Peter F. HAMILTON L'AUBE DE LA NUIT PREMIERE PARTIE : RUPTURE DANS LE RÉEL II DEUXIÈME LIVRE : EXPANSION 1. Assis au bar du Tombereau brisé sur son tabouret habituel, le plus éloigné du bloc audio tonitruant, Graeme Nicholson écoutait Diego Sanigra, de l'équipage du Bryant, se plaindre de la façon dont Colin Rexrew les avait traités. Le Bryant était un vaisseau de transport de colons, arrivé à Lalonde deux jours auparavant, et pas un seul de ses cinq mille cinq cents colons n'avait encore été tiré de l'état tau-zéro. C'était une situation ruineuse, prétendait Sanigra, le gouverneur n'avait pas le droit de s'opposer au débarquement des colons. Et la dépense en énergie pour chaque heure supplémentaire qu'ils passaient en orbite coûtait une fortune. La compagnie rejetterait la responsabilité sur l'équipage, comme toujours. Les salaires en souffriraient, les primes seraient supprimées, les perspectives de promotion réduites, voire anéanties. Graeme Nicholson répondait par des hochements de tête compatissants tandis que ses naneuroniques enregistraient les récriminations de l'homme dans une cellule mémorielle. Non qu'il y eût grand-chose qui pût servir, mais c'était néanmoins de la documentation intéressante. Les retombées du grand conflit sur l'existence de chacun. Le genre de choses dont il assurait si bien la couverture. Cela faisait cinquante-deux de ses soixante-dix-huit années que Graeme était journaliste. Il se targuait de n'avoir plus rien à apprendre d'aucun cours de journalisme, plus maintenant. Avec son expérience, c'est lui qui aurait dû enregistrer des didacticiels, à ceci près que pas un seul directeur de société d'informations n'aurait pris le risque de corrompre à ce point des jeunes journalistes. Il faisait dans l'alimentaire dans tous les sens du terme, avec un talent éprouvé pour transformer la misère quotidienne en une tragi-comédie aux détails corsés. Il faisait dans l'humanitaire au-dessous de la ceinture, soulignant la souffrance et les malheurs des petites gens qu'on bafouait, de ceux qui ne pouvaient se défendre contre la force implacable des gouvernements, des bureaucraties et des compagnies. Il n'était guidé par aucun sentiment particulier d'indignation, il ne se voyait certainement pas en défenseur des faibles et des opprimés. Simplement, il sentait qu'il y avait là des émotions à l'état brut propres à donner plus de corps à ses reportages, et des indices d'écoute plus élevés. Jusqu'à un certain point, il s'était même mis à ressembler aux victimes auxquelles il savait si bien s'identifier ; c'était en partie intentionnel, les gens étaient moins soupçonneux devant quelqu'un dont la tenue n'était jamais tout à fait impeccable, qui avait le teint rougeaud et le regard humide. Connu pour son talent à exploiter le sensationnel, il était plutôt bien vu chez les producteurs de ce genre d'émissions ; néanmoins, en concentrant son attention sur le côté misérable, celui qu'il connaissait le mieux et qui lui valait une réputation de spécialiste des rebuts de l'humanité, il s'était trouvé écarté des missions plus prestigieuses : il n'avait pas couvert un seul événement quelque peu décent en dix ans. Au cours des dernières années, ses naneuroniques n'avaient pas tant servi à enregistrer des sen-sovidéos qu'à le fournir en programmes stimulants. Huit ans auparavant, Time-Universe lui avait confié un reportage itinérant, histoire de l'envoyer couvrir tous ces minables petits événements marginaux dont personne un tant soit peu ancien dans la boîte ne voudrait. N'importe quoi pour le tenir éloigné d'un studio ou d'une des salles de rédaction où ses collègues avaient fait carrière. Eh bien, d'accord. La plaisanterie s'était retournée contre les vieux croûtons de l'agence. Graeme Nicholson était aujourd'hui le seul homme sur le terrain, l'homme de la situation, celui qui récolterait tous les lauriers. Lalonde allait lui valoir les récompenses qu'on lui avait refusées durant toutes ces années, puis peut-être, après ça, un de ces petits sièges douillets qui l'attendaient à son retour sur Decatur. Cela faisait trois mois qu'il était sur Lalonde pour effectuer un reportage genre documentaire sur la nouvelle colonie, pour recueillir des impressions visuelles et des images d'extérieurs destinées à alimenter les mémoires de la médiathèque de la compagnie. Et voilà que s'était abattue sur Lalonde cette miraculeuse calamité. Une calamité pour la planète et ses habitants, pour Rexrew et les administrateurs de la SEL ; mais, pour Graeme Nicholson, c'était une manne tombée du ciel. La guerre, une rébellion des Déps ou une invasion xéno selon la personne à qui on s'adressait. Il avait évoqué les trois théories dans les comptes rendus enregistrés sur les cartels qu'Eurydice avait apportés à Avon la semaine dernière. Cependant, chose curieuse, le gouverneur n'avait toujours pas fait d'annonce officielle quant à la nature exacte des événements survenus dans les comtés de la Quallheim et de la Zamjan. - Ce Terrance Smith, l'assistant de Rexrew, il parle de nous envoyer dans une autre colonie en phase un, grommela Diego Sanigra avant de porter sa chope à ses lèvres et d'avaler une autre gorgée de bière. Comme si ça pouvait servir à quelque chose. Que diriez-vous si vous étiez un colon qui avait payé son passage pour Lalonde et se retrouvait en sortant de tau-zéro sur Liao-tung Wan ? C'est une ethnie chinoise, vous voyez, ils n'apprécieraient pas de voir débarquer les Eurochrétiens que nous avons à bord. - Est-ce là que Terrance Smith vous a suggéré de les emmener ? demanda Graeme Nicholson. L'homme émit un grognement évasif. - C'était juste un exemple. - Et les réserves de combustible ? Avez-vous assez d'He3 et de deutérium pour vous rendre sur une autre colonie et ensuite retourner sur Terre ? Diego Sanigra commença à répondre. Graeme Nicholson ne prêta pas trop attention à ses propos, il laissa ses regards errer sur la salle bondée à l'atmosphère moite. Une des équipes du spatioport venait de finir son poste. En ce moment, il y avait peu de McBoing en vol. Les seuls vaisseaux en train d'être déchargés étaient les trois cargos en orbite autour de Lalonde ; les six transports de colons attendaient que Rexrew décide quoi faire de leurs passagers. La plupart des employés du spatioport se bornaient à se présenter à leur poste pour pouvoir revendiquer leur paye. Je me demande ce qu'ils pensent du fait qu'ils ne font plus d'heures supplémentaires, s'interrogea Graeme. Voilà qui pourrait provoquer un autre incident. À vrai dire, le Tombereau brisé ne souffrait pas des troubles affectant le reste de la ville ; dans ce quartier à la périphérie, on ne protestait pas ni ne manifestait contre Rexrew et les Déps, il abritait trop de familles d'ouvriers employés par la SEL. Il y avait beaucoup de gens ce soir, noyant leur chagrin. Les serveuses étaient harcelées de commandes d'un bout à l'autre de la longue salle. Et même si les ventilateurs au plafond tournaient à vive allure, cela n'avait guère d'effet sur la chaleur qui régnait. Graeme entendit le bloc audio vaciller, la voix du chanteur ralentir pour émettre un étrange grondement de basse. L'appareil rattrapa son retard, transformant le son en une voix de soprano efféminée. Les gens rassemblés autour se mirent à rire, et l'un d'eux abattit son poing dessus. Au bout d'un moment, la voix aiguë revint à la normale. Graeme vit passer un homme de haute taille et une jeune fille de belle allure. Le visage de l'homme lui disait quelque chose. La fille, elle, était une des serveuses du Tombereau brisé, quoique ce soir-là elle fût vêtue d'un Jean et d'un chemisier de coton uni. Mais l'homme... D'un certain âge, une barbe soignée et une petite queue-de-cheval, habillé d'une élégante veste de cuir et d'un short gris cendré ; et très grand, presque autant qu'un Édéniste. Le verre de lager glissa des doigts engourdis de Graeme. Il heurta le plancher de mayope et se brisa, aspergeant les chaussures et les chaussettes de Graeme. - Merde ! dit-il d'une voix rauque. La peur qui lui serrait la gorge fit que l'exclamation ne fut pas plus qu'un murmure. - Ça va ? demanda Diego Sanigra, vexé d'être ainsi interrompu au milieu de ses lamentations. Graeme se força à détourner les yeux du couple. - Oui, balbutia-t-il. Oui, ça va. Dieu merci, personne ne prêtait attention à lui, si l'homme avait tourné le regard... Il rougit et se baissa pour ramasser les morceaux de verre. Quand il se releva, le couple était déjà au bar. Il ne savait pas trop comment, ils avaient coupé droit à travers la foule. Graeme demanda à ses naneuroniques d'effectuer un programme de recherche prioritaire. Non pas qu'il eût le moindre doute. Le fichier des personnages publics lui fournit une image visuelle enregistrée dans une cellule mémorielle quarante ans auparavant. Cela correspondait parfaitement. Laton ! L'inspectrice Jenny Harris tira sur les rênes, et son cheval louvet s'écarta du grand qualtook. Son expérience des animaux se limitait à sa formation théorique et à une semaine en selle cinq ans auparavant lors d'un exercice d'apprentissage du terrain sur Kulu, dans le cadre de l'ASE. Pour se retrouver là aujourd'hui à conduire une expédition à travers une des plus rudes étendues sauvages du bassin de la Juliffe, tout en s'efforçant d'échapper à l'attention d'une possible force armée d'invasion. Ce n'était pas la meilleure réintroduction à l'art équestre. Elle n'était pas à l'aise et avait l'impression que le cheval le sentait, il n'était pas facile à guider. Trois heures de chevauchée seulement et déjà chaque muscle de l'abdomen réclamait du repos ; elle avait les bras et les épaules ankylosés, et son dos, d'abord endolori puis engourdi, la brûlait maintenant de plus en plus. J'aimerais savoir quel effet cette agression physique a sur mes implants. Ses naneuroniques exécutèrent un programme d'analyse sensorielle étendue, augmentant la vision périphérique et le seuil de fréquence audible, sondant la jungle pour déceler toute présence hostile et cachée. Rien moins que de la paranoïa électronique. Depuis qu'ils avaient quitté Yhakore, ils n'avaient pas rencontré la moindre menace, à l'exception d'un jactal qui avait préféré ne pas se risquer contre trois chevaux. Jenny Harris entendait Dean Folan et Will Danza avancer lentement derrière elle et se demandait comment ils s'en sortaient avec leurs chevaux. Le fait d'avoir en soutien les deux hommes de troupe (combat tactique) de la division G66 de l'ASE lui était d'un plus grand réconfort qu'aucun programme stimulant. Si elle avait été formée aux diverses opérations clandestines sur le terrain, eux avaient pratiquement été conditionnés pour cela, les suppléments nanoniques s'ajoutant aux améliorations génétiques pour en faire de redoutables machines de combat. Dean Folan, le milieu de la trentaine, était un type placide au teint noir d'ébène, avec cette beauté indéfinissable que possédaient la plupart de ceux qui avaient eu recours à l'ingénierie génétique. Quoique de taille moyenne, il avait des membres longs et puissants qui faisaient paraître son torse presque chétif par comparaison. Jenny le savait, c'étaient les muscles surdéveloppés qui faisaient cet effet ; ses os, renforcés à la fibre de silicium, avaient été allongés pour lui donner plus de force, et davantage de place pour les implants. Quant à Will Danza, il correspondait à l'idée que les gens se faisaient d'un soldat des temps modernes ; vingt-cinq ans, grand, forte carrure, des muscles longs et polis. Doté d'un génotype de vieux soldat prussien, il était blond, courtois et ne souriait jamais. Il émanait de lui comme une aura de danger ; que survînt une rixe dans une taverne, vous ne vous frottiez pas à lui, si saoul que vous soyez. Jenny le soupçonnait de ne pas avoir le sens de l'humour ; il est vrai qu'au cours des trois dernières années il avait connu le feu à trois reprises lors de missions secrètes. Elle avait accédé à son fichier alors qu'on mettait sur pied l'expédition dans la jungle ; des missions périlleuses, dont l'une lui avait valu huit mois dans un hôpital pour se faire rebâtir la carcasse à coups d'organes clones et une Croix Émeraude remise par le duc de Salion, le cousin germain d'Alastair II et président de la Commission de sécurité du Conseil privé de Kulu. Il n'en avait jamais parlé durant le trajet en bateau. La jungle environnante commença à changer d'aspect. Le massif d'arbres touffus laissa place à de grands troncs élancés couronnés d'un plumet de feuilles à trente mètres de hauteur. Les plantes rampantes formaient un lacis serré couvrant le sol, s'élevant jusqu'au tiers des troncs pour les étouffer sous une gangue solide d'incrustations coniques. Elles en étaient d'autant plus visibles, mais les chevaux devaient choisir avec précaution l'endroit où ils posaient leurs sabots. Dans le haut des arbres, des vennals sautaient d'un tronc à l'autre en des bonds incroyables, filant se cacher dans le feuillage. Jenny n'arrivait pas à comprendre comment ils parvenaient à se cramponner à l'écorce lisse. Quarante minutes plus tard, ils arrivèrent à un petit ruisseau. Elle mit pied à terre, procédant par étapes, avec des gestes lents et douloureux, et laissa son cheval s'abreuver. Elle vit au loin un troupeau de danderils s'éloigner en bondissant du filet d'eau d'où montait une brume légère. Des nuages blancs s'approchaient depuis l'est. Il pleuvrait dans une heure, c'était sûr. Derrière elle, Dean Folan descendit de cheval alors que Will Danza restait en selle pour surveiller les alentours de sa position élevée. Ils portaient tous les trois une tenue identique, une supercombinaison une pièce vert olive à l'épreuve des balles, doublée d'une couche isolante externe pour diffuser les faisceaux des armes laser. Une armure légère parfaitement ajustée, dotée d'une couche interne de caoutchouc mousse pour protéger la peau. Des fibres à thermodiffusion incorporées au tissu maintenaient la température du corps à une norme préétablie, ce qui était une vraie bénédiction sur Lalonde. Si un projectile les touchait, les générateurs de micro-valence disposés autour de la taille entraient en fonction, solidifiant instantanément le tissu, répartissant l'impact, empêchant que le corps ne soit pulvérisé par le feu des armes automatiques (le seul regret de Jenny étant que cela ne la protégeait pas des cruelles ecchymoses que lui infligeait la selle). Un casque complétait l'armure, un capuchon aussi étroitement ajusté que la combinaison et qui leur donnait une apparence d'insecte avec ses grosses lunettes saillantes et un petit évent central en V pour filtrer l'air. Le collier portait une couronne de capteurs optiques auxquels on pouvait avoir accès par les naneuroniques et qui permettaient de voir derrière soi. On pouvait même demeurer sous l'eau pendant une demi-heure grâce à son système de recyclage de l'oxygène. Le ruisseau était boueux, les pierres couvertes d'algues, ce qui ne semblait pas déranger les chevaux. Tandis qu'elle les regardait laper, Jenny demanda à boire à son casque. Tout en aspirant le jus d'orange glacé à la tétine, elle évalua leur position à l'aide du guido-bloc inertiel. Quand Dean relaya Will, elle transmit un ordre au bloc émetteur de sa combinaison pour ouvrir un canal sécurisé en liaison avec Murphy Hewlett. L'équipe de l'ASE s'était détachée des marines des Forces spatiales de la Confédération après avoir quitté l'Isakore. En opérant séparément, ils pensaient avoir une meilleure chance d'intercepter un de ces colons asservis. - Nous sommes à huit kilomètres d'Oconto, indiqua-t-elle. Jusqu'à présent, nous n'avons rencontré ni présence hostile ni habitant du coin. - Idem pour nous, répondit le lieutenant des marines. Nous sommes à six kilomètres au sud de votre position, et il n'y a pas un chat dans cette jungle à part nos bidasses. Si le superviseur d'Oconto a emmené cinquante personnes à la poursuite des Déps, il n'est pas passé par là. Il y a une petite savane qui commence à environ quinze kilomètres d'ici, avec une centaine de fermes. On va les faire. Il y eut des grésillements sur le canal. Instinctivement, Jenny vérifia son système de sécurité qui indiqua une activité nulle. Ce devaient être des parasites atmosphériques. - OK, transmit-elle. Nous allons continuer sur le village en espérant que nous trouverons quelqu'un avant d'y arriver. - Reçu ! Je suggère des contrôles toutes les demi-heures à partir de maintenant. Il n'y a pas... Le signal se perdit dans les bruits parasites. - Merde ! Dean, Will, on est brouillés. Dean consulta son propre bloc de sécurité. - Aucune activité détectée, dit-il. Jenny calma son cheval et mit le pied à Terrier, passant une jambe par-dessus la selle. Will s'empressa de grimper sur sa propre monture. Tous trois scrutèrent la jungle environnante. Le cheval de Dean poussa un petit hennissement de nervosité. Jenny tira sur les rênes du sien pour l'empêcher de s'agiter. - Ils sont là, dit Will d'un ton posé. - Où ? demanda Jenny. - Je ne sais pas, mais ils nous épient. Je le sens. Ils ne nous aiment pas. Jenny ravala la réplique évidente. Le moment n'était guère opportun pour des superstitions de soldat, quoique Will eût une plus grande expérience du combat qu'elle. Une rapide vérification du matériel lui montra que jusqu'à présent seul le bloc émetteur était affecté. Son bloc de sécurité électronique demeurait obstinément silencieux. - Très bien, dit-elle. La chose à ne pas faire, c'est tomber sur toute une bande. D'après les Édénistes, ils sont plus puissants quand ils sont en groupe. On bouge et on voit si on peut sortir de cette zone de brouillage. On devrait pouvoir se déplacer plus vite qu'eux. - Quelle direction ? demanda Dean. - Je veux toujours tenter d'atteindre le village. Sauf que, maintenant, je pense qu'il n'est pas conseillé de prendre une route directe. On va partir au sud-ouest et suivre une courbe pour remonter vers Oconto. Des questions ? Non. Alors prends la tête, Dean. Ils traversèrent le ruisseau, les chevaux semblaient pressés de repartir. Will Danza avait sorti sa carabine à induction thermique puisée de sa fonte ; l'arme était nichée au creux de son bras droit, le canon pointé vers l'avant. Les informations transmises par le processeur de détection bourdonnaient doucement dans sa tête. Il n'en était même pas conscient, cela faisait partie du moment présent, comme le pas mesuré du cheval et la vive lumière du soleil, c'était un tout. Il fermait la marche, gardant une attention constante sur les capteurs à l'arrière de son capuchon. Si quelqu'un lui avait demandé comment il savait que l'ennemi était proche, il se serait borné à hausser les épaules et à répondre qu'il ne pouvait l'expliquer. Mais l'instinct le faisait avancer avec la même impulsion irrésistible que le pollen exerçait sur les abeilles. Ils étaient là, et ils étaient tout près. Qui ou quoi qu'ils fussent. Il se retourna et se raidit sur sa selle, réglant ses implants rétiniens à la résolution maximale. Tout ce qu'il pouvait voir, c'étaient les longs et minces troncs noirs avec leurs îlots de verdure coniques à la base, dont les silhouettes tremblotaient dans la chaleur et sous les variations du coefficient de grossissement. Quelque chose bougea. La carabine ITP libéra sa charge avant même qu'il y eût songé, les mires bleues apparaissant dans son champ de vision comme des portes aux cellules fluorescentes alors qu'il imprimait au canon un mouvement régulier en arc vers le bas. Un cercle rouge coupa le carré central quadrillé, et les naneuroniques de Will déclenchèrent un tir en éventail de cinq cents coups. La section de jungle dans le carré bleu central s'emplit de points orange scintillants comme les impulsions frappaient le bois et le feuillage. Cela dura deux secondes. - À terre ! télétransmit Will. Ennemi à quatre heures. Il se laissait déjà glisser de son cheval, atterrissant d'un pied ferme sur les grandes feuilles triangulaires des plantes rampantes. Sans réfléchir, Dean et Jenny obtempérèrent, roulant de leurs selles au sol où ils demeurèrent accroupis, les carabines ITP prêtes à tirer. Chacun des trois effectua un pivot en douceur pour couvrir une portion différente de la jungle. - Qu'est-ce que c'était ? s'enquit Jenny. - Eux. Ils sont deux, je crois. Will repassa aussitôt la séquence enregistrée en mémoire. Il y avait comme une ombre noire opaque surgissant de derrière un des arbres et qui ensuite se divisait en deux. C'était à ce moment-là qu'il avait tiré, et l'image tressautait. Mais il eut beau essayer plusieurs programmes de discrimination, pas moyen d'éclaircir les ombres noires. En tout cas, c'était trop gros pour des jactals. Et elles avançaient vers lui, utilisant les troncs broussailleux comme couverture, avec une habileté qui suscita chez lui un sentiment d'admiration. - Que fait-on maintenant ? transmit-il. Pas de réponse. - Que fait-on maintenant ? répéta-t-il à haute voix. - Reconnaissance et évaluation, dit Jenny qui venait juste de réaliser que même les transmissions à courte portée étaient perturbées. Nous subissons toujours cet effet de brouillage. Un éclair orange et silencieux illumina le ciel au-dessus d'elle. Le tiers supérieur de l'arbre à dix mètres sur sa gauche commença à basculer, pivotant sur une section de tronc qui n'était quasiment plus que des éclats de bois carbonisés. Comme il atteignait l'horizontale, le panache de feuilles à l'extrémité s'enflamma. Après un bref crépitement accompagné d'un rond de fumée gris-bleu, le feu prit vraiment. Deux vennals se sauvèrent en bondissant, glapissant de douleur, la peau sérieusement grillée. Avant que le tronçon s'abattît au sol, les feuilles brûlèrent dans un embrasement qui avait l'éclat du soleil. Les chevaux se cabrèrent en poussant des hennissements affolés. Des bras aux muscles renforcés les ramenèrent sur leurs pattes. Tandis qu'elle se cramponnait à sa monture, Jenny s'avisa que les animaux devenaient rapidement un handicap. Ses naneu-roniques signalèrent que les capteurs de la combinaison avaient détecté que c'était un faisceau maser qui avait frappé l'arbre et l'avait coupé en deux. Toutefois, il n'y avait pas de dégagement d'énergie décelable pour expliquer l'ignition qui avait suivi. Les capteurs de Dean avaient aussi détecté le faisceau maser. Il arrosa la zone d'un nouveau tir de barrage de cinquante coups. L'extrémité de l'arbre abattu se désagrégea. Il n'en restait plus qu'un moignon effilé et un tas de cendres. Tout autour, les plantes rampantes calcinées dessinaient un grand cercle où le feu couvait. - Merde, qu'est-ce qui a pu faire ça ? demanda Dean. - Pas de données, répondit Jenny. Mais ça va devenir malsain. Des gouttelettes de feu incandescent montèrent à l'assaut des troncs de plusieurs arbres avoisinants telle une étrange aura liquide. Sur leur passage, l'écorce se racornit et se détacha en longs lambeaux, le bois mis à nu prenant feu dans un grondement de haut-fourneau. Les flammes redoublèrent de violence. Jenny, Will et Dean étaient entourés par douze immenses torches ardentes. Les implants rétiniens de Jenny travaillaient pour s'ajuster à l'Intense flux lumineux. Son cheval se cabra à nouveau, luttant contre elle, balançant le cou d'un côté à l'autre pour tenter de lui faire lâcher prise, les pattes de devant battant l'air dangereusement près de sa tête. Elle lisait la terreur dans les yeux de l'animal dont la bouche crachait une écume qui éclaboussait sa combinaison. - Récupérez l'équipement, cria-t-elle. On ne peut plus tenu-lés chevaux avec ce bordel. Will entendit l'ordre au moment où son cheval décochait une ruade, lançant ses pattes de derrière contre un ennemi imaginaire, Il lui flanqua son poing sur la tête, entre les deux yeux, et l'animal demeura un instant figé de stupeur, puis fléchit lentement sur ses pattes et s'effondra. Un des arbres en feu fit entendre un craquement et, aussitôt, bascula. Il s'abattit sur le dos du cheval, lui brisant les côtes et les pattes, lui brûlant profondément la chair d'où montèrent des volutes de fumée grasse. Will se précipita, tira sur les sangles de la selle. Sa combinaison transmit un signal orange d'alerte à ses naneuroniques alors que les flammes attaquaient la couche externe. Au-dessus de lui, des boules de feu orange fendaient l'air, crachant une graisse noire liquide : des vennals, à l'agonie, qui fuyaient la cime calcinée des arbres. Les petits corps ratatinés tombaient un peu partout, certains encore frémissants. Dean et Jenny se débattaient toujours avec leurs chevaux, dans un concert de jurons confondus. La combinaison de Will émit un premier signal d'alarme pour indiquer que l'effet thermique atteignait la marge de tolérance. Il sentit la sangle de la selle céder et recula d'un bond, tenant les sacs d'équipement d'une main ferme. La couche protectrice externe de sa tenue prit une teinte rouge cerise comme elle évacuait l'excès de chaleur, et de minces volutes de fumée s'élevèrent autour de ses pieds. D'autres arbres tombèrent tandis que le feu consumait le bois à une vitesse incroyable. Il y eut un moment difficile où ils furent complètement cernés par la barrière mouvante que formaient ces étranges flammes meurtrières d'un blanc incandescent. Jenny récupéra ses sacs d'équipement sur son cheval et lâcha la bride. L'animal s'élança dans une course folle pour changer aussitôt de direction lorsqu'un autre arbre en feu s'abattit devant lui. Un des vennals embrasés atterrit sur son dos et le cheval se précipita droit dans les flammes en poussant des cris pitoyables. Jenny le vit tomber au sol. Par deux fois, il se tortilla pour essayer de se remettre sur ses pattes, puis s'effondra, à bout de forces. Le feu occupait désormais un cercle de cent mètres de diamètre, ne laissant qu'une petite portion de terrain épargnée au centre. Ils s'y regroupèrent tous les trois tandis que s'abattaient les deux derniers arbres. Il n'y avait plus désormais que les plantes rampantes qui brûlaient, jetant des flammes jaunes fourchues et une épaisse fumée bleue. Jenny tira ses sacs jusqu'à elle et effectua un contrôle du système. Pas fameux. Le guido-bloc affichait des données flottantes et le télémètre du laser de la combinaison indiquait des chiffres douteux. Le champ de brouillage de l'ennemi gagnait en puissance. Et d'après les détecteurs externes de température, s'ils n'avaient pas eu de combinaison à dispersion thermique, ils auraient été brûlés vifs à l'heure qu'il était. Jenny agrippa plus fermement la carabine ITP. - Dès que les flammes diminueront, je veux un arrosage en règle sur quatre cents mètres. On combat le feu par le feu. Ils nous ont montré ce qu'ils sont capables de faire, maintenant c'est à notre tour. - D'accord, marmonna Will d'un ton ravi. Fouillant dans ses sacs en quête d'une des piles sphériques qu'elle transportait, Jenny brancha le câble à la crosse de sa carabine. Les deux autres firent de même. - Prêts ? demanda-t-elle. (Les flammes ne faisaient plus que deux mètres de haut, au-dessus l'air était empli de tourbillons de cendres voilant le soleil.) Go ! Ils se levèrent, épaule contre épaule, formant un triangle. Les carabines ITP tirèrent, lâchant deux cent cinquante coups mortels par seconde. Les processeurs de visée coordonnèrent les paramètres de balayage, faisant se chevaucher les trois zones de feu. Les naneuroniques imposèrent aux muscles une progression régulière dans les mouvements, contrôlant la direction du bombardement énergétique. Une onde dévastatrice balaya la terre déjà calcinée, puis poursuivit son chemin ravageur dans la végétation au-delà. Des étoiles orange aveuglantes scintillaient sur les troncs et les plantes grimpantes, desséchant, puis enflammant le bois et les lianes enchevêtrées. Ce fut alors un véritable ouragan de feu dont la violence était accrue par le tir incessant des carabines. - Brûlez, bande d'enfoirés ! beugla Will avec jubilation. Brûlez ! Autour d'eux, toute la jungle était en feu, un déluge de flammes se propageant à une vitesse folle. Là encore, des vennals périrent par centaines, se jetant des arbres enflammés au coeur du brasier. Les naneuroniques de Dean lui signalèrent que sa carabine avait des ratés chaque fois qu'il dirigeait le canon dans une certaine direction. Il y revint et maintint l'arme sur ces coordonnées. La vitesse de tir tomba à cinq coups par seconde. - Merde. Jenny, ils brouillent le processeur de visée de ma carabine. - Donne-moi le secteur, dit-elle. Il télétransmit les coordonnées - plus de problème avec la liaison. Lorsque Jenny braqua sa propre carabine ITP dans la direction indiquée, le débit de tir diminua presque instantanément, avec cependant un retour en ligne des processeurs de sa combinaison. - Bon Dieu, ce système de brouillage est des plus bizarres. - Tu veux que j'essaie ? demanda Will. - Non. Finis d'abord l'arrosage, on va s'occuper d'eux dans une minute. Elle revint à son secteur. Le spectacle du rempart invincible que formait le déluge de flammes sur la jungle l'avait gonflée à bloc. En découvrant qu'elle pouvait détenir un pouvoir aussi redoutable, elle avait senti couler dans ses veines une exaltation qui atteignait un seuil critique. Elle dut charger un ordre de refoulement dans ses naneuroniques, qui réduisirent fortement la libération d'adrénaline naturelle. Une fois le processus achevé, elle retrouva son sang-froid, quoiqu'elle éprouvât toujours une intense sensation de puissance. À cent vingt mètres de distance, le brasier faisait rage. - OK, ils ont révélé leur position, dit-elle. Dean, Will : fusils Gauss, s'il vous plaît. Balles à fragmentation et explosifs électroniques. Ratio quarante-soixante. Will sourit à l'intérieur de son casque comme il se penchait pour récupérer l'arme lourde. Le canon du fusil Gauss était de couleur gris foncé et long d'un mètre et demi. Ça pesait trente kilos. Will le souleva comme s'il était en polystyrène, vérifia que le tube d'alimentation était raccordé au volumineux magasin à ses pieds, transmit le ratio prévu et braqua l'arme sur le rideau de flammes miroitant. À côté de lui, Dean leva la sienne. Jenny avait sondé le brasier, se servant de sa carabine ITP pour évaluer l'étendue et l'emplacement de la zone morte en enregistrant simplement les endroits où ça coupait. Elle télétransmit les coordonnées à Dean et Will : un ovale de cinquante mètres de long, à peu près à trois cents mètres. - Couverture cent cinquante pour cent, indiqua-t-elle. Feu ! Même elle ne put qu'admirer la façon dont les deux hommes maniaient les armes. Les fusils Gauss crachaient dix salves par seconde, sortant du canon à cinq fois la vitesse du son. Pourtant, à peine s'ils bougeaient sous le recul qui les faisait osciller légèrement. Elle doutait que ses muscles renforcés aient pu s'en tirer aussi bien. Au-delà de la première rangée de flammes, un grand îlot de jungle resté intact se transforma en un violent feu d'artifice. Des explosions à cinq mètres au-dessus du sol projetèrent des centaines de milliers d'ailettes profilées en carbone cristallisé. Elles fendirent l'air à une vitesse supersonique, acérées comme des scalpels, plus résistantes que le diamant. Les arbres qui avaient survécu à l'incendie se désintégrèrent, instantanément pulvérisés par l'essaim meurtrier. Des confettis volèrent comme un nuage de pissenlit dans une tornade. Les autres shrapnels frappèrent le sol, déchirant le lacis serré des plantes rampantes, les ailettes s'enfonçant de trente à quarante centimètres dans la terre humide et meuble Elles n'avaient jamais eu la possibilité de faire mouche. S'abattit alors une pluie d'explosifs électroniques, qui détonaient en crachant de méchantes gouttes solides de feu ionique. Des panaches de terre noire jaillirent dans le ciel cendreux. Toute la zone était criblée de cratères de deux mètres de diamètre aux parois abruptes, ondulant comme une houle. À voir le spectacle de désolation, il était difficile de croire que même un insecte pouvait avoir survécu, sans parler d'un gros animal. À travers les flammes qui diminuaient, les trois agents de l'ASE observèrent le noir cyclone de particules de terre et d'éclats de bois masquant le soleil. Les naneuroniques de Jenny effectuèrent une série de programmes de diagnostic sur les divers appareils de sa tenue. - Le brouillage a cessé, indiqua-t-elle avec un léger tremblement dans la voix tandis qu'elle contemplait les forces destructrices qu'elle avait déchaînées. On dirait qu'on les a eus. - Et tout le monde est au courant, dit Dean d'un ton plat. On doit apercevoir le feu depuis mi-distance de Durringham. L'ennemi va se pointer en masse pour voir de quoi il retourne. - Tu as raison, dit-elle. - Ils sont toujours là, déclara Will. - Quoi ? rétorqua Dean. Tu as perdu la tête. Rien ne pourrait survivre à un tel tir de barrage, pas même un combattant méca-noïde. On a envoyé tous ces salauds en enfer. - Je te le dis, ils sont toujours là, insista Will. Il semblait nerveux. Ça ne lui ressemblait pas du tout. Sa nervosité se propagea jusqu'à travers la confortable couche isolante de la tenue de Jenny. En l'écoutant parler, elle était elle-même à moitié convaincue. - Si quelqu'un a survécu, c'est parfait, dit-elle. Je tiens toujours à ramener un prisonnier à Hiltch. On bouge. De toute façon, il faudrait sonder les parages. Et on ne peut pas rester ici à attendre qu'ils se regroupent. Ils se distribuèrent en toute hâte les munitions et les piles qui restaient dans leurs sacs, avec l'équipement de survie indispensable. Chacun garda sa carabine ITP ; Will et Dean chargèrent les fusils Gauss à l'épaule sans un mot de protestation. Jenny partit en tête à travers les débris fumants de la jungle, se dirigeant vers la zone qu'ils avaient bombardée aux fusils Gauss, avec la désagréable sensation d'être particulièrement exposée. Le feu était tombé, n'ayant rien laissé qui pût brûler. Ils pouvaient voir au loin quelques flammes sporadiques léchant les buissons et les nouds des plantes rampantes. Ils se trouvaient au milieu d'une clairière de près d'un kilomètre de large, seule portion de terrain avec de la couleur. Tout était noir, les restes de plantes rampantes qu'ils foulaient aux pieds, les flèches des arbres dévorées sur dix mètres de hauteur par les flammes naturelles (à la différence du feu incandescent que l'ennemi avait lancé), les vennals carbonisés qui gisaient de tous côtés, le corps d'un des chevaux saisi dans une affreuse convulsion, jusqu'à l'air, plombé d'une veine de fines particules brunâtres. Jenny transmit à son bloc émetteur l'ordre d'ouvrir un canal sécurisé en liaison avec Murphy Hewlett. À sa grande surprise, il répondit aussitôt. - Bon Dieu ! Jenny, que s'est-il passé ? On n'a pas pu entrer en contact avec vous, puis on a vu cet immense embrasement. Tout le monde va bien ? - On est sains et saufs, mais on a perdu les chevaux. Je crois qu'on a fait du dégât chez l'ennemi. - Du dégât ? - Oui. Murphy, faites gaffe, ils ont une espèce de feu blanc. Jusque-là, ils ne l'ont utilisé que pour enflammer la végétation, mais nos capteurs ne peuvent pas déceler comment ils manoeuvrent ce foutu truc. Il t'arrive comme ça de nulle part, sauf qu'avant ils t'envoient un champ de brouillage. Un conseil, si ton équipement électronique commence à lâcher, déclenche immédiatement un tir de barrage. Balaye-les. - Seigneur ! Contre quoi nous battons-nous ? D'abord ce bateau fantôme, maintenant des armes indétectables. - Je ne sais pas. Pas encore, mais je vais le découvrir. Sa détermination la surprit elle-même. - Avez-vous besoin d'aide ? C'est une longue marche jusqu'au bateau. - Négatif. À mon avis, on ne doit pas se rejoindre. Avec deux groupes on a plus de chances d'atteindre notre objectif. Là-dessus rien n'a changé. - OK. Mais on est là si ça tourne au vinaigre. - Merci. Écoute, Murphy, je n'ai pas l'intention de rester dans cette jungle après la tombée de la nuit. Merde, on ne les voit même pas arriver de jour. - Là, je crois bien que c'est le premier avis sensé que tu aies émis de la journée. Elle consulta ses naneuroniques. - Il reste encore sept heures avant la nuit. Je suggère que nous nous retrouvions à Yhakore dans six heures. Si nous capturons un ennemi ou découvrons ce qui se passe ici, on pourra alors reconsidérer la situation. - Je suis d'accord. - Jenny, intervint Dean d'un ton quelque peu pressant. - Je te rappelle, dit-elle à Murphy. Ils avaient atteint la limite de la zone de tir de barrage, où même les souches d'arbres n'avaient pas survécu. Des cratères se chevauchant formaient un paysage accidenté de cônes et de creux instables ; sur presque toutes les déclivités, des racines brunes tordues sortaient du sol dénudé et pointaient vers le ciel. De longs serpentins de fumée évoquant des vers volants s'élevaient autour des saillies, puis glissaient sur les pentes pour s'amasser dans les fonds. Jenny vit trois hommes émerger des cratères de l'autre côté, grimpant avec peine en quête d'un terrain ferme. Ils s'aidaient mutuellement, rampant sur le ventre quand il s'avérait impossible de se tenir debout sur le sol glissant. Elle les regarda progresser avec la même stupeur qui l'avait saisie à la vision de l'étrange bateau à aubes descendant le fleuve. Les hommes arrivèrent en terrain plat à soixante mètres des agents de l'ASE et se relevèrent. Deux étaient visiblement des colons : bleus de travail, chemises en coton épais et barbes hirsutes. Le troisième était vêtu d'une sorte d'ancien uniforme kaki : un pantalon large dont les jambes étaient attachées aux mollets par des bandes de tissu d'un jaune terne, une ceinture de cuir marron autour de la taille portant un étui de revolver d'un poli éclatant, un casque en métal hémisphérique avec un bord de cinq centimètres de large. Il n'était pas possible qu'ils aient survécu, se surprit à penser Jenny, et pourtant ils étaient là. Durant un instant de panique, elle se demanda si elle n'était pas sous l'emprise du champ de brouillage électronique qui agissait directement sur ses naneuro-niques et provoquait cette hallucination. Les deux groupes s'observèrent pendant plus de trente secondes. Le bloc de sécurité électronique de Jenny signala une intensification des parasites sur la bande de fréquence de transmission à courte portée. Cela rompit le charme. - OK, allons les chercher, dit-elle. Ils suivirent le pourtour de la zone de tir sous le regard des trois hommes silencieux. - Tu les veux tous les trois ? s'enquit Will. - Non, juste un. Le soldat doit être équipé des systèmes les plus puissants s'il peut générer cet effet caméléon. C'est lui que je voudrais, si on peut. - Je croyais que les tenues caméléon étaient censées se fondre dans le décor, marmonna Dean. - Je ne suis même pas sûr que ce soient des hommes que nous voyons, renchérit Will. Peut-être les xénos se déguisent-ils. Rappelez-vous le bateau à aubes. Jenny ordonna au télémètre laser de sa tenue d'effectuer un scan sur le soldat ; cela devrait révéler le vrai profil avec une précision d'un demi-millimètre. Le rayon bleu jaillit de son casque. Mais, au lieu de balayer le soldat, il se dispersa à deux mètres de lui, se transformant en un voile de brume turquoise. Une seconde après, le module du télémètre cessa de fonctionner. Les naneuroniques de Jenny lui signalèrent que l'unité tout entière était inopérante. - Vous avez vu ça ? demanda-t-elle alors qu'ils avaient couvert environ un tiers du périmètre de la zone de tir. - J'ai vu, dit Will d'un ton bourru. C'est un xéno. Sinon pourquoi voudrait-il cacher son profil ? La distorsion dans la bande de transmission s'accrut. Le soldat commença à déboucler son étui. - Stop ! ordonna Jenny, sa voix retentissant du haut-parleur externe de son bloc de communication. Vous êtes tous les trois en état d'arrestation. Mettez vos mains sur la tête et ne bougez plus. Les trois hommes se tournèrent un petit peu, fixant leur regard sur elle. Ses naneuroniques lui signalèrent des défaillances dans la moitié des équipements électroniques de sa tenue. - Merde ! Il faut les disperser. Même à trois, ils sont trop puissants. Will, une salve EE, à cinq mètres devant eux. - C'est trop près, dit Dean d'une voix tendue comme Will pointait le fusil Gauss. Tu vas les tuer. - Ils ont survécu au tk de barrage, rappela Jenny d'un ton neutre. Will fit feu. Une gerbe de terre monta dans les airs, accompagnée d'une boule de feu d'un blanc bleuté éclatant. L'onde de choc rasa plusieurs des buttes avoisinantes. Les naneuroniques de Jenny indiquèrent que les systèmes électroniques se remettaient en fonction. Le nuage de terre retomba, révélant les trois hommes toujours bien campés sur leurs pieds. Un léger sifflement s'insinua dans la bande de transmission ; les naneuroniques s'avérèrent incapables de l'éliminer. - Un mètre, intima Jenny. Feu. L'explosion envoya rouler les trois hommes, qui cherchèrent à retrouver leur équilibre. L'un d'eux tomba à genoux. Pour la première fois, il y eut une réaction ; un des deux types aux allures de fermier poussa un cri rageur. Son visage au-dessus de la barbe était noir, sans que Jenny pût dire si c'était de la terre ou une brûlure. - Continue à tirer, tiens-les séparés, lança-t-elle à Will. Allez, foncez. Autour des trois hommes, ça explosait de partout. Will se servait du fusil Gauss de la façon dont la brigade antiémeute utilisait un canon à eau, harcelant les hommes qui tentaient de se regrouper. À peine si les explosions les affectaient alors qu'elles auraient dû normalement mettre n'importe quel être humain en pièces ; tout au plus étaient-ils projetés en arrière et jetés au sol. Will fut tenté de tirer directement sur l'un d'eux, juste pour voir ce que cela donnerait. Ils lui fichaient la trouille. Les pieds de Jenny foulaient les plantes rampantes calcinées. Les sacs et la carabine ITP ne pesaient rien grâce aux muscles renforcés qui prenaient tout le poids. Will faisait du bon boulot, un des hommes avait été séparé des deux autres. C'était le fermier qui avait poussé un cri. Elle épaula sa carabine ITP et visa la cheville gauche, ses naneuroniques lui permettant de compenser les mouvements vifs de son corps. S'ils réussissaient à le mettre hors de combat, ils pourraient faire fuir ou tuer les deux autres. Un pied coupé cautérisé n'était pas une blessure mortelle. Ses naneuroniques déclenchèrent un seul tir. Elle vit réellement l'induction puisée. Une totale impossibilité, lui assura son esprit. Pourtant, devant elle, se matérialisa une fine ligne violette qui frappa la cheville du fermier et se dissocia en vrilles lumineuses remontant le long de sa jambe. Il poussa un cri atroce et tomba la tête la première. - Dean, maîtrise-le. Je le veux en un seul morceau. Will et moi, on repousse les deux autres. Elle interrompit sa course, le cercle de visée de sa carabine se déplaçant sur le soldat. Il braquait son revolver. Ils firent feu en même temps. Elle vit des vers d'un violet vif se tortiller sur l'uniforme kaki qui semblait fraîchement repassé. Le soldat fut pris de convulsions comme sous le coup d'une électrocution. Puis la balle la frappa avec la force d'une décharge cinétique de fusil Gauss. Sa combinaison se durcit immédiatement, et elle fut emportée dans une violente culbute où défilèrent le gris du ciel et le noir de la terre confondus en une tache indistincte. Il y eut un instant de silence. Elle atterrit rudement, et sa combinaison se relâcha. Elle roulait sur le sol battu par ses bras et ses jambes. À trois mètres, le fusil Gauss grondait. Will tenait ferme, les pieds écartés pour s'arc-bouter, pivotant sur une hanche pour expédier des salves de projectiles EE après chacun des deux hommes. Jenny se releva tant bien que mal. Le soldat et l'un des fermiers se trouvaient à cinquante mètres de distance. Ils faisaient face à Will, mais reculaient à pas trépidants sous la volée de projectiles. Jenny, sans trop savoir comment, n'avait pas lâché la carabine ITP qu'elle pointait à présent sur le soldat. Pour la deuxième fois, il fut parcouru d'éclairs violets. Il leva les bras, comme pour détourner les intenses décharges d'énergie. Alors le fermier et lui échangèrent un regard, fls avaient dû se dire quelque chose, car ils tournèrent tous les deux les talons et partirent en courant vers la bordure de la jungle, quatre-vingts mètres en arrière. Dean Folan se débarrassa de son fusil Gauss et de son sac à dos, ce qui lui permit de couvrir les trente derniers mètres en deux secondes et demie, le temps de faire feu à deux reprises avec sa carabine ITP. Les rayons se scindèrent en serpentins de feu violets qui étendirent le fermier dans la terre meuble. Avec son adversaire au tapis, Dean franchit les cinq derniers mètres dans un envol digne d'un plaqueur de rugby et atterrit sur le dos du fermier. Son propre poids auquel s'ajoutaient ceux de la tenue et de l'équipement aurait dû être suffisant pour en finir, mais l'homme se releva aussitôt. Dans un glapissement de surprise, Dean fut soulevé du sol et tenta une prise à la gorge pour se retrouver les poignets enserrés dans des mains qui lui écartaient les bras. Il tomba sur le dos alors que le fermier reprenait pied. Une botte le frappa sur le flanc à hauteur des côtes. Sa combinaison se durcit et la puissance du coup l'envoya rouler sur le ventre. Le fermier devait être une machine toute en muscles renforcés ! Les programmes de routine de combat de ses naneuroniques se mirent en mode principal. Il fit un moulinet avec sa carabine ITP dont le boîtier se fendit littéralement sous un autre violent coup de pied. Il parvint néanmoins à jouer de son bras libre pour frapper l'autre jambe du fermier et la dégager de dessous lui. L'homme s'effondra sur le dos. Quelque part au loin, il entendit le crépitement sourd du fusil Gauss déversant un flot ininterrompu de projectiles EE. Ils se mirent l'un et l'autre en position semi-accroupie, puis s'élancèrent. Une fois de plus, Dean se retrouva perdant. Sous l'impact du corps du fermier, il chancela, luttant pour garder l'équilibre. Des bras de la puissance d'un bélier hydraulique le saisirent. Ses naneuroniques examinèrent les choix tactiques et conclurent que sa force physique était dangereusement inférieure. Il se laissa aller en arrière, entraînant le fermier avec lui. Puis sa jambe partit droit en l'air, frappant le fermier à l'estomac. Une prise de judo classique. Le fermier se plia en deux dans un grognement rageur. Dean tira sa thermolame de vingt centimètres et se retourna juste à temps pour faire face à l'homme au moment où celui-ci chargeait. La lame fendit l'air, pointée sur la chair de l'avant-bras droit. Elle frappa, découpant le tissu de la manche. Mais le rayon jaune baissa d'intensité et glissa sur la peau, n'imprimant qu'une entaille superficielle. Dean regarda la plaie étroite, figé de stupeur. Will avait raison, ce devait être un xéno. Sous ses yeux, la peau de l'avant-bras ondula et referma la plaie. Le fermier poussa un rire sardonique qui révéla la blancheur de ses dents sur son visage souillé de boue. Il s'avança vers Dean, les bras levés dans une attitude menaçante. Dean accepta le corps à corps, tout en ordonnant à sa combinaison de se solidifier en dessous des épaules. Les bras du fermier se refermèrent sur lui telles les pattes d'un ours. Comme ils resserraient leur étreinte, les fibres composites, affermies par les générateurs de valence intégrés de la tenue, firent entendre un craquement sinistre, suivi du claquement de deux blocs d'équipement. Son instinct commanda à Dean de couper la thermolame, qui devint une simple lame noire aux tranchants bien affilés. L'ennemi semblait capable de contrôler et d'altérer toutes sortes de circuits électriques - peut-être qu'avec l'alimentation coupée... Il pressa la pointe du couteau sous le menton du fermier. - Tu peux cicatriser les plaies sur ton bras, mais peux-tu cicatriser ton cerveau si je le tranche en deux ? (La lame s'enfonça de quelques millimètres jusqu'à ce qu'une goutte de sang jaillisse à la pointe.) Tu veux essayer ? Le fermier émit un sifflement hostile. Il relâcha sa prise autour du torse de Dean. - Maintenant, pas un geste, dit Dean en débloquant sa tenue. Parce que je suis très nerveux, et un accident est si vite arrivé. - Tu vas souffrir, proféra le fermier d'un ton mauvais. Tu vas souffrir plus longtemps qu'il n'est besoin. Je te le promets. Dean fit un pas de côté, la lame toujours pointée sur le cou de l'homme. - Tiens, tu parles anglais ? D'où viens-tu ? - D'ici. Je viens d'ici, petit guerrier. Tout comme toi. - Je ne viens pas d'ici. - Nous venons tous d'ici. Et tu vas rester ici. Pour toujours, petit guerrier. Tu ne mourras jamais, plus maintenant. Ce qui t'attend, c'est l'éternité au purgatoire. Ça te plaît ? C'est ce qui va t'arriver. Dean vit Will approcher derrière le fermier et appuyer le canon du fusil Gauss contre sa nuque. - Je le tiens, dit Will. Hé ! xéno, un faux mouvement, un mot de travers, et tu fais partie du décor. (Il rit.) Tu saisis ? Les lèvres du fermier formèrent une moue de mépris. - Il a saisi, dit Dean. Jenny les rejoignit et observa l'étrange tableau. Le fermier avait l'air tout à fait normal, son arrogance mise à part. Elle songea à ses deux acolytes qui avaient fui dans la jungle, où attendaient des centaines d'autres - des milliers - semblables à lui. Peut-être pouvait-il se permettre d'être arrogant. - Quel est ton nom ? demanda-t-elle. Le fermier planta son regard dans le sien. - Kingsford Garrigan. Quel est le tien ? - Passe-lui les menottes, dit Jenny à Dean. On le ramène à ïlsakore. Tu vas faire un long voyage, Kingsford Garrigan. Jusqu'à Kulu. (Elle crut déceler un éclair de surprise dans ses yeux.) Et tu ferais mieux d'espérer que tes amis ne tentent rien contre nous. J'ignore ce que tu es, mais si tu essaies de bousiller à nouveau nos systèmes électroniques, ou si on doit filer en quatrième vitesse, la première chose qu'on largue, c'est toi. Et je dis bien larguer, de très haut. Dans un geste désinvolte, le fermier cracha sur le pied de Jenny. Will lui assena un coup avec le fusil Gauss. Jenny ouvrit un canal de communication avec la plate-forme géosynchrone et se connecta au tombereau de l'ambassade de Kulu. - On tient un spécimen des forces hostiles, transmit-elle à Ralph Hiltch. Et quand je dis hostile, je ne plaisante pas. - Fantastique ! Bien joué, Jenny. À présent, rappliquez au plus vite. J'ai arrangé notre transport pour Ombey. Le bureau de l'ASE là-bas a les équipements qu'il faut pour un examen psychométrique au complet. - Il ne faut pas compter là-dessus. Il est insensible aux décharges ITP. - Répète, s'il te plaît. - J'ai dit que la carabine ITP ne l'affecte pas, l'énergie puisée se dissocie. Seules les armes physiques semblent avoir quelque effet. En ce moment, nous le tenons sous la menace d'un fusil Gauss. Il est aussi plus fort que les gars du G66, beaucoup plus fort. Il y eut un long silence. - Est-il humain ? demanda Ralph Hiltch. - Il en a l'air. Mais je ne vois pas comment il pourrait l'être. Si tu veux mon avis, je penche pour une sorte de superandroïde biotek. Ce doit être un xéno biotek, et un biotek à la technologie drôlement avancée en plus. - Seigneur ! Envoie une image spectrale complète, s'il te plaît. Je la soumettrai aux programmes d'analyse. - Oui, bien sûr ! Dean avait signifié à l'homme de mettre les mains derrière le dos pour lui glisser les menottes autour des poignets. Elles se présentaient sous la forme d'une bande de polyminium en forme de huit avec une serrure renflée au milieu. Sous le regard de Jenny, Dean attacha les bracelets couleur étain ; pas de verrouillage électronique, Dieu merci, juste un simple mécanisme. Elle demanda à ses naneuroniques d'encoder les pixels rétiniens et transmit l'image complète à l'ambassade. L'infrarouge suivit, puis une empreinte spectrographique. Dean éjecta le chargeur de sa carabine ITP brisée et le tendit à Jenny avec les chargeurs de rechange, puis récupéra son fusil Gauss. Will tenant leur prisonnier sous la menace de son arme, ils repartirent d'un bon pas dans la direction de Yhakore. Jenny leur fit prendre une légère courbe, les ramenant rapidement dans la jungle. Elle se sentait encore trop exposée dans la clairière dévastée. - Jenny, appela Ralph une minute après. Comment le type a-t-il dit qu'il s'appelait ? - Kingsford Garrigan, répondit-elle. - Il ment. Et tu t'es aussi trompée sur son compte en le prenant pour un androïde xéno. J'ai effectué un programme de recherche dans nos fichiers. C'est un colon d'Aberdale du nom de Gerald Skibbow. - C'est une soirée pluvieuse, chaude et humide, ici à Dur-ringham, comme toujours sur cette misérable planète. La chaleur m'obstrue la gorge et je transpire comme si j'avais la fièvre. Cependant je me sens froid à l'intérieur, un froid qui saisit jusqu'aux cellules de mon cour. Était-ce un peu trop ampoulé ? Oh ! après tout, le studio peut toujours corriger. Graeme Nicholson était accroupi sur ses chevilles endolories dans les ombres épaisses d'un des grands hangars du spatioport. Il tombait une forte bruine, et sa tenue bon marché en tissu synthétique collait à son corps flasque. Malgré la chaleur des gouttes, il tremblait littéralement, les gros bourrelets de sa panse ballottés comme quand il riait. À cinquante mètres de là, une pâle lumière jaune brillait à la fenêtre d'un bureau du bâtiment administratif de plain-pied du spatioport. C'était le seul bureau occupé, les autres avaient fermé depuis longtemps. En poussant ses implants rétiniens, Graeme pouvait tout juste distinguer Laton, Marie Skibbow et deux autres types à travers la vitre sale. L'un d'eux était Emlyn Hermon, le commandant en second du Yaku, qui avait rencontré Marie et Laton au Tombereau brisé. Il ne connaissait pas le quatrième qui devait toutefois travailler dans quelque secteur de l'administration du spatioport. Il aurait juste voulu pouvoir entendre quel marché ils étaient en train de négocier, sauf que son ouïe amplifiée ne portait que dans un rayon de quinze mètres. Et à aucun prix il n'aurait voulu s'approcher davantage de Laton. Cinquante mètres, c'était bien assez près, merci. - J'ai suivi le grand démoniste depuis la ville. Et rien de ce que j'ai vu ne m'a donné le plus petit espoir pour l'avenir. L'intérêt qu'il porte au spatioport ne peut qu'indiquer qu'il est prêt à s'en aller. Son oeuvre sur Lalonde est achevée. Au-delà de la ville régnent la violence et l'anarchie. L'effroyable malédiction qu'il a libérée dépasse mon imagination ; et pourtant chaque jour qui passe apporte via le fleuve son lot de récits toujours plus sombres qui minent l'espoir des citoyens. Son arme réelle, c'est la peur, et il en a en abondance. Marie tendit un petit objet que Graeme supposa être un cré-disque de la Banque jovienne. Le fonctionnaire de l'administration du spatioport présenta son équivalent. - L'accord a été conclu. Un autre pas est franchi dans son plan. Et je ne peux pas croire que cela va nous apporter autre chose qu'un désastre. Qu'a-t-il accompli au cours de ces quatre décennies ? Je me pose souvent la question. Il faut croire que la seule réponse est : le mal. Il a porté le mal à la perfection. La lumière du bureau s'éteignit. Graeme sortit de son recoin et s'avança le long du hangar jusqu'à ce qu'il pût voir l'entrée principale du bâtiment administratif. La bruine était plus forte, se changeait en pluie. Sa tenue était glacée, et affreusement lourde, ce qui entravait ses mouvements. Une prodigieuse quantité d'eau se déversait du toit en panneau d'ezystak au-dessus de sa tête, éclaboussant le sol de gravier autour de ses pieds trempés. Malgré l'inconfort de la situation et l'accablement où le mettait la présence de Laton, il éprouvait une excitation qu'il n'avait pas connue depuis des années. C'était du journalisme vrai de vrai : la chance sur un million, du reportage à haut risque, et le devoir de couvrir l'événement à n'importe quel prix. Ces trouducs des studios ne pourraient jamais se payer ça, des gros planqués qui ne s'intéressaient qu'à leur carrière ; et en plus ils le sauraient. Sa vraie victoire. Laton et les autres étaient sortis dans la nuit lugubre, vêtus d'anoraks pour se protéger de la pluie. Il lui tournaient le dos et se dirigeaient vers la piste où les silhouettes indistinctes des McBoing en stationnement dessinaient des trouées dans une obscurité encore plus profonde. Laton (reconnaissable à sa taille) avait son bras autour des épaules de Marie. - Regardez, la belle et la bête. Que peut-elle lui trouver ? Car Marie n'est qu'une simple fille de colon, fière et honnête, qui aime sa nouvelle planète, qui travaille de longues heures comme tous les citoyens de la ville. Elle partage l'éthique de ses voisins, ne rechignant pas à la tâche pour bâtir un monde meilleur pour ses enfants. Et pourtant, on ne sait trop pourquoi, elle a fait un faux pas. Un avertissement qui nous indique qu'aucun d'entre nous n'est à l'abri de la séduction du côté sombre de la nature humaine. Je la regarde et je pense : cela aurait tout aussi bien pu être moi. À mi-chemin de la rangée de McBoing se trouvait un spatiojet plus petit. De toute évidence, il attendait Laton. Une lumière vive éclairait le sas ouvert, projetant une ombre grise sur le sol. Sous le nez de l'appareil, deux hommes du personnel d'entretien surveillaient les unités mobiles de maintenance. Graeme se glissa jusqu'aux grosses roues du train d'atterrissage d'un McBoing à quarante mètres du groupe et se tapit sous les larges pneus. Le spatiojet était un de ces petits chasseurs ADAV à géométrie variable que les vaisseaux transportent dans leurs soutes. Graeme monta ses implants rétiniens au grossissement maximal et examina le fuselage. Effectivement, le mot Yaku était écrit sur l'empennage angulaire inférieur. Une sorte de controverse avait lieu au pied de l'escalier menant au sas. L'employé de l'administration avait une discussion animée avec un autre homme vêtu d'un anorak sur la manche duquel figurait l'emblème de la SEL. C'était à qui gesticulerait le plus. Pendant ce temps-là, Laton, Marie et Emlyn Hermon attendaient patiemment à l'écart. - Le dernier obstacle a été atteint. Il est ironique de constater que le seul écueil qui subsiste entre Laton et la Confédération est un fonctionnaire de l'immigration. Un seul homme entre nous et la perspective d'une tragédie à l'échelle de la galaxie. L'offre d'un crédisque de la Banque jovienne mit fin à la discussion. - Pouvons-nous le blâmer ? Devrions-nous ? C'est une sale nuit. Il a une famille qui compte sur lui. Et c'est tellement anodin, quelques centaines de fusiodollars pour détourner les yeux l'espace d'un instant. De l'argent qui peut acheter de la nourriture pour ses enfants en ces temps troublés. De l'argent qui peut rendre l'existence un tant soit peu plus facile. Combien d'entre nous feraient la même chose ? Combien ? Vous, le feriez-vous ? Astucieux, le truc d'impliquer les gens. Laton et Marie montèrent les marches en aluminium bosselées, suivis par un Emlyn Hermon aux allures furtives. L'employé de l'administration parlait aux deux types de l'équipe au sol. Comme il atteignait l'entrée du sas, Laton se retourna, le capuchon de son anorak tombant en arrière et révélant son visage. Bel homme, bien proportionné, une touche d'aristocratie : le raffinement édéniste, mais sans l'héritage culturel, ce contrepoids essentiel qui donnait une dimension humaine aux porteurs du gène d'affinité. Il semblait regarder droit dans la direction de Graeme. Il souriait d'un air condescendant. Comme pour se moquer. Tous ceux qui, dans la Confédération, eurent accès au senso-vidéo au cours des semaines qui suivirent sentirent le coeur du vieux journaliste battre la chamade. Tout à coup, le souffle avait beaucoup de mal à passer, bloqué dans la gorge. Cette pause, la dérision. Ce n'était pas fortuit, ce n'était pas le hasard. Laton savait qu'il était là et s'en moquait. Graeme lui était trop inférieur pour qu'il se soucie de lui. - Il part, à présent. Libre de parcourir les étoiles. Aurais-je dû tenter de l'arrêter ? Me dresser contre un homme capable de faire trembler des mondes entiers à la seule mention de son nom ? Si vous pensez que j'aurais dû, alors je suis navré. Car j'ai tellement peur de lui. Du reste, je ne crois pas que j'aurais changé quoi que ce soit, pas contre sa force. Il serait parti quand même. Le panneau du sas se referma. Les deux hommes de l'équipe au sol s'éloignèrent au pas de course, la tête baissée sous l'averse, débranchant les épais tuyaux à ailettes jaune foncé de leurs panneaux ventraux. Les compresseurs se mirent en route, refoulant la forte pluie en formant des microbourrasques, dans un sifflement aigu qui monta progressivement jusqu'à ce que le spatiojet s'ébranlât sur ses roues. Il s'éleva dans le ciel sombre. - Mon devoir maintenant est de vous informer tous. Je ferai ce que je peux, ce qu'il faut pour que ce sensovidéo vous parvienne. Afin que vous sachiez. Il arrive. C'est à vous de le combattre. Je vous souhaite bonne chance. Ceux d'entre nous qui sont restés ici ont leur propre combat à livrer contre le terrible fléau qu'il a libéré dans l'arrière-pays. Ce n'est pas quelque chose à quoi nous sommes bien préparés, nous ne sommes pas sur une planète de héros, juste des gens ordinaires comme vous. Comme toujours, le fardeau repose sur ceux qui sont le moins à même de le supporter ; car une terrible nuit s'est abattue sur Lalonde, et je ne crois pas que nous reverrons jamais l'aube. Le spatiojet monta presque à la verticale, commençant à replier ses ailes. Il perça la base renflée des nuages et disparut. Une douzaine de feux chétifs crépitaient et sifflaient sur le large chemin qui passait devant le tombereau du gouverneur, les flammes dévorant les poteaux de clôture et les débris de charrettes qu'on avait pris comme combustible. De petits groupes de protestataires se rassemblaient sous les yeux vigilants des shérifs et des adjoints faisant cercle autour du cône de carbotanium. Un semblant de trêve s'était établi après la fureur et la violence de la journée. Aux jets de pierres et de bouteilles, les shérifs avaient chaque fois répondu par les rayons incapacitants. Dieu merci, les protestataires aujourd'hui s'étaient abstenus de faire usage d'armes réelles. A cette heure, le concert de voix avait cessé. La menace manifeste dans ces milliers de gorges criant à l'unisson était pour Colin Rexrew quelque chose d'inhabituel. À aucun moment il n'était arrivé à comprendre ce qu'ils réclamaient durant ces derniers jours ; selon lui, ils n'en étaient eux-mêmes pas tout à fait sûrs, si ce n'était vouloir que cesse toute cette agitation. Eh bien, lui aussi. C'était son plus grand souhait. Chaque fois qu'il regardait par la fenêtre, il voyait un nouveau panache de fumée s'élever sur l'étendue des toits noirs. Ce soir, l'horizon était marqué de trois ou quatre foyers d'incendie jetant d'ardentes flammes orange. N'eussent été la pluie et l'humidité, Durringham aurait été transformé depuis longtemps en un unique et immense brasier. Et dire que la situation en ville, qui pourtant ne s'améliorait pas, ne constituait même pas son vrai problème. Quand Candace Elford entra dans la pièce, Colin Rexrew, comme toujours, était assis derrière son bureau, fixant un regard vide sur la fenêtre et le tableau misérable s'étendant au-dehors. Terrance Smith adressa à la femme une moue aussi brève qu'éloquente, et tous les deux prirent place devant le gouverneur. - Je crains d'avoir perdu tout contrôle sur un tiers de la ville, commença-t-elle. C'était la séance coutumière du soir pour faire le point de la situation. Ou la réunion de crise quotidienne, selon l'état de cynisme où était Colin. La pression grandissante semblait rendre sa concentration d'esprit plus difficile au moment même où il avait besoin de toutes ses ressources mentales. Il aurait donné gros pour pouvoir soumettre ses naneuroniques à un programme stimulant, ou même s'évader quelques heures dans un album de fantasmambiance comme au temps de son adolescence. Cela aurait rendu la tension un peu plus supportable. Même ses naneuroniques avec leurs programmes de gestion top niveau ne lui étaient pas d'un grand secours. Il y avait trop de facteurs inexplicables - franchement bizarres - qui survenaient dans cette affaire pour appliquer des réponses standards. Y avait-il jamais eu une colonie en phase un qui ait perdu tout contrôle de sa planète ? Les cellules mémorielles n'en faisaient nulle mention. Quelle façon d'entrer dans l'Histoire ! - Est-ce les envahisseurs ? demanda-t-il. - Non, pour autant qu'on sache, ils sont encore assez loin. Ce qui nous concerne ici, c'est avant tout une situation propice au pillage, et quelques rapaces organisés qui cherchent à prendre le pouvoir. Rien de politique, mais