique de son adversaire, trop gravement blessé pour lui échapper : ce n’était qu’une question de temps. Doroga le prit à la gorge. Atsurak lui agrippa les mains avec les siennes, mais Tavi voyait bien que c’était sans espoir. Il regardait, captivé – mais quelque chose attira son attention, un mouvement discret à l’arrière-plan. Il releva les yeux et vit tous les Marats concentrés sur le duel, resserrant le cercle, le regard brillant. C’était tout juste si Hashat, qui suivait la lutte avec des yeux écarquillés, n’en oubliait pas de respirer. Mais à côté d’elle, Skagara avait reculé d’un pas, hors du champ de vision de sa voisine. Il tendit une main derrière lui, et Tavi vit un des guerriers loups tremper une flèche à tête de pierre dans un petit flacon en argile et la lui passer, avec un de leurs arcs courts. Le chef des Loups encocha rapidement la flèche empoisonnée et leva son arc. — Doroga, hurla Tavi. Attention ! Le chef des Gargantes releva brusquement la tête vers lui, puis vers Skagara. Il roula au sol et mit violemment Atsurak entre lui et son meurtrier potentiel. Tavi vit Atsurak tirer la dague aléréenne à garde dorée de sa ceinture et en entailler sauvagement la main de Doroga. Celui-ci recula avec un cri, et Atsurak se dégagea de son emprise. — Tuez-les, hurla-t-il, les yeux flamboyants. Tuez-les comme nous avons tué les Renards ! Tuez-les tous ! Avec un rugissement, Doroga se releva et se rua sur lui. Sans l’ombre d’une hésitation, Skagara décocha sa flèche empoisonnée. Celle-ci traversa la courte distance en un éclair et s’enfonça dans le bras de Doroga avec un craquement charnu. Le chef des Gargantes tomba à terre. Hashat fit volte-face et son sabre étincela au soleil lorsqu’elle le dégaina pour trancher d’un même coup l’arc de Skagara et sa gorge, envoyant le guerrier rouler au sol dans une effusion de sang. La cour sombra aussitôt dans le chaos. Les grands ratites près d’Atsurak se mirent à hurler lorsque ce dernier se tourna vers eux et leur indiqua Doroga. Ils se ruèrent sur le blessé. Au même instant, le gargante de celui-ci poussa un beuglement et se précipita pour le défendre. À l’extérieur des murs, le silence respectueux fit de nouveau place au tumulte et à la cacophonie. Le clan de Hashat chargea vers Doroga, et les guerriers d’Atsurak firent de même. Avec un geignement, Ombre s’agrippa à la tunique de Tavi. — La dague ! hurla Amara. Il nous faut la dague ! Elle commença à s’avancer, mais vit sa route barrée par une masse soudaine de guerriers marats dont les lances brillaient du même éclat sombre et meurtrier que les yeux des ratites à leurs côtés. Alors que les troupes aléréennes commençaient à former les rangs, Bernard attrapa le bras de sa sœur, celui d’Amara, et les traîna toutes deux à l’abri derrière leurs boucliers. Avec un cri apeuré, Ombre entreprit de suivre Bernard en tirant obtusément Tavi derrière lui. — Ombre ! protesta le jeune garçon. — La dague, hurla Amara. Sans elle, tout ça n’aura servi à rien ! Tavi ne prit pas le temps de réfléchir. Il se laissa simplement tomber en levant les bras et glissa hors de sa tunique trop grande. Il se releva d’un bond, balaya follement la cour du regard et se précipita vers Atsurak, toujours à terre. Les guerriers de celui-ci étaient désormais bien trop occupés à se battre contre les Aléréens ou à faire face au gargante furieux de Doroga pour remarquer la présence fugace d’un garçon plutôt petit. Atsurak était en train de regarder la mêlée autour du gargante de Doroga. L’énorme bête s’était précipitée pour s’accroupir au-dessus du corps inanimé du chef marat et, agitant sa grosse tête en beuglant, donnait des coups de patte griffue à quiconque s’approchait de trop près. Tavi se mordit les lèvres et aperçut la massue de Doroga. Il la souleva avec peine, prêt à l’abattre sur la tête d’Atsurak, à attraper le couteau et à retourner auprès de son oncle. Mais une bourrasque soudaine fit voler le foin (pourquoi donc la cour était-elle jonchée de foin ?) et la poussière, l’aveuglant et manquant de le faire tomber. Il se protégea les yeux et vit plusieurs hommes en tunique noire et en armure, armés d’acier, qui planaient au-dessus des combattants. L’un d’eux avait la main tendue vers Atsurak et devait sûrement contrôler les vents qui battaient la cour. Un autre Chevalier Aeris s’approcha du sol et y lâcha le même homme au crâne dégarni et à l’air inoffensif que Tavi avait vu auparavant. L’homme s’approcha d’Atsurak, qui était aveuglé, et, le tirant tranquillement par les cheveux, lui trancha la gorge avec un petit couteau. Le chef de horde se convulsa violemment et la dague lui échappa de la main, traversant la cour en ricochant sur les pavés pour atterrir dans un tas de foin non loin de Tavi. — La dague ! aboya l’homme au couteau ensanglanté. Ramassez-la ! Tavi le dévisagea. Il ne faisait aucun doute pour lui que cet homme, penché sur le corps tressautant d’Atsurak, le tuerait tout aussi vite. Mais il savait aussi que c’était un ennemi de la Couronne, qu’il les avait pourchassés, Amara et lui, et qu’il avait essayé de faire du mal à sa tante et à son oncle. Avant-hier, se dit-il, il aurait peut-être laissé l’homme récupérer la dague. Il se serait peut-être enfui. Il aurait peut-être trouvé un endroit où se cacher en attendant que tout cela soit terminé. — Avant-hier, souffla-t-il, j’avais bien plus de bon sens. Puis il se précipita pour ramasser la dague et se mit à courir. — Là ! entendit-il l’homme hurler. Il a la dague ! Tuez ce garçon ! Chapitre 43 Tavi s'enfuit. La cour n'était plus que chaos, mais il savait où il devait aller : le plus loin possible de l'homme qui avait tué Atsurak. Faisant volte-face, il contourna une paire de Marats en train de se battre et courut vers l'autre côté du fort. Il entendit le vent rugir au-dessus de lui, et une soudaine bourrasque l'envoya rouler au sol. Il poussa un cri et essaya de ne pas se blesser mortellement avec le couteau tandis qu'il roulait et se cognait contre le pavé de la cour. Quand il finit par s'arrêter, il vit un Chevalier Aeris en armure qui fondait sur lui, sa lance pointée devant lui. Tavi fouilla frénétiquement dans ses poches. Au moment même où l'homme arrivait sur lui, Tavi lui lança une poignée des cristaux de sel qu'il avait pris dans le fumoir au domaine de Bernard, puis se jeta éperdument sur le côté. Le Chevalier poussa un cri et brassa l'air frénétiquement – mais il chuta, atterrit trop brutalement, fit deux ou trois pas désespérés et alla violemment rouler sur le pavé impitoyable. Tavi entendit un de ses membres heurter le sol avec un craquement brutal et l'homme hurla. Tavi se remit debout et jeta un regard éperdu autour de lui. D'autres Chevaliers Aeris s'étaient élevés au-dessus de la cour, pour essayer de le retrouver. De l'autre côté d'un groupe de légionnaires, le gigantesque homme d'épée que Tavi avait vu dans l'étable au domaine de Bernard le repéra et s'avança vers lui, brandissant son arme pour repousser quiconque osait se mettre en travers de son chemin. L'homme qui avait tué Atsurak n'était nulle part en vue. Tavi s'éloigna du spadassin en courant, longeant les écuries pour aller vers le centre du fort et vers le portail opposé. Il y avait sûrement là-bas quelqu'un qui n'était pas encore submergé de Marats, ou un bâtiment sûr où il pourrait se cacher. Alors qu'il atteignait le coin des écuries, une silhouette robuste, habillée d'un plastron à moitié cabossé et d'un casque qui lui tombait sur les yeux, sortit en courant, en criant : — J'arrive ! J'arrive ! Tavi le heurta de plein fouet et tous deux allèrent rouler au sol. Le bouclier du jeune homme lui échappa des mains, mais il réussit à conserver sa prise sur le manche usé d'une bêche. Il repoussa son casque et souleva cette dernière à deux mains. Tavi se protégea la tête de ses bras. — Fred, c'est moi ! Frédéric baissa son arme et le dévisagea. — Tavi ? Tu es vivant ? — Plus pour très longtemps ! répliqua ce dernier d'une voix essoufflée, en se remettant péniblement debout. Ils veulent ma peau ! Fred le regarda d'un air hébété. Son casque lui retomba sur les yeux. Tavi tendit la main pour le repousser, et c'est alors qu'il vit un autre Chevalier Aeris fondre sur lui. Il chercha du sel dans sa poche, mais, dans sa hâte, il avait retourné celle-ci en se servant l'instant d'avant. Tout était tombé pendant sa course. — Tavi, dit Fred. L'Exploitant a dit que je ne devais pas enlever mon casque… — Attention ! s'écria Tavi, et il fonça tête baissée sur son ami, le faisant tomber avec lui. Le Chevalier passa en coup de vent, l'épée brandie, et Tavi ressentit une soudaine brûlure sur le bras. Abasourdi, Frédéric regarda Tavi puis le Chevalier qui avait continué sur sa lancée et faisait demi-tour pour revenir à la charge. — Tavi, dit-il d'un ton ébahi, en regardant le bras de son ami. Il t'a touché. (Il releva des yeux ronds.) Il veut te tuer ! — Tu n'imagines pas combien je suis heureux que tu sois là pour me le dire, répliqua le jeune garçon en tressaillant de douleur. (Sa chemise était tachée de sang, mais il pouvait bouger le bras.) Ça va aller. Aide-moi à me relever. Frédéric s'exécuta, avec une expression inquiète et troublée. — Qui c'est ? — Je ne sais pas. Mais il revient à la charge ! Tavi se retourna pour plonger dans les écuries, mais aperçut alors, à l'autre bout du bâtiment, la silhouette aisément reconnaissable du spadassin qui se découpait dans l'encadrement de la porte, l'épée à la main. — On ne peut pas s'enfuir par là, souffla-t-il. Il regarda derrière lui. Un autre Chevalier Aeris avait rejoint le premier, et les deux s'apprêtaient à charger de nouveau. — Fred, on a besoin de Cogneur. — Quoi ? Mais il ne sait pas se battre ! — Pour le sel, Fred. Il nous faut du sel à jeter sur ces aérifèvres, plein de sel ! — Mais… — Dépêche ! Les Chevaliers Aeris se précipitèrent sur eux en une bourrasque hurlante. Tavi agrippa son couteau et jeta un regard éperdu autour de lui, mais il n'y avait aucune issue. Frédéric s'avança pour se mettre devant Tavi, et empoigna sa bêche à deux mains. Avec un hurlement qui se termina en rugissement guttural, il leva son arme. Quand il la ramena en arc de cercle par-dessus sa tête, elle s'abattit avec un sifflement sur le premier Chevalier, au moment même où celui-ci s'apprêtait à lui passer son épée au travers du corps. Le coup broya le Chevalier comme si celui-ci avait été fait de paille, l'envoyant brusquement s'écraser au sol. Il était mort, cela ne faisait aucun doute pour Tavi. Frédéric releva sa bêche et la ramena en tournoyant sur le deuxième Chevalier, alors même que celui-ci virait pour l'éviter. Il rata sa cible, mais, à ce moment-là, Tavi vit quelque chose de brillant accrocher la lumière sur le fer de l'outil : de petites protubérances dures et blanches – des cristaux de sel. Ceux-ci coupèrent le flux d'air du Chevalier qui tomba avec un cri et roula au sol pour aller s'écraser contre le mur d'un des baraquements avec une violence à lui briser les os. Frédéric regarda fixement les deux hommes, les yeux écarquillés, haletant. Il se tourna vers Tavi et bégaya : — J'avais déjà salé ma bêche. Après avoir frappé ce premier Chevalier, quand j'essayais de déraciner ce rocher. (Il regarda son arme d'un air égaré, puis leva les yeux vers Tavi.) Est-ce que ça va ? Tavi déglutit et regarda par-dessus son épaule à l'intérieur des écuries. Quelqu'un y surgit de l'ombre pour se jeter sur le spadassin. Il y eut une mêlée confuse, un cri bref, puis le spadassin reprit son approche. Frédéric déglutit et serra les mains sur sa bêche. — Tavi ? Qu'est-ce qu'on fait ? — Donne-moi une minute, bégaya l'intéressé. Je réfléchis. Soudain, sans prévenir, un guerrier marat se jeta sur Tavi, lui labourant les côtes avant de le soulever pour le plaquer violemment contre le mur des écuries. Tavi poussa un cri étranglé et donna un faible coup de couteau à son agresseur, un guerrier du Clan des Loups maculé de sang, mais la lame dévia, égratignant à peine la peau du Marat. Celui-ci plongea ses crocs dans Tavi, reculant juste assez pour le repousser violemment contre le mur, une fois, deux fois, comprimant les poumons de l'adolescent et lui faisant