des bandes criminelles ont été promptes à tirer parti de l'agitation. Je dois vous signaler que la plupart des districts dont mes shérifs ont été évincés se trouvent du côté sud-est de la ville. Ce sont les plus récents et les plus pauvres ; en d'autres termes, d'abord les plus mécontents. Le coeur de la ville et, plus important, les secteurs marchands et industriels demeurent stables. Ce seraient plutôt les résidents plus âgés qui s'indignent de cette situation d'anarchie. C'est dans cette population que je cherche à recruter davantage d'adjoints. - Quand pensez-vous commencer à reprendre le contrôle des districts sud-est ? demanda Terrance Smith. - Pour le moment, j'essaie seulement de contenir l'agitation, répondit Candace Elford. - Vous voulez dire que vous ne pouvez pas ? - Ce n'est pas ce que j'ai dit, mais ça ne va pas être facile. Les gangs se sont emparés de deux tombereaux et de leurs générateurs à fusion. Nous ne pouvons pas nous permettre de les endommager, et ils le savent. J'ai perdu pas mal de bons gars à Ozark et dans le fiasco du Swithland. En plus, nous devons prendre des mesures concernant les colons en transit. À l'heure qu'il est, ils semblent constituer le plus gros problème ; ils se sont terrés dans les docks, et je ne peux pas les en déloger. Il y a des barricades sur chaque route d'accès, et les actes gratuits de destruction et de pillage se multiplient. Ainsi la moitié du port est actuellement inutilisable, ce qui a excité l'hostilité des capitaines de bateau ; et je dois déployer beaucoup d'hommes pour garder un oeilsur eux. - Obligez-les à sortir en les affamant, suggéra Colin. Candace Elford hocha la tête sans enthousiasme. - C'est une option. Presque la moins coûteuse du moment. Toutefois, cela va prendre du temps, il y a pas mal de nourriture stockée dans ces entrepôts. - Les marchands ne vont pas apprécier, fit remarquer Ter-rance Smith. - On s'en fout, des marchands ! dit Colin. Je suis désolé que le matériel des colons en transit soit pillé, mais cela n'excuse pas ce type de comportement. Nous pourrons les aider à la fin, sauf s'ils entravent toute tentative par des actes mesquins de belligérance. - Certaines familles ont tout perdu... - Tant pis pour elles ! Nous, nous risquons de perdre une planète entière de vingt millions de personnes. Ma priorité est la majorité. - Oui, monsieur. Il y avait des moments où Colin avait envie de dire à son assistant : " Tiens, voilà ma place, prends-la, toi et tes résumés de la situation et tes simulacres de réponses formulés avec prudence. " Au lieu de cela, le gouverneur alla à l'armoire à boissons et chercha parmi les bouteilles un vin blanc frais décent, et tant pis si le shérif en chef n'approuvait pas. - Pouvons-nous protéger Durringham des envahisseurs ? demanda-t-il calmement tandis qu'il faisait sauter le bouchon d'une pichenette et se servait un verre. - Si nous avions suffisamment de temps pour nous préparer, et que vous déclariez la loi martiale, et si nous avions suffisamment d'armes. - Oui ou non ? Candace Elford regarda le verre dans la main du gouverneur. Il était agité de violents tremblements et son contenu tout près de se répandre. - Je pense que non, dit-elle. Ce qu'il y a là-bas, quoi que cela soit, est fort, bien armé et bien organisé. Le bureau des Forces spatiales de la Confédération pense qu'ils utilisent une espèce de technologie d'asservissement pour transformer les colons en une armée d'esclaves. Face à cela, je ne crois pas que nous ayons beaucoup de chances de réussir. - Des nanoniques d'asservissement, marmonna Colin en revenant s'enfoncer dans son fauteuil. Bon Dieu ! qui sont ces envahisseurs ? Des xénos ? Quelque groupe expulsé d'une autre planète ? - Je ne suis pas certaine à cent pour cent, mais mon équipe d'analyse des images satellite a découvert ceci ce matin. Je crois que cela peut éclairer un peu la situation. Candace télétransmit un ordre à l'ordinateur du bureau. Les écrans muraux s'allumèrent, montrant un secteur vierge de la jungle à cinquante kilomètres à l'ouest d'Ozark. Le satellite avait survolé la région au milieu de l'après-midi, en donnant une image claire et nette. Les arbres étaient si serrés que la jungle offrait l'aspect d'une plaine ininterrompue couleur émeraude. Cinq lignes noires parfaitement droites apparurent sur l'étendue verte, comme si les serres d'une patte géante invisible griffaient l'écran. Les caméras du satellite firent un zoom sur l'extrémité d'une des lignes, et Colin Rexrew vit des arbres abattus au bulldozer. Apparut à l'image un gros engin à dix roues dont le métal gris renvoyait des reflets ternes et dont la surface supérieure plane était surmontée d'une cabine noire. L'avant avait la forme d'un chasse-neige dont la lame émoussée éventrait les troncs sans la moindre résistance. Des jets de boue brun-rouge jaillissaient des roues arrière, maculant le châssis. Il y avait trois autres véhicules similaires qui suivaient la piste qu'il s'ouvrait à travers la jungle. - Nous les avons formellement identifiés, ce sont des croiseurs terrestres Dhyaan DLA404 ; ils sont construits sur Varz-quez. Ou plutôt, je devrais dire, ils ont été construits. La compagnie Dhyaan a arrêté de produire ce modèle particulier depuis plus de vingt ans. Colin Rexrew transmit une instruction de recherche à l'ordinateur du bureau. - La SEL n'en a jamais fait venir sur Lalonde. - C'est exact. Ils sont arrivés avec les envahisseurs. Ce que vous voyez là est la première preuve irréfutable que c'est bien une force extérieure qui est derrière tout cela. Et ils se dirigent droit sur Durringham. - Bon Dieu ! Colin posa son verre vide sur le bureau et colla son regard sur les écrans. L'ennemi avait une apparence physique. Après des semaines de lutte désespérée contre un adversaire insaisissable, peut-être imaginaire, voilà que finalement il était bien réel. Mais trouver une raison, logique ou non, à cette invasion, cela était impossible. Colin Rexrew rassembla ce qui lui restait de sa détermination passée. Il y avait quelque chose de tangible pour lui redonner un peu de confiance particulièrement bienvenue. Il accéda au seul programme de ses naneuroniques qu'il avait cru ne jamais devoir utiliser, la procédure militaire, et le mit en mode principal. - Nous devons cesser de croire que nous pouvons régler cette affaire tout seuls. Il me faut des troupes de combat en soutien avec une vraie puissance de feu. Je m'en vais chasser ces envahisseurs de ma planète. Tout ce qu'il faut, c'est localiser le quartier général. On supprime le cerveau, et le corps est hors course. Pour ce qui est de libérer les gens des nanoniques d'asservissement, on verra plus tard. - Il va falloir convaincre le conseil d'administration de la SEL, fît observer Terrance Smith. Ce ne sera pas facile. - On leur dira après, rétorqua Colin. Vous avez vu ces croiseurs. Dans une semaine, ils seront ici. Nous devons agir vite. Après tout, ce sont les intérêts du conseil d'administration que je protège en fin de compte ; sans Lalonde, il n'y aura plus de SEL. - Où allez-vous trouver des troupes sans passer par le conseil d'administration ? demanda Terrance. - Au même endroit où ils iraient finalement les chercher. Nous les louons par contrat à court terme. - Des mercenaires ? s'alarma l'assistant. - Oui. Candace, où se trouve le port le plus proche où nous pouvons recruter des hommes en quantité suffisante ? Je veux aussi des vaisseaux armés ; en orbite basse, ils peuvent nous fournir une puissance de feu en soutien. C'est cher, mais moins que d'acheter des plates-formes de défense stratégique. Ils peuvent également empêcher d'autres vaisseaux envahisseurs d'atterrir. Le shérif en chef lui adressa un long regard scrutateur. - Tranquillité, finit-elle par répondre. C'est une base pour les gerfauts et les soi-disant marchands indépendants. Là où vous trouvez les vaisseaux, vous trouvez les gens. lone Saldana a beau être jeune, elle n'est pas stupide, elle ne va pas expulser les indésirables. Les ploutocrates qui vivent dans l'habitat ont trop d'occasions de les employer. - Parfait, dit Colin d'un ton résolu. Terrance, suspends tous les travaux sur Kenyon à partir de maintenant. On va prendre l'argent affecté à l'exploitation de la mine principale. Ce truc-là a toujours été prématuré. - Oui, monsieur. - Après ça, tu prendras un des vaisseaux de transport de colons pour Tranquillité où tu superviseras le recrutement. - Moi? - Toi. (Colin vit la moue de protestation se dessiner sur les lèvres du jeune homme et disparaître sans qu'il ait rien dit.) Je veux au moins quatre mille simples soldats pour rétablir l'ordre à Durringham et dans les comtés avoisinants. Et je veux aussi des équipes d'éclaireurs de combat pour les comtés de la Quall-heim. Il faut que ce soient les meilleurs, parce qu'on va leur assigner la mission de fouiller la jungle et d'anéantir l'ennemi. Une fois qu'ils ont localisé la base de l'envahisseur, ils la signalent aux vaisseaux armés en orbite, d'où nous pourrons la pilonner. - Quel type d'armement voulez-vous sur ces vaisseaux ? demanda Terrance avec précaution. - Des masers, des lasers à rayons X, des canons à induction thermique, des harpons cinétiques et des ogives nucléaires de pénétration atmosphérique avec fusion contrôlée, je ne veux pas que des retombées radioactives viennent polluer l'environnement. (Il attira l'attention de son assistant.) Et pas d'antimatière, en aucun cas. Terrance afficha un sourire circonspect. - Merci, dit-il. - Quels vaisseaux avons-nous de disponibles en orbite actuellement ? - C'était une chose que j'allais mentionner, répondit Terrance. Ce soir le Yaku a quitté son orbite de stationnement. Il a quitté le système. - Et alors ? - Primo, c'était un cargo et seulement cinquante pour cent de sa cargaison a été déchargée. Et s'il y a encore une chose que nous rapportons au spatioport, c'est la cargaison. Il n'avait aucune raison de partir. Secundo, il n'avait pas la permission de partir. Il n'y a pas eu de contact préalable avec notre poste de contrôle des vols civils. La seule raison qui a fait que j'ai su qu'il était parti, c'est parce que Kelven Solanki m'a joint pour s'en inquiéter. Quand j'ai demandé au poste de contrôle pourquoi ils ne nous en avaient pas informé, ils ne savaient même pas que le Yaku avait quitté son orbite de stationnement. Il s'avère que quelqu'un a effacé sur l'ordinateur du spatioport les données en provenance du satellite qui contrôle le trafic. - Pourquoi ? demanda Candace. Nous n'avons pourtant rien ici qui pouvait les empêcher de partir. - Non, dit lentement Colin. Mais nous aurions pu demander à un autre vaisseau de suivre sa trace. Sans les données du satellite de contrôle, nous ignorons ses coordonnées de saut, nous ne savons pas où il est allé. - Solanki aura une copie, dit Terrance. Ralph Hiltch aussi, j'imagine. Si on insistait. - C'est tout ce qu'il nous fallait, un autre foutu casse-tête, déclara Colin. Voyez ce que vous pouvez découvrir, dit-il à Candace. - Oui, monsieur. - Je reviens à la question initiale. Quels autres vaisseaux sont disponibles ? Terrance consulta ses naneuroniques. - Il en reste huit en orbite ; trois cargos, le reste des transports de colons. Et nous en attendons deux autres cette semaine, ainsi qu'un vaisseau marchand tyrathca d'ici à la fin du mois pour voir ce que deviennent leurs fermiers. - Je préfère ne pas y penser, dit Colin d'un ton affligé. - À mon avis, le meilleur choix serait le Gemal. Il n'a que quarante Déps à son bord, en tau-zéro. On peut les transférer sur le Tachad ou le Martijn, tous deux ont des nacelles tau-zéro disponibles. Il ne faudra pas plus de quelques heures. - Tu embarques ce soir, dit Colin. Et, Candace, cela veut dire que le spatioport doit être défendu à tout prix. On doit pouvoir débarquer ces soldats dans les McBoing. Ils ne peuvent atterrir nulle part ailleurs. Les éclaireurs pourront utiliser les ADAV qui les amèneront directement dans les comtés de la Quallheim, mais les autres devront prendre les McBoing. - Oui, monsieur, j'en suis consciente. - Bon, alors faites le nécessaire. Terrance, je veux que vous soyez revenu dans dix jours. Donnez-moi un mois, et ces salopards me demanderont à genoux les conditions de la reddition. La décharge de fragmentation du fusil Gauss frappa l'homme en pleine poitrine et pénétra à dix centimètres de profondeur en commençant déjà à creuser la chair. Sous l'impact, tous les organes à l'intérieur de la cage thoracique furent pulvérisés en une bouillie gélatineuse. Dans l'explosion qui suivit, les shrap-nels de silicone réduisirent le corps de l'homme à un bouquet de cellules écartâtes. Will Danza poussa un grognement de plaisir. - Maintenant essaie donc de te reconstruire, mon petit xéno, dit-il aux feuilles éclaboussées de rouge. L'adversaire était insensible à presque toute blessure majeure. Les trois agents de l'ASE l'avaient constaté depuis longtemps. Plaies béantes, membres sectionnés, à peine si cela ralentissait l'avance des forces hostiles émergeant des épais fourrés pour harceler le petit groupe. En quelques secondes les plaies se refermaient, les os se ressoudaient. L'inspectrice Jenny Harris avait beau soutenu: que le prisonnier était un colon asservi, Will savait très bien ce qu'il était en réalité. Un monstre xéno. Que ses amis voulaient récupérer. Par deux fois sur les trois derniers kilomètres, Jenny Harris avait été forcée d'ordonner un arrosage aux rayons incendiaires auquel les créatures avaient riposté en lançant leur étrange feu incandescent. À un moment un éclair avait atteint le bras de Dean Folan, traversant la couche de dispersion de sa tenue comme si elle n'existait pas. Le bandage nanonique qu'il s'était mis sur le bras évoquait un manchon d'exosquelette d'un vert translucide. - Hé ! s'écria Dean. Reviens ici ! Jenny Harris se retourna. Gerald Skibbow détalait vers la jungle en agitant vigoureusement les bras. - Merde, grommela-t-elle. Un instant avant il avait les poignets menottes. Dean braquait son fusil Gauss. - Il est à moi, cria-t-elle. Le cercle de visée bleu de sa carabine ITP se fixa sur un arbre à cinq mètres en avant du fuyard ; les décharges perforèrent le tronc mince dans des jets de vapeur et de flammes. Gerald Skibbow fit un brusque écart comme l'arbre s'abattait devant lui. Une deuxième salve, et la jungle autour de lui prit feu. Une dernière décharge au genou, et ses jambes se dérobèrent sous lui. Les autres accoururent à l'endroit où il gisait parmi les plantes rampantes calcinées. - Que s'est-il passé ? demanda Jenny. Elle avait confié la garde du prisonnier à Dean. Sauf à aven-un fusil Gauss braqué en permanence sur son dos, Gerald Skibbow était prêt à leur créer toutes les difficultés possibles. Dean leva les menottes. Elles étaient intactes. - J'ai vu un ennemi, expliqua Dean. Je n'ai tourné la tête qu'une seconde. - OK, soupira Jenny. Je ne te faisais pas de reproche. Elle se pencha sur Gerald Skibbow, dont le visage couvert de terre arborait un grand sourire, et lui tira le bras droit. Il y avait une fine ligne rouge autour du poignet, une vieille cicatrice. - Très astucieux, lui dit-elle d'un ton las. La prochaine fois, je demanderai à Dean de te trancher les jambes au-dessous du genou. Nous verrons combien de temps il te faut pour t'en faire pousser une autre paire. Gerald Skibbow rit. - Il ne te reste pas assez de temps, ma petite salope. Elle se releva. Sa colonne vertébrale fit entendre un craquement plaintif comme si elle avait cent cinquante ans. Elle se sentait vieille. Le feu crépitait bruyamment dans les buissons environnants, les rameaux verts enrayant la progression des flammes. Il restait encore quatre kilomètres avant de parvenir à Ylsakore et la jungle devenait de plus en plus dense. Les lianes enveloppaient les arbres telles de grosses artères, formant des haies compactes entre les troncs. La visibilité était de moins de vingt-cinq mètres, et ce avec des sens augmentés. On ne va pas y arriver, songea Jenny. Depuis qu'ils s'étaient mis en route, ils avaient utilisé sans compter les munitions des fusils Gauss. Ils y étaient obligés, rien d'autre ne marchait contre l'ennemi. Même les deux carabines ITP n'étaient plus qu'à quarante pour cent de leur réserve d'énergie. - Relève-le, intima-t-elle d'un ton cassant. Will referma un bras autour de l'épaule de Gerald et le mit debout. Des flammes blanches jaillirent du sol autour des pieds de Jenny, le sol humide s'ouvrit pour cracher des gouttelettes incandescentes qui montèrent en spirale le long de ses jambes comme un liquide libéré de la pesanteur. Elle hurla de douleur tandis que sa peau formait des cloques et brûlait à l'intérieur de la tenue blindée. Ses naneuroniques isolèrent les fibres nerveuses, inhibant les points sensibles avec des blocs analgésiques. Will et Dean se mirent à tirer au hasard dans l'épaisseur insondable de la jungle, avec le vain espoir que les fusils Gauss atteignent un élément ennemi. Les projectiles EE déchiquetèrent les arbres avoisinants. Des lambeaux de végétation gonflée de sève volèrent à travers les airs, formant un rideau de dentelle vert éclairé à l'arrière par de violentes explosions. Les gouttes de feu visqueuses s'évaporèrent comme elles atteignaient les hanches de Jenny. Celle-ci serra les dents sous la douleur aiguë qui lui vrillait les jambes. Effrayée par les dommages que combattaient ses naneuroniques. Angoissée à l'idée de ne plus pouvoir marcher. Le programme médical engendrait dans sa tête un tourbillon de symboles rouges concentrés autour du diagramme de ses jambes comme des abeilles sur le miel. Elle était près de défaillir. - On peut t'aider, murmurèrent en chour des voix cristallines. - Quoi ? fit-elle, désorientée. Elle s'assit sur le sol granuleux pour éliminer la tension dans ses jambes. De toute façon, ses forces allaient l'abandonner. - Ça va, Jenny ? demanda Dean. Il était debout, le fusil Gauss pointé sur les arbres brisés. - Tu as dit quelque chose ? - Oui, tu n'as rien ? - Je... (J'entends des sons.) Il faut se tirer d'ici. - La première chose à faire, c'est mettre des nanoniques médicaux sur ces jambes. Je pense qu'il nous en reste assez, dit-il avec une ombre d'incertitude dans la voix. Jenny savait que c'était faux, qu'il n'y en avait pas suffisamment pour la remettre en état de marcher sur quatre kilomètres dans des conditions de combat. Le pronostic des naneuroniques n'était pas encourageant ; le programme était en train d'activer son implant endocrine, lui injectant une forte dose de produits chimiques dans le sang. - Non, dit-elle d'un ton ferme. Pas question de retourner au bateau dans ces conditions. - On ne va pas te laisser là, rétorqua vivement Will. Elle sourit pour elle-même sous son casque. - Croyez-moi, ce n'était pas ce que j'allais vous demander. Même si les nanoniques médicaux peuvent m'aider à marcher, on n'a pas assez de puissance de feu pour s'ouvrir un chemin jusqu'à Ylsakore. - On fait quoi, alors ? demanda Will. Jenny requit une liaison avec Murphy Hewlett. Des parasites envahirent ses naneuroniques avec ce sifflement inquiétant qu'elle avait déjà entendu. - Merde, je n'arrive pas à joindre les marines. Elle ne supportait pas l'idée de les abandonner. - Je crois savoir pourquoi, dit Dean en montrant du doigt le faîte des arbres. De la fumée, beaucoup de fumée. Au sud. Assez loin, apparemment. Ils ont dû établir un barrage de feu. Ils ont des ennuis, eux aussi. Jenny ne voyait pas de fumée. Même les feuilles en haut des arbres lui apparaissaient en gris terne. Son champ visuel était rétréci. Une demande de diagnostic physiologique révéla que ses endocrines arrivaient tout juste à revigorer ses jambes défaillantes. - Passe-moi tes nanoniques médicaux, dit-elle. - D'accord. Will tira six salves EE en direction de la jungle, puis s'empressa de détacher son sac à dos et le lança à Jenny. Il avait déjà reporté son attention sur les arbres saccagés quand le sac atterrit à côté d'elle. Elle ordonna à son bloc émetteur d'ouvrir une liaison avec Ralph Hiltch, puis tourna le fermoir du sac et fouilla à l'intérieur. Au lieu du bip subliminal qui indiquait que le bloc était connecté avec la plate-forme géosynchrone, elle n'entendit qu'un bourdonnement monocorde. - Will, Dean, ouvrez un canal sur la plate-forme géosync, on captera peut-être une liaison multiple... (Elle ramassa sa carabine ITP et la braqua sur Gerald Skibbow accroupi, le visage renfrogné, à côté d'un andain de plantes rampantes à quatre mètres de distance.) Et toi, si je sens que tu es pour quelque chose dans l'effet de brouillage, je vais faire une petite expérience pour voir exactement à quelle quantité d'énergie thermique tu es capable de résister. Tu saisis, monsieur Skibbow ? Est-ce que ce message traverse le champ de brouillage ? Le bloc émetteur signala que la liaison avec l'ambassade était établie. - Que se passe-t-il ? s'informa Ralph Hiltch. - Des ennuis... Jenny s'interrompit pour pousser un sifflement sonore. Le bandage nanonique se contractait autour de sa jambe gauche, c'était comme si un millier d'aiguilles trempées dans l'acide se plantaient dans les plaies à vif pendant que la surface interne incrustée se soudait à la chair. Elle dut ordonner à ses naneuroniques de neutraliser toutes les impulsions nerveuses. Ses jambes devinrent complètement engourdies, privées même de la sensation de lourdeur que procuraient les anesthésiques chimiques. - Chef, reprit-elle, j'espère que votre stratégie de repli est au point. Parce qu'on en a sacrement besoin. Tout de suite, chef. - OK, Jenny. Je mets le processus en branle. Temps prévu d'arrivée : quinze minutes. Pouvez-vous tenir jusque-là ? - Pas de problème, dit Will avec un ton réjoui qui avait quelque chose d'indécent. - Êtes-vous en sécurité là où vous êtes ? demanda Ralph. - Question sécurité, ça ne changerait rien si on bougeait, répondit Jenny, impressionnée par son euphémisme. - OK, j'ai vos coordonnées. Servez-vous de vos carabines ITP pour dégager une clairière d'au moins cinquante mètres de large. J'aurai besoin d'une zone d'atterrissage. - Oui, monsieur. - Je me mets en route. Jenny échangea sa carabine ITP contre le fusil Gauss de Dean. Assise le dos collé à un arbre, elle pouvait tenir Gerald Skibbow en joue. Avec leurs carabines ITP, les deux hommes du G66 commencèrent à tailler dans la jungle. Le capitaine de YEkwan était une femme dans la cinquantaine dont la silhouette élancée et robuste sanglée dans l'uniforme bleu laissait supposer qu'elle appartenait à une de ces familles génétiquement adaptées aux conditions de l'espace. Le projecteur audiovisuel la montrait flottant à dix centimètres au-dessus de la couchette d'accélération de sa cabine compacte. - Comment avez-vous su que nous quittions l'orbite ? demanda-t-elle. Sa voix était légèrement déformée par un étrange sifflement dans la transmission en provenance de la plate-forme de communication géosynchrone de la SEL. Devant le ton étonné, Graeme Nicholson eut un petit sourire, Il détourna son regard de l'image durant une seconde. À l'autre bout du centre de contrôle de vol du spatioport de Durringham, Langly Bradburn roula des yeux avant de reporter son attention sur sa console. - J'ai un contact à l'ambassade de Kulu, répondit Graeme en revenant sur l'image. - Cet appareil n'est pas un vol commercial, objecta le capitaine dont la voix dénotait une certaine animosité. - Je sais. Graeme avait eu vent de l'initiative de l'ambassadeur de Kulu qui, usant de son autorité, avait réquisitionné le transport de colons immatriculé dans son territoire. Une situation qui devenait encore plus intéressante quand il avait appris par Langly que c'était Cathal Fitzgerald qui était en orbite pour s'assurer que le capitaine faisait ce qu'on lui avait ordonné. Cathal Fitzgerald était un des hommes de Ralph Hiltch. Graeme n'eut qu'à regarder par la fenêtre du centre de contrôle de vol pour apercevoir une file de gens sur l'aire de stationnement du hangar avoisinant, les épaules courbées sous la pluie tandis qu'ils embarquaient sur un transport de voyageurs McBoing BDA-9008. Le personnel de l'ambassade et leurs familles au grand complet. - Mais il ne s'agit que d'un cartel, dit Graeme d'un ton amène. Et les gens de Time-Universe vous donneront une prime substantielle quand vous le leur remettrez, je peux vous le garantir. - On ne m'a pas encore informée de ma destination. - Nous avons des bureaux dans tous les systèmes de la Confédération. Et ce serait une faveur personnelle, insista Graeme. Il y eut un silence tandis que le capitaine réalisait qu'elle seule allait encaisser la prime de livraison. - Très bien, M. Nicholson. Remettez-le au pilote du McBoing, je le verrai lors de l'arrimage. - Merci, capitaine, c'est un plaisir de travailler avec vous. - Je pensais que vous aviez envoyé un cartel ce matin avec le Gemall fit remarquer Langly quand Graeme éteignit la colonne de projection d'un mètre de haut. - Effectivement, mon gars. Je ne fais que me couvrir. - Vous croyez que les gens vont réellement s'intéresser à une émeute sur Lalonde ? Personne ne sait même que cette planète existe. - Il le sauront. Oh ! que oui ! ils le sauront. La pluie battait sur le fuselage du spatiojet s'enfonçant dans la couche inférieure des nuages, produisant un crépitement vif et ininterrompu contre le revêtement résistant de silicolithium. Les gouttes formaient des traînées de vapeur sous la chaleur de friction que dégageait l'appareil volant à Mach 5. Regardant par-dessus l'épaule du pilote, Ralph Hiltch aperçut la jungle qui faisait une tache indistincte en dessous. Un tapis gris-vert parsemé de serpentins de brunie. À l'avant, là où se terminait la couche nuageuse, on voyait une large bande de gris plus clair qui s'étendait de plus en plus. - Quatre-vingt-dix secondes ! cria Kieron Syson, le pilote, pour couvrir le bruit. Un fort vrombissement métallique emplit la petite cabine lorsque les ailes commencèrent à pivoter vers l'avant. Le spatiojet grimpa à angle aigu, et le martèlement de la pluie contre le fuselage s'amplifia, rendant toute conversation impossible. La décélération atteignit trois g, forçant Ralph à retourner sur l'un des six sièges en plastique de la cabine. La lumière jaillit dans la cabine en même temps que la vision brève d'un arc-en-ciel. Le bruit de la pluie cessa. L'appareil se stabilisa lorsqu'ils passèrent à une vitesse subsonique. - On va avoir besoin d'un contrôle de fatigue de toute la structure après ça, maugréa Kieron Syson. Personne ne vole à une vitesse supersonique sous la pluie. La moitié des bords d'attaque a subi une abrasion jusqu'à la marge de sécurité. - Ne vous tracassez pas pour ça, lui dit Ralph. On paiera. Il se tourna vers Cathal Fitzgerald. Ils portaient tous deux le modèle de combinaison une pièce vert olive à l'épreuve des balles dont étaient équipés Jenny et les deux soldats du G66. Cela faisait longtemps que Ralph n'avait pas revêtu de tenue de combat, il se sentait oppressé à la fois à l'intérieur et à l'extérieur. - Il semblerait que vos hommes aient passé un sale quart d'heure eux aussi, dit Kieron. Au loin dans la direction sud, une large et dense colonne de fumée chargée de suie s'élevait dans le ciel bleu pâle, entourée à la base d'une couronne de flammes. À dix kilomètres à l'est, un incendie avait dévasté la forêt, laissant un cratère noir d'ébène d'un kilomètre de diamètre. Le spatiojet vira brusquement, les ailes à courbure variable se déformant comme une matière élastique pour l'amener sur une trajectoire giratoire au-dessus d'une troisième clairière calcinée, plus étroite. Celle-ci ne faisait que cent mètres de large. De petites langues de feu dansaient sur les arbres abattus autour du périmètre, et une mince colonne de fumée bleue faisait un dôme vaporeux en forme de champignon. Juste au centre ressortait en vert un îlot de végétation desséchée. - Ce sont eux, dit Kieron tandis que les systèmes de guidage du spatiojet captaient le signal en provenance du bloc émetteur de Jenny Harris. Sur l'îlot de feuilles et d'herbe piétinées, se tenaient quatre personnes dont l'une tirait au fusil Gauss en direction de la jungle. - Descendez les chercher, dit Ralph à Kieron. Et faites vite. Le pilote fit entendre un sifflement entre ses dents serrées. - Pourquoi moi, Seigneur ? marmonna-t-il avec stoïcisme. Ralph entendit les tuyères des réacteurs pivoter pour se mettre à la verticale, et le train d'atterrissage se déplia dans un bruit sourd. Ils survolèrent la zone dévastée par le feu en cercles décroissants. Ralph ordonna à son bloc émetteur d'établir une liaison locale avec Jenny Harris. - On arrive dans cinquante secondes, lui dit-il. Préparez-vous à courir. Le panneau extérieur du sas de la cabine s'ouvrit, révélant le bouclier du fuselage glissant vers l'arrière. Un souffle d'air chaud et humide envahit la cabine en même temps que le mugissement des compresseurs. - Plus vite, chef ! cria Jenny d'une voix écorchée. On n'a plus que trente salves de fusil Gauss. Dès qu'on aura cessé le tir de barrage, ils vont pilonner l'appareil avec tout ce qu'ils ont. Un fin nuage de suie tourbillonnait dans la cabine comme une tempête de sable noir. Par-dessus le vacarme des compresseurs on entendait les dispositifs d'alarme de contamination de l'environnement et, sur la cloison avant, des voyants orange s'affolaient. - Pose-nous tout de suite, ordonna Ralph à Kieron. Cathal, couvre-les, brûle-moi cette jungle. Le bruit des compresseurs changea, devint plus strident. Cathal Fitzgerald entra dans le sas et s'arc-bouta contre le montant du panneau extérieur. Il imprima à sa carabine ITP de longs mouvements en arc de cercle. Autour de la clairière, un rideau de feu éclaira le ciel assombri. - Dix secondes, dit Kieron. Je me rapproche le plus possible. De la cendre monta dans un blizzard cryonique lorsque les gaz d'échappement des tuyères du compresseur éclaboussèrent le sol. La visibilité était considérablement réduite. Les flammes projetaient une pâle lueur fluorescente orangée sur un côté du spatiojet. Jenny Harris regarda l'appareil toucher le sol et rebondir, puis finalement se poser. À peine si elle arrivait à voir le nom, Ekwan, sur le triangle étroit de la queue. Les deux silhouettes indistinctes de Ralph Hiltch et de Cathal Fitzgerald étaient cramponnées au bord du sas. L'une d'elles agitait énergiquement les bras ; Jenny supposa qu'il s'agissait de Ralph. Will Danza tira sa dernière salve et lâcha le gros fusil Gauss. - Vide, marmonna-t-il de dépit. Sa carabine ITP lui arriva dans les mains et il se mit à ajouter au rideau de flammes. - Allez, bougez-vous ! aboya Ralph d'une voix que les parasites dans la transmisson rendaient discordante. - Faites monter Skibbow, ordonna Jenny à Dean et à Will. Je nous couvre. Elle leva sa carabine ITP et la braqua vers la jungle noyée sous la suie. Will et Dean empoignèrent Gerald Skibbow et le traînèrent vers le petit appareil fuselé. Jenny les suivit en boitant, à plusieurs mètres derrière. Elle sentait battre contre son flanc la dernière pile à forte puissance dont le niveau d'énergie était descendu à sept pour cent. Elle diminua la cadence de feu de la carabine et tira quinze décharges à l'aveuglette. Des grognements et des bruits de pas traînants lui parvenaient dans son casque, relayés par les lecteurs audio de la combinaison. Durant un instant, elle alluma ses capteurs optiques arrière et vit Gerald Skibbow se débattre comme un forcené pendant qu'ils étaient quatre à le hisser à travers l'ouverture du sas du spatiojet. Ralph Hiltch lui assena un coup de crosse de sa carabine en plein visage. Le sang jaillit du nez cassé du colon dont la stupeur dura assez longtemps pour que Will parvienne à lui pousser les jambes à l'intérieur. Jenny reporta son attention sur le décor en avant. Cinq silhouettes se matérialisèrent dans le tourbillon de cendres. Des humanoïdes au dos voûté ; comme des grands singes, songea-t-elle. Le cercle de visée bleu se referma sur l'un d'eux tel un noud coulant. Elle fit feu, l'envoyant voltiger en arrière. Une boule de feu incandescent jaillit de l'obscurité, trop rapide pour l'esquiver. Elle frappa la carabine ITP et l'éclat s'intensifia. La caisse de l'arme se déforma, se gondolant comme si elle était en cire. Jenny ne pouvait libérer ses doigts de la crosse ; celle-ci avait fondu tout autour. Sa gorge fit entendre un cri de désespoir lorsque le feu atroce mordit dans les articulations de ses doigts. Les restes enflammés de la carabine tombèrent à terre. Elle leva la main ; il n'y avait plus de doigts, seulement le moignon fumant de sa paume. Alors que son cri se transformait en un gémissement, elle trébucha contre une racine dépassant du sol. La fibre de bois s'enroula autour de sa cheville comme un serpent diabolique. Quatre sombres silhouettes s'avancèrent, suivies d'une cinquième marchant pesamment. Étendue à terre, Jenny se retourna. Le spatiojet était à douze mètres. Gerald Skibbow gisait sur le plancher du sas, immobilisé par deux personnes en tenue de combat. Il regardait dans sa direction avec, sur ses lèvres ensanglantées, un sourire de jubilation. La racine serrait la cheville de Jenny comme un étau, mordant dans la chair. C'était lui qui faisait cela, comprit-elle alors. - Décollez, transmit-elle. Ralph, pour l'amour de Dieu, décollez. Ramène-le à Ombey. - Jenny ! - Qu'on n'ait pas fait ça pour rien. Une des sombres silhouettes atterrit sur elle. C'était un homme, d'une carrure bizarre, corpulent sans être gros ; une épaisse fourrure broussailleuse lui couvrait tout le corps. Puis elle ne vit plus rien ; il collait son ventre contre son casque. Le chour de voix lénifiantes lui parla à nouveau. - Il n'y a pas à avoir peur, disaient-elles. Laisse-nous t'aider. Une autre des créatures humanoïdes lui agrippa les genoux, écrasant sous ses fesses ses jambes lacérées. Des mains déchirèrent le devant de sa tenue blindée. Elle avait de la difficulté à respirer à présent. - Jenny ! Oh, merde, je ne peux pas tirer, ils sont sur elle. - Décollez ! supplia-t-elle. Partez. Tous les blocs analgésiques de ses naneuroniques semblaient avoir flanché. La douleur dans ses jambes et sa main était intolérable, brouillant ses idées. D'autres échos d'étoffe déchirée emplirent son univers qui s'obscurcissait de plus en plus. Elle sentit l'air chaud et humide entre ses cuisses dénudées. - Nous pouvons apaiser tes souffrances, lui dit le chour. Nous pouvons te sauver. Laisse-nous entrer. Une force s'exerçait contre ses pensées, comme un vent sec et brûlant soufflant à travers son crâne. - Allez au diable, gémit-elle. Elle transmit une ultime requête, impérative, à ses naneuroniques défaillants. Un code kamikaze. L'ordre fut transféré à la pile haute densité, la mettant en court-circuit. Elle se demanda s'il y avait encore assez d'énergie pour provoquer une explosion suffisamment violente et engloutir toutes les créatures humanoïdes. La réponse était oui. UEkwan tournait à la verticale de l'équateur de Lalonde, six cents kilomètres au-dessus des bandes désertiques brunes et ocre qui couvraient le continent de Sarell. Avec ses cinq échangeurs thermiques déployés à partir de la section centrale comme des ailes d'éolienne, le transport de colons tournait lentement autour de son axe de propulsion, effectuant une révolution toutes les vingt minutes. Un McBoing BDA-9008 était arrimé à un boyau-sas de sa coque avant. C'était une scène paisible, vaisseau et spatiojet glissant silencieusement au-dessus des rivages rocheux de Sarell et des bleus profonds de l'océan. À des milliers de kilomètres en avant, le cercle terminateur jetait un voile noir sur la moitié de l'étendue d'Amarisk. Toutes les quelques minutes, une bouffée de vapeur gris-jaune s'échappait d'une tuyère vernier entre les panneaux thermiques du vaisseau pour disparaître en un clin d'oil. La nonchalance avec laquelle était exécutée cette prouesse technique donnait un effet en contraste total avec la scène qui se déroulait à l'intérieur du boyau-sas, où des enfants pleuraient et vomissaient sous les visages congestionnés des parents proférant des jurons en tentant d'écarter les gouttelettes poisseuses et nauséabondes. Personne n'avait eu le temps de se préparer pour le départ ; tout ce qu'ils avaient apporté avec eux, c'étaient des vêtements et des objets de valeur fourrés à la hâte dans des sacs à bandoulière. On n'avait même pas donné aux enfants de cachets antinausée. Les membres du personnel de l'ambassade manifestaient leur mécontentement par des cris rageurs, masquant à la fois le soulagement qui était le leur de quitter Lalonde et leur répulsion devant les gouttes de vomi flottant sous leurs yeux. Mais l'équipage de YEkwan était habitué au comportement des habitants des planètes ; ils se déplaçaient en apesanteur avec des stérilisateurs à succion et savaient user de cajoleries pour diriger les enfants récalcitrants vers un des cinq vastes compartiments tau-zéro. Le capitaine Farrah Montgomery suivait la scène retransmise depuis une colonne AV sur la console de commande de la passerelle, indifférent au malaise de ses passagers. Elle avait déjà vu cela, des milliers de fois. - Allez-vous me dire où nous allons ? demanda-t-elle à l'homme sanglé sur sa propre couchette d'accélération, celle du commandant. Je pourrais commencer à déterminer notre trajectoire. On gagnerait du temps. - Ombey, répondit sir Àsquith Parish, ambassadeur de Kulu sur Lalonde. - C'est vous le patron, dit-elle d'un ton acide. - Cela ne me plaît pas plus qu'à vous. - Nous avons trois mille colons en tau-zéro. Qu'allez-vous leur dire quand nous serons dans la principauté ? - Je n'en ai aucune idée. Quoique, une fois qu'ils sauront ce qui se passe exactement sur la planète, je doute qu'ils viennent se plaindre. En pensant au cartel qu'elle avait dans sa poche de poitrine, le capitaine Montgomery éprouva une pointe de culpabilité. Les informations qu'elle avait reçues de Durringham au cours de la dernière semaine étaient plutôt confuses elles aussi. Peut-être feraient-ils mieux de partir. Au moins pourrait-elle rejeter la responsabilité sur l'ambassadeur quand la compagnie commencerait à lui poser des questions. - Dans combien de temps pourrons-nous quitter l'orbite ? demanda sir Asquith. - Dès que Kieron sera revenu. Vous savez, vous n'aviez pas le droit de l'envoyer sur un vol comme celui-là. - Nous pouvons encore attendre deux autres orbites. - Je ne pars pas sans mon pilote. - S'ils n'ont pas décollé à ce moment-là, vous n'aurez plus de pilote. Elle tourna la tête vers lui. - Que se passe-t-il exactement là-bas ? - Je voudrais bien le savoir, capitaine. Mais je peux vous dire que je suis fïchtrement content de foutre le camp. Le McBoing se désarrima au moment où YEkwan entrait dans la zone d'ombre. Le pilote mit en route les réacteurs de manoeuvre orbitale, et l'engin descendit sur une orbite elliptique qui coupait la couche supérieure de l'atmosphère de Lalonde. L'Ekwan commença à effectuer ses contrôles préliminaires, testant les propulseurs ioniques, amorçant les tubes à fusion. Les hommes d'équipage se précipitèrent dans les capsules de vie, fixant les appareils mobiles et rangeant en lieu sûr les détritus divers. - Je l'ai ! s'écria l'officier de navigation. Le capitaine Montgomery demanda à l'ordinateur de bord de lui transmettre les images des capteurs externes. Se détachant sur le fond sombre du côté est d'Amarisk, s'étendait une longue traînée de plasma blanc bleuté dont la tête filait à vive allure au-dessus des montagnes du littoral. Déjà cinquante kilomètres d'altitude, et elle continuait à monter. Assez brillante pour projeter un reflet de lumière phosphorescente glissant sur les pics enneigés. L'ordinateur de vol de YEkwan accusa réception d'un contact. Ralph Hiltch vit Kieron Syson, fébrile jusqu'alors, commencer à se détendre une fois parvenu à reprendre contact avec le vaisseau. C'aurait dû être aussi un soulagement pour Ralph, toute communication s'étant avérée impossible après l'atterrissage. Au lieu de cela, il considérait l'incident comme un non-événement, n'attendant rien de moins que le bloc émetteur fonctionne. On leur devait bien ça, des circuits en état de marche. Quoique le pilote ait coupé le signal audio de la cabine, les voyants orange d'alerte de contamination clignotaient toujours. L'air, sec et comme brûlé, raclait la gorge de Ralph. La gravitation décrut comme ils montaient plus haut au-dessus de l'océan, virant pour s'arrimer au gros transport de colons. Le grondement sourd et continu des réacteurs diminua d'intensité. Si l'air qu'ils respiraient était assez malsain, l'ambiance dans l'espace confiné de la cabine du spatiojet était exécrable. Gerald Skibbow, à l'arrière, se ratatinait sur son siège en plastique, les articulations de ses doigts blanches à force de s'agripper à la garniture. On l'avait calmé depuis que le panneau du sas s'était refermé. Il est vrai que Will et Dean ne cherchaient qu'un prétexte pour lui arracher la tête. La mort de Jenny avait été rapide (Dieu merci), mais vraiment, vraiment pas belle à voir. Ralph savait qu'il devrait être en train de fouiller le souvenir qu'elle avait transmis des créatures simiesques, gagnant ainsi des informations vitales au plan stratégique sur la menace à laquelle ils étaient confrontés. Simplement, il n'arrivait pas à s'y résoudre. Que le bureau de l'ASE à Ombey s'en occupe, ils feraient ça dans un esprit plus serein. Jenny avait été une sacrée bonne inspectrice, et une amie. Le réacteur du spatiojet se coupa. La chute libre provoqua chez Ralph la sensation que son estomac lui remontait dans la poitrine. Il accéda à un programme antinausée et l'activa aussitôt. Recroquevillé sur son siège, Gerald Skibbow fut pris de tremblements au moment où les poils fourchus de sa barbe souillée de crasse et de sang se mettaient à onduler devant son nez qui saignait encore. Le hangar de YEkwan était une enceinte cylindrique renforcée par des entretoises de métal ; les murs formaient une succession de zones d'ombre et de feuilles d'argent froissées. Le spatiojet, les ailes entièrement rétractées, glissa son nez écrasé dans le collier qui l'attendait. Des vérins engagèrent des crochets dans les goupilles de chargement disposées en cercle derrière la tourelle du radar, et l'appareil fut tracté à l'intérieur. Trois hommes du personnel de sécurité de YEkwan, spécialement formés pour s'occuper des Déps susceptibles de créer des problèmes en apesanteur, se glissèrent dans la cabine en toussant dans l'atmosphère chargée de poussière de cendres. Will enleva les menottes des poignets de Gerald Skibbow. - Vas-y, sauve-toi maintenant, dit-il d'un ton mielleux. Gerald Skibbow lui adressa un regard de dédain, qui se transforma en panique quand il s'éleva dans les airs. Ses mains cherchèrent désespérément une prise au plafond de la cabine. Il finit par trouver son salut en agrippant une prise-crampon. Les trois hommes du personnel de sécurité, le sourire aux lèvres, se rapprochèrent de lui. - Traînez-le tout le long, leur conseilla Ralph. Et toi, Skibbow, tiens-toi peinard. On sera derrière, et armés. - Vous ne pouvez pas utiliser les carabines ITP dans le vaisseau, protesta un des hommes de la sécurité. - Oh ! vraiment ? Qu'il essaie pour vok. À contrecour, Gerald Skibbow lâcha la prise-crampon et laissa les hommes le tirer par les bras. Le groupe de huit personnes flottant en apesanteur prit le couloir tubulaire reliant le hangar à l'une des capsules de vie. Sir Asquith Parish attendait devant l'entrée du compartiment tau-zéro, ses pieds retenus au sol par une pelote adhésive. Il jeta à Gerald Skibbow un regard méprisant. - C'est pour lui que vous avez perdu Jenny Harris ? - Oui, monsieur, dit Will entre ses dents serrées. Sir Asquith eut un mouvement de recul. - La chose qui l'a asservi possède plusieurs fonctions auxiliaires permettant de gouverner l'énergie, expliqua Ralph. C'est une arme mortelle ; au combat seul à seul, il est plus fort que n'importe lequel d'entre nous. L'ambassadeur lança un bref regard à Gerald Skibbow pour réviser son jugement. La lumière des rampes fluorescentes entourant le couloir qui menait au compartiment tau-zéro tremblotait et vacillait. - Arrête, grogna Dean en collant sa carabine ITP dans le creux des reins de Skibbow. La lumière reprit sa pleine intensité. Alors que les hommes de la sécurité le poussaient à travers l'entrée du sas, Gerald Skibbow adressa un rire narquois à l'ambassadeur stupéfait. Ralph Hiltch leva un sourcil ironique, puis les suivit à l'intérieur. Le compartiment tau-zéro était une grande sphère, divisée en secteurs par des tabliers en treillis disposés à trois mètres seulement les uns des autres. Ça avait l'air inachevé ; c'était mal éclairé, avec des poutrelles de métal nues et des kilomètres de câbles électriques fixés à chacun des tabliers. Les nacelles formaient de longues rangées silencieuses, tels des sarcophages dont le dessus ne révélait que le vide. La plupart étaient activées, occupées par les colons qui avaient misé leur avenir sur la conquête de Lalonde. Gerald Skibbow fut amené à une nacelle ouverte juste à l'entrée du panneau de sas. Il promena ses regards sur le compartiment, sa tête effectuant des mouvements hachés pour embrasser l'ensemble de la salle. Les hommes qui le tenaient sentirent ses muscles se tendre. - Oublie ça, dit l'un des hommes. On le poussa d'autorité vers la nacelle. - Non, fit-il. - Monte, ordonna Ralph d'un ton impatient. - Non. Pas ça. S'il vous plaît. Je serai sage, je me tiendrai bien. - Monte. - Non. Un des hommes de la sécurité s'ancra à la grille du tablier avec un cale-pied et tira Skibbow vers la nacelle. - Non ! (Il s'agrippait aux deux bords, les traits sculptés sous l'effort de volonté.) Je ne veux pas ! cria-t-il. - Monte ! - Non. Les trois hommes de la sécurité poussaient, pesaient sur lui. Il leur résistait. Will passa une jambe autour d'une poutrelle et abattit la crosse de sa carabine sur la main gauche de Gerald Skibbow. On entendit un craquement lorsque les os se brisèrent. Skibbow hurla, mais réussit à tenir bon. Ses doigts prirent une teinte violacée, la peau se boursoufla. - Non! La carabine frappa de nouveau. Ralph posa ses mains à plat contre la poutrelle au-dessus de lui et se mit sur le dos de Gerald Skibbow, forçant sur ses genoux pour essayer de l'enfoncer dans la nacelle. La main cassée glissa de deux centimètres, laissant une traînée rouge. - Arrêtez, arrêtez. Des ruisselets de lumière blanche tremblotante apparurent sur sa poitrine. Ralph eut l'impression que sa colonne vertébrale allait se casser net. La force que ses muscles renforcés exerçaient sur son squelette était phénoménale. De terribles picotements lui vrillaient la plante des pieds, les serpents de lumière blanche s'enroulaient autour de ses chevilles. - Dean, branche la nacelle aussitôt qu'il est dedans. - Oui, monsieur. La main glissa un peu plus. Gerald Skibbow entonna une plainte animale aiguë. Will se mit à frapper à hauteur du coude gauche. À chaque coup qu'il donnait, des étincelles phosphorescentes remontaient le long de la carabine, comme s'il frappait du silex. - Entre, espèce de salaud ! aboya l'un des hommes de la sécurité, presque violet sous l'effort, le visage ridé comme un masque de caoutchouc. Gerald Skibbow céda ; le bras que Will avait martelé finit par lâcher prise. Il s'effondra dans la nacelle en expirant une goulée d'air par sa bouche ouverte. Ralph laissa échapper un cri sous la décharge qui monta le long de ses jambes paralysées par les crampes. Le couvercle arrondi de la nacelle commença à se positionner, et Ralph, dans un effort désespéré, fléchit les genoux et souleva ses jambes. - Non ! hurla Gerald Skibbow. Il s'était mis à scintiller comme un profil holographique ; dans l'obscurité du compartiment, les couleurs de l'arc-en-ciel ressor-taient avec un vif éclat. Sa voix fut coupée lorsque le couvercle se rabattit pour se verrouiller aussitôt dans un petit clic mécanique réconfortant. On entendit le son assourdi d'un poing frappant le matériau composite. - Où est ce foutu tau-zéro ? dit Will. Où est-il ? Le couvercle de la nacelle n'avait pas changé, pas le moindre signe de ce noir brillant caractéristique de l'effet de champ. Gerald Skibbow continuait à cogner sur l'intérieur du couvercle avec la vigueur d'un homme enterré vivant. - C'est branché ! s'écria Dean d'une voix rauque depuis le panneau de contrôle de l'opérateur. Bon Dieu, c'est branché, ça tire du courant. Ralph regardait le sarcophage avec désespoir. Marche, supplia-t-il en lui-même, allez, bordel, marche ! Jenny est morte pour ça. - Démarre, merde ! cria Will à la nacelle. Gerald Skibbow cessa de taper sur le couvercle dont le dessus prit l'aspect d'un vide non- irisé. Will laissa échapper un soupir las. Ralph prit conscience qu'il était cramponné, à bout de forces, à l'une des poutrelles. La véritable peur avait été que Gerald Skibbow parvienne à s'échapper. - Dites au capitaine que nous sommes prêts, déclara-t-il d'une voix éteinte. Je veux qu'on l'emmène à Ombey le plus vite possible. 2. L'horizon des événements se dissipa autour du Vengeance de Villeneuve dès que celui-ci entra en expansion pour retrouver ses quarante-huit mètres de long. Le vent solaire et la chiche lumière en provenance du lointain soleil de la Nouvelle-Californie tombèrent sur la coque de silicone foncé révélée par cette disparition. Les capteurs de combat rapproché émergèrent de leurs compartiments avec une souplesse vibrant d'animosité, telles des tumeurs de métal noir incrustées de lentilles en or réfléchissant. Es balayèrent un volume d'espace large de cinq cents kilomètres, traquant une forme bien précise. Les courants de données provenant des capteurs étincelaient dans l'esprit d'Erick Thakrar, langage à la symbolique rigide et à l'alphabet monochrome. Les curseurs parcoururent les immenses affichages en constante reconfiguration, convergeant sur une série de valeurs déterminée à la façon de vautours sculptés dans la lumière se rassemblant autour d'une proie. Radiation, masse et écho laser étaient rigoureusement conformes à leurs paramètres de définition. Le Krystal Moon se matérialisa à partir des fractales binaires mouvantes, suspendu dans l'espace à deux cent soixante kilomètres de distance. Un cargo interplanétaire de quatre-vingts mètres de long ; un module de vie cylindrique à l'une de ses extrémités, à l'autre un agrégat de réservoirs enveloppés de feuilles d'argent et de moteurs à fusion tabulaires d'un rouge terne. Les panneaux des échangeurs thermiques dessinaient un collier surdimensionné au niveau de la passerelle d'ingénierie environnementale, juste au-dessous du module de vie ; devant celui-ci se dressait une tourelle hérissée d'antennes paraboliques. La partie centrale de l'astronef consistait en un assemblage de poutrelles à section hexagonale auquel étaient fixées cinq nacelles de transport standard, dont certaines étaient reliées à la passerelle environnemen-tale par des câbles et des conduits également épais. Une mince flamme de plasma d'un bleu flou, longue de vingt-cinq mètres, jaillissait du tube de fusion à un rythme régulier, imprimant au Krystal Moon une accélération constante d'un soixantième de g. Cinq jours plus tôt, il avait quitté l'astéroïde Tehama, porteur d'une cargaison d'engins industriels et de générateurs de microfusion, à destination de la colonie d'Ukiah, située dans la ceinture d'astéroïdes Dana, par-delà l'orbite de la géante gazeuse Sacramento. Des trois ceintures d'astéroïdes du système, celle de Dana était la moins peuplée ; le trafic était des plus rares dans cette région. Le seul lien entre le Krystal Moon et la civilisation (et la protection des Forces spatiales) était son antenne de communication par micro-ondes, pointée sur Ukiah, à trois cent vingt millions de kilomètres de là. Les naneuroniques d'Erick lui signalèrent que le verrouillage était effectué. Il ordonna la mise à feu des lasers à rayons X. À deux cent cinquante kilomètres de là, les antennes paraboliques du Krystal Moon explosèrent en un nuage de flocons d'aluminium. Une longue balafre marron apparut sur la coque externe du module de vie. Bon Dieu, j'espère qu'il n'y avait personne dans la cabine. Erick s'efforça de refouler cette pensée dans les profondeurs de son esprit. S'écarter de son personnage, ne fût-ce qu'une seconde, risquait de lui coûter la vie. On le lui avait suffisamment seriné à l'Académie. Ses naneuroniques étaient même équipées d'un programme de cohérence du comportement conçu pour repérer toute réaction trop suspecte. Mais il pouvait tout aussi bien être trahi par un tic ou un hoquet. Le Vengeance de Villeneuve activa son moteur à fusion et fonça vers le vaisseau touché avec une accélération de cinq g et demi. Erick lâcha deux nouvelles rafales de rayons X, atteignant le tube de fusion du Krystal Moon. La flamme de plasma bleu s'éteignit. Du fluide réfrigérant s'échappa d'une déchirure dans le fuselage, quelque part au sein des ombres qui régnaient dans la partie non exposée au soleil, formant une fontaine d'un gris-bleu fluorescent qui jaillissait derrière l'astronef. - Joli coup, Erick, commenta André Duchamp. Le programme secondaire d'artillerie était chargé dans ses naneuroniques. Si le nouvel homme d'équipage n'avait pas tiré, il aurait pris le relais en quelques millisecondes. En dépit de la performance d'Erick au Catalina, André était encore rongé par le doute. Après tout, O'Flaherty était un pirate comme eux -d'une certaine façon -, et n'importe qui l'aurait éliminé sans remords ; mais tirer sur un astronef civil et désarmé... Tu as gagné ta place parmi nous, pensa André. Il annula le programme secondaire. Le Vengeance de Villeneuve n'était plus qu'à cent vingt kilomètres du Krystal Moon lorsque André procéda à la manoeuvre de retournement et entama la décélération. Les portes du hangar s'ouvrirent en coulissant. Il se mit à siffler pour se distraire des g qui le plaquaient à sa couche. Il avait toutes les raisons d'être satisfait. Même s'ils n'avaient effectué qu'un petit saut interplanétaire, deux cent soixante kilomètres représentaient une excellente distance de séparation. Après avoir quitté Tehama, le Vengeance de Villeneuve s'était placé en orbite autour de Sacramento. Ses capteurs étaient restés braqués sur la trajectoire que leur avait vendue Lance Coulson, jusqu'à ce qu'ils aient repéré une petite tache représentant les gaz d'échappement du Krystal Moon. Comme la position et l'accélération exactes de celui-ci leur étaient disponibles en temps réel, les pirates n'avaient plus eu qu'à calculer les coordonnées de saut. Deux cent soixante kilomètres : certains faucons ne parvenaient à ce degré de précision qu'au prix d'efforts considérables. Les échangeurs thermiques du Vengeance de Villeneuve restèrent à l'intérieur de sa coque en monosilicone pendant qu'il se préparait à aborder le Krystal Moon. Les cellules de saut étaient chargées à fond. André était prudent, et ils pourraient être amenés à fuir en catastrophe. C'était déjà arrivé : des faucons rôdant en mode furtif, des marines des Forces spatiales de la Confédération planqués dans les nacelles de transport. C'était déjà arrivé, mais pas à lui. - Bev, balayage actif des capteurs sur notre proie, s'il te plaît, ordonna André. - À tes ordres, capitaine, dit Bev Lennon. Les capteurs de combat projetèrent des vrilles de radiations pour sonder le Krystal Moon. L'étincelante lance de feu de fusion qui jaillissait de la poupe du Vengeance de Villeneuve se réduisit à une minuscule bulle d'hélium rayonnant accrochée à l'extrémité du tube. Le Krystal Moon, à présent distant de six kilomètres, tanguait doucement sous l'effet de sa fuite de fluide réfrigérant. Des flammes naquirent autour des compartiments de poupe, les fusées auxiliaires crachant pour compenser le mouvement et stabiliser le vaisseau. Les propulseurs ioniques du Vengeance de Villeneuve entrèrent en action, poussant le massif astronef vers sa proie vulnérable. Brendon fit sortir du hangar le véhicule de service multifonctions et le pilota en direction du Krystal Moon. La porte d'une des soutes se releva lentement derrière lui. - Allez, Brendon, allez, murmura André avec impatience tandis que le petit appareil auxiliaire franchissait la distance séparant les deux vaisseaux, porté par la flamme jaune de son carburant chimique. Dans douze minutes, le Centre de contrôle d'Ukiah allait constater l'interruption de la liaison par micro-ondes ; ces fonctionnaires allaient mettre quelques minutes de plus à réagir, puis leurs capteurs balaieraient la trajectoire du Krystal Moon. Il constateraient que le moteur à fusion de l'astronef était coupé et qu'il n'émettait aucun signal de détresse. Ce qui ne pouvait signifier qu'une chose. Les Forces spatiales seraient alertées et, si le Vengeance de Villeneuve avait vraiment la poisse, un faucon de patrouille serait dépêché pour enquêter. André se donnait vingt minutes pour réussir son raid. - Rien à signaler, rapporta Bev Lennon. Mais l'équipage a dû survivre à la première frappe laser, je capte des émissions électroniques à l'intérieur du module de vie. Les ordinateurs de vol sont toujours opérationnels. - Et ils ont désactivé le signal de détresse, dit André. Ce qui est intelligent de leur part, car ils savent que nous n'hésiterions pas à couper cette boîte de conserve en deux pour les réduire au silence. Peut-être qu'ils seront disposés à coopérer. Il télétransmit à l'ordinateur de vol l'ordre d'ouvrir un canal de communication. Erick entendit un grésillement emplir la passerelle faiblement éclairée lorsque la colonne AV fut activée. Il y eut une série de bips musicaux, suivie de sanglots enfantins. Il vit Madeleine Collum redresser la tête sur sa couche d'accélération, puis se tourner vers la console de communication. Des ombres bleues et rouges coulèrent sur son crâne chauve et anguleux. - Krystal Moon, veuillez accuser réception, dit André. - Accuser réception ? rugit une voix masculine depuis la colonne AV. Espèce d'enfoiré, deux de mes membres d'équipage sont morts. Grillés par vos rayons ! Tina n'avait que quinze ans ! Les naneuroniques d'Erick étouffèrent l'éclat écarlate qui illumina soudain ses yeux. Une fille de quinze ans. Dieu tout-puissant ! Ces vaisseaux de transport interplanétaires étaient souvent des entreprises familiales, et leurs équipages formés d'enfants ou de cousins. - Veuillez déverrouiller l'arrimage des nacelles DK-30-91 et DL-30-07, poursuivit André, faisant comme s'il n'avait rien entendu. C'est tout ce qui nous intéresse. - Allez vous faire foutre. - Nous pouvons les dégager tout seuls, anglo, et si on en arrive là, nous dégagerons aussi le module de vie. Votre coque se déchirera aussi vite que l'emballage d'une ration congelée. Procédant à un contrôle visuel par l'entremise des capteurs de combat, Erick constata que le VSM se trouvait à deux cents mètres du Krystal Moon. Desmond Lafoe avait déjà fixé des lames laser aux bras robotiques de l'appareil ; les waldos blancs et grêles effectuaient un test d'articulation préprogrammé. Le Vengeance de Villeneuve, plus gros et moins agile que le VSM, le suivait à son rythme ; plus que trois kilomètres. - On va y réfléchir, dit la voix. - Papa ! gémit une fillette. Papa, fais-les partir. Une femme la fit taire d'une voix craintive. - Ne réfléchissez pas, dit André. Agissez. La communication fut coupée. - Salauds, marmonna André. Erick, lâche une autre rafale sur ce module. - Si nous les tuons, ils ne pourront pas larguer les nacelles. André se fendit d'un sinistre rictus. - Je te demande de leur faire peur, pas de les tuer. Erick activa l'un des lasers de l'astronef; conçu pour une interception à courte distance, il représentait le dernier recours du vaisseau face à des guêpes de combat. Une arme puissante et hautement précise, Il en réduisit le niveau d'énergie à cinq pour cent et visa l'avant du module de vie. Le rayon infrarouge découpa un disque de quarante centimètres de diamètre dans la coque recouverte de mousse. Un nuage de vapeur jaillit de la brèche. Maugréant devant ce qu'il considérait comme une timidité excessive, André rouvrit le canal de communication entre les deux astronefs. - Larguez les nacelles. Aucune réponse. Erick n'entendait plus la fillette. Brendon guida le VSM autour des nacelles en forme de tonneau qui cerclaient la section médiane du Krystal Moon. Il localisa l'une de celles qui contenaient des générateurs de microfusion et braqua sur elle les caméras externes du véhicule. Elle était solidement arrimée à son berceau, ses prises de manutention bien verrouillées en place. Poussant un soupir de frustration à l'idée du temps et des efforts qui lui seraient nécessaires pour dégager la nacelle, il immobilisa le VSM au-dessus de celle-ci, puis transmit à l'ordinateur qui commandait les waldos l'ordre de les déployer. Des gouttelettes de métal en fusion jaillirent du point de contact entre le laser et les prises d'arrimage, formant un essaim de micrométéorites aussi lumineux qu'au moment de l'entrée dans une atmosphère. - Il se passe quelque chose, rapporta Bev Lennon. Les capteurs électroniques lui montraient des circuits d'alimentation en train de s'activer dans le module de vie du Krystal Moon. L'atmosphère continuait de s'échapper par la brèche, que personne n'avait seulement tenté de colmater. - Hé... Une section circulaire se détacha de la coque sous l'effet d'une explosion. L'esprit d'Erick pointa automatiquement le laser à rayons X sur le trou révélé par la feuille de métal froissé tandis que celle-ci s'envolait en tournoyant vers les étoiles. Un petit vaisseau émergea de la brèche, au-dessus d'une colonne de flammes. Identification instantanée : un canot de sauvetage. C'était un cône de cinq mètres de haut, de quatre mètres de diamètre à la base ; son sommet était enveloppé dans un tore d'équipements et de réservoirs. Sur sa mousse protectrice d'un argent terni se reflétaient des constellations difformes. Ce type de canot garantissait à six personnes un mois de survie dans l'espace et pouvait atterrir sur une planète terracompatible à condition d'avoir éjecté son tore au préalable. Il était moins onéreux qu'une série de nacelles tau-zéro et, vu que l'astronef n'opérait que dans un système habité, présentait les mêmes garanties de sécurité. - Merde*, maintenant on va devoir découper chaque prise, râla André. Il vit que Brendon avait à moitié dégagé la première nacelle. Selon ses calculs, il leur restait encore neuf minutes. Ça allait être foutrement juste. - Erick, démolis-moi ce putain de canot de sauvetage. - Non, répliqua posément Erick. En français dans le texte. (N.d.T.) Le canot avait stoppé son accélération. Il largua sa fusée à carburant solide, désormais inutile. - Je t'ai donné un ordre. - La piraterie est une chose ; je ne veux pas être le complice d'un massacre. Il y a des enfants à bord. - Il a raison, André, intervint Madeleine Collum. - Merde ! D'accord, mais, dès que Brendon aura dégagé les nacelles, je veux que le Krystal Moon soit vaporisé. Cet enfoiré de capitaine nous a mis en danger en nous résistant, je veux le voir ruiné. - Entendu, capitaine, dit Erick. Réaction typique, songea-t-il. Nous pouvons attaquer un cargo aux lasers, mais, s'il ose nous résister, c'est injuste. Quand nous reviendrons à Tranquillité, je me laisserai aller à une fierté indigne d'un professionnel en faisant envoyer André Duchamp sur une planète pénitentiaire. L'opération fut achevée quarante-cinq secondes avant la fin du compte à rebours. Après avoir dégagé les deux nacelles, Brendon les transporta dans la soute du Vengeance de Villeneuve. Les lasers aux rayons X entreprirent de déchiqueter le Krystal Moon alors que le VSM réintégrait son berceau, regagnant ensuite le hangar avec toutes les précautions voulues. Les autres nacelles de transport dégorgèrent leur contenu en ruine dans le vide. Les poutrelles du vaisseau se mirent à fondre, se tordant comme si elles étaient mâchées. Criblés d'impacts, les réservoirs s'enveloppèrent d'un gigantesque nuage de vapeur qui entra aussitôt en expansion, et dont les franges tournoyantes effleurèrent le canot de sauvetage en fuite. La porte du hangar de l'astronef se referma. Les capteurs de combat regagnèrent leurs niches sous la coque aux couleurs funèbres. Un horizon des événements apparut soudain autour du Vengeance de Villeneuve. L'astronef rétrécit. S'évanouit. Flottant parmi les débris fragmentés, au sein d'une nébuleuse réfrigérée par le vide, le canot de sauvetage émit un appel à l'aide électronique dénué de toute passion. La rumeur se répandait avant même que le Lady Macbeth n'accoste au spatioport de