voir des étoiles. Fred apparut soudain derrière le guerrier, passa un bras musclé sous son menton et l'écarta rudement de Tavi en le soulevant du sol, suscitant un cri de protestation étranglé. — Tavi ! cria le jeune homme. Sauve-toi ! Tavi tomba à terre, étourdi, et se mit à quatre pattes. En levant les yeux, il vit que le spadassin se dirigeait toujours vers lui et, sans lâcher la dague à poignée d'or, se remit à courir en chancelant vers la mêlée furieuse dans la cour. Il évita le pied d'une lance de légionnaire, glissa sur une flaque sombre qu'il ne prit pas le temps d'identifier, et continua à avancer tant bien que mal. Un fermier ensanglanté que Tavi reconnut comme un des métayers de Roth se tourna vers lui et leva son épée, mais le reconnut à temps et lui hurla quelque chose au milieu du vacarme. Une nouvelle rafale de vent envahit la cour, et en regardant derrière lui, Tavi aperçut un autre Chevalier Aeris qui planait là, scrutant la cour. Ses yeux se posèrent sur Tavi et s'arrêtèrent sur lui, écarquillés. L'homme fondit sur lui. Non loin, Tavi entendit un cheval hennir, et il se retourna, les yeux ronds. Il contourna adroitement un vieux fermier robuste qui écartait un légionnaire blessé du plus fort de la mêlée, et trouva un groupe de cavaliers qui se frayaient un chemin à travers la cour à coups de lance et d'épée. — Hashat ! appela Tavi. La Marate tourna aussitôt la tête, faisant voler sa crinière, et lui décocha un sourire farouche. — Aléréen, s'écria-t-elle gaiement. Elle regarda brusquement au-dessus de lui et siffla en talonnant sa monture. L'animal bondit en avant, manquant de renverser Tavi, et se cabra. Le jeune garçon se retourna à temps pour voir le Chevalier Aeris qui le poursuivait porter une estocade à Hashat, la manquer, et prendre le sabre de la Marate en travers du visage. Il hurla en portant les mains à ses yeux, mais réussit à reprendre de l'altitude et s'éloigna de la cour en voletant de part et d'autre comme s'il était ivre. Un des autres guerriers fit volte-face, armé d'un des arcs courts et fortement recourbés des Marats, et lui décocha une flèche qui le fit choir au sol comme une pierre. — Bah ! cria Hashat à l'archer. L'homme lui sourit en encochant une nouvelle flèche. Elle porta son sabre ensanglanté à ses dents et tendit une main à Tavi. — Monte, Aléréen ! Tavi prit sa main et fut surpris par la force de cette femme svelte. Elle l'aida à se hisser sur le fin coussin qui servait de selle aux Marats, lui fit passer un bras autour de sa taille, et hurla quelque chose aux guerriers près d'elle dans une langue qu'il ne comprit pas. D'un commun accord, les chevaux firent demi-tour et se ruèrent vers le mur extérieur, en se frayant un chemin à travers la masse hurlante de bêtes et d'hommes. — Qu'est-ce qui se passe ? cria Tavi. — Ton peuple a été repoussé sur son rempart, répondit Hashat. (Elle haussa les épaules, et Tavi vit plusieurs boucles de tissu noir sur l'une d'elles – les ceintures portées par les Chevaliers ennemis.) Les loups et les ratites étaient plus près du mur. Nos clans sont en train de se frayer un chemin jusqu'ici en les combattant, mais ça risque de prendre du temps. Nous aidons ton peuple à remonter sur son mur ou à rejoindre l'autre cour ! Sous les yeux de Tavi, le pied d'une lance faucha l'air et désarçonna l'un des cavaliers du Clan des Chevaux, le faisant tomber au milieu d'un groupe de guerriers ratites. L'un d'eux lui plongea un couteau en verre dans la gorge puis, tandis que sa victime saignait à flots, attrapa la crinière pâle de celle-ci et la découpa de sa tête avec le cuir chevelu. En voyant cela, Hashat poussa un hurlement de rage, et son cheval se cabra avant d'abattre ses sabots sur la poitrine du guerrier ratite. Celui-ci s'effondra en criant, un côté de sa cage thoracique bizarrement déformé. L'un des autres Marats souleva sa lance, mais Hashat tendit une main en crachant un ordre. L'homme acquiesça et, de la pointe de son arme, fit une large balafre en travers des côtes du ratite. Il l'entailla dans l'autre sens, de manière à tracer un X, et les chevaux reprirent leur course. — Pourquoi il a fait ça ? demanda Tavi. — Il a pris le scalp d'Ishava, gronda Hashat. Il a voulu détruire sa force. Ce n'est pas pareil que de tuer, Aléréen. — Pourquoi est-ce que vous ne l'avez pas tué ? — Parce que nous ne voulons pas perdre la force d'Ishava. Nous l'avons marqué. Après la bataille, nous nous approprierons la force du ratite, et Ishava pourra reposer en paix. Tavi dévisagea Hashat avec effarement. Les yeux de la chef des Chevaux brillaient d'un éclat dur et sauvage, et elle ne se remit à sourire que quand une autre lance lui arriva dessus, et qu'elle dut se lever sur ses étriers pour l'arrêter d'un coup de sabre. Ils atteignirent le rempart, mais la pression des combats les avait poussés vers le coin nord-est de la cour, là où une partie du mur s'était écroulée quand le gargante de Doroga avait chargé dessus. — Doroga ! s'écria Tavi. Où est Doroga ? — Dehors ! répondit Hashat. Nous l'avons fait remonter sur son gargante et nous l'avons renvoyé chez lui. (Elle balaya la cour du regard et secoua la tête.) Nous ne pouvons pas rester ici longtemps, Aléréen. Les loups et les ratites sont en train de se faire repousser à l'intérieur de vos murs par nos clans. — Mon ami ! dit Tavi. Fred ! Un grand avec une bêche ! Il est près des écuries. Il faut que vous l'aidiez ! Hashat le regarda d'un air sombre. Puis elle lui décocha un sourire éclatant. — Je vais l'aider. Et maintenant, Aléréen, debout. Accroche-toi à mes épaules. Hashat se rapprocha du segment de mur en ruine et leva les yeux vers des silhouettes qui se mouvaient dans la lumière du soleil. L'une d'elles fit descendre une corde. Tavi se mit debout, réveillant une douleur lancinante dans sa blessure au bras, les pieds sur la selle marate, une main sur l'épaule fine et musclée de Hashat. Il passa la dague à sa ceinture et attrapa la corde. Hashat lui jeta un coup d'œil puis talonna son cheval et partit, le laissant osciller dans le vide tandis que la personne au-dessus commençait à remonter la corde. — Ombre ! s'exclama Tavi. L'esclave poussa un cri joyeux et hissa Tavi sur le segment de mur brisé. Son visage défiguré se fendit d'un sourire hideux tandis qu'il agrippait les épaules du jeune garçon et le poussait rapidement vers les remparts, loin du bord de la brèche. Tout en haut, plusieurs légionnaires étaient accroupis, haletants et épuisés. Aucun n'était indemne. Ils se tenaient le dos aux créneaux, et avaient leur bouclier entre eux et la cour en dessous. Bernard se trouvait parmi eux, mais se leva pour s'approcher de Tavi et lui serra farouchement le bras. — Tavi ! — Mon oncle ! Où est tante Isana ? Bernard secoua la tête, le visage pâle. — On a été séparés. Prenant le jeune garçon par les épaules, il le mena vers un merlon et le força à s'accroupir contre la pierre, avant de s'agenouiller lui-même entre son neveu et la cour. Tavi regarda le champ de bataille à l'extérieur de la forteresse, ébahi. Il n'avait jamais vu autant de monde, encore moins en train de se battre. Il y régnait un chaos semblable à celui de la cour, mais à une bien plus grande échelle. Au loin, hurlant et meuglant, des gargantes se frayaient lentement mais sûrement un passage vers les remparts, tandis que des groupes virevoltants de cavaliers du Clan des Chevaux attaquaient et feintaient partout, engageant le combat avec des meutes de guerriers loups ou des bandes désorganisées de ratites accompagnés de leurs incontrôlables oiseaux de guerre. — Par les Grandes Furies ! souffla Tavi. — Baisse la tête, répliqua Bernard. (Il ramassa un lourd bouclier de légionnaire et le plaça entre lui et la cour.) Il y en a toujours un pour prendre le temps de tirer une flèche de temps à autre. — Et tante Isana ? Un projectile heurta le bouclier métallique avec un bruit caverneux, et Bernard grogna. — On fait notre maximum, mon garçon. Ne bouge pas ! Soudain Ombre poussa un cri d'alarme derrière son bouclier, et Tavi tourna les yeux à temps pour voir quelqu'un prendre son élan et traverser la brèche d'un bond gigantesque. Amara atterrit sur les remparts à côté d'Ombre dans une rafale de vent et un grognement d'effort, et se faufila aussitôt derrière le bouclier de l'esclave, haletante. — Tavi ? s'étonna-t-elle en écarquillant les yeux. Je ne pensais pas que tu te sortirais de ça vivant. — J'ai eu de l'aide. — Est-ce que tu l'as ? — Oui. Tavi tendit la dague à Amara, garde en avant. Elle la prit en pâlissant et secoua la tête. — Il faut que je la rapporte au Premier Duc. Bernard grimaça. — Que dit Giraldi ? — On est coincés, répondit Amara. (Elle essuya la sueur qui lui perlait au front et Tavi vit que sa main tremblait.) Les Chevaux et les Gargantes sont en train de repousser les autres Marats à l'intérieur de Garnison. Ils ont le contrôle de la cour ouest à l'exception du rempart. Ceux de la cour est se sont tous réfugiés dans les baraquements pour se défendre. Giraldi pense que les guerriers de Doroga vont réussir à se frayer un chemin entre les ratites et les loups d'ici à une heure maximum et que ces derniers devront battre en retraite. Bernard soupira. — Une heure. (Un autre projectile percuta durement son bouclier, et son épaule alla heurter celle de Tavi.) On ne tiendra jamais si longtemps. Ma sœur ? — Elle est dans un des baraquements de la cour est, avec Gram. Giraldi dit qu'il l'a vue y entrer avec lui. — Bien. Bien. Plus bas sur le mur, un des légionnaires poussa un cri. Tavi leva la tête et vit une flèche plantée dans l'épaule du soldat. La blessure ne semblait pas mortelle, mais quelques secondes plus tard, la tête de l'homme retomba mollement et il s'affaissa sans bruit sur le côté. Bernard attrapa Tavi par le bras et longea le rempart en marchant de côté, le bouclier ramené sur eux deux. Il mit les doigts sur le cou de l'homme et grimaça. — Elle a dû toucher l'artère. Il est mort. (Puis il fronça les sourcils et regarda de plus près.) Ce n'est pas une flèche marate, ça. Soudain, le légionnaire à côté d'eux se convulsa. Sa tête, dont quelques centimètres à peine dépassaient de son bouclier, protégés par un casque, partit brusquement en arrière. Il cligna des paupières une ou deux fois, puis du sang coula entre ses yeux et sur l'une de ses tempes. Son regard se fit vitreux, et il s'écroula lui aussi sur le côté, le casque percé d'une flèche. Amara traîna Ombre le long du mur d'enceinte et jeta un coup d'œil furtif par-dessus le bouclier de l'esclave. — C'est lui ! chuchota-t-elle. Un troisième homme s'était recroquevillé derrière son bouclier en le serrant contre lui – ce qui se révéla être une erreur. La flèche suivante perça son bouclier et alla s'enfoncer dans la poitrine du légionnaire, entre ses côtes. Il poussa un cri rauque et une écume sanglante lui monta aux lèvres. Tavi regarda, horrifié, les légionnaires en train de mourir sur le rempart à côté de lui. C'était arrivé si vite. Il avait fallu moins de trente secondes à l'archer invisible pour tuer ces trois hommes. — Il faut qu'on file d'ici, bégaya le dernier légionnaire. (Il commença à se redresser.) On ne peut pas rester ici. — À terre, imbécile ! cria Bernard. Mais le légionnaire se retourna pour courir vers la corde qui gisait enroulée près de la brèche. Il venait à peine de se relever qu'il poussa un cri, et Tavi vit une grosse flèche noire en travers de la jambe du militaire, qui s'écroula au sol, par-dessus son bouclier. La flèche suivante l'atteignit en plein sur l'oreille. Il se recroquevilla lentement, comme s'il s'endormait, et ne bougea plus. — Que les Corbeaux t'emportent, Fidélias ! s'écria Amara d'une voix rauque. Tavi balaya le mur du regard. Derrière lui, les remparts se terminaient brusquement là où Doroga avait creusé une brèche. Devant lui, ils couraient sans obstacle jusqu'à un mur de roche massive. Les constructeurs de Garnison avaient utilisé l'ossature de granit millénaire des collines de chaque côté de la forteresse pour bâtir les murs nord et sud, et ceux-ci n'étaient guère plus qu'une paroi de roche escarpée. — Est-ce qu'on peut descendre ça ? demanda-t-il. Sortir par là ? — Avec tous ces Chevaliers Aeris ? (Amara secoua la tête.) On n'aurait aucune chance. La cour elle-même bouillonnait des cris des Marats et de leurs bêtes, hennissement ponctuel d'un cheval, grognements des loups, sifflements perçants des ratites. Même s'ils réussissaient à atteindre le sol, ils ne feraient que se mettre encore plus en danger. — On est piégés, murmura-t-il. Une autre flèche s'écrasa sur le bouclier de Bernard, sa pointe d'acier perçant le renfort de métal et le bois pour émerger de plusieurs centimètres de l'autre côté, manquant de peu la tempe de l'Exploitant. Celui-ci pâlit, mais garda une expression impassible et se couvrit résolument du bouclier avec Tavi. Le vent siffla du côté de la brèche et Tavi, en se retournant, vit l'homme qui avait commandé les Chevaliers Aeris plus tôt se faire déposer par l'un d'eux sur le rempart. Un instant plus tard, le grand homme d'épée atterrit à côté de lui. Amara prit une inspiration, le visage pâle. — Fiche le camp d'ici, Fidélias. L'homme d'apparence inoffensive jeta sur les occupants du mur un regard froid et impassible. — Donne-moi la dague. — Elle n'est pas à toi. — Amara, donne-moi cette dague. En guise de réponse, la jeune femme se leva et dégaina son épée. Elle tira la dague de sa ceinture et la jeta sur les pierres derrière elle. — Viens la prendre, si tu peux. Je suis surprise que tu n'aies pas tué tout le monde tant que tu en avais l'occasion. — Je n'avais plus de flèches, répliqua l'homme. Aldrick. Tue-les. Le spadassin tira son épée et commença à avancer sur le mur. Amara se passa la langue sur les lèvres et garda sa lame pointée vers le bas, parallèle à sa cuisse. Tavi pouvait voir sa main qui tremblait. À côté de lui, il entendit son oncle grommeler. Bernard tira brusquement sur les sangles de son bouclier et en dégagea son bras. Il donna les sangles à Tavi en disant : — Ne t'en sépare pas. Puis il se leva en ramassant sa hache à double tranchant et s'avança pour se mettre à côté d'Amara. Tavi avala sa salive, les yeux écarquillés. Aldrick s'arrêta à deux ou trois mètres d'eux, adoptant soudain une immobilité parfaite. Bernard haussa une épaule puis se rua en avant avec un hurlement, et fit tournoyer sa hache en direction de la tête du spadassin. Aldrick esquiva le coup, et la hache mordit dans la pierre d'un merlon, le faisant voler en éclats. Dans le même élan, Bernard fit volte-face et ramena son arme devant lui, en un coup destiné à couper son adversaire en deux. Aldrick attendit le tout dernier moment pour bouger, et le fit de façon presque imperceptible. Il tordit les hanches pour éviter la hache qui s'abattait sur lui, et celle-ci rata son torse d'un cheveu. En même temps, il leva son épée et en plongea la pointe dans le flanc de l'Exploitant, juste au-dessus de la ceinture de son pantalon. Bernard se raidit en écarquillant les yeux. Il laissa échapper un bref gémissement, et sa hache lui échappa des doigts. Elle tomba bruyamment sur le mur. Tavi regarda, horrifié. Aldrick retira sa lame du flanc de Bernard avec un quart de tour, et le laissa froidement tomber des remparts, dans le chaos de la cour. — Mon oncle ! hurla Tavi. Amara tendit le bras au moment où il tombait. — Bernard ! Avec un hurlement, Ombre lâcha son bouclier et revint en courant s'agripper à Tavi, baragouinant avec incohérence. Aldrick secoua sèchement son épée dans le vide, et Tavi vit des gouttes de sang, le sang de son oncle, éclabousser la pierre des remparts. Le visage d'Amara se figea en un masque dur et méprisant. — Que les Corbeaux t'emportent, Fidélias, dit-elle d'une voix froide et calme. Qu'ils vous emportent tous. Elle bougea si vite que Tavi ne vit qu'une tache floue de la couleur de la cape qu'elle portait. Elle se rua sur le spadassin en brandissant son épée, et lui porta une estocade si rapide qu'elle fit siffler l'air. Le spadassin recula rapidement de deux pas, sans exprimer la moindre surprise, la moindre émotion. Il leva sa lame et para le coup d'Amara. Trois autres coups suivirent, si rapides que leurs tintements se confondirent presque, mais le spadassin les para tous, l'épée au corps, les gestes courts et vifs. Tavi s'avança en rampant, les yeux brouillés de larmes, traînant le lourd bouclier et un Ombre sanglotant derrière lui. Il ramassa la dague, la remit à sa ceinture, et regarda le combat, impuissant et terrifié. Amara virevolta, s'accroupit, virevolta de nouveau, pour frapper Aldrick à la gorge, aux genoux, puis encore à la gorge. Le spadassin arrêta chacun de ses coups puis, avec un sourire cruel, riposta. Amara poussa un gémissement et son épée lui échappa des mains, pour tomber sur la pierre près de Tavi. De son épée, Aldrick fouetta l'air à l'horizontale, et Amara alla trébucher contre les remparts avec un cri, les cheveux dans les yeux. Tavi aperçut du sang sur la cotte de mailles qui protégeait le ventre de la jeune femme. Celle-ci se tourna vers Aldrick en chancelant et essaya de lui porter un coup de poing. Le spadassin écarta sa main d'une tape et lui décocha un coup de pied dans le genou. Le souffle coupé, Amara tomba au sol. Elle essaya de se relever. Aldrick secoua la tête, comme s'il était déçu, et écrasa sa grosse botte sur le bras en attelle d'Amara. Elle poussa un hurlement en se convulsant. Elle regarda vers Tavi, les yeux hagards, le visage pâle comme un linge. Sans marquer la moindre pause, Aldrick leva son épée et l'abattit à deux mains sur la Curseur paralysée. Tavi réagit instinctivement. Il saisit l'épée d'Amara dans sa main gauche et, sans se relever, se jeta sur le spadassin. Vive comme l'éclair, sa lame trouva l'espace entre la cotte de mailles de son adversaire et le haut de ses bottes, lui infligeant une entaille sans gravité. Mais cela suffit à dévier le coup qu'Aldrick destinait au cou d'Amara, en le forçant à parer l'attaque maladroite de Tavi. Aldrick rugit, le visage soudain empourpré de colère, ce qui fit ressortir une vieille cicatrice sur sa joue. Il abattit son arme sur celle de Tavi. Le jeune garçon en ressentit le choc dans ses épaules et sa poitrine, et, après un picotement fulgurant, son bras s'engourdit du bout des doigts jusqu'au coude. Son épée lui échappa et retomba quelque part derrière lui. Il recula en roulant sur lui-même et essaya de soulever le bouclier pour se protéger, mais le spadassin, d'un coup de pied, le lui arracha des mains et l'envoya tomber dans la cour. — Petit imbécile, dit Aldrick, le regard froid. Donne-moi la dague. Tavi serra le poing sur la garde de l'arme et entreprit de reculer en rampant le long du rempart. — Vous l'avez tué, hurla-t-il d'une voix rauque. Vous avez tué mon oncle ! — Et ce qui est arrivé à mon Odiana est ta faute. Je devrais te tuer tout de suite, gronda Aldrick. Renonce. Tu ne peux pas gagner. — Va aux Corbeaux ! Si je ne te bats pas, quelqu'un d'autre le fera ! — Comme tu veux, répliqua le spadassin. (Il fit tournoyer son épée entre ses doigts et se rapprocha de Tavi en la levant, le regard froid.) Araris Valérien lui-même serait ici qu'il ne pourrait pas me battre. Et tu n'es pas Araris Valérien. Il prit la garde de son épée à deux mains et frappa. Tavi vit le métal froid et ensanglanté de la lame s'abattre sur lui, et sut qu'il allait mourir. Il hurla et leva une main, parfaitement conscient que c'était inutile, mais incapable de faire autre chose. L'épée retomba pour le tuer. Et rencontra l'acier avec un tintement clair et froid, comme celui d'une cloche. Une pluie d'étincelles argentées jaillit à l'endroit où la lame d'Aldrick avait rencontré le glaive de garde royal. Ombre se tenait au-dessus de Tavi, les deux mains sur la garde de sa courte lame, les jambes écartées, les genoux pliés, le corps détendu. Le spadassin appuya de toutes ses forces, mais l'esclave semblait n'avoir aucun mal à tenir son épée loin de Tavi, et au bout de quelques secondes, il tordit les hanches. La lame d'Aldrick dévia sur le côté et ce dernier recula pour éviter une riposte – mais pas assez vite. Ombre lui allongea un coup au visage et y rouvrit la cicatrice, faisant couler le sang. Aldrick recula pour se mettre en garde, et dévisagea Ombre, les yeux agrandis, son visage empourpré virant au blanc. — Non, dit-il. Non. Ombre fit un pas en avant et s'interposa entre Tavi et les deux hommes. — Reste derrière moi, Tavi, dit-il d'une voix calme et posée. Le jeune garçon le regarda d'un air effaré. Il agrippa la dague et s'éloigna précipitamment. — Tu n'es pas…, rugit Aldrick. Tu ne peux pas. Tu es mort. — Tu parles trop, répliqua Ombre. Puis, avec une pirouette, il se fendit en avant, enjambant gracieusement le corps immobile d'Amara, l'épée tendue vers le spadassin. Aldrick para dans une pluie d'étincelles écarlates, dévia une estocade qui visait son ventre, et riposta avec un coup de taille à la tête de l'esclave. Celui-ci s'accroupit brusquement, et l'épée d'Aldrick traversa sans peine soixante centimètres de la pierre furiforgée du rempart. Un morceau de roche de la taille d'une grosse bassine glissa du mur et tomba au milieu des combattants à l'extérieur du fort. Ombre se releva en faisant danser son épée et força le spadassin à reculer le long du rempart, ses cheveux hirsutes et épars volant autour de sa tête, une expression froide et détachée sur son visage défiguré. Quand son épée frappait celle d'Aldrick, elle produisait une pluie de feu rouge, et quand c'était lui qui parait un coup du spadassin, un nuage d'étincelles blanc argenté jaillissait. Tavi vit Aldrick commencer à paniquer, à se mouvoir de manière plus saccadée, plus précipitée, moins élégante. Il recula pas à pas, et Ombre poussa son avantage, implacable. À un moment, l'esclave frappa complètement à côté, provoquant une autre pluie d'étincelles lorsque sa lame s'enfonça dans la roche aux pieds d'Aldrick, mais il sembla se remettre rapidement, et recommença à faire reculer le spadassin le long du rempart. Tavi n'avait jamais rien vu d'aussi gracieux, d'aussi terrifiant que ce duel. Si Aldrick était le plus imposant des deux, Ombre paraissait plus agile, ses gestes plus fluides, parant encore et encore des coups qui autrement l'auraient tué. Il en esquiva un en sautant, un autre en se baissant, puis allongea une nouvelle estocade au ventre d'Aldrick. Celui-ci dévia le coup en virevoltant pour inverser sa position avec Ombre sur le mur étroit, de sorte qu'il avait désormais le dos tourné vers Tavi. Il assena une paire de coups violents à Ombre, qui évita le premier en sautant de côté et para le deuxième avec sa lame. L'esclave riposta avec une volée de coups d'estoc et de taille si rapides que Tavi n'arriva pas à les suivre, et Aldrick se remit à reculer en se défendant. Ombre visa le pied d'Aldrick et le manqua, entaillant la pierre. Le spadassin écrasa sa botte sur le visage de l'esclave, lui faisant violemment tourner la tête. Ombre transforma le mouvement en un coup de taille vers le haut, mais là encore il rata sa cible et fendit l'énorme merlon à côté d'Aldrick. Le spadassin abattit son épée sur le poignet de l'esclave, en un coup rapide qui fit jaillir le sang et envoya voler l'épée de celui-ci loin de ses mains, dans la cour en dessous. Ombre poussa un cri et tomba à genoux, en serrant sa main contre sa poitrine. Aldrick s'approcha de lui, haletant, les yeux écarquillés, et leva lentement son épée derrière lui. — C'est terminé, dit-il. Enfin terminé. Tu as perdu. — Regarde où tu es, répondit Ombre. Tavi regarda, aux pieds du spadassin, les profondes entailles qu'Ombre avait faites avec son épée dans la pierre du rempart. Aldrick baissa les yeux et pâlit. Le merlon à côté de lui se mit à glisser avec une grâce pesante le long de la diagonale qu'Ombre y avait dessinée, vers le sol fragilisé du rempart. Elle percuta celui-ci, et les deux entailles qu'y avait faites l'esclave se transformèrent soudain en une myriade de craquelures qui s'effritaient. Le spadassin essaya de reculer, mais la pierre sous ses pieds céda comme une planche pourrie, et, avec un hurlement, Aldrick ex Gladius alla s'écraser dans la cour avec une demi-tonne de roche. Ombre ferma les yeux un instant, haletant, puis les releva vers Tavi. Le jeune garçon le dévisagea. — Comment ? Ombre haussa