Tranquillité. Joshua a tiré le gros lot. Et pour sa première course de Norfolk, nom de Dieu. Mais comment fait-il ? Décidément, ce type est extraordinaire. Quel veinard ! Quand Joshua et son équipage entrèrent Chez Harvey, le bar était bondé. L'orchestre les accueillit par un air des plus martiaux, faisant résonner tous ses cuivres ; quatre serveuses étaient debout sur le comptoir inondé de bière, leur petite culotte (ou leur absence de culotte, pour l'une d'elles) bien visible sous leur jupe courte ; astros et techniciens se mirent à crier, à applaudir et à siffler. Une longue table croulait sous les bouteilles de vin, les bouteilles de Champagne et les seaux à glace ; Harvey en personne se tenait auprès d'elle, un large sourire aux lèvres. Le silence se fit. Joshua parcourut lentement la salle du regard, se fendant d'un sourire immensément suffisant. Le spectacle qui s'offrait à lui était sans doute identique à celui dont Alastair II jouissait chaque jour depuis son carrosse royal. C'était fabuleux. - Voulez-vous un discours ? - NON ! Il leva un bras et le tendit vers Harvey d'un geste large. Il s'inclina, savourant son numéro d'histrion. - Alors, ouvrez les bouteilles. On se rua vers la table, la salle s'emplit d'un brouhaha si tonitruant que Warlow lui-même n'aurait pu le couvrir, comme si on avait branché des colonnes AV à fond, l'orchestre se remit à jouer et les serveuses s'escrimèrent sur les tire-bouchons. Joshua confia à Ashly Hanson un Gideon Kavanagh quelque peu interloqué et s'empara d'une poignée de verres sur un plateau. On l'embrassa à maintes reprises tandis qu'il se dirigeait vers le box du coin, où l'attendaient Barrington Grier et Roland Frampton. Il chargea dans ses naneuroniques les images et les noms de trois filles en prévision de réjouissances futures. Roland Frampton se levait, un sourire légèrement inquiet aux lèvres, s'interrogeant de toute évidence sur l'importance de la cargaison - il s'était engagé par contrat à l'acheter dans sa totalité. Mais il serra la main de Joshua avec chaleur. - J'ai pensé qu'il valait mieux que je me déplace, dit-il d'un air amusé. Il t'aurait fallu plusieurs jours pour parvenir à mon bureau. Tranquillité ne parle que de toi. - Ah bon ? Barrington Grier lui donna une tape sur l'épaule, et tous trois s'assirent. - Cette fille, Kelly, cherche à te voir, dit Barrington. - Ah ! (Joshua se retourna sur son siège. Kelly Tirrel, lui soufflèrent ses naneuroniques, journaliste à l'agence Collins.) Oh oui. Comment va-t-elle ? - Elle m'avait l'air en forme. On la voit beaucoup ces temps-ci. Elle présente trois fois par semaine le journal du matin de Collins. - Bien. Bien. Ravi de l'apprendre. Joshua attrapa une petite bouteille de Larmes de Norfolk dans la poche intérieure de la veste jaune d'or qu'il avait enfilée pardessus sa combi. Roland Frampton la fixa comme s'il s'était agi d'un cobra. - Voici le bouquet de Cricklade, dit Joshua d'une voix mielleuse. (Il posa trois verres sur la table et déboucha doucement la bouteille.) Je l'ai goûté. C'est l'un des meilleurs de la planète. Il est récolté dans le comté de Stoke. Un liquide limpide coula de la bouteille en forme de poire. Tous levèrent leur verre, et Roland Frampton examina le sien à la lumière jaune des appliques murales. - À votre santé, dit Joshua. Il avala une gorgée, et un dragon cracha dans son ventre des flammes diaboliques. Roland Frampton sirota délicatement le nectar. - Oh, Seigneur, il est parfait. (Il jeta un regard en coin à Joshua.) Combien en as-tu rapporté ? J'ai entendu des bruits... Joshua produisit son inventaire d'un geste théâtral. Il s'agissait d'une feuille de papier imprimée avec soin, ornée par la signature tarabiscotée de Grant Kavanagh, rédigée à l'encre noire. - Trois mille casiers ! glapit Roland Frampton, les yeux exorbités. Barrington Grier lança un vif regard à Joshua, puis arracha l'inventaire des mains de Roland. - Nom de Dieu, murmura-t-il. Roland s'épongeait le front avec un mouchoir de soie. - C'est fantastique. Oui, fantastique. Mais je ne m'attendais pas à une telle quantité, Joshua. Ne le prends pas mal, mais, d'ordinaire, les capitaines n'en rapportent pas autant à l'issue de leur première course. Je vais devoir prendre des dispositions... la banque. Il me faudra un peu de temps. - Bien sûr. - Tu veux bien attendre ? demanda Roland Frampton, plein d'espoir. - Tu as été généreux avec moi quand j'ai débuté. Je pense donc pouvoir patienter deux ou trois jours. La main de Roland fendit l'air, se transformant en poing juste avant de s'immobiliser au-dessus de la table. Une lueur déterminée se lisait dans ses yeux. - D'accord, je te donnerai une traite sur la Banque jovienne dans trente heures. Je n'oublierai pas ce que tu viens de faire, Joshua. Et, un jour, je veux que tu me racontes comment tu t'y es pris. - Peut-être. Roland vida son verre d'un trait et se leva. - Trente heures, répéta-t-il. - Bien. Si je ne suis pas dans les parages, donne la traite à l'un de mes hommes. Je pense qu'ils seront encore ici. Joshua regarda le vieil homme se frayer un chemin dans la foule excitée. - C'était fort honnête de ta part, dit Barrington. Tu aurais pu toucher le pactole tout de suite en t'adressant à une grande chaîne de distribution commerciale. Joshua lui fit un sourire, et ils trinquèrent. - Comme je l'ai dit, il m'a donné un coup de main quand j'en avais besoin. - Roland Frampton n'a pas besoin d'un coup de main. Il pensait te rendre service en acceptant d'acheter ta cargaison. Les capitaines qui font leur première course de Norfolk s'estiment heureux s'ils rapportent deux cents casiers. - Oui, c'est ce qu'on m'a dit. - Et tu reviens avec une cargaison valant cinq fois son chiffre d'affaires. Tu vas nous dire comment tu t'y es pris ? - Non. - Je m'en doutais. Je ne sais pas ce que tu as, mon jeune ami. Mais, par Dieu, j'aimerais avoir des parts dans ton entreprise. Joshua vida son verre et gratifia Barrington d'un sourire malicieux. Il lui tendit la petite bouteille de Larmes de Norfolk. - Tiens, avec mes compliments. - Tu ne restes pas ? C'est en ton honneur qu'on fait la fête. Il parcourut la salle du regard. Warlow était entouré d'un cercle de filles, qui se mirent à glousser lorsque l'une d'elles s'assit sur son bras tendu, agitant les jambes plusieurs centimètres au-dessus du sol. Affalé dans un box, Ashly était lui aussi entouré de filles, dont l'une lui donnait la becquée avec des fruits de mer prélevés sur un plateau. Il ne parvint même pas à localiser les autres. - Non, dit-il. J'ai un rendez-vous. - Ce doit être une fille d'exception. - Plusieurs. L'Isakore était toujours ancré là où ils l'avaient laissé, la proue reposant sur la berge glissante, la coque protégée d'un éventuel observateur par un gigantesque chêne-merisier qui dominait la rivière, trempant ses branches basses dans les eaux. Le lieutenant Murphy Hewlett poussa ce qu'on aurait pu interpréter comme un soupir de soulagement lorsqu'il reconnut sa silhouette. Ses implants rétiniens étaient réglés sur infrarouge à présent que le soleil s'était couché. Le bateau de pêche était une masse rosé saumon déformée par le rouge foncé des feuilles du chêne-merisier, comme s'il était dissimulé par une cascade solidifiée. Il ne s'était pas vraiment attendu à le retrouver. Vu la tournure prise par la mission, ce n'était pas un événement quantifiable. Ses compagnons de baraquement ne manquaient jamais de se gausser de son nom. Loi de Murphy : tout ce qui peut aller de travers ira de travers. Ce qui venait de se vérifier comme jamais auparavant. Cela faisait maintenant cinq heures qu'ils subissaient des attaques. Des boules de feu incandescent jaillissant des arbres sans prévenir. Des silhouettes à moitié invisibles qui rôdaient dans la jungle, les suivant obstinément, sans un instant de répit. Des silhouettes pas toujours humaines. À sept reprises, il s'était résolu à user de sa carabine ITP pour arroser le terrain, fouaillant la jungle avec des lames d'énergie invisible, puis piétinant les racines fumantes et les cendres pâteuses qui jonchaient le sol. Tous quatre étaient blessés à des degrés divers. Rien ne semblait pouvoir éteindre le feu incandescent une fois qu'il avait touché la chair. Murphy traînait salement la patte, son genou droit était enveloppé dans un bandage de nanoniques médicales, sa main gauche totalement inutilisable et ses doigts peut-être définitivement perdus. Mais Murphy s'inquiétait surtout pour Niels Regehr ; le jeune homme avait reçu une boule de feu en plein visage. Il n'avait plus ni yeux ni nez, et seuls les capteurs de son armure lui permettaient de se diriger, en transmettant directement des images à ses naneuroniques. Mais même les blocages analgésiques des naneuroniques et une constante infusion d'endocrines ne pouvaient l'empêcher de souffrir de crises d'hallucinations et de désorientation. Il ordonnait constamment à des inconnus de s'en aller, de le laisser tranquille, et conversait avec des interlocuteurs invisibles, leur récitant parfois des prières. Murphy l'avait chargé d'escorter leur prisonnière ; il était à peine capable d'assumer cette tâche. La prisonnière en question, qui disait s'appeler Jacqueline Couleur, était une femme d'un certain âge, petite, corpulente, aux cheveux grisonnants, vêtue d'un jean et d'un épais chemisier en coton. Elle était nettement plus forte que les marines pourtant gonflés aux nanoniques (le bras cassé de Louis Beith était là pour en témoigner), plus résistante qu'eux, et capable de surcroît d'infliger des contre-mesures électroniques aux blocs de leurs armures si on ne la tenait pas en respect avec un fusil Bradfield à projectiles chimiques de lourd calibre. Ils l'avaient capturée dix minutes après avoir perdu le contact avec Jenny Barris et ses hommes. C'était à ce moment-là que ceux-ci avaient laissé filer les chevaux. Les bêtes avaient été prises de panique lorsque des boules de feu blanc étaient descendues du ciel, tel un lancer de fusées boréales à la trompeuse majesté. Murphy entendit un bruit de reptation dans la jungle rouge et noir, quelque part sur sa droite. Garrett Tucci lâcha une rafale de Bradfield, criblant la végétation de balles explosives. Murphy entraperçut une silhouette d'un rouge lumineux qui s'éloignait en toute hâte ; soit c'était un homme pourvu d'une cape thermique déployée, soit c'était une chauve-souris géante dressée sur ses pattes postérieures. - Ces saletés d'implants sont foutus, marmonna-t-il. Il vérifia les réserves d'énergie de sa carabine ITP. Il ne lui restait plus qu'une pile, soit douze pour cent de sa puissance de feu maximale. - Niels, Garrett, conduisez la prisonnière sur le bateau et démarrez le moteur. Louis, nous allons dégager le terrain. Ça nous permettra peut-être de gagner du temps. - À vos ordres, répondit le marine. Murphy était immensément fier de sa petite escouade. Personne n'aurait pu faire mieux, ils étaient les meilleurs, les meilleurs. Et c'étaient ses hommes. Il inspira à fond et leva une nouvelle fois sa carabine ITP. Niels, le canon de son Bradfield collé au dos de Jacqueline Couleur, la poussait vers le bateau. Murphy s'aperçut soudain qu'elle voyait aussi bien qu'eux dans les ténèbres. Aucune importance à présent. Ce n'était que l'un des mystères mineurs de cette journée. La carabine tira, ses naneuroniques effectuant la visée. Des flammes s'élevèrent devant lui, bondirent d'arbre en arbre, incinérant les petites branches et mordant profondément dans les grandes. Les lianes incendiées crépitaient comme des câbles électriques mis à nu, fouettant l'air avant de tomber à terre, où elles se compulsaient avec frénésie en crachant et sifflant de plus belle. Une vague de chaleur solide déferla sur lui, déroutée vers le sol par la couche de dispersion de son armure. Des fumerolles s'élevèrent à ses pieds. Le bandage de nanoniques médicales appliqué à son genou transmit un signal d'alarme à ses naneuroniques. - Venez, lieutenant ! hurla Garrett. Au milieu du vacarme produit par les flammes, Murphy entendit les crachotements familiers du moteur de Ylsakore. Les capteurs optiques placés dans le dos de son armure lui montrèrent le bateau en train de sortir de sa cachette, sur des eaux bouillonnant férocement autour de sa coque. - On y va, dit Murphy à Louis Beith. Ils firent demi-tour et foncèrent vers Ylsakore. Murphy observa l'évolution du brasier grâce à ses capteurs optiques. On ne s'en sortira jamais. Derrière eux, les flammes se dressaient sur trente mètres de haut. L'Isakore s'était dégagé du chêne-merisier. Penché au-dessus du plat-bord, Niels leur tendait la main. Le bandage de nanoniques médicales plaqué à son visage évoquait un gigantesque furoncle vert. Les bottes de Murphy plongèrent dans l'eau. Il faillit glisser sur le fond vaseux, s'entraver dans le fouillis de dents-de-chien. Puis il se retrouva collé contre la coque du bateau, se hissa sur le pont. - On y est, nom de Dieu ! (Il éclata d'un rire incontrôlé, sentit des larmes couler sur ses joues.) On a réussi, bon sang ! Il ôta son casque et s'allongea pour contempler l'incendie. La jungle était en feu sur une longueur de quatre cents mètres, projetant des étincelles orange vif vers le ciel d'un noir d'encre. Les eaux impénétrables de la Zamjan se paraient de chatoiements orangés. Au poste de pilotage, Garrett tournait la proue du bateau vers l'aval. - Et l'équipe de Kulu ? demanda Louis. Il avait également ôté son casque, révélant un visage luisant de sueur. Son souffle était court. - Je crois que ce qu'on a entendu cet après-midi était un bang supersonique, dit Murphy en élevant la voix pour couvrir le bruit de l'incendie. Les fumiers, toujours un coup d'avance sur tout le monde. - C'est parce qu'ils sont mous, voilà tout ! cria Garrett depuis la timonerie. Ils ne supportent pas la pression. Nous si. Parce que nous sommes les putains de marines des putains de Forces spatiales de cette putain de Confédération ! Murphy répondit par un sourire à ce cri de guerre ; l'épuisement pesait sur chacun de ses membres. Il avait constamment fait appel à ses muscles renforcés et devait par conséquent veiller à manger plein de rations riches en protéines pour retrouver son équilibre sanguin. Il chargea un mémo à cet effet dans ses naneu-roniques. Son bloc de communication émit un bip pour la première fois en cinq heures ; une transmission l'informa de l'ouverture d'un canal vers le satellite ELINT des Forces spatiales. - Bordel, dit-il. (Puis il transmit au bloc :) C'est vous, commandant ? - Seigneur, Murphy, transmit Kelven Solanki. Que s'est-il passé ? - Un petit pépin, commandant. Rien de bien grave. Nous sommes de retour sur le bateau et filons vers l'aval. Louis éclata de rire et, vidé de ses forces, s'allongea sur le pont. - L'équipe de Kulu a été évacuée, rapporta Kelven Solanki. Tout le personnel de leur ambassade s'est embarqué ce soir à bord de YEkwan. Ralph Hiltch m'a appelé depuis leur orbite pour me dire qu'il n'y avait pas assez de place dans le spatiojet pour qu'il aille vous récupérer. Murphy perçut la colère rentrée que dissimulait cette transmission au ton volontairement neutre. - Aucune importance, commandant ; nous avons une prisonnière pour vous. - Fantastique. C'est une asservie ? Murphy regarda par-dessus son épaule. Assise sur le pont, adossée à la timonerie, Jacqueline Goûteur lui lança un regard noir. - Je le pense, commandant, elle interfère avec le fonctionnement de nos systèmes électroniques si on la laisse faire. Il faut constamment l'avoir à l'oil. - D'accord, quand pouvez-vous la ramener à... La liaison fut brusquement interrompue par des grésillements. Le bloc de communication signala que le canal s'était refermé. Murphy saisit sa carabine ITP et la braqua sur Jacqueline Cou-teur. - C'est vous qui avez fait ça ? - Non, dit-elle en haussant les épaules. Murphy se retourna vers l'incendie. Ils s'en étaient éloignés d'environ cinq cents mètres. Des gens marchaient sur le rivage, là où Ylsakore s'était ancré. Le grand chêne-merisier, toujours intact, dressait sa silhouette noire sur fond de rideau de feu. - Peuvent-ils affecter nos systèmes électroniques à cette distance ? - Votre électronique nous est indifférente, dit-elle. De telles choses n'ont pas leur place dans notre monde. - Est-ce que vous leur parlez ? - Non. - Mon lieutenant ! hurla Garrett. Murphy se retourna. Sur le rivage, les silhouettes avaient formé un cercle en se tenant par les mains. Une immense boule de feu blanc émergea du sol en leur milieu, s'éleva au-dessus de leurs têtes et prit son essor vers la rivière. - À plat ventre ! hurla Murphy. La boule de feu, faisant frémir l'air sur son passage, devint incandescente et éclaira le bateau comme en plein jour. Murphy serra les dents, anticipant le choc, la souffrance qui allait envahir ses jambes ou son échine vaporisées. Un boum tonitruant monta de derrière la timonerie, le bateau roula violemment et la lumière s'éteignit. - Oh, merde, merde, sanglota Garrett. - Qu'y a-t-il ? demanda Murphy en se relevant à grand-peine. La petite structure en bois placée derrière la timonerie n'était plus qu'une ruine fumante. Des planches brisées et calcinées étaient pointées vers le ciel, désormais inutiles. Le générateur de microfusion qu'elles abritaient naguère était réduit à l'état de magma de métal roussi et de plastique fondu. - Avec le temps, vous viendrez à nous, dit posément Jacqueline Goûteur. (Elle n'avait pas bougé de place.) Nous ne sommes pas pressés. Emporté par un faible courant, Ylsakore dériva vers un coude de la rivière, et l'incendie de forêt disparut à la vue. Un duo de nuit et de silence régna bientôt sur le bateau, plus désolé encore que le vide de l'espace. lone portait une robe de soirée en gaze de soie bleu-vert. Il s'agissait en fait d'une unique bande de tissu enveloppée autour de sa poitrine qui, au niveau de la taille, se déployait pour former une longue jupe en corolle, se divisant en deux pour lui ceindre le cou et s'achevant en rubans pendant sur ses épaules. Ses cheveux, laqués de façon à paraître mouillés, étaient maintenus en place au-dessus de sa nuque par une superbe barrette en forme de fleur écarlate, dont les pétales étaient taillés dans une pierre précieuse exotique. Une longue chaîne en platine dessinait sur sa gorge une toile d'araignée. Le problème, avec une robe aussi élégante, c'est que Joshua se sentait écartelé : une partie de lui-même ne souhaitait que la dévorer des yeux, l'autre avait envie de déchirer le tissu somptueux pour se jeter sur le corps qu'il dissimulait. Elle était vraiment splendide. Il passa un doigt autour du col de sa veste de smoking noire. Il était trop serré. Et son noud papillon était de travers. - N'y touche pas, ordonna lone d'une voix sévère. - Mais... - N'y touche pas. Il est très bien comme ça. Il baissa les mains et regarda d'un air mauvais la porte de l'ascenseur. Deux sergents de Tranquillité partageaient la cabine avec eux, ce qui la faisait paraître bondée. La porte s'ouvrit au vingt-cinquième étage du gratte-ciel Saint-Ouen, révélant un palier plus petit que la moyenne. L'appartement de Parris Vasil-kovsky occupait la moitié de l'étage, l'autre abritant son bureau et les quartiers de ses assistants. - Merci de m'avoir accompagné, dit Joshua tandis qu'ils se plaçaient devant la porte de l'appartement. Il sentait son estomac commencer à se contracter. C'était maintenant qu'il allait jouer son plus gros coup. Et Parris Vasil-kovsky ne manquerait pas d'être impressionné par la présence d'Ione pendue à son bras. Il lui faudrait bien ça. - Je veux être avec toi, murmura-t-elle. Il se pencha pour l'embrasser. La membrane musculaire s'ouvrit pour révéler Dominique. Elle avait choisi une robe noire sans manches, très longue et au décolleté vertigineux. Sa crinière couleur miel lui enveloppait les épaules de ses ondulations. En les voyant s'embrasser, elle esquissa un sourire appréciateur de ses lèvres écartâtes. Se sentant un peu coupable, Joshua se redressa, mais ses yeux restèrent rivés au décolleté de Dominique. Une foule de souvenirs remonta à la surface de son esprit, sans même que ses naneu-roniques aient besoin d'intervenir. Il avait oublié à quel point elle était impressionnante. - Ne faites pas attention à moi, dit Dominique d'une voix rauque. J'adore les amoureux, lone gloussa. - Bonsoir, Dominique. Les deux jeunes femmes s'embrassèrent. Puis ce fut au tour de Joshua. - Lâche-le, dit lone, amusée. Tu risques d'attraper quelque chose. Dieu seul sait ce qu'il a fabriqué sur Norfolk. Dominique s'exécuta avec un large sourire. - Tu penses qu'il n'a pas été sage ? - C'est Joshua ; je sais qu'il n'a pas été sage. - Hé ! protesta l'intéressé. C'était un voyage d'affaires, rien de plus. Les deux jeunes femmes éclatèrent de rire. Dominique entra la première dans l'appartement. Joshua s'aperçut que sa jupe était faite de larges franges, des hanches aux chevilles. À chacun de ses mouvements, ce rideau mouvant révélait brièvement ses jambes, ainsi qu'une culotte blanche extrêmement moulante. Il réprima un gémissement. Ce genre de distraction n'allait pas l'aider à se concentrer durant la soirée. La salle à manger était pourvue de deux fenêtres ovales avec vue sur le croissant ocre de Mirchusko - au sud de l'équateur s'affrontaient deux gigantesques spirales cycloniques, acteurs d'un drame qui durait depuis déjà six jours. Les murs en polype étaient pavés du sol au plafond par des plaques de verre aux couleurs chaudes, sur la surface desquelles étaient gravés des animaux. La plupart étaient terriens - lions, gazelles, éléphants, faucons -, mais on trouvait parmi eux certaines des espèces xénos non intelligentes les plus spectaculaires. Les sillons gravés dans le verre s'animaient à une vitesse infinitésimale, faisant courir les quadrupèdes et voler les oiseaux ; leur cycle d'activité durait plusieurs heures. La table était en halkett (un bois originaire de Kulu), d'une riche nuance dorée rehaussée d'un grain écarlate. Trois antiques candélabres en argent étaient placés sur le bois ciré, portant des chandelles blanches aux flammes minuscules. Les convives étaient au nombre de six. Parris était assis en bout de table, plein de prestance dans son smoking noir. La tenue de soirée lui seyait à merveille, contribuant avec ses cheveux bouclés et argentés à lui donner une allure des plus distinguées. En face de lui se trouvait Symone, sa maîtresse du moment, une superbe jeune femme de vingt-huit ans qui devait à ses chromosomes altérés une peau couleur café et des cheveux d'un blond à peine plus clair que ceux de Dominique, l'ensemble produisant un contraste aussi frappant que délicieux. Enceinte de huit mois, elle attendait le troisième enfant de Parris. Joshua et Dominique étaient assis côte à côte. Durant tout le repas, Dominique n'avait cessé de faire courir ses longues jambes sur le pantalon de Joshua. Il s'était efforcé l'ignorer, mais ses fréquents rictus avaient dû le trahir aux yeux d'Ione et, soupçonnait-il, à ceux de Symone. En face d'eux se trouvaient lone et Clément, le fils de Parris. Âgé de dix-huit ans, il était exempt de l'insolence de sa soeur mais n'en était pas moins jovial. Et bien fait de sa personne, se dit lone, quoique dans un autre style que celui de ce voyou de Joshua ; son jeune visage plutôt doux était encadré par une masse de cheveux blonds et bouclés, fort semblables à ceux de Parris. Il venait d'achever sa première année d'études à l'université de Kulu. - Je ne suis jamais allé sur Kulu, dit Joshua tandis que le domestique en veste blanche emportait les assiettes à dessert, assisté par deux chimpanzés. - Ils n'ont pas voulu te laisser entrer ? demanda Dominique avec un sourire espiègle. - Les négociants de Kulu forment un cartel très fermé, il est très dur de s'y imposer. - Comme si je ne le savais pas, grommela Parris. Il m'a fallu huit ans d'efforts pour arriver à leur vendre des tissus d'Oshanko ; avant ça, mes astronefs partaient à vide pour aller leur acheter leurs nanoniques. Un manque à gagner considérable. - J'attendrai d'avoir un fret, dit Joshua. Je n'ai pas l'intention de foncer tête baissée pour affronter une telle organisation. Mais j'aimerais bien y aller en touriste. - Tu t'es bien débrouillé pour pénétrer Norfolk, dit Dominique, ouvrant de grands yeux innocents au-dessus de sa flûte en cristal. - Quelle habile introduction ! lança-t-il avec enthousiasme. Nous venons juste de changer de sujet, n'est-ce pas ? Je n'avais rien remarqué. Elle lui tira la langue. - Tu t'en tires à bon compte, Joshua, dit Parris. Moi, je dois supporter sa subtilité tous les jours, du matin jusqu'au soir. - Je l'aurais crue assez grande pour quitter le cocon familial. - Qui voudrait d'elle ? - Objection retenue. Dominique jeta une petite grappe de raisin à son père. Parris l'attrapa maladroitement et éclata de rire. Un grain tomba sur le tapis en mousse. - Fais-moi une offre, Joshua, la mise à prix est fixée à dix fusiodollars. Il vit une lueur menaçante dans l'oeilde Dominique. - Merci, mais je crois que je vais passer. - Lâche, dit Dominique en faisant la moue. Parris posa la grappe dans une assiette et s'essuya la main avec une serviette. - Alors, comment t'y es-tu pris, Joshua ? Aucun de mes capitaines ne m'a jamais rapporté trois mille casiers, et ça fait cinquante ans que la compagnie Vasilkovsky fait la course de Norfolk. Joshua activa une cellule mémorielle dans ses naneuroniques. - Sceau de confidentialité. D'accord ? Son regard parcourut la tablée, enregistrant l'accord signifié par tous. La loi leur imposait de ne pas répéter ce qu'ils allaient entendre. lone, cependant, présentait un cas de figure intéressant, dans la mesure où ses processus mentaux étaient le système judiciaire de Tranquillité. - Je leur ai proposé un échange contre quelque chose dont ils avaient besoin : du bois. Et il leur expliqua l'utilité du mayope. - Très astucieux, graillonna Dominique quand il eut fini, ne parvenant pas tout à fait à dissimuler son respect sous son vernis d'affectation. Il a de la cervelle en plus de ses couilles. - Ça me plaît, dit Parris. (Il examina sa flûte en cristal.) Pourquoi nous le dire ? - L'offre et la demande, fit Joshua. J'ai trouvé un vide précieux sur le marché et je veux le combler. - Mais le Lady Macbeth n'a pas le tonnage nécessaire pour le combler à lui tout seul, dit Clément. Exact ? Joshua avait douté que ce gamin fût intelligent. Il en avait maintenant la preuve. Un digne représentant de la dynastie Vasilkovsky. - Exact. J'ai besoin d'un partenaire, d'un partenaire solide. - Pourquoi ne pas aller trouver une banque ? s'enquit Dominique. Tu pourrais affréter toi-même d'autres vaisseaux. - Il reste encore un détail à régler. - Ah ! (Parris, vraiment intéressé pour la première fois, se pencha en avant.) Je t'écoute. - Le mayope ne représentera une ressource vitale pour Norfolk qu'à condition que nous en ayons le monopole de façon à maintenir son prix à un niveau élevé. J'ai passé un accord provisoire avec un distributeur de Norfolk, qui s'est engagé à me prendre tout ce que je pourrai lui apporter. Ce qu'il nous faut faire ensuite, c'est réduire l'approvisionnement à une seule et unique source, une source que nous seuls pourrons contrôler. Ce qui va nécessiter une mise de fonds importante, du genre de celles qu'on a du mal à justifier à un banquier. - Tu pourras y arriver ? - Parris, je n'ai jamais vu de planète aussi corrompue que Lalonde. En outre, elle est primitive et par conséquent très pauvre. Si tu y débarquais avec ta fortune, tu serais aussitôt couronné roi. - Non merci, dit sagement Parris. - Bien, mais si nous injectons de l'argent dans les bons cré-disques, nous pouvons garantir que personne d'autre que nous n'obtiendra une licence d'exportation. D'accord, ça ne durera pas éternellement, l'administration finira par s'en mêler, d'autres négociants graisseront d'autres pattes quand ils comprendront ce que nous avons fait ; pourtant, j'estime que nous pourrons tenir le coup au moins le temps de deux conjonctions de Norfolk. Deux conjonctions à l'issue desquelles tes astronefs seront pleins à craquer de Larmes de Norfolk. - Tous mes astronefs ? J'en ai pas mal. - Non, pas tous. Il nous faudra louvoyer, ne pas trop presser le citron. Mon distributeur de Norfolk nous accordera le statut de client privilégié, voilà tout. Il nous appartiendra alors de décider jusqu'à quel point nous pouvons les exploiter sans qu'ils se révoltent. Tu sais combien ils sont jaloux de leur indépendance. - Oui, dit Parris en acquiesçant d'un air pensif. - Et Lalonde dans tout ça ? murmura lone. Elle tenait sa flûte entre le pouce et l'index, de la façon la plus décontractée qui soit, et l'agitait doucement pour faire tourner le Champagne. - Que veux-tu dire par là ? demanda Joshua. - Les habitants de Lalonde, dit Symone. Apparemment, ils ne tirent guère de profit de cet arrangement. Le mayope est leur bois, après tout. Joshua lui adressa un sourire poli. Une âme sensible, exactement ce qu'il me fallait. - Quel profit retirent-ils en ce moment ? dit-il. Symone plissa le front. - Un profit égal à zéro, je présume, intervint Dominique. - Nous allons développer un marché chez eux, reprit Joshua. Nous allons injecter du liquide dans leur économie. Ce ne seront pas de grosses sommes pour nous, je l'admets, mais pour eux cela signifiera un pouvoir d'achat accru. Et ces richesses iront aux habitants, aux colons qui suent sang et eau pour dompter ce monde, pas seulement aux fonctionnaires. Nous allons payer les bûcherons qui travaillent dans l'intérieur des terres, les capitaines des barges, les ouvriers des entrepôts portuaires. Et puis leurs familles, et puis les commerçants chez qui ces familles se fourniront. Ils en bénéficieront tous. Nous en bénéficierons. Norfolk en bénéficiera. C'est l'essence même du commerce. Bien sûr, les banques et les gouvernements profiteront de cet accord pour se faire de l'argent, et cet accord est déséquilibré en notre faveur, mais, en fin de compte, les gens en profiteront. Il s'aperçut qu'il regardait fixement Symone, la mettant au défi de le contredire. Il baissa les yeux, un peu gêné. Dominique l'embrassa sur la joue avec douceur et, pour la première fois, avec sincérité. - Tu as vraiment choisi le meilleur, pas vrai ? demanda-t-elle à lone avec un air de défi. - Évidemment. - Est-ce que ça répond à ta question ? fit Parris à sa maîtresse, lui souriant avec tendresse. - Je pense. Il attrapa un petit couteau en argent pour peler un fruit pourpre de la grosseur d'une datte. Joshua reconnut une prune salée d'Atlantis. - À mon avis, Lalonde serait en de bonnes mains si nous la confiions à Joshua, dit Parris. Quel genre de partenariat envisageais-tu ? - Soixante pour toi, quarante pour moi, dit-il d'un ton affable. - Et ça me coûterait ? - Je pensais à une mise de fonds initiale de deux ou trois millions de fusiodollars pour lancer l'opération. - Quatre-vingts pour nous, vingt pour toi, contra Dominique. Parris mordit dans la chair rosé de la prune salée, observant Joshua d'un oeilacéré. - Soixante-dix pour vous, trente pour moi, proposa Joshua. - Soixante-quinze pour nous, vingt-cinq pour toi. - J'ai droit au même pourcentage sur toutes les Larmes de Norfolk transportées par la compagnie Vasilkovsky tant que nous garderons le monopole sur le mayope. Parris grimaça, puis adressa à sa fille un hochement de tête. - Si tu fournis la garantie subsidiaire, dit-elle. - Vous conservez ma part de mayope comme garantie subsidiaire, évaluée en fonction du prix de vente sur Norfolk. - Marché conclu. Joshua se tassa sur son siège et poussa un long soupir. Il aurait pu s'en tirer beaucoup plus mal. - Tu vois, dit Dominique d'un air malicieux. J'ai de la cervelle en plus de mes seins. - Et de tes jambes, ajouta Joshua. Elle se passa la langue sur les lèvres d'un air provocant, puis but une goulée de Champagne. - Notre service juridique établira le contrat dès demain, dit Parris. Je ne vois aucun problème majeur. - Notre première étape sera d'ouvrir un bureau sur Lalonde et de nous assurer le monopole sur le mayope. Le Lady Mac doit encore être déchargé, puis subir des travaux de maintenance, et ensuite nous aurons droit à une inspection de stade E du ministère de l'Astronautique, grâce à un type que j'ai rencontré à Norfolk. Ce n'est pas grave, mais ça prendra un moment. Je devrais être prêt à partir dans dix jours. - Bien, dit Parris. Ça me plaît, Joshua. Tu ne perds pas de temps, tu vas droit au but. - Au fait, comment as-tu fait fortune ? Parris se fendit d'un large sourire et avala la dernière bouchée de sa prune salée. - Vu que notre petite opération risque de devenir assez grande, du moins je l'espère, je tiens à ce que mon propre représentant t'accompagne sur Lalonde pour ouvrir notre bureau. Et garder l'oeilsur ma mise de fonds que tu ne vas pas manquer de dépenser. - Entendu. De qui s'agit-il ? Dominique se pencha jusqu'à ce que son épaule se colle à celle de Joshua, et il sentit des doigts d'acier se refermer sur sa cuisse. - Devine, lui murmura-t-elle à l'oreille d'une voix salace. Durringham était devenue une ville ingouvernable, qui attendait à bout de nerfs que tombe le coup de grâce. Les résidents savaient que les envahisseurs convergeaient vers elle, à pied et en bateau, tous avaient entendu des récits horrifi-ques d'esclavage xéno, de tortures, de viols et d'étranges cérémonies sanglantes ; ces rumeurs enflaient à chaque kilomètre parcouru, tout comme le fleuve qu'elles descendaient. Il avaient aussi entendu dire que l'ambassade de Kulu avait été évacuée en totalité au cours d'une unique nuit de folie, ce qui confirmait sans ambiguïté la gravité de la situation - sir Asquith n'aurait jamais agi de la sorte s'il subsistait encore un espoir. Leur ville, leurs maisons, leurs emplois et leur prospérité étaient dans la ligne de mire d'une menace inconnue et irrésistible, et ils n'avaient aucune issue. La jungle appartenait aux envahisseurs, les sept vaisseaux de transport en orbite étaient pleins à craquer et ne pouvaient les accueillir. Il ne leur restait que le fleuve et l'océan vierge dans lequel il se jetait. Le surlendemain du jour où Ralph Hiltch avait gagné la sécurité toute relative de l'Ekwan, les vingt-huit navires à aubes encore présents dans le port circulaire de la cité terrifiée partirent pour l'aval. Le prix d'un ticket était de mille fusiodollars par personne (enfants compris). Aucune destination n'était arrêtée : certains envisageaient de traverser l'océan pour rallier Sarell ; on évoqua aussi le nord d'Amarisk. Cela n'avait aucune importance, l'essentiel étant de fuir Durringham. Vu le prix exorbitant fixé par les capitaines et la relative pauvreté de la population, le nombre de candidats au passage se révéla étonnamment élevé. Il n'y aurait pas de place pour tout le monde. La colère et le désespoir montèrent en même temps que le soleil dans le ciel. Des rixes éclatèrent lorsque les passerelles d'embarquement furent relevées en hâte. Privés de leur dernière chance de salut, les résidents foncèrent vers les dortoirs de transit, situés à l'autre bout du port, où des colons s'étaient barricadés. Des jets de pierres, on passa bien vite aux lancers de cocktails Molotov. Candace Elford envoya un escadron de shérifs et d'adjoints fraîchement recrutés, armés de brouilleurs corticaux et de fusils laser, pour maîtriser cette émeute, la dernière d'une longue série. Mais ils tombèrent sur une bande en train de piller un quartier commerçant. La bataille de rue qui s'ensuivit fit huit morts et deux douzaines de blessés. L'escadron n'arriva jamais au port. Ce fut à ce moment-là qu'elle se résigna à appeler Colin Rexrew pour lui avouer que Durringham était désormais incontrôlable. - La plupart des districts urbains sont en train de former leurs propres comités de défense, télétransmit-elle. Ils ont compris que les shérifs étaient incapables de réprimer les troubles à grande échelle. Toutes les émeutes de ces dernières semaines l'ont amplement démontré, et tout le monde a entendu parler de l'affaire du Swithland. Comme ils n'ont plus confiance en vous, ni en moi, pour les défendre, ils ont décidé de le faire eux-mêmes. Ils ont stocké pas mal de nourriture durant les quinze derniers jours. Ils se croient autosuffisants et ne laissent personne franchir les limites de leurs districts. Ça va sans doute mal finir, car on me signale que les habitants des villages de l'Est abandonnent leurs terres pour rejoindre la ville en quête d'un refuge. Nos résidents refusent de les laisser passer. Leur mentalité est celle d'un état de siège. Ils attendent que Terrance Smith revienne à la tête d'une armée et espèrent tenir bon jusque-là. - À quelle distance se trouvent les envahisseurs ? - Je n'en suis pas sûre. Nous évaluons leur progression en fonction des pertes de communication avec les villages. Cette progression n'est pas constante, mais je dirais que le gros de leurs troupes se trouve à dix ou quinze kilomètres des quartiers est de Durringham. Comme il s'agit en majorité de fantassins, ça devrait nous accorder un répit de deux ou trois jours. Bien entendu, nous savons tous les deux que certains d'entre eux se sont déjà infiltrés en ville. Ça fait déjà quelques jours que j'entends des histoires sacrement bizarres de poltergeists et de croque-mitaines. - Qu'as-tu l'intention de faire ? demanda Colin. - De concentrer nos forces sur les endroits stratégiques ; le spatioport, ce secteur, peut-être les deux hôpitaux. J'aimerais ajouter le port à cette liste, mais je ne dispose pas de troupes en nombre suffisant. On a relevé plusieurs désertions cette semaine, en particulier chez les adjoints les plus jeunes. En outre, la plupart des bateaux ont désormais levé l'ancre ; depuis que le convoi de navires à aubes est parti ce matin, on assiste à un exode régulier de bateaux de pêche et même de barges, de sorte qu'il me semble inutile d'investir le port. - Bien. (Colin se prit la tête dans les mains.) Vas-y. Il jeta un regard par la fenêtre de son bureau, découvrant un panorama de toits inondés de soleil. Il n'aperçut aucun des incendies qui avaient rythmé les souffrances de la ville au cours des dernières semaines. - Pouvons-nous tenu: jusqu'au retour de Terrance ? demanda-t-il. - Je n'en sais rien. Pour le moment, nous sommes tellement occupés à nous battre entre nous que je ne saurais vous dire quelle résistance nous pourrions opposer aux envahisseurs. - Ouais. Pas de doute, nous sommes bien sur Lalonde. Assise à son gigantesque bureau, Candace regardait les rapports de situation former d'inquiétants graphes sur les écrans de sa console et transmettait des ordres par l'entremise de ses assistants. Elle se demandait parfois si quelqu'un les recevait encore, les exécutait encore. La moitié de ses shérifs s'étaient déployés autour du spatioport, passant l'après-midi à se retrancher et à installer des canons maser pointés sur la route. Les autres avaient pris position autour du quartier administratif de la ville, couvrant le tombereau du gouverneur, le QG du shérif, divers bâtiments civiques et le bureau des Forces spatiales de la Confédération. Cinq équipes formées de shérifs et d'ingénieurs de la SEL faisaient le tour des autres tombereaux accessibles pour y arrêter les générateurs de fusion. Si les envahisseurs voulaient s'emparer des ressources industrielles de Durringham, ou de ce qui en tenait lieu, Rexrew était résolu à les contrer. L'He, et le deutérium furent collectés et stockés au spatioport. En milieu d'après-midi, la ville n'était plus alimentée que par les réserves d'énergie électronique. Cet état de fait, plus que tout autre, amena la majorité à prendre conscience de la gravité de la situation. Les rixes et les batailles rangées cessèrent entre comités de défense et bandes organisées, on renforça les barricades qui avaient été érigées, on organisa des tours de garde. Chacun rentra chez soi et le silence régna dans les rues. La pluie, qui avait brillé par son absence durant la journée, se mit à tomber à verse. Sous sa chape de sinistres nuages bas, Durringham retint son souffle. Stewart Danielsson regardait la pluie qui martelait les fenêtres de son bureau tandis que le climatiseur émettait son bourdonnement efficace, absorbant l'humidité de l'air. Cela faisait une semaine qu'il avait emménagé ici ; la Ward Molecular n'avait pas chômé durant ce temps-là. Tous les résidents tenaient à faire réviser les circuits auxiliaires de leurs cellules électroniques, en particulier celles des unités les plus petites, qui pouvaient en cas d'urgence faire office de chargeurs pour leurs fusils. Il avait également vendu quantité de câbles d'interface. Les affaires tournaient. Darcy et Lori seraient ravis à leur retour. Quand ils lui avaient confié le magasin, ils ne l'avaient pas vraiment incité à y rester la nuit, mais, vu la tournure des événements, c'était une sage précaution. Il avait repoussé des cambrioleurs à deux reprises. Son sac de couchage et son matelas pneumatique étaient des plus confortables, et le frigo du bureau était plus perfectionné que celui de son appartement ; il avait récupéré le four à microondes dans la cabane située derrière l'entrepôt. Désormais, il avait tout ce qu'il lui fallait. Ce petit séjour prolongé au bureau se révélait plutôt agréable. Le soir, Gaven Hough lui tenait compagnie la plupart du temps. Ni l'un ni l'autre n'avaient revu Cole Estes depuis la nuit qui avait suivi la première émeute anti-Déps. Ce qui ne dérangeait nullement Stewart. Gaven ouvrit la porte de la cloison en verre et y passa la tête. - Apparemment, M. Crowther ne passera pas prendre son unité, il est déjà quatre heures passées. Stewart s'étira et désactiva le bloc-processeur. Il s'était efforcé de mettre à jour le registre des ventes et des encaissements. Ça semblait si facile quand Darcy s'en chargeait. - D'accord, on ferme boutique. - Nous serons les derniers à le faire. Il y a bien deux heures que plus personne ne circule dans les rues. Tous les gens sont rentrés chez eux, ils ont peur de ces envahisseurs. - Et toi, tu n'as pas peur ? - Non, pas vraiment. Je ne possède rien qui puisse susciter la convoitise d'une armée. - Tu peux rester ici cette nuit. Je ne pense pas qu'il soit très sage de se promener dans cette ville, les gens sont trop tendus. Il y a assez à manger pour deux. - Merci. Je vais fermer les portes. Stewart regarda la silhouette du jeune homme s'éloigner derrière la cloison de verre, longeant les établis pour se diriger vers les portes de l'entrepôt. Je devrais m'inquiéter, se dit-il, certaines des rumeurs qui courent en ville sont carrément grotesques, mais il se passe quelque chose en amont. Il jeta un regard plus attentif sur l'entrepôt. Ses murs en mayope lui permettaient de résister à un assaut, sauf si celui-ci était donné par une armée. Or il abritait quantité d'outils et d'équipements de valeur, et tout le monde le savait. Peut-être qu'on devrait condamner les fenêtres. Il n'existait pas de compagnie d'assurances sur Lalonde et, si la boutique partait en fumée, leurs emplois en feraient autant. Il se retourna vers les fenêtres du bureau et les considéra d'un oeilcritique ; leurs montants étaient suffisamment solides pour y clouer des planches. Au-dehors, quelqu'un s'avançait sur la chaussée boueuse. La pluie qui maculait la vitre ne permettait pas de le von* avec précision ; pourtant, on aurait dit un homme vêtu d'un costume. D'un costume très étrange ; un tissu gris, une veste longue fermée par des boutons plutôt que par un sceau. Et il portait un chapeau noir évoquant un tuyau de velours de cinquante centimètres de long. Sa main droite agrippait une canne au pommeau d'argent. La pluie rebondissait sur lui comme si ses antiques vêtements étaient recouverts d'une couche de plastique antifriction. - Stewart ! appela Gaven depuis l'entrepôt. Stewart, viens ici. - Non. Viens voir ça. - Il y en a trois qui sont entrés. Stewart ! La panique qui imprégnait la voix de Gaven l'obligea à se détourner de la fenêtre. Plissant les yeux, il scruta la pénombre derrière la cloison de verre. L'obscurité régnait dans l'immense entrepôt, Gaven ayant refermé la double porte. Stewart ne parvenait pas à le distinguer. Des silhouettes humanoïdes se déplaçaient parmi les empilements de caisses ; bien plus grandes que des hommes. Et il faisait tout juste assez sombre pour l'empêcher de-Derrière lui, la fenêtre émit un craquement sinistre. Il se retourna vivement. Les montants se mirent à geindre, comme s'ils subissaient l'assaut d'un vent violent. Mais la pluie tombait toujours au même rythme. Ce n'était sûrement pas une bourrasque. L'homme au costume gris était planté au milieu de la chaussée, sa canne enfoncée dans la boue, les deux mains posées sur son pommeau. Il regarda Stewart droit dans les yeux. - Stewart ! hurla Gaven. Les vitres se craquelèrent, se couvrant de fissures de plus en plus nombreuses, de plus en plus entrelacées. Obéissant à un réflexe animal, Stewart leur tourna le dos, leva les bras pour protéger son visage. Elles vont exploser ! Un yéti de deux mètres cinquante de haut était collé contre la cloison de verre. Sa fourrure ocre était sale et poisseuse, ses lèvres rouges de babouin retroussées sur des crocs répugnants. Stewart le fixa bouche bée et recula d'un pas. Tout ce que la pièce contenait de verre se brisa au même instant. Juste avant de fermer les paupières, il se retrouva englouti par un splendide nuage de diamants irisés, qui étincelait et chatoyait dans la chiche lumière. Puis les éclats de verre se fichèrent dans sa peau. Le sang jaillit d'un millier de coupures superficielles, maculant de cramoisi chaque centimètre carré de ses vêtements. Son épidémie s'engourdit, son cerveau ayant instantanément refoulé l'atroce souffrance qu'il endurait. L'écran vermillon de ses paupières fermées vira à l'écarlate. Il y eut une explosion d'étoiles pourpres. Puis l'univers devint d'un noir terrifiant. En dépit de l'engourdissement qui l'avait envahi, il sentit comme des charbons ardents dans ses orbites. - Au secours, je suis aveugle ! Il n'aurait même pas su dire s'il avait prononcé ces mots à haute voix. - Tu n'es pas obligé de le rester, lui dit quelqu'un. Nous pouvons t'aider. Nous pouvons te rendre la vue. Il tenta d'ouvrir les yeux. Sensation écourante des tissus fragiles qui se déchirent. Et le noir, toujours le noir. La douleur commença à se diffuser en lui, une douleur qui régnait sans partage sur la totalité de son corps. Il eut conscience de tomber, de s'effondrer sur le sol. Puis la douleur s'estompa de ses jambes, pour être remplacée par un frisson liquide et réconfortant, comme s'il se baignait dans un lac de montagne. Il recouvra la vue, aperçut une fille spectrale esquissée sur fond de ténèbres absolues. On aurait dit qu'elle était faite de membranes blanches et translucides, repliées avec amour autour de son corps svelte, puis se déployant librement pour tisser sa robe fragile. C'était une enfant sublime, à peine adolescente, figée à cet âge imprécis qui sépare la jeune fille de la femme, l'idée même qu'il se faisait d'un ange ou d'un elfe. Et elle dansait sans cesse, virevoltait sans effort, plus souple et plus gracieuse que n'importe quelle ballerine ; son visage s'éclairait d'un sourire riche de promesses. Elle tendit les bras vers lui, ses manches effrangées flottant doucement sous une brise impalpable. - Tu vois ? dit-elle. Nous pouvons faire cesser tes souffrances. Elle leva les bras, joignit les mains au-dessus de sa tête et se remit à tournoyer, faisant résonner les échos de son rire espiègle. - Je vous en supplie. Oh, je vous en supplie. La douleur déchira à nouveau ses jambes, lui arrachant un cri. La sirène de sa vision commença à s'éloigner, sautillant au-dessus du vide. Elle s'immobilisa et inclina la tête sur le côté. - Est-ce cela que tu désires ? demanda-t-elle, un air soucieux sur son visage céleste. - Non ! Revenez, revenez. Je vous en supplie. Son sourire se fit extatique, et elle l'enveloppa dans ses bras comme pour le fêter. Stewart s'abandonna à ses caresses apaisantes, se noya dans une glorieuse marée de lumière blanche. L'Ilex émergea de son terminus de trou-de-ver cent mille kilomètres au-dessus de Lalonde. Le seuil permettant de sortir de l'espace-temps se contracta derrière le faucon comme celui-ci recalibrait son champ de distorsion. Les capteurs sondèrent l'espace avec prudence. L'astronef biotek était en état d'alerte maximale. Tendu sur sa couche d'accélération dans le tore d'équipage, le capitaine Auster parcourut la multitude de données rassemblées par les systèmes tant bioteks qu'électroniques. Son principal souci était de s'assurer qu'aucun vaisseau hostile ne se trouvait dans un rayon de sept cent cinquante mille kilomètres et qu'aucun capteur de combat n'était verrouillé sur la coque du faucon. Un effet de résonance dans le champ de distorsion de Yllex révéla divers corps de la masse d'un astronef en orbite autour de Lalonde, puis des astéroïdes, des satellites, des lunes et des débris rocheux. Aucune masse d'importance dans le voisinage immédiat de l'astronef. Il fallut huit secondes supplémentaires à Ilex, qui travaillait en tandem avec Ocyroe, l'officier d'artillerie, pour confirmer l'absence de toute menace sérieuse. Bien, mettons-nous sur une orbite de garage ; à sept cents kilomètres, dit Auster. Sept cents ? demanda Ilex. Oui. Ton champ de distorsion sera moins affecté à cette altitude. Nous serons encore en mesure de fuir si nécessaire. Très bien. Leurs esprits unifiés élaborèrent ensemble un vecteur de vol approprié. Ilex fondit vers la ligne imaginaire qui cerclait la planète d'un bleu et blanc lumineux. - Nous nous plaçons en orbite de garage, annonça Auster aux trois officiers adamistes qui se trouvaient sur la passerelle. Je veux que les postes de combat soient prêts en permanence ; n'oubliez pas qui nous attend peut-être en bas, s'il vous plaît. (Il souligna ses propos d'une nuance d'anxiété pour le bénéfice de son équipage édéniste.) Ocyroe, quelle est notre situation spatiale à l'échelon local ? - Neuf astronefs en orbite de garage, sept transports de colons et deux cargos. Trois vaisseaux interplanétaires à fusiopropulsion sont en route vers Lalonde en provenance de l'astéroïde Kenyon. Rien d'autre dans le système. - Je n'ai aucune réponse du contrôle aérospatial civil de Lalonde, dit Erato, le pilote du spatiojet. (Il leva les yeux de sa console de communication.) Pour ce que j'en sais, la plate-forme de communication géosynchrone est opérationnelle. Ils ne répondent pas, c'est tout. Auster jeta un coup d'oeilen direction du lieutenant Jeroen van Ewyck, l'officier du Service de renseignements de la Confédération qui les avait rejoints sur Avon. - Qu'en pensez-vous ? - Cette planète est plutôt arriérée, alors ne vous attendez pas à une réponse instantanée. Mais, vu le contenu des cartels que nous avons reçus, je préfère ne courir aucun risque. Je vais tenter de contacter directement Kelven Solanki via le satellite ELESfT des Forces spatiales. Pouvez-vous obtenir des informations de vos agents en poste sur la planète ? - Nous allons lancer un appel, dit Auster. - Parfait. Erato, voyez ce que les capitaines de ces astronefs peuvent nous apprendre. S'il en reste un si grand nombre en orbite, ça doit faire un certain temps qu'ils sont ici. Auster ajouta sa propre voix à l'appel qu'Ilex lançait sur la bande d'affinité en direction de la géante gazeuse. jÈthra leur répondit tout de suite ; mais l'habitat, encore immature, ne put que confirmer les données que Lori et Darcy avaient incluses dans le cartel adressé à l'ambassade édéniste sur Avon. Depuis que Kelven Solanki avait transmis les fichiers à Murora, Lalonde n'avait envoyé que les mises à jour hebdomadaires qui étaient d'usage. La dernière, vieille de quatre jours, contenait quantité d'informations relatives à la détérioration de la situation civile sur la colonie. Pouvez-vous nous dire ce qui se passe ? demanda Gaura via la liaison d'affinité établie entre ^Ethra et Ilex. C'était le directeur de la station qui supervisait la croissance de l'habitat, aux confins du système stellaire. Personne ne répond à nos appels, dit Auster. Dès que nous saurons quelque chose, Ilex vous en informera sans tarder. Si Laton se trouve sur Lalonde, il risque de tenter de capturer jEthra pour le subvertir. Il a disposé de plus de vingt ans pour perfectionner sa technique. Nous n'avons aucune arme à lui opposer. Pouvez-vous nous évacuer ? Cela dépendra des circonstances. Les ordres que nous avons reçus de l'Amirauté nous enjoignent de confirmer sa présence et de l'éliminer si possible. S'il est devenu assez puissant pour résister aux armes que nous transportons, alors nous devons regagner le QG de la Flotte pour donner l'alerte. Ces missions sont prioritaires sur toutes les autres. Auster acheva son message par une bouffée de sympathie. Nous comprenons. Bonne chance. Merci. (Auster demanda à Ilex :) Perçois-tu Darcy et Lori ? Non. Ils ne répondent pas. Mais il y a dans la bande d'affinité une mélodie que je n'avais jamais entendue jusqu'à aujourd'hui. Les facultés de perception du faucon se transmirent à l'esprit d'Auster. Il crut entendre une lointaine voix de soprano, ou un sifflement étouffé ; ce son était trop vague pour être identifié. On aurait cru un adagio, une lente harmonie qui n'était audible que par intermittence, comme un signal radio par une nuit de tempête. D'où est-ce que ça vient ? demanda-t-il. De devant nous, répondit Ilex. Quelque part sur la planète, mais le signal saute d'un endroit à un autre. Impossible de le localiser. Reste calé sur lui et, si tu arrives à en déterminer l'origine, préviens-moi tout de suite. Entendu. Jeroen van Ewyck transmit au processeur de sa console l'ordre de pointer l'une des antennes secondaires de Y Ilex sur un satellite ELINT des Forces spatiales en orbite autour de Lalonde, puis ouvrit un canal de communication avec le bureau de Durringham. Le taux de bits disponibles était fortement en dessous de la normale, ainsi que la puissance du faisceau de micro-ondes émis par le bureau des Forces spatiales. Un homme de troupe un peu paniqué répondit à son appel, le basculant aussitôt sur Kelven Solanki en personne. - Nous sommes ici suite au cartel que vous avez envoyé via l'Eurydice, dit Jeroen van Ewyck. Pouvez-vous nous décrire la situation sur la planète, s'il vous plaît ? - Trop tard, bordel, télétransmit Kelven. Vous arrivez trop tard. Auster ordonna au processeur de sa console de le brancher sur le canal. - Commandant Solanki, ici le capitaine Auster. Nous avons été dépêchés vers vous dès que nous avons pu être équipés pour cette mission. Je vous assure que l'Amirauté a pris très au sérieux le rapport transmis par vos agents et par vous-même. - Au sérieux ? Un seul vaisseau de secours, vous trouvez que c'est sérieux ? - Oui. Notre mission est avant tout une mission de reconnaissance et d'évaluation. En conséquence, nous sommes considérés comme sacrifiables. L'Amirauté doit savoir si la présence de Laton a été confirmée et quelle puissance est nécessaire pour repousser cette invasion. Il y eut une brève pause. - Désolé de m'être emporté, dit Kelven. Les choses commencent à mal tourner ici. Les envahisseurs ont atteint Durringham. - Ces envahisseurs agissent-ils sous le commandement de Laton ? - Je n'en ai encore aucune idée. Kelven entreprit de résumer les événements des deux dernières semaines. Auster l'écouta avec une consternation qui allait croissant, émotion que partageaient tous les autres Édénistes à bord de l'astronef. Les Adamistes également, si leur expression était le reflet fidèle de leurs pensées. - Donc, vous ne savez toujours pas si Laton est derrière cette invasion ? demanda Auster lorsque l'autre eut achevé. - Non. Je penche pour une réponse négative ; Lori et Darcy avaient virtuellement éliminé cette hypothèse quand ils sont arrivés à Ozark. Si c'est lui qui dirige les envahisseurs, alors il a joué un coup de double bluff très complexe. Pourquoi a-t-il prévenu Darcy et Lori des dangers de ce virus énergétique ? - Avez-vous la preuve de l'existence de ce virus ? intervint Jeroen van Ewyck. - Non. Mais les présomptions que nous avons rassemblées jusque-là sont de plus en plus probantes. Les envahisseurs ont bel et bien la maîtrise d'une technologie de contre-mesures électroniques très puissante, qui leur est semble-t-il accessible à tous. Sans doute faudra-t-il demander des renseignements à Kulu ; l'équipe de l'ASE a réussi à évacuer son prisonnier hors du système. Ça ressemble bien à l'ASE, dit Erato avec amertume. Auster acquiesça en silence. - Quel est le degré de gravité de la situation en ville? demanda Jeroen van Ewyck. - Ce soir, nous avons entendu des bruits de combats à la périphérie. Les shérifs protègent le spatioport et le quartier administratif. Mais ça m'étonnerait qu'ils tiennent plus de deux ou trois jours. Vous devez retourner sur Avon et informer l'Amirauté et l'Assemblée générale de notre situation. Pour l'instant, nous ne sommes pas en mesure d'écarter l'hypothèse d'une implication xéno. Et dites à l'amiral qu'il doit en outre empêcher Terrance Smith et ses mercenaires d'atterrir ici. Cette crise est beaucoup trop grave pour être résolue par quelques milliers de soldats de fortune. - Cela va sans dire, opina Auster. Nous allons vous évacuer immédiatement, vous et votre personnel. Quarante-cinq passagers? demanda Ocyroe. C'est quasiment la capacité limite de nos modules de vie. On peut toujours faire un saut direct vers Jospool. Ce n'est qu'à sept années-lumière d'ici. Le tore d'équipage nous supportera tous durant ce temps-là. - J'aimerais bien évacuer quelques sous-officiers et hommes de troupe, télétransmit Kelven Solanki. Lalonde n'était pas censée devenir un champ de bataille. Ce ne sont que des gamins. - Non, vous venez tous, répliqua Auster. - Je souhaiterais capturer l'un de ces envahisseurs asservis, si possible, intervint Jeroen van Ewyck. Et les marines, Erato ? demanda Auster. Tu crois que ça vaut la peine de tenter le coup ? Si on arrive à les localiser, je suis prêt à aller les cueillir, dit le pilote, émettant par mégarde un flot d'excitation. Auster réagit à ce lapsus mental par un sourire ironique. Les pilotes, même édénistes, étaient tous des machos, incapables de résister à un défi. Le bassin de la Juliffe se révèle difficile à examiner, dit Ilex avec un certain agacement. Mes capteurs optiques sont incapables de recevoir une image précisément définie du fleuve et de ses affluents sur une distance d'un millier de kilomètres. C'est la nuit dans le bassin et nous sommes encore à soixante-dix mille kilomètres de distance, fit remarquer Auster. Quand même, la résolution optique devrait être nettement meilleure. - Commandant Solanki, nous allons aussi tenter d'extraire les marines, dit Auster. - Ça fait plus d'une journée que je ne parviens plus à les contacter. Non seulement je ne sais pas où ils sont, mais je ne sais même pas s'ils sont encore en vie, bon Dieu. - Néanmoins, il s'agit de nos hommes. S'il y a une chance de les sauver, nous nous devons de la tenter. Cette déclaration lui valut un regard étonné de la part de Jeroen van Ewyck et des deux autres Adamistes. Ils s'empressèrent de dissimuler cette gaffe. Auster fit comme s'il n'avait rien vu. - Bon sang, mais... bon, d'accord, transmit Kelven Solanki. Mais c'est moi-même qui piloterai l'appareil. Inutile de risquer votre spatiojet. C'est moi qui leur ai ordonné de se fourrer dans ce guêpier. C'est ma responsabilité qui est en jeu. - Comme vous voudrez. Si nos capteurs parviennent à localiser leur bateau, avez-vous un appareil disponible ? - Je peux m'en procurer un. Mais les envahisseurs ont descendu le dernier avion qui a survolé leur territoire. Il y a au moins une chose dont je suis sûr : ils ont à leur disposition des armes redoutables. - Ilex aussi, dit sèchement Auster. Joshua Calvert se laissa retomber sur le drap translucide et poussa un soupir des plus sincères. Le matelas bourré de gelée le berça doucement à mesure que les vagues se calmèrent. Son torse et ses membres étaient couverts de sueur. Il contempla les grappes de cellules électrophorescentes qui constellaient le plafond d'Ione. Le feuillage complexe qu'elles dessinaient commençait à lui être familier. - C'est vraiment une des plus agréables façons de se réveiller, dit-il. - Une des façons ? lone desserra l'étreinte de ses jambes autour de la taille de Joshua et s'assit sur ses cuisses. Elle s'étira d'un geste provocant, les mains jointes derrière la nuque. Joshua gémit et lui jeta un regard vorace. - Dis-moi une autre façon, demanda-t-elle. Il se redressa, immobilisant son visage à vingt centimètres du sien. - Te regarder, dit-il d'une voix rauque. - Ça t'excite ? - Oui. - En solo, ou avec une autre fille ? Elle sentit ses muscles se tendre par pur réflexe. Eh bien, voilà ma réponse, songea-t-elle. D'un autre côté, elle avait toujours su qu'il goûtait le triolisme. Ce n'était pas la bite de Joshua qui était difficile à satisfaire, c'était son ego. Il se fendit de son sourire de brigand. - Je parie que la conversation va porter sur Dominique. lone lui déposa un baiser sur le bout du nez. Toute duplicité était impossible entre eux ; leur unité était semblable à celle qui liait lone à la personnalité de l'habitat. En même temps étrange et réconfortante. - C'est toi qui as prononcé son nom le premier. - Ça t'embête qu'elle m'accompagne sur Lalonde ? - Non. C'est une décision sensée du point de vue commercial. - Tu désapprouves cette idée. (Il lui caressa tendrement les seins.) Inutile d'être jalouse. J'ai déjà couché avec Dominique, tu sais. - Je sais. Je vous ai vus ensemble dans son grand lit, tu te rappelles ? Il prit ses seins en coupe et embrassa ses mamelons l'un après l'autre. - Mettons-la dans ce lit. Elle baissa les yeux pour contempler son crâne. - Désolée, c'est impossible. Les Saldana ont éradiqué le gène gay de leur ADN il y a trois cents ans de cela. Ils ne pouvaient pas risquer ce genre de scandale car, après tout, ils sont censés maintenir les dix commandements dans tout le royaume. Joshua n'en croyait pas un mot. - Dans ce cas, ils ont omis d'éradiquer le gène de l'adultère. Elle sourit. - Pourquoi es-tu si pressé de la retrouver dans ton lit ? Vous allez passer toute une semaine enfermés dans ta cage de sexe en zéro g. - Tu es jalouse. - Non. Je n'ai jamais prétendu avoir des droits exclusifs sur toi. Et puis je n'ai rien dit à propos de Norfolk. Il s'écarta vivement de ses seins. - lone ! protesta-t-il. - Tu exsudais la culpabilité. Était-elle très belle ? - Elle était... gentille. - Gentille ? Eh bien, Joshua Cal vert, j'ai l'impression que vous devenez romantique avec l'âge. Joshua poussa un soupir et se laissa retomber sur le matelas. Il aurait bien aimé qu'elle se décide : oui ou non, était-elle jalouse ? - Est-ce que je te pose des questions sur tes amants ? lone ne put s'empêcher de rougir. Elle s'était bien amusée avec Hans, du moins tant que ça avait duré, mais elle se sentait beaucoup moins libre avec lui qu'avec Joshua. - Non, avoua-t-elle. - Ah, ah, il semble bien que je ne sois pas le seul coupable dans cette pièce. Elle laissa courir son index sur le torse et le ventre de Joshua, puis lui caressa la cuisse. - On fait la paix ? - D'accord. (Il posa les mains sur ses hanches.) Je t'ai apporté un autre cadeau. - Joshua ! Qu'est-ce que c'est ? - Une graine de gigantéa. C'est un arbre originaire de Lalonde. J'en ai vu deux ou trois dans les faubourgs de Dur-ringham, ils faisaient quatre-vingts mètres de haut, mais Marie m'a dit que ce n'étaient que des bébés, qu'on ne trouvait des adultes qu'à l'intérieur des terres. - Marie, hein ? - Oui. (Il refusa de se laisser distraire.) Il devrait pousser sans problème dans les parcs de Tranquillité. Mais il faut planter la graine dans un sol profond et riche en humidité. - Je m'en souviendrai. - Quand il aura fini sa croissance, il atteindra sans doute le phototube. Elle prit un air incrédule. Je dois d'abord procéder à des tests de compatibilité envi-ronnementale, dit Tranquillité. L'équilibre de notre biosphère est des plus délicats. Quel cynisme. - Merci, Joshua, dit-elle à haute voix. Joshua s'aperçut qu'il avait de nouveau une érection. - Approche-toi un peu, veux-tu ? - J'ai plutôt envie de te faire une surprise, dit lone d'un air aguicheur. D'assouvir un de tes fantasmes de mâle. - Ah oui ? - Oui. J'aimerais te présenter l'une de mes amies. Nous nageons ensemble tous les matins. Tu aimerais ça, nous regarder toutes les deux, bien mouillées et bien luisantes. Elle est plus jeune que moi. Et elle ne porte jamais, jamais, de maillot de bain. - Seigneur. (Joshua