une épaule. — Aldrick a toujours pensé de manière linéaire. Alors j'ai pensé de manière circulaire. Tavi vit quelque chose bouger derrière l'esclave et hurla : — Ombre ! Attention ! L'intéressé fit volte-face, mais trop tard : Fidélias, tenant la corde qui leur avait permis de grimper sur le mur, en avait déjà lancé l'extrémité nouée en boucle autour du cou de l'esclave. Il donna un coup sec et la boucle se resserra. Puis il prit fermement appui sur le sol et tira. Ombre se débattit, mais il n'avait aucune prise. Fidélias le traîna jusqu'au bord du rempart puis lâcha la corde, et l'esclave tomba dans le vide. La corde, dont l'autre extrémité avait été attachée à l'un des merlons, se tendit brusquement, avec un claquement sec. — Non, souffla Tavi. Fidélias se tourna vers lui. — Non ! Le garçon se releva et se précipita sur l'ex-Curseur en brandissant la dague. Il lui sauta dessus, son arme tendue devant lui. Fidélias l'attrapa par la chemise, le fit tournoyer sans effort et l'envoya s'écraser sur le rempart. Tavi sentit son dos heurter la pierre avec une violence qui lui coupa le souffle et transforma la douleur lancinante de son bras blessé en une explosion de souffrance. Il gémit faiblement et essaya de s'écarter de Fidélias, mais, rapidement, il sentit le bord effrité du rempart en ruine derrière lui. Il regarda dans le vide et vit les gravats durs et dentelés, où Marats et bêtes s'entre-tuaient avec une féroce efficacité. Il se retourna vers Fidélias en agrippant la dague. — Donne-moi ce couteau, dit celui-ci d'un ton calme, le regard morne. Donne-moi ce couteau ou je te tue. — Non, répondit Tavi d'une voix sifflante. — Tu n'es pas obligé de mourir, mon garçon. Tavi avala sa salive. Il rampa en arrière aussi loin qu'il put sur le rempart, et sentit la pierre se mettre à grincer et à craquer sous son poids. — Ne vous approchez pas de moi. Le visage de Fidélias se convulsa de rage et il leva brusquement la main. Le sol ondula, comme un drap secoué par une ménagère, et envoya Tavi rouler vers l'ex-Curseur, étourdi. Fidélias tendit la main vers la dague. Tavi lui en porta un coup désespéré. L'homme l'agrippa à la gorge, et le garçon sentit brusquement le souffle lui manquer. — C'est aussi bien comme ça, fit l'ex-Curseur. Pas de témoins. La vue de Tavi commença à s'obscurcir. Il sentit sa prise sur la dague faiblir. Fidélias secoua la tête, et accentua sa pression sur la gorge du garçon. — Tu aurais dû me donner ce couteau. Tavi se débattit en vain, jusqu'à ce que ses bras et ses jambes ne semblent plus savoir comment bouger. Il leva les yeux vers Fidélias qui le regardait durement, et sentit son corps devenir flasque. Et c'est ainsi qu'il put voir Amara remuer faiblement et lever la tête. Il la vit se contorsionner pour ramener un genou sous elle, et tendre la main pour tirer un petit couteau de sa botte. Serrant les dents, elle ramena son bras cassé sous elle et se souleva sur un coude. Puis, d'un geste vif, elle lança le couteau dans le dos de Fidélias. Un brusque flux de vent propulsa l'arme en avant. Tavi vit son agresseur tressaillir brusquement et la surprise se peindre sur son visage. L'ex-Curseur se raidit, relâcha sa prise sur la gorge de Tavi et leva une main vers son dos, avec une soudaine grimace de douleur. — Tu voulais un couteau, Fidélias, lança Amara d'une voix sifflante. Voilà celui que je t'ai volé. Fidélias, l'air ébahi, effrayé, reporta son attention sur Tavi et agrippa la dague dans la main du garçon. Ils luttèrent frénétiquement pendant un moment, et Fidélias laissa échapper un cri de douleur. Puis Tavi sentit une main sur son poignet, une soudaine pression, et le craquement d'os qui se brisaient. Une vague de souffrance l'envahit, et il vit sa main qui pendait dans le vide, inutile. Fidélias tendit la main vers la dague et en attrapa la garde. Tavi saisit la ceinture de Fidélias et tira de toutes ses forces, de tout son poids. Fidélias perdit l'équilibre, poussa un cri rauque, et tomba du mur d'enceinte, dans les gravats coupants de la brèche. Tavi se retourna pour regarder, et le vit atterrir sur les pierres, pieds en premier. Il crut entendre des os se briser. Fidélias s'écroula par terre et une vague de Marats le recouvrit. Tavi garda les yeux fixés dans le vide, essoufflé, épuisé, en proie à une souffrance plus intense qu'il n'aurait jamais pu l'imaginer. Oncle Bernard. Ombre. Les larmes lui montèrent aux yeux, et il ne put les retenir, ne put s'empêcher de sangloter, avec de petits bruits disgracieux. Il posa la joue sur la pierre et pleura. Au bout d'un moment, il sentit Amara s'approcher de lui en rampant, traînant un bouclier derrière elle. Elle s'allongea à côté de lui et tira le bouclier par-dessus eux. Il n'arrivait pas à retenir ses sanglots. Il sentit la main de la Curseur lui tapoter maladroitement le dos. — Ça va aller, Tavi. Ça va aller. (Elle appuya la joue sur ses cheveux.) Chuuut. Ça va s'arranger. C'est fini. Fini. Tavi continua à pleurer calmement jusqu'à ce qu'il sombre dans l'obscurité. Chapitre 44 Isana assista au combat sur le bastion en ruine le cœur serré d’angoisse, coincée au deuxième étage d’un baraquement dans la cour est, et incapable de faire quoi que ce soit pour en influencer le dénouement. Elle vit son frère tomber du mur puis, à travers ses larmes, la Curseur s’effondrer elle aussi. Elle cria quand Tavi ramassa l’épée et affronta Aldrick, et de nouveau quand Ombre lui succéda, croisant le fer avec l’imposant spadassin d’un bout à l’autre du mur. Indifférente aux flèches qui passaient ponctuellement à côté d’elle, elle regarda Ombre se faire pendre, Tavi lutter pour la dague, et le Curseur renégat tomber dans le vide, hors de vue. Elle vit Tavi s’affaisser, Amara se blottir avec lui sous son bouclier – et tous deux s’immobiliser. — Tavi, s’entendit-elle dire. Tavi, non. Oh, par les Grandes Furies… Elle fit demi-tour et sortit en courant de la pièce pour descendre au rez-de-chaussée du baraquement qui servait de salle commune aux soldats habitant là. De lourds volets en métal condamnaient la fenêtre, mais les barres de fer qui permettaient de barricader l’entrée avaient été arrachées de leurs gonds quelques instants plus tôt, en même temps que la porte en bois massif, et l’entrée était maintenant bloquée par une paire de lourdes tables, qui laissaient ouverte la moitié supérieure de l’encadrement. Frédéric se tenait sur le seuil, un bouclier de légionnaire sanglé au bras gauche, sa bêche cabossée dans l’autre main. Une des femmes de Garnison se dressait à côté de lui, une matrone robuste à l’air sévère, pieds nus, armée d’une lance ensanglantée. Les cheveux du jeune meneur de gargantes pendaient autour de son visage, trempés de sueur, et il avait une blessure qui laisserait une longue balafre blanche de la mâchoire à l’oreille, mais son regard était dur et déterminé. Au moment où Isana descendait l’escalier, un autre Marat se jeta sur la barricade, une hachette de pierre dans chaque main. Il lança la première sur Frédéric, mais le jeune pâtre leva son bouclier et la tête de l’arme s’y brisa. La femme à côté de lui enfonça violemment sa lance dans la cuisse du Marat, et le guerrier lâcha sa deuxième hachette en essayant de briser le manche de la lance. Avec un hurlement, Frédéric abattit sa bêche sur le Marat, et l’acier s’enfonça rudement dans la poitrine de celui-ci. Frédéric retira sèchement son arme et, avec un rugissement, se pencha en arrière pour donner un violent coup de pied dans l’estomac du Marat stupéfait. La puissance furiesque du coup envoya valser le guerrier, inanimé, sur le pavé de la cour assiégée. Isana se précipita vers la porte. — Frédéric. J’ai vu Tavi et Bernard. Ils sont blessés et je dois les aider. Le jeune pâtre se tourna vers elle, essoufflé, son beau visage constellé de sang. — Mais, maîtresse Isana ! C’est rempli de Marats, là-bas. — Et ils gisent blessés au milieu. Il faut que tu m’aides à les porter loin des combats. La femme à la lance fit un signe de tête à Isana. — Allez-y. Je peux défendre la porte toute seule un moment. Frédéric fronça les sourcils d’un air indécis. — Vous êtes sûre ? — Merci, dit Isana en serrant le bras de la femme. (Puis elle attrapa celui de Frédéric.) Ils sont près du portail, sur le segment de rempart éboulé. Frédéric déglutit et acquiesça. — Alors on a juste à aller dans l’autre cour, c’est ça ? — Oui. Frédéric raffermit sa prise sur le manche de sa bêche et hocha la tête. — D’accord, on y va. Isana s’agrippa fermement à l’épaule du jeune homme tandis qu’il se penchait en avant, jetait un coup d’œil rapide dans la cour, et se hâtait furtivement vers l’autre côté de Garnison, en rasant les murs. Le carnage dans la cour donnait à celle-ci des allures d’abattoir cauchemardesque. Il y avait des Marats partout, prenant d’assaut les bâtiments, se battant entre eux ou contre les défenseurs aléréens. Un cri strident résonna soudain, terrifié. Sur le seuil d’un des baraquements de l’autre côté de la cour, deux ratites apparurent. Ils traînèrent un légionnaire blessé dehors, le tirant chacun par un bras, et le jetèrent au sol entre eux. Au moment où Isana regardait, le casque du soldat tomba, révélant le crâne dégarni et le visage épuisé de Warner. — Warner ! s’écria-t-elle. L’Exploitant leva les yeux, le visage gris, et allongea un coup d’épée au ratite le plus proche, mais d’un geste mou, comme s’il avait à peine la force de bouger. Les terribles oiseaux commencèrent à le mettre en pièces, avec des hurlements stridents. Deux Marats aux cheveux ornés de plumes de ratites noires observaient la scène. Quand les oiseaux en eurent fini avec Warner, laissant son corps déchiqueté sur le sol, l’un d’eux s’approcha, muni d’un couteau, et après un moment de réflexion, lui coupa les oreilles. Il dit quelque chose, provoquant un rire rauque chez son compagnon, puis, tandis que les ratites continuaient à jouer avec le cadavre, tous deux se redressèrent et entrèrent dans le baraquement que Warner avait défendu. D’autres cris se joignirent à ceux qui résonnaient déjà dans Garnison : ceux d’enfants terrifiés. — Quelqu’un va venir à leur secours, souffla Frédéric. N’est-ce pas, maîtresse Isana ? Quelqu’un va venir les aider ? Tandis que les enfants continuaient à hurler, Isana regarda vers la cour ouest puis de nouveau vers le baraquement. Elle prit sa décision en l’espace d’une seconde. Car si Tavi était blessé, lui au moins avait une chance de survivre. Si elle ne faisait rien, ces enfants n’en avaient aucune. — Oui, répondit-elle. Nous. Allons-y. Frédéric avala sa salive et acquiesça. Il dégagea son épaule de la main d’Isana et s’avança d’un pas déterminé, en balançant sa bêche dans sa main avec nervosité. Isana le suivit. Aucun des ratites ne les remarqua avant que Frédéric abatte sa bêche en arc de cercle sur le cou du plus gros des deux qui se brisa avec un claquement sec. L’oiseau s’effondra aussitôt, tandis que son compagnon, se tournant vers Frédéric, se ruait sur lui en dardant son bec vers le visage du jeune pâtre. Frédéric recula précipitamment, et l’oiseau le suivit. À l’intérieur du baraquement, les enfants hurlaient toujours. Isana attendit que le deuxième ratite se soit éloigné de la porte de quelques pas, puis se précipita à l’intérieur. — Maîtresse Isana ! lui cria Frédéric. Attendez ! En entrant, Isana trouva les deux Marats face à une dizaine d’enfants qui se cachaient derrière une barricade grossière faite de malles et de lits renversés. Certains des plus vieux tenaient des lances de légionnaires et en allongeaient des coups violents aux Marats dès que ceux-ci s’approchaient trop près. Les deux barbares discutaient à voix basse, manifestement occupés à décider du meilleur moyen de débusquer les enfants de leur refuge. Isana s’avança silencieusement vers le Marat le plus proche et lui toucha le cou en appelant Rill. Le Marat eut un soubresaut et poussa un hurlement rauque qui se termina en gargouillis, tandis que de l’eau sortait en écumant de ses narines et de sa bouche. Son compagnon fit volte-face en lançant durement son poing en avant. Isana sentit celui-ci s’écraser sur le haut de sa pommette et alla rouler au sol. Elle essaya de