passa soudain de l'avidité à la prudence.) C'est une blague, décida-t-il. - Mais non. En plus, elle a envie de faire ta connaissance. Elle adore que les gens la lavent. Je fais ça tout le temps, je passe les mains sur tout son corps. Tu ne veux pas te joindre à nous ? Il considéra le visage d'Ione, paré d'une innocence visiblement feinte, et se demanda dans quoi il allait s'embarquer. Gène gay, mon cul. - Je te suis. Ils avaient parcouru cinquante mètres sur l'étroit sentier de sable, discrètement suivis à dix pas de distance par les trois sergents qui escortaient lone, lorsque Joshua s'immobilisa et parcourut les lieux du regard. - C'est la calotte sud. - Exact, dit-elle d'une voix malicieuse. Il la rattrapa alors qu'elle arrivait au sommet de la falaise. La grande crique au dessin doucement incurvé était extrêmement tentatrice, avec sa plage de palmiers et son îlot à quelques encablures du rivage. Au loin, il distinguait les bâtiments aux formes complexes du campus abritant le Projet de recherche sur les Lay-mils. - Rassure-toi, lui dit-elle. Je ne te ferai pas arrêter pour être venu ici. Il haussa les épaules et descendit sur ses talons. lone se mit à courir dès qu'elle arriva sur la plage. Sa sortie-de-bain s'envola. - Viens, Joshua ! Ses pieds touchèrent l'eau, faisant mousser l'écume. Une fille nue, une plage tropicale. Irrésistible. Il ôta sa sortie-de-bain et se mit à courir. Quelque chose le suivait, quelque chose qui produisait un bruit sourd, quelque chose de lourd. Il se retourna. - Mon Dieu ! Un Kiint courait droit sur lui. Long de trois mètres, à peine plus grand que lui, il était moins développé que ceux qu'il avait déjà eu l'occasion de voir. Ses huit pattes épaisses s'agitaient avec vigueur, suivant un rythme qu'il était impossible de suivre. Les pieds de Joshua refusaient de bouger. - lone ! Elle éclata d'un rire hystérique. - Bonjour, Haile ! s'écria-t-elle. Le Kiint s'arrêta maladroitement devant Joshua. Il avait devant lui deux yeux d'un violet très doux, une fois et demie plus grands que son visage. Un souffle chaud et humide jaillissait des évents. - Euh... L'un des bras tractamorphiques du Kiint s'incurva, son extrémité prenant la forme d'une main humaine - un tantinet trop grande. - Eh bien, dis-lui bonjour, lança lone, qui s'était rapprochée de lui. - Je me vengerai, Saldana. Elle gloussa. - Joshua, voici mon amie Haile. Haile, je te présente Joshua. Pourquoi a-t-il tant de raideur ? demanda Haile. lone se retrouva pliée en deux de rire. Joshua lui lança un regard furibond. Ne pas vouloir serrer les mains ? Ne pas vouloir entamer rituel d'accueil ? Ne pas vouloir être ami ? La Kiint semblait horriblement déçue. - Serre-lui la main, Joshua. Haile est peinée à l'idée que tu ne veuilles pas être son ami. - Comment le sais-tu ? demanda-t-il à mi-voix. - L'affinité. Les Kiints savent l'utiliser. Il leva la main droite. Le bras de Haile se tendit vers elle, et il sentit une masse de chair sèche, légèrement écailleuse, lui envelopper doucement les doigts. Ça chatouillait. Ses naneuroniques exécutaient un programme de recherche dans les fichiers xénos qu'il avait stockés dans sa cellule mémorielle. Les Kiints étaient doués de l'ouïe. - Puissent tes pensées toujours voler haut, Haile, dit-il en s'inclinant légèrement en signe de respect. J'ai beaucoup d'amitié pour lui ! lone gratifia Joshua d'un regard calculateur. J'aurais dû me douter que les xénos eux aussi succomberaient à son charme, songea-t-elle. Joshua sentit la chair du Kiint étreindre doucement la sienne, puis la pseudo-main se retira. Le picotement qu'elle laissa dans sa paume sembla se répandre le long de son échine et jusque dans son crâne. - Ta nouvelle amie, dit-il d'un ton appuyé, lone sourit. - Haile est née il y a quelques semaines. Et elle grandit vite, tu peux me croire. Haile se mit à pousser lone vers l'eau, lui donnant des petits coups de sa tête plate tout en ouvrant et refermant son bec. L'un de ses bras tractamorphiques adressa à Joshua le signe de la suivre. Il sourit. - J'arrive. Son cuir chevelu était parcouru d'une démangeaison qui aurait pu laisser croire qu'il avait passé trop de temps au soleil. - L'eau lui assouplit la peau durant sa croissance, expliqua lone en courant devant la jeune Kiint pleine d'impatience. Elle a besoin d'un bain deux ou trois fois par jour. Toutes les maisons kiints sont équipées d'une piscine intérieure. Mais elle adore la plage. - Eh bien, tant que je suis là, je serai ravi de la frictionner. Grande gratitude. - Tout le plaisir est pour moi, dit Joshua. Il se figea. Haile, immobile au bord de l'eau, le fixait de ses grands yeux attentifs. - C'était toi. Oui. - Quoi donc ? demanda lone en les regardant tour à tour. - Je l'entends. - Mais tu n'as pas le gène d'affinité, protesta-t-elle, surprise et peut-être un peu indignée. Joshua a des pensées de force. Grande difficulté pour effectuer interlocution, mais possible^ Pas avec beaucoup d'humains. Sensation de désespoir. Échec chagrin. Il bomba le torse. - Tu vois, j'ai des pensées fortes. - Haile ne maîtrise pas encore notre langue, voilà tout, dit lone avec un sourire menaçant. Elle a confondu la force et la simplicité. Tes pensées sont très élémentaires. Joshua se frotta les mains d'un air résolu et se dirigea vers elle. lone recula, puis fit demi-tour et courut dans l'eau en gloussant. Il la rattrapa au bout de six mètres, et tous deux tombèrent dans les vagues translucides en hurlant et en riant de plus belle. Haile plongea vers eux. Grande joie. Grande joie. Joshua observa avec attention la façon dont nageait la jeune Kiint. Il aurait cru que son corps était trop lourd pour flotter, mais elle se déplaçait à vive allure ; ses bras tractamorphiques se transformèrent en nageoires et se mirent en position contre ses flancs. lone refusa de la laisser aller jusqu'à l'îlot, affirmant que celui-ci était trop éloigné, et Haile n'accepta pas cette contrainte sans bouder. J'ai vu certains des parcs du tout-autour, dit-elle fièrement à Joshua tandis qu'il lui frictionnait la crête dorsale au niveau du postérieur. lone m'a montré. Tant de choses à absorber. Aventure et amusement. Envieuse de Joshua. Joshua ne voyait pas comment formuler mentalement sa question de façon que Haile puisse la comprendre, aussi se contenta-t-il de la poser à haute voix : - Tu m'envies ? Pourquoi ? Tu as des aventures quand tu veux. Tu voles vers les étoiles lointaines. Tu vois des choses si étranges. Je veux cela, je le veux beaucoup. - Je ne pense pas que tu rentrerais dans le Lady Mac. En outre, les astronefs humains susceptibles d'accueillir un Kiint doivent obtenir une licence auprès de ton gouvernement. Je n'ai pas cette licence. Tristesse. Colère. Frustration. Je ne peux m'aventurer par-delà les contraintes définies par les adultes. Beaucoup grandir avant de pouvoir. - Se balader dans l'univers n'est pas vraiment une aventure. La plupart des planètes de la Confédération sont civilisées et le voyage spatial est parfois barbant ; et dangereux. Danger ? Requête excitation ? Joshua se mit à masser le cou flexible de Haile. lone lui souriait au-dessus du dos du xéno. - Non, aucune excitation là-dedans. Le plus grand danger est celui d'une panne mécanique. C'est parfois mortel. Tu as l'excitation. La réussite. lone m'a raconté beaucoup de tes voyages. Triomphe dans l'anneau Ruine. Grande gratification. Actes de courage. lone cessa de glousser pour se mettre à toussoter. Tu es une allumeuse, ma fille. Requête : forme incorrecte d'accès aux mâles humains ? Louer le caractère, puis admiration stupide des hauts faits ; selon tes instructions. Oui, c'est bien ce que j'ai dit. Mais peut-être pas de façon aussi littérale. - C'était il y a quelque temps déjà, dit Joshua. Bien sûr, la vie était un peu risquée à l'époque. Un faux mouvement, et c'était peut-être la catastrophe. L'anneau Ruine est un endroit sinistre. Il faut faire preuve de courage pour être récupérateur. C'est une existence bien solitaire. Tout le monde ne la supporte pas. Tu as acquis le statut de légende. Le plus célèbre des récupérateurs. N'en fais pas trop, avertit lone. - Tu veux parler de la pile électronique laymil ? Oui, c'était une grande découverte, elle m'a rapporté beaucoup d'argent. Grande importance culturelle. - Oh oui, ça aussi. lone cessa de frotter le cou de Haile et plissa le front. - Joshua, as-tu accédé aux enregistrements que nous avons décodés ? - Euh... quels enregistrements ? - Ta pile électronique contenait des enregistrements senso-vidéo des Laymils. Nous avons emmagasiné quantité de données sur leur culture. - Formidable. C'est une bonne nouvelle. Elle le regarda d'un oeilsoupçonneux. - Ils étaient extrêmement avancés sur le plan biologique. Bien supérieurs à nous sur l'échelle de l'évolution ; ils vivaient dans une harmonie presque totale avec l'environnement de leurs habitats, si bien que nous nous demandons à présent jusqu'à quel point ceux-ci étaient artificiels. Leur biologie tout entière, la façon dont ils appréhendaient les organismes vivants, est très différente de notre perception. Ils vénéraient toutes les entités vivantes. Et leur psychologie nous est presque incompréhensible ; tout en étant farouchement individualistes, ils étaient capables de se fondre dans une sorte d'homogénéité mentale. Deux états de conscience presque totalement différents. Nous pensons qu'il s'agissait peut-être d'authentiques télépathes. Les généticiens du projet sont en train de se battre à propos de la séquence de gènes concernée. Elle est semblable au gène d'affinité des Édénistes, mais la psychologie laymil la complète d'une façon qui est inconcevable aux yeux de la culture édéniste. Les Édénistes conservent le noyau dur de leur personnalité même après qu'ils ont transféré leur mémoire dans la personnalité d'un habitat à l'instant de leur décès, alors que la capacité des Laymils à partager leur moi le plus privé est forcément le produit d'une maturité mentale considérable. Il est impossible de programmer dans l'ADN l'instinct régissant le comportement. - Avez-vous pu déterminer ce qui a détruit leurs habitats ? demanda Joshua. Haile frissonna sous sa main, un réflexe des plus humains. Il sentit une terreur glaciale envahir ses pensées. - Oh, pardon. Épouvante. Sensation de peur. Tant de morts. Ils avaient de la force. Ont été pourtant vaincus. Requête : cause ? - J'aimerais bien le savoir, dit lone. Ils semblaient célébrer la vie, bien plus que nous. L'Isakore dérivait sur la Zamjan comme s'il n'était qu'un paquet de rondins élégamment taillés, sa coque battue avec insistance par les vagues nées des courants. Le premier jour, les marines avaient confectionné des rames de fortune pour guider sa course - le gouvernail à lui seul n'y suffisait pas. Et ils avaient plus ou moins réussi à rester au milieu de la rivière. Celle-ci était large de huit cents mètres, ce qui leur laissait une bonne marge de manoeuvre lorsqu'un courant les entraînait vers l'une ou l'autre rive. À en croire le guido-bloc inertiel de Murphy Hewlett, ils avaient parcouru trente kilomètres depuis la destruction du générateur. Le courant n'avait cessé de les porter avec ténacité, les éloignant de la jungle hostile qu'ils avaient incendiée autour de leur point d'ancrage. Plus que huit cents et quelques kilomètres à se taper. Jacqueline Goûteur ne leur avait causé aucun problème, passant tout son temps assise à l'abri de la bâche installée sur la proue. S'ils n'avaient pas surmonté tant d'épreuves, connu tellement de peine et de souffrance pour la capturer, Murphy lui aurait attaché le générateur détruit autour du cou et l'aurait jetée par-dessus bord. Il était sûr qu'elle le savait. Mais ils avaient pour mission de la ramener. Et ils étaient toujours vivants, toujours plus ou moins indemnes. Tant que cela resterait vrai, le s lieutenant Murphy Hewlett allait obéir aux ordres qu'il avait reçus et la conduire à Durringham. Il n'avait plus rien d'autre à faire, n'avait plus d'autre but dans la vie. Personne n'avait tenté d'interférer avec eux, quoique leurs canaux de communication soient bel et bien brouillés (aucun des autres blocs de leur équipement n'était affecté). Même les villages qu'ils avaient longés semblaient indifférents à leur présence. Le matin du premier jour, deux ou trois canots avaient bien tenté de s'approcher d'eux, mais il avait suffi d'un coup de semonce au Bradfield pour les faire déguerpir. Ensuite, VIsakore n'avait plus été dérangé. En fait, le voyage était presque paisible. Ils avaient pu manger à leur faim, nettoyer et recharger leurs armes, soigner tant bien que mal leurs blessures. Niels Regehr passait sans cesse du délire à la lucidité, mais le bandage nanonique plaqué sur son visage lui garantissait une stabilité raisonnable. Murphy pouvait presque se permettre de croire qu'ils finiraient par rallier Durringham. La placidité de la rivière encourageait ce genre de songe creux. Le deuxième jour, alors que la nuit commençait à tomber, il se trouvait assis à la poupe, tenant le gouvernail qu'ils avaient réparé et s'efforçant de garder le bateau au centre de la rivière. Pour accomplir cette tâche, il n'avait pas besoin de sa jambe, dont le genou raidi le faisait de plus en plus souffrir, mais sa main gauche était incapable de tenir la barre. L'air moite qui montait des eaux rendait sa tunique poisseuse et inconfortable. Il vit Louis Beith se diriger vers lui, une flasque à la main. Le bandage nanonique qui formait un bracelet autour de son bras, là où Jacqueline Goûteur l'avait cassé, émettait une faible lueur dans le spectre infrarouge. - Je vous ai apporté du jus, dit Louis. Il sort tout droit du cryo. - Merci. Murphy prit le gobelet qu'on lui tendait. Comme ses implants rétiniens étaient réglés sur infrarouge, le liquide qu'il y versa était d'un bleu si sombre qu'il en était presque noir. - Niels recommence à parler avec ses démons, dit Louis à voix basse. - Nous ne pouvons pas y faire grand-chose, sauf charger un programme de somnolence dans ses naneuroniques. - Ouais, mais, lieutenant... ce qu'il raconte, on dirait que c'est réel, vous savez ? Je pensais que les hallucinations des autres n'avaient aucun sens. Quand je l'écoute, j'en arrive à regarder par-dessus mon épaule. Murphy avala une gorgée de jus. Le liquide glacé lui engourdit le gosier. Délicieux. - Ça vous angoisse à ce point ? Peut-être que je devrais l'endormir. - Non, ce n'est pas trop grave. Mais, avec tout ce qu'on a vu, ça me fout un peu la trouille. - Je pense que les contre-mesures électroniques de l'ennemi affectent nos naneuroniques plus sérieusement que nous n'aimerions l'admettre. - Ah bon ? (Louis sembla se rasséréner.) Vous avez sans doute raison. Il se dressa, les poings sur les hanches, les yeux tournés vers l'ouest. - Ça, c'est une pluie de météorites, dit-il. Je n'en avais jamais vu d'aussi belle. Murphy leva les yeux vers le ciel sans nuages. Au-dessus de la proue de Ylsakore, les étoiles tombaient de leurs constellations présumées immuables. Elles formaient une longue et large traîne, scintillante et étincelante. Le spectacle était si pittoresque qu'il se laissa aller à sourire. Et la lente traîne se faisait de plus en plus grande à mesure que les étoiles entraient dans l'atmosphère en filant vers l'est. Il devait y en avoir un véritable essaim, les débris de quelque comète qui s'était désintégrée des siècles auparavant. Les météorites les plus éloignées s'ornaient de gigantesques queues à mesure qu'elles descendaient. Elles devaient pénétrer dans l'atmosphère sur une grande distance, au moins plusieurs dizaines de kilomètres. Le sourire de Murphy s'effaça. - Ô mon Dieu, dit-il d'une voix nouée par l'émotion. - Qu'y a-t-il ? demanda Louis, toujours ravi. Vous ne trouvez pas ça cool ? Ouaouh ! Je pourrais passer la nuit à regarder ce truc. - Ce ne sont pas des météorites. - Hein ? - Ce ne sont pas des météorites. Merde ! Louis tourna vers lui des yeux inquiets. - Ce sont des harpons cinétiques, bordel ! (Murphy se mit à courir aussi vite que le lui permettait son genou.) Aux abris ! hurla-t-il. Accrochez-vous à ce qui vous tombe sous la main et tenez bon. Ils arrivent droit sur nous. Le ciel redevenait diurne, une tache bleu azur s'y répandant pour chasser les ténèbres. À l'ouest, les queues des projectiles devenaient aveuglantes. Elles semblaient s'allonger à une vitesse terrifiante, telles des lézardes de soleil s'ouvrant dans le mur de la nuit. Le harpon cinétique était la principale arme tactique (non radioactive) employée par les Forces spatiales de la Confédération pour attaquer la surface d'une planète. Il s'agissait d'une écharde solide longue de cinquante mètres, en matériau composite résistant à la chaleur, aussi pointue qu'une aiguille, guidée par une queue cruciforme, pilotée par un processeur préalablement programmé avec un vecteur de vol. Il ne transportait ni explosifs ni charge énergétique ; sa seule vitesse lui permettait de détruire sa cible. L'Ilex fonçait vers Lalonde à une accélération de huit g, suivant une trajectoire hyperbolique calculée avec précision. Il en atteignit le sommet douze cents kilomètres au-dessus d'Amarisk, à deux cents kilomètres à l'est de Durringham. Le faucon lança alors cinq mille harpons qui fondirent sur le continent voilé par la nuit. Ilex inversa la direction de la vague d'accélération de son champ de distorsion, luttant contre la gravité de Lalonde. Plaqués sur leurs couches, les membres de l'équipage résistaient farouchement à l'atroce accélération, leurs membranes nanoni-ques se rigidifiant pour assurer l'intégrité de leurs corps tandis que le faucon s'éloignait de la planète. L'essaim de harpons déchira l'atmosphère, et la friction causée par leur hypervélocité arracha leur couche externe de molécules, donnant naissance à une étincelante queue ionique longue de plus de cent kilomètres. Vu du sol, on aurait dit une ondée d'éblouissante lumière liquide. Le silence était terrifiant. Une telle manifestation de puissance aurait dû être accompagnée par un rugissement de dieu furieux. Murphy s'accrocha au bastingage, près de la timonerie, plissant les yeux sous l'éclat de cette lame destructrice qui tombait sur lui. Il entendit Jacqueline Goûteur pousser un gémissement craintif et en éprouva une satisfaction aussi cruelle que mesquine. C'était la première fois qu'elle affichait une quelconque émotion. Plus que quelques secondes avant l'impact. Les harpons se trouvaient juste au-dessus de lui, dessinant dans les airs une rivière solaire dont le cours était le reflet exact de celui de la Zamjan. Il s'écartèrent en leur centre, formant deux plans de lumière solide qui divergèrent avec une impeccable symétrie, glissant pour aller toucher la jungle à l'ouest, puis filant au-dessus de Yhakore à une vitesse trop fabuleuse pour être perceptible par des sens humains, même améliorés. Pas un harpon, pas un seul, ne vint frapper l'eau. De multiples explosions oblitérèrent la jungle. Sur les deux rives de la Zamjan, des fusées de flamme pourpre jaillirent vers le ciel lorsque les harpons se plantèrent dans le sol, libérant leur colossale énergie cinétique en un unique et dévastateur dégagement de chaleur. La zone d'impact s'étendait sur sept kilomètres le long de la rivière, couvrant les berges sur une largeur de quinze cents mètres. Un épais nuage crasseux, fait de boue, de débris de roche et de morceaux d'arbres, s'éleva sur une hauteur impressionnante, occultant les éclairs de chaleur. L'onde de choc se répandit dans les deux directions, poursuivant la destruction de la jungle. Puis une vague de son déferla sur le bateau. Le bruit des explosions se fondit en un seul et unique bélier sonique, qui fit vibrer toutes les planches de l'Isakore comme autant de cordes de guitare mal accordées. Ensuite vint le fracas de l'atmosphère déchirée par la chute des harpons ; le son rattrapait enfin les armes qui l'avaient produit. Murphy se plaqua les mains sur les tympans. Son squelette tout entier était secoué de tremblements, une violente douleur lui vrillait toutes les articulations. Les débris commencèrent à retomber, criblant la surface des eaux déjà bien agitées. Des incendies se déclenchaient le long des berges, où des arbres fracassés gisaient parmi de profonds cratères. Des particules de bois et d'humus flottaient dans l'air, formant une brume noirâtre au-dessus de la terre mortellement blessée. Murphy baissa lentement les mains, les yeux rivés à cette vision de destruction totale. - C'étaient nos gars, fit-il, émerveillé. On est sauvés. Garrett Tucci était à ses côtés et parlait avec animation. Murphy n'entendait pas un traître mot de ce qu'il disait. Un féroce bourdonnement lui emplissait les tympans. - Crie ! Télétransmets ! J'ai les oreilles bouchées ! Garrett tiqua, puis brandit son bloc de communication. - Il marche ! beugla-t-il. Murphy contacta son propre bloc, qui lui apprit qu'un canal était ouvert avec le satellite ELINT. Un rayon de lumière aveuglante glissa sur l'Isakore, en provenance des hauteurs. Murphy le vit balayer un instant la rivière, puis repartir en direction du bateau. Il leva les yeux, désormais incapable d'être surpris. Le rayon émanait d'un petit avion immobilisé à deux cents mètres d'altitude, dont les contours se découpaient sur fond de ciel étoile. Des feux rouges, verts et blancs clignotaient à l'extrémité de ses ailes et sur ses plans canards. Ses naneuroniques identifièrent l'appareil d'un noir de jais : un BK133. Le bloc de communication de Murphy émit un bip, signalant l'ouverture d'un canal local. - Murphy ? Vous êtes là, Murphy ? - Commandant ? C'est vous ? demanda-t-il, incrédule. - Vous attendiez quelqu'un d'autre ? télétransmit Kelven Solanki. Le rayon lumineux retrouva Ylsakore et resta pointé sur son pont. - Vous avez toujours votre prisonnière ? - Oui, commandant. Murphy jeta un coup d'oeilà Jacqueline Goûteur, qui, la main en visière pour se protéger les yeux, fixait l'appareil. - Bravo. Nous l'emmenons avec nous. - Commandant, Niels Regehr est grièvement blessé. Je ne pense pas qu'il soit en état de grimper une échelle de corde. - Pas de problème. Le BK133 descendait doucement, ses ailes secouées par les microcourants thermaux générés par l'impact des harpons. Murphy sentit l'air puisé par ses jets lui caresser le visage, une brise chaude et sèche qui le changeait agréablement de l'humidité de la rivière. Il vit qu'une large trappe était ouverte dans le fuselage. Accroché à un filin, un homme en treillis descendait vers Ylsakore. Les projecteurs placés sur le toit du bureau des Forces spatiales permettaient de constater que les environs étaient noirs de monde. Tous les regards semblaient braqués sur le ciel nocturne. Murphy observa la scène par la trappe toujours ouverte du BK133 tandis que Kelven Solanki entamait sa descente vers le bâtiment. Un spatiojet en forme de coin était posé dans un angle de celui-ci, ses ailes rétractées ; il rentrait tout juste dans cet espace, son nez et sa queue débordant au-dessus de la corniche. C'était une des plus belles choses qu'il ait vues depuis un sacré bout de temps. - Qui sont tous ces gens ? demanda-t-il. - Tous ceux qui ont vu le spatiojet de Yllex évacuer le personnel tout à l'heure, dit Vince Burtis. C'était l'homme de troupe âg^é de dix-neuf ans qui avait procédé au sauvetage des marines. A ses yeux, l'invasion était exactement le genre d'aventure planétaire qu'il s'était attendu à vivre en s'engageant ; il s'amusait comme un fou. Murphy n'avait pas le coeur à briser ses illusions. Ce gamin ferait bien vite connaissance avec la réalité. - Je crois qu'ils veulent partir, eux aussi, dit sobrement Vince Burtis. Le BK133 se posa sur le toit. Kelven Solanki télétransmit à l'ordinateur de vol l'ordre d'éteindre les moteurs. - Tout le monde descend, dit-il. - Faites vite, s'il vous plaît. (L'appel d'Erato fut relayé par son bloc de communication.) Je suis en contact avec les shérifs devant la porte. Ils disent que les émeutiers sont sur le point d'envahir le bâtiment. - Ils ne devraient pas pouvoir y parvenir, transmit Kelven. - Je crois que quelques shérifs se sont joints à eux, dit Erato d'une voix hésitante. Ils sont humains, après tout. Kelven déboucla ses sangles et fonça dans la cabine. Vince Burtis soutenait Niels Regehr, le guidant pour passer par la trappe. Garrett Tucci et Louis Beith étaient déjà descendus et poussaient Jacqueline Goûteur vers le spatiojet à la pointe du fusil. Murphy Hewlett adressa un sourire las à son supérieur. - Merci, commandant. - Ne me remerciez pas. Si Yllex ne s'était pas pointé, vous seriez encore en train de ramer. - Est-ce que tout le monde a été évacué ? - Oui, le spatiojet a fait deux ou trois aller-retour plus tôt dans la soirée, nous sommes les derniers, dit Kelven Solanki. Ils descendirent d'un bond sur le toit. Les compresseurs du spatiojet se mirent à rugir, étouffant la rumeur qui montait de la foule. Kelven fit de son mieux pour refouler son sentiment de culpabilité. Il s'était fait beaucoup d'amis parmi les fonctionnaires de Lalonde. Candace Elford lui avait prêté le BK133 dès qu'il le lui avait demandé, sans poser de questions. Il était sûrement possible d'emmener quelques personnes dans les transporteurs de colons. Mais qui ? Et comment les choisir ? La meilleure - la seule - façon d'aider Lalonde, c'était de laisser agir les Forces spatiales de la Confédération. De l'autre côté du BK133, la porte d'accès au toit s'ouvrit brusquement. Des hommes et des femmes en surgirent en poussant des cris frénétiques. - Ô mon Dieu, dit Kelven à mi-voix. Il aperçut trois ou quatre shérifs dans le groupe, armés de brouilleurs corticaux et même, pour l'un d'eux, d'un fusil laser. Les autres étaient des civils. Il se retourna. Vince Burtis et Niels Regehr étaient à mi-chemin du sas. L'un des hommes d'équipage de l'Ilex était penché vers Niels, lui tendant une main secourable. Vince regardait derrière lui, les yeux agrandis par le choc. - Montez à bord, télétransmit Kelven en agitant les bras. Deux shérifs faisaient le tour du BK133, d'autres personnes s'étaient accroupies pour passer sous le fuselage. D'autres encore arrivaient sur le toit. Ils devaient être une trentaine en tout. - Attendez-nous. - Vous pouvez sûrement me prendre à bord. - J'ai de l'argent, je peux payer. Murphy leva son Bradfield et tira en l'air à deux reprises. L'arme de lourd calibre était étonnamment bruyante. Plusieurs personnes se jetèrent à terre, les autres se figèrent. - Ce n'est même pas la peine d'y penser, dit Murphy. Le Bradfield se pointa sur un shérif au visage livide. Un brouilleur cortical tomba de sa main. Les compresseurs du spatiojet faisaient un bruit de plus en plus strident. - Il n'y a plus de place à bord. Rentrez chez vous avant qu'il y ait des blessés. Kelven et Murphy commencèrent à reculer en direction du spatiojet. Une jeune femme à la peau basanée, qui avait rampé sous le BK133, se redressa et marcha vers eux avec un air de défi. Elle tenait dans ses bras un enfant qui ne devait pas avoir plus de deux ans. Son visage était poupin, ses yeux immenses et larmoyants. Murphy ne parvint pas à braquer le Bradfield sur elle. Il arriva au pied de l'échelle en aluminium du spatiojet. - Prenez-le avec vous, implora la femme. (Elle tendit l'enfant devant elle.) Pour l'amour de Dieu, prenez mon fils, si vous avez un gramme de pitié en vous. Je vous en supplie ! Le pied de Murphy se posa sur la première marche. Kelven avait mis une main sur son épaule pour le guider. - Prenez-le ! hurla-t-elle, couvrant le vacarme des compresseurs. Prenez-le ou tuez-le. Il frémit devant sa ferveur. Elle parlait sérieusement, pas de doute. - Ce serait une bénédiction pour lui. Vous savez bien ce qui va lui arriver sur cette planète maudite. L'enfant sanglotait, se débattait dans son étreinte. Toutes les personnes présentes sur le toit étaient immobiles et fixaient sur lui des yeux accusateurs. Il se tourna vers Kelven Solanki, dont le visage était déchiré par le tourment. - Prenez-le, bafouilla Kelven. Murphy lâcha le Bradfield, le laissant choir sur le toit en sili-cone. Il télétransmit un code de verrouillage à son processeur de contrôle afin que personne ne puisse le retourner contre le spatiojet, puis attrapa l'enfant de sa main droite. - Shafi ! hurla la femme tandis qu'il montait l'échelle en hâte. Il s'appelle Shafi Banaji. Souvenez-vous-en. Il avait à peine posé un pied dans le spatiojet que celui-ci s'éleva dans les airs, s'inclinant presque tout de suite. On l'agrippa pour l'empêcher de tomber, et la porte du sas se referma. Le pantalon en coton de Shafi était souillé et puant ; il poussa un long sanglot terrifié. 3. En comptant Tranquillité, on ne trouvait que cinq habitats bioteks (non édénistes) indépendants dans les limites de la Confédération. Après Tranquillité, probablement le plus connu, ou d'une triste notoriété selon vos conception culturelle et niveau de tolérance, venait Valisk. Quoique les deux fussent à proprement parler des dictatures, ils occupaient les bords opposés de l'éventail politique, avec entre eux les idéologies dominantes des trois autres habitats, dignes de leur médiocre réputation. Tranquillité était considéré comme un système élitiste, voire une monarchie étant donné son fondateur : société industrielle riche et aux mours un tantinet dissolues, sous l'autorité bienveillante d'un souverain raffiné, elle fondait ses valeurs sur les qualités les plus nobles de l'existence. Un lieu où on souhaitait pouvoir aller vivre. Valisk était un habitat plus ancien, dont la période de gloire était passée, à tout le moins momentanément interrompue : il abritait une population plus décadente ; là, l'argent (et il y en avait encore beaucoup) venait de l'exploitation du côté le plus sombre de la nature humaine. Quant à son régime politique plutôt bizarre, un gouvernerai, il rebutait plus qu'il n'attirait. Il n'en avait pas toujours été ainsi. Valisk fut fondé par un Serpent édéniste du nom de Rubra. A la différence de Laton, qui terrorisa la Confédération deux siècles et demi plus tard, sa rébellion était de nature autrement plus constructive. Il naquit à Machaon, un habitat en orbite autour de Kohistan, la plus grosse géante gazeuse du système de Srinagar. Après quarante-quatre ans, il abandonna sa culture et son foyer, vendit les parts qu'il avait dans l'entreprise d'ingénierie familiale et qui représentaient un capital non négligeable, et émigra sur un astéroïde adamiste nouvellement ouvert à la colonisation, situé dans l'amas nébuleux troyen de Kohistan. C'était une période de grand essor économique pour ce système stellaire. Srinagar avait été colonisé par des Hindous en 2178 durant la Grande Dispersion, cent seize ans auparavant. Les premiers stades de l'industrialisation étaient achevés, l'environnement domestiqué, et les gens cherchaient de nouvelles voies où canaliser leurs énergies. Partout dans la Confédération, les colonies naissantes exploitaient les ressources spatiales et développaient considérablement leur richesse. Srinagar était impatient de compter parmi elles. Rubra commença avec six vaisseaux de transport interplanétaire loués. Il s'avéra un sujet doué dans le domaine qu'il avait choisi, comme l'étaient tous les Serpents (presque toujours à la grande honte des Édénistes, car ils étaient si nombreux à opter pour le crime). Il se fit une petite fortune en fournissant des biens de consommation et des produits de luxe à la population, restreinte mais aisée, des ingénieurs et mineurs de la nébuleuse troyenne. Il acheta d'autres vaisseaux, accrut sa fortune et baptisa sa compagnie en expansion Magellanic Itg. - expliquant en plaisantant à ses pairs qu'un jour il commercerait avec ce lointain amas d'étoiles. En 2036, après douze années de croissance constante, Magellanic Itg. possédait des stations industrielles et des exploitations minières d'astéroïdes, et s'était lancée sur le marché du transport interstellaire. Ce fut à ce moment-là que Rubra créa Valisk en orbite autour d'Opuntia, la quatrième des cinq géantes gazeuses du système. C'était un risque énorme. Il dépensa la totalité des fonds de réserve de sa compagnie pour cloner le germe, hypothéquant de surcroît la moitié des vaisseaux. D'autant que la biotek restait technonologie non grata pour les principales religions, y compris l'hindouisme. Mais Srinagar était suffisamment bolcheviste concernant sa nouvelle indépendance économique par rapport aux États indiens du Gouvcentral qui le finançaient, et suffisamment opiniâtre dans sa façon de concevoir l'innovation, pour ne pas tenir compte des proscriptions prononcées par des fondamentalistes brahmanes sur une lointaine planète impérialiste plus de deux siècles auparavant. Les gouvernements des planètes et astéroïdes ne voyaient aucune raison d'imposer un embargo sur ce qui était en passe de constituer un des premiers atouts économiques du système. Valisk devint, littéralement, un État-entreprise, servant de port d'attache à la flotte de Magellanic Itg. (d'ores et déjà l'une des plus grosses du secteur) et de ville-dortoir pour ses stations industrielles. Quoique Valisk fût un emplacement financièrement avantageux, d'où Rubra pouvait diriger son empire commercial florissant, il avait besoin d'attirer un noyau de population sur l'habitat pour en faire une poche de civilisation viable. Les stations industrielles se virent donc accorder avec une extrême largesse des licences de recherche en armements et Valisk commença à attirer des compagnies spécialisées dans le matériel militaire. Les contraintes à l'exportation étaient quasi inexistantes. Rubra ouvrit aussi l'habitat à l'immigration de " gens qui cherchaient la liberté de culture et de religion ", peut-être en réaction à son éducation édéniste. Cette invite attira plusieurs cultes religieux non conformistes, communautés spirituelles et tribus au style de vie primitif, qui croyaient qu'un habitat biotek remplirait le rôle d'une Gaia bienveillante et leur fournirait le gîte et le couvert gratis. Ils furent plus de neuf mille à venir sur l'habitat au cours de ses vingt-cinq premières années, dont beaucoup qui s'adonnaient à la drogue ou aux programmes stimulants. À cette époque, Rubra, exaspéré par leur indécrottable tempérament de parasite, leur interdit toute nouvelle immigration. En 2330, la population avait grimpé à trois cent cinquante mille personnes. La production industrielle marchait fort et de nombreuses compagnies interstellaires ouvraient des bureaux régionaux sur l'habitat. Puis apparurent les premiers gerfauts qu'on ait vus dans la Confédération, tous immatriculés au nom de Magellanic Itg. et commandés par la nombreuse progéniture de Rubra. Celui-ci venait de réussir un coup spectaculaire à la fois contre ses concurrents et ses anciens frères. Les faucons représentaient la technologie biotek la plus sophistiquée jamais mise en oeuvre ; que quelqu'un soit parvenu à la copier marquait le succès triomphal de la contrefaçon dans le domaine de l'ingénierie génétique. Avec les gerfauts constituant désormais l'assise de sa flotte, la suprématie de Rubra était incontestable. Un programme de clonage à grande échelle vit leur nombre augmenter considérablement ; en leur adjoignant des symbiotes neuraux, les Ada-mistes qui n'avaient aucun scrupule à utiliser la technologie biotek pouvaient les commander, et les candidats furent nombreux. À partir de 2365, Magellanic Itg. n'employa plus que des gerfauts dans sa flotte de transport. Rubra mourut en 2390, alors qu'il était l'un des hommes les plus riches de la Confédération. Il laissait derrière lui un conglomérat industriel depuis lors cité par les économistes comme un modèle du genre de la réussite commerciale. Cela aurait dû continuer. Le conglomérat était tout à fait capable de rivaliser avec la Kulu Corporation détenue par la famille Saldana. Il aurait même pu finir par égaler la compagnie minière édéniste qui exploitait les nappes d'He3. Il n'existait aucune limitation, physique ou financière, pour contrarier ses attentes légitimes ; les banques étaient on ne peut plus disposées à avancer les fonds, les marchés existaient, approvisionnés par ses propres vaisseaux. Mais, à la fin - après la fin -, la nature de Serpent de Rubra s'avéra tout compte fait ne pas être vraiment un avantage. Sa mentalité était trop différente, trop obsessionnelle. Élevé dans la conviction que sa personnalité continuerait à exister pendant des siècles sinon des millénaires, il ne pouvait se résoudre à accepter la mort comme un Adamiste. Il transféra la structure de sa personnalité dans la strate neurale de Valisk. Dès lors, la compagnie et l'habitat commencèrent à dégénérer. Cela était dû en partie à la création des autres habitats indépendants qui tous se proposèrent pour servir de base aux vols d'appa-riement des gerfauts. Le monopole Valisk/Magellanic Itg. était brisé. Cependant la principale raison du déclin industriel de la compagnie, et parallèlement de la détérioration de l'habitat, fut le problème de patrimoine héréditaire dont Rubra était la cause. A sa mort, il était réputé être le père de plus de cent cinquante enfants, dont cent vingt-deux conçus in vitro avec tout le soin requis et gardés en gestation dans des exomatrices ; tous avaient eu leur gène d'affinité modifié et bénéficié de diverses améliorations physiologiques. Trente des enfants nés des exomatrices furent choisis pour composer le comité exécutif de Valisk, qui administrait à la fois l'habitat et Magellanic Itg., tandis que les autres, avec la troisième génération qui proliférait, devinrent pilotes de gerfauts. Les enfants conçus naturellement furent en pratique déshérités des biens de la compagnie, et beaucoup d'entre eux retournèrent au bercail édéniste. Malgré leur népotisme, ces dispositions n'auraient pas dû causer trop de problèmes. Il était inévitable qu'il y ait des luttes de pouvoir au sein d'un comité aussi large, mais ce seraient les forts tempéraments qui arriveraient en haut de l'échelle, comme le voulait la simple dynamique humaine. La modification qu'avait apportée Rubra à leur gène d'affinité était toute simple ; ils étaient liés à l'habitat et à une seule famille de gerfauts. Il les privait de l'affinité universelle des Édénistes. Cela lui donnait accès à leur esprit pratiquement depuis le moment de la conception, d'abord à travers la personnalité de l'habitat, puis, après sa mort, comme partie intégrante de la personnalité de l'habitat. Il les modelait tandis qu'ils reposaient blottis dans les exoma-trices de métal et de matériau composite, et ensuite dans l'innocence de l'enfance ; au centre de leur conscience se nichait à leur insu, tel un ver, un esprit qui examinait leurs pensées les plus secrètes, guettant toute déviation du chemin qu'il leur avait choisi. C'était une version affreusement dénaturée du lien d'amour qui existait entre les faucons et leurs capitaines. Ses descendants ne devinrent guère plus que des caricatures anémiques de lui-même à ses plus beaux jours. Il essaya de leur insuffler les qualités qui l'avaient animé et se retrouva avec de pitoyables inadaptés névrosés. Plus il s'efforçait de resserrer la discipline, plus ils devenaient dépendants de lui. Un changement se manifesta peu à peu dans la personnalité de l'habitat. Dans sa frustration croissante à l'égard de ses descendants vivants, il se laissa gagner par le ressentiment : de leurs existences, de leurs sensations physiques, des émotions qu'ils pouvaient éprouver, ce déchaînement des glandes et des hormones qui faisait des humains ce qu'ils étaient. Rubra était jaloux des vivants. Les visites que faisaient les Édénistes à l'habitat, déjà rares et très espacées, cessèrent complètement après 2480. Selon eux, la personnalité de l'habitat avait perdu la raison. Dariat était un descendant de la huitième génération, né cent soixante-quinze ans après la mort corporelle de Rubra. Physiquement, il ne se distinguait pratiquement pas de ses pairs dont il avait la peau café au lait et les cheveux de jais qui indiquaient l'origine ethnique des premiers habitants du système. La majorité des gens de Valisk venaient du système, quoiqu'ils fussent peu nombreux à pratiquer l'hindouisme. Seuls ses yeux indigo révélaient qu'il n'était pas un pur génotype Srinagar. Ce ne fut pas avant l'adolescence qu'il apprit quel était son funeste héritage, quoique déjà dès la petite enfance il sût instinctivement qu'il était différent ; il était plus doué, supérieur à tous les autres enfants de son école. Et lorsqu'ils se moquaient de lui ou le taquinaient, ou l'excluaient de leurs jeux, il leur rentrait dedans avec une fureur qu'aucun d'eux ne pouvait égaler. Il ne savait pas d'où cela lui venait, seulement que c'était en lui, tapi comme un monstre sommeillant au fond d'un lac. Au début, il éprouvait des remords après les raclées qu'il leur infligeait, la vue du sang avait quelque chose de choquant pour un enfant de cinq ans ; mais quand il se sauvait chez lui en pleurant, se manifestait alors un aspect différent de son ego, qui l'apaisait, refrénait ses palpitations. Il n'y avait rien de mal, lui assurait la voix mystérieuse, tu n'as pas commis de crime, tu as fait ce qui était juste. Ils n'auraient pas dû dire ce qu'ils ont dit, ils n'auraient pas dû te chahuter et se moquer de toi. Tu as eu raison de te faire respecter, tu es fort, tu peux en être fier. Au bout d'un certain temps, le sentiment de culpabilité s'effaça. Quand il ressentait le besoin de frapper quelqu'un, il le faisait sans remords ni regret. Personne à l'école ne contestait plus son autorité, par peur plutôt que par respect. Il vivait avec sa mère dans un gratte-ciel ; son père les avait quittés l'année après sa naissance II n'ignorait pas que son père était quelqu'un d'important, qu'il s'occupait de la direction de Magellanic Itg. ; mais, chaque fois que celui-ci daignait s'acquitter de son devoir de visite, Dariat s'enfermait dans un silence maussade ou se lançait dans une activité frénétique. Il n'aimait pas son père, les grandes personnes étaient bizarres. Je peux me débrouiller sans lui, pensait le garçon, c'est un faible. Une conviction aussi fortement enracinée que chacune de ses empreintes pédagogiques. Après ses douze ans, son père cessa ses visites. Quand, à dix ans, il commença à recevoir son enseignement, Dariat se concentra sur les matières scientifiques et l'économie, quoiqu'il eût tout au fond de lui le très vague sentiment que les arts auraient pu être tout aussi attrayants. Mais ils ne représentaient que d'indignes moments de faiblesse, vite chassés par la fierté qu'il éprouvait à chaque examen qu'il réussissait. Il était promis à de grandes choses. Quatorze ans fut pour lui l'année cruciale. À quatorze ans, il tomba amoureux. L'intérieur de Valisk n'offrait pas les commodités habituelles d'un habitat biotek pourvu d'un environnement tropical ou subtropical. Rubra avait finalement opté pour une brousse désertique partant de la base de la calotte nord pour se transformer peu à peu en une plaine vallonnée, une savane couverte d'herbes d'origine terrienne et xéno, s'étendant jusqu'au traditionnel réservoir d'eau salée occupant la base de la calotte sud. Dariat adorait faire des randonnées à travers les vastes prairies et leur mélange subtil d'espèces et de couleurs. L'époque de l'école où il exerçait sa domination était révolue. Les adolescents étaient censés s'inscrire à des associations sportives ou des clubs d'intérêt public. Dariat avait du mal à s'intégrer, trop de ses camarades se souvenaient encore de son tempérament violent longtemps après qu'il eut cessé d'avoir recours à des méthodes aussi brutales. Ils l'évitaient, et il songeait que cela lui était égal. Quelqu'un le lui disait. Dans ses rêves, il se voyait errer à travers l'habitat et parler à un vieillard aux cheveux blancs. Le vieil homme était d'un grand réconfort, par les choses qu'il lui confiait, les encouragements qu'il lui prodiguait. Et l'habitat était légèrement différent, plus riche, avec des arbres, des fleurs et des gens heureux, des familles en pique-nique. - Il en sera ainsi lorsque ce sera toi qui dirigeras, lui dit le vieillard à maintes reprises. Tu es le meilleur qu'il y ait eu depuis des décennies. Presque aussi doué que moi. Tu vas me rapporter tout cela, le pouvoir et la richesse. - Est-ce le futur ? demanda Dariat. Ils se trouvaient sur un grand tertre de roche polypeuse dominant l'entrée circulaire d'un gratte-ciel. Des gens se hâtaient ça et là avec une vigueur et une détermination qui n'étaient pas courantes sur Valisk. Chacun d'eux portait un uniforme de Magellanic Itg. Quand Dariat levait les yeux, c'était comme si la calotte nord était transparente ; il voyait voler des gerfauts autour de leurs plates-formes d'atterrissage, chargés de marchandises de valeur et d'artefacts rares en provenance de centaines de planètes. Au loin, si loin qu'elle ne formait qu'une tache rousse floue, la machine de von Neumann de Magellanic Itg. tournait lentement à l'abandon sur le fond marron de l'anneau de la géante gazeuse. - Ce pourrait être le futur, soupira le vieillard avec amertume. Si seulement tu veux m'écouter. - Oui, dit Dariat. Je t'écoute. Les propos du vieil homme semblaient coïncider avec les résolutions et les certitudes inébranlables qui se forgeaient dans son esprit. Certains jours, il se trouvait si débordant d'idées et de projets qu'il avait l'impression que son crâne allait éclater, alors qu'à d'autres moments c'était comme si les longs discours décousus de l'homme qui hantait ses rêves avaient répercuté un écho tangible l'accompagnant durant toute la journée. C'était la raison pour laquelle il appréciait les longues périodes de solitude que lui offrait le paysage monotone de l'intérieur de l'habitat. La marche et l'exploration des lieux ignorés constituaient les seuls moments où la tempête qui faisait rage sous son crâne finissait par se calmer. Cinq jours après son quatorzième anniversaire, il rencontra Anastasia Rigel. Elle faisait sa toilette dans une rivière qui courait le long d'une profonde vallée. Dariat l'entendit chanter avant de la voir. La voix le conduisit près d'authentiques rochers sur une saillie de polype dénudée que l'eau avait dégagée du sol. Il s'accroupit à l'abri des rochers et regarda la fille s'agenouiller au bord de la rivière. Elle était grande et avait la peau beaucoup, beaucoup plus noire que tous les gens qu'il avait vus à Valisk. Elle avait l'air d'avoir dans les dix-neuf, vingt ans (dix-sept, apprit-il plus tard), avec des jambes qui semblaient faites tout en muscles et de longs cheveux noirs de jais arrangés en anglaises et entrelacés de colliers de perles rouges et jaunes. Son visage était fin et délicat, avec un petit nez. Sur chaque bras elle portait des dizaines de bracelets d'argent et de bronze. Elle n'était vêtue que d'une jupe bleue en coton léger. Un vêtement de couleur marron gisait sur le sol de polype à côté d'elle. Comme elle se passait de l'eau sur la poitrine et les bras, Dariat entrevit fugitivement des seins aux bouts dressés. C'était encore mieux que de se connecter à un pornosenso et de se masturber. Pour une fois, il se sentait merveilleusement calme. Je l'aurai, songea-t-il, c'est sûr, je l'aurai. Et cette certitude alluma un feu en lui. Elle se releva et enfila le vêtement marron. C'était un gilet sans manches en cuir mince et souple, qui se laçait sur le devant. - Tu peux sortir maintenant, dit-elle d'une voix cristalline. L'espace d'un instant, il éprouva un réel sentiment d'infériorité. Puis il s'avança vers elle avec une désinvolture qui démentait le fait qu'elle l'ait surpris à l'espionner. - Je ne voulais pas te faire peur, dit-il. Elle faisait vingt centimètres de plus que lui ; elle baissa les yeux sur lui et arbora un franc sourire. - Impossible. - Tu m'as entendu ? Je croyais n'avoir pas fait de bruit. - Je t'ai senti. - Senti ? - Oui. Tu exsudes l'angoisse. C'est criant. - Et tu l'entends ? - Lin Yi était une de mes lointaines aïeules. - Ah! - Son nom ne te dit rien ? - Non, désolé. - C'était une fameuse spiritualiste. Elle a prédit le Grand Deux, le séisme qui s'est produit en Californie, sur Terre, en 2058, et elle a conduit ses disciples en lieu sûr dans l'Oregon. Un pèlerinage périlleux pour l'époque. - J'aimerais entendre cette histoire. - Je te la raconte si tu veux. Mais je crois que tu n'es pas en état d'écouter. Ton esprit est fermé au royaume de Chi-ri. - Tu juges les gens bien vite. On n'a pas beaucoup de chances, n'est-ce pas ? - Sais-tu ce qu'est le royaume de Chi-ri ? - Non. - Devrais-je te le dire ? - Si tu veux. - Alors, viens. Elle le conduisit le long de la rivière. À chacun de ses mouvements, ses bracelets faisaient entendre un tintement musical. Ils suivirent la courbe encaissée de la vallée ; après trois cents mètres le fond s'élargissait, et un village Starbridge était établi le long de la berge. Starbridge : les vestiges des cultes, tribus et spiritualistes qui étaient venus sur Valisk au cours des années formatrices et qui, peu à peu au long des décennies, s'étaient mêlés les uns aux autres pour faire front commun contre le mépris et l'hostilité des autres habitants. Aujourd'hui, ils constituaient une grande communauté, unie spirituellement par un brassage outré de croyances souvent incompréhensibles aux étrangers. Optant pour une existence primitive, ils vivaient comme des tribus nomades, se déplaçant à travers l'intérieur de l'habitat, élevant leur bétail, pratiquant leur artisanat, cultivant leurs plants de pavots et attendant leur nirvana. Dariat promena ses regards sur la galerie de tipis délabrés, d'animaux étiques fouillant l'herbe de leurs naseaux, d'enfants en haillons courant pieds nus. Il en éprouva un si profond dégoût qu'il manqua vomir. Il trouva sa réaction bizarre, il n'avait aucune raison de haïr les hippies Starbridge, il n'avait jamais eu affaire à eux jusqu'à présent. Mais, alors même qu'il se faisait ces réflexions, sa répulsion devint plus forte. Bien sûr qu'il les haïssait, ces parasites visqueux, cette vermine d'humanité. Anastasia Rigel se frotta le front, l'air soucieux. - Tu souffres et cependant tu es fort, dit-elle. Tu passes tellement de temps dans le royaume d'Anstid. Elle l'amena dans son tipi, un cône de toile épaisse tissée à la main. Des paniers d'osier étaient disposés sur le pourtour. La lumière était faible et l'air empli de poussière. Au sol, l'herbe rosée de la vallée formait un enchevêtrement de brins desséchés et dépérissants à force d'être piétines. Dariat nota le lit de fortune roulé contre un des paniers, une couverture orange vif et des oreillers sur lesquels était brodé un motif d'arbre vert et blanc entouré d'un cercle d'étoiles. Il se demanda si c'était là-dessus qu'il le ferait, si c'était là qu'il allait enfin devenir un vrai homme. Ils s'assirent en tailleur sur un tapis élimé et burent du thé qui ressemblait à de l'eau colorée et n'avait guère de goût. Jasmin, lui précisa-t-elle. - Que penses-tu de nous ? demanda-t-elle. - Nous ? - Les tribus Starbridge. - Je ne me suis jamais vraiment posé beaucoup de questions à votre sujet, dit Dariat, qui commençait à avoir des démangeaisons sur le tapis et à entrevoir qu'il n'y aurait pas de biscuits pour accompagner le thé. - Tu devrais. Starbridge est à la fois notre nom et notre rêve, le rêve que nous cherchons à construire. " Un pont sur les étoiles ", reliant tous les peuples. Nous sommes la religion ultime. Tôt ou tard ils viendront tous à nous ; les chrétiens, les musulmans, les hindouistes et les bouddhistes, même les sata-nistes et les disciples de Wicca. Chaque secte, chaque culte. Tous sans exception. - Un pari audacieux. - Pas vraiment. C'est simplement inévitable. Nous avons été si nombreux à répondre présents, vois-tu, quand Rubra le Paria nous a invités à venir. Toutes ces croyances, toutes différentes et pourtant au fond toutes les mêmes. Puis il s'en est pris à nous et nous a relégués, isolés. Il pensait nous punir, nous forcer à nous conformer à son athéisme matérialiste. Mais la foi et la dignité sont toujours plus fortes que la tyrannie des mortels. Nous nous sommes tournés vers l'intérieur pour y chercher une consolation et avons découvert que nous avions tellement de choses à partager. Nous sommes devenus un. - Et ce un, c'est Starbridge ? - Oui. Nous avons brûlé les anciennes écritures et les livres de prières dans un feu de joie si prodigieux que les flammes traversaient tout l'habitat. Avec eux sont partis en fumée tous les vieux préjugés et les mythes. Nous en sommes ressortis purs, dans le silence et les ténèbres. Alors, nous avons connu notre renaissance et rebaptisé ce que nous savions être vrai. Il y a tant de choses que les vieilles religions de la Terre ont en commun : tant de croyances, de doctrines et de sagesses identiques. Le problème est que leurs disciples sont séparés par des appellations, par des prêtres devenus décadents et avides de récompenses terrestres. Des populations entières, des planètes entières qui s'accusent les unes les autres d'imposture pour qu'une poignée d'hommes vils puissent porter des robes d'étoffe dorée. - Cela me paraît assez logique, dit Dariat d'un ton enthousiaste. Bonne idée. Il sourit. De là où il était assis, il distinguait tout le contour du sein gauche d'Anastasia à travers le devant du gilet retenu par un lacet. - Je doute que tu aies pu te convertir à la foi aussi vite, rétorqua-t-elle un rien sceptique. - En effet. Parce que tu ne m'as pas tout dit là-dessus. Mais, par contre, si tu disais la vérité quand tu affirmais entendre mon esprit, alors tu as toute mon attention. Aucune des autres religions ne peut offrir de preuve tangible de l'existence de Dieu. Elle changea de position, ce qui fit tinter ses bracelets. - Nous n'en offrons pas non plus. Ce que nous disons, c'est que la vie dans cet univers n'est qu'une partie du grand voyage qu'un esprit entreprend à travers le temps. Nous croyons que le voyage s'achève quand l'esprit atteint le paradis, quelle que soit la définition que tu veuilles lui donner. Mais ne me demande pas si cet univers-ci est proche du paradis. Cela dépend de l'individu. - Qu'arrive-t-il quand ton esprit atteint le paradis ? - La transcendance. - Quelle sorte ? - C'est à Dieu de le révéler. - Dieu. Pas une déesse, alors ? demanda-t-il d'un ton taquin. Elle lui sourit. - Le mot définit un concept, pas une entité, pas un homme blanc avec une barbe blanche, ni même la terre nourricière. Les corps physiques ont besoin qu'on leur attribue un genre. Je ne pense pas que le créateur et le souverain du multivers aille revêtu* une apparence physique et biologique, n'est-ce pas ? - Non. (Dariat finit son thé, soulagé que la tasse fût vide.) Bon, alors, ces royaumes, c'est quoi ? - Durant le temps où l'esprit voyage dans un corps, il se déplace également à travers les royaumes spirituels des seigneurs et des dames qui gouvernent la nature. Il y a six royaumes, et cinq seigneurs et dames. - Je croyais que tu avais dit qu'il n'y avait qu'un paradis ? - C'est ce que j'ai dit. Les royaumes ne sont pas le paradis, ce sont des aspects de nous-mêmes. Les seigneurs et dames ne sont pas Dieu, mais ils sont d'un ordre supérieur au nôtre. Ils affectent les événements à travers les vérités et les mensonges qu'ils nous révèlent. Mais ils n'ont aucune influence sur la réalité physique du cosmos. Ils ne sont pas les instigateurs des miracles. - Comme les anges et les démons ? demanda Dariat d'un ton enjoué. - Si tu veux. Si c'est plus facile à accepter comme ça. - Donc, ils ont charge d'âmes en ce qui nous concerne ? - C'est toi qui as la charge de toi-même. Toi et toi seul as choisi le chemin où erre ton esprit. - En ce cas, pourquoi les seigneurs et les dames ? - Ils nous dispensent les dons de la connaissance et du discernement. Et des tentations. Ils nous testent. - C'est stupide. Pourquoi ne nous laissent-ils pas tranquilles ? - Sans l'expérience il ne peut y avoir d'épanouissement. L'existence est évolution, à la fois à un niveau spirituel et individuel. - Je vois. Bon, qui est ce Chi-ri auquel je suis fermé ? Anastasia Rigel se leva et s'approcha d'un des paniers d'osier. Elle en sortit un petit sac en peau de bouc. Si elle était consciente du regard avide suivant chacun de ses mouvements, elle ne le montra pas. - Ces objets représentent les seigneurs et les dames, dit-elle en se rasseyant. Elle vida le contenu du sac. Six cristaux colorés de la grosseur d'un caillou rebondirent sur le tapis. Ils avaient tous été taillés, nota Dariat ; des cubes aux faces gravées de petites runes. Anastasia prit le rouge. - Celui-ci est pour Thoalé, seigneur de la destinée, indiqua-t-elle. Elle leva le cristal bleu et dit qu'il était pour Chi-ri, la dame de l'espérance. Le vert était pour Anstid, seigneur de la haine. Le jaune pour Tarrug, seigneur de la malice. Vénus, la dame de l'amour, était aussi transparente que du verre. - Tu as dit qu'il y avait six royaumes, fit observer Dariat. - Le sixième est le vide. (Elle présenta un cube noir comme jais.) Il n'a pas de seigneur ni de dame, c'est là où se réfugient les esprits égarés. Elle croisa les bras, ses doigts touchant ses épaules, les bracelets glissant à la pliure des coudes. Elle rappela à Dariat une statue de Shiva qu'il avait vue dans l'un des quatre temples de Valisk : Shiva en Nataraja, roi des danseurs. - Un lieu effroyable, murmura-t-elle d'une voix glaciale. - Tu crois que je n'ai aucun espoir ? demanda-t-il, tout à coup de nouveau agacé par ce déballage de sottises d'un primitivisme païen. - Tu t'y refuses. - Non, c'est faux. J'ai beaucoup d'espoir. Un jour, je vais diriger cet habitat. Voilà qui devrait l'impressionner. Elle secoua doucement la tête, ses cheveux masquant en partie son visage. - C'est Anstid qui t'abuse, Dariat. Tu passes tellement de temps dans son royaume, il tient ton esprit dans sa main impie. - Comment le sais-tu ? dit-il d'un ton dédaigneux. - On appelle ces cristaux les pierres de Thoalé. C'est le seigneur à qui je suis redevable. Il me montre ce qui doit être révélé. (Un étrange petit sourire apparut brièvement sur ses lèvres.) Parfois Tarrug intervient. Lui me montre des choses que je ne devrais pas voir, ou des événements dont je ne peux comprendre la signification. - Comment ça marche ? - Chaque face porte la rune d'un royaume. Je déchiffre les combinaisons, la façon dont elles entrent en relation les unes avec les autres ou, dans le cas du vide, où se situe le lien. Aimerais-tu savoir ce que renferme ton avenir ? - Oui. Vas-y. - Prends chacun des cristaux, tiens-le un moment dans tes mains, essaie de l'imprégner de ton essence, puis mets-le dans le sac. Il prit le cristal transparent, naturellement. La dame de l'amour. - Comment est-ce que je l'imprègne ? Elle se contenta de hausser les épaules. Il serra les cristaux l'un après l'autre dans ses mains, avec l'impression d'être chaque fois plus idiot, avant de les laisser tomber dans le sac en peau de bouc. Anastasia Rigel secoua le sac, puis étala les cristaux. - Qu'est-ce que ça dit ? demanda Dariat d'un ton un peu trop impatient pour quelqu'un qui était censé être sceptique. Elle observa un moment les cristaux, portant des regards anxieux d'une rune à l'autre. - Grandeur, dit-elle enfin. Tu connaîtras la grandeur. - Oh oui ! Elle leva la main pour le faire taire. - Cela ne durera pas. Tu brilles d'un vif éclat, Dariat, mais seulement pour un court moment, et c'est une flamme noire qui brûle en toi. - Alors quoi ? demanda-t-il d'un air renfrogné. - La douleur, la mort. - La mort ? - Pas la tienne. Beaucoup de gens, mais pas la tienne. Cette fois-là, Anastasia Rigel ne lui proposa pas de dormir avec elle. Ni à aucune des visites qu'il lui rendit au cours des mois qui suivirent. Ils se promenaient dans la savane, s'en tenant à des conversations futiles, presque comme un frère et une sour. Elle lui parlait de la philosophie Starbridge, elle lui expliquait les particularités de chaque royaume, Il écoutait, mais perdait pied et patience dans cette vision d'un monde qui semblait n'avoir guère de logique interne. En échange, il lui parlait de son père, du ressentiment et de la confusion que son absence avait provoqués ; surtout dans l'espoir qu'elle le plaigne. Il l'amena dans un gratte-ciel, la première fois, lui dit-elle, qu'elle pénétrait dans un tel lieu. Elle n'aima pas beaucoup cela, tous ces appartements et ces murs où l'on se sentait prisonnier, quoiqu'elle fût fascinée par la vision du ciel étoile tournant lentement au-dehors. La tension sexuelle perdit de son intensité initiale, sans jamais toutefois se dissiper complètement. Cela devint une sorte de jeu, badineries et petits sourires goguenards, où chacun essayait de marquer des points sans trop savoir s'ils étaient gagnants. Dariat avait beaucoup de plaisir en sa compagnie. Enfin quelqu'un qui lui accordait quelque considération, qui prenait le temps d'écouter ce qu'il disait. Parce qu'elle en éprouvait le désir, bien qu'il ne comprît jamais vraiment ce qu'elle pouvait retirer de cet arrangement. Elle lui lut son avenu- à plusieurs reprises, sans qu'aucune des prédictions s'avérât aussi sinistre que la première. Dariat passa de plus en plus de temps avec elle, délaissant presque complètement l'environnement culturel des gratte-ciel et des stations industrielles (à l'exception de ses cours didactiques qu'il continuait à suivre). Quand il était avec Anastasia, il en oubliait ses grandes aspirations. Il apprit à traire les chèvres, non qu'il aimât spécialement cela : elles sentaient mauvais et avaient un sale caractère. Anastasia lui cuisina du poisson qu'elle attrapait dans les ruisseaux et lui montra quelles plantes avaient des racines comestibles. Il découvrit peu à peu le mode de vie de la tribu qui vendait bon nombre de ses produits artisanaux (principalement les paniers et la poterie) aux équipages des vaisseaux. Et qui rejetait la technologie. - À l'exception des équipements médicaux nanoniques, précisa-t-elle avec un sourire pincé. Étonnant combien de femmes se transforment en technophiles au moment de l'accouchement. Il assista à certaines de leurs cérémonies, qui semblaient n'être guère plus que des fêtes en plein air où tout le monde buvait un alcool fort qu'ils distillaient eux-mêmes et chantait des gospels jusqu'à une heure avancée de la nuit. Un soir, où elle ne portait qu'un simple poncho de coton blanc, elle l'invita dans son tipi. Il se sentit envahi par le désir lorsque la lumière de la maigrichonne lampe à huile révéla ses formes à travers le tissu. Il y avait au centre du tipi un pot d'argile d'où sortait un tube tel un serpent d'un panier. Il s'en échappait une douce fumée qui emplissait l'air d'un étrange parfum à la fois suave et piquant. Anastasia tira une bouffée de la pipe et fut traversée d'un frisson comme si elle avait avalé un triple whisky. - Essaie, proposa-t-elle sur un ton de défi. - Qu'est-ce que c'est ? - Une porte sur le royaume de Tarrug. Tu vas aimer ça. Anstid, non. Il va perdre tout contrôle sur toi. Il regarda l'embout du tube, encore mouillé des lèvres d'Anastasia. Il avait envie d'essayer. Il avait peur. Elle avait les yeux exorbités. Elle pencha à nouveau la tête, expulsant deux longs panaches de fumée de ses narines. - Tu n'as pas envie d'explorer le royaume de la malice avec moi ? Dariat porta le tube à sa bouche et aspira, aussitôt pris d'une violente toux. - Pas si fort, dit-elle d'une voix rauque. Vas-y doucement. Sens-la couler dans tes os. (Et, comme il s'exécutait, elle ajouta :) Tes os, ils sont creux, tu sais. Elle arborait un grand sourire, lumineux comme le phototube sur son visage basané. L'univers se mit à tournoyer. Dariat eut conscience du mouvement de l'habitat, avec les étoiles qui filaient de plus en plus vite, zébrant l'espace d'une traînée laiteuse. Il émit un petit rire. Anastasia Rigel lui adressa un long sourire entendu avant de tirer une autre bouffée sur le tube. L'espace était rosé. Les étoiles noues. L'eau exhalait une odeur fermentée. - Je faune, lui dit-il. Je t'aime, je t'aime. Le tipi tremblait. Dariat se trouvait dans les entrailles de quelque bête énorme, tout comme Jonas. Merde ! - Qu'est-ce que tu as dit ? Merde, je n'arrive pas à passer... Ce vert, c'est quoi? Qu'est-ce que tu... ? - Mes mains sont vertes, expliqua-t-il d'un ton placide. - Ah oui ? dit Anastasia Rigel. C'est intéressant. Qu'est-ce qu'elle t'a donné ? - Tarrug ? (Anastasia avait dit que c'était Tarrug qu'ils allaient voir.) Salut, Tarrug. Je l'entends. Il me parle. Anastasia était perpendiculaire à lui. Elle fit passer le poncho par-dessus sa tête et s'assit en tailleur, nue, sur le tapis. Maintenant il la voyait à l'envers. Les bouts de ses seins le suivaient comme deux yeux noirs. - Ce n'est pas Tarrug que tu entends, dit-elle. C'est Anstid. - Anstid. Salut ! Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qu'il y a dans cette foutue pipe ? Attends, laisse-moi revoir la mémoire... Oh, merde, c'est du salfeuil. Je ne peux pas contrôler tes pensées si tu es sur ce truc, petit con. - Je ne veux pas que tu contrôles mes pensées. Mais si. Oh oui ! tu veux. Crois-moi, mon garçon. J'ai les clés qui ouvrent toutes les portes obscures de ce royaume, et tu es le petit protégé. Maintenant arrête de fumer cette saleté qui te pourrit l'esprit. Dariat, calme et résolu, colla le tube à sa bouche et inhala à s'en faire éclater les poumons. Ses joues se gonflèrent. Anastasia Rigel se pencha vers lui et lui enleva le tube des lèvres. - Ça suffit. Le tipi tournait dans le sens inverse de l'habitat, et dehors il pleuvait des chaussures. Des chaussures de euh- noir avec des boucles rouges. Merde ! Pour ça, je vais la tuer, cette petite garce à la peau noire. Il est grand temps que je balance ces tribus Starbridge par le sas. Dariat, lève-toi, mon garçon. Va dehors, va prendre un bol d'air frais. Il y a des équipements médicaux nanoniques dans le village, le chef en a. Ça va te purifier le sang. Dariat sentit son rire le reprendre. - Va te faire foutre ! LÈVE-TOI ! - Non. Mauviette ! Tous des foutues mauviettes. Tu n'es pas meilleur que ton salaud de père. Dariat ferma les yeux très fort. Il voyait les couleurs aussi derrière ses paupières. - Je ne suis pas comme lui. Si, tu l'es. Des mous, faibles et pitoyables. Tous autant que vous êtes. J'aurais dû me cloner quand j'en avais l'occasion. La parthénogénétique aurait résolu tous ces problèmes mer-diques. Deux siècles à endurer ces mauviettes. Deux siècles, bordel ! - Tire-toi ! Même défoncé, Dariat était conscient que cela ne faisait pas partie du trip. C'était autre chose. De bien plus terrible. - Est-ce qu'il te fait du mal, bébé ? demanda Anastasia Rigel. - Oui. Je vais t'écloper si tu ne te lèves pas. Te casser les jambes, te mettre les mains en lambeaux. Ça te dit, mon gars ? Tu vas passer ta vie à te traîner comme un ver. Tu ne pourras plus marcher, tu ne pourras plus te nourrir, tu ne pourras plus te torcher le cul. - Arrête ! cria Dariat. Lève-toi ! - Ne l'écoute pas, bébé. Ferme ton esprit. Dis à cette garce de s'écarter de mon chemin, elle ne peut rien. - S'il vous plaît, tous les deux, arrêtez. Laissez-moi tranquille. Lève-toi. Dariat essaya de se mettre debout. Il parvint à s'agenouiller, puis s'affaissa sur les cuisses d'Anastasia. - Tu es à moi maintenait, dit-elle d'un ton ravi. Non. Tu m'appartiens. Tu m'appartiendras toujours. Tu ne pourras jamais partir. Je ne le permettrai pas. Les doigts d'Anastasia coururent sur les vêtements de Dariat, défaisant les attaches. Une pluie de baisers s'abattit sur son visage. - C'est ce que tu voulais, ce que tu as toujours voulu, lui souffla-t-elle à l'oreille. Moi. Les raies de couleur nauséeuses qui zébraient la vision de Dariat se changèrent en un tourbillon noir. Il sentit onduler contre lui une peau brûlante, pressant chaque centimètre de son corps. Il le faisait ! Il baisait ! Il fondit en larmes. - C'est ça, bébé. Entre en moi. Expulse-le. Expulse-le avec moi. Vole, vole jusqu'à Vénus et Chi-ri. Chasse-le. Libère-toi. Tu m'appartiendras toujours. Dariat se réveilla avec une sensation désagréable. Il était couché complètement nu sur l'herbe dure et froissée du tipi. Le rabat à l'entrée était ouvert, laissant pénétrer un peu de la lumière matinale. Une épaisse rosée marbrait ses jambes. Quelque chose dans sa bouche était mort et s'était décomposé. Sa langue, apparemment. Anastasia Rigel était étendue à côté de lui. Nue et belle. Les bras repliés sur ses seins. Cette nuit. Je l'ai baisée. Je l'ai fait ! Tu te sens mieux ? Dariat poussa un cri. Il était dans sa tête. Anstid. Le demi-dieu du royaume. Il se redressa d'un coup, s'étreignant le torse, se mordant la lèvre inférieure jusqu'à en faire jaillir le sang. Ne sois pas bête. Je ne suis pas un méchant démon. Ça n'existe pas, ces trucs-là. La religion est le soutien psychologique des attardés mentaux. Et le spiritualisme celui des paraplégiques de l'esprit. Imagine ce qu'il en est de ta petite amie. - Qu'est-ce que tu es ? Anastasia Rigel se réveilla, clignant des paupières dans la lumière. Elle passa la main dans ses cheveux ébouriffés et se redressa en le regardant avec une expression étrange. Je suis ton ancêtre. - Un esprit égaré venu du royaume du vide ? demanda-t-il, les yeux écarquillés par la peur. Sers-moi encore une de ces conneries mythologiques et je vais vraiment te casser les jambes. Bon, essayons de raisonner logiquement. Je suis ton ancêtre. Qui donc puis-je être ? La réponse, puisée dans ses cours d'histoire didactiques, s'imposa immédiatement à son esprit. - Rubra? Il ne se sentit pas plus rassuré pour autant. Bien joué. Maintenant arrête de paniquer, et arrête de trembler. En temps normal, je ne m'adresse pas directement à quelqu'un de ton âge ; je préfère vous laisser à vous-mêmes jusqu'à vos seize ans. Mais je ne te permettrai pas de devenir un drogué. Ne refume plus jamais de ce truc-là. Compris ? - Oui, monsieur. Cesse de faire des vocalises. Concentre-toi. - Que dis-tu, bébé ? demanda Anastasia Rigel. Tu es encore dans ton trip ? - Non. C'est Rubra, il... On discute. Tout en tirant le poncho blanc autour de ses épaules, elle lui jeta un regard inquiet. J'ai des projets pour toi, mon garçon, déclara Rubra. De grands projets. Tu vas faire partie du comité exécutif de Magellanic Itg. Ah, bon ? Oui. Si tu joues bien tes cartes. Si tu fais ce qu'on te dit. Je le ferai. Parfait. Bon, j'ai eu la bonté de te laisser tirer ton coup avec la charmante Anastasia. Je peux comprendre, bien foutue, beaux nichons, joli minois. J'ai eu moi aussi des pulsions sexuelles, autrefois. Tu as pris ton pied, mais c'est fini maintenant ; alors enfile tes vêtements et dis au revoir. On te trouvera quelqu'un d'un peu plus convenable. Je ne peux pas la laisser. Pas après... cette nuit. Non, mais regarde-toi bien, mon garçon. Là, dans ce tipi, en train de jouer les coqs de village avec cette bécasse primitive sur un tapis dégueulasse. Je te jure ! Elle t'a bourré le crâne avec deux sortes de merdes. Ce n'est pas comme ça que va se comporter le futur souverain de Valisk. N'est-ce pas ? Non, monsieur. À la bonne heure. Dariat commença à ramasser ses vêtements. - Où vas-tu ? demanda Anastasia. - Chez moi. - C'est lui qui t'as dit de faire ça. - Je... Qu'est-ce qui pourrait me retenir ici ? Elle lui lança un regard désespéré par-dessus le poncho blanc toujours serré contre elle. - Moi. Ton amie. Ton amante. Il secoua la tête. - Je suis un être humain. C'est plus qu'il ne peut prétendre. Allons. Pars. Dariat mit ses chaussures. Il s'arrêta à l'entrée du tipi. - C'est Anstid, dit-elle d'un ton affligé. C'est à lui que tu parles en réalité. Balivernes. Ignore-la. Dariat s'éloigna lentement du village. Quelques anciens lui lancèrent des regards surpris lorsqu'il passa devant leurs fosses à cuisson fumantes. Ils ne comprenaient pas. Comment pouvait-on délaisser la couche d'Anastasia ? C'est ça, leur problème, mon garçon. Ils sont trop arriérés. Le monde réel les dépasse. Il faudra vraiment que je vienne un jour donner un grand coup de balai. Désormais Dariat savait ce qu'il était, ce à quoi il était destiné, et les cours didactiques revêtaient dès lors une toute nouvelle importance. Il fut attentif aux conseils de Rubra quant aux spécialisations qui lui seraient utiles. Il devint obéissant, et s'en voulut un peu de cette soumission. Mais qu'y avait-il d'autre ? Starbridge ? En échange de son adhésion, Rubra lui apprit à se servir du lien d'affinité avec l'habitat. À accéder aux cellules sensitives pour observer ce qui se passait, à aller chercher un maximum de puissance de traitement, ainsi que l'énorme quantité de données enregistrées qui était disponible. L'une des premières choses que fit Rubra fut de lui soumettre une liste des remplaçantes possibles d'Anastasia Rigel et de guider ses choix, voulant au plus vite enterrer ce qui subsistait encore de son désir pour elle. Dariat avait l'impression d'être un fantôme voyeur à épier les candidates éventuelles grâce aux cellules sensitives. À les observer dans l'intimité de leur appartement, discutant avec leurs amies. Certaines couchaient avec leur petit ami, deux avec d'autres filles, ce qui était plutôt excitant. Apparemment, Rubra ne trouvait rien à redire à ces séances prolongées de voyeurisme. Cela avait au moins l'avantage qu'il n'avait plus à débourser pour se payer des pornosensos. Dariat tomba sur une qui lui plaisait bien, Chilone, jolie, neuf mois de plus que lui. La peau aussi foncée qu'Anastasia (la chose qui attira son attention en premier), mais des cheveux acajou. Timide et mignonne, qui parlait beaucoup de sexe et des garçons avec ses amies. Il hésitait cependant à la rencontrer, même s'il connaissait ses occupations journalières, s'il savait ce qui l'intéressait, que lui dire, quels clubs elle fréquentait. Assez pour combiner une douzaine de rencontres. Allez, vas-y, lui dit Rubra après une semaine de prudente observation. Saute-la. Tu ne t'imagines quand même pas qu'Anastasia soupire encore après toi ? Quoi? Sers-toi des cellules sensitives, va voir ce qui se passe du côté du tipi. C'était une chose qu'il n'avait jamais faite, utiliser la faculté de perception de l'habitat pour épier Anastasia. Mais, dans le ton qu'avait employé Rubra, il y avait une pointe de cruelle délectation. Anastasia avait un amant, Mersin Columba, un autre Star-bridge. La quarantaine, des kilos en trop, une calvitie naissante, un teint blafard. Quand ils étaient dans les bras l'un de l'autre, le tableau était affreux. Sous les coups de boutoir, Anastasia tressautait sans émettre le moindre son. Dariat sentit monter en lui l'ancienne fureur de son enfance, chauffée à blanc. Il voulut délivrer Anastasia de cette répugnante humiliation ; son Anastasia, si belle, qui l'avait aimé. Suis mon conseil. Va voir la jeune Chilone. Comme tous les adolescents édénistes, Dariat n'avait pas mis longtemps à découvrir comment leurrer les cellules sensitives de l'habitat. Dès lors que le réseau principal de la personnalité de Rubra ne se concentrait pas précisément sur lui, il pouvait éviter la surveillance autonome des sous-programmes. Il se servit des cellules sensitives pour suivre Mersin Columba à sa sortie du tipi. Le gros balourd arborait un sourire suffisant en descendant vers le ruisseau. Anastasia Rigel était recroquevillée sur son tapis, les yeux dans le vide. Mersin Columba suivit un moment la vallée avant d'enlever sa chemise et son pantalon. Il entra dans l'eau, à un endroit assez large, et commença à se nettoyer de l'odeur et des taches qu'avait laissées sa séance de baise. Le premier coup de gourdin l'atteignit sur le côté de la tête, lui arrachant l'oreille. Il poussa un grognement et tomba à genoux. Le second coup lui fracassa le crâne. Arrête ! Dariat lui allongea un autre coup de gourdin, riant devant le visage hébété de l'homme. Personne ne fait ça à ma copine. Personne ne me fait ça, à moi ! Une avalanche de coups s'abattit sur la tête nue de Mersin Columba. Les impérieuses récriminations de Rubra n'étaient qu'un bourdonnement de guêpe à l'esprit déchiré de Dariat. Il était le bras de la vengeance. Il était omnipotent, plus fort que n'importe quel seigneur de royaume. Il frappa et frappa, et c'était bon. L'eau inonda le corps inerte de Mersin Columba. De son crâne en bouillie coulèrent de longs rubans de sang que le courant transformait en serpentins segmentés. Dariat se tenait, triomphant, au-dessus de lui. Ses doigts lâchèrent le gourdin ensanglanté. J'ignorais jusqu'alors ce que j'avais créé avec toi, dit Rubra dont la voix muette n'avait plus sa conviction habituelle. Dariat fut saisi d'un frémissement. Son coeur se mit à battre à grands coups. Anastasia est à moi. Ce qui est sûr en tout cas, c'est qu'elle n'appartient plus à ce pauvre vieux Mersin Columba. Et ça, c'est un fait. Le courant avait entraîné le corps à cinq mètres de lui. Dariat le trouva répugnant, livide, tout ballonné. Et maintenant que fait-on ? demanda-t-il d'un air renfrogné. Je ferais bien d'envoyer quelques chimpanzés mettre un peu d'ordre. Et toi, tu ferais bien de filer. C'est tout ? Je ne vais pas te punir pour avoir tué un Starbridge. Mais on a du travail à faire sur ton tempérament. On peut en tirer profit, à condition toutefois de l'utiliser de façon appropriée. Pour la compagnie. Oui. Et tâche de ne pas l'oublier. Ne t'en fais pas, tu vas t'améliorer en vieillissant. Dariat tourna les talons et sortit de l'eau. Il quitta la vallée et passa l'après-midi à errer sans but à travers la savane. Ses pensées étaient empreintes d'une grande froideur. Il avait tué un homme ; pourtant, il n'avait aucun remords, aucun sentiment de culpabilité ni de satisfaction. Il ne ressentait rien, comme si l'incident n'était rien de plus qu'une scène vue sur une vidéo. Quand le phototube commença à prendre la clarté cuivrée du crépuscule, il fit demi-tour et se dirigea vers le village Starbridge. Où crois-tu aller ? demanda Rubra. Elle est à moi. Je l'aime. Je vais coucher avec elle. Ce soir. Pour toujours. Non. Il n'y a que moi qui suis pour toujours. Tu ne peux pas m'arrêter. Je me fiche de la compagnie. Garde-la. Je n'en ai jamais voulu. C'est Anastasia que je veux. Ne sois pas idiot. Dariat décela alors quelque chose, un filet d'émotion dans la voix mentale : l'anxiété. Rubra était inquiet. Qu'est-il arrivé ? Il n'est rien arrivé. Rentre chez toi. La journée a été dure. Non. Il tenta d'utiliser les cellules sensitives pour obtenir une image du village. Rien. Rubra bloquait son affinité. Rentre chez toi. Dariat se mit à courir. Non, mon garçon. Il était à plus d'un kilomètre de la vallée. Par endroits, l'herbe rosé et jaune lui arrivait à la taille, les brins lui fouettaient les jambes. Il atteignit le bord du versant et regarda en bas, le visage consterné. Le village était en train de plier bagage, ils partaient. La moitié des tipis étaient déjà démontés, roulés et placés sur des chariots. On avait rassemblé les animaux, éteint les feux dans les fosses. C'était une heure saugrenue pour prendre la route. La nuit était presque là. Son angoisse qu'il soit arrivé un malheur redoubla. Il dévala la pente escarpée, tombant à deux reprises, s'éraflant les genoux et les jambes. Il n'y prêta pas attention. Des visages se tournèrent vers lui lorsqu'il se précipita vers le tipi d'Anas-tasia. Il cria son nom en écartant le battant de toile. Elle avait attaché la corde au sommet du tipi. Elle avait dû empiler plusieurs de ses paniers d'osier pour monter dessus. Ils étaient éparpillés sur le sol. Sa tête penchait d'un côté, la joue gauche appuyée sur la corde, juste derrière l'oreille. Elle se balançait doucement de droite à gauche sous les craquements sourds des mâts du tipi. Dariat demeura planté là à la regarder pendant un temps incalculable. Il ne comprenait pas la raison. Il n'y comprenait rien. Allez, mon garçon. Rentre chez toi. Non. C'est toi qui as fait cela. C'est toi qui m'as obligé à la quitter. Elle était à moi. Cela ne serait jamais arrivé si tu ne t'étais pas immiscé dans ma vie. Les larmes coulaient à flots sur ses joues. Je suis ta vie. Non, c'est faux. Non, non, non. Il se ferma à la voix. Refusant d'écouter les excuses et les menaces. Sur l'un des paniers d'osier il y avait une feuille de papier, maintenue par le sac en peau de bouc d'Anastasia. Dariat la prit et lut le message qu'elle avait écrit. Dariat, je sais que c'était toi. Je sais que tu as cru que tu faisais cela pour moi. Non. Tu l'as fait parce que c'est ce que voulait Anstid. Je pensais pouvoir t'aider. Mais je me rends compte que je ne peux pas ; je ne suis pas assez forte pour défier un seigneur de royaume. Je suis désolée. Je ne vois plus aucune utilité à demeurer dans cet univers. Je vais libérer mon esprit et poursuivre mon vol vers Dieu. Les pierres de Thoalé, c'est mon cadeau ; utilise-les, s'il te plaît. Tu as tant de batailles à livrer. Voir le futur peut t'aider à en gagner quelques-unes. Je veux que tu saches que je t'ai aimé tout le temps où nous avons été ensemble. Anastasia Rigel. Il détacha la lanière en haut du sac et fît tomber les six cristaux sur le tapis poussiéreux. Les cinq qui étaient gravés de runes atterrirent en présentant sur le dessus la face vierge. Lentement, il les ramassa et les lança à nouveau. Encore la face vierge. Le royaume du vide, où vont les esprits égarés. Dariat fuit le village Starbridge. Il ne revint jamais. Il cessa de prendre ses cours didactiques, refusa de répondre au lien d'affinité de Rubra, eut plusieurs disputes avec sa mère et déménagea à quinze ans dans son propre appartement. Rubra ne put rien y faire. Son protégé le plus prometteur depuis des décennies était perdu pour lui. La fenêtre de l'affinité dans l'esprit de Dariat demeurait close ; le blocage le plus infaillible auquel ait jamais eu affaire la personnalité de l'habitat, efficace même pendant le sommeil du garçon. Après un mois de pressions répétées, Rubra renonça ; jusqu'au subconscient de Dariat qui était fermé aux suggestions subliminales. Le blocage était plus qu'une résolution consciente, c'était une profonde inhibition. Probablement la conséquence d'un traumatisme. Rubra dut exclure encore un autre descendant raté et reporta sa priorité sur un nouveau rejeton. La surveillance de Dariat fut confiée à un sous-programme autonome. Les contrôles intermittents effectués par la conscience principale de l'habitat révélèrent un rejet total chez Dariat, ivre la moitié du temps et, le reste, se débrouillant pour trouver de quoi se payer ses bières en se faisant des connaissances qu'il savait où retrouver, impliqué qu'il était dans des coups plutôt douteux même pour Valisk. Il n'eut jamais de travail régulier, se nourrissant de la pâte que lui offrait la structure du gratte-ciel, passant une bonne partie de son temps, parfois pendant des jours et des jours, à se brancher sur des albums FA. Il n'aborda plus jamais une fille. Une impasse qui dura trente ans. Au point où Rubra avait interrompu ses contrôles intermittents sur l'épave qu'il était devenue. Puis le Yaku arriva à Valisk. L'émergence du Yaku au-dessus d'Opuntia six jours après son départ de Lalonde ne souleva jamais la moindre question. Aucun des cartels de Graeme Nicholson n'avait encore atteint sa destination quand le cargo demanda et se vit accorder la permission d'arrimer. Pour la personnalité de l'habitat comme pour la petite équipe du service de renseignements de l'ambassade d'Avon (les seuls observateurs de la Confédération dont Rubra autorisait l'entrée), ce n'était qu'un cargo de passage comme un autre dans un spatioport qui en voyait presque trente mille par an. Le Yaku avait émergé un peu plus loin de Valisk qu'il n'était normal, et sa trajectoire de vol nécessitait un nombre de corrections supérieur à la moyenne - la propulsion connaissait des variations pour le moins capricieuses. Mais il est vrai que bien des vaisseaux adamistes arrivant à Valisk opéraient à la limite des règlements spatiaux édictés par le MAC. Le Yaku s'amarra à un quai de réapprovisionnement sur la bordure du disque de trois kilomètres de large qui constituait le spatioport non rotatif de l'habitat. Le capitaine demanda une certaine quantité d'He3 et de deutérium, ainsi que de l'oxygène, de l'eau et de la nourriture. En dix minutes, l'affaire fut réglée avec les compagnies de service du spatioport. Trois personnes débarquèrent. D'après leurs cartels-passeports, elles se nommaient Marie Skibbow, Alicia Cochrane et Manza Balyuzi ; les deux dernières étaient des membres de l'équipage du Yaku. Toutes trois s'acquittèrent des formalités d'immigration et de douane, de pures formalités sur Valisk, d'autant qu'elles ne transportaient que de petits sacs avec un seul jeu de vêtements de rechange. Le Yaku se désarrima quatre heures plus tard, ses réservoirs cryogéniques remplis, et partit dans la direction d'Opuntia. Quelles que fussent ses coordonnées de saut, la géante gazeuse se trouvait entre lui et Valisk quand il activa ses cellules ergo-structurantes. Il n'existait aucun enregistrement de sa destination prévue. Dariat était assis au bar de l'Oasis Tabitha quand la fille attira son attention. Trente années sans guère d'exercice, trop de bière bon marché et une alimentation basée sur la pâte synthétique qu'exsudaient les glandes de l'habitat, tout cela avait eu un effet préjudiciable sur son physique, autrefois svelte. Aujourd'hui il était gros, d'un embonpoint qui frisait l'obésité, sa peau était écailleuse et ses cheveux lourds d'une semaine de gras accumulé. Il ne faisait pas grand cas de son apparence. Une espèce de toge couvrait les nombreux stigmates de son laisser-aller. Mais cette fille : une adolescente, longs membres, forte poitrine, joli visage, bronzée, musclée. Vêtue d'un tee-shirt blanc moulant et d'une minijupe noire. Il n'était pas le seul à l'observer. L'Oasis Tabitha attirait toute une clique de durs à cuire. Une fille pareille, c'était une invitation ambulante au viol collectif. C'était déjà arrivé. Mais elle n'avait aucune raison de s'en faire, il y avait chez elle comme un élan* qui avait quelque chose de magnétique. Le plus surprenant, dès lors, c'était son compagnon de table. Anders Bospoort : physiquement sa contrepartie ; proche de la trentaine, de gros muscles en béton, le plus beau teint basané qu'on puisse s'offrir. Sauf qu'il lui manquait l'exubérance de la jeunesse ; si sa bouche et ses yeux souriaient (ils pouvaient bien, pour le prix), il n'y avait aucune émotion qui venait nourrir l'expression. Anders Bospoort était, en proportions presque égales, gigolo, maquereau, revendeur de drogue et star de por-nosenso. Bizarre qu'elle ne pût voir cela. Mais, question charme, il savait en remettre au besoin, et la bouteille de vin coûteuse qui trônait entre eux sur la table était presque vide. Dariat fit signe au barman d'approcher. - Comment s'appelle-t-elle ? - Marie. Arrivée sur un vaisseau cet après-midi. Cela expliquait pas mal de choses. Personne ne l'avait prévenue. Et voilà que les loups de l'Oasis Tabitha faisaient cercle autour du feu de camp, appréciant ses charmes délicats. Plus tard, ils pourraient participer à l'acte de corruption de la jeunesse en regardant au sensovidéo le pénis renforcé d'Anders Bospoort se glisser entre les jambes de la fille. Ils auraient dans les oreilles son cri de surprise et ses supplications. Ils sentiraient le corps épanoui molesté par des mains puissantes et habiles. Anders n'était peut-être pas si idiot que ça, songea Dariat, en l'amenant ici il se faisait une bonne pub. Il pourrait demander facilement dix pour cent de plus pour son cartel. Le barman secoua la tête avec un air attristé. Il avait trois fois l'âge de Dariat et avait passé toutes ses années sur Valisk. Il avait tout vu, disait-il, toutes les tares humaines. - Quel dommage ! une belle fille comme ça. Quelqu'un devrait lui dire. - Oui. Ailleurs, quelqu'un pourrait. * En français dans le texte. (Nd.T.) Dariat la regarda à nouveau. Tout de même, une fille de cette beauté ne pouvait pas être si naïve à propos des hommes. Alors qu'ils se levaient de leur table, Anders Bospoort offrit courtoisement un bras que Marie, avec un sourire, accepta. Il crut la voir ravie de l'occasion qui lui était donnée de rester près de lui. Les regards qu'elle s'attirait de la part des hommes de l'Oasis Tabitha n'étaient pas précisément discrets. La taille et l'allure déterminée de son chevalier servant avaient de quoi la rassurer. Avec lui, elle était en sécurité. Ils traversèrent le vestibule à l'extérieur du bar, et Anders demanda un ascenseur au processeur de contrôle des systèmes mécaniques du gratte-ciel. - Merci de m'avoir amenée là, dit Marie. Il lut dans ses yeux l'excitation d'avoir un petit peu goûté à l'illicite. - Je n'y vais pas tout le temps. Certains soirs, ça peut chauffer. La moitié des habitués ont des mandats d'amener de la Confédération qui pèsent sur eux. S'il prenait l'idée aux Forces spatiales de venir faire un tour sur Valisk, la population des planètes pénitentiaires doublerait du jour au lendemain. L'ascenseur arriva. Il l'invita d'un geste à franchir les portes. Il avait fait la moitié du chemin, et ça se passait comme sur des roulettes. Depuis le moment de leur rencontre devant le bureau d'attribution des appartements (qui restait le meilleur endroit pour ramasser de la chair fraîche), il s'était montré un vrai gentleman, chacun de ses mots tombant parfaitement à propos. Et elle s'était rapprochée de plus en plus, hypnotisée par le charme magique du père Bospoort. Lorsque les portes se fermèrent, elle jeta un regard indécis vers le plancher, comme si elle venait juste de réaliser combien elle était loin de chez elle et de sa famille. Toute seule avec le seul ami qu'elle ait dans tout le système. Plus possible pour elle, désormais, de rebrousser chemin. Il sentit son estomac se serrer comme son impatience grandissait. Il y aurait tout cela sur le cartel : le prélude, le lent travail de séduction. Les gens appréciaient le spectacle de la tension qui s'installe. Et il était un artiste remarquable. Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur le quatre-vingt-troisième étage. - Il faut descendre deux étages, dit Anders en s'excusant. Les ascenseurs ne s'arrêtent pas en dessous. Et les gens de l'entretien ne veulent pas venir les réparer. Désolé. Le hall n'avait pas été nettoyé depuis longtemps, et les détritus s'accumulaient dans les coins. Il y avait des graffitis sur les murs, une odeur d'urine dans l'air. Marie jeta des regards inquiets autour d'elle et resta près d'Anders. Il la guida vers la cage d'escalier. La lumière était faible, provenant d'une rangée de cellules fluorescentes sur le mur dont la surface externe avait pris une couleur jaune pâle. Des dizaines de gros papillons de nuit blafards venaient s'y cogner dans un bruissement incessant. L'eau suintait des fissures dans le polype. Une mousse laiteuse poussait le long du bord de chaque marche. - C'est très gentil de votre part de me garder avec vous, osa avancer Marie. - C'est juste le temps qu'on remette votre appartement en état. Il y en a des centaines inutilisés. C'est un des grands mystères de l'existence, pourquoi est-ce toujours aussi long avant que le bureau vous en attribue un. Personne ne prenait jamais l'escalier. Il était très rare qu'Anders tombât sur un de ses voisins. Le bas du gratte-ciel lui convenait parfaitement. Pas d'accès rapide, chacun confiné derrière sa porte pour mener ses propres affaires, et on ne posait jamais de questions. Les flics que Magellanic Itg. avait engagés pour maintenir un semblant d'ordre sur Valisk ne descendaient pas jusqu'ici. Ils laissèrent l'escalier une fois parvenus à l'étage d'Anders, qui télétransmit un code à la porte de son appartement. Rien ne se passa. Il lança un sourire forcé à Marie et transmit à nouveau le code. Cette fois la porte s'ouvrit, glissant sur ses rails en vibrant à une ou deux reprises. Marie entra la première. Anders garda intentionnellement les lumières baissées à l'intérieur et transmit le code qui verrouillait la porte derrière lui - au moins ça qui marchait. Il passa un bras autour de l'épaule de Marie et la conduisit dans la plus grande des trois chambres, dont la porte fut elle aussi verrouillée. Marie s'avança au milieu de la pièce, ses yeux s'attardant sur le lit double. Il y avait de longues sangles en velours attachées à chaque angle. - Déshabille-toi, lui dit Anders d'un ton devenu tout à coup dur et résolu. Il transmit un ordre à l'applique lumineuse au plafond, qui conserva toutefois son niveau le plus bas. Merde ! Et elle qui, docilement, avait commencé à ôter ses vêtements. Tant pis, il devrait rester dans l'obscurité, en espérant que les gens trouveraient cela érotique. - Maintenant enlève les miens, ordonna-t-il. Lentement. Il sentit ses mains qui tremblaient tandis qu'elle faisait passer la chemise par-dessus ses larges épaules, et c'était un contact délicieux. Les nerveuses répondaient toujours mieux. Comme elle le précédait vers le lit, il promena ses regards sur elle dans un habile travelling, capturant chaque centimètre de chak qu'elle exhibait. Quand elle s'étendit sur le matelas d'eau, il fit suivre à ses doigts le même chemin. Son pénis renforcé enfla alors jusqu'à atteindre sa pleine longueur, et il fit la mise au point sur son visage pour être sûr de saisir son expression horrifiée. Un plan qui plaisait toujours énormément au public. Elle souriait. L'éclairage monta brusquement à son maximum. Au début, il crut que quelqu'un s'était approché sans faire de bruit et lui avait passé des menottes autour des poignets. Mais, baissant la tête, il vit que c'étaient les jolies mains féminines de Marie qui l'empoignaient. - Lâche-moi. (La douleur lorsqu'elle serra plus fort fut atroce.) Salope ! Lâche-moi. Bon Dieu de... Elle éclata de rire. Il baissa à nouveau les yeux sur elle et resta bouche bée. Elle avait des poils qui poussaient sur sa poitrine et son ventre, d'épais poils noirs qui lui grattaient et lui piquaient la peau aux endroits où il la touchait presque. Certains commençaient à durcir. C'était comme s'il était couché sur une peau de hérisson. Les longues pointes lui perçaient la peau, traversant les couches de graisse sous-cutanées. - Alors, baise-moi, dit-elle. Il se débattit, sans autre résultat que de s'enfoncer encore plus de piquants dans le ventre. Marie lâcha un de ses poignets. Il la frappa, sur le côté de la cage thoracique, et sentit la chak céder sous son poing. Quand il ramena sa main, celle-ci était couverte d'une espèce de bave jaune et rouge. Les épines qui lui transperçaient la peau se transformèrent en vers, lisses et visqueux, léchant l'intérieur des trous, lui piquetant le torse. Le sang se mit à couler. Anders laissa échapper un hurlement d'horreur. Elle se décomposait sous lui, la peau se changeant en une pellicule de mucosités pourpre et putrescente. Cela faisait comme de la glu, ça le collait à elle. Une puanteur abominable lui piquait les yeux. Il dégueula, le vin de l'Oasis Tabitha aspergeant le visage en liquéfaction. - Embrasse-moi. II se démenait sur elle, pataugeant littéralement, pleurant d'impuissance, priant un Dieu auquel il ne s'était pas adressé depuis plus de dix ans. Les vers se tortillaient entre ses muscles abdominaux, s'enroulaient autour des fibres tendineuses. Le sang et le pus se mêlaient dans un bruit de succion, formant une colle poisseuse qui les soudait ventre à ventre comme des frères siamois. - Embrasse-moi, Anders. Sa main libre se referma sur sa nuque. Il eut l'impression qu'il n'en restait plus rien que des os. Il sentit une vase dégouliner sur sa belle coiffure. - Non ! gémit-il. Les lèvres de Marie avaient fondu comme de la cire, laissant une large plaie dans le marais putride et bouillonnant qu'était son visage. Les dents dessinaient un sourire permanent. Alors qu'on forçait sa tête à descendre sur elle, Anders les vit s'écarter avant qu'elles se referment sur son visage. Le baiser. Avec un liquide chaud, noir, grumeleux qui jaillit de sa gorge. Anders était désormais incapable de crier. Ça coulait dans sa bouche, se frayant un passage dans la trachée tel un gros serpent avide. Une voix venue de nulle part dit : - On peut arrêter ça. Le liquide explosa dans ses poumons. Il le sentit, brûlant et acre, à l'intérieur de sa poitrine, enflant pour envahir chaque infime cavité. Sa cage thoracique se souleva sous la pression interne de la chose enfouie en lui. Il avait cessé de lutter. - Elle va te tuer si tu ne nous laisses pas t'aider. Elle est en train de te noyer. Respirer. De l'air. Il aurait fait n'importe quoi pour pouvoir respirer. N'importe quoi. - Alors, laisse-nous entrer. Il céda. Grâce aux cellules sensitives du polype au-dessus du lit d'Anders Bospoort, Dariat put voir les blessures et les phénomènes externes subir le processus inverse. La peau visqueuse de Marie se solidifia, les poils se rétractèrent. Les plaies sur le ventre d'Anders Bospoort se refermèrent. Ils redevinrent ce qu'ils étaient : satyre et séraphin. Anders se passa la main sur le torse, ses doigts suivant les courbes de ses muscles pectoraux. Il regarda son corps avec une expression tout enfantine d'effroi mêlé de respect, qui se changea rapidement en un grand sourire. - Je suis magnifique, murmura-t-il. Absolument magnifique. L'accent n'était plus le même. Dariat n'arrivait pas à le situer. - Oui, tu es très bien, répondit Marie d'un ton neutre. Elle se redressa sur le lit. Les draps étaient tachés de rosé clair sous son dos. - Laisse-moi te prendre. Elle eut une moue indécise. - Je t'en prie, continua-t-il. Tu sais que j'en ai besoin. Merde, ça fait sept cents ans. Montre donc un peu de compassion. - D'accord, dit-elle en reprenant sa position couchée. Anders se mit à lui lécher le corps, comme un chien qui lape, songea Dariat. Ils baisèrent pendant vingt minutes, Anders s'activant avec une ferveur qu'il n'avait jamais montrée dans aucun de ses cartels. Au plus fort de leurs ébats, l'éclairage et les appareils électriques s'affolèrent. Dariat s'empressa de regarder ce qu'il en était dans les appartements voisins ; un écrivain sous programme stimulant qui hurlait de rage pendant que ses processeurs se crashaient à une vitesse phénoménale ; les cuves d'un marchand de clones agitées de gros bouillons quand les régulateurs grillèrent les grappes de cellules auxquelles ils étaient reliés. Partout dans le couloir, des portes s'ouvraient et se refermaient comme des guillotines. Dariat dut lancer, via le lien d'affinité, une rafale d'ordres antagonistes aux cellules neurales du plancher pour empêcher les sous-programmes du réseau local de la personnalité d'alerter la conscience principale de Rubra. Quand il arriva, soufflant et haletant, devant l'appartement, Marie et Anders Bospoort étaient en train de s'habiller. Il se servit du bloc-processeur spécial qu'il avait commandé et acheté au marché noir pour couper le verrouillage de la porte, et entra sans plus attendre. Marie et Anders levèrent des yeux inquiets. Ils se ruèrent hors de la chambre. Le bloc-processeur s'éteignit dans la main de Dariat, et l'appartement fut plongé dans une totale obscurité. - Ça ne me dérange pas de rester dans le noir, lança Dariat d'une voix forte. Les cellules sensitives lui montraient l'homme et la fille avançant vers lui d'un air menaçant. - Rien ne te dérangera plus désormais, répliqua Marie. La ceinture de sa toge se resserra autour de son ventre. - Erreur. Premièrement, ne compte pas me martyriser comme tu l'as fait à ce pauvre vieil Anders, je ne suis pas aussi fragile. Deuxièmement, si je meurs, Rubra verra exactement ce qui s'est passé. Et ce que tu es. Il est peut-être fou, mais il se battra comme un lion pour défendre son précieux habitat et sa compagnie. Une fois qu'il connaîtra votre existence, vous aurez perdu quatre-vingt-dix pour cent de votre avantage. Vous ne prendrez jamais Valisk sans mon aide. Les lumières revinrent. Sa ceinture se desserra. Marie et Anders le regardaient avec des visages inexpressifs. - Ce n'est que de mon fait s'il n'est pas déjà au courant. À l'évidence, vous ne comprenez pas grand-chose aux bioteks. Là aussi je peux vous aider. - Peut-être que cela nous est égal qu'il sache, rétorqua Anders. - OK, parfait. Vous voulez que j'annule les instructions limitatives que j'ai données aux cellules sensitives du plancher ? - Que veux-tu ? demanda Marie. - Me venger. Je t'ai attendue trente ans. C'a été tellement long, tellement épuisant ; plus d'une fois j'ai failli craquer. Mais je savais que tu finirais par arriver. - Tu m'attendais ? dit Marie d'un ton railleur. - Ce que tu es, oui. - Et que suis-je ? - Les morts. 4. Le Gemal émergea de son saut six cent cinquante mille kilomètres au-dessus de Mirchusko, en un point où la gravité de la géante gazeuse lui imprima une orbite légèrement elliptique ; Tranquillité le suivait à deux cent mille kilomètres de là, sur une orbite circulaire plus basse. Oliver Llewelyn, le capitaine du transporteur de colons, s'identifia auprès de la personnalité de l'habitat et demanda une autorisation d'approche et d'accostage. - Avez-vous besoin d'assistance ? demanda Tranquillité. - Non, nous sommes pleinement opérationnels. - Je ne reçois pas souvent la visite d'un transporteur de colons. J'ai pensé que vous faisiez escale pour une réparation urgente. - Non. Nous sommes ici pour affaires. - Est-ce que l'ensemble de vos passagers souhaite formuler une demande de résidence ? - Au contraire. Toutes nos nacelles tau-zéro sont vides. Nous sommes venus ici pour recruter des spécialistes militaires. - Je vois. Autorisation d'approche et d'accostage accordée. Veuillez télétransmettre votre vecteur de vol au centre de contrôle du spatioport. Terrance Smith envoya à l'ordinateur de vol de l'astronef une demande d'accès sensovidéo et regarda l'habitat biotek, déjà gigantesque, le devenir plus encore à mesure qu'ils accéléraient vers lui à deux tiers de g, effectuant une manoeuvre d'approche des plus complexes. Il ouvrit un canal vers le réseau de communication de l'habitat et demanda la liste des astronefs qui s'y trouvaient à quai en ce moment. Une litanie de noms et de classes défila dans son esprit. Un programme de collationnement les tria, repérant les candidats possibles et probables. - Je n'aurais pas cru que ce port était si important, dit-il à Oliver Llewelyn. - Bien obligé, répondit le capitaine. Au moins cinq grandes compagnies indépendantes ont leur siège social sur Tranquillité uniquement pour des raisons fiscales, et la plupart des autres y ont des antennes. Et n'oubliez pas les résidents. Ils importent quantité de produits ; tout ce qu'il faut pour vivre dans le luxe, des mets délicats aux vêtements de prix en passant par les oeuvres d'art prétentieuses. Vous ne pensiez quand même pas qu'ils allaient manger la pulpe synthétique fournie par les gratte-ciel ? - Non, en effet. - Ils affrètent nombre d'astronefs qui leur rapportent des biens en provenance de toute la Confédération. Et puis, bien entendu, Tranquillité est la principale base nuptiale des gerfauts à présent que leurs capitaines ont tendance à éviter Valisk. Les oufs effectuent leur gestation dans le grand anneau intérieur. Tout cela a fini par s'additionner. Les Seigneurs de Ruine ont fait de ce lieu l'un des plus importants centres économiques du secteur. Terrance considéra la passerelle. Sept couches d'accélération étaient disposées en pétales sur le sol en matériau composite, et une seule était inoccupée. La salle avait une allure carrément industrielle, les câbles et les conduits fixés aux murs étant visibles à l'oeilnu plutôt que dissimulés par des caissons. C'était là une caractéristique que le Gemal partageait avec tous les astronefs de sa classe, qui faisaient constamment la navette entre la Terre et les colonies en phase un. Il s'agissait de vaisseaux de transport dont la cargaison était composée d'êtres humains, et l'esthétique était le cadet des soucis de leurs armateurs. Le capitaine Llewelyn gisait sur sa couche, entouré d'un agrégat de consoles en fer à cheval ; c'était un Oriental bien bâti, âgé de soixante-huit ans, à la peau aussi lisse que celle d'un adolescent. Les yeux clos, il traitait les données transmises par l'ordinateur de vol. - Vous êtes déjà venu ici ? lui demanda Terrance. - J'ai fait une escale de deux jours, il y a trente-cinq ans, alors que j'étais aspirant dans une autre compagnie. Ça n'a pas dû beaucoup changer. Les ploutocrates attachent du prix à la stabilité. - J'aimerais que vous contactiez les autres capitaines pour moi, les propriétaires d'astronefs indépendants que nous souhaitons recruter. Je n'ai pas exactement l'habitude de ce genre de boulot. Oliver Llewelyn eut un petit reniflement. - Faites savoir quel genre d'expédition vous préparez, puis exhibez votre crédisque de la Banque jovienne si bien garni, et vous refuserez du monde. - Et les mercenaires ? Et les hommes de troupe ? - Les capitaines vous mettront en liaison avec eux. Bon sang, les guerriers gonflés aux nanoniques graisseront la patte aux astros pour vous être présentés. Vous voulez un conseil, délégué ? Trouvez-vous dix ou vingt officiers d'expérience, et laissez-leur le soin de recruter le gros des troupes. N'essayez pas de tout faire vous-même. Pour commencer, vous n'en aurez pas le temps. Rexrew nous a imposé des délais sacrement serrés. - Merci. - C'est vous qui payez, rappelez-vous. - Ouais. Oliver Llewelyn avait exigé vingt mille fusiodollars pour conduire le Gemal à Tranquillité. " Ça ne fait pas partie du contrat que j'ai signé avec la SEL ", avait obstinément répété le capitaine. Il était plus facile de lui céder que de réquisitionner son astronef par des moyens légaux. Terrance soupçonnait que le coût du voyage retour serait encore plus élevé. - À vous entendre, vous savez de quoi vous parlez, dit-il, légèrement intrigué. - J'ai fait pas mal de missions au cours de ma carrière, répondit le vieux capitaine d'un ton neutre. - Alors, où puis-je rencontrer des capitaines d'astronef? Oliver Llewelyn accéda à un ficher logé dans ses naneuroni-ques depuis trente-cinq ans. - On va commencer par Chez Harvey. Quinze heures plus tard, Terrance Smith fut bien obligé d'admettre qu'Oliver Llewelyn ne s'était pas trompé. Ceux qu'il désirait voir venaient à lui sans qu'il ait besoin de faire le moindre effort. Comme des paillettes de fer attirées par un aimant, se dit-il, ou des mouches par un étron. Assis dans son box, il se faisait l'effet d'être un tsar de jadis assis sur son trône, recevant les pétitions de ses sujets empressés. Le bar était empli d'astros penchés sur leurs tables ou regroupés devant le comptoir. La salle contenait aussi un échantillon de soldats de fortune gonflés. C'était la première fois qu'il en voyait en chair et en os - si l'on pouvait dire. Plusieurs d'entre eux ressemblaient à des cosmoniks, avec leur carapace en silicium renforcé et leurs doubles -voire triples - bras adaptés au port d'armes. Mais la majorité d'entre eux étaient moins massifs que les cosmoniks, dont ils avaient pillé la technologie ; ils étaient sculptés pour l'agilité plutôt que pour l'endurance en SEV, même si l'un (ou l'une ?) d'eux, vit Terrance, présentait un aspect carrément globuleux, sa tête se réduisant à un dôme posé sur une absence de cou, cerclé par une bande rétinienne à vision tous azimuts, d'un auburn grenu sous la lentille cristalline. Une tache lumineuse se mouvait en permanence sur le périmètre de la bande. L'être avait quatre jambes massives et quatre bras disposés de façon symétrique. Ceux-ci constituaient l'élément le plus humain de ce corps altéré, seuls deux d'entre eux s'achevant par des prises en métal terni. Il s'efforça de ne pas fixer des yeux cette gargouille composite, de ne pas afficher la nervosité qu'elle lui inspirait. Dans le bar, l'ambiance était calme, lourde d'anticipation. À cette heure-ci, les musiciens auraient dû être en pleine action, mais ils s'étaient retirés dans les cuisines pour noyer dans l'alcool leur soirée perdue. - Capitaine André Duchamp, dit Oliver Llewelyn. Propriétaire du Vengeance de Villeneuve. Terrance serra la main que lui tendait un homme souriant au visage rondouillard. Étonnant qu'un capitaine aussi jovial puisse vouloir se joindre à une expédition militaire. - J'ai besoin d'astronefs capables de déposer un commando sur une planète terracompatible, puis d'appuyer son action avec des frappes tactiques au sol, dit-il. André reposa son verre de vin sur la table. - Le Vengeance de Villeneuve est équipé de quatre lasers à rayons X et de deux armes électrorayonnantes. Les opérations de bombardement planétaire en orbite basse ne nous posent aucun problème. - Peut-être vous demandera-t-on d'engager le combat avec d'autres vaisseaux. Ainsi que de maintenu- un blocus. - Encore une fois, monsieur*, il n'y a aucun problème ; nous sommes aussi équipés de rampes de lancement pour guêpes de combat. Cependant, ce sera à vous de nous fournir celles-ci. Et je tiens à être fixé sur un point : nous ne souhaitons pas participer à des actions douteuses dans un système où les Forces spatiales * En français dans le texte. (N.d.T.) de la Confédération seront présentes. En tant que capitaine de cargo, je n'ai pas licence de détenir de telles armes. - Vous opérerez sous licence gouvernementale, ce qui vous permettra de transporter tout système d'artillerie, quel qu'il soit, de façon parfaitement légitime. Cette mission est tout à fait légale. - Ah bon ? (André Duchamp lui jeta un regard intrigué.) Voilà une excellente nouvelle. J'effectuerai avec joie toute mission guerrière légale. Comme je vous l'ai dit, je n'ai aucune objection à affronter d'autres astronefs. Puis-je vous demander quel gouvernement vous représentez ? - Lalonde. André Duchamp battit des paupières un long moment pendant qu'il accédait aux caractéristiques du système stellaire grâce à ses naneuroniques. - Une colonie en phase un. Intéressant. - Je suis en train de négocier l'achat de guêpes de combat auprès de plusieurs entreprises d'astro-ingénierie ayant des stations autour de Tranquillité, dit Terrance Smith. Nous disposerons aussi de plusieurs missiles à tête nucléaire conçus pour des frappes planétaires. Seriez-vous prêt à en transporter et à en déployer ? - Oui*. - Dans ce cas, je pense que nous pouvons faire affaire, capitaine Duchamp. - Vous n'avez pas encore parlé de la solde. - Je suis autorisé à verser une prime de cinq cent mille fusio-dollars à chaque astronef qui s'enrôlera dans les forces de Lalonde, payable à notre arrivée dans le système. Pour chaque vaisseau, la solde est de trois cent mille fusiodollars par mois, avec un minimum garanti de deux mois de versement. Il y aura un bonus pour chaque astronef ou spatiojet ennemi détruit, et une prime de fin de mission fixée à trois cent mille fusiodollars. Il vous appartiendra néanmoins de souscrire vous-même votre assurance. André Duchamp sirota lentement son vin. - J'ai une autre question à vous poser. - Oui? - Votre ennemi utilise-t-il l'antimatière ? - Non. * En français dans le texte. (N.d.T.) - Très bien. J'étais prêt à marchander cette solde plutôt médiocre... (Il jeta un regard circulaire sur la salle, où les astros attentifs guettaient sans en avoir l'air l'issue des négociations.) Mais j'ai l'impression de ne pas être en position de le faire. Le marché est favorable à l'acheteur, me semble-t-il. Assis à l'autre bout de la salle, Joshua regarda André Duchamp quitter le box de Terrance Smith. Les deux hommes échangèrent une nouvelle poignée de main, puis André regagna la table où l'attendaient ses hommes d'équipage. Ils se lancèrent dans un long conciliabule. Oliver Llewelyn fit signe à Wolfgang Kuebler, capitaine du Maranta, de se diriger vers le box de Smith. - Apparemment, ça nous fait cinq astronefs d'enrôlés, dit Joshua à son équipage. - Une opération d'envergure, commenta Dahybi Yadev. (Il vida sa chope de bière et la posa sur la table.) Des astronefs, des mercenaires gonflés, des hommes de troupe ; une liste d'achats aussi longue que coûteuse. Ils ont dû y consacrer une petite fortune. - Ce n'est donc pas Lalonde qui raque, dit Melvyn Ducharme. Cette planète est fauchée. - Détrompez-vous, dit doucement Ashly Hanson. Une colonie représente un investissement massif et, pour ceux qui réagissent vite, extrêmement lucratif. Un bon pourcentage de mon portefeuille de maintenance tau-zéro est constitué de parts dans les sociétés d'exploitation en raison de leur excellente stabilité sur le long terme. Je n'ai jamais, jamais entendu parler d'une colonie abandonnée après qu'on lui a donné le feu vert. L'argent ne va certes pas aux colons eux-mêmes, mais les ressources financières nécessaires à la seule mise en route d'une telle entreprise avoi-sinent le trillion de fusiodollars. Lalonde a été fondée il y a plus d'un quart de siècle, et on a même entamé dans son système un programme d'industrialisation des astéroïdes. Vous vous rappelez ? La société d'exploitation a de l'argent ; plus qu'assez pour recruter une quinzaine d'astronefs indépendants et quelques milliers de mercenaires. Ce genre de dépense affectera à peine son programme de comptabilité. - Mais pourquoi font-ils ça ? demanda Sarha Mitcham. Que se passe-t-il là-bas que les shérifs ne puissent résoudre ? - Les émeutes de Déps, suggéra Joshua. Lui-même ne semblait guère convaincu. Il accueillit par un haussement d'épaules les regards sceptiques qu'on lui lança. - Eh bien, il n'y avait pas d'autre pépin quand on était là-bas, reprit-il. Marie Skibbow s'inquiétait de l'ampleur que prenaient les troubles. Personne ne savait exactement ce qui se passait dans l'intérieur des terres. Et, vu le nombre de soldats que ce Smith essaie de recruter, il y a sûrement une action au sol en préparation. - Difficile à croire, marmonna Dahybi Yadev. Mais l'objectif de la mission ne sera communiqué aux troupes qu'une fois que celles-ci auront quitté Tranquillité. Simple question de sécurité. - Bon, fit Joshua. Nous savons tous où nous en sommes. Maintenant que Parris Vasilkovsky nous appuie pour l'opération mayope, nous avons de bonnes chances de nous en mettre plein les poches. Et, vu la somme que nous a rapportée la course de Norfolk, nous n'avons nullement besoin de nous engager comme mercenaires... (Il fixa l'un après l'autre les membres de son équipage.) Étant donné les circonstances, nous ne pouvons pas foncer vers Lalonde en avant-garde de la flotte. J'ai entendu dire que Terrance Smith avait commandé des guêpes de combat aux stations industrielles McBoing et Signal-Yakovlev. De toute évidence, il s'attend à débarquer en plein conflit à son retour. La question est donc la suivante : est-ce que nous partons avec lui pour voir de quoi il retourne, et peut-être protéger notre investissement, ou bien est-ce que nous restons ici pour attendre les nouvelles du front ? Nous allons procéder à un vote, et notre décision doit être prise à l'unanimité. L'antenne de Time-Universe sur Tranquillité se trouvait au quarante-troisième étage du gratte-ciel Sainte-Croix. C'était l'agrégat habituel de bureaux, de studios, de salles de montage, de suites réservées aux invités et d'ateliers électroniques ; une micro-communauté où le statut de chaque individu se mesurait à l'aune de son espace de travail, de son mobilier de bureau et de son emploi du temps. Naturellement, vu la composition de la population de l'habitat, cette antenne avait une importante section vouée au commerce et à la finance, mais elle couvrait également fort bien l'actualité de la Confédération dans son ensemble. Oliver Llewelyn entra dans le hall lambrissé à dix heures et demie du matin, heure locale, le lendemain de l'arrivée du Gemal. La réceptionniste le dirigea vers Matthias Rems, un jeune correspondant politique. Une fois dans l'espace de travail, isolé par des cloisons en matériau composite, où Matthias Rems composait ses papiers, le capitaine lui montra le cartel que lui avait confié Graeme Nicholson et exigea cinq mille fusiodollars de frais de transport. Comme Matthias n'était pas un imbécile, le fait que le capitaine du Gemal arrivait tout droit de Lalonde attira son attention. À ce moment-là, tout l'habitat savait que Terrance Smith était en train de rassembler une flotte de mercenaires, dont l'objectif demeurait néanmoins inconnu. Les rumeurs allaient bon train. Lalonde faisait la une ; nombre de résidents de Tranquillité détenaient sans doute des parts de la SEL. Un sensovidéo de la colonie et des troubles qui l'agitaient garantirait un taux d'audience élevé. En temps normal, Matthias Rems aurait hésité à satisfaire les exigences d'Oliver Llewelyn (il ne fallait pas être grand clerc pour deviner que celui-ci avait déjà été défrayé), en particulier après qu'il eut accédé au dossier de Graeme Nicholson dans les archives du personnel ; mais, étant donné les circonstances, il céda à ce petit chantage. Une fois que le capitaine eut pris congé, Matthias inséra le cartel dans son bloc-diffuseur portable. L'enregistrement sensovidéo était verrouillé, signe de l'importance que lui accordait Graeme Nicholson. Il récupéra le code personnel de Nicholson dans les archives, puis se carra sur son siège et ferma les yeux. Le Tombereau brisé envahit son sensorium ; sa chaleur, ses bruits et ses odeurs, la saveur caustique d'une bière locale qui coule dans son gosier, l'étrange poids de sa bedaine. Graeme Nicholson tenait dans sa main un verre brisé, ses bras et ses jambes étaient agités de tremblements ; ses yeux se fixèrent sur un homme de haute taille et une jolie adolescente accoudés au comptoir mal dégrossi. Douze minutes plus tard, un Matthias Rems bouleversé faisait irruption dans le bureau de Claudia Dohan, directrice de l'antenne de Time-Universe sur Tranquillité. Les répercussions du cartel de Graeme Nicholson furent comparables à celles de la sensationnelle apparition d'Ione l'année précédente, excepté sur un point. lone avait déclenché une vague de joie ; Laton était son exacte antithèse. Il était l'incarnation de la terreur et du danger, le cauchemar de l'Histoire resurgissant au grand jour. - Nous devons faire preuve de responsabilité, dit Claudia Dohan, livide, après avoir émergé du sensovidéo. Il faut informer les Forces spatiales de la Confédération, ainsi que le Seigneur de Ruine. Le cylindre AV placé sur son bloc-processeur portable émit un carillon. - Je vous remercie de votre considération, dit Tranquillité. J'ai informé lone Saldana de la réapparition de Laton. Je vous suggère de contacter vous-même le capitaine de frégate Olsen Neale afin de lui transmettre le contenu de ce cartel. - Tout de suite, obtempéra Claudia Dohan. Matthias Rems jetait autour de lui des regards inquiets, troublé par ce rappel de la perpétuelle vigilance exercée par la personnalité de l'habitat. Claudia Dohan fit annoncer la nouvelle lors du journal de la mi-journée. Moins d'un quart d'heure après la diffusion du sen-sovidéo, la Bourse de Tranquillité accusait une perte de dix-huit milliards de fusiodollars sur l'ensemble de ses valeurs. L'indice remonta lentement durant l'après-midi, à mesure que les agences financières envisageaient divers scénarios pour la guerre annoncée. En fin de journée, l'ensemble des cotations avait regagné sept milliards de fusiodollars - les principaux bénéficiaires étant les compagnies d'astro-ingénierie qui risquaient de tirer d'importants profits des ventes d'armes. Vu le bref délai dont elle avait disposé pour faire ses préparatifs, l'antenne de Time-Universe avait fait du très bon travail. Sa chaîne d'actualités consacra tout l'après-midi à un programme spécial partagé entre un rappel historique des activités de Laton et une série de tables rondes où les spéculations allaient bon train. Pendant que les résidents de Tranquillité étaient ainsi informés, Claudia Dohan entreprit de recruter des astronefs afin de diffuser des copies du cartel de Graeme Nicholson dans toute la Confédération. Contrairement à ce qui s'était passé lors de l'apparition d'Ione Saldana, elle était en position dominante par rapport aux candidats potentiels ; elle avait le monopole de l'information, et les capitaines se mirent à surenchérir les uns sur les autres pour obtenir le marché. Le soir venu, elle avait dépêché dix-huit vaisseaux sur diverses planètes, parmi lesquelles Kulu, Avon, Oshanko et la Terre. Les antennes Time-Universe de celles-ci procéderaient à leur tour à une nouvelle vague de diffusion. Il faudrait environ quinze jours pour que toute la Confédération soit informée. Et avertie du danger, les humains comme les xénos, grâce à la seule intervention de Time-Universe, se dit Claudia Dohan. Impossible d'imaginer plus belle aubaine pour l'entreprise. Ce soir-là, elle invita tout son personnel à dîner dans un restaurant cinq étoiles. Ce scoop, venant dans la foulée de l'apparition d'Ione, allait leur rapporter à tous des primes conséquentes, ainsi qu'une ascension inespérée sur l'échelle des promotions. Elle se voyait déjà siégeant au conseil d'administration. Mais l'après-midi fut des plus agités. Matthias Rems (faisant ses grands débuts de présentateur) accompagna la rediffusion d'enregistrements vieux de quarante ans, où l'on voyait Jantrit, l'habitat édéniste saboté, se briser comme un ouf titanesque là où sa coque était touchée par les explosions d'antimatière. Son atmosphère s'échappait par une douzaine de brèches ouvertes dans sa carapace de polype, épaisse de cinq cents mètres, en d'immense geysers gris-blanc qui déséquilibraient la lente rotation du cylindre comme l'auraient fait des fusées auxiliaires. Cette instabilité ne fit que se développer au fil des heures, débouchant sur un roulé-boule incontrôlable. À l'extérieur de l'habitat, les câbles d'induction fouettaient l'espace, décrivant des arcs longs d'une bonne centaine de kilomètres qui interdisaient toute manoeuvre d'approche même au plus agile des faucons. À l'intérieur, les masses d'eau et de terre partaient dans tous les sens, produisant des effets similaires à ceux d'un séisme permanent. Les gratte-ciel, leur structure affaiblie par les explosions, se détachèrent de l'habitat comme des aiguilles de glace, s'en éloignant à une vitesse terrifiante. Et, durant ce temps-là, l'atmosphère continuait à se raréfier. Des faucons et des astronefs adamistes parvinrent à sauver quelques personnes en rattrapant les gratte-ciel partis en vrille. Huit mille rescapés sur une population totale d'un million deux cent cinquante mille personnes. Même à ce moment-là, il aurait été possible de réduire l'étendue de la catastrophe. Les Édénistes mourants auraient pu transférer leurs mémoires dans la personnalité de l'habitat. Mais Laton avait infecté la structure neuronale de Jantrit avec son virus protéanique, et la raison de l'habitat s'effritait à mesure que ses cellules étaient corrompues au rythme de plusieurs aillions par seconde. Les deux autres habitats en orbite autour de la géante gazeuse étaient trop loin pour intervenir ; le transfert de personnalité est un processus complexe, et la panique et l'éloignement n'arrangeaient pas les choses. Vingt-sept mille Édénistes réussirent néanmoins à triompher de l'obstacle ; on répertoria par la suite trois mille empreintes incomplètes, équivalentes à des entités enfantines victimes de traumatisme. Les faucons sauvèrent deux cent quatre-vingts personnalités supplémentaires, mais les astronefs bioteks ne disposaient pas de la capacité nécessaire pour en stocker davantage, et leur priorité était de rattraper les gratte-ciel filant dans l'espace. Aux yeux des Édénistes, ce fut là la plus grande tragédie depuis la fondation de leur culture. Les Adamistes eux-mêmes furent bouleversés par l'ampleur du désastre. Une créature de trente-cinq kilomètres de long, douée de vie et de conscience, victime d'un meurtre précédé d'un viol mental, près d'un million deux cent cinquante mille personnes tuées, plus de cinq cent mille personnalités effacées. Et tout cela n'était qu'une manoeuvre de diversion. Une tactique ayant permis à Laton et à ses complices de fuir sans craindre une arrestation après l'échec de leur coup d'État. La mort de sa communauté lui avait servi de leurre ; c'était le seul mobile de son acte, tout le contraire d'un grand dessein stratégique. Tous les faucons, tous les astronefs des Forces spatiales de la Confédération, toutes les stations industrielles, tous les gouvernements planétaires se lancèrent alors à la recherche de Laton et des trois gerfauts qui lui avaient permis de s'échapper. Il fut pris au piège deux mois plus tard dans le système de Ragundan : trois gerfauts armés d'antimatière et refusant toute reddition. Trois faucons et deux frégates des Forces spatiales périrent corps et biens dans la bataille qui suivit. Un astéroïde industriel subit des dommages considérables et des pertes se montant à huit mille vies humaines lorsque les gerfauts, tentant de le prendre en otage, menacèrent de le bombarder à l'antimatière si les alliés ne battaient pas en retraite. L'amiral commandant la flotte spatiale refusa de céder à ce bluff. Comme dans toute bataille spatiale, il ne resta rien des vaincus hormis de petites nébuleuses de molécules radioactives. Pas un seul cadavre pouvant être identifié. Mais la nature de l'ennemi ne faisait aucun doute. À présent, il semblait bien que Laton ait disposé de quatre gerfauts. Impossible de se méprendre sur l'identité de cet homme arrogant qui, debout sur l'échelle du spatiojet du Yaku, fixait en riant un Graeme Nicholson terrorisé. Les experts que Matthias Rems invita à débattre, un cénacle d'officiers en retraite, de professeurs en sciences politiques et d'ingénieurs en armements, firent remarquer que Laton n'avait jamais précisé la nature de ses objectifs. Nombre d'hypothèses avaient été avancées durant les années qui avaient suivi l'événement. De toute évidence, il comptait établir sur les Édénistes une sorte de domination à la fois physique (donc biologique) et mentale, subvertir leur culture grâce au virus protéanique (heureusement) imparfait qu'il avait développé. Altérer les humains et les habitats. Mais au nom de quel grandiose idéal, voilà qui demeurait inconnu à ce jour. Les intervenants se demandèrent bientôt si Laton était à l'origine des troubles sévissant sur Lalonde, et si ceux-ci représentaient la première phase de sa nouvelle guerre de conquête menée contre la Confédération. C'était certainement ce que pensait Graeme Nicholson. Le cas Laton différait du type de conflit interplanétaire comme celui qui avait opposé Omuta à Garissa, des éternelles questions d'autonomie déchirant les colonies industrielles et leurs maisons mères. Laton n'était pas un idéologue violent luttant pour une indépendance politique ou financière, il en avait après les gens, les individus, Il voulait s'introduire dans vos gènes, dans votre esprit, et vous altérer, vous couler dans le moule de ses conceptions déviantes. Laton était l'ennemi personnel de tous. Terrance Smith fut l'un des spectateurs les plus attentifs du programme de Time-Universe. L'annonce du retour de Laton l'avait plongé dans un choc profond. Le Gemal et son équipage étaient la proie de l'ensemble des médias. Harcelé chaque fois qu'il quittait le vaisseau, Terrance avait dû faire appel à Tranquillité pour protéger sa vie privée. La personnalité de l'habitat avait accédé à sa requête (la liberté individuelle faisait partie des principes directeurs de la Constitution rédigée par Michael Sal-dana) et prié les reporters de le laisser tranquille. Il avaient aussitôt concentré leur attention sur ceux et celles qui s'étaient enrôlés dans la flotte mercenaire, lesquels leur avaient affirmé (de façon parfaitement sincère) qu'ils ne savaient strictement rien de Laton. - Qu'allons-nous faire ? demanda Terrance Smith d'une voix abattue. Il était seul avec Oliver Llewelyn sur la passerelle du Gemal. Les holo-écrans des consoles affichaient le journal du soir de Time-Universe, qui consistait en une série d'extraits de l'enregistrement de Graeme Nicholson, entrecoupés de commentaires du présentateur. Au cours des deux derniers jours, Terrance avait appris à se fier aux opinions du capitaine, allant même jusqu'à dépendre presque totalement de lui. Il n'avait pas beaucoup de confidents à portée de main. - Vos options sont limitées, fit remarquer Oliver Llewelyn. Vous avez déjà versé une prime d'enrôlement à douze astronefs et recruté le tiers de vos effectifs prévisionnels. Soit vous continuez à appliquer le plan initial, soit vous disparaissez dans la nature. Ne rien faire ne constitue pas une option valable, du moins pour le moment. - Disparaître dans la nature ? - Bien sûr. Il y a assez d'argent sur le crédisque de la SEL pour vous permettre de le faire. Vous et votre famille pourriez vivre dans des conditions très confortables. Oliver Llewelyn observa Terrance Smith avec attention, tentant d'anticiper sa réaction. Le bureaucrate était clairement séduit par cette idée, mais il n'avait sans doute pas assez de tripes pour la mettre en pratique. - Je... Non, nous ne pouvons pas agir comme ça. Trop de gens dépendent de moi. Nous devons faire quelque chose pour aider Durringham. Vous n'étiez pas là, vous ne pouvez pas savoir à quel point la situation s'est dégradée la semaine dernière. Ces mercenaires représentent leur seul espoir. - Comme vous voudrez. Dommage, songea Oliver