s’écarter à genoux, mais le Marat l’attrapa par la cheville et la ramena à lui. Elle lui décocha un coup de pied, mais le guerrier lui entailla la jambe avec son couteau, une ligne de feu soudaine en travers de son mollet. Elle le sentit appuyer de tout son poids sur elle et lui agripper les cheveux d’une main rude, pour lui relever la tête. Du coin de l’œil, elle aperçut l’éclat d’un poignard de pierre miroitante qui plongeait vers sa gorge. Le souffle coupé, elle leva un bras et bloqua celui du Marat, arrêtant la lame à quelques centimètres de sa gorge. Avec un grognement, le guerrier appuya davantage et elle sentit son bras céder sous la force supérieure de son adversaire. Elle se tordit en haletant et rappela Rill, en espérant que le premier Marat resterait à terre. Sa furie revint et elle l’attira en elle, tout en enfonçant les ongles de sa main libre dans l’avant-bras de son adversaire. Le sang afflua dans les écorchures qu’elle avait faites dans la peau pâle, et elle ordonna à Rill de s’infiltrer par celles-ci. Le Marat poussa un cri étranglé, tressaillit, et la force de ses bras commença à faiblir. Il fut pris de soubresauts et relâcha soudain à la fois Isana et son couteau. Il se convulsa et retomba sur le sol en arquant le dos et en agrippant sa poitrine. Avec un frisson, Isana essaya de se protéger de la terreur soudaine qui envahissait le Marat, mais elle laissa Rill maintenir sa prise sur lui. Le Marat se tordait pour respirer comme un poisson hors de l’eau, mais Isana savait que cela ne lui serait d’aucune utilité. La furie avait bloqué la circulation du sang dans ses veines, empêchant son cœur de battre. Ce fut terminé en une minute. Isana se retrouva à dévisager une dizaine d’enfants aux yeux écarquillés de terreur par-dessus les cadavres des deux guerriers marats qu’elle avait tués. Peu après, Frédéric apparut sur le seuil, haletant. Il s’était débarrassé de son bouclier, et portait à la place une mince jeune fille à moitié nue, portant un collier d’esclave et des soieries de danseuse. La jambe de cette dernière saignait et elle s’appuyait contre le jeune homme, le visage enfoui dans l’épaule du pâtre, en larmes. — Maîtresse Isana, s’écria Frédéric. Est-ce que ça va ? — Pour l’instant, répondit-elle. (Elle s’approcha du jeune homme et l’aida à traîner l’esclave jusqu’à la barricade.) Frédéric, tu dois rester ici pour protéger ces enfants. Défendre ce bâtiment. D’accord ? Il leva vers elle des yeux inquiets. — Mais, et vous ? — Je me débrouillerai, répondit Isana. (L’espace d’un instant, la panique et la souffrance de ceux qui l’entouraient sembla gonfler en une vague qui menaça de la submerger. Les corps des Marats gisaient sur le sol, convulsés et déjà en train de se raidir, le visage tordu de douleur. Elle s’entendit émettre un petit rire tremblant.) Je me débrouillerai. Il faut que je le trouve. Frédéric acquiesça en avalant sa salive. — Bien, maîtresse. Elle se força à inspirer profondément, pour contrôler les émotions qui l’envahissaient. — Garde la porte, Frédéric. Protège-les. Puis elle sortit du baraquement aussi rapidement qu’elle le pouvait et repartit en direction de la cour est. Les combats, semblait-il, commençaient à se calmer. Morts et blessés gisaient à perte de vue. Sous ses yeux, un guerrier ratite apparut en courant au coin d’un bâtiment, pour se faire aussitôt rattraper par deux Marats à cheval qui plantèrent leurs lances dans le dos du fuyard. Un loup noir, rendu fou par l’odeur du sang, se jeta sur l’un des chevaux et lui lacéra une patte arrière de ses crocs, le faisant s’effondrer à terre tandis que son cavalier sautait de son dos et faisait volte-face, lance à la main, pour affronter le fauve. Isana continua à avancer et passa devant le centre de commandement, où un vieux légionnaire à l’air sombre lui cria de venir s’abriter. Elle l’ignora et pressa le pas pour entrer dans la cour est. Les combats à cet endroit avaient été les plus violents, et le carnage était pire que partout ailleurs. Aux corps qui y avaient été étendus, plus tôt dans la journée, s’étaient ajoutées des centaines de cadavres, marats pour la plupart, même si par endroits le rouge et or d’une tunique de légionnaire aléréen ressortait parmi les corps pâles des barbares. Elle aurait pu traverser la cour sans poser pied sur le pavé. Elle entreprit de traverser avec précaution, évitant par deux fois un Marat qui fuyait en direction du portail en ruine, les yeux ronds de panique. Elle se rangea pour les laisser passer. À un moment, plusieurs Marats à cheval passèrent au galop, écrasant les corps sans discrimination sous leurs sabots, et sortirent par le portail. Ici et là, des blessés remuaient, se traînaient ou attendaient calmement de mourir. L’air était imprégné de l’odeur du sang et de la puanteur septique des entrailles déchirées, et Isana avait la nausée quand elle arriva enfin au pied du segment de mur éboulé où elle avait vu Tavi pour la dernière fois. Elle fut obligée d’escalader un tas de gravats pour atteindre l’autre côté, et tenta de se préparer à ce qu’elle craignait de découvrir : son frère, mort sur le pavé. Ombre, pendu au bout de sa corde, étranglé ou la nuque brisée. Tavi là-haut, vidé de son sang. À la place, elle trouva Bernard calmement adossé au pied du mur. La ceinture de l’Exploitant avait été desserrée et sa cotte de mailles remontée pour dégager l’endroit où l’épée du mercenaire l’avait touché, et la peau y était rose et lisse – refaite à neuf par un charme d’eau. Elle se précipita auprès de son frère en trébuchant sur les gravats et tendit la main vers son cou. Elle trouva son pouls, lent, régulier et fort. Alors que sa vue se brouillait de larmes, elle entendit quelqu’un bouger et, levant les yeux, aperçut Ombre qui se relevait de là où il était assis, non loin d’elle. Il avait le cou à vif et sa manche était tachée de sang, mais la plaie sur son poignet avait été refermée, la peau rose, propre, presque brillante. — Ombre, souffla Isana. Comment ? L’esclave leva la tête vers les remparts. — Tavi, dit-il d’une voix tendue. Elles sont avec lui là-haut. Des gravillons tombèrent tout autour d’Isana, qui leva les yeux. Odiana se tenait sur le mur et la regardait d’un air détaché, ses yeux noirs étrangement vides. Elle donna un coup de son pied nu dans une corde à nœuds enroulée à côté d’elle, et celle-ci se déroula le long du mur pour arriver avec un léger bruit à côté de la tête d’Isana. — Monte, dit Odiana. — Qu’est-ce que tu lui as fait ? demanda Isana d’un ton impérieux. — Tu sais bien que je ne t’entends pas, répliqua la sorcière d’eau. Monte. Elle disparut du bord du bastion. Isana échangea un regard avec Ombre puis attrapa la corde. L’esclave se rapprocha, l’air sérieux, et la prit par la taille pour la soulever tandis qu’elle commençait à grimper. En arrivant en haut du mur, Isana trouva Odiana penchée sur les corps inertes de Tavi et Amara. Tous deux étaient pâles et immobiles, mais leur respiration était régulière. Isana s’accroupit aussitôt auprès de Tavi et tendit la main pour lui caresser le visage, écarter une boucle rebelle de ses yeux. Elle se mit à sangloter de soulagement, sentit la terreur des jours précédents qui s’atténuait un peu et réclamait des larmes pour combler le vide. Elle ne prit même pas la peine de les retenir. — Enfin réunis, murmura Odiana. Voilà. Elle fit demi-tour et se dirigea vers la corde, avec l’intention évidente de redescendre. — Pourquoi ? demanda Isana d’une voix étranglée. (Elle leva les yeux vers l’aquafèvre.) Tu les as sauvés. Pourquoi ? Odiana pencha la tête en regardant attentivement les lèvres d’Isana. — Pourquoi ? Pourquoi, en effet. (Elle secoua la tête.) Tu aurais pu me tuer au domaine de Kord. Ou tout bêtement m’y abandonner. Tu n’as rien fait de cela. Tu aurais pu me livrer à la Curseur. Tu ne l’as pas fait non plus. Cela méritait une réponse. Voici la mienne. — Je ne comprends pas. — Te sauver la vie n’aurait été qu’une petite faveur, je pense. Sauver la vie de ta famille, c’est autre chose. Tu aimes l’enfant comme ton propre fils. Tu l’aimes tellement que ça me fait mal aux yeux. L’Exploitant. Jusqu’à l’esclave. Ils comptent pour toi. Alors je t’offre leur vie. Ma dette est payée. N’attends rien de plus. Isana hocha la tête. — Et la fille ? Odiana soupira : — J’espérais qu’elle allait mourir, par principe, mais elle vivra. Je n’ai rien fait, ni pour la soigner, ni pour l’achever. Prends-le comme tu veux. — Merci. La sorcière d’eau haussa les épaules et murmura, avec dans la voix quelque chose qui ressemblait à une véritable sympathie : — J’espère ne jamais te revoir, Isana. Et sur ces mots, elle se laissa glisser le long de la corde et, une fois en bas, traversa rapidement la cour pour s’enfoncer dans Garnison, l’œil aux aguets. Tournant le dos, Isana s’agenouilla pour toucher le front de Tavi et envoya doucement Rill en lui, pour vérifier qu’il allait bien. Il souffrait et aurait besoin d’un charme d’eau plus minutieux pour se remettre complètement, mais l’aquafèvre avait veillé à ce qu’il reste en vie pour recevoir ces soins. Il y eut un frottement de cuir sur la pierre derrière Isana et Ombre se hissa sur le mur. Il regarda la corde d’un air rancunier, puis demanda : — Tavi ? — Il va bien, chuchota Isana. Il va s’en sortir. Ombre lui posa une main sur l’épaule, en silence. — Il est courageux. Comme son père. Isana leva les yeux et lui adressa un sourire fatigué. — La bataille ? C’est fini ? Ombre acquiesça en regardant la cour, le portail. — C’est fini. — Alors aide-moi. Il faut les mettre au lit pour pouvoir s’occuper d’eux. — Et ensuite ? — Ensuite… (Isana ferma les yeux.) Ensuite, on rentre à la maison. Chapitre 45 Fidélias se réveilla dans un endroit sombre et frais. Il avait mal partout. Il ouvrit les yeux. — C’est bien, ronronna Odiana. Tu es réveillé. (Elle se pencha sur lui et posa délicatement les doigts sur les tempes de l’Ex-Curseur. Le métal pâle et froid d’un collier de discipline luisait à son cou.) Tu ne saignes plus. — Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Fidélias. Elle observa sa bouche attentivement pendant qu’il parlait, puis répondit : — J’ai trouvé mon Aldrick et puis je t’ai trouvé, toi. On n’est pas encore sortis. On a besoin de ton aide. — Où sommes-nous ? — Dans un entrepôt à Garnison. Mon amour s’occupe de quelque chose, et après on pourra partir. — La dague ? — Dans ta main. Tu ne voulais pas la lâcher. Fidélias leva la main et y aperçut l’arme. — Où sont les hommes ? — Déjà partis. La porte de l’entrepôt s’ouvrit en grinçant, et Aldrick entra, vêtu d’une tunique de légionnaire rivéen. — On n’a pas beaucoup de temps, dit-il d’une voix tendue. (Il s’approcha en boitant d’Odiana et jeta à terre plusieurs lambeaux de chair sanglante attachés à de longues crinières de cheveux blancs soyeux. Des scalps.) Les Marats sont en train de faire le tour des bâtiments à la recherche de traînards potentiels. — Il reste une dernière boucle à boucler, répondit Odiana avec un sourire, en ramassant les scalps. Elle se mit à fredonner pour elle-même et s’approcha d’un tas de caisses effondrées au contenu éparpillé dans la pénombre de l’entrepôt. Fidélias se releva en chancelant, le souffle court. En baissant les yeux, il vit qu’il portait lui aussi une tunique rivéenne. Aldrick le retint, bien que lui-même ne paraisse guère plus assuré sur ses pieds. — Tout doux. Tu as été sérieusement blessé. Odiana t’a stabilisé, mais tu vas avoir besoin de soins intensifs. Fidélias hocha la tête. Il rangea la dague d’Aquitainus dans sa sacoche et referma cette dernière soigneusement. — D’accord. Comment est-ce qu’on sort d’ici ? — C’est encore le chaos dehors, répondit Aldrick. Les Aléréens n’ont pas les idées claires, il y a de nombreux blessés et certains bâtiments sont en feu. Les loups ont fui en laissant les ratites à leur sort. La plupart de ces derniers se sont battus jusqu’à la mort, et on continue à en débusquer dans les greniers et les sous-sols. Fidélias hocha la tête. — Nos hommes ? — Mal en point. On va devoir payer un sacré nombre d’allocations de décès. Si on arrive à sortir de Garnison, on devrait pouvoir les retrouver au point de rendez-vous. Tu peux tenir debout ? — Oui. Fidélias plissa les yeux pour regarder Odiana et s’avança vers elle en boitant. Elle était accroupie à côté du corps quasiment inerte d’un énorme fermier malpropre. Celui-ci était écrasé sous des caisses cassées et des bardeaux en ardoise éparpillés. Il avait manifestement le dos brisé, et était inconscient. Odiana lui caressait doucement les cheveux, et elle sourit à Aldrick quand il s’approcha avec Fidélias. Puis elle se pencha et toucha la tête de l’homme. — Réveille-toi, maître Kord. Kord tressaillit, et il ouvrit les yeux en battant des paupières. Après un moment, il tressaillit de nouveau et posa le regard sur eux. La peur envahit son visage. Odiana se pencha avec un sourire et lui embrassa le front. Aldrick appuya la pointe de son épée sur la joue de Kord. — Enlève le collier, dit-il. Tout de suite. Kord se passa la langue sur les lèvres et chuchota : — Pourquoi est-ce que je ferais ça ? Aldrick enfonça la pointe de sa lame dans la peau de l’Exploitant. Celui-ci eut un mouvement de recul. — D’accord, d’accord. Il tendit les mains et détacha maladroitement le collier. Odiana eut un frisson lorsque ce dernier se défit, et le prit en le regardant fixement. — On ferait mieux d’y aller, dit Fidélias. — Une dernière chose, maître, murmura Odiana. J’ai un cadeau pour toi avant de partir. — Attendez, bégaya Kord. J’ai fait ce que vous vouliez. J’ai enlevé le collier. Odiana se pencha pour le regarder dans les yeux et murmura : — Isana est trop gentille pour te tuer, Kord. Elle est trop bonne pour te tuer. Et, mon pauvre chéri… (elle lui embrassa de nouveau le front) moi aussi. Elle prit les scalps qu’Aldrick avait ramenés et en passa un autour du bras de Kord. Puis elle en coinça un autre dans la ceinture de l’Exploitant et enroula le dernier autour de son poignet. — Ce sont les scalps de guerriers du Clan des Chevaux. Scalper l’un des leurs est pour eux une offense très grave. Et ils sont en train de fouiller les bâtiments un par un, à la recherche d’ennemis. Ils devraient être ici d’un moment à l’autre, pauvre maître. Ils vont t’arracher le cœur et le manger alors qu’il bat encore. Tu pourras même les voir commencer. (Elle poussa un soupir et se tourna vers Aldrick.) Mais pas nous ? Le spadassin secoua la tête. — Mais au moins, c’est une belle journée qui s’annonce. Il est temps de partir, mon cœur. Odiana observa la bouche d’Aldrick et fit la moue, mais s’approcha de lui pour passer son bras sous le sien. Fidélias grimaça en regardant l’Exploitant paré de scalps. Puis il fit demi-tour pour s’en aller. Kord l’agrippa par la cheville. — Attendez. Je vous en prie. Ne me laissez pas là. Ne m’abandonnez pas à ces brutes. Fidélias s’arrêta le temps d’écraser du talon les doigts de l’homme, puis s’éloigna en invoquant laborieusement le charme de bois qui leur permettrait, à Aldrick, Odiana et lui, de quitter en douce le fort ravagé par les combats. Ils venaient de quitter l’entrepôt quand ils virent une demi-douzaine de guerriers chevaux se ruer à l’intérieur, l’arme au poing. Moins d’une minute plus tard, Kord se mit à hurler. Des hurlements interminables, terrifiés, atroces. Odiana posa la tête sur l’épaule d’Aldrick et murmura : — Tu as raison, mon cœur. C’est une journée magnifique. Chapitre 46 Quand Tavi se réveilla, il était alité dans une chambre du domaine de Bernard qui servait essentiellement aux invités. Il était fatigué et mourait de soif, mais hormis de légères courbatures, il ne souffrait pas. Il bougea les jambes et sentit une sorte de caleçon court par-dessus. — Je ne sais pas pourquoi, gronda la voix de basse de son oncle, dans un lit proche. Elle s’est penchée sur moi et j’ai cru qu’elle allait me trancher la gorge. Mais au lieu de ça, elle a refermé ma blessure. Elle a dit qu’elle ne voulait pas me voir me vider de mon sang. — Elle a dit autre chose ? demanda la voix d’Amara d’un ton perplexe. — Oui. De faire savoir à Isana qu’elles étaient quittes. Tavi se redressa et regarda autour de lui. Son oncle était assis dans le lit à côté du sien, enveloppé de bandages depuis le bas du ventre, au bord des draps, jusqu’en dessous des aisselles. Il était pâle, ses épaules et la moitié de son visage étaient couvertes de contusions, mais il sourit en voyant Tavi. — Eh ben dis donc ! On a cru que tu ne te réveillerais jamais. Avec un cri de joie, Tavi franchit d’un bond le court espace qui séparait leurs deux lits et étreignit son oncle. Bernard rit. — Doucement, doucement. Je suis encore faible. (Il referma les bras sur Tavi et lui rendit son étreinte.) Content de te voir, mon garçon. Amara, qui portait un corsage et des jupes d’un brun profond, lui sourit. — Bonjour, Tavi. Le jeune garçon lui rendit son sourire et reposa les yeux sur Bernard. — Mais comment ? Comment vous avez fait pour survivre ? — Odiana. Cette sorcière d’eau qui t’a attaqué dans la rivière. Ta tante lui a évité d’être tuée par Kord. Elle se cachait parmi les cadavres au pied du mur. Elle m’a sauvé. Ombre aussi. Tavi secoua la tête. — Peu importe qui l’a fait, du moment que vous allez bien. Bernard rit de nouveau. — Je suis surtout affamé. Pas toi ? Tavi sentit son cœur se soulever. — Pas encore, mon oncle. Amara se tourna vers un pichet à côté d’elle et versa de l’eau dans un gobelet qu’elle tendit à Tavi. — Bois. Une fois réhydraté, tu auras faim, crois-moi. Tavi la remercia d’un hochement de tête et but. Sa main, celle qui avait été cassée, était un peu faible, et il prit le gobelet dans l’autre. — Toi aussi, ça va ? Elle lui adressa un pâle sourire. — Je suis en vie. Quelques cicatrices. Ça ira. — Je suis désolé. J’ai perdu la dague. Amara secoua la tête. — Tu n’as pas à être désolé, Tavi. Tu as tenu tête à des hommes qui, à eux deux, ont tué plus de gens que n’importe qui de ma connaissance. C’était très courageux. Tu ne devrais pas avoir honte de n’avoir pas pu récupérer la dague. — Mais sans elle, Aquitainus s’en tire. Tu ne peux pas prouver qu’il est coupable, c’est ça ? Amara fronça les sourcils. — Si j’étais toi, je ferais attention à ce que je dis, Tavi. Si quelqu’un t’entend, tu risques d’être toi-même poursuivi pour diffamation. — Mais c’est la vérité ! Elle ébaucha un sourire. — Pas sans la dague. Sans elle, ce n’est qu’un soupçon. — C’est idiot, répliqua Tavi en se renfrognant. Amara éclata d’un rire cristallin. — Oui. Mais considère les choses sous cet angle : tu as sauvé la vallée et qui sait combien d’exploitations au-delà. Tu es un héros. — Euh… Ah bon ? demanda Tavi, d’un air perplexe. Amara acquiesça gravement. — J’ai fait mon rapport hier. Le Premier Duc lui-même vient demain récompenser plusieurs personnes pour leur courage. Tavi secoua la tête. — Je ne suis pas très courageux. Je n’ai pas l’impression d’être un héros. Les yeux d’Amara étincelèrent. — Ça viendra peut-être un jour. Isana entra vivement dans la pièce, vêtue de frais et d’un tablier propre. — Tavi, dit-elle d’un ton sec. Retourne immédiatement dans ton lit. Le jeune garçon réintégra ses draps d’un bond. Isana se tourna vers Bernard en fronçant les sourcils. — Et toi. Je t’avais pourtant bien dit de le faire rester au lit. L’Exploitant sourit d’un air penaud. — Ah oui, c’est vrai. Isana s’approcha de son frère et lui toucha les tempes. — Mmm. Bon, eh bien, tu ne sèmeras plus le trouble ici. Lève-toi, gros paresseux, et va manger. Bernard sourit et se pencha pour l’embrasser sur le front. — Si c’est l’aquafèvre qui le dit ! — Bah. Amara, est-ce que ça va toujours ? Pas de fièvre, pas de nausées ? L’intéressée secoua la tête en souriant, et se retourna avec tact quand Bernard se leva pour enfiler son pantalon et une tunique large, avec des gestes ankylosés. — Je vais bien, maîtresse Isana. Vous avez fait du très bon travail. — Bien. Et maintenant, dehors. Le garçon a besoin de repos. Avec un sourire, Bernard ébouriffa les cheveux de Tavi. Puis il s’approcha d’Amara et lui prit la main. La Curseur battit des paupières et regarda la main de l’Exploitant, avant de relever les yeux vers son visage. Elle sourit et ses joues s’empourprèrent. — Oh allez, filez, dit Isana en donnant une tape sur l’épaule de Bernard. Il sourit, et tous deux sortirent de la pièce. Ils ne marchaient pas très vite, remarqua Tavi. Et ils étaient très proches l’un de l’autre. Isana se retourna vers lui et lui posa les doigts sur les tempes, avant de sourire. — Comment tu te sens ? — Assoiffé, madame. Avec un sourire, elle remplit de nouveau son verre. — J’ai eu si peur pour toi, Tavi. Et je suis si fière de ce que tu as fait. Tout le monde dans la vallée pense que tu es un vrai petit héros. Tavi la regarda d’un air perplexe et but une gorgée. — Est-ce que… Vous savez. Est-ce que je dois faire quelque chose ? Apprendre à faire des discours, ce genre de choses ? Elle éclata de rire et l’embrassa sur le front. — Contente-toi de te reposer. Tu es un garçon courageux, Tavi, et tu penses aux autres avant de penser à toi, dans l’adversité. N’oublie jamais qui tu es. (Elle se releva.) Tu vas avoir des visiteurs, mais je ne veux pas que tu parles avec eux trop longtemps. Bois ton eau et dors encore un peu. Je t’apporterai à manger plus tard dans la soirée, quand tu auras faim. — Oui, madame. Il la regarda se diriger vers la porte et, juste avant qu’elle sorte, lui demanda : — Tante Isana ? Qui est Araris Valérien ? Isana s’arrêta sur le seuil, les sourcils froncés. Elle prit une inspiration. — C’est… C’était un des gardes royaux. Un des gardes du corps personnels du Princeps Septimus. Un homme d’épée renommé. — Est-ce qu’il est mort avec le Princeps ? Isana se retourna vers lui et répondit d’une voix très calme et très ferme : — Oui, Tavi. Il est mort. Il y a quinze ans. Tu comprends ? — Mais… — Tavi. (Isana soupira.) J’ai besoin que tu me fasses confiance. S’il te plaît. Juste quelque temps. Il avala sa salive et acquiesça. — Oui, madame. Isana lui sourit d’un air fatigué. — Tes visiteurs sont là. N’oublie pas, ne parle pas trop longtemps. Elle sortit. Un instant plus tard, Doroga entra dans la pièce, baissant la tête pour éviter l’encadrement de la porte. Il portait son pagne, une cape avec une mante de plumes de thanatodon, et une tunique d’un rouge pâle et criard. Il était pieds nus malgré les bottes aléréennes qui pendaient à sa ceinture, et chacun de ses doigts était paré de bagues. Son bras gauche était en écharpe, gonflé et décoloré, mais il paraissait de bonne humeur et sourit à Tavi avant de s’approcher de son lit pour lui serrer la main dans une poigne à lui briser les os. Derrière lui venait Kitaï, l’air renfrogné, vêtue d’un pagne et d’une tunique aléréenne tachée de nourriture et de boue. Ses longs cheveux pâles étaient tirés en une tresse élégante qui révélait les courbes délicates de ses pommettes et de son cou. — Eh bien, jeune guerrier, dit Doroga. J’ai payé ma dette envers toi pour avoir sauvé mon petit… — Ta fille, intervint Kitaï. Je ne suis plus un petit, père. — Ma fille, reprit Doroga, avec un large sourire. Tu as sauvé ma fille et j’ai payé ma dette envers toi pour ça. Mais après, tu m’as sauvé aussi. Je te dois donc encore quelque chose. — Je n’ai rien fait, répondit Tavi. — Tu m’as mis en garde, Tavi, répliqua le Marat. Sans toi, je serais mort. (Il serra l’épaule du jeune garçon et celui-ci crut un bref instant qu’il allait encore avoir un os brisé.) Merci. — Mais ce n’était rien du tout. C’est vous qui avez fait toutes les grandes choses. Vous avez mené une horde contre une autre horde, monsieur. Une partie de votre propre peuple. — J’avais entrepris de te payer ma dette. Finir ce qu’on a commencé : c’est ce qu’on fait quand on est un homme. (Il sourit à Tavi et se leva.) Kitaï. La jeune fille se renfrogna. Doroga la regarda en fronçant les sourcils. Kitaï leva les yeux au ciel et dit sèchement à Tavi : — Merci. De m’avoir sauvé la vie. Tavi la regarda d’un air légèrement perplexe. — Euh… Pas de quoi. Elle plissa les paupières d’un air méfiant. — Et ne pense pas que je vais oublier. Cela ressemblait plus à une menace qu’à une promesse, se dit Tavi. — Euh… Non. Je ne pense pas ça. Kitaï se renfrogna davantage, même si quelque chose dans son regard s’adoucit à ces mots. — Je vais