Llewelyn, vraiment dommage. Je commence à être trop vieux pour ce genre d'aventure. - Pensez-vous que quinze astronefs seront suffisants pour affronter Laton ? demanda Terrance Smith d'une voix inquiète. J'ai l'autorisation d'en enrôler dix de plus. - Nous n'allons pas affronter Laton, dit Oliver Llewelyn d'un ton patient. - Mais... Le capitaine désigna l'un des holo-écrans. - Vous avez accédé au sensovidéo de Graeme Nicholson. Laton a quitté Lalonde. Vos mercenaires n'auront à effectuer qu'une opération de nettoyage. Laissez Laton à la Confédération ; les Forces spatiales et les faucons vont lui sauter dessus avec tout leur arsenal. Les capitaines d'astronef avaient discuté entre eux de la possibilité d'avoir à affronter Laton. Il n'y en eut que trois, plus inquiets que les autres, pour rembourser à Terrance Smith leur prime d'enrôlement. Il n'eut aucun problème à leur trouver des remplaçants et à monter une flotte composée de dix-neuf vaisseaux : six gerfauts, neuf astronefs indépendants équipés pour le combat, trois cargos et le Gemal. Parmi les soldats de fortune et les mercenaires gonflés, il n'y eut pratiquement pas de démission. Le fait de se frotter à Laton et à ses légions, d'être dans le camp des bons, redorait leur blason de façon considérable ; bleus et grognards faisaient la queue pour s'engager. Trois jours et demi après son arrivée, Terrance Smith avait trouvé ce qu'il était venu chercher. Ce fut avec un sourire qu'il rejeta la demande du capitaine de frégate Olsen Neale, qui le priait de retarder son départ jusqu'à ce qu'il ait été rejoint par des enquêteurs dépêchés par les Forces spatiales de la Confédération. " Durringham a besoin de nous tout de suite ", lui dit-il. En cette fin d'après-midi, lone et Joshua se promenaient dans l'une des vallées sinueuses de Tranquillité, dont l'herbe humide de rosée leur tachait les sandales. Elle portait une longue jupe en coton blanc et un chemisier assorti, une tenue plutôt lâche qui permettait à la brise de lui caresser la peau. Joshua n'était vêtu que d'un short mauve foncé. Il avait tellement bronzé ces derniers temps, songea-t-elle, qu'il avait presque retrouvé sa couleur naturelle. Depuis son retour, ils avaient passé le plus clair de leur temps au grand air ; ils nageaient avec Haile, se promenaient à pied ou à cheval, faisaient l'amour dans les lieux les plus divers. Joshua semblait particulièrement goûter l'acte sexuel à proximité des nombreux ruisseaux sillonnant l'habitat, voire carrément dans leur lit. lone fit halte devant un étang tout en longueur où se rejoignaient deux ruisseaux. Il était bordé de rikbals parvenus à maturité, dont les branches tombantes effleuraient la surface des eaux de leurs feuilles longilignes. Leurs fleurs épanouies, d'un splen-dide rosé vif, étaient aussi grosses que des poings d'enfants. Des poissons dorés et écarlates filaient dans l'eau. C'était la tranquillité même, songea lone, avec un petit t, oeuvre du grand T ; le nom chassant la forme, le nom créant la forme. Cet étang - ce parc tout entier - était un havre de repos dans l'habitat si agité ; l'habitat était un havre de repos dans cette Confédération si agitée. Si on le voulait bien. Joshua la plaqua doucement contre un tronc d'arbre, l'embrassa sur la joue, dans le cou. Il entreprit de déboutonner son chemisier. Une mèche retomba sur les yeux d'Ione - ses cheveux étaient plus longs ces derniers temps. - Ne pars pas, dit-elle à voix basse. Il laissa retomber ses bras, inclina la tête jusqu'à ce que leurs fronts se touchent. - Bravo pour le choix du moment. - S'il te plaît. - Tu m'avais juré de ne pas te montrer possessive. - Je ne suis pas possessive. - Ah bon ? C'est pourtant l'impression que tu donnes. Elle releva vivement la tête, le rouge aux joues. - Si tu veux le savoir, je m'inquiète pour toi. - C'est inutile. - Joshua, tu vas aller dans un secteur en guerre. - Pas exactement. Nous escortons un convoi de troupes, c'est tout. Ce sont les soldats et les mercenaires qui seront en première ligne. - Smith veut des astronefs pour effectuer des frappes au sol ; il a acheté des guêpes de combat dans le but de tenir un blocus. C'est ça, la première ligne, Joshua, la ligne de mort. Bon sang, tu vas affronter Laton dans une antiquité qui satisfait à peine aux critères du ministère de l'Astronautique. Et tu n'as aucune raison de faire ça. Aucune. Tu n'as pas besoin du mayope, tu n'as pas besoin de Vasilkovsky... (Elle l'agrippa par le bras, et sa voix se fit implorante.) Tu es riche. Tu es heureux. Ne viens pas me dire le contraire. Je te connais depuis trois ans. Tu ne t'es jamais autant amusé qu'en courant l'espace à bord du Lady Macbeth. Et maintenant, regarde ce que tu es en train de faire. Tu signes des contrats, Joshua. Tu engranges plus d'argent que tu ne pourras jamais en dépenser. Derrière un bureau, voilà où tu finiras. C'est ta destination ultime, Joshua, et elle n'est pas digne de toi. - Une antiquité, hein ? - Je ne voulais... - Quel est l'âge de Tranquillité, lone ? Au moins, je possède le Lady Mac, ce n'est pas lui qui me possède. - Je veux seulement te mettre un peu de plomb dans la tête. Joshua, c'est Laton que tu vas affronter. Tu n'as pas regardé les enregistrements AV ? Tu n'as pas accédé au sensovidéo de Graeme Nicholson ? - Si. Laton n'est plus sur Lalonde. Il est parti à bord du Yaku. Tu n'as pas remarqué ce détail, lone ? Si je voulais accomplir une mission-suicide, je me lancerais à la poursuite du Yaku. C'est là qu'est le vrai danger. C'est là que vont aller les héros des Forces spatiales. Moi, je veux seulement protéger mes intérêts. - Mais tu n'en as pas besoin ! dit-elle. Bon Dieu, comme il pouvait être têtu, têtu comme une mule. - Tu n'en as pas besoin, tu veux dure. - Hein ? - Ce n'est pas très pratique, pas vrai ? Le fait que j'aie autant de fric. Tellement de fric que ça me permet de prendre des décisions tout seul, de faire des choix tout seul. De contrôler mon existence. Ce qui ne colle guère avec le scénario que tu avais écrit pour nous, pas vrai, lone ? Je risque d'être moins facile à manipuler, hein ? - Manipuler ! Il te suffit d'entrevoir un bout de sein pour faire exploser le sceau de ta braguette. Ce qui donne une idée de la complexité de ta personnalité. Il n'y a pas besoin de te manipuler, Joshua, seulement de t'administrer des antiandrogènes. Tout ce que j'essaie de faire, c'est de penser sur le long terme à ta place, car Dieu sait que tu en es incapable. - Bon Dieu, lone ! Il y a des moments où je n'arrive pas à croire que tu es liée à un kilomètre cube de cellules neuronales - la plupart du temps, ton QI est inférieur à celui d'une fourmi. C'est ma chance et je veux la saisir. Je peux devenu- ton égal. - Je ne veux pas d'un égal. lone referma brusquement la bouche. Elle avait failli dire : " C'est toi que je veux, c'est tout. " Mais même la torture n'aurait pu lui arracher ces mots, du moins pas maintenant. - Ouais, j'avais remarqué, dit-il. J'ai débuté avec un astronef en piteux état. J'ai réussi à gagner ma vie en le pilotant. Et voilà que je progresse, que je monte dans l'échelle sociale. C'est la vie, lone. Croître et évoluer. Tu devrais t'y mettre un de ces jours. Il fit demi-tour et s'enfonça parmi les arbres d'un pas vif, écartant les branches tombantes d'une main impatiente. Si elle voulait s'excuser, qu'elle lui coure après. lone le regarda s'éloigner, reboutonna son chemisier avec maladresse. Quel connard ! Il était peut-être doué de voyance, mais c'était au détriment de son bon sens. Je suis navrée, dit doucement Tranquillité. Elle renifla bruyamment. Pourquoi donc ? Joshua. Tu n'as aucune raison d'être navrée. S'il veut s'en aller, qu'il s'en aille. Je n'en ai rien à faire. Au contraire. C'est l'homme qu'il te faut. Ce n'est pas ce qu'il pense. Bien sûr que si. Mais il est fier. Comme toi. Merci pour le compliment. Ne pleure pas. lone baissa les yeux, vit que ses mains étaient des masses floues. Une horrible chaleur montait de ses yeux. Elle les essuya vigoureusement. Bon Dieu, comment ai-je pu être aussi stupide ? Il était censé n'être qu'un étalon. Rien de plus. Je t'aime, dit Tranquillité, avec tant de prudence et tant de chaleur qu'Ione ne put s'empêcher de sourire. Puis elle grimaça, sentant son estomac se nouer, et se mit à vomir. Une bile acide et écourante. Elle plongea ses deux mains en coupe dans l'étang pour se rincer la bouche. Tu es enceinte, déclara Tranquillité. Oui. Le précédent séjour de Joshua, avant la course de Norfolk. Dis-le-lui. Non ! Ça ne ferait qu'aggraver la situation. Vous êtes aussi idiots l'un que l'autre, lança Tranquillité avec une ardeur inhabituelle. Les étoiles glissaient le long de la baie vitrée derrière le capitaine de frégate Olsen Neale. Choisya était la seule des lunes de Mirchusko à être visible, un lointain croissant gris-brun qui apparaissait toutes les trois minutes en bas de la vitre ovale. Erick Thakrar n'appréciait guère la vue de ce firmament, il était trop proche, trop accessible. L'espace d'un instant, il se demanda s'il n'avait pas attrapé la phobie de l'espace. Cela s'était déjà vu, et l'espace était pour lui associé à bien des souvenirs pénibles. Cette voix horrifiée, bouleversée, provenant du Krystal Moon ; une gamine de quinze ans. À quoi avait ressemblé Tina ? C'était une question qu'il se posait souvent ces derniers temps. Avait-elle un petit ami ? Quels étaient ses groupes de fantasmambiance préférés ? Aimait-elle vivre à bord d'un vaisseau interplanétaire ? Ou bien trouvait-elle cette existence détestable ? Et qu'est-ce qu'elle foutait dans le compartiment avant juste au-dessous des antennes paraboliques ? - Les générateurs de microfusion ont été transférés à bord du Nolana dès que nous avons été à quai, dit Erick. Sans même transiter par les entrepôts de Tranquillité. Ce qui signifie qu'ils n'ont pas été contrôlés par le chef de port, qu'ils n'ont même pas été enregistrés. Et, bien entendu, nous sommes tous restés à bord du Vengeance de Villeneuve jusqu'à la fin du transfert, de sorte que je n'ai pas pu vous alerter. - Nous allons filer le Nolana, naturellement, dit Olsen Neale. Découvrir la destination des générateurs. Cela devrait permettre le démantèlement de tout le réseau de distribution. Vous avez fait du bon travail, ajouta-t-il d'une voix encourageante. Le jeune capitaine semblait hagard, n'avait plus rien de commun avec l'agent doué et impatient d'en découdre qui, plusieurs mois auparavant, s'était débrouillé pour s'embarquer à bord du Vengeance de Villeneuve. Aucun d'entre nous n'y échappe, fiston, songea Olsen Neale dans son for intérieur. Nous nous abaissons délibérément à leur niveau pour nous infiltrer parmi eux, et le prix est parfois trop dur à payer. Car rien ne peut être plus vil qu'un être humain. Erick resta insensible à ses compliments. - Vous pouvez faire arrêter tout de suite Duchamp et son équipage, dit-il. Les enregistrements naneuroniques que j'ai réalisés lors de l'arraisonnement du Krystal Moon suffiront amplement à les faire condamner. Je tiens à ce que vous demandiez au procureur d'exiger la peine maximale. Nous devons les envoyer dans une colonie pénale. Tous jusqu'au dernier, et ils s'en tireront à bon compte. Ce qui, au passage, vous libérera de votre fardeau de culpabilité, songea Olsen Neale. - Je ne pense pas que nous le puissions pour le moment, Erick, dit-il. - Pourquoi ? Trois personnes sont mortes pour vous fournir des preuves contre Duchamp. Dont deux que j'ai tuées moi-même. - Je suis vraiment navré, Erick, mais les circonstances ont changé de façon radicale depuis le début de votre mission. Avez-vous accédé au sensovidéo de Lalonde diffusé par Time-Universe ? Erick, devinant ce qui allait suivre, lui lança un regard abattu. - Oui. - Terrance Smith a enrôlé le Vengeance de Villeneuve dans sa flotte mercenaire. Nous devons avoir quelqu'un sur place, Erick. Comme il s'agit d'une mission légale pour le compte d'un gouvernement planétaire, je ne peux rien faire pour les empêcher de partir. N'oubliez pas qu'il s'agit de Laton, bon Dieu. Je n'avais que dix ans et quelques quand il a détruit Jantrit. Un million deux cent cinquante mille morts, sans parler de l'habitat lui-même, et tout ça pour une manoeuvre de diversion ; jamais les Édénistes n'avaient perdu un habitat avant ce jour, leur espérance de vie se compte en millénaires. Et il a eu quarante ans pour perfectionner ses plans mégalomanes. Merde, nous ignorons tout de la nature de ces plans ; mais ce que j'ai entendu dire de Laton suffit à me terrifier. J'ai peur, Erick, j'ai une femme et des enfants. Je ne veux pas qu'il mette la main sur eux. Nous devons savoir où l'a conduit le Yaku. C'est notre tâche primordiale. En comparaison, la piraterie et le marché noir ne sont que des broutilles. Les Forces spatiales doivent le retrouver et l'éliminer. Pour de bon cette fois-ci. Tant qu'il sera encore vivant, nous n'aurons pas d'autre objectif. J'ai déjà envoyé un cartel à Avon, un courrier qui s'est embarqué dans un gerfaut une heure après que les gens de Time-Uni verse m'ont informé de la teneur de leur enregistrement. Surpris, Erick arqua les sourcils. Olsen Neale se fendit d'un sourire modeste. - Oui, un gerfaut. Ils sont aussi rapides qu'efficaces. Et Laton en aura à sa disposition, lui aussi, si nous ne l'arrêtons pas avant. Leurs capitaines sont tout aussi inquiets que nous. - D'accord, concéda Erick. J'irai là-bas. - Rapportez tout ce que vous pourrez. N'importe quelle donnée. Ce qu'il trafiquait sur Lalonde. La destination du Yaku. Tout ce que vous pourrez. - Je ferai de mon mieux. - Commencez donc par interroger ce journaliste, Graeme Nicholson... (Il haussa les épaules en voyant l'expression d'Erick.) C'est un type malin et débrouillard. Si quelqu'un sur cette planète a eu la présence d'esprit de chercher les coordonnées de saut du Yaku, c'est sûrement lui. Erick se leva. - Entendu. - Erick... faites attention à vous. De lourds rideaux dissimulaient les fenêtres dans la chambre de Kelly Tirrel. Des appliques ouvragées en forme de globe émettaient une douce lueur turquoise. Sous ses feux, les draps blancs chatoyaient comme la surface d'un lac lunaire ; la peau humaine apparaissait sombre et tentatrice. Kelly laissa les mains de Joshua courir sur son corps, écarta les cuisses pour qu'il puisse sonder la fente humide qui se nichait sous sa toison pubienne. - Hmmm, ronronna-t-elle en se trémoussant sur les draps froissés. Il écarta les lèvres, et ses dents luirent dans la pénombre. - Bien, fit-il. - Si tu m'emmènes avec toi, tu auras droit à cinq jours de ce traitement. Sans répit ; et en zéro g, en plus. - Voilà un argument des plus convaincants. - Sans parler de l'argent. Collins paiera le triple du prix habituel pour moi. - Je suis déjà riche. - Tu le seras encore plus. - Bon Dieu, tu ne renonces jamais. - Est-ce une protestation que j'entends ? Tu aurais préféré retrouver quelqu'un d'autre ce soir ? - Euh... non. - Bien. (Elle lui soupesa les couilles d'une main.) Ce reportage est pour moi, Joshua. C'est mon quitte ou double. J'ai raté le scoop sur lone à cause de quelqu'un qui n'était pourtant pas à un million de kilomètres d'ici. (Ses doigts se firent légèrement plus pressants.) Une troisième occasion de ce type ne se présentera pas de sitôt dans un endroit comme Tranquillité. Si je réussis mon coup, je n'aurai plus de souci à me faire : je serai promue comme je le mérite, j'aurai des missions intéressantes, un poste correct et un salaire digne de ce nom. Tu as une dette envers moi, Joshua. Une grosse dette. - Suppose que les mercenaires ne veuillent pas de ta présence ? - Laisse-moi m'occuper d'eux. Quand ils entendront mon boniment, ils viendront me manger dans la main. Des héros de l'espace courant des risques insensés pour affronter Laton, des pirates au coeur d'or débarquant par sensovidéo dans tous les foyers de la Confédération. Allez ! - Seigneur. Joshua sentit comme un étau de chair se refermer doucement autour de ses testicules, de longs ongles rouges effleurer son scrotum en une caresse un peu trop brutale. Elle n'oserait pas. N'est-ce pas ? Son tailleur bleu-gris de chez Crusto, aussi splen-dide que coûteux, était soigneusement plié sur une chaise près de la commode. Elle l'avait ôté avec une précision toute militaire tandis qu'elle se préparait à faire l'amour. Elle en était bien capable. Seigneur. - Évidemment que je t'emmène. Malicieuse, elle lui pinça une couille entre le pouce et l'index. - Aïe ! (Les larmes montèrent à ses yeux.) Tu as bien réfléchi à ce que tu fais ? Je veux bien croire que tu es soucieuse de ta carrière, mais il y a des limites. Atterrir sur une planète hostile, derrière les lignes ennemies, c'est faire preuve envers son employeur d'une loyauté quelque peu exagérée. - Conneries... (Kelly roula sur un coude et lui lança un regard noir.) Tu as vu qui présentait l'émission spéciale de Time-Universe ? Ce salaud de Matthias Rems en personne. Tout simplement parce qu'il se trouvait au bon endroit au bon moment. Quelle veine, ce connard. Il est plus jeune que moi, il sort tout juste de son parc à bébé. Et il a eu droit au prime-time pendant trois jours de suite. Et le marketing affirme qu'il doit sa popularité à son allure juvénile. Il paraît qu'il y a des femmes qui aiment ça. Des vierges octogénaires, je parie. Si Time-Universe ne l'autorise pas à enregistrer des sensovidéos, c'est uniquement parce que tout le monde se rendrait compte qu'il n'a pas de couilles. - Ce qui n'est pas ton problème, pas vrai ? Il avait parlé avant de réfléchir. Kelly passa les vingt minutes suivantes à le lui faire regretter. Les dix-neuf astronefs placés sous le commandement de Ter-rance Smith se rassemblèrent à mille kilomètres du spatioport de Tranquillité : le Gemal, avec à son bord cinq mille hommes de troupe, trois clippers transportant équipement et provisions, et quinze vaisseaux armés pour le combat, dont six gerfauts. Tranquillité vit leurs propulsions s'activer, et la flottille se dirigea vers Mirchusko à une accélération d'un g. Les Adamistes adoptèrent une formation en file indienne (le Gemal à leur tête), que les gerfauts encerclèrent avec insolence. Les plates-formes de capteurs affectées à la défense stratégique détectèrent quantité d'échanges de données codées, les astronefs testant leurs canaux de communication et élaborant en commun leurs tactiques de combat. La file d'astronefs s'incurva au-dessus de la géante gazeuse, filant vers sa pénombre. Leur échappement décrut, puis disparut, alors qu'ils se trouvaient encore cent quatre-vingt-quatre mille kilomètres au-dessus des masses nuageuses violemment agitées, se dirigeant vers leurs coordonnées de saut. Tranquillité perçut le faible éclat bleu des moteurs ioniques, signalant des corrections de trajectoire orbitale ; puis échangeurs thermiques et grappes de capteurs commencèrent à se rétracter. Les gerfauts foncèrent en avant-garde, libérés des contraintes imposées par leurs partenaires adamistes, décrivant une rosace d'une symétrie parfaite. Puis les astronefs bioteks effectuèrent leur manoeuvre de saut, partant en éclaireurs pour minimiser les risques de danger à l'arrivée. Lorsque leurs trous-dé-ver se refermèrent derrière eux, un front d'ondes gravifiques se réverbéra dans l'espace, affectant les organes de détection de masse extrêmement sensibles de l'habitat. Le Gemal sauta. Tranquillité nota sa localisation spatiale et son vecteur de vélocité. Sa trajectoire était exactement alignée sur Lalonde. L'un après l'autre, tous les astronefs, une fois parvenus aux mêmes coordonnées de saut, activèrent leurs cellules ergostructurantes et disparurent hors de l'espace-temps. 5. Depuis 2238, date de la proclamation de son indépendance, le gouvernement d'Avon avait engagé des équipes d'astro-ingé-nieurs civils pour placer en orbite élevée autour de la planète quinze astéroïdes de type métallique relativement gros (d'un diamètre allant de vingt à vingt-cinq kilomètres), au moyen d'explosions nucléaires agencées avec une précision extrême. Quatorze d'entre eux correspondaient aux standards de la Confédération en matière d'industrialisation. Après qu'on eut stabilisé leurs orbites, dont le périgée était toujours supérieur à cent mille kilomètres, on avait exploité leurs ressources minières, le métal une fois raffiné étant expédié sur la planète sous la forme de gigantesques bolides qui traversaient l'atmosphère avant d'amerrir en douceur à la suite de plusieurs ricochets. Les cavernes résultant de cette exploitation étaient ensuite agrandies pour obtenir la forme d'un cylindre régulier, et on effectuait un aménagement paysager de leur surface interne, qui était scellée puis transformée en biosphère habitable. Pendant ce temps, les raffineries d'origine étaient peu à peu remplacées par des stations industrielles plus sophistiquées, ce qui permettait à l'économie de l'astéroïde de passer du stade de la production massive de minerais et de métaux à celui de l'ingénierie avancée en microgravité. Les raffineries étaient alors transportées sur un autre astéroïde afin de satisfaire la demande des aciéries et des hauts-fourneaux de la planète, ce qui la préservait des aspects les plus désagréables de l'industrie minière, celle-ci se développant dans des lieux où tout risque de pollution écologique était égal à zéro. Quiconque approchant d'une planète terracompatible de la Confédération pouvait déterminer sans peine son degré d'industrialisation au nombre d'astéroïdes qui tournaient autour d'elle. Avon avait été colonisée par des canado-ethniques en 2151, lors de la Grande Dispersion, et elle avait accompli en un peu moins d'un siècle l'évolution habituelle qui conduit d'une économie agraire à l'industrialisation. Une réussite satisfaisante mais qui n'avait rien de remarquable. Ce monde demeura tout à fait quelconque jusqu'en 2271, date à laquelle il accueillit la conférence des chefs d'État censée régler les problèmes posés par l'usage croissant de l'antimatière comme arme de destruction massive. De cette conférence naquit la Confédération, et Avon saisit cette occasion pour sauter le stade suivant de son développement en se proposant comme siège permanent de l'Assemblée générale. Sans que ses exportations augmentent d'un iota, un flot de devises étrangères déferla sur la planète à mesure que les divers gouvernements y établissaient des missions diplomatiques ; celles-ci furent suivies par des hommes de loi, des compagnies interstellaires, des institutions financières, des personnes d'influence, des conglomérats médiatiques et des lobbyistes en tout genre, chacun se devant d'avoir des bureaux luxueux, des employés et des domestiques. Il y avait aussi les Forces spatiales de la Confédération, dont la mission était de réguler la nouvelle unité encore fragile entre les systèmes stellaires habités. Avon contribua également à sa fondation en faisant don à l'Assemblée générale d'un astéroïde du nom de Trafalgar, qui avait atteint la phase ultime de son exploitation minière. Trafalgar était unique dans la Confédération en ce sens qu'il ne s'y trouvait plus aucune raffinerie après le départ des mineurs. C'était surtout, avant tout et uniquement une base spatiale qui, d'un centre de stockage et d'entretien affecté à la totalité des Forces spatiales (ou ce qui en tenait lieu les premiers temps), était devenu le principal quartier général militaire des huit cent soixante-deux systèmes stellaires habités qui, en 2611, composaient la Confédération. En 2605, lorsque le grand amiral Samual Aleksandrovich avait pris son commandement, c'était aussi le port d'attache de la Première Flotte et le QG et le centre d'entraînement des marines. Il abritait également l'Académie des officiers de carrière, l'École d'ingénieurs, le Service d'évaluation tactique, le Cabinet stratégique de l'Amirauté, le Service du budget, les principaux laboratoires de recherche sur les communications supraluminiques et (de façon plus discrète) le QG du Service de renseignements. Trafalgar était une masse noir et gris, en forme de cacahuète, longue de vingt et un kilomètres et large de sept, qui tournait autour de son axe de symétrie le plus long ; il contenait trois cavernes cylindriques pourvues de biosphères, qui abritaient une population d'environ trois cent mille personnes, civils et militaires confondus. Des spatioports non rotatifs étaient installés à chacune de ses extrémités ; des sphères de deux kilomètres de diamètre, le réseau habituel de poutres, de tuyaux et de conduits, parcouru de tubes pressurisés où circulaient les navettes, et des baies d'accostage cerclées de cabines de contrôle. Leur surface combinée suffisait à peine à supporter le trafic incessant d'astronefs. Leurs axes de contre-rotation jaillissaient de part et d'autre de Trafalgar, du centre de cratères artificiels larges de deux kilomètres et relativement profonds, que les faucons utilisaient en guise de corniches. Tout en étant responsable de la défense de la Confédération et de la lutte contre la piraterie, Trafalgar coordonnait la défense d'Avon en liaison avec les Forces spatiales locales. Les plates-formes de défense stratégique qui protégeaient la planète étaient parmi les plus gigantesques jamais construites. Vu l'abondance des astronefs diplomatiques, et le nombre relativement élevé de vaisseaux commerciaux utilisant les stations d'accostage en orbite basse, la sécurité était une nécessité absolue. Cela faisait plus de deux siècles et demi qu'aucun acte de piraterie n'avait été commis dans le système, mais la possibilité d'une attaque-suicide dirigée contre Trafalgar était toujours présente à l'esprit des tacticiens des Forces spatiales. La couverture par capteurs stratégiques était absolue dans un rayon de deux millions de kilomètres autour de la planète. Le temps de réaction des faucons en patrouille était quasiment nul. Un astronef émergeant en dehors d'une zone autorisée courait un risque considérable. Ilex lança un appel à l'aide avant même que le terminus du trou-de-ver se soit refermé derrière lui. Auster avait ordonné au faucon de filer droit sur Avon, distante de Lalonde de plus de quatre cents années-lumière. Ce qui était excessif, même pour un faucon. Ilex avait besoin de recharger ses cellules ergostruc-turantes après dix manoeuvres de saut, ce qui l'obligeait à passer un certain intervalle de temps en vol normal afin que son champ de distorsion puisse concentrer les bribes de radiation présentes dans l'espace interstellaire. Le voyage avait duré trois jours et demi. Il y avait soixante personnes à bord, et les organes bioteks des modules de vie approchaient rapidement la phase critique. L'atmosphère empestait, les membranes filtrantes ne suffisant pas à éliminer tous les gaz corporels, le taux de CO2 commençait à grimper et les réserves d'oxygène étaient en voie d'épuisement. Le trou-de-ver se referma à cinq mille kilomètres de Trafalgar. La loi exigeait que cette distance soit au minimum de cent mille kilomètres. Mais un trajet en vitesse infraluminique jusqu'à la corniche la plus proche aurait fait passer le statut de Vllex de critique à catastrophique. L'astéroïde passa immédiatement en état de défense C2, ce qui autorisait l'officier de quart à tirer sur toute cible jugée menaçante. Des lasers à rayon gamma alimentés à l'énergie nucléaire se braquèrent sur la coque du faucon moins de trois quarts de seconde après l'ouverture du trou-de-ver. Tous les officiers édénistes du PC de défense stratégique de Trafalgar entendirent l'appel lancé par Ilex. Ils réussirent à ordonner aux plates-formes de défense d'observer un délai de cinq secondes. Auster donna un résumé rapide de la situation de son astronef. Le délai fut prolongé de quinze secondes pendant que l'officier de quart évaluait la situation. Un escadron de faucons en patrouille convergea sur Ilex avec une accélération de quinze g. - Suspension de l'alerte, dit la femme officier de quart au PC. (Elle télétransmit unjordre de verrouillage à l'ordinateur de tir, puis se tourna vers l'Édéniste le plus proche.) Et dites de ma part à ce crétin de capitaine que, la prochaine fois qu'il me fait un coup pareil, je lui grille le cul. Ilex fonça vers Trafalgar avec une accélération de cinq g pendant que le centre de contrôle lui ménageait un couloir spatial d'approche prioritaire. Il était escorté par six faucons, qui décrivaient une hélice autour de sa trajectoire tels des oiseaux protégeant un oisillon, les sept astronefs bioteks échangeant via la bande d'affinité des messages anxieux, intéressés et légèrement agacés. Une frénésie d'activité s'empara du cratère axial nord alors que Vllex se mettait en phase avec la rotation de l'astéroïde, tournant autour du spatioport non rotatif pour voler parallèlement à l'axe. Il se posa sur une plate-forme en titane vers laquelle fonçaient huit bus et véhicules de maintenance, bondissant sur leurs pneus surgonflés dans la faible gravité. Les premiers à débarquer furent les membres des Forces spatiales en poste sur Lalonde, qui se précipitèrent dans le boyau-sas en direction du bus qui les attendait, avalant de grandes goulées d'air pur et frais. Une équipe médicale emporta Niels Regehr sur une civière tandis que deux infirmières pédiatres apaisaient un Shafi Banaji toujours en sanglots. Les véhicules de maintenance de l'environnement branchèrent des câbles et des tuyaux aux prises ombilicales du tore d'équipage, envoyant une bourrasque d'air frais dans les cabines et le corridor central. Resenda, l'officier responsable des modules de vie de Y Ilex, se contenta d'évacuer l'air vicié qu'ils avaient respiré durant le voyage, et des geysers gris jaillirent du tore, constellés de minuscules cristaux d'eau qui étincelèrent sous la lueur crue des projecteurs éclairant le cratère depuis l'axe. Une fois que le premier bus se fut éloigné, un deuxième se fixa au sas. Un escadron de dix marines en tenue de combat, armés de fusils à projectiles chimiques, monta à bord au pas de course. Rhodri Peyton, son capitaine, salua un lieutenant Murphy Hewlett épuisé, sale et mal rasé. - C'est elle ? demanda-t-il d'un air sceptique. Jacqueline Goûteur se tenait au milieu du corridor, devant le sas, encadrée par Jeroen van Ewyck et Garrett Tucci qui la tenaient en respect avec leurs Bradfield. Elle était encore plus sale que Murphy, les motifs à carreaux de son chemisier disparaissant presque sous la couche de crasse accumulée dans la jungle. - J'ai bien envie de la laisser vous montrer ce qu'elle sait faire, dit Murphy. Kelven Solanki s'avança d'un pas. - Ça suffit, Murphy. (Il se tourna vers le capitaine.) Vos hommes doivent tenir en permanence au moins deux armes braquées sur elle. Elle a le pouvoir d'émettre un effet de brouillage électronique et de lancer ce qui ressemble à de la foudre. Ne cherchez pas à l'affronter physiquement, elle est parfaitement capable de vous réduire en pièces. L'un des marines eut un reniflement de dérision. Kelven n'avait même plus la force de réagir. - Je l'accompagne, dit Jeroen van Ewyck. Mon service doit être informé, de toute façon, et je dirai aux officiers scientifiques quelles sont les mesures nécessaires. - Quelles sont les mesures nécessaires ? demanda Jacqueline Goûteur. Rhodri Peyton se tourna vers elle et sursauta. À la place de la femme corpulente et plutôt quelconque qu'il venait de découvrir, il y avait une grande et belle jeune fille de vingt ans vêtue d'une robe de soirée blanche. Elle lui adressa un regard énamouré, celui d'une vierge sur le point d'être donnée en offrande à un dragon. - Aidez-moi. Je vous en supplie. Vous n'êtes pas comme eux. Vous n'êtes pas une machine dénuée d'émotion. Ils veulent me torturer dans leurs laboratoires. Ne les laissez pas faire. Garrett Tucci la frappa au creux des reins avec son Bradfield. - Arrête ton numéro, salope, dit-il d'une voix rude. Elle ondoya, telle une projection AV mal réglée, et Jacqueline Goûteur refit son apparition, le visage moqueur. Son chemisier et son jean étaient propres et repassés. - Mon Dieu, hoqueta Rhodri Peyton. - Vous avez compris ? demanda Kelven. Les marines, désormais quelque peu tendus, escortèrent leur prisonnière jusqu'au bus. Jacqueline Goûteur s'assit près d'une fenêtre, tenue en respect par cinq fusils. Elle fixa les parois nues de roc stérile d'un air impassible pendant que le bus traversait le cratère pour s'enfoncer dans un tunnel qui descendait vers les profondeurs de l'astéroïde. Âgé de soixante-treize ans, le grand amiral Samual Aleksandrovich n'avait pas remis les pieds sur sa planète natale, un monde russo-ethnique nommé Kolomna, depuis cinquante-trois ans ; il n'y avait jamais passé ses congés, n'avait même pas assisté aux funérailles de ses parents. Des visites régulières auraient été jugées déplacées, les officiers de carrière des Forces spatiales de la Confédération étant censés renoncer à toute attache nationale quand ils entraient à l'académie ; qu'un grand amiral accorde une attention indue à sa patrie aurait été considéré comme contraire à l'étiquette diplomatique. Mais on aurait compris qu'il assiste aux funérailles de ses parents. Si bien que tout le monde supposait qu'il appliquait à sa vie personnelle la même discipline de fer qui régentait sa vie professionnelle. Tout le monde se trompait. Si Samual Aleksandrovich n'était jamais revenu au pays, c'était parce qu'il n'y avait rien d'intéressant à ses yeux sur cette planète au climat bien trop tempéré, ni sa famille, ni sa culture, ni les paysages de son enfance. Il l'avait définitivement quittée parce qu'il ne supportait pas l'idée de passer un siècle à aider ses quatre frères et ses trois sours à exploiter les vergers familiaux. L'ingénierie génétique à laquelle il devait sa carcasse pleine d'énergie, son mètre quatre-vingts, ses cheveux couleur cuivre et son métabolisme amélioré lui garantissait également une espérance de vie d'au moins cent vingt ans. Lorsqu'il avait atteint l'âge de dix-neuf ans, il avait compris qu'une telle existence serait équivalente à la prison à vie, étant donné le choix limité de vocations disponibles sur une planète émergeant tout juste du stade agraire. Une vie aussi riche de potentiel que l'était la sienne ne pouvait s'accommoder d'un horizon aussi misérable, de peur de devenir un terrible fardeau plutôt qu'une source de joie. La santé mentale naît de la variété. Le lendemain de son vingtième anniversaire, il avait dit adieu à ses parents, à ses frères et à ses sours, et, bravant une tempête de neige, avait parcouru à pied les dix-sept kilomètres qui le séparaient du bureau de recrutement des Forces spatiales de la Confédération. Il n'avait plus jamais regardé en arrière, au sens propre comme au figuré. Durant toute sa carrière, il s'était montré un officier exemplaire ; il avait connu le feu à sept reprises, participé à des actions antipiraterie, conduit une flottille à l'assaut d'une station de production illégale d'antimatière et reçu un nombre élevé de citations et de médailles. Mais, pour accéder au grade de grand amiral, il ne suffit pas d'avoir d'excellents états de service. En dépit de sa répugnance, Samual Aleksandrovich avait également dû jouer le jeu des politiciens : apparaître devant des commissions spéciales de l'Assemblée générale, briefer officieusement des diplomates de haut rang, manier les informations glanées par le Service de renseignements avec autant de talent qu'il maniait la rapière (il avait été couronné champion lors de ses études à l'académie). Le cabinet du président de l'Assemblée générale admirait l'habileté avec laquelle il faisait pression sur les États membres, permettant d'économiser plusieurs millions de fusio-dollars en limitant le déploiement des flottes aux seuls points chauds ; et ses recommandations avaient nettement plus de poids que celles de l'Amirauté, qui proposait une liste de candidats à la Commission des Forces spatiales de l'Assemblée. Durant les six ans qui s'étaient écoulés depuis sa nomination, il avait brillamment préservé la paix entre des gouvernements planétaires parfois capricieux, sans parler de ceux des astéroïdes colonisés, encore plus fantasques. Chefs d'État et politiciens respectaient son attitude sévère mais juste. Quant à son impartialité unanimement reconnue, il la devait en grande partie à une expérience qu'il avait eue à l'âge de trente-deux ans, alors qu'il était lieutenant à bord d'une frégate dépêchée sur Jantrit pour aider les Édénistes à réprimer ce qui ressemblait à une révolte armée (hypothèse proprement incroyable à l'époque). L'équipage du vaisseau avait assisté impuissant aux explosions d'antimatière, puis passé trois journées épuisantes et souvent frustrantes à tenter de sauver les survivants de cette tragédie. Samual Aleksandrovich s'était retrouvé à la tête d'une équipe d'intervention après que la frégate eut réussi à accoster un gratte-ciel fracassé. Faisant preuve d'un héroïsme qui lui avait valu une citation, il avait avec ses hommes sauvé dix-huit Édénistes pris au piège d'une ruche de polype tubulaire. Mais l'une des pièces dont ils avaient défoncé la porte était emplie de cadavres. Il s'agissait d'une crèche ravagée par la décompression. Tandis qu'il flottait au-dessus de ce lieu macabre, de cette chambre des horreurs, il avait réalisé que les Édénistes étaient tout aussi humains que lui, et tout aussi faillibles. Par la suite, il n'avait jamais manqué d'être irrité par les commentaires cyniques des autres officiers à propos de ces maîtres du biotek si arrogants. Il s'était alors voué corps et âme à son idéal, à savoir maintenir la paix. Si bien que, quand l'Eurydice avait débarqué sur Trafalgar, porteur d'un microcartel du capitaine de corvette Kelven Solanki où celui-ci suggérait (hypothèse qu'il se gardait cependant de juger très probable) que Laton était toujours en vie et se préparait à mettre un terme à son exil, le grand amiral Samual Aleksandrovich s'était personnellement intéressé à la situation sur Lalonde. Quand il s'agissait de Laton, Samual Aleksandrovich faisait abstraction de son impartialité et de son sens de la justice. Il souhaitait la mort de Laton, un point c'est tout. Et, cette fois-ci, il n'y aurait plus d'erreur. Même après que ses assistants eurent réduit à l'essentiel l'enregistrement naneuronique fourni par Murphy Hewlett de la mission de son commando dans la jungle, il subsistait trois heures de sensorium mémoriel à analyser. Lorsqu'il émergea de la chaleur étouffante et de l'humidité harassante de Lalonde, Samual Aleksandrovich demeura perdu dans ses pensées pendant un bon quart d'heure, puis emprunta une navette pour se rendre aux laboratoires du Service de renseignements. Jacqueline Couleur était maintenue en isolation dans une salle d'examen garantissant une sécurité absolue. C'était une cellule découpée dans la roche, dont les parois en silicone métallisée avaient vu leur structure renforcée par des générateurs de liaisons moléculaires. Elle était divisée en deux parties, la première étant une chambre pourvue d'un lit, d'un lavabo, d'une douche, d'un cabinet de toilette et d'une table, la seconde ressemblant à une salle d'opération, avec couche ajustable et équipement médical en quantité. Elle était assise devant la table, vêtue d'une blouse verte. Cinq marines étaient présents avec elle dans la cellule, quatre armés de fusils à projectiles chimiques et le cinquième d'une carabine Samual Aleksandrovich se plaça devant la baie d'observation et considéra cette femme si quelconque. La salle de surveillance où il se trouvait évoquait la passerelle d'un vaisseau de guerre, un cube blanc en matériau composite contenant une rangée de consoles faisant face à la baie vitrée. Son caractère impersonnel le troubla quelque peu, il se serait cru dans un vivarium à l'échelle humaine. Jacqueline Goûteur lui rendit son regard sans broncher. Jamais elle n'aurait dû en être capable, cette femme de fermier originaire d'un trou perdu tout juste colonisé. Certains diplomates, pourtant forts d'une expérience de quatre-vingts ans en matière de duplicité, se mettaient à transpirer quand Samual Aleksandrovich posait ses yeux sur eux. Il aurait cru fixer le maire d'un habitat édéniste lors d'une cérémonie d'importance, être fixé en retour par le consensus intellectuel de tous les adultes de l'habitat. Qui le jaugeaient. Je ne sais pas qui tu es, se dit-il, mais tu n'es pas Jacqueline Goûteur. Voici le moment que je redoute depuis le jour où j'ai prêté serment. Une nouvelle menace, totalement étrangère à notre expérience. Et c'est à mes hommes qu'incombera en grande partie la responsabilité de l'affronter, c'est inévitable. - Avez-vous réussi à comprendre les mécanismes de cet asservissement? demanda-t-il au Dr Gilmore, qui dirigeait l'équipe de recherche. Celui-ci eut un geste de pénitent. - Pas encore. Cette femme est de toute évidence sous le contrôle d'un agent extérieur ; or, jusqu'ici, nous sommes incapables de localiser le point d'interface avec son système nerveux. Je suis un expert en naneuroniques, et il y a plusieurs physiciens dans mon équipe. Mais je pense qu'il n'existe même pas de domaine de recherche susceptible de couvrir ce phénomène. - Dites-moi ce que vous pouvez. - Nous l'avons soumise à un scannage total, physiologique et neurologique, en quête d'un quelconque implant. Vous avez vu ce qu'elle est capable de faire, ainsi que les autres asservis de Lalonde? - Oui. - Cette capacité à produire de la foudre en boule et des impulsions de brouillage électronique doit logiquement reposer sur une sorte de mécanisme. Nous n'avons rien trouvé de la sorte. Si un tel mécanisme est présent dans son organisme, il est encore plus minuscule que nos nanoniques. À l'échelle atomique, voire subatomique. - Pourrait-il s'agir d'une entité biologique ? D'un virus ? - Vous pensez au virus protéanique de Laton ? Non, cela n'a rien à voir. Il se retourna et appela Euru d'un geste de la main. Le grand Édéniste noir quitta la console sur laquelle il travaillait pour les rejoindre. - Le virus de Laton s'attaquait aux cellules, expliqua-t-il. Plus précisément aux cellules neurales, dont il altérait la composition ainsi que l'ADN. Pour autant que nous puissions le déterminer, la structure cérébrale de cette femme est parfaitement normale. - Si elle est capable de désactiver les armes électroniques d'un marine à plus de cent mètres de distance, comment pouvez-vous être sûr des mesures fournies par votre équipement ? rétorqua Samual Aleksandrovich. Les deux scientifiques échangèrent un regard. - Nous avons envisagé la possibilité d'une interférence, admit Euru. La phase suivante de nos investigations consistera à prélever des échantillons de tissu afin de les analyser hors de portée de son influence - à condition qu'elle nous laisse faire. Si elle refuse de coopérer, cela nous demandera des efforts considérables. - A-t-elle coopéré avec vous jusqu'ici ? - Le plus souvent, oui, dit le Dr Gilmore. Nous avons assisté à deux reprises à des distorsions de nature visuelle. Quand on lui a ôté son jean et son chemisier, elle a pris l'aspect d'une créature simiesque. C'était choquant, mais uniquement en raison du caractère imprévu et inhabituel du phénomène. Plus tard, elle a tenté de convaincre les marines de la laisser sortir en leur apparaissant sous la forme d'une adolescente aux caractéristiques sexuelles secondaires hautement développées. Nous avons des enregistrements AV de ces deux incidents ; elle est capable d'altérer le spectre des émissions photoniques de son corps. Il ne s'agit pas d'une hallucination induite, nous en avons la certitude, plutôt d'un effet analogue à celui d'une tenue de camouflage caméléon. - Ce que nous ne comprenons pas, c'est d'où elle tire l'énergie lui permettant de produire ces effets, dit Euru. L'environnement de cette cellule est strictement contrôlé et surveillé, de sorte qu'elle est incapable de s'alimenter au réseau électrique de Trafalgar. Et, lorsque nous avons analysé son urine et ses fèces, nous n'avons rien trouvé d'anormal. Il est clair que son organisme ne présente aucune activité chimique inhabituelle. - Lori et Darcy affirmaient que Laton les avait mis en garde contre un virus énergétique, dit Samual Aleksandrovich. Une telle chose est-elle du domaine du possible ? - Peut-être, dit Euru. (Son regard s'assombrit.) Si cette créature disait la vérité, elle se serait probablement empressée de trouver un équivalent linguistique approprié à ce nouveau phénomène. L'hypothèse d'une structure énergétique organisée capable de subsister hors de toute matrice physique est très populaire chez les physiciens. Cela fait longtemps que les entreprises spécialisées dans l'électronique s'intéressent à elle. Sa confirmation entraînerait des transformations radicales dans notre capacité de stockage et de manipulation des données. Mais on n'a jamais pu faire la démonstration convaincante de l'existence d'une telle matrice non corporelle. Samual Aleksandrovich se tourna de nouveau vers la femme qui se trouvait derrière la baie vitrée. - Peut-être l'avez-vous sous les yeux, dit-il. - Cela représenterait une avancée considérable de nos connaissances, commenta le Dr Gilmore. - Avez-vous interrogé les Kiints sur ce point ? - Non, admit le Dr Gilmore. - Alors, faites-le. Peut-être nous répondront-ils, peut-être pas. Qui peut comprendre le fonctionnement de leur esprit ? Mais si quelqu'un connaît la réponse, c'est sûrement eux. - À vos ordres. - Et elle ? demanda Samual Aleksandrovich. Est-ce qu'elle vous a dit quelque chose ? - Elle n'est pas très communicative, répondit Euru. Le grand amiral grommela, puis activa l'Interphone placé près de la porte de la cellule. - Savez-vous qui je suis ? demanda-t-il. Les marines se raidirent. L'expression de Jacqueline Couleur ne s'altéra pas d'un iota ; elle le toisa lentement de la tête aux pieds. - Oui. - À qui suis-je en train de parler exactement ? - À moi. - Jouez-vous un rôle dans les plans de Laton ? L'esquisse d'un sourire apparut-elle sur ses lèvres ? - Non. - Qu'espériez-vous accomplir sur Lalonde ? - Accomplir ? - Oui, accomplir. Vous avez soumis la population de la planète et tué beaucoup de gens. C'est une situation que je ne peux laisser perdurer. Ma responsabilité est de défendre la Confédération contre une telle menace, même sur une planète aussi politiquement insignifiante que Lalonde. J'aimerais connaître vos mobiles afin de résoudre cette crise d'une façon qui n'entraîne pas un conflit. Vous deviez savoir que votre action déclencherait inévitablement une réponse armée de notre part. - Le but n'était pas d'" accomplir " quoi que ce soit. - Alors, pourquoi avez-vous fait ce que vous avez fait ? - Je fais ce que me dicte la nature. Tout comme vous. - Je fais ce que me dicte mon devoir. À bord de l'Isakore, vous avez dit aux marines qu'ils finiraient par venir à vous. S'il ne s'agit pas d'un objectif, je ne vois pas de quoi il peut s'agir. - Si vous croyez que je vais vous aider à comprendre ce qui s'est passé, vous vous trompez. - Alors, pourquoi vous êtes-vous laissé capturer ? J'ai vu l'étendue de votre pouvoir ; Murphy Hewlett est courageux et compétent, mais pas à ce point. Jamais il n'aurait pu vous conduire ici si vous ne l'aviez pas souhaité. - Comme c'est amusant. Gouvernement et théorie du complot sont toujours inséparables, à ce que je vois. Peut-être que je suis l'enfant cachée d'Elvis et de Marilyn Monroe et que je suis venue poursuivre l'État d'Amérique du Nord auprès de l'Assemblée générale afin de récupérer l'héritage qui me revient de droit. Samual Aleksandrovich lui lança un regard éberlué. - Hein ? - Aucune importance. Pourquoi les Forces spatiales m'ont-elles fait venir ici, amiral ? - Pour vous étudier. - Exactement. Et c'est également pour cela que je suis ici. Pour vous étudier. Lequel de nous en apprendra le plus, je me le demande ? Kelven Solanki n'avait jamais envisagé de rencontrer le grand amiral à ce stade de sa carrière. Certes, nombre d'officiers lui étaient présentés, en particulier ceux servant dans la Première Hotte. Mais pas ceux affectés à des missions diplomatiques mineures. Et pourtant, voilà qu'il se retrouvait dans le bureau du grand amiral, où le capitaine de vaisseau Maynard Khanna venait de le faire entrer. Son excitation était grandement atténuée par la gravité des circonstances. Il ignorait le jugement que le grand amiral portait sur la façon dont il avait agi sur Lalonde, et le capitaine de vaisseau ne lui avait donné aucune indication, dans un sens ou dans l'autre. Le bureau de Samual Aleksandrovich était une salle circulaire de trente mètres de diamètre, au plafond légèrement incurvé. Ses murs étaient pourvus d'une fenêtre donnant sur la caverne centrale de Trafalgar et de dix grands holoécrans, huit d'entre eux affichant une succession d'images transmises par les capteurs externes et les deux autres des schémas tactiques. Le plafond était strié d'espars en bronze, et l'épaisse colonne AV fixée en son apex évoquait une stalactite de cristal. Maynard Khanna le conduisit devant le bureau où était assis le grand amiral. Auster, le Dr Gilmore, l'amiral Lalwani, chef du Service de renseignements, et l'amiral Motela Kolhammer, commandant la Première Flotte, avaient pris place sur des chaises d'acier aux lignes incurvées qui avaient jailli du sol tels des meubles en mercure. Kelven se mit au garde-à-vous et exécuta un salut impeccable, conscient des cinq regards braqués sur lui. Samual Aleksandrovich se fendit d'un petit sourire en percevant la nervosité évidente du jeune officier. - Repos, commandant, dit-il. Il indiqua l'une des deux chaises qui se formaient à partir du matériau composant le sol. Kelven ôta sa casquette, la cala sous son bras et s'assit à côté de Maynard Khanna. - Vous vous êtes très bien conduit sur Lalonde, déclara le grand amiral. Pas de façon parfaite, mais vous n'étiez pas exactement préparé à une telle situation. Étant donné les circonstances, je suis satisfait de votre action. - Merci, amiral. - Ces enfoirés de l'ASE ne nous ont pas aidés, grommela Motela Kolhammer. Samual Aleksandrovich lui fit signe de se taire. - Nous en parlerons plus tard avec leur ambassadeur. Mais je suis sûr que nous savons tous quel sera le résultat de cette démarche. Tout regret mis à part, vous avez agi de façon parfaitement efficace, Solanki. Capturer un asservi était exactement ce qu'il fallait faire. - C'est grâce au capitaine Auster que nous y sommes parvenus, amiral, dit Kelven. Sans lui, je n'aurais jamais pu extraire les marines. Le capitaine du faucon le remercia d'un hochement de tête. - Quoi qu'il en soit, nous aurions dû accorder une plus haute priorité à votre demande et vous fournir des ressources adéquates, reprit Samual Aleksandrovich. J'ai commis une erreur, d'autant plus grave quand l'on considère l'identité de l'ennemi. - Jacqueline Goûteur vous a-t-elle confirmé la présence de Laton ? demanda Kelven. Il espérait en partie qu'on allait lui répondre par la négative. - Elle n'en a pas eu besoin, soupira Samual Aleksandrovich. Un gerfaut... (il marqua une pause, haussant ses sourcils broussailleux pour souligner son propos) vient d'arriver de Tranquillité, porteur d'un cartel envoyé par le capitaine de frégate Olsen Neale. Vu les circonstances, je lui pardonne d'avoir utilisé ce genre d'astronef comme courrier. Si vous souhaitez accéder à ce sensovidéo... Kelven Solanki s'enfonça dans son siège tandis que l'enregistrement de Graeme Nicholson défilait dans son cerveau. - Il était là pendant tout ce temps, dit-il d'une voix brisée par l'émotion. Il était à Durringham et je n'en savais rien. Je croyais que le capitaine du Yaku avait quitté son orbite à cause de la détérioration de la situation civile. - Vous n'êtes blâmable en aucune façon, dit l'amiral Lalwani. Kelven se tourna vers l'Édéniste grisonnante. Le ton de sa voix trahissait une compassion et une tristesse inhabituelles. - Nous n'aurions jamais dû relâcher notre vigilance au fil des ans, poursuivit-elle. La présence de Darcy et de Lori sur Lalonde n'était qu'une concession misérable destinée à apaiser notre paranoïa. En pensant que Laton était mort, nous avons commis le crime de prendre nos désirs pour la réalité. Notre espoir a triomphé de toute raison, de toute logique. Nous savions tous que c'était un homme de ressources, et nous savions tous qu'il s'était procuré des données sur Lalonde. Cette planète aurait dû être fouillée de fond en comble. Nous avons fait une grave erreur. Et, à présent, il est de retour. Je n'ose imaginer le prix que nous devrons payer avant de réussir à l'éliminer pour de bon. - Darcy et Lori n'étaient pas tout à fait sûrs qu'il ait été à l'origine de cette invasion, dit Kelven. En fait, Laton les a mis en garde contre cette capacité à créer des illusions dont sont doués les asservis. - Et Jacqueline Goûteur admet elle-même qu'il n'est pas dans le coup, intervint le Dr Gilmore. C'est l'une des rares choses qu'elle a consenti à nous dire. - Je ne pense pas néanmoins que nous puissions la croire sur parole, dit l'amiral Kolhammer. - Nous verrons les détails plus tard, dit Samual Aleksandrovich. La situation sur Lalonde est en train d'évoluer vers la crise majeure et immédiate. Je suis tenté de demander au président de l'Assemblée générale de décréter l'état d'urgence ; cela mettrait les Forces spatiales nationales à ma disposition. - En théorie, commenta sèchement l'amiral Kolhammer. - Oui, et pourtant il faudra bien en arriver là. Ce talent d'asservissement totalement indétectable m'inquiète profondément. Sa mise en oeuvre sur Lalonde a fait des centaines de milliers, voire des millions de victimes. Combien de personnes l'agent responsable a-t-il l'intention de soumettre ? Combien de planètes ? C'est une menace que l'Assemblée générale ne peut pas se permettre d'ignorer, encore moins de traiter par ce marchandage qu'elle appelle la négociation. Il envisagea l'option d'une mobilisation générale avant de l'écarter à contrecour. Les preuves dont il disposait n'auraient pas suffi à convaincre le président, pas encore. Mais la décision serait prise tôt ou tard, cela ne faisait aucun doute à ses yeux. - Pour le moment, nous allons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour limiter la progression de cette épidémie, tout en nous efforçant de retrouver Laton. Le cartel envoyé par Olsen Neale rapportait également que Terrance Smith avait connu un certain succès dans sa mission, à savoir recruter des mercenaires et des vaisseaux de combat pour le compte du gouverneur Rexrew. Ce gerfaut a fait le trajet Tranquilhté-Trafalgar en un temps record ; un peu plus de deux jours, m'a dit son capitaine. Nous sommes donc peut-être en mesure de maîtriser la situation sur Lalonde avant qu'elle échappe à tout contrôle. La flotte de Terrance Smith doit quitter Tranquillité aujourd'hui. Lalwani, vous estimez qu'il lui faudra une semaine pour rallier Lalonde, n'est-ce pas ? - Oui, dit-elle. Le Gemal a mis six jours pour aller de Lalonde à Tranquillité. Comme les astronefs de la flotte de Smith doivent se mettre en formation après chaque saut, nous pouvons supposer qu'il leur faudra un jour de plus pour le voyage retour. Même une flottille des Forces spatiales aurait du mal à faire un meilleur temps. Et ces astronefs ne sont pas vraiment des vaisseaux de guerre. - Mis à part le Lady Macbeth, dit doucement Maynard Khanna. J'ai accédé à la liste des astronefs recrutés par Smith ; le Lady Macbeth est un vaisseau que je connais bien. Il jeta un coup d'oeilau grand amiral. - Ce nom ne m'est pas inconnu... (Kelven Solanki lança un programme de recherche dans ses naneuroniques.) Le Lady Macbeth était en orbite autour de Lalonde quand les premiers incidents ont éclaté dans l'arrière-pays. - Ce fait n'est mentionné dans aucun de vos rapports, fit remarquer Lalwani en plissant le front d'un air sévère. - Il s'agissait d'un astronef marchand. Son capitaine souhaitait exporter du bois indigène, ce qui est plutôt bizarre mais, pour autant que nous ayons pu en juger, parfaitement légal. - Voilà un nom qui revient avec une régularité suspecte, dit Maynard Khanna. - Nous devrions pouvoir enquêter sur lui sans problème, trancha Samual Aleksandrovich. Commandant Solanki, si je vous ai convoqué ici, c'est en partie pour vous informer que vous agirez comme conseiller auprès de l'escadre chargée de maintenu* un blocus autour de Lalonde. - Amiral ? - Nous allons engager deux programmes pour éliminer cette menace. Premièrement, lancer un avis de recherche sur Laton dans l'ensemble de la Confédération. Nous devons savoir où est allé le Yaku et où il se trouve à présent. - Il ne restera pas à son bord, dit Lalwani. Pas après avoir atteint un port quelconque. Mais nous le retrouverons. J'organise les recherches dès maintenant. Tous les faucons présents dans le système d'Avon vont être réquisitionnés pour transmettre des messages d'alerte aux gouvernements nationaux. J'en ai déjà envoyé un vers Jupiter ; une fois que l'habitat sera informé, tous les faucons du système solaire seront mis à contribution pour propager la nouvelle. J'estime qu'il nous faudra quatre à cinq jours pour couvrir l'ensemble de la Confédération. - Time-Universe l'aura probablement fait avant vous, dit Kol-hammer d'un air bougon. Lalwani sourit. La rivalité qui opposait les deux amiraux ne datait pas d'hier. - Vu les circonstances, je n'en serais nullement froissée. - Ça va être la panique. Les Bourses vont s'effondrer. - Si cela peut amener la population à prendre cette menace au sérieux, ce sera tant mieux, dit Samual Aleksandrovich. Motela, rassemblez une escadre de la Première Flotte, une escadre de belle taille, et mettez-la en alerte de façon qu'elle puisse se mettre en route dans un délai d'un quart d'heure. Quand nous aurons retrouvé Laton, son élimination sera votre problème. - Quel problème ? - J'admire vos sentiments, dit Samual Aleksandrovich d'un ton légèrement réprobateur. Mais veuillez vous souvenir qu'il nous a filé entre les doigts la dernière fois, alors que nous étions tout aussi déterminés. Il est hors de question de refaire la même erreur. Cette fois-ci, j'exigerai des preuves irréfutables de sa mort, même si elles sont coûteuses à obtenir. Lalwani et Auster seront d'accord avec moi, j'imagine. - Oui, dit Lalwani. Tous les Édénistes seront d'accord avec vous. S'il y a un risque à confirmer que la cible est bien Laton, alors nous sommes prêts à le courir. - En attendant, je veux que Lalonde soit complètement isolée, reprit Samual Aleksandrovich. Les forces mercenaires ne doivent pas être autorisées à atterrir, et je ne veux pas non plus de bombardements en orbite. Ces colons ont déjà assez souffert. Le seul moyen de lutter contre ce processus d'asservissement, c'est de découvrir son fonctionnement et d'élaborer des contre-mesures. Employer la force brutale équivaudrait à larguer du plutonium dans un volcan. Et, si les mercenaires atterrissaient, je parie qu'ils ne réussiraient qu'à se faire asservir à leur tour. Docteur Gilmore, c'est votre domaine de compétence. - Pas vraiment, rétorqua le scientifique avec force. Mais nous allons soumettre notre sujet à une série d'expériences afin d'élucider le fonctionnement du processus et de trouver un moyen de le contrer. Toutefois, à en juger par ce que nous avons appris jusqu'ici, c'est-à-dire pratiquement rien, je dois vous prévenir qu'il nous faudra un long moment avant de pouvoir formuler une hypothèse. Mais vous avez raison de mettre Lalonde en quarantaine. Plus les contacts seront limités entre cette planète et le reste de la Confédération, mieux ça vaudra, en particulier s'il s'avère que Laton n'est pas à l'origine de cette invasion. - Remarque pertinente, intervint Lalwani. Et si l'invasion de Lalonde n'était que la première phase d'une incursion xéno, et si Laton lui-même avait été asservi ? - C'est une idée que je ne perds pas de vue, dit Samual Aleksandrovich. Nous devons en apprendre davantage, soit auprès de la femme Couleur, soit sur Lalonde. Notre plus gros handicap reste le même : le temps de réaction. Il nous faut bien trop de temps pour réunir des forces suffisantes. Les conflits que nous devons régler prendraient des proportions moins importantes si nous étions informés plus tôt des premières phases de leur développement. Mais, pour une fois, nous avons peut-être de la chance. S'il n'y a pas eu de cafouillage diplomatique de première magnitude, l'escadre de Meredith Saldana a quitté Omuta il y a trois jours. Bien qu'elle se soit trouvée dans ce système pour participer à une cérémonie, elle était armée comme pour une expédition de guerre. Une escadre d'astronefs armés déjà rassemblée et parfaitement apte à accomplir la mission que nous venons d'exposer... même en le faisant exprès, on n'aurait pas pu faire mieux. Il lui faut en principe cinq jours pour regagner Rosenheim. Capitaine Auster, si l'Ilex peut arriver là-bas avant que l'escadre ait regagné le QG de la Septième Flotte et que tous les hommes soient partis en permission, Meredith sera peut-être en mesure de rallier Lalonde avant Terrance Smith. Et sinon, il pourra quand même prévenir l'atterrissage du gros des troupes mercenaires. - Ilex va tenter le coup, amiral, dit Auster. J'ai déjà demandé que l'on installe à son bord des générateurs de fusion auxiliaires. Les cellules ergostructurantes pourront se recharger grâce à eux, ce qui réduira considérablement le délai entre deux sauts consécutifs. Nous devrions être prêts à partir dans cinq heures, et je pense que nous pouvons faire la route en deux jours. - Mes remerciements à Ilex, dit Samual Aleksandrovich d'un ton des plus formels. Auster hocha la tête. - Commandant Solanki, vous accompagnerez le capitaine Auster et transmettrez mes ordres au contre-amiral Saldana. Et je pense que nous pourrons vous promouvoir au grade de capitaine de frégate avant votre départ. Vous avez fait preuve d'une capacité d'initiative considérable ces dernières semaines, sans parler de votre courage. - Oui, amiral, merci, amiral, dit Kelven. Ce fut à peine s'il prit conscience de sa promotion, son esprit étant trop occupé à additionner les années-lumière qu'il avait parcourues en moins d'une semaine. Il avait dû battre un record. Mais il allait retourner sur Lalonde, il allait pouvoir aider ses amis. Cela le comblait. J'ai cessé de fuir. - Ajoutez à ces ordres celui d'arrêter le Lady Macbeth et son équipage, dit Samual Aleksandrovich à Maynard Khanna. Ils s'expliqueront aux agents des renseignements affectés auprès de Meredith. Le Santa Clara se matérialisa cent vingt mille kilomètres au-dessus de Lalonde, quasiment aligné avec la planète et sa lune Rennison. L'aube commençait à gagner Amarisk, et le bassin de la Juliffe, étincelant sous les feux du soleil, évoquait un réseau de veines d'argent. L'heure matinale expliquait sans doute l'absence de réaction du centre de contrôle aérospatial. Mais ce n'était pas la première fois que le capitaine Zaretsky venait sur Lalonde, et il connaissait bien les mours de la colonie. Ce silence radio ne l'inquiéta pas outre mesure. Les échangeurs thermiques jaillirent de la coque de l'astronef, et l'ordinateur de vol calcula un vecteur qui le conduirait à une orbite équatoriale à une altitude de cinq cents kilomètres. Zaretsky activa la fusiopropulsion, et l'astronef entama sa trajectoire avec une accélération d'un dixième de g. Le Santa Clara, un cargo de fort tonnage, rendait visite deux fois par an aux fermes tyrathcas, y amenant de nouveaux colons et en remportant la récolte de rygar. Il y avait à son bord une bonne cinquantaine de reproducteurs tyrathcas, entassés dans les modules de vie bondés ; les xénos dominants refusaient d'utiliser les nacelles tau-zéro (les castes vassales, cependant, effectuaient le voyage en stase temporelle). Le capitaine Zaretsky n'appréciait pas particulièrement d'être affrété par des négociants tyrathcas, mais ceux-ci réglaient toujours leurs factures dans les délais, ce qui ravissait les propriétaires de l'astronef. Une fois que le Santa Clara se fut mis en route, il ouvrit des canaux de communication avec les neuf autres astronefs en orbite de garage. Ils lui parlèrent des émeutes, des rumeurs d'invasion et des combats qui avaient secoué Durringham pendant quatre jours. Cela faisait maintenant quarante-huit heures qu'on n'avait plus reçu d'informations en provenance de la ville, et les capitaines n'arrivaient pas à se décider sur ce qu'ils devaient faire. Ce problème ne concernait pas Zaretsky. Le Santa Clara disposait d'un spatiojet ADAV de taille moyenne, et son contrat ne l'obligeait pas à entrer en contact avec les fermes humaines. Quelle que soit l'étendue de la rébellion dép, elle ne l'affectait en rien. Lorsqu'il ouvrit un canal de communication