apprendre à monter à cheval, déclara-t-elle. Si ça ne te dérange pas. — Euh… D’accord, comme tu veux. C’est génial, Kitaï. Tavi jeta un coup d’œil implorant à Doroga. Celui-ci leva les yeux au ciel et soupira. — On ferait mieux d’y aller. Ton chef de horde veut me remercier demain, et Kitaï devrait laver sa tunique. — Ce sont les petits qui mettent des tuniques, intervint sèchement Kitaï. C’est ridicule de me forcer à en porter une. Je n’aime pas ça, je n’en veux pas. Pourquoi est-ce que je ne peux pas m’habiller comme les autres Marates ? — Tu veux te promener toute nue, comme ça ? s’écria Tavi. Tu es folle ? Habille-toi comme une personne normale quand tu es là. Doroga décocha brusquement un large sourire à Tavi. — Bien. C’est très bien. Kitaï croisa les bras et lança à Tavi un regard qui aurait pu désagréger la roche. Le jeune garçon s’enfonça sous ses draps. Avec une exclamation écœurée, Kitaï sortit à grands pas de la pièce. Doroga éclata de rire et ébouriffa les cheveux de Tavi d’un geste étonnamment semblable à celui de Bernard. — Sans espoir, jeune guerrier. C’est sans espoir. Mais ça a commencé pareil, entre sa mère et moi. Tavi le regarda d’un air perplexe. — Quoi ? — Nous nous reverrons. Doroga se retourna pour sortir. — Quoi ? répéta Tavi. Sa mère quoi ? Doroga, attendez ! Le Marat ne ralentit pas, et quitta la pièce avec un petit rire. — N’oublie pas ce que j’ai dit, Tavi. Nous aurons l’occasion de nous reparler. Tavi se rallongea sur le lit et croisa les bras d’un air songeur. Il avait la nette impression de s’être laissé complètement dépasser, quelque part au cours de cette conversation. Les sourcils froncés, il médita les paroles de Doroga. « Finir ce que j’ai commencé. » On frappa discrètement à la porte, et en relevant les yeux, Tavi aperçut le visage laid et défiguré d’Ombre qui lui souriait depuis le couloir. — Tavi, dit l’esclave d’un ton joyeux. Le jeune garçon lui rendit son sourire. — Bonjour, Ombre. Entre. L’esclave entra en traînant les pieds, les yeux dans le vide, un long paquet de tissu rouge entre les mains. — Qu’est-ce que c’est ? demanda Tavi. — Cadeau, répondit Ombre. Cadeau, Tavi. Il lui tendit le paquet. Tavi prit celui-ci, qui était plus lourd qu’il y paraissait. Il le posa sur ses genoux et déroula le tissu, qui se révéla être l’une des capes pourpres du Memorium du Princeps. À l’intérieur, il trouva, dans un vieux fourreau usé, l’épée bosselée qu’Amara avait prise dans le Memorium et dont Ombre s’était servie sur le rempart. Il leva les yeux vers l’esclave, qui lui adressa un sourire niais. — Pour toi. Tavi fronça les sourcils. — Tu n’es pas obligé de continuer à jouer la comédie, Ombre, dit-il doucement. L’espace d’un instant, quelque chose étincela dans les yeux de l’esclave, au-dessus de la marque des lâches sur sa joue. Il dévisagea Tavi en silence pendant un moment, puis lui fit un clin d’œil. — Pour toi, répéta-t-il sur le même ton. Et il se tourna pour sortir. Tavi leva la tête et vit un homme sur le seuil. Il était grand, avec des épaules larges et des membres déliés. De visage, il ne semblait guère plus vieux que Bernard, mais quelque chose dans ses yeux d’un vert délavé révélait un âge plus avancé qu’il y paraissait. Ses cheveux étaient striés d’argent, et une lourde cape de tissu gris uni le recouvrait presque entièrement, exception faite de ce que son capuchon montrait de son visage. Ombre prit une brusque inspiration. — Un cadeau princier, murmura l’homme. Es-tu sûr d’être en droit de le donner, esclave ? Ombre leva le menton et redressa les épaules. — Pour Tavi. L’homme sur le seuil le regarda en plissant les yeux, puis haussa les épaules. — Laisse-nous. Je souhaite lui parler seul à seul. Ombre regarda Tavi d’un air méfiant, puis inclina profondément la tête à l’attention de l’inconnu. Après un dernier sourire idiot à Tavi, il sortit et disparut dans le couloir. L’homme ferma doucement la porte derrière lui et vint s’asseoir sur le lit à côté de Tavi, sans le quitter de ses yeux verts. — Sais-tu qui je suis ? Tavi secoua la tête. L’inconnu sourit. — Je m’appelle Gaius Sextus. Tavi le dévisagea, bouche bée. Il se redressa dans son lit en bégayant : — Oh. Monsieur, Sire, je ne vous avais pas reconnu. Je suis désolé. Gaius leva une main gantée d’un geste apaisant. — Non, reste couché. Tu as besoin de repos. — Je croyais que vous veniez demain, Sire. — Oui. Mais je suis venu ici ce soir incognito. — Pourquoi ? — Je voulais parler avec toi, Tavi. Il semble que je te doive beaucoup. Tavi avala sa salive. — J’essayais juste de rentrer mes moutons, monsieur. C’est tout ce que je visais, je veux dire. Après ça, tout s’est… comment dire… — Compliqué ? suggéra Gaius. Tavi rougit et acquiesça. — Exactement. — C’est toujours ainsi que ce genre de choses arrive. Je ne veux pas te tenir éveillé trop longtemps, donc j’irai droit au but. J’ai une dette envers toi. Dis-moi ce que tu veux en récompense, et tu l’auras. Tavi regarda le Premier Duc d’un air ébahi, de nouveau bouche bée. — Tout ce que je veux ? — Dans la limite du raisonnable. — Alors je veux que vous aidiez les fermiers qui ont été blessés et les familles de ceux qui se sont fait tuer. L’hiver arrive et ça va être dur pour nous tous. Gaius haussa les sourcils d’un air surpris. — Vraiment ? De tout ce que tu pourrais demander en récompense, c’est ça que tu choisis ? Tavi sentit ses mâchoires se serrer avec obstination. Il soutint le regard de Gaius et acquiesça. — Impressionnant, murmura le Premier Duc. (Il secoua la tête.) Très bien. Une aide royale sera dispensée par le comte local à tous ceux qui ont subi des pertes, après une étude au cas par cas. Ça te convient ? — Oui, Sire. Merci. — Laisse-moi ajouter une chose à ça, Tavi. Mon Curseur me dit que tu aimerais aller à l’Académie. Tavi sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine. — Oui, Sire. Plus que tout. — Cela risque d’être difficile pour quelqu’un avec ton… tes limites, dirons-nous ? Tu fréquenteras les fils et les filles de riches marchands et de nobles venus des quatre coins d’Aléra. Des furifèvres puissants, pour la plupart. Tu risques de rencontrer de nombreux obstacles. — Je m’en fiche, lâcha Tavi. Ça m’est égal, Sire. Je sais me débrouiller. Gaius le dévisagea un moment, puis acquiesça. — Je n’en doute pas. Dans ce cas, si tu es d’accord, ce sera fait. Je financerai tes études à l’Académie et t’aiderai à choisir les disciplines que tu souhaites étudier. Tu seras Academ Tavi Patronus Gaius. Tu iras à la capitale. À l’Académie. Pour voir ce que tu peux faire de ta vie si on t’en donne la chance, hein ? Tavi avait le tournis et les larmes aux yeux. Il cligna plusieurs fois des paupières pour essayer de les refouler. — Sire. Vous n’avez pas idée de ce que ça représente pour moi. Merci. Gaius sourit, et des rides se formèrent au coin de ses yeux. — Repose-toi, alors. Demain ne sera que faste et cérémonies. Mais sache que tu as ma gratitude, jeune homme. Et mon respect. — Merci, Sire. Gaius se leva et inclina la tête. — Merci à toi, Academ. À demain. Il quitta la pièce, laissant Tavi légèrement étourdi. Le garçon reposa la tête sur son oreiller et regarda fixement le plafond, le cœur battant. La capitale. L’Académie. Tout ce dont il avait rêvé. Il se mit à rire et à pleurer en même temps, et serra les bras contre sa poitrine, parce qu’il avait l’impression qu’autrement il allait exploser. Le Premier Duc d’Aléra lui avait dit « merci, à demain ». Tavi se calma un moment et réfléchit à tout ce qu’on lui avait dit depuis le début de la journée. — Non, murmura-t-il. J’ai quelque chose à faire avant. Je dois finir ce que j’ai commencé. Chapitre 47 Fidélias se laissa glisser dans son bain chaud avec un soulagement douloureux et ferma les yeux. Près de lui, dame Aquitaine, vêtue seulement d’un peignoir de soie pâle, plaça la dague scellée d’Aquitainus dans un coffret sur sa coiffeuse, et le ferma à clé. — Et mes hommes ? demanda Fidélias. — On s’occupe d’eux, le rassura-t-elle. J’ai rendu l’ouïe à l’aquafèvre, et elle et son homme se sont rendus dans leur suite. (Elle esquissa un sourire.) Ils l’ont bien mérité, je trouve. — J’ai échoué. — Pas totalement, murmura dame Aquitaine. (Elle testa la température de l’eau, puis posa les doigts sur les tempes de Fidélias.) Sans la dague, Gaius n’a que des soupçons. — Mais il sait. (La vague de chaleur palpitante qui envahit Fidélias lui donna brièvement le tournis. Ses douleurs commencèrent à se fondre en un brouillard de soulagement bienheureux.) Il sait. Aquitainus n’agit plus en secret. Dame Aquitaine sourit. Elle contourna la baignoire et laissa son peignoir tomber à terre. Puis elle se glissa dans l’eau avec Fidélias et lui passa les bras autour des épaules. — Tu t’inquiètes trop. Fidélias s’agita d’un air embarrassé. — Madame. Je devrais peut-être m’en aller. Votre mari… — … est occupé, ronronna dame Aquitaine. Elle fit un geste, et des formes s’élevèrent dans l’eau, deux silhouettes solides semblables à des marionnettes sur une scène minuscule. Elles se tordaient sur un grand lit dans une chambre richement meublée, enlacées dans une étreinte sensuelle, puis échangeant des baisers lents, profonds. — Et voilà, douce dame, murmura Aquitainus d’une voix métallique et distante. Ça va mieux ? — Attis, répondit une jeune femme sur un ton satisfait et paresseux. Quelle vigueur ! (Elle frissonna et se redressa.) Je ferais mieux d’y aller. — Ridicule, répliqua Aquitainus. Il va encore distribuer des récompenses pendant des heures. Nous avons largement le temps de continuer. — Non, dit-elle. Je ne devrais pas. Mais Fidélias pouvait entendre l’excitation dans la voix de la jeune femme. — Si, tu devrais, murmura Aquitainus. Voilà. C’est mieux comme ça. — Quel amant tu fais, soupira la jeune femme. Et bientôt, nous pourrons nous retrouver ainsi chaque fois que tu le désires. — Exactement. — Et dame Aquitaine ? L’intéressée esquissa un sourire froid. — Elle ne nous gênera pas, répondit Aquitainus. Ne parlons plus. Sous les yeux de Fidélias, Gaius Caria, Première Dame d’Aléra, passa les bras autour du duc d’Aquitaine et l’attira à elle. — Tu vois, ronronna dame Aquitaine en laissant les images retomber doucement dans l’eau. Nous avons plus d’un couteau dans son dos. (Elle approcha ses lèvres de l’oreille de Fidélias, et ce dernier sentit un désir ardent commencer à s’éveiller lentement en lui.) L’histoire n’est pas terminée. Gaius Sextus, Premier Duc d’Aléra, descendit vers la vallée de Calderon sur un destrier ailé de flamme pure. Toute une légion de Chevaliers Aeris l’accompagnait, cinq mille hommes, ainsi que la Garde Royale en cape écarlate, Chevaliers Ferro et Ignus, Aqua, Terra et Flora, tous de noble et ancien lignage. Des trompettes annoncèrent leur arrivée, et malgré leur grand nombre, l’air sembla à peine s’agiter. Le Premier Duc descendit sur le domaine de Bernard avec toute une légion derrière lui, et les habitants de la vallée sortirent à sa rencontre. Amara s’avança devant la foule et Gaius descendit de son étalon de feu qui disparut soudain dans un petit nuage de fumée. Amara s’agenouilla à son approche, mais il prit sa main et la fit relever, avant de lui donner doucement l’accolade. Il portait l’azur et l’écarlate d’Aléra, une épée à la ceinture, et se tenait avec fierté et vigueur, bien que les soucis semblent marquer encore davantage le coin de ses yeux. Il recula et chercha le regard de la jeune femme en souriant. — Amara. Excellent travail. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux et se redressa fièrement. — Merci, Sire. La légion s’immobilisa derrière eux telle des centaines de libellules luisantes et dangereuses, et Amara se redressa un peu plus dans sa robe d’emprunt. — Sire, je vous les présente dans l’ordre que je vous ai suggéré dans mon rapport ? Gaius acquiesça. — Oui, faites donc. J’ai hâte de les rencontrer. — Que Frédéric du domaine de Bernard s’approche de la Couronne, appela Amara. On entendit un hoquet de surprise dans la foule, et quelqu’un poussa en avant le jeune colosse, ce qui provoqua un éclat de rire général parmi les fermiers. Frédéric regarda autour de lui en croisant les mains nerveusement, puis soupira et s’avança vers Amara et le Premier Duc. Il commença à s’incliner, puis s’agenouilla, puis changea d’avis et se releva pour s’incliner de nouveau. En riant, Gaius prit la main du jeune homme et la serra vigoureusement. — On m’a fait comprendre, jeune homme, que vous avez vaincu non pas un mais deux Chevaliers mercenaires en duel, armé seulement d’une pelle. — D’une bêche, monsieur, corrigea Frédéric, avant de rougir. Enfin, euh… Je les ai frappés, oui, Sire. — Et on me dit que pendant la bataille, vous avez défendu la porte d’un bâtiment dans la cour est, pour protéger des Marats les enfants qui s’y trouvaient. — Oui. Avec ma bêche, monsieur. Sire. Désolé. — À genoux, jeune homme. Frédéric s’exécuta nerveusement. Gaius tira son épée, qui étincela au soleil. — Pour le courage, la loyauté et l’ingéniosité dont vous avez fait preuve face aux ennemis du royaume, Frédéric du domaine de Bernard, je vous arme aujourd’hui Chevalier du royaume, avec les responsabilités et les privilèges qui y sont liés. Vous êtes, de ce jour, Citoyen du royaume, et ne laissez personne contester votre dévouement. Levez-vous, Chevalier Frédéric. Frédéric se releva, effaré. — Mais… Mais tout ce que je sais faire, c’est garder les gargantes, monsieur. Je n’y connais rien en combat ou je ne sais quoi. Sire, désolé. — Chevalier, répliqua Gaius, j’aimerais que tous mes Chevaliers aient un talent aussi utile. (Il sourit.) Nous discuterons de vos devoirs ici en temps utile. Frédéric s’inclina gauchement. — Bien, monsieur. Merci, monsieur. Sire. Gaius fit un geste, et le jeune homme s’écarta de quelques pas, abasourdi. — Que Bernard du domaine de Bernard s’avance. Bernard, vêtu de riches étoffes brun et vert foncé, sortit de la foule et posa un genou à terre devant Gaius, en inclinant la tête. Gaius lui prit la main et le releva. — On m’a dit que vous avez aidé à reprendre les choses en main quand Gram a été blessé. — Je n’ai fait qu’aider, Sire. Tout le monde aurait fait la même chose. — Tout le monde aurait dû faire la même chose. Il y a une différence. Une grosse différence. Exploitant, votre courage face à un tel danger ne sera pas négligé. De nouveau, Gaius posa son épée sur chaque épaule. — De par l’autorité de la Couronne, je vous nomme Bernard, comte de Calderon. Bernard releva brusquement la tête, l’air surpris. Gaius sourit. — Avec les responsabilités et les privilèges qui y sont liés, etc. Levez-vous, cher comte. Bernard s’exécuta en le dévisageant. — Mais c’est Gram qui est comte ici. — Gram est désormais duc, j’en ai peur, Votre Excellence. (Gaius baissa la voix en regardant rapidement autour de lui.) Il jouit d’une affectation confortable dans le val d’Amarante, le temps de récupérer de ses blessures. Il me faut pour le remplacer quelqu’un que les autochtones respectent et à qui je peux faire confiance. Et aussi quelqu’un que les Marats respecteront. Vous êtes cette personne. Bernard esquissa lentement un sourire. — Merci, Sire. Je… Je ferai de mon mieux pour ne pas vous décevoir. — Vous ne me décevrez pas, répliqua Gaius. Nous aurons besoin de rester en contact régulier au début. (Il jeta un coup d’œil à Amara et ajouta :) Il faudra que je désigne un messager spécial pour faire l’intermédiaire entre nous. Je verrai si j’arrive à trouver quelqu’un qui soit prêt à venir jusqu’ici. Bernard rougit, et Amara sentit la chaleur envahir ses joues au même moment. — Merci, Sire, dit Bernard plus doucement. Gaius lui fit un clin d’œil. Il fit un geste, et le comte Bernard se mit à sa gauche, à côté du Chevalier Frédéric. Amara sourit et dit : — Doroga, du Clan des Marats Gargantes. Avancez. La foule s’écarta pour laisser passer le géant qui s’approcha à grands pas de Gaius, paré de breloques et de vêtements fastueux que fermiers et légionnaires lui avaient donnés. Il posa les poings sur ses hanches et regarda Gaius de la tête aux pieds, avant de déclarer : — Tu n’es pas assez vieux pour être chef. Gaius éclata d’un rire riche et sonore. — Je fais jeune pour mon âge. Doroga hocha la tête d’un air sagace. — Ah. Ça doit être ça. — Je suis ici pour vous remercier, chef Doroga, de ce que vous avez fait pour mon royaume. — Je ne l’ai pas fait pour ton royaume. Je l’ai fait pour le jeune guerrier. Et je le referais sans hésiter. (Il leva un doigt et en donna un léger coup sur la poitrine de Gaius.) Tu as intérêt à bien le traiter. Sinon, tu auras affaire à moi. Amara le dévisagea d’un air horrifié, mais Gaius se contenta de pencher la tête, les lèvres tremblantes du rire qu’il s’efforçait de retenir. Puis il recula d’un pas et s’inclina devant Doroga, arrachant un murmure à la légion et aux fermiers. — Je n’y manquerai pas. Dis-moi ce que tu veux en récompense, et si c’est en mon pouvoir, je te l’accorderai. — J’ai déjà des dettes envers trop de personnes, soupira Doroga. C’est fini ? — Je crois, oui. — Bien. Doroga se retourna en poussant un sifflement perçant, et de derrière la colline surgit une jeune Marate maussade montée sur un énorme gargante noir. Doroga s’en approcha, se hissa d’un bond sur le dos de la bête, et fit un signe de tête à Gaius avant de s’en aller. — Pittoresque, commenta le Premier Duc. — Je suis désolée, Sire. Je ne savais pas qu’il… — Oh, non, Curseur. Il n’y a aucun souci. Qui est le suivant ? Ils passèrent en revue une série de légionnaires et de fermiers qui avaient fait preuve de bravoure pendant la bataille, y compris un Pluvus Pentius bégayant, qui avait sauvé une poignée d’enfants d’un ratite blessé en frappant celui-ci à mort avec son registre de comptabilité. — Isana du domaine de Bernard, appela enfin Amara. Avancez-vous, s’il vous plaît. Isana sortit des rangs, vêtue d’une robe gris sombre, ses cheveux bruns ramenés en une tresse austère, le menton levé. Elle s’approcha de Gaius et se tint immobile devant lui un long moment avant de lui faire une profonde et gracieuse révérence, sans baisser les yeux. Amara y perçut une sorte de froideur, d’insolence, et elle dévisagea la paysanne avec perplexité. Gaius étudia Isana en silence un long moment. Puis il finit par dire, d’une voix très douce : — J’ai cru comprendre que votre courage et votre bravoure ont sauvé de nombreuses vies. — Il n’y en avait qu’une dont je me souciais vraiment, Sire. Gaius inspira lentement et hocha la tête. — Le garçon. Votre… — Neveu, Sire. — Neveu. Évidemment. (Il jeta un coup d’œil à Amara.) Et on m’a dit que vous possédiez un esclave qui a également accompli bien plus que ce qu’on aurait pu attendre de lui. Isana inclina de nouveau la tête. — Je vous rachète cet esclave. Isana regarda Gaius d’un air tendu. — Je suis sûre qu’il n’est pas ce que vous croyez, Sire. — Permettez-moi d’en juger par moi-même. En attendant, Isana, veuillez vous mettre à genoux. Elle s’exécuta d’un air perplexe. Gaius tira de nouveau son épée. — Je vous nomme Exploitante Isana, avec les responsabilités et les privilèges qui y sont liés. Il y eut une seconde de silence, puis un murmure choqué s’éleva de la foule de fermiers et des rangs de la légion derrière Gaius. — Première femme à être nommée Exploitante, murmura le Premier Duc. Ça sonne bien, n’est-ce pas ? Isana rougit. — Certes, Sire. — Et votre frère va être débordé par ses nouvelles fonctions. Quelqu’un doit le remplacer, et je ne vois pas quelle objection on pourrait faire à ce que ce soit vous. Levez-vous, Exploitante. Alors qu’Isana s’écartait, Amara sourit. — Tavi du domaine de Bernard, veuillez vous avancer. Il y eut un murmure d’anticipation dans la foule. Mais personne ne s’avança. Amara fronça les sourcils. — Tavi du domaine de Bernard. Veuillez vous avancer. Toujours personne. Gaius haussa un sourcil, et Amara lança un regard impuissant à Isana. Celle-ci ferma les yeux et soupira. — Ce garçon. Êtes-vous certaine qu’il voulait cette récompense, Curseur ? demanda Gaius. — Oui, Sire. Il m’a dit qu’il essayait de ramener des moutons afin de pouvoir économiser grâce à eux assez d’argent pour se payer un semestre à l’Académie. C’est à cause de cela qu’il s’est retrouvé mêlé à toute cette affaire. — Je ne lui offre pas un semestre. Je lui offre mon patronage. Il devrait être présent. Isana regarda Gaius d’un air interloqué. — Votre patronage ? À l’Académie ? Mon Tavi ? — Le meilleur centre d’éducation dans tout Carna, répondit le Premier Duc. Il pourra y étudier. Y grandir. Y apprendre tout ce dont il a besoin pour mener une vie réussie. — Il n’a pas besoin de l’Académie pour ça, répliqua Isana. — C’est pourtant son souhait, Exploitante Isana. Et c’est sa récompense. Il sera Tavi Patronus Gaius et sera formé à l’Académie. — Oui, Sire, acquiesça Isana, tout en gardant une expression préoccupée. Bernard, les sourcils froncés, regarda tout autour de lui. Puis il tendit le doigt en disant : — Sire. Le voilà. Tout le monde se tourna pour regarder au nord du domaine de Bernard. Après un moment de silence, Gaius demanda : — C’est le dénommé Ombre, avec lui ? — Oui, Sire, acquiesça Amara. Gaius fronça les sourcils. — Je vois. Curseur, pourquoi le garçon n’était-il pas là ? — Il… euh… Il a l’air d’être assez indépendant d’esprit, Sire. — Je vois. Et pourquoi fait-il cela, au lieu de recevoir sa récompense ? Amara retint le sourire qui lui venait aux lèvres. — Sire. C’est un apprenti berger. Je suppose qu’il fait cela parce que c’est ce qu’il avait commencé à faire. Et ainsi, le Premier Duc d’Aléra, entouré de sujets, de Citoyens et de Chevaliers du royaume, regarda en silence Tavi ramener le petit troupeau de brebis et d’agneaux de Roublard, avec Ombre, les cheveux hirsutes, bondissant derrière lui. REMERCIEMENTS Je souhaite remercier Jennifer Jackson pour les excellents conseils qu’elle m’a donnés en éditant ce livre. Je remercie également ma femme et mon fils, comme toujours, ainsi que le Beta Reading Asylum. Je remercie aussi du fond du cœur toutes ces folles et ces fous de la International Fantasy Gaming Society, avec lesquels j’ai passé de nombreux week-ends à me faire massacrer et à massacrer les autres en retour. Gardez vos épées de mousse bien au sec, hydratez-vous et faites attention aux serpents et aux coups sur la tête. Et est-ce que quelqu’un peut m’expliquer pourquoi je dois me trimballer ces sifflets dans le jeu ? Du même auteur, aux éditions Bragelonne : Codex Aléra : 1. Les Furies de Calderon 2. La Furie de l'Academ 3. La Furie du Curseur 3. La Furie du capitaine Chez Milady : Codex Aléra : 1. Les Furies de Calderon Les Dossiers Dresden : 1. Avis de tempête 2. Lune fauve 3. Tombeau ouvert 4. Fée d' hiver 5. Suaire Froid Chez Milady Graphics : Les Dossiers Dresden : Welcome to the Jungle www.bragelonne.fr Collection dirigée par Stéphane Marsan et Alain Névant Titre original : Furies of Calderon – Book One of the Codex Alera Copyright © 2004 by Jim Butcher Illustration de couverture : © Lee Gibbons © Bragelonne 2010, pour la présente traduction ISBN : 978-2-8205-0407-4 L’œuvre présente sur le fichier que vous venez d’acquérir est protégée par le droit d’auteur. Toute copie ou utilisation autre que personnelle constituera une contrefaçon et sera susceptible d’entraîner des poursuites civiles et pénales. Bragelonne – Milady 60-62, rue d’Hauteville – 75010 Paris E-mail : info@milady.fr Site Internet : www.milady.fr BRAGELONNE – MILADY, C'EST AUSSI LE CLUB : Pour recevoir le magazine Neverland annonçant les parutions de Bragelonne & Milady et participer à des concours et des rencontres exclusives avec les auteurs et les illustrateurs, rien de plus facile ! 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Couverture Page de Titre Prologue Chapitre premier Chapitre 2 Chapitre 3 Chapitre 4 Chapitre 5 Chapitre 6 Chapitre 7 Chapitre 8 Chapitre 9 Chapitre 10 Chapitre 11 Chapitre 12 Chapitre 13 Chapitre 14 Chapitre 15 Chapitre 16 Chapitre 17 Chapitre 18 Chapitre 19 Chapitre 20 Chapitre 21 Chapitre 22 Chapitre 23 Chapitre 24 Chapitre 25 Chapitre 26 Chapitre 27 Chapitre 28 Chapitre 29 Chapitre 30 Chapitre 31 Chapitre 32 Chapitre 33 Chapitre 34 Chapitre 35 Chapitre 36 Chapitre 37 Chapitre 38 Chapitre 39 Chapitre 40 Chapitre 41 Chapitre 42 Chapitre 43 Chapitre 44 Chapitre 45 Chapitre 46 Chapitre 47 Remerciements Du même auteur Mentions légales Le Club