avec les fermiers tyrathcas, ils lui apprirent qu'ils déploraient quelques escarmouches avec des humains au " comportement bizarre " ; mais leur récolte de rygar était prête, et ils attendaient avec impatience les colons et les machines transportés par le Santa Clara. Il accusa réception de leur demande, et l'astronef poursuivit sa lente chute vers une orbite équatoriale, laissant dans le ciel étoile un sillage incandescent. Assise en tailleur sur un rocher à cinquante mètres de la ferme bâtie dans la savane, Jay Hilton leva la tête pour observer l'astronef qui se plaçait lentement en orbite et ses yeux se mouillèrent d'une tristesse teintée de curiosité. Les semaines qu'elle avait passées auprès du père Horst avaient entraîné dans son apparence des changements considérables. Pour commencer, sa splendide crinière argentée était réduite à une brosse d'à peine un centimètre d'épaisseur, plus facile à garder propre. Elle avait pleuré à gros bouillons le jour où le père Horst l'avait soumise à ses ciseaux. Sa mère prenait tellement soin de ses cheveux, les lavant avec un shampooing spécial rapporté de la Terre et les brossant chaque soir jusqu'à les faire luire. Aux yeux de Jay, sa chevelure était le dernier lien qui la raccrochait au passé, le seul espoir qu'elle avait en un avenir meilleur. Lorsque le père Horst avait fini de la lui couper, elle avait compris que son souhait le plus cher - se réveiller un beau matin pour découvrir que tout était redevenu normal - n'était qu'un stupide rêve infantile. Elle devait désormais se montrer dure, adulte. Mais c'était tellement difficile. Je veux retrouver maman, c'est tout. Les autres enfants la considéraient avec respect. Elle était la plus âgée et la plus robuste du groupe. Le père Horst se reposait sur elle pour maintenir l'ordre parmi les plus jeunes. Nombre d'entre eux pleuraient encore durant la nuit. Elle les entendait dans les ténèbres, réclamant leurs parents, leurs frères ou leurs sours perdus, exigeant de retourner dans leurs arches, où rien d'aussi horrible, d'aussi terrifiant, ne se produisait jamais. La couronne rosée de l'aurore fit place à une marée de bleu qui déferla sur le ciel, gommant les étoiles. Rennison se réduisit à un croissant pâlot et le sillage de l'astronef devint plus difficile à distinguer. Jay décroisa les jambes et descendit du rocher. La ferme, située à la lisière de la savane, était un bâtiment en bois tout simple, dont les panneaux solaires du toit étincelaient à la lumière matinale. Les deux chiens de la ferme, un labrador et un berger alsacien, étaient déjà dehors. Elle les caressa avant de monter les marches grinçantes conduisant au porche. Dans l'enclos, les vaches émettaient des meuglements plaintifs, leurs pis lourds de lait. Jay entra par la porte principale. Le grand salon était imprégné d'une odeur plutôt forte - une odeur de nourriture, de cuisine et de surpopulation. Elle renifla l'air en plissant le front. L'un des enfants, voire davantage, avait encore mouillé son lit. Le sol en mayope disparaissait sous un manteau d'Arlequin fait de duvets et de couvertures, dont les occupants commençaient à peine à se réveiller. Les duvets étaient constitués de sacs de jute cousus ensemble, et certaines coutures avaient cédé, dégorgeant des herbes sèches. - Debout là-dedans ! Jay ouvrit les stores en roseau, ne s'interrompant que pour claquer des mains. Des lames de lumière teintée d'or se déversèrent dans la pièce, faisant grimacer les enfants aux yeux bouffis de sommeil. Il y en avait vingt-sept entassés dans ce dortoir de fortune, d'un bébé de deux ans à Danny, qui avait quasiment l'âge de Jay. Tous étaient coiffés en brosse et portaient des vêtements d'adulte trop grands pour eux. - Allez, debout ! Danny, c'est au tour de ton groupe d'aller traire les vaches. Andria, c'est toi qui es responsable du petit déjeuner ce matin : je veux du thé, des céréales et des oufs à la coque. (D y eut un grognement, que Jay feignit de ne pas avoir entendu ; elle aussi en avait marre de ce régime monotone.) Shona, prends trois filles avec toi et va ramasser les oufs, s'il te plaît. Shona fit de son mieux pour lui adresser un sourire timide, ravie d'être traitée comme les autres et d'avoir sa part de corvées. Jay s'était entraînée à ne pas frissonner quand elle regardait la malheureuse. Le visage de la fillette de six ans était masqué par un bandage d'épithélium translucide, où on avait découpé des trous au niveau des yeux, du nez et de la bouche. Sous les couches de membrane superposées, ses brûlures étaient encore d'un rosé livide, et ses cheveux commençaient tout juste à repousser. Le père Horst et elle allaient sans doute guérir sans cicatrices, mais le prêtre se lamentait en permanence de la pénurie de bandages nanoniques. Le grand salon s'emplit de toussotements, de grognements et de bavardages suraigus à mesure que les enfants s'extirpaient de leurs duvets pour s'habiller. Jay vit le petit Robert, assis sur le sien, le dos courbé et la tête entre les mains, qui ne semblait pas vouloir enfiler ses vêtements. - Eustice, dit-elle, je veux que cette pièce soit nettoyée de fond en comble et que toutes les couvertures soient aérées correctement. - Oui, Jay, répondit l'intéressée d'une voix maussade. La porte s'ouvrit en grand et cinq ou six enfants sortirent en riant, courant vers l'appentis qui faisait office de toilettes. Jay se fraya un chemin jusqu'à Robert en enjambant les duvets. Âgé de sept ans à peine, c'était un garçonnet à la peau noire et aux cheveux blonds et frisés. Comme elle s'en était doutée, son pantalon bleu marine était mouillé. - Va faire un tour jusqu'au ruisseau, lui dit-elle gentiment. Tu as tout le temps de te laver avant le petit déjeuner. Il baissa encore un peu plus la tête. - Je l'ai pas fait exprès, murmura-t-il, au bord des larmes. - Je sais. N'oublie pas de laver aussi ton duvet... (Elle entendit quelqu'un pouffer.) Bo, aide-le à porter son duvet jusqu'au ruisseau. - Oh, Jay ! - Pas la peine, dit Robert. J'y arriverai tout seul. - Non, tu n'y arriveras pas si tu veux être à l'heure pour le petit déjeuner. Trois ou quatre garçons s'activaient déjà à tirer la table depuis le coin cuisine, faisant grincer les pieds sur le sol. Ils ordonnaient à grands cris qu'on s'écarte de leur chemin. - Je ne vois pas pourquoi je serais obligée de l'aider, dit Bo d'un air intransigeant. Âgée de huit ans, elle était plutôt corpulente et pourvue de bonnes joues rouges. Il lui arrivait souvent de tirer profit de sa taille pour imposer sa volonté aux plus petits. - Chocolat, dit Jay d'un air menaçant. Bo piqua un fard, puis se dirigea vers Robert d'un pas vif. - Allez, toi, on y va. Jay frappa à la porte du père Horst et entra. La pièce qu'il occupait avait naguère été la chambre des fermiers ; on y trouvait encore un lit à deux places, mais la plus grande partie du plancher disparaissait sous des bocaux, des conserves et des cartons de nourriture qu'ils avaient rapatriés depuis les autres fermes désertées. Vêtements, tissus, outils, bref, tout ce qui pouvait être transporté sans problème, étaient rangés dans la seconde chambre, formant des empilements dont Jay avait peine à atteindre le sommet. Horst était en train de se lever lorsque la fillette entra. Il avait déjà enfilé son pantalon, un jean épais rapiécé avec du cuir, une tenue d'ouvrier agricole récupérée dans une ferme désertée. Elle attrapa le sweat-shirt d'un rouge fané posé au pied du lit et le lui tendit. Il avait perdu beaucoup de poids - beaucoup de graisse - durant les dernières semaines ; des replis de chair flasque pendaient à son torse. Mais ces replis commençaient à s'estomper, et les muscles qu'ils dissimulaient étaient plus durs qu'ils ne l'avaient jamais été, quoique, durant la nuit, ils lui semblaient se transformer en barreaux de métal surchauffé. Horst passait le plus clair de ses journées à travailler, et à travailler dur : entretenir le bâtiment, réparer et consolider la barrière de l'enclos, construire un poulailler, creuser des latrines ; puis, le soir venu, il y avait les prières et les cours de lecture. Chaque nuit, il s'effondrait sur son lit comme si un géant l'avait terrassé à coups de poing. Jamais il n'aurait cru qu'un corps humain puisse être capable d'une telle endurance, encore moins un corps aussi usé et décrépit que le sien. Pourtant, il ne flanchait jamais, ne se plaignait jamais. Ses yeux brûlaient d'un feu né de son calvaire, Il menait une croisade pour survivre, pour conduire en lieu sûr les enfants dont il avait la charge. L'évêque aurait eu du mal à reconnaître le prêtre rêveur et velléitaire qui avait quitté la Terre l'année précédente. Chaque fois qu'il pensait à ce qu'il avait été, un être faible qui s'apitoyait sans cesse sur son sort, il était empli de répugnance. Il avait été soumis à une épreuve comme peu d'êtres humains en avaient connu, sa foi avait été engloutie par des flammes titanesques, alimentées par un doute, une angoisse si puissants qu'elles avaient failli le réduire en cendres de noirceur ; mais il en avait émergé triomphant. Née du feu, trempée par le feu, sa foi en lui-même, et en Jésus-Christ, était invincible. C'étaient les enfants qu'il devait remercier. Les enfants qui représentaient désormais sa vie et son devoir. La main de Dieu les avait rassemblés. Jamais il ne leur faillirait, tant que son coeur continuerait de battre. Il adressa un sourire à Jay, qui affichait un visage grave comme tous les matins. Des bruits familiers lui parvenaient du salon, où l'on rangeait les duvets et préparait la table du petit déjeuner. - Comment ça se passe aujourd'hui, Jay ? - Comme d'habitude... (Elle s'assit au bord du lit tandis qu'il chaussait ses lourdes chaussures faites à la main.) J'ai vu un astronef qui arrivait. Il descendait en orbite basse. Il leva les yeux de ses lacets. - Un seul ? - Oui, dit-elle en hochant la tête avec vigueur. - Eh bien, ce n'est pas pour aujourd'hui, alors. - Mais c'est pour quand ? demanda-t-elle, son petit minois déformé par la rage. - Oh, Jay... (Il l'attira contre lui et la berça doucement pour étouffer ses sanglots.) Ne renonce pas à l'espoir, Jay. Pas toi. C'était la seule promesse qu'il osait leur faire, la répétant chaque soir durant la prière afin qu'ils y croient de tout leur cour. Sur un monde lointain vivait un homme sage et puissant qu'on appelait l'amiral Aleksandrovich, et, quand il apprendrait les horreurs qui s'étaient passées sur Lalonde, il enverrait une flotte des Forces spatiales de la Confédération pour aider ses habitants et chasser les démons qui les possédaient. Soldats et marines descendraient du ciel dans de gigantesques spatiojets pour les secourir, eux et ensuite leurs parents, et pour remettre de l'ordre en ce bas monde. Horst leur faisait cette promesse chaque soir, une fois que la porte avait été fermée pour les protéger de la pluie et de la nuit, les volets rabattus pour les protéger de la savane déserte et ténébreuse. Chaque soir, il y croyait et ils y croyaient. Parce que Dieu ne les aurait pas épargnés sans une raison bien précise. - Ils viendront, déclara-t-il. (Il embrassa Jay sur le front.) Ta mère sera fière de toi quand elle nous retrouvera. - Vraiment ? - Oui, vraiment. Elle médita ses paroles. - Robert a encore mouillé son lit, dit-elle. - Robert est un brave garçon. Horst finit d'enfiler la seconde de ses chaussures. Elles étaient trop grandes de deux pointures, ce qui l'obligeait à porter trois paires de chaussettes, source de transpiration et d'odeurs désagréables. - On devrait lui trouver quelque chose, reprit Jay. - Ah bon ? Et quoi donc ? - Un matelas en caoutchouc. Il y en a peut-être dans les fermes voisines. Je pourrais aller jeter un coup d'oil, conclut-elle en ouvrant de grands yeux innocents. Horst éclata de rire. - Non, Jay, je n'ai pas oublié. Je t'emmène à la chasse ce matin et, cette fois-ci, c'est Danny qui gardera la maison. Jay poussa un cri de joie et battit des jambes. - Oui ! Merci, mon père. Il acheva de nouer ses lacets et se leva. - Ne parle pas de l'astronef aux autres, Jay. Quand les Forces spatiales arriveront, il y aura une puissante flottille, et les sillages des vaisseaux seront si lumineux qu'il fera jour en pleine nuit. Impossible de s'y tromper. Mais, en attendant, il ne faut pas refroidir l'espoir des enfants. - J'ai compris, mon père. Je ne suis pas aussi bête qu'eux. Il lui ébouriffa les cheveux, ce qu'elle feignait de détester, et elle s'écarta vivement de lui. - Allez, viens, dit-il. D'abord, le petit déjeuner. Ensuite, on préparera notre petite expédition. - Je suppose que Russ va nous accompagner ? demanda-t-elle avec une voix de martyr. - Oui. Et chasse de ta tête ces pensées peu charitables. Les enfants avaient déjà rangé la plupart des duvets. Deux garçons balayaient les herbes sèches répandues sur le sol. (Il faut que je trouve une autre méthode pour confectionner des sacs de couchage, se dit Horst.) On entendait derrière la porte la voix d'Eustice, qui donnait des instructions aux enfants chargés d'aérer les couvertures. Horst aida les enfants à placer la table au centre de la pièce. Dans le coin cuisine, l'équipe d'Andna s'affairait à préparer le repas. La grande marmite commençait tout juste à bouillir et les casseroles, en train de chauffer sur les trois plaques à infrarouge, attendaient les oufs. Horst remercia une nouvelle fois le Ciel d'avoir déniché des équipements à l'énergie solaire en parfait état de marche. Les enfants pouvaient les utiliser sans se blesser, et la plupart d'entre eux avaient déjà aidé leurs mères à la cuisine. Des instructions précises leur suffisaient pour accomplir cette tâche, comme toutes celles qu'il leur assignait. Il ne savait pas comment il se serait débrouillé s'il n'avait pas trouvé une ferme déserte, et c'était là une question qu'il n'aimait guère se poser. Un bon quart d'heure s'écoula avant qu'Andria et ses assistants soient en mesure de servir le petit déjeuner. Comme quelques-uns des oufs rapportés par Shona étaient cassés, Horst prépara des oufs brouillés sur une plaque à infrarouge qui venait d'être libérée. Cela conviendrait mieux à Jill, le bébé de deux ans. Puis le thé fut déclaré prêt, ainsi que les oufs à la coque. Les enfants se mirent en file indienne, tenant leurs tasses, leurs coquetiers et leurs couverts, et se firent servir en passant l'un après l'autre devant le bar de la cuisine. L'espace de quelques merveilleuses minutes, le calme régna dans la pièce pendant qu'ils buvaient, cassaient leurs oufs et mâchaient en grimaçant les biscuits aux céréales plutôt rassis, les trempant au préalable dans leur thé pour les ramollir un peu. Horst parcourut du regard sa famille nombreuse et s'efforça de ne pas être terrifié par l'étendue de ses responsabilités. Il aimait ces enfants comme il n'avait jamais aimé ses paroissiens. Le petit déjeuner fut suivi par la toilette, laquelle se déroulait dans les deux réservoirs qu'il avait installés dans les combles et qui avaient peine à produire de l'eau suffisamment chaude. Horst examina les enfants l'un après l'autre pour s'assurer qu'ils étaient propres et qu'ils s'étaient bien lavé les dents. Il en profitait aussi pour échanger quelques mots avec chacun d'eux, grâce à quoi ils se sentaient uniques, aimés et désirés. En outre, ce petit rituel lui permettait de détecter à l'avance tout signe de maladie. Jusque-là, les enfants avaient été relativement épargnés, n'ayant eu à subir que quelques rhumes et, quinze jours plus tôt, des crises de diarrhée sans doute dues à un lot de confitures provenant d'une autre ferme. La matinée suivrait son cours ordinaire durant son absence et celle de Jay. Les vêtements à laver dans le ruisseau et à étendre sur le fil à linge. Le foin à apporter aux vaches, le maïs à peser et à distribuer aux poulets (une tâche que les enfants avaient du mal à accomplir correctement), le déjeuner à préparer. Quand il partait en expédition, les enfants se contentaient de mets terriens équilibrés en protéines - il leur suffisait de les faire cuire quatre-vingt-dix secondes au micro-ondes, ce qui ne présentait aucun danger. Parfois, il autorisait une équipe à aller cueillir des elwi-sies à la lisière de la jungle. Mais pas aujourd'hui ; ce fut avec un air sévère qu'il rappela à Danny que personne ne devait s'éloigner de la maison de plus de cinquante mètres et qu'un guetteur devait se mettre en faction au cas où un kroclion se montrerait dans les parages. Ces prédateurs des plaines ne s'attaquaient pas souvent aux fermes ; il savait pourtant, grâce à sa mémoire didactique, à quel point ils étaient redoutables. Le garçonnet opina avec vigueur, impatient de lui démontrer sa valeur. Horst était encore en proie au doute lorsqu'il fit sortir de l'étable leur seul et unique cheval. Il se fiait totalement à Jay quand elle prenait le commandement en son absence, car elle était bien plus mûre que son âge. Or il devait partir en chasse, les poissons étant rares dans le ruisseau qui arrosait la ferme. S'ils se contentaient de la réserve de nourriture dissimulée dans sa chambre, ils l'épuiseraient en une dizaine de jours ; elle était là pour compléter le gibier stocké dans le congélateur et être consommée en cas d'urgence, par exemple, s'il venait à tomber malade. Et Jay méritait bien une petite faveur, car elle n'avait pas quitté la ferme depuis leur arrivée. Il sélectionna deux autres enfants pour les accompagner. Mills, un gamin de huit ans plein d'énergie originaire du village de Schuster, et Russ, un gosse de sept ans qui refusait obstinément de s'éloigner de Horst. La seule fois qu'il était parti à la chasse sans lui, ce garnement s'était enfui dans la savane, et il avait fallu tout un après-midi pour le retrouver. Un large sourire aux lèvres, Jay adressa des signes moqueurs à ses camarades jaloux lorsqu'ils se mirent en route. Leurs jambes furent bientôt dissimulées par les hautes herbes ; Horst avait demandé à Jay de troquer son short pour un pantalon long. À présent que le soleil était plus haut, une épaisse couche de brume montait des herbes ondoyantes. Leur visibilité s'en trouvait réduite à moins d'un kilomètre. - Cette humidité est pire que celle de la Juliffe à Durringham ! s'exclama Jay en agitant une main devant son visage. - Rassure-toi, dit Horst. Il va sans doute pleuvoir bientôt. - Sûrement pas. Il se retourna vers elle. Jay progressait sur le sentier tracé par le cheval dans les hautes herbes. Ses yeux malicieux luisaient à l'ombre de son chapeau en feutre un peu cabossé. - Comment le sais-tu ? demanda-t-il. Il pleut tout le temps sur Lalonde. - Non. Plus maintenant, du moins pas pendant la journée. - Que veux-tu dire ? - Vous n'avez pas remarqué ? À présent, il ne pleut plus que durant la nuit. Horst lui jeta un regard perplexe. Il allait lui dire de ne pas raconter de bêtises. Puis il se rappela que cela faisait un bon moment qu'il n'avait pas eu à s'abriter de l'une de ces féroces averses si typiques de Lalonde - huit jours, dix jours ? Peut-être même plus longtemps, pensa-t-il en frissonnant. - Non, je n'avais pas remarqué, dit-il avec agacement. - C'est vrai, vous avez eu beaucoup de soucis ces derniers temps. - En effet. Il s'aperçut que sa bonne humeur s'était dissipée. J'aurais dû le remarquer, se morigéna-t-il. Mais qui irait soupçonner le temps qu'il fait ? Il était sûr que ce détail avait son importance, même s'il ne voyait pas pour quelle raison. Ils n'étaient sûrement pas capables d'altérer le climat. Horst s'obligeait à ne jamais s'absenter plus de quatre heures d'affilée. Cela lui permettait de se rendre dans sept autres fermes (huit en comptant les ruines de la ferme Skibbow) et, avec un peu de chance, d'abattre un danderil ou quelques vennals. Un jour, il avait tué un cochon retourné à l'état sauvage et ils avaient eu droit à du jambon et du bacon durant toute la semaine. C'était le repas le plus délicieux qu'il ait jamais goûté, les animaux terrestres étant succulents comparés aux créatures indigènes, à la chair coriace et insipide. À présent, il ne restait plus grand-chose de valeur dans les fermes avoisinantes, qu'il avait pillées de fond en comble. Encore deux ou trois tournées, et il ne serait plus très utile d'y revenir. Il se ressaisit avant de se laisser aller à de sombres pensées ; de toute façon, les Forces spatiales n'allaient pas tarder à débarquer. Et ne va surtout pas t'imaginer le contraire. Jay se porta à son niveau, ajustant son allure à la sienne. En la voyant si près de lui, il se rappela les heures qui avaient suivi cette nuit d'horreur. Elle n'avait cessé de hurler et de se débattre quand il l'avait éloignée de Ruth et de Jackson Gael. Il l'avait obligée à traverser le village en direction de la jungle, ne se retournant qu'une seule fois. C'est alors qu'il avait tout compris, en découvrant les flammes qui ravageaient leur village si paisible, si solide en apparence, détruisant leur espoir en un avenir meilleur comme la pluie dissolvait les châteaux de boue que les enfants édifiaient sur la berge de la rivière. L'armée de Satan descendait sur eux. Ses soldats étaient des silhouettes émergeant des ombres pour apparaître à l'éclat orangé des flammes, des créatures que Dante lui-même n'aurait pu concevoir lors de ses rêves de fièvre les plus lucides, et les hurlements des villageois pris au piège montaient en un horrible crescendo. Horst n'avait pas permis à Jay de regarder derrière elle, même après qu'ils eurent atteint les arbres. Il savait qu'il serait stupide d'attendre le retour de l'expédition punitive. Les fusils au laser ne pouvaient rien contre les légions de démons que Lucifer avait lâchées sur eux. Ils s'étaient enfoncés dans la jungle jusqu'à ce que Jay, engourdie, pétrifiée, finisse par s'évanouir. L'aube les trouva blottis à l'abri des racines d'un qualtook, frissonnant encore tant l'averse nocturne les avait trempés. Lorsqu'ils regagnèrent prudemment les environs d'Aberdale et se dissimulèrent parmi les lianes qui bordaient la clairière, ils découvrirent un village en train de vivre un rêve. Plusieurs bâtiments avaient été rasés. Les gens passaient près d'eux sans leur accorder le moindre regard. Des gens que Horst connaissait bien, ses ouailles, qui auraient dû être bouleversés par l'étendue des dégâts. Il comprit alors que Satan avait gagné, que ses démons avaient possédé les villageois. La cérémonie des Déps à laquelle il avait assisté s'était répétée ici, encore et encore. - Où est maman ? demanda Jay d'une voix misérable. - Je n'en ai aucune idée, répondit-il, le plus sincèrement du monde. Il y avait beaucoup moins de monde qu'il n'était normal, peut-être soixante-dix ou quatre-vingts personnes sur une population de cinq cents. Hommes et femmes se comportaient comme s'ils étaient dépourvus de tout but, errant sans dire un mot en jetant autour d'eux des regards surpris et hébétés. Mais il y avait les enfants. Ils couraient entre les adultes somnolents et mollassons, pleurant et criant d'une voix déchirante. Mais ceux qui ne les ignoraient pas se contentaient de les gifler pour toute réaction. Horst les entendit depuis son sanctuaire, et cela ne fit qu'accroître son tourment. Il observa une fillette, Shona, qui suivait obstinément sa mère en la suppliant de dire quelque chose. Elle s'agrippa à son pantalon, tentant de l'obliger à faire halte. L'espace d'un instant, il sembla qu'elle y avait réussi. Sa mère se retourna. - Maman, glapit Shona. Mais la femme leva une main et un éclair de feu blanc jaillit de ses doigts, frappant la petite fille en plein visage. Horst grimaça et se signa instinctivement tandis qu'elle s'effondrait comme une chiffe molle, sans même pousser un cri. Puis il eut honte de sa lâcheté, et la colère l'envahit. Il se redressa et sortit de son abri d'un pas décidé. - Mon père ! glapit Jay derrière lui. Ne faites pas ça ! Il ne lui accorda aucune attention. Dans ce monde pris de folie, un acte de démence de plus ou de moins ne ferait guère de différence. Jadis, il s'était juré de suivre le Christ, mais ce serment avait acquis aujourd'hui une importance bien plus grande à ses yeux. Et si un enfant souffrait devant lui, le père Horst Elwes en avait fini avec la peur et la fuite. Plusieurs adultes s'arrêtèrent pour l'observer tandis qu'il s'avançait dans le village, Jay trottinant derrière lui. Horst avait pitié de ces coquilles vides. Leurs corps ne pouvaient plus prétendre à l'état de grâce qui est celui des êtres humains. Il le savait au fond de son coeur et acceptait ce savoir comme s'il lui revenait de droit. Six ou sept villageois se regroupèrent pour s'interposer entre Shona et lui, et, s'il reconnut leurs visages, leurs âmes lui étaient étrangères. Une femme, Brigitte Hearn, qui ne fréquentait guère son église, éclata de rire et leva les bras. Une boule de feu blanc émergea de ses doigts écartés et fondit sur lui. Jay poussa un hurlement, mais Horst demeura immobile comme un roc, le visage empreint de résolution. La boule de feu commença à se désintégrer à deux mètres de lui, gagnant en taille mais perdant en intensité. Elle explosa dans un grésillement sec lorsqu'elle le toucha, et il sentit des filaments d'électricité statique s'insinuer sous son sweat-shirt crasseux. Il eut l'impression que son ventre était pris d'assaut par un essaim de frelons, mais refusa de montrer sa douleur aux possédés, qui avaient formé un demi-cercle pour mieux l'observer. - Savez-vous ce qu'est ceci ? tonna Horst. Il saisit le crucifix d'argent, taché de sang et de boue, qui pendait à son cou, et le brandit en direction de Brigitte Hearn comme s'il s'agissait d'une arme. - Si vous êtes les serviteurs du diable, je suis le serviteur du Seigneur, reprit-il. Et je dois accomplir Son oeuvre. Écartez-vous. Un frisson de terreur parcourut le visage de Brigitte Hearn lorsqu'il agita la croix d'argent devant elle. - C'est faux, dit-elle d'une petite voix. Je ne sers pas le diable. Ni moi ni les autres. - Alors, écartez-vous. Cette fillette est grièvement blessée. Brigitte Hearn jeta un coup d'oeilderrière elle et fit deux pas de côté. Les autres possédés s'empressèrent de s'écarter d'un air inquiet, et deux d'entre eux s'éloignèrent du petit groupe. D'un geste, Horst fit signe à Jay de le suivre, puis il se dirigea vers la fillette blessée. Il grimaça en découvrant la peau calcinée et meurtrie de son visage. Son pouls battait à un rythme précipité. Probablement est-elle en état de choc, décida-t-il. Il la prit au creux de ses bras et se dirigea vers l'église. - Je devais revenir, dit Brigitte Hearn alors que Horst s'éloignait. (Elle avait les épaules voûtées, les yeux luisants de larmes.) Vous ne savez pas ce que c'est. Je devais revenu". - Que voulez-vous dire ? demanda-t-il d'un ton brusque. Revenir d'où ? - De la mort. Horst frissonna, manquant trébucher. Jay tourna vers la femme des yeux terrorisés. - Quatre cents ans, lança Brigitte Hearn d'une voix tremblante. Je suis morte il y a quatre siècles. Quatre cents ans de néant. Horst entra en trombe dans la petite infirmerie située derrière l'église et posa Shona sur la table en bois qui faisait aussi office de couchette d'examen. Il saisit le bloc-processeur médical sur son étagère et appliqua un capteur à la gorge de la fillette. Un affichage métabolique apparut tandis qu'il décrivait ses blessures au bloc. Après avoir lu le diagnostic, Horst donna un sédatif à la petite fille, puis entreprit de pulvériser sur ses brûlures un fluide à la fois désinfectant et analgésique. - Jay, dit-il à voix basse, je veux que tu ailles dans ma chambre et que tu attrapes mon sac à dos dans la commode. Mets-y tous les paquets de rations lyophilisées que tu trouveras, ainsi que la tente que j'utilisais quand nous sommes arrivés ici, plus tout ce qui te semblera utile si nous devons camper dans la jungle - la petite thermolame, mon radiateur portable, ce genre de trucs. Mais laisse un peu de place pour ma pharmacie. Oh, et j'aurai aussi besoin de mes chaussures de rechange. - Est-ce qu'on s'en va ? - Oui. - On va à Durringham ? - Je ne sais pas. Pas tout de suite. - Je peux aller chercher Drusilla ? - Je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Elle s'en tirera mieux si elle reste ici plutôt que de nous accompagner dans la jungle. - D'accord. Je comprends. Il l'entendit s'activer dans la chambre tandis qu'il soignait Shona. Le nez de celle-ci était brûlé presque jusqu'à l'os et, d'après l'affichage métabolique, une seule de ses rétines était fonctionnelle. Pour la énième fois, il regretta amèrement de ne pas disposer de bandages nanoniques ; un modèle correct n'aurait pourtant pas ruiné l'Eglise. Après avoir ôté la peau morte des brûlures de Shona, il les avait badigeonnées d'une mince couche de mousse de cortico-stéroïdes pour atténuer les inflammations, et il était en train de lui appliquer un bandage d'épithélium provenant de son stock déjà bien dégarni lorsque Jay revint avec son sac à dos. Celui-ci était préparé d'une façon digne d'un professionnel, et elle y avait même glissé son duvet. - J'ai pris quelques affaires pour moi, dit-elle en brandissant un sac marin rebondi. - Brave petite. Il n'est pas trop lourd, au moins ? Tu risques de le porter sur un sacré bout de chemin. - Non, mon père. Quelqu'un frappa timidement à la porte. Jay alla se réfugier dans un coin de l'infirmerie. - Père Horst ? (Brigitte Hearn passa la tête par l'entrebâillement.) Ils ne veulent pas de vous ici, mon père. Ils disent qu'ils vous tueront, que vous ne pourrez pas leur résister s'ils se liguent contre vous. - Je sais. Nous partons. - Oh! - Est-ce qu'ils nous laisseront passer ? Elle déglutit et jeta un regard par-dessus son épaule. - Oui. Je le pense. Us ne veulent pas se battre. Pas avec vous, pas avec un prêtre. Horst se dirigea vers l'armoire située au fond de l'infirmerie et en ouvrit les tiroirs l'un après l'autre, fourrant son équipement médical dans le sac à dos. - Qu'êtes-vous ? demanda-t-il. - Je ne sais pas, répondit-elle d'un air misérable. - Vous dites que vous êtes morte ? - Oui. - Comment vous appelez-vous ? - Ingrid Veenkamp. Je vivais sur Bielefeld quand c'était une colonie en phase un, une planète guère différente de celle-ci. (Elle adressa à Jay un sourire hésitant.) J'avais deux petites filles. Aussi mignonnes que toi. - Et où est Brigitte Hearn à présent ? - Ici, en moi. Je sens sa présence. On dirait un rêve. - Possession, déclara Horst. - Non. - Si ! J'ai vu le démon écarlate. J'ai assisté au rite, à l'obscénité que Quinn Dexter a perpétrée pour vous invoquer ici. - Je ne suis pas un démon, insista la femme. J'ai vécu. Je suis un être humain. - Plus maintenant. Renoncez à ce corps que vous avez volé. Brigitte Hearn a le droit de vivre sa propre vie. - Je ne peux pas ! Je ne veux pas retourner là-bas. C'est trop horrible. Horst croisa ses mains tremblantes. Thomas avait connu la même épreuve, se dit-il, quand le disciple avait douté de la résurrection du Seigneur, quand il avait refusé de croire, par orgueil et arrogance, jusqu'à ce qu'il ait vu le stigmate sur Sa main. - Crois, murmura-t-il. Jésus est le Christ, le Fils de Dieu ; ceux qui croient en Lui auront la vie éternelle. Brigitte/Ingrid courba la tête. Horst lui posa alors la question qui ne devait jamais être posée : - Où donc étiez-vous ? Où donc, damnation ? - Nulle part. Rien ne nous attend dans l'au-delà. Vous m'entendez ? Rien ! - Vous mentez. - Rien d'autre que le néant. Je suis navrée. (Elle reprit son souffle, rassemblant de toute évidence ce qui lui restait de dignité.) Vous devez partir sans tarder. Ils reviennent. Horst mit en place le rabat de son sac à dos et le scella. - Où sont les autres villageois ? - Partis. Ils chassent des corps neufs pour les autres âmes prisonnières de l'au-delà, telle est désormais leur quête. Je n'ai pas assez de courage pour en faire autant, ni les autres qui sont restés à Aberdale. Prenez garde, mon père. Votre esprit est résistant, mais vous finiriez tôt ou tard par succomber aux assauts de l'un de nous. - Ils veulent posséder d'autres gens ? - Oui. - Mais pourquoi ? - Ensemble, nous sommes forts. Ensemble, nous pouvons changer la réalité. Nous pouvons détruire la mort, mon père. Nous allons faire venir l'éternité en ce monde, ici, sur cette planète, peut-être même dans la Confédération tout entière. Je resterai telle que je suis pour toujours ; invulnérable à l'âge comme aux changements. Je suis à nouveau vivante, je ne compte pas renoncer à cela. - C'est de la folie, dit-il. - Non. C'est une merveille, c'est notre miracle. Horst ajusta son sac sur ses épaules et prit Shona au creux de ses bras. Plusieurs adultes se rassemblaient déjà autour de l'église. Il descendit les marches en les gratifiant d'une indifférence appuyée, Jay collée contre son flanc. Tous le fixaient des yeux, mais pas un seul ne fit un geste. Il se tourna vers la jungle et se mit en marche, légèrement surpris de constater la présence d'Ingrid Veenkamp à ses côtés. - Je vous l'avais dit, déclara-t-elle. Ils manquent de courage. Vous serez davantage en sécurité si je vous accompagne. Ils savent que je peux leur rendre coup pour coup. - Le feriez-vous ? - Peut-être. Pour la gamine. Mais je pense que nous n'aurons pas à le vérifier. - S'il vous plaît, madame, demanda Jay, savez-vous où est ma maman ? - Avec les autres, les plus pernicieux. Mais ne cherche pas à la retrouver, ce n'est plus ta mère. Tu comprends ? - Oui, marmonna-t-elle. - Nous te la ramènerons, Jay, dit Horst. Un jour ou l'autre. Je te le promets. - Quelle foi ! dit Ingrid Veenkamp. Il crut qu'elle se moquait de lui, mais il n'y avait pas l'ombre d'un sourire sur son visage. - Et les autres enfants ? demanda-t-il. Pourquoi ne les avez-vous pas possédés ? - Parce que ce sont des enfants. Aucune âme ne voudrait d'un calice si petit et si fragile, alors qu'elle dispose d'adultes à profusion. Des millions rien que sur cette planète. Ils étaient arrivés dans un champ, et la terre meuble se collait en gros paquets humides aux chaussures de Horst. Le poids du sac à dos, ajouté à celui de Shona toujours inanimée dans ses bras, menaçait de l'engloutir dans le sol, et il se demanda s'il parviendrait seulement à la lisière de la forêt. De grosses gouttes de sueur coulaient sur son front. - Dites aux enfants de me rejoindre, souffla-t-il. Ils ont faim et ils ont peur. Je prendrai soin d'eux. - Vous faites un bien piètre Joueur de flûte, mon père. Je ne suis même pas sûre que vous tiendrez jusqu'au crépuscule. - Moquez-vous de moi tant qu'il vous plaira, mais envoyez-les-moi. Ils me trouveront sans peine. Dieu sait que je ne pourrai guère aller très loin, ni très vite. Elle inclina brièvement la tête. - Entendu. Horst pénétra en chancelant dans la jungle, sentant cogner contre ses jambes le sac de Jay qui marchait à ses côtés. Il réussit à parcourir cinquante mètres en se frayant un chemin parmi les plantes rampantes et les fourrés, puis s'effondra sur les genoux, à bout de souffle, le visage brûlant et cramoisi. - Ça va ? demanda Jay d'une voix anxieuse. - Oui. Nous allons devoir procéder par petites étapes, voilà tout. Je pense que nous sommes en sécurité pour le moment. Elle descella son sac marin. - J'ai pris votre Thermos, j'ai pensé que vous en auriez besoin. Je l'ai remplie avec du jus d'orange survitaminé que j'ai trouvé dans votre chambre. - Jay, tu es un ange de vingt-quatre carats. Il prit la Thermos qu'elle lui tendait et but une gorgée de jus ; elle avait réglé le thermostat si bas que ce fut une sorte de neige pâteuse qui coula dans sa gorge. Ils entendirent quelqu'un s'avancer vers eux dans les fourrés et se retournèrent. C'étaient Russ et Andria, les premiers des enfants. Il était nettement moins amusant de marcher dans la savane que Jay l'avait imaginé. Mais comme ça lui faisait du bien de sortir de la ferme, même si ce n'était que pour quelques heures. Et elle brûlait d'envie de monter sur le cheval ; toutefois, il n'était pas question qu'elle supplie le père Horst devant les deux garçons. Ils arrivèrent à l'ancienne ferme Ruttan au bout de quarante minutes. Laissée à l'abandon, elle avait souffert de la pluie et du vent de Lalonde. La porte, que l'on avait négligé de verrouiller, s'était si souvent ouverte et fermée que ses charnières s'étaient cassées, et elle gisait à présent sous le petit porche. Des animaux (sans doute des jactals) avaient utilisé le bâtiment comme refuge, ce qui n'avait fait qu'accroître le désordre à l'intérieur. Jay et les deux garçons attendirent patiemment pendant que le père Horst pénétrait dans la maison, armé de son fusil de chasse laser, et en fouillait les trois pièces. La ferme abandonnée paraissait sinistre comparée à celle qu'ils occupaient, si bruyante et si agitée. Jay entendit un grondement dans le lointain et leva la tête, pensant qu'il s'agissait du tonnerre en marche. Mais le ciel demeurait d'un azur uniforme. Le bruit, de plus en plus audible, venait de l'ouest. Le père Horst émergea de la ferme, une chaise en bois à la main. - On dirait un spatiojet, dit-il. Les fenêtres couvertes de crasse tremblaient dans leurs montants. Jay fouilla frénétiquement le ciel du regard tandis que le bruit s'estompait en filant vers l'est. Malheureusement, il n'y avait rien à voir, le spatiojet était trop haut. Elle jeta un regard éploré vers les lointaines montagnes au sud. Sans doute allait-il voir les fermiers tyrathcas, se dit-elle. - Fouillez les lieux, dit Horst. Voyez si vous trouvez quelque chose d'utile ; allez aussi faire un tour dans la grange. Je vais monter sur le toit pour récupérer les panneaux solaires. Il plaça la chaise sous l'avant-toit, monta dessus et se hissa péniblement sur les tuiles. Il n'y avait pas grand-chose dans le bâtiment ; des filaments de champignons gris proliféraient entre les lattes du plancher, et les matelas humides étaient ornés de flaques de moisissure verte. Elle récupéra des bols en terre cuite sous un lit, et Russ trouva quelques chemises rangées dans un carton, sous le plan de travail de la cuisine. - Elles seront parfaites quand nous les aurons lavées, déclara Jay en tenant à bout de bras les vêtements souillés et puants. Ils eurent plus de chance dans la grange : deux sacs de gâteaux au concentré de protéines, destinés aux jeunes animaux tout juste sortis de leur hibernation, et Mills dénicha une petite thermoscie derrière une pile de vieilles nacelles de transport. - Bon travail ! leur dit Horst en redescendant. Et regardez, j'ai pu récupérer les trois panneaux. Il nous faudra deux fois moins de temps pour chauffer les réservoirs d'eau. Jay enroula les panneaux solaires pendant qu'il plaçait les sacs dans les grandes sacoches du cheval de trait. Horst attrapa sa Thermos, leur offrant à tous du jus d'elwisie bien frais, puis ils se remirent en marche. Jay se félicita d'avoir pris son chapeau. Le soleil lui brûlait le dos et les bras, l'air ondoyait autour d'elle sous l'effet de la chaleur. Je n'aurais jamais cru que la pluie me manquerait. Ils devaient traverser une rivière avant de parvenir à la ferme Soeberg. Elle faisait moins d'un mètre de profondeur, mais son lit était large d'environ quinze mètres. C'était un cours d'eau rapide, régulier, qui descendait tout droit des montagnes pour tracer d'amples courbes sur les contours moutonneux de la savane. Au fond se trouvaient des rochers lisses et des cailloux arrondis. Les dents-de-chien y poussaient un peu partout, leurs longues feuilles agitées par le courant. Des boutons aussi gros que sa tête oscillaient doucement sur les eaux, laissant apparaître les premiers signes de floraison. Jay et Horst ôtèrent leurs chaussures et s'avancèrent, s'agrippant aux flancs du cheval pour ne pas tomber. L'eau avait une fraîcheur revigorante, et Jay sentit ses orteils s'engourdir. Elle n'avait aucune peine à croire que cette eau provenait directement des sommets enneigés, et elle n'aurait pas été surprise d'y voir flotter des glaçons. Après s'être assise sur la berge pour se sécher les pieds, elle se sentait d'attaque à marcher encore cent kilomètres. Sa peau était toujours parcourue de délicieux picotements quand ils se remirent en route. Ils marchaient depuis environ dix minutes lorsque Horst leva la main. - Mills, Russ, descendez de cheval, dit-il avec fermeté. En percevant le ton de sa voix, Jay sentit un frisson lui parcourir l'échiné. - Qu'y a-t-il ? demanda-t-elle. - La ferme Soeberg. Je crois. Elle regarda par-dessus les hautes herbes mouvantes. Quelque chose se dressait au loin, une silhouette blanche sur fond d'horizon indistinct, que la chaleur montant du sol rendait difficile à identifier. Horst attrapa dans sa poche son intensificateur optique. C'était une bande incurvée de matériau composite noir qui s'adaptait à son oil. Il passa un long moment à examiner la scène qui s'offrait à lui, ajustant la molette de visée avec l'index de sa main droite. - Ils reviennent, dit-il à voix basse. - Je peux voir ? demanda-t-elle. II lui tendit la bande. Celle-ci était large et plutôt lourde ; ses bordures se refermèrent sur la peau de Jay, lui donnant la sensation d'être pincée. Elle crut découvrir un enregistrement AV, un drame historique peut-être. En plein milieu de la savane se trouvait un splendide manoir de trois étages, entouré par une vaste étendue de pelouses superbement entretenues. Ses murs étaient de pierre blanche, son toit d'ardoise grise, et de grandes baies vitrées y laissaient pénétrer des flots de lumière. Plusieurs personnes se tenaient sous le portique. - Comment font-ils ça ? demanda-t-elle, plus curieuse qu'alarmée. - Quand on vend son âme à Satan, les récompenses matérielles sont bel et bien somptueuses. C'est la contrepartie qu'il faut redouter. - Mais Ingrid Veenkamp a dit... - Je sais ce qu'elle a dit. (Il lui ôta la bande du visage, et elle le regarda en clignant des yeux.) C'est une âme perdue, elle ne sait pas ce qu'elle fait. Que le Seigneur lui pardonne. - Est-ce qu'ils veulent aussi notre ferme ? demanda Jay. - Je ne pense pas. Pas s'ils peuvent bâtir ceci en huit jours... (Il soupira et jeta un dernier regard au palais miniature.) Venez, on va voir si on ne peut pas dénicher un danderil bien gras. Si nous rentrons assez tôt, j'aurai le temps de le dresser pour ce soir, et vous aurez des hamburgers pour dîner. Qu'est-ce que vous en dites ? - Ouais ! s'exclamèrent les deux garçons en souriant de toutes leurs dents. Ils firent demi-tour et entreprirent de traverser la savane étouffante pour regagner leur foyer. Kelven Solanki franchit en flottant l'entrée de la passerelle de l'Ankara. Le compartiment bleu-gris était le plus grand qu'il ait jamais vu dans un vaisseau de guerre. Outre les membres d'équipage, il devait accueillir l'équipe de coordination de l'escadre, composée de vingt personnes. Pour l'instant, la plupart des couchettes étaient inoccupées. Le vaisseau amiral était en orbite autour de Takfu, la plus grande des géantes gazeuses du système de Rosenheim, afin d'y refaire le plein. Allongé sur sa couchette, le capitaine de frégate Mircea Kroeber supervisait la manoeuvre de réapprovisionnement avec l'aide de trois hommes d'équipage. Kelven avait aperçu le tanker cryogénique lorsque l'Ilex avait abordé le gigantesque vaisseau amiral. Un assemblage de réservoirs sphériques empilés sur une section de propulsion à réaction, où poussaient des échangeurs thermiques évoquant les ailes de quelque papillon mutant. L'escadre de vingt-cinq astronefs était en formation autour de Y Ankara, à une distance de cinq cents kilomètres d'Uhewa, l'habitat édéniste qui la réapprovisionnait en carburant et en consommables. Ce n'était là qu'une opération prioritaire parmi toutes celles que l'émergence de Yllex dans le système avait mises en branle dix heures plus tôt. Le gouvernement planétaire de Rosenheim avait immédiatement réglementé l'accès à la surface de tous les passagers et membres d'équipage des vaisseaux en orbite. Ceux-ci devaient désormais se soumettre à une procédure d'examen des plus rigoureuses, dont le but était de vérifier que Laton ne se trouvait pas parmi eux, ce qui avait créé des embouteillages monstres autour des stations en orbite basse. Les astéroïdes du système n'avaient pas tardé à prendre des mesures similaires. On avait rappelé les officiers de réserve des Forces spatiales locales, lesquelles avaient été mises en état d'alerte, ainsi que les éléments de la Septième Flotte présents dans le système. Kelven se sentait un peu dans la peau d'un porteur de virus semant dans la Confédération une épidémie de panique. Le contre-amiral Meredith Saldana flottait devant une console dans la section communications de la passerelle, touchant de la pointe des pieds les prises de maintien du sol. Il était vêtu d'un uniforme ordinaire dont les galons rutilants lui donnaient toutefois une allure des plus élégantes. Deux des officiers affectés à son service se tenaient près de lui. L'une des colonnes AV émettait des étincelles laser de basse fréquence. Lorsque Kelven se tourna vers elle, il vit Jantrit en train de se désintégrer. Meredith Saldana télétransmit un ordre de fin de transmission à la console pendant que Kelven laissait ses pieds adhérer aux prises. Le contre-amiral mesurait six centimètres de plus que lui et paraissait encore plus distingué que le grand amiral. Les Saldana étaient-ils capables de séquencer la dignité dans leurs gènes ? - Capitaine de frégate Kelven Solanki au rapport, amiral. Meredith Saldana le regarda droit dans les yeux. - Vous êtes mon officier conseil pour Lalonde ? - Oui, amiral. - Vous êtes fraîchement promu, n'est-ce pas, commandant ? - Oui, amiral. - Ça se voit toujours. - Je dois vous transmettre les ordres du grand amiral, amiral. Kelven lui tendit un microcartel. Ce fut un peu à contrecoeur que Meredith Saldana accepta le disque noir, de la taille d'une pièce de monnaie. - J'ignore ce qui est le plus pénible. Trois mois de défilés cérémoniels et d'exercices ridicules dans le système d'Omuta ou une mission de guerre où nous risquons de nous faire descendre par un ennemi inconnu. - Lalonde a besoin de notre aide, amiral. - Est-ce que ça a été dur, Kelven ? - Oui, amiral. - Je suppose que je ferais mieux d'accéder à ce cartel, pas vrai ? Pour l'instant, tout ce que nous avons reçu, c'est l'ordre de déploiement d'urgence émanant du QG de la Flotte et la nouvelle de la réapparition de Laton. - Un briefing exhaustif de la situation est inclus dans ce cartel, amiral. - Excellent. Si nous tenons les délais, nous devrions mettre le cap sur Lalonde dans huit heures. J'ai demandé que trois faucons supplémentaires soient affectés à mon escadre pour y accomplir des missions de communication et de maintien du blocus. Selon vous, y a-t-il autre chose dont j'aie un besoin immédiat ? Le code assigné à cette mission me donne l'autorité pour réquisitionner quasiment tout le matériel des Forces spatiales dans ce système. - Non, amiral. Mais vous aurez un quatrième faucon à votre disposition, car l'Ilex a lui aussi reçu l'ordre de rejoindre votre escadre. - On n'a jamais trop de faucons, dit Meredith d'un ton léger. Aucune réponse de la part du jeune officier. - Repos, Kelven. Trouvez-vous une couchette et installez-vous. Présentez-vous ici une heure avant le départ, vous pourrez me donner un compte rendu de première main de la situation qui nous attend. Je me sens toujours rassuré quand je peux être informé par un homme connaissant le théâtre des opérations. En attendant, je vous suggère de dormir un peu, on dirait que vous en avez besoin. - Oui, amiral, merci, amiral. Kelven dégagea ses pieds de la prise et se dirigea vers la sortie. Meredith Saldana le regarda franchir le seuil ovale sans même en effleurer les rebords. Le capitaine de frégate Kelven Solanki paraissait extrêmement tendu. D'un autre côté, peut-être le serais-je autant à sa place, se dit le contre-amiral. Il contempla le microcartel avec un sinistre pressentiment, puis l'inséra dans le lecteur de sa couchette pour découvrir la nature exacte de son adversaire. Horst était toujours soulagé de retrouver la ferme et ses ouailles si dissipées ; car, tout bien considéré, ce n'étaient que des enfants, après tout. Et des enfants profondément choqués, en plus. Jamais ils n'auraient dû rester seuls, et il en avait bien conscience. Seule une nécessité absolue le contraignait à les quitter, mais, pour l'instant, aucune catastrophe ne s'était produite pendant qu'il parcourait la savane et les fermes avoisinantes en quête de nourriture et d'équipement. Dans une certaine mesure, ces petites expéditions avaient fini par lui sembler routinières. Mais ce jour-là, après avoir découvert des possédés à la ferme Soeberg, il était revenu à marche forcée, ne s'arrêtant qu'une fois pour abattre un danderil, l'esprit envahi par toutes sortes de pensées et de spéculations également sinistres. Lorsqu'il parvint au sommet d'une petite colline située à six cents mètres de la ferme et vit les enfants en train de s'activer autour de celle-ci comme à l'ordinaire, il poussa un profond soupir de soulagement. Merci, Seigneur, dit-il en son for intérieur. Il ralentit l'allure afin de ménager les forces de Jay. Son chemisier bleu trempé de sueur était collé à son corps gracile. La chaleur commençait à être préoccupante. Elle semblait avoir banni les criailleurs à l'intérieur de la jungle. Même le danderil qu'il avait tué s'était abrité à l'ombre de l'un des rares arbres de la savane. Horst plissa les yeux pour considérer le ciel impitoyable. Ils n'avaient quand même pas l'intention de réduire cette planète en cendres ? Ils ont désormais pris forme, la forme des corps qu'ils ont volés ; et les besoins, les désirs et les déficiences physiques qui les accompagnent. Il se tourna vers l'horizon nord. La jungle semblait recouverte d'un manteau de brume rosé bonbon, qui occultait la solution de continuité entre le ciel et la terre, évoquant la lueur de l'aube réfractée par des eaux profondes. Plus il se concentrait sur cette brume, moins elle lui semblait solide. Il ne pouvait croire à un phénomène météorologique non répertorié. Ça ressemblait plutôt à un présage. Sa bonne humeur, déjà ébranlée par l'incident de la ferme Soeberg, s'effrita un peu plus. Il se passe trop de choses en même temps. Quelle que soit la destinée polluée qu'ils nous mijotent, elle sera bientôt prête. Ils se trouvaient à cent mètres du bâtiment lorsque les enfants les aperçurent. Un groupe de garçons et de filles tout excités se précipita vers eux, conduit par Danny. Les deux chiens les suivirent en courant, aboyant tout leur soûl. - Freya est là ! hurla le garçon à pleins poumons. Freya est là, mon père ! C'est formidable, non ? Ils se jetèrent sur lui, s'accrochèrent à lui, poussant des cris de joie et lui lançant des sourires extatiques tandis qu'il éclatait de rire, leur caressait les cheveux et les serrait dans ses bras. L'espace d'un instant, il se laissa aller à savourer ce moment, ce retour du héros. À leurs yeux, il était un mélange de père Noël et de preux chevalier. Ils attendaient tellement de lui. - Qu'avez-vous trouvé dans les fermes, mon père ? - Vous avez fait vite aujourd'hui. - S'il vous plaît, mon père, dites à Barnaby de me rendre mon pédago-bloc. - Est-ce qu'il y avait du chocolat comme l'autre fois ? - Est-ce que vous m'avez trouvé des souliers ? - Vous aviez promis de chercher des cartels avec des histoires. Entouré d'une escorte aussi bruyante qu'agitée, Horst conduisit le cheval vers le bâtiment. Russ et Mills avaient mis pied à terre pour se joindre à leurs camarades. - Quand est-ce que Freya est arrivée ? demanda Horst à Danny. Il n'avait pas oublié Freya Chester, une fille d'Aberdale âgée de huit ou neuf ans, aux cheveux noirs, dont les parents avaient apporté avec eux des arbres fruitiers en abondance. Le verger de Kerry Chester était l'une des plantations les mieux entretenues du village. - Il y a environ dix minutes, répondit le garçon. C'est formidable, pas vrai ? - Oui, c'est formidable. Remarquable, en fait. Il était surpris qu'elle ait survécu aussi longtemps. La plupart des enfants l'avaient rejoint durant la première quinzaine, alors qu'il campait avec Jay dans une clairière située à un kilomètre d'Aberdale. Cinq d'entre eux étaient venus de Schuster. Ils disaient qu'une femme les avait accompagnés pendant une bonne partie du voyage - Ingrid Veenkamp, sans aucun doute. Quant aux autres, en majorité plus jeunes, il les avait trouvés lui-même en train d'errer dans la jungle. Flanqué de Jay, il se rendait régulièrement dans les environs du village dans l'espoir d'en trouver d'autres. Et pour chaque enfant qu'ils sauvaient, malheureusement, il devait y en avoir une bonne dizaine qui se perdaient dans les fourrés impénétrables, pour y mourir de faim ou se faire dévorer par un jactal. Au bout de deux semaines, il était devenu évident que cette clairière sale, chaude et humide était tout sauf un refuge pratique. À ce moment-là, il avait la charge d'une vingtaine d'enfants. Ce fut Jay qui lui suggéra de s'établir dans une ferme et, quatre jours plus tard, ils étaient en sécurité. Seuls cinq autres enfants les avaient rejoints depuis lors, apparaissant dans un état pitoyable sur le sentier envahi de mauvaises herbes qui reliait Aberdale à la savane. Des orphelins misérables, totalement incapables de se débrouiller par eux-mêmes, qui dormaient dans la jungle et, pour subsister, volaient de la nourriture au village quand ils le pouvaient, c'est-à-dire rarement. Eustice était la dernière du lot, Horst étant tombé sur elle quinze jours auparavant alors qu'il était parti chasser dans la jungle ; ce n'était qu'un sac d'os vêtu de haillons aux couleurs détrempées. Elle n'avait plus la force de marcher et, si le berger alsacien n'avait pas reniflé son odeur et donné l'alerte, elle n'aurait pas survécu une journée de plus. D'ailleurs, Horst avait bien failli la perdre. - Où est Freya ? demanda-t-il à Danny. - Dedans, mon père, elle se repose. Je lui ai dit qu'elle pouvait s'étendre sur votre lit. - Brave garçon. Tu as bien agi. Horst laissa Jay et plusieurs autres filles conduire le cheval à l'abreuvoir et demanda à un groupe de garçons de récupérer la carcasse du danderil qu'il avait attachée sur son dos. À l'intérieur du bâtiment, la température était nettement plus basse qu'en plein soleil, les deux couches de mayope des murs et du plafond garantissant une isolation thermique des plus efficaces. Il lança un salut jovial aux quelques enfants qui, assis autour de la table, se concentraient sur leurs pédago-blocs, puis se dirigea vers sa chambre. Les rideaux étaient tirés, plongeant la pièce dans une douce pénombre jaune. Une petite silhouette était allongée sur le lit, les jambes relevées, vêtue d'une longue robe bleu marine. Elle ne semblait pas souffrir de malnutrition, ni même de faim. Sa robe était aussi propre que si elle venait d'être lavée. - Bonjour, Freya, dit doucement Horst. Puis il la regarda plus attentivement, et le souvenir même de la chaleur de la savane disparut de son esprit. Freya releva paresseusement la tête, écartant de son visage le voile de ses longs cheveux. - Père Horst, merci de m'accueillir parmi vous. C'est fort aimable de votre part. Horst sentit son sourire de bienvenue qui se figeait. C'était l'une des leurs ! Une possédée. Cette peau saine, hâlée, dissimulait une enfant amaigrie, malade, cette robe cachait un tee-shirt d'adulte crasseux. Les deux images se superposaient l'une à l'autre, passant du flou à la netteté. Il avait énormément de peine à les dissocier, la créature ayant tendu un voile devant ses yeux et son esprit. La réalité était répugnante, il ne voulait pas la voir, ne voulait pas de la vérité. Une migraine commença à le tarauder trois centimètres sous sa tempe. - Tout le monde est le bienvenu ici, Freya, dit-il au prix d'un effort immense. Tu as dû terriblement souffrir ces dernières semaines. - Oui, c'était horrible. Maman et papa ne voulaient plus me parler. Je me suis cachée dans la jungle pendant une éternité. Il y avait des baies et d'autres choses à manger. Mais c'était toujours froid. Et j'entendais parfois les jactals. Comme j'ai eu peur ! - Eh bien, il n'y a pas de jactal par ici, et nous avons plein de plats bien chauds. Il fit le tour du lit pour se diriger vers la commode placée sous la fenêtre et, dans le silence qui imprégnait la chambre, chacun de ses pas résonna comme un coup de tonnerre. Il n'entendait plus les enfants crier au-dehors. Us étaient désormais face à face, tous les deux. - Mon père ? appela-t-elle. - Que venez-vous faire ici ? murmura-t-il d'une voix tendue, lui tournant le dos. Il avait peur d'ouvrir les rideaux, peur de ne découvrir que le néant au-dehors. - Un acte de miséricorde. (La voix de la fillette se faisait plus grave, atone au point d'en être morbide.) Vous n'avez plus votre place sur ce monde. Pas tel que vous êtes. Vous devez changer, devenir l'un des nôtres. Les enfants viendront à vous l'un après l'autre quand vous les appellerez. Ils ont confiance en vous. - Une confiance qui ne sera jamais trahie. Il pivota sur lui-même, sa Bible à la main. C'était un livre relié de cuir que sa mère lui avait offert quand il était devenu novice ; une petite dédicace ornait sa page de garde, rédigée avec une encre noire qui, au fil des ans, avait viré au bleu pâle. Freya lui lança un regard légèrement surpris, puis ricana. - Oh, pauvre curé ! Avez-vous un si grand besoin de vos béquilles ? Ou bien votre croyance est-elle là pour vous protéger de la vraie vie ? - Notre Père, qui régnez sur les Cieux et sur le monde des mortels, Votre humble et obéissant serviteur Vous supplie de l'aider à accomplir cet acte de sanctification, au nom de Jésus-Christ qui est descendu parmi nous pour connaître nos péchés, accordez-moi Votre bénédiction et rendez-moi capable d'accomplir ma tâche. Cela faisait si longtemps qu'il n'avait pas lu cette litanie dans le livre des prières de l'Église unifiée ; et jamais il n'avait eu à prononcer ces mots auparavant, car il vivait dans une ère de science et de connaissance universelle, demeurait dans une arche de béton craquelé et de matériau composite étincelant. L'Église elle-même doutait de leur nécessité : ces mots n'étaient qu'un reliquat d'un âge où foi et paganisme se confondaient. Mais, aujourd'hui, ils brillaient dans son esprit comme un soleil. Freya passa du mépris au choc. - Quoi ? dit-elle en posant ses pieds par terre. - Seigneur, considérez Votre servante Freya Chester, victime de cet esprit souillé, et purifiez-la ; au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Horst fit le signe de la croix au-dessus de la fillette enragée. - Arrête ça, vieux crétin. Tu crois que j'ai peur de toi, de ta foi aveugle ? Elle perdait le contrôle de sa forme. L'image de la petite fille en pleine santé clignotait comme une ampoule défectueuse, révélant celle d'une enfant amaigrie par les privations. - Je Vous en supplie, donnez-moi Votre force, ô Seigneur ; aidez-moi à sauver cette âme de la damnation. La Bible fut soudain la proie des flammes. Horst poussa un gémissement en sentant la chaleur lui dévorer la main. Il laissa choir le Livre saint, qui alla se consumer au pied du lit. Sa main lui faisait atrocement mal, comme s'il venait de la plonger dans de l'huile bouillante. Le joli visage de Freya était empreint de résolution, et de grands replis de chair caoutchouteuse déformaient ses traits jusqu'à la rendre quasiment méconnaissable. - Va te faire foutre, curé. (Cette obscénité semblait d'autant plus incongrue qu'elle sortait de la bouche d'un enfant.) Je vais te faire sortir la cervelle par les oreilles. Je vais faire bouillir ton esprit dans ton sang. Son corps possédé se remit à chatoyer. En surimpression, la Freya amaigrie s'étouffait. Horst agrippa son crucifix de sa main valide. - Au nom de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ, je t'ordonne, serviteur de Lucifer, de quitter le corps de cette enfant. Retourne dans le néant amorphe où est ta place. Freya poussa un cri perçant. - Comment l'as-tu su ? - Disparais de ce monde. Il n'y a pas de place aux yeux de Dieu pour ceux qui veulent se complaire dans le mal. - Comment, curé ?... (Elle tourna la tête de droite à gauche, tendant ses muscles comme si elle luttait contre une force invisible.) Dis-le-moi... La chaleur montait le long de l'échiné de Horst. Il transpirait à grosses gouttes, terrifié à l'idée qu'elle puisse le brûler vif. On aurait dit le pire coup de soleil dont il ait jamais souffert, on aurait dit que sa peau était en train de se fissurer. Ses vêtements allaient bientôt s'enflammer, il en était sûr. Il brandit le crucifix vers la fille. - Freya Chester, viens vers moi, viens vers la lumière et la gloire de Dieu. Et Freya Chester apparut devant lui, son visage émacié déformé par la douleur, son menton maculé de salive. Ses lèvres s'agitaient, cherchant à articuler des mots trop compliqués pour son jeune esprit. La terreur se lisait dans ses yeux noirs. - Viens, Freya ! s'écria Horst, jubilant. Viens à moi, tu n'as rien à craindre. Le Seigneur t'attend. - Mon père... Sa voix était tragiquement faible. Elle toussa, crachant un mince filet de salive et de bile. - Aidez-moi, mon père... - Seigneur, délivrez-nous du mal. Nous avons besoin de Votre justice, car nous savons que nous ne sommes pas dignes. Nous buvons Votre sang, nous mangeons Votre chair, afin de partager Votre gloire. Mais nous ne sommes que la poussière dont Vous nous avez façonnés. Aidez-nous à triompher de nos erreurs, Seigneur, car, dans notre ignorance, dans notre péché, nous ne savons pas ce que nous faisons. Et nous implorons Votre sainte protection. Profitant d'un ultime instant de lucidité, le possesseur refit son apparition. Freya lança à Horst un regard d'une telle férocité, d'une telle malice, qu'il sentit sa résolution vaciller. - Je ne t'oublierai pas, cracha-t-elle en retroussant les lèvres. Je ne t'oublierai jamais, curé, de toute éternité. Des mains invisibles lui enserrèrent la gorge, des doigts d'enfant s'enfoncèrent dans sa peau. Des ongles pointus firent couler le sang autour de sa pomme d'Adam. Il leva le crucifix vers le ciel, persuadé que le symbole du Christ allait triompher. Freya poussa un dernier hurlement de rage. Puis l'esprit démoniaque disparut dans une bourrasque d'air glacial et puant qui projeta Horst en arrière. Les cartons de nourriture soigneusement empilés s'effondrèrent, les draps se gonflèrent comme des voiles, les objets posés sur la commode et la table de nuit s'envolèrent dans tous les sens. On entendit un bang retentissant, tel celui produit par la porte d'un château se refermant au nez d'une armée d'envahisseurs. Freya, la véritable Freya, toute en plaies suppurantes, en lambeaux dépenaillés, en chairs émaciées, était allongée sur le lit, de petits gargouillis sortant de ses lèvres desséchées. Elle se mit à pleurer. Horst se releva tant bien que mal, s'accrochant au matelas pour ne pas retomber. Il poussa un soupir haletant, sentit la douleur qui investissait son corps tout entier, comme s'il venait de traverser un océan à la nage. Une troupe d'enfants affolés, Jay à leur tête, s'engouffra dans la chambre, poussant des cris incompréhensibles. - Tout va bien, leur dit-il en posant un mouchoir sur sa gorge sillonnée d'égratignures. À présent, tout va bien. Quand Jay se réveilla le lendemain matin, elle fut surprise de constater qu'il était nettement plus tard que d'habitude. Elle veillait toujours à se lever avant les autres, ses quelques minutes de solitude quotidiennes étant parmi les plus précieuses qu'elle connût. Mais c'était déjà l'aurore, à n'en pas douter. Une pâle lumière s'insinuait dans le grand salon à travers les lames de roseau. Les autres enfants dormaient profondément. Elle se hâta d'enfiler son short, ses bottes et un tee-shirt d'adulte qu'elle avait rafistolé pour lui donner à peu près sa taille, puis sortit sur la pointe des pieds. Trente secondes plus tard, elle rentra en courant, hurlant le nom du père Horst à pleins poumons. Bien au-dessus de la ferme perdue dans la savane, les longs sillages colorés de treize astronefs à fusiopropulsion dessinaient un mandala cosmique sur le ciel noir d'avant l'aube. 6. Lewis Sinclair était né en 2059. Il vivait à Messopia, un des premiers complexes industriels/centres d'hébergement et de loisirs construits sur la côte méditerranéenne de la péninsule ibérique ; un morne dédale géométrique de béton, de verre et de plastique qui, sur cinq kilomètres carrés, abritait quatre-vingt-dix mille personnes des violentes armadas de tempêtes qui commençaient à ravager la Terre. C'était un programme expérimental fortement subventionné par le Parlement fédéral européen, une tentative désespérée de traiter le cancer du quart-monde, le continent comptant alors quatre-vingt-cinq millions de chômeurs. Messopia fut un succès mitigé ; ses industries d'équipement à moyenne échelle ne rapportèrent qu'un minimum aux investisseurs, mais ce projet préfigurait les immenses arches qui, au cours des siècles à venir, allaient accueillir, protéger et employer une population terrienne qui s'était accrue de façon alarmante. Lewis Sinclair était destiné à connaître une existence difficile, avec des parents à faibles revenus qui avaient obtenu de résider dans la nouvelle cité-microcosme uniquement grâce à la loi promulguée par le Parlement exigeant une répartition sociale équilibrée. Il n'y avait pas de véritable place pour lui dans un monde si résolument tourné vers l'éthique bourgeoise travail/famille/ foyer. Il sécha les cours, s'adonna au crime, à la drogue, à la violence. Le délinquant typique, un parmi les milliers qui hantaient les couloirs et les centres commerciaux de cette aberration architecturale qu'était Messopia. Les choses auraient pu tourner autrement, si le système éducatif l'avait pris en main assez tôt, s'il avait eu la force de résister à la pression exercée par ses pairs, si les technocrates concepteurs de Messopia avaient moins dédaigné les sciences humaines. Lewis Sinclair avait des chances de s'en sortir. Il vivait à une époque de grands progrès technologiques et économiques, mais il ne le sut jamais vraiment, pas plus qu'il n'en profita. Les premières importations de métal extrait sur les astéroïdes fournissaient un début d'appoint aux réserves réduites de la Terre ; la biotechnologie commençait enfin à répondre aux attentes initiales ; c'était l'époque où l'on élaborait l'ébauche du lien d'affinité tandis que de plus en plus d'usines à fusion non polluante étaient mises en service à mesure qu'augmentait l'approvisionnement en He3 extrait de l'atmosphère de Jupiter. Mais tout cela n'avait aucune retombée sur le milieu social qui était le sien. Il mourut à l'âge de dix-sept ans, un an après la germination de l'habitat biotek Éden en orbite autour de Jupiter et un an avant que la colonie-astéroïde de la Nouvelle-Kong lançât son projet de recherche sur la propulsion supraluminique. Sa mort fut à l'exemple de sa vie, un gâchis, une bagarre à la thermolame dans les flaques d'urine d'un entrepôt souterrain, face à un adversaire défoncé comme lui au crack synthétique. Et ce pour une fille de treize ans dont ils voulaient l'un et l'autre être le souteneur. Il perdit, quand la thermolame lui traversa les côtes pour lui trancher l'abdomen en deux parties inégales. Et Lewis Sinclair fit la découverte que tout humain était appelé à faire. La mort n'était pas la fin de l'être. Il le regretta amèrement durant les siècles qui suivirent et qu'il passa en tant qu'entité astrale virtuellement impuissante suspendue dans le vide spatio-temporel, conscient et envieux des mortels et des privilèges de l'existence physique. Mais aujourd'hui Lewis Sinclair était revenu. Il avait à nouveau un corps, dont la magnificence lui tirait des larmes de joie rien qu'à sentir les gouttes de pluie sur son visage tourné vers le ciel. Pas question de retomber dans l'abîme de privation qui suivait l'existence physique, plus jamais. Et il avait le pouvoir de veiller à ce qu'il en soit ainsi ; lui et les autres, agissant de concert, formaient une invincible bande de brutes. Il avait de nouveaux atouts, transcendant la force que dispensaient la chair et le sang. Une partie de son âme était encore là-bas, dans le terrible vide abyssal ; il n'avait pas totalement émergé à la vie, pas encore. Il était prisonnier comme un papillon incapable d'achever sa métamorphose, de la chrysalide destinée à devenir poussière à l'insecte éphémère libre de ses ailes. Il avait souvent l'impression que le corps qu'il possédait n'était qu'un mécanisme sensitif biologique, la tête d'une taupe émergeant du sol et transmettant les stimulations à son âme privée de sensations via un cordon ombilical immatériel. D'étranges vortex d'énergie tournoyaient autour de la distorsion spatio-temporelle où s'interpénétraient les deux continuums, gauchissant la réalité. Cela donnait un effet bizarre qu'il pouvait utiliser en le pliant à sa volonté. Il pouvait modifier les structures physiques, façonner l'énergie et même ouvrir d'autres liens sur l'univers extérieur. Un pouvoir qu'il maîtrisait de mieux en mieux, même si les flux puissants et les fortes résonances causaient des ravages dans la machinerie cybernétique ou les blocs-processeurs électroniques qui se trouvaient dans son voisinage. Ainsi était-il en train de regarder par l'étroit pare-brise incurvé du spatiojet le Yaku (volant à présent sous une fausse immatriculation) diminuer peu à peu sur la voûte du ciel gravée d'étoiles brillantes. Il sentit ses nouveaux muscles se détendre sous les sangles du siège. Les systèmes du spatiojet étaient nettement moins complexes que ceux du Yaku et les défaillances sérieuses désormais fort improbables. Le vol interstellaire était quelque chose de terriblement déstabilisant, une affaire de technique. Le fait qu'il dépende de ces machines dont sa seule présence perturbait le fonctionnement avait de quoi l'inquiéter. Avec un peu de chance, il n'aurait plus jamais à s'aventurer dans les profondeurs interstellaires. Une fois débarqués, lui et ses cinq compagnons seraient en nombre suffisant pour conquérir ce monde qui ne se doutait de rien, en faire un refuge pour d'autres âmes. Ensemble, ils en feraient leur monde. - Rétrocombustion dans cinq secondes, annonça Walter Harman. - OK, dit Lewis. Il se concentra, percevant un chour de voix distantes par l'étrange grappe de cellules du cerveau de ce corps qu'il habitait. Nous arrivons, transmit-il à l'île de Pernik. Je vous attends avec impatience, répondit la personnalité de l'île. La voix portée par le lien d'affinité sonnait haut et clair dans son esprit. Le biotek marchait pratiquement à la perfection en dépit des turbulences énergétiques autour des cellules de Lewis. C'était l'une des raisons pour lesquelles il avait sélectionné cette planète. Les fusées de manoeuvre à l'arrière du petit spatiojet s'allumèrent un bref instant, le plaquant dans l'angle de son siège. Au-dessus de lui, la grille de climatisation émit un bruit insupportable comme le moteur du ventilateur s'emballait. Lewis resserra sa prise sur les accoudoirs. Walter Harman prétendait avoir été pilote de spatiojet dans les années 2280, au service de la Flotte royale de Kulu. Comme ils n'étaient que trois à être déjà allés dans l'espace, personne ne lui avait disputé les commandes. Le corps qu'il utilisait appartenait à l'un des membres d'équipage du Yaku, il en avait pris possession très peu de temps après que Lewis fut monté à bord du vaisseau. Il était équipé de naneuroniques qui, à la différence des bioteks, s'avéraient presque inutilisables une fois perpétuellement exposées à l'environnement énergétique hostile qu'engendrait la possession. Aussi Walter avait-il activé le système de contrôle manuel du spatiojet, un levier de commande ergonomique qui se déployait de la console en face du siège du pilote. Une colonne de projection affichait les tracés de trajectoire et les informations sur le système, constamment mis à jour à mesure que Walter Harman marmonnait ses instructions à l'ordinateur de vol. Le spatiojet s'inclina, et Lewis vit la planète surgir dans le champ du pare-brise. Ils se trouvaient à présent au-dessus du cercle terminateur, s'enfonçant dans la pénombre. Pour eux, le meilleur moment était la nuit qui, mettant les mortels en position de faiblesse, ajoutait à leur force. Les ténèbres faisaient partie de leur nature. Le spatiojet subit de légères secousses lorsque la couche supérieure de l'atmosphère frappa le ventre protégé par le bouclier thermique. Walter Harman imprima à l'appareil un infime angle de hausse et bascula les ailes de quelques degrés, entamant la longue descente en décélération. Ils étaient encore dans l'ombre quand ils passèrent en vitesse subsonique. Lewis distingua une couronne de lumière à l'horizon. - Vous approchez par le travers, les informa la personnalité de l'île sur le canal à micro-ondes. Veuillez atterrir sur la plate-forme dix-huit. Le tracé violet et jaune de la direction de vol apparut sur l'holoécran de la console. - Bien reçu, Pernik, répondit Walter Harman. Une représentation en trois dimensions de l'île se matérialisa dans la tête de Lewis, une image beaucoup plus nette que les hologrammes pornos qu'il dealait jadis à Messopia. Il sut automatiquement quelle était la plate-forme dix-huit. Il se sentit soudain envahi par le doute et l'anxiété, des sentiments qu'il s'efforça de refouler avant qu'ils ne se transmettent à la personnalité de l'île par le lien d'affinité. Le consensus mental des Édénistes approchait la perfection. Il se demanda si ses acolytes et lui n'avaient pas eu les yeux plus grands que le ventre en décidant de s'attaquer à cette planète. La personnalité de l'île avait avalé son boniment, à savoir qu'il représentait l'entreprise commerciale familiale établie à Jospool. Tous les Édénistes n'utilisaient pas des faucons pour transporter du fret, il n'y en avait simplement pas assez pour tout le monde. Lewis étudia l'image mentale. La plate-forme dix-huit se trouvait près du rivage et des quais flottants, là où il y avait la machinerie. Ce serait facile. La mousse qui couvrait Pernik donnait au disque de deux kilomètres de diamètre l'apparence d'un trou noir sur l'océan légèrement phosphorescent. Une lumière jaune pâle brillait à quelques fenêtres des tours d'habitation, et des projecteurs illuminaient tous les quais. Il était quatre heures du matin heure locale, la plupart des habitants dormaient. Walter Harman posa le spatiojet sur la plate-forme dix-huit avec une seule oscillation mineure. Bienvenue à Pernik, dit la personnalité d'un ton formaliste. Merci, répondit Lewis. Eysk arrive. Sa famille dirige l'une de nos plus importantes compagnies de pêche. Il devrait pouvoir satisfaire à vos demandes. Parfait ! dit Lewis. Encore merci de me recevoir aussi vite. J'ai passé des semaines sur ce vaisseau adamiste, de quoi devenir quelque peu claustrophobe. Je comprends. Sans en être tout à fait sûr, Lewis crut déceler un soupçon de perplexité dans le ton de la personnalité. Trop tard à présent, ils étaient dans la place. L'excitation le gagnait. Son rôle dans cette machination était de loin le plus important. Le sas s'ouvrit avec deux ou trois à-coups, les vérins subissant une surtension. Lewis descendit l'escalier d'aluminium. Eysk traversait l'aire de stationnement du polype en direction de la plate-forme dix-huit. La rampe de cellules fluorescentes entourant celle-ci jetait une lumière crue sur le spatiojet. Lewis ne distinguait pas grand-chose de l'île s'étendant au-delà ; une tour d'habitation dessinait un long rectangle noir sur le ciel nocturne, et le bruit des vagues se brisant contre la bordure venait de l'autre côté du spatiojet. - Occupe-le, ordonna Lewis à Walter Harman, qui le suivait dans l'escalier. - Pas de problème, j'ai un millier de questions idiotes toutes prêtes. Je n'étais pas né quand Atlantis a été découverte. Lewis se raidit en posant le pied sur la plate-forme d'atterrissage - cette fois ça y était, le moment décisif était arrivé. Il avait considérablement modifié les traits de son visage au cours du vol ; ce vieux journaliste, là-bas sur Lalonde, lui avait fait passer un sale quart d'heure. Il s'attendait à ce que l'Édéniste qui approchait lançât un cri d'alarme à l'île. Eysk lui adressa un petit salut de la tête et se présenta par le canal d'affinité. Il attendit poliment que Lewis lui rende la pareille. Lewis n'en fit rien. Il n'était pas au courant. Sa seule source de données sur les coutumes édénistes était absolument hors d'atteinte. Profondément enfouie au centre de son cerveau, il y avait une présence, l'âme propriétaire du corps qu'il possédait aujourd'hui. Un prisonnier solidement enchaîné par les fers qu'avaient forgés les pensées de Lewis. Tous les possesseurs détenaient un semblable captif qui leur apparaissait sous l'aspect d'un minuscule homuncule enfermé dans une sphère de verre céphalique. Ils suppliaient qu'on les laissât sortir, ils sollicitaient la faveur d'un retour ; leurs voix produisaient un bruit de fond agaçant, un bourdonnement de moucheron au sein de la conscience. Les possesseurs pouvaient en tirer parti, les tourmenter avec des aperçus de la réalité en échange d'informations, pour apprendre à se fondre dans la société moderne des plus étranges où ils étaient désormais amenés à vivre. Mais, au centre de l'esprit de Lewis, il n'y avait que profonde obscurité, Il ne l'avait pas dit aux autres, qui se vantaient tellement de la façon dont ils contrôlaient leurs prisonniers qu'il en était tenu de feindre. L'âme qu'il s'était appropriée lorsqu'il avait pris possession de ce corps ne faisait ni prières ni menaces. Lewis savait qu'elle était là, il avait conscience des pensées en surface, froides et mordantes, empreintes d'une formidable détermination. Elle attendait. Cette entité lui faisait peur. Quand il était entré en possession du corps, il s'était pris pour le maître du monde, comme lorsqu'il hantait les couloirs de Messopia, persuadé de pouvoir le manoeuvrer à sa guise. Aujourd'hui, les premières brèches s'ouvraient dans son assurance démesurée, des brèches multiples. La personnalité de l'âme usurpée était bien plus forte que lui ; il n'aurait jamais pu supporter une claustration aussi radicale, privé non seulement de toute sensation, mais aussi de la connaissance que cette sensation fût possible. Quel être en serait capable ? Est-ce que tout va bien ? demanda obligeamment Eysk. Je suis désolé. Ce doit être quelque chose que j'ai mangé. Et la descente a été particulièrement merdique. Eysk leva un sourcil. Vraiment ? Ouais, j'ai l'impression que je vais dégueuler. Ça va aller dans une minute. Je l'espère. - Voici Walter Harman, énonça Lewis à haute voix, sachant qu'il faisait une énorme connerie. Un pilote, à ce qu'il dit. Après ce vol, je crois que je vais demander au capitaine de jeter un oeilsur sa licence. Il rit de sa propre boutade. Walter Harman arbora un grand sourire et tendit la main. - Ravi de vous rencontrer. Super, cette planète ! Je n'étais jamais venu. Eysk avait l'air interloqué. - Votre enthousiasme fait plaisir à voir. J'espère que vous apprécierez votre séjour. - Merci. Dites-moi, j'ai goûté de la queue de golla il y a un an, vous en avez ici ? Je vais faire un petit tour, prendre un peu l'air, dit Lewis. Dans sa mémoire il y avait le souvenir d'un millier de gueules de bois ; il alla chercher la sensation fantôme de la nausée et du mal de crâne, puis la transmit sur la fréquence d'affinité. Ça devrait m'éclaircir les idées, ajouta-t-il. Eysk tressaillit sous le déluge émétique. Absolument. - J'aimerais bien essayer à nouveau, poursuivit Walter Harman, peut-être en rapporter une provision pour ma consommation personnelle. Ce vieux Lewis peut vous dire à quoi ressemblent nos rations sur le vaisseau. - Oui, acquiesça Eysk. Je crois que nous en avons. Pas un instant il ne quitta des yeux Lewis qui s'éloignait. - Super ! Vraiment super ! Lewis enjamba les cinquante centimètres de hauteur de la rampe de cellules fluorescentes entourant la plate-forme et se dirigea vers le bord de l'île. Devant lui se trouvait l'un des quais flottants avec, sur un côté, une grue de vingt mètres servant à hisser hors de l'eau les bateaux les plus petits. Je suis désolé, dit Lewis à la personnalité de l'île. C'est la première fois qu'un vol me fait cet effet. Avez-vous besoin de nanoniques médicales ? Attendons une minute, on verra. Le vent marin a toujours été le meilleur remède contre le mal de tête. Comme vous voulez. Lewis entendait Walter Harman continuer à débiter des inepties. Il atteignit le garde-fou en métal et s'arrêta à côté de la grue, une colonne mince sur laquelle on avait monté une flèche faite de poutrelles en monocarbone, légère et résistante. Mais suffisamment lourde pour l'usage qu'il comptait en faire. Il ferma les yeux, concentrant ses pensées sur la structure de la grue, s'imprégnant de sa texture, du grain rugueux que formaient les cristaux de carbone retenus les uns aux autres par les solides brins des molécules de liaison. Les atomes brillaient d'un éclat rouge et jaune, avec leurs électrons décrivant des orbites rapides et rapprochées. Les vibrations destructrices se propagèrent le long des poutrelles, s'insinuant entre les molécules. Lewis sentit les autres dans la cabine du spatiojet joindre leur énergie à la sienne pour se concentrer sur un point juste en dessous du pivot de la flèche. Le réseau cristallin du carbone commença à se désagréger. Des langues de feu Saint-Elme dansèrent autour du pivot. Un craquement sinistre déchira le silence en bordure de l'île. Eysk jeta un regard anxieux dans la lumière aveuglante de la plate-forme dix-huit. Lewis, ne restez pas là, dit la personnalité de l'île. Décharge d'électricité statique non identifiée sur la grue. La structure commence à fléchir. Où ça? Il joua à l'innocent, fit mine de regarder tout autour de lui. Lewis, sauvez-vous. Devant la demande pressante, il faillit se mettre à courir. Pour lutter contre cette impulsion, il projeta des bouffées de mystification, puis de panique. Il revit la tnermolame descendre vers sa poitrine, le sang et les éclats d'os jaillissant de la plaie. C'était une illusion, un holo d'horreur qu'il regardait à l'écran. Distant. Lointain. Lewis! Le carbone se désintégra dans un coup de tonnerre. La flèche, après quelques secousses, se mit à basculer avec ce mouvement de ralenti irréel qu'il avait déjà vu une fois auparavant. Plus possible de feindre désormais. La peur le cloua au sol. Un cri commença à sortir de ses lèvres... ... Erreur. La plus grave et la dernière, Lewis. Quand ce corps mourra, mon âme sera libérée. Et je pourrai revenir posséder les vivants. Et alors, j'aurai le même pouvoir que toi. Après ça, nous nous affronterons à armes égales, je te le promets... ... comme l'extrémité de la flèche lui frappait la poitrine. Il ne ressentit aucune douleur, sonné qu'il était par la commotion, mais fut conscient de la flèche achevant son oeuvre, l'écrasant contre le polype. Le corps ruiné. Sa tête heurta brutalement le sol dans un bruit sec, et il fixa des yeux hagards sur les étoiles qui commencèrent à s'éteindre. Transfert, ordonna Pernik d'un ton chargé de compassion. Ses yeux se fermèrent. Pernik était en attente. Lewis la distingua au bout d'un long et sombre tunnel. Un colosse biotek éclairé par la douce aura émeraude de la vie. Des silhouettes spectrales aux teintes vives ondulaient sous sa surface translucide, des dizaines de milliers de personnalités, à la fois distinctes et homogènes : la multiplicité. Il se sentit dériver vers elles le long du lien d'affinité, son essence énergétique désertant le corps mutilé pour infiltrer le colosse vulnérable. Derrière lui, l'âme noire remonta des profondeurs de sa conscience, furtive comme un requin cherchant une proie blessée, pour reprendre possession du corps moribond. Lewis frémit d'effroi quand son esprit tendu à l'extrême atteignit l'immense strate neurale de l'île. Il pénétra la surface et se diffusa à travers le réseau, aussitôt entouré d'un cortège confus d'images et de voix. La ruche bourdonnante de la multiplicité, vibrant au rythme des sous-programmes autonomes émettant leurs impulsions de données strictement fonctionnelles. La personnalité de l'île perçut tout de suite le désarroi de Lewis, complètement désorienté. Des tentacules éthérés, doux comme une caresse, se tendirent vers lui pour le rassurer. Ne t'inquiète pas, Lewis. Tu es en sécurité à présent... Qui es-tu ? La multiplicité s'éloigna de lui, un flot de pensées refluant en un repli précipité, le laissant tel un récif mis à nu. Merveilleusement seul. Des programmes autonomes d'urgence entrèrent en action pour l'isoler, érigeant des barrières au niveau des axones autour de la grappe de cellules neurales dans laquelle il résidait. Lewis s'en moquait. Déjà ses pensées s'étaient répandues à travers plus de cellules que n'en avait contenu le corps qu'il avait quitté. Le flux énergétique résultant de cette possession était tita-nesque. Il pensa au feu et commença à s'étendre, consumant la protection rudimentaire de la multiplicité, s'infiltrant à travers la strate neurale comme une coulée de lave incandescente, détruisant tout sur son passage. Les cellules tombèrent l'une après l'autre sous sa domination. Des cris perçants fusèrent de la multiplicité qui tentait de lui résister. Rien ne pouvait lui résister. Il était plus grand qu'eux, plus grand que les mondes. Tout-puissant. Les cris moururent à mesure qu'il les engloutissait, s'éteignant peu à peu comme s'ils tombaient dans un puits descendant jusqu'au coeur de la planète. Étouffés. Emportant avec eux dans le néant toutes les expressions de panique. Puis ce fut au tour du polype lui-même, contaminé par les gerbes d'énergie jaillissant du tourbillon transdimensionnel. Les organes suivirent, y compris les câbles thermopotentiels suspendus loin sous la surface. Lewis entra en possession de chaque cellule vivante de Pernik. Au centre de sa conscience triomphante, la multiplicité demeurait silencieuse, vaincue. Il attendit une seconde, savourant la sérénité suprême de la maîtrise absolue. Alors commença la terreur. Eysk s'était élancé vers le rivage aux premiers craquements de la grue. Pernik lui montra la flèche qui commençait à basculer. Il savait qu'il était trop tard, qu'il ne pouvait rien faire pour sauver l'extravagant Édéniste de Jospool. La flèche prit de la vitesse et s'abattit sur l'homme apparemment tout ahuri. Eysk ferma les yeux, mortifié par l'éclaboussement de sang. Calme-toi, dit la personnalité. Sa tête a survécu au choc. J'ai ses pensées. Dieu merci. Qu'est-ce qui a pu causer cette chute ? Je n'ai jamais vu pareils éclairs sur Atlantis. II... je... Pernik? Quand il perçut le gémissement mental qui se propagea sur le lien d'affinité, Eysk eut l'impression que son crâne allait éclater. Il tomba à genoux, serrant sa tête entre ses mains, sa vision envahie par une aveuglante lumière rouge. Des griffes d'acier se creusèrent un chemin depuis le lien d'affinité, déchirant les fragiles membranes à l'intérieur de son cerveau, des griffes brillantes comme l'argent, maculées de sang et de fluide crânien visqueux. - Pauvre Eysk, lança à son esprit un chour de voix lointaines - tellement différentes de l'affinité, tellement insidieuses. Laisse-nous t'aider. Dans l'air environnant bourdonna la promesse de l'apaisement de la douleur. Quoique paralysé par le choc et l'esprit meurtri, Eysk reconnut l'offre charitable pour le cheval de Troie qu'elle était. Il refoula ses larmes d'un battement de paupières, ferma son esprit à l'affinité. Et subitement il était seul, sans même un écho de la communion de sentiments qu'il avait connue toute sa vie durant. Le mirage grotesque de la griffe s'évanouit. Eysk laissa échapper un grand soupir de soulagement. Sous ses mains tremblantes, le polype rayonnait d'un rosé écourant : c'était réel. - Qu'est-ce que... ? Des pieds velus terminés par des sabots lui apparurent. Il eut un hoquet de surprise et leva les yeux. Une créature hominidée, pourvue d'une tête de loup à la peau noire, poussa un hurlement de triomphe et se pencha vers lui. Laton ouvrit les yeux. Son corps écrasé, presque vidé de ses forces, baignait dans la douleur. Ce phénomène physique n'avait pas d'intérêt, aussi ne lui prêta-t-il aucune attention. Il ne restait pas beaucoup de temps avant que le manque d'oxygène commence à perturber ses facultés mentales. Le choc physique rendait déjà la concentration difficile. Il s'empressa de charger une séquence de programmes inhibiteurs localisés dans les cellules neuronales enfouies sous le polype auquel il était épingle par la flèche tordue de la grue. Des programmes conçus pour son opération contre Jantrit et dont la sophistication dépassait de loin les ordres de diversion habituels que les jeunes Édénistes employaient pour tromper la surveillance parentale. En premier lieu, il agit sur l'image que les cellules sensitives environnantes fournissaient à la strate neurale, effectuant un arrêt sur image sur son corps. À cet instant, son coeur produisit son dernier battement. Il perçut les tentatives désespérées de la multiplicité pour empêcher Lewis de soumettre l'île à sa volonté. Laton misait tout sur la force brute du voyou primitif pour prendre le pouvoir. Et, de fait, le flot des pensées de Lewis, d'une puissance redoutable quoique fruste, se déversait à travers la strate neurale, balayant un programme sur deux sur son passage ; mais sa puissance démesurée ne suffisait pas à déraciner les programmes subversifs de Laton. Agissant en symbiotes plutôt qu'en parasites, ils ouvraient à l'intérieur de la personnalité et non contre elle. Seul un neuro-pathologiste des bioteks édénistes des plus expérimentés aurait pu se rendre compte de leur présence, sans être sûr de parvenir à les expulser. Sur les lèvres de Laton se dessina un ultime rictus de mépris. Il vida une zone de stockage dans les cellules neuronales et y transféra sa personnalité. Son acte ultime, avant que conscience et mémoire sombrent sous le polype, fut d'activer le virus pro-téanique infectant toutes les cellules de son corps. Mosul rêvait. Il était couché dans son appartement de la tour d'habitation, avec Clio à côté de lui. Il se réveillait, jetait un regard tendre sur la fille endormie ; vingt ans et quelques, de longs cheveux bruns et un beau visage au teint mat. Le drap avait glissé de ses épaules, révélant un sein rond impudique. Mosul se penchait pour embrasser le mamelon. Elle bougea, souriant d'un air rêveur tandis que la langue de Mosul dessinait un cercle délicat sur sa peau. Un flot d'images délicieusement érotiques jaillit de son esprit à demi endormi, répandant en elle une douce chaleur. Mosul sourit, savourant la suite à l'avance, et se réveilla. Il regarda la fille endormie à côté de lui avec un froncement de sourcils perplexe. La chambre était éclairée par une lumière rosée qui semblait venir de nulle part. Elle ombrait la peau soyeuse de Clio d'une teinte lie-de-vin. Il se secoua pour chasser le sommeil. La nuit dernière, ils avaient fait l'amour pendant des heures, et il avait bien le droit d'éprouver quelque lassitude. Elle répondit avec empressement à ses baisers, rejetant le drap pour qu'il puisse se délecter du spectacle de son corps. Il sentit la peau durcir et se plisser sous ses doigts. Levant des yeux alarmés, il découvrit le visage ratatiné d'une vieille gorgone aux cheveux blancs qui poussait des caquètements. La lumière rosé vira soudain au rouge vif, comme si la chambre saignait. Les murs de polype palpitaient. Au loin grondait le battement sourd d'un coeur géant. Mosul se réveilla. La pièce était éclairée par une lumière rosée qui semblait venir de nulle part. Il transpirait, il faisait une chaleur insupportable. Pernik, je fais un cauchemar... je crois. Suis-je éveillé maintenant ? Oui, Mosul. Dieu merci. Pourquoi fait-il si chaud ? Oui, tu fais un cauchemar. Mon cauchemar. Pernik! Mosul se réveilla, se redressa brusquement sur le lit. Les murs de la chambre brillaient d'un éclat rouge vif; ce n'était plus le polype à la solidité éprouvée, mais une chair aqueuse marbrée d'un filigrane de veines pourpres qui vibraient comme de la gelée. Le battement de coeur reprit, plus fort qu'auparavant. Une odeur acre et humide infectait l'atmosphère. Pernik ! Aide-moi. Non, Mosul. Que fais-tu ? Clio roula sur le côté et éclata de rire. Ses yeux étaient deux boules d'un jaune bilieux. - Nous venons vous chercher, Mosul, toi et tes semblables. Arrogants salauds que vous êtes. Elle lui assena un coup de coude à l'aine. Mosul poussa un cri de douleur sous l'attaque vicieuse et dégringola du matelas en mousse surélevé qui constituait son lit. Un vomi jaunâtre et aigre coulait de sa bouche tandis qu'il se tordait dans des convulsions sur le plancher glissant. Mosul se réveilla. Pour de bon cette fois, il en était sûr. Tout était affreusement clair à ses yeux. Il était étendu sur le plancher, empêtré dans les draps. La chambre était écarlate, les murs de la chair à vif répandant une odeur infecte. Clio était enfermée dans son propre cauchemar récurrent, les doigts griffant le haut du lit, les yeux éteints fixés sur le plafond. Des cris ébauchés restaient coincés dans sa gorge, comme si elle suffoquait. Mosul voulut se lever, mais ses pieds dérapèrent sur le plancher mouvant comme de la vase. Il transmit un ordre à la membrane musculaire de la porte. Il s'aperçut trop tard que sa forme avait changé, qu'elle était passée d'un ovale vertical à une fente horizontale. Une bouche géante. Qui s'ouvrit en lui révélant un bref instant des chicots aussi grands que ses pieds. Puis un épais vomi jaunâtre se déversa dans la chambre, un torrent immonde et fétide qui le frappa de plein fouet, le souleva et l'envoya heurter le mur derrière lui. Il se retint de crier, de peur d'en avoir plein la bouche. Il battit des bras, mais c'était comme patauger dans la glu. Le déluge semblait ne jamais devoir finir, le niveau avait grimpé au-dessus de ses genoux. À deux mètres de lui, contre le mur, Clio se débattait, emportée dans un tourbillon par le puissant courant. Mosul ne pouvait pas l'atteindre. La chaleur que dégageait le vomi était assez forte pour affaiblir ses muscles, et les sucs acides qu'il contenait lui rongeaient la chair. Ça lui arrivait maintenant à la poitrine. Il lutta de toutes ses forces pour rester debout. Clio avait disparu sous la surface, sans même s'éveiller de son cauchemar. Et le déluge continuait. Pour ce qu'en savait Lewis Sinclair, le corps de Laton gisait complètement immobilisé sous la flèche écrasée de la grue. Non qu'il se souciât de vérifier. L'île de Pernik était immense, beaucoup plus vaste qu'il ne l'avait imaginé, et, pour quelqu'un de son extraction, difficile à comprendre. Il consacrait tout son temps, toute son attention, à projeter via le lien d'affinité ses fantasmes névrotiques vers les habitants plongés dans un sommeil paisible, envahissant leurs rêves, forçant leurs esprits saisis d'une peur irrationnelle à s'ouvrir tout grands pour que d'autres âmes puissent entrer et commencer leur règne de possession. Il négligea les petits détails fastidieux concernant le biotek - les fonctions organiques autonomes, les programmes de contrôle qu'utilisait l'archaïque multiplicité, les dispositifs actionnant les membranes musculaires. Tout ce qui l'intéressait, c'était d'éliminer le reste des Édénistes ; une tâche à laquelle il se consacrait entièrement. Son énergie détournée, l'île vit ses cellules émettre une pâle lumière rosé, y compris le revêtement de mousse qui brillait comme imprégné d'une luminescence pareille à celle d'une luciole. Pernik scintillait tel un fabuleux rubis embrasé dans la lugubre obscurité de la nuit sans lune d'Atlantis, plongeant ses doigts de feu dans l'eau pour attirer les poissons curieux. Un observateur survolant le panorama aurait noté les jets de lumière bleue à plusieurs fenêtres des tours d'habitation, comme si des éclairs frappaient au hasard à l'intérieur des appartements. De longs cris d'horreur se répercutaient autour du parc, en provenance de divers porches au pied des tours. Leurs échos se mêlaient pour entonner, à hauteur du bord de l'eau, un madrigal presque mélodieux dont les changements de ton composaient un contrepoint au battement funèbre des vagues se brisant contre le polype. Les chimpanzés domestiques couraient dans tous les sens en échangeant des grognements rageurs. Leurs programmes de contrôle avaient été effacés par la purge implacable que Lewis faisait subir à la multiplicité et à toutes ses ramifications, et les caractères simiens et les instincts tribaux longtemps refoulés refaisaient surface. Entre eux éclataient des combats brefs et violents au hasard de leur fuite dans les épais bosquets du parc. Les autres créatures domestiques semi-intelligentes, dix-huit espèces distinctes servant de complément essentiel aux organes statiques de l'île, soit demeuraient irrémédiablement bloquées, soit répétaient sans cesse la dernière tâche qu'on leur avait assignée. Dans la pagaille et l'horreur, nul ne prêtait attention au corps de Laton qui était lentement en train de se dissoudre dans la soupe protoplasmique. Les biotechniciens édénistes ayant examiné les restes de Jan-trit avaient désigné le procédé utilisé par Laton pour altérer la structure neurale de l'habitat sous l'appellation de " virus pro-téanique ". En fait, c'était bien plus complexe que ça. Un chercheur avait employé l'expression " molécules organiques programmables par affinité ". Profondément troublé par la technologie mise en oeuvre et ses implications, le consensus jovien ne publia guère d'informations sur l'affaire. La recherche se poursuivit, un projet classé haute priorité dont l'objectif principal était de mettre au point des méthodes pour prévenir les habitats existants que l'arme subna-nonique avait été déployée contre eux, et de trouver un moyen d'immuniser contre ce fléau les futurs habitats (et leurs occupants). Les progrès enregistrés au cours des quarante années écoulées furent lents mais satisfaisants. Évidemment, dans le même temps, Laton, à l'insu des Édénistes, s'affairait sur Lalonde à peaufiner son propre procédé, avec grand succès. Dans son état passif, le virus protéanique amélioré se dissimulait sous la forme d'organites inertes dans les cellules de son corps, quelles qu'elles soient, du foie aux globules sanguins, des muscles aux cheveux. L'ordre ultime qu'il lança sur le canal de l'affinité activa les organites, chacun d'eux libérant un lot de plasmides (de petites molécules circulaires d'ADN synthétisées artificiellement) et une énorme quantité de facteurs de transcription, des protéines capables d'amorcer ou d'interrompre la transcription des gènes. Une fois les plasmides introduits dans l'ADN de la cellule, la mitose commença, forçant les cellules à se reproduire par division. Les facteurs de transcription écartèrent tout ADN humain, ainsi qu'une série entière des nouveaux plasmides, les laissant portés passivement, tandis qu'un seul type de plas-mide était activé pour désigner la fonction de la nouvelle cellule. Ce fut une mutation radicale. Des centaines de milliers de cellules de Laton étaient déjà en train de mourir, des millions d'autres furent tuées par la mitose provoquée ; mais plus de la moitié réussirent à fîssionner, se transformant en gamètes diploïdes spécialisés. Ceux-ci se répandirent depuis les bras, les jambes et le collier de sa tenue spatiale, en un dépôt magenta s'écoulant des grappes de cellules mortes que retenait leur structure originelle - noyaux d'organes grumeleux, côtes effilées, un réseau dendritique et spongieux de veines. À mesure qu'ils s'étendaient sur le polype, ils commencèrent à pénétrer la surface, s'insinuant dans les brèches microscopiques de la texture granuleuse, s'infiltrant peu à peu vers la strate neurale quatre mètres en dessous. Les conduits capillaires nutritifs et les axones de Pemik précipitèrent leur progression. Quatre heures plus tard, alors que l'aube commençait à poindre au-dessus de l'île condamnée, la plupart des gamètes avaient atteint la strate neurale. La phase deux du virus protéanique était différente. Un gamète pénétrait la membrane de la cellule neurale et libérait le plasmide que Laton avait sélectionné pour une mission spécifique (il avait le choix entre quatre cents types), accompagné d'un facteur de transcription qui devait l'activer. La mitose engendrait une cellule neuronale presque identique à la cellule originale qu'elle remplaçait. Une fois enclenché, le cycle de reproduction était irréversible ; de nouvelles cellules supplantèrent les anciennes à un rythme toujours croissant. Ce fut le début d'une réaction en chaîne de mutations subtiles, rayonnant à partir du bord de l'île. Le processus se poursuivit pendant un temps considérable. L'amiral Kolhammer avait presque raison quand il affirmait que Time-Universe informerait la Confédération des agissements de Laton avant les Édénistes. Plusieurs douzaines de systèmes stellaires apprirent les nouvelles par voie de presse. Ce qui mit les gouvernements, blâmés d'en savoir moins que Time-Universe, dans une position embarrassante jusqu'à l'arrivée des faucons acheminant les cartels diplomatiques de l'amiral Alek-sandrovich et du président de l'Assemblée générale de la Confédération, cartels qui clarifiaient la situation. Comme on pouvait s'y attendre, l'attention du public se fixa presque exclusivement sur Laton : la menace du passé resurgit tel un phénix démoniaque. Les gens voulaient savoir ce qui était fait pour retrouver sa trace et l'éliminer. Et ce concert de voix faisait un certain tapage. Présidents, rois, dictateurs, chacun dut y aller de son discours assurant aux citoyens inquiets que toutes les ressources nécessaires étaient mises en oeuvre pour le localiser. On accorda beaucoup moins d'attention à la tragédie pourtant indéniable qui avait frappé Lalonde et sa population mentalement asservie. Graeme Nicholson n'avait guère insisté sur les conséquences de l'événement, le maintenant ainsi au stade de la rumeur. Ce ne fut que beaucoup plus tard que les journalistes scientifiques de l'agence de presse commencèrent à se demander quel pouvait être le bénéfice d'une opération consistant à asservir la population entière d'une colonie relativement peu avancée, et ce qui s'était exactement passé dans les comtés de la Quallheim. Comme tout le monde, la présence de Laton les aveuglait. Il était sur Lalonde, il était donc l'instigateur des troubles qui agitaient Lalonde. CQFD. En privé, les gouvernements étaient extrêmement inquiets à la perspective qu'il pût exister un virus énergétique indétectable capable de frapper les gens sans avertissement. Le public n'eut pas accès au bref rapport préliminaire du Dr Gilmore sur Jacqueline Couleur. On mobilisa des officiers de réserve des Forces spatiales, on mit des vaisseaux de guerre en état d'alerte, prêts à décoller dans la minute. Laton fournit aux gouvernements un excellent prétexte pour instaurer des procédures d'arraisonnement et d'inspection rigoureuse des astronefs. On demanda aux agents des douanes et de l'immigration de se montrer particulièrement vigilants quant à la présence éventuelle de nanoniques de brouillage électronique. Il y eut aussi coopération à un degré sans précédent entre les divers groupements nationaux des systèmes stellaires pour s'assurer que tous avaient bien été avisés de l'état d'alerte, et pris la chose au sérieux. Un jour après l'arrivée du faucon porteur du cartel, même la plus petite, la plus lointaine colonie-astéroïde était informée et priée de prendre les précautions nécessaires. Cinq jours après que l'amiral Lalwani eut dépêché les faucons messagers, toute la Confédération était au courant de la situation, avec juste quelques exceptions notables. Dont la principale était les vaisseaux en transit. Onone filait vers Atlantis à trois g. Il ne restait que soixante casiers de Larmes de Norfolk entassés dans sa soute inférieure. Après leur départ de Norfolk, Syrinx était allée à Auckland, un voyage de quatre cents années-lumière. Le prix des Larmes augmentait en proportion directe de la distance depuis Norfolk, et Auckland était l'une des planètes les plus riches de ce secteur de la Confédération. Elle avait vendu soixante pour cent de sa cargaison à un détaillant planétaire et encore trente pour cent à une entreprise de commerce familiale de l'un des habitats édénistes du système. La première cargaison que le système d'Auckland ait vue depuis quinze mois, et la plus-value avait été proprement phénoménale. Ils avaient déjà remboursé l'emprunt à la Banque jovienne et réalisé un profit respectable. Elle était maintenant en route pour honorer l'accord passé avec la famille d'Eysk. Tandis qu'ils descendaient en orbite équatoriale, elle saisit une image de la planète par les capteurs d'Onone. Des bleus froids et des blancs vifs se mêlaient ça et là comme des éclaboussures de couleur. Des souvenirs remontèrent à sa mémoire, suscités par le spectacle de l'océan infini. Le visage souriant de Mosul. Nous n'allons pas rester très longtemps, n'est-ce pas? demanda Onone d'un ton geignard. Pourquoi? la taquina Syrinx. N'aimes-tu pas parler aux îles ? Ça change des autres habitats. Tu sais pourquoi. À Norfolk, tu es restée en orbite pendant plus d'une semaine. J'avais des tas de faucons avec qui discuter. Ici, ils ne sont que quinze. Ne t'en fais pas. On ne restera pas longtemps. Juste le temps pour moi de décharger les Larmes de Norfolk et de voir Mosul. Je l'aime bien. Merci pour ce vote de confiance. Pendant qu'on est ici, voudrais-tu demander aux îles s'il n'y aurait pas quelqu'un qui aurait une cargaison à expédier hors système ? Je commence tout de suite. Attends, peux-tu me donner d'abord une liaison avec Mosul, s'il te plaît ? Il est minuit sur Pernik. La personnalité dit qu'on ne peut pas joindre Mosul pour le moment. Ah! Ah! Je serais curieuse de savoir comment elle s'appelle. Syrinx. Oui? Pernik a un problème. Que veux-tu dire ? Mosul est disponible ? Non, je veux dire que la personnalité est différente, altérée. Il n'y a pas de joie dans ses pensées. Syrinx ouvrit les yeux et porta ses regards sur les murs en corniche de la cabine. Les bibelots familiers qu'elle avait glanés au cours de ses voyages s'alignaient dans les niches protégées par des vitres. Ses yeux s'arrêtèrent sur le cadeau que lui avait offert Mosul, un Esquimau accroupi sculpté dans un tronçon de fanon de baleine de quinze centimètres de long. Mais l'appréhension $ Onone était trop forte pour que la statuette grossière éveillât l'émotion habituelle, le souvenir de ces tendres moments qui n'appartenaient qu'à eux. Peut-être un accident sur un bateau de pêche, suggéra-t-elle. En ce cas, la douleur devrait être partagée, comme il convient. Oui. Pernik se cache derrière une façade de bienséance. Eysk est-il disponible ? Un instant. Syrinx sentit l'esprit du faucon se déployer, puis Eysk mêla ses pensées aux siennes. Toujours le même vieux patriarche au grand coeur avec, enfouie plus profondément, cette ténacité qui faisait de lui un si habile homme d'affaires. Syrinx, s'exclama-t-il d'un ton jovial, nous nous demandions ce que vous étiez devenue ! Pensiez-vous que je pourrais vous faire faux bond ? Moi ? (Il feignit d'être horrifié.) Pas du tout. Le mandat d'arrêt que nous avions établi était une simple précaution. Elle rit. J'ai apporté vos casiers de Larmes de Norfolk. Combien ? Soixante. Ah bon ! À nous tous, on aura achevé le stock avant que la semaine soit finie. Vous descendez ce soir ? Oui, s'il n'est pas trop tard. Absolument pas. Le temps que vous arriviez, j'aurai trouvé quelques domestiques pour décharger votre navette. Parfait. Est-ce que tout va bien sur l'île ? Il y eut un instant d'hésitation, un éclair d'incompréhension. Oui. Merci de vous en inquiéter. Mosul est-il là ? Le sexe, vous ne pensez qu'à ça, vous les jeunes. On apprend par l'exemple. Il est là ? Oui. Cependant, je ne crois pas que Clio apprécierait d'être interrompue en ce moment. Elle est jolie ? Oui. (Il généra une image du visage souriant de la fille, à moitié caché sous de longs cheveux bruns.) Elle est intelligente aussi. Us sont sur le point de rendre la chose officielle. Je suis contente pour lui, pour tous les deux. Merci. Ne le répétez pas à Mosul, mais son arrivée va merveilleusement enrichir la famille. C'est bien. On se voit dans une heure ou deux. Je m'en réjouis à l'avance. Simplement, rappelez-vous une chose : tout ce que sait Mosul, c'est moi qui le lui ai appris. Comme si je pouvais l'oublier. Syrinx coupa la liaison. Eh bien ? demanda Onone. Je ne sais pas. Rien sur quoi j'ai pu mettre le doigt. Il manquait de naturel, c'est sûr. Dois-je m'informer auprès des autres îles ? Grand Dieu, non. Je vais me renseigner une fois à terre. Mosul me dira, il me doit bien ça. Rivée aux capteurs de la navette, Syrinx n'était pas sûre de son fait, et pourtant Pernik lui semblait avoir quelque peu vieilli. Certes, on était en pleine nuit, mais les tours avaient un aspect misérable, presque comme si elles étaient en train de se désagréger. Elles lui rappelèrent l'Empire State Building de la Terre, aujourd'hui soigneusement préservé dans son dôme au centre de l'arche de New York. En bon état pour ce qui était de la structure, mais incapable de se défaire des flétrissures du poids des siècles. Trente-deux ans, et blasée sur tout, se dit-elle avec lassitude. Dommage, quand même, que Mosul se soit bâti une relation permanente. Il aurait fait un bon père. Elle fit claquer sa langue comme pour s'admonester. N'empêche que sa mère avait déjà conçu deux enfants à trente ans. Il y a toujours Ruben, suggéra Onone. Ce ne serait pas honnête vis-à-vis de lui, même si je ne faisais que le lui demander. Il se sentirait obligé de dire oui. J'aimerais bien que tu aies un enfant. Tu te sens incomplète. Ça te contrarie. Je n'aime pas ça. Je ne me sens pas incomplète ! Tu n'as même pas encore préparé de zygotes pour mes enfants. Ce sont des choses auxquelles tu devrais penser. Oh ! Seigneur ! tu commences à parler comme ma mère. Je ne sais pas mentir. Foutaises ! Pas à toi. Et c'était bien toi qui pensais à Mosul sous cet angle-là. Oui. (Syrinx cessa d'argumenter, c'était stupide, c'était se mettre des oillères.) Que ferais-je sans toi ? Onone lui transmit la sensation d'une étreinte affectueuse, et, durant un instant, Syrinx s'imagina que le champ ionique de la navette s'était répandu dans la cabine en l'emplissant d'une brume dorée. Ils atterrirent sur l'une des plates-formes de la zone commerciale. La rampe de cellules fluorescentes entourant la grille métallique émettait une forte lumière rosé. Il y avait peu de fenêtres éclairées sur la tour d'habitation. On dirait qu'ils sont en deuil, dit Syrinx à Oxley en mode privé pendant qu'elle empruntait l'escalier d'aluminium. Ils étaient descendus seuls pour que la petite navette puisse transporter un plus grand chargement ; néanmoins, il allait encore falloir trois voyages pour livrer les soixante casiers. Oui, acquiesça-t-il en jetant un regard autour de lui, le front plissé. On ne voit pas non plus beaucoup de bateaux de pêche à quai. Eysk et Mosul émergèrent des ombres sous la rampe lumineuse. Syrinx oublia tout le reste lorsque Mosul l'accueillit par un flot d'ondes chaleureuses pimentées d'images subliminales éro-tiques. Elle mit ses bras autour de lui et savoura le plaisir d'un long baiser. J'aimerais la connaître, lui dit-elle. La veinarde ! Tu la verras. Ils restèrent là, sur la plate-forme, à bavarder pendant que les chimpanzés domestiques de l'île, avec leur peau de lézard, déchargeaient le premier lot de casiers sous la direction attentive d'Oxley pour les empiler sur un chariot à toit plat commandé par processeur. Quand les dix-huit casiers furent chargés, le drone s'ébranla pesamment vers l'un des petits dômes-entrepôts disposés autour du parc. Voulez-vous que je descende le reste ce soir ? demanda Oxley. S'il vous plaît, répondit Eysk. J'ai déjà organisé la vente avec d'autres familles. Le pilote hocha la tête, fit un clin d'oeilà Syrinx, qui avait toujours le bras de Mosul autour de son épaule, puis retourna dans la navette. Installé au siège de commande, il entra en liaison avec le tableau de processeurs de contrôle. Quelque chose perturbait la production du champ magnétique cohérent. Il mettait du temps à se constituer, et Oxley dut recourir aux programmes compensateurs. Lorsque enfin il parvint à décoller de la plate-forme, le générateur à fusion approchait dangereusement de sa capacité maximale. Oxley faillit rebrousser chemin séance tenante. Mais, une fois dépassée l'altitude de cent mètres, le champ se stabilisa rapidement. Il dut réduire les niveaux de puissance. D'après les indications fournies par les programmes de diagnostic, tous les systèmes fonctionnaient normalement. Après un bref juron dirigé contre toutes ces machines fabriquées sur Kulu, il ordonna à l'ordinateur de vol d'établir une trajectoire de mise sur orbite qui l'amènerait à son rendez-vous avec Onone. Je te retrouve dans trois heures, transmit Syrinx tandis que la scintillante comète artificielle effectuait une courbe serrée autour des tours d'habitation avant de monter vers le ciel nocturne. Trois heures ! protesta Oxley en laissant son grognement désapprobateur filtrer sur le lien d'affinité. Vous êtes des professionnels. Vous savez comment vous y prendre. Il imprima à la navette une trajectoire ascendante marquée. Un des avantages des mondes océaniques, c'est qu'on n'a pas à se soucier des effets du bang supersonique sur les zones civiles. À quinze kilomètres d'altitude, il filait à Mach 2. Pernik sortit de son champ de perception sur l'affinité. D'ordinaire, le contact se perdait peu à peu avec la distance. Mais là, c'était différent, comme des volets d'acier se fermant brusquement. Oxley avait plus de cent cinquante ans, au cours de son existence il avait visité presque quatre-vingt-dix pour cent des mondes de la Confédération, et il n'avait jamais vu un habitat édéniste réagir de cette façon. C'était contraire à tous les principes de l'unité consensuelle. Il brancha les capteurs arrière. Une perle rouge lumineuse hantait l'horizon, jetant des flèches de feu qui miroitaient et dansaient à la surface sombre de l'eau. - Qu'est-ce que... ? Les mots restèrent bloqués au fond de sa gorge. Pernik ? appela-t-il. Pernik, que se passe-t-il ? Quelle est cette lumière ? Silence total. Plus la moindre trace des pensées de la personnalité sur la bande de fréquence de l'affinité. Syrinx? Rien. Onone, il se passe quelque chose sur Pernik, peux-tu joindre Syrinx ? Elle est là, répondit le faucon d'un ton inquiet. Mais je ne peux communiquer avec elle. Quelque chose interfère. Oh, Seigneur ! Oxley fit faire à la navette un virage à cent quatre-vingts degrés et fonça vers l'île. Le champ de l'affinité s'élargit, passant d'un simple fil ténu à l'étendue de l'orbite du faucon, offrant à Oxley le soutien d'esprits innombrables unis en une seule entité homogène qui le portait comme une vague. Il n'était pas seul, et son anxiété avait disparu, Il était purgé de ses doutes et de ses angoisses, remplacés par la confiance et la détermination qui venaient renforcer, en ce moment critique, son âme aguerrie. Durant un instant, survolant l'océan gargantuesque dans son engin minuscule, il s'était senti affreusement seul ; à présent ses frères l'avaient rejoint, des jeunots de seize ans, fiers et enthousiastes, aux îles elles-mêmes, avec leurs pensées glacées. Il se sentait redevenu enfant, réconforté par les bras caressants d'un adulte, plus sage et plus fort. C'était une réaffirmation de l'édénisme qui le laissait profondément reconnaissant du seul privilège d'y appartenir. Ici l'île de Thalia, Oxley, nous savons que Pernik s'est retirée de l'affinité et nous convoquons un consensus planétaire pour prendre des mesures concernant la situation. Cet effet de lumière rouge m'inquiète, répondit-il. La navette était repassée en dessous de la vitesse du son. À huit kilomètres, Pernik brillait d'une écourante lumière vermillon. Autour de la planète, le consensus se forma, rassemblant chaque entité intelligente en une étroite union liée par l'affinité, orchestrée par les îles. Les rares informations disponibles furent passées au crible, plusieurs points de vue furent avancés, discutés, rejetés ou précisés. Deux secondes après avoir considéré le problème, le consensus déclara : Nous pensons qu'il s'agit de Laton. Un vaisseau de la même classe que le Yaku est arrivé la nuit dernière et a envoyé un spatiojet sur l'île. À partir de ce moment-là, la communication avec Pernik a été amputée de soixante pour cent. Laton? La question, exprimée sur un ton consterné, venait d'Onone et de son équipage. Oui. (Le consensus d'Atlantis résuma les informations qui avaient été livrées par un faucon deux jours auparavant.) Comme nous n'avons pas de stations orbitales, il est évident que nos contrôles sur les vaisseaux à l'arrivée ne sont pas parfaits, puisqu'ils dépendent uniquement des capteurs des plates-formes satellites qui contrôlent le trafic civil. Naturellement, le vaisseau est parti ; mais le spatiojet est resté. Pernik et sa population ont dû être asservies par le virus énergétique. Oh non ! s'écria Oxley d'une voix brisée. Pas lui. Pas encore. Devant lui, Pernik s'illumina soudain d'une vive lumière dorée, comme si le soleil s'était levé sur l'océan. La navette fit une violente embardée à tribord et commença à perdre de l'altitude. Syrinx regarda la petite navette disparaître à l'est. La nuit était plus fraîche que lors de sa dernière visite, lui donnant la chair de poule sous sa tunique. Mosul, qui était vêtu d'un ample sweat-shirt sans manches et d'un short, n'avait pas l'air de sentir le froid. Elle le regarda avec une certaine contrariété. Le genre macho et vie au grand air. Cette Clio était une veinarde. Allons, dit Eysk. La famille brûle d'impatience de vous revoir. Vous pourrez raconter aux enfants comment c'était sur Norfolk. J'adorerais ça. Tandis qu'ils se dirigeaient vers la tour la plus proche, le bras de Mosul accentua son étreinte autour de son épaule, un petit peu plus que d'ordinaire. Presque propriétaire, songea-t-elle. Mosul, demanda-t-elle en mode privé, qu'est-ce qui ne va pas ici ? Vous semblez tous si tendus. Elle ne parvint qu'au prix d'un gros effort à transmettre tout le poids émotionnel désiré. Tout va bien. Il sourit alors qu'ils passaient sous le porche au pied de la tour. Elle le dévisagea, sidérée. Il avait répondu sur la bande d'affinité collective, une étonnante entorse au protocole. Mosul nota son expression et la questionna du regard. C'est..., commença-t-elle. Un signal d'alarme s'alluma alors dans son esprit. Onone, elle ne percevait plus Onone \ - Mosul. Il n'y a plus rien. Non, attends, je le sens, mais à peine. Mosul, quelque chose essaie de bloquer l'affinité. - Ah oui ? (Son sourire se durcit, se transforma en quelque chose qui la fit se crisper de stupeur.) Ne t'inquiète pas, petite Syrinx. Délicate, jolie petite Syrinx, si loin de chez elle. Toute seule. Mais nous te chérissons pour le cadeau que tu apportes. Nous allons t'accueillir dans une fraternité infiniment supérieure à l'édénisme. Syrinx se retourna, prête à fuir. Et se retrouva face à cinq hommes. L'un d'eux... elle en eut le souffle coupé. Sa tête avait grossi jusqu'à atteindre deux fois la taille normale. Ses traits étaient une grossière caricature, les joues creusées et ridées, les yeux bombés, aviens ; un nez énorme qui se terminait en une pointe dépassant ses lèvres noires, des oreilles pointues, dressées au-dessus du sommet de son crâne. - Qu'es-tu ? demanda Syrinx d'une voix sifflante. - Ne fais pas attention au vieux Kincaid, dit Mosul. Notre troll à demeure. Il faisait plus clair, une espèce de clarté rouge liquide qui se répandait au ras de la surface du polype et qui rappelait à Syrinx la nuit-de-la-Duchesse sur Norfolk. Ses jambes se mirent à trembler. Elle eut honte de sa peur, mais elle était si seule. Jamais jusqu'à ce jour on ne lui avait dénié la communauté de pensées qui était le miracle de l'édénisme. Onone ! (Le cri de désespoir se brisa contre les parois de son crâne.) Onone, mon amie chère. Aide-moi ! Il n'y eut pas de réponse. Rien de cohérent, rien qu'elle ne pût percevoir, déchiffrer. Mais, de l'autre côté du ciel voilé de sang, le faucon jeta un cri chargé d'une angoisse égale à la sienne. - Viens, Syrinx, dit Mosul en lui tendant la main. Viens avec nous. Ce n'était pas Mosul. Elle le savait à présent. - Jamais. - Si brave, dit-il d'un ton compatissant. Si sotte. Elle était forte physiquement, une force qu'elle devait en grande partie à ses gènes. Mais ils étaient sept. Ils l'emmenèrent, moitié la portant, moitié la poussant. Les murs prirent un aspect étrange. Ce n'était plus le polype, mais de la pierre. De grands cubes taillés dans quelque carrière de granit de la région boisée ; et vieux, de l'âge qu'elle pensait s'être imaginé lors de son vol d'approche. De l'eau suintait du mortier encroûté de chaux, couvrant la pierre d'une boue gluante. Ils descendirent un escalier en colimaçon qui allait en se rétrécissant jusqu'à ne laisser le passage qu'à deux de front. La manche de la tunique de Syrinx fut bientôt maculée de longues traînées de boue et de moisissure couleur café. Elle savait que ce n'était pas réel, que c'était impossible. Il n'y avait pas de " bas " sur une île d'Atlantis. Seulement la mer. Pourtant, ses pieds glissaient sur les marches usées, et elle avait mal aux mollets. Il n'y avait pas de lumière rouge dans les entrailles de l'île. Des torches tenues par des anneaux de fer noir éclairaient le passage. Elles dégageaient une fumée acre qui lui irritait les yeux. L'escalier débouchait sur un petit couloir. Une solide porte en chêne fut ouverte à la volée et Syrinx poussée à l'intérieur de la pièce. Une chambre de torture médiévale. Un chevalet de bois occupait le centre de la salle ; à chaque extrémité, des chaînes en fer étaient enroulées sur des roues et des menottes ouvertes attendaient. Dans un angle, un brasero répandait des ondes de chaleur depuis ses braises ardentes où étaient plongés des instruments longs et effilés, au métal rougi par le feu. Le bourreau était un type énorme et ventru, accoutré d'un blouson de cuir. Des bourrelets de chair velue débordaient à la ceinture. Il se tenait à côté du brasero, proférant des imprécations contre la jeune femme mince penchée sur un soufflet. - Je te présente Clio, dit la chose qui avait usurpé le corps de Mosul. Tu disais vouloir faire sa connaissance. La femme se tourna et adressa à Syrinx un rire sardonique. - Qu'est-ce que cela veut dire ? demanda Syrinx d'une voix chancelante, sur le point de craquer. - C'est en ton honneur, déclara le bourreau. (Il avait une voix très grave, mais douce, presque ronronnante.) Tu vois, on va prendre grand soin de toi. Car tu nous apportes un beau cadeau. Je ne tiens pas à l'abîmer. - Quel cadeau ? - Le vaisseau vivant. Les autres, ces engins mécaniques, nous posent quelques difficultés pour voler à travers le gouffre de la nuit. Mais ton vaisseau est doué d'élégance et de grâce. Une fois que nous t'aurons, nous l'aurons. Après ça, il nous sera facile de porter notre croisade sur les nouveaux mondes. FUIS! Fuis, Onone. Fuis cet horrible monde, ma très chère. Et ne reviens jamais. - Ah ! Syrinx. (Le beau visage de Mosul affichait cette expression de sympathie qu'elle se rappelait d'un passé désormais si lointain.) Nous t'avons enlevé l'affinité. Nous avons expédié Oxley dans un autre monde. Nous te les avons tous enlevés. Tu es seule avec nous. Et, crois-moi, nous savons ce que cela signifie pour un Édéniste d'être seul. - Idiot, dit-elle avec mépris. Ce n'était pas l'affinité. C'est l'amour qui nous lie. - Et nous aimerons Onone aussi, chanta un chour de voix. Elle s'interdit de laisser paraître le moindre signe de surprise. - Onone ne vous aimera jamais. - Avec le temps tout devient possible, psalmodia le chour de voix surnaturelles. Car ne sommes-nous pas ici ? - Jamais, dit Syrinx. Les grosses pattes de Kincaid le troll resserrèrent leur prise autour de ses bras. Elle ferma les yeux tandis qu'on la poussait de force vers le chevalet. Ce n'est pas réel, donc je ne peux ressentir la douleur. Ce n'est pas réel, donc je ne peux ressentir la douleur. Tu dois y croire ! Des mains arrachèrent le col de sa tunique, déchirèrent le tissu. L'air moite et fétide lui piqua la peau. Ce n'est pas réel, donc je ne peux ressentir la douleur. Pas réel pas réel pas réel... Sur la passerelle d'Onone, Ruben était assis à son poste de commande avec le reste de l'équipage. Il y avait deux sièges vides. Vides et accusateurs. J'aurais dû descendre avec elle, pensait Ruben. Si je lui avais donné ce qu'elle attendait de la vie, elle n'aurait peut-être jamais couru vers Mosul. Nous avons tous notre part de culpabilité, déclara le consensus d'Atlantis. Et la nôtre est de loin la plus grande pour n'avoir pas réussi à empêcher Laton de venir sur ce monde. Ton seul crime, c'est de l'aimer. Et de l'avoir abandonnée. Non. Nous sommes tous responsables de nous-mêmes. Elle sait cela aussi bien que toi. La seule chose que nous puissions jamais faire individuellement, c'est d'avoir part au bonheur où que nous puissions le trouver. Nous sommes tous des vaisseaux qui se croisent dans la nuit? En définitive, oui. Le consensus était si vaste, si imprégné de sagesse, qu'il trouva la chose facile à accepter. Comme une composante fondamentale de la quiddité. Elle est en difficulté là-bas. Terrorisée, seule. Un Édéniste ne devrait pas être seul. Je suis avec elle, dit Onone. Elle me perçoit même si nous ne pouvons pas communiquer. Nous faisons de notre mieux, déclara le consensus. Mais nous ne sommes pas sur un monde équipé pour la guerre. La part de Ruben qui s'était jointe au consensus prit soudain conscience que Pernik s'embrasait comme un soleil. Et que lui était prisonnier d'une puce de métal qui tombait en vrille, ballottée dans tous les sens. SYRINX! cria Onone. Syrinx. Syrinx. Syrinx. Syrinx. Syrinx. La voix du faucon portée par l'affinité retentit dans les esprits des membres d'équipage comme un grondement de tonnerre. Ruben crut qu'il allait devenir sourd. Serina était prostrée sur son siège, la bouche grande ouverte, les mains collées à ses oreilles, le visage ruisselant de larmes. Onone, contrôle-toi, intima le consensus. Mais le faucon était incapable d'entendre raison. Il percevait la douleur de son capitaine, son sentiment de désespoir alors que le métal chauffé à blanc pénétrait sa chair, guidé par une main aussi cruelle qu'experte, et qu'elle, en son for intérieur, ne pensait à rien d'autre qu'à leur amour. L'effet de distorsion de l'astronef, plongé dans une rage impuissante, le faisait zigzaguer et tournoyer tel un animal furieux se jetant contre les barreaux de sa cage. La pesanteur plaqua Ruben contre son siège, puis changea carrément de direction. Ses bras, libérés des sangles, furent aspirés vers le plafond, leur poids quadruplant. Onone tombait à une vitesse folle, ses cellules ergostructurantes déversant d'énormes flots d'énergie de façon totalement aléatoire. Tula hurla au faucon d'arrêter. Des objets de toutes sortes volaient à travers la passerelle, des tasses et des plateaux-repas en plastique, une veste, des couverts, plusieurs galettes électroniques. La pesanteur avait des sautes pires que sur des montagnes russes. Un instant, ils avaient l'impression d'être suspendus la tête en bas ; l'instant d'après, ils étaient à quatre-vingt-dix degrés, et toujours avec un poids énorme. Une galette électronique fendit l'air en tournoyant, frôlant Edwin et lui éraflant la joue d'où le sang gicla. Tout juste si Ruben arrivait à entendre les appels des autres faucons en orbite au-dessus d'Atlantis tentant de calmer leur cousin surexcité. Tous modifièrent leur trajectoke pour se diriger vers lui. Réunis, leurs champs de distorsion pouvaient probablement annuler les effets de la suralimentation énergétique. La secousse la plus violente de toutes frappa le tore d'équipage. Ruben entendit les murs émettre un craquement sinistre. L'une des consoles se déforma, laissant apparaître sur les côtés, alors qu'elle dégringolait vers le plancher, de grosses rides creusées dans le matériau composite. Le liquide de refroidissement jaillit des fissures en même temps que des étincelles. Ruben avait dû un instant perdre connaissance. Quand il revint à lui, la pesanteur faisait un angle de quarante degrés avec l'horizontale et se stabilisait. J'arrive. J'arrive. J'arrive, braillait Onone. Horrifié, Ruben se mit en liaison avec les capteurs du faucon. Es fonçaient sur Atlantis à deux g et demi. La réaction à la force déchaînée qui grondait à travers les cellules ergostructurantes lui liait les muscles des bras et des jambes comme des cordes brûlantes. Des taches montaient à vive allure au-dessus du flou blanc bleuté de l'horizon, effleurant le brouillard atomique de l'atmosphère comme des galets lancés sur une mer étale : les autres faucons. Redoublant leurs appels insistants. Mais Onone était sourde à leurs prières, aux ordres impérieux du consensus d'Atlantis. Elle filait au secours de son amie bien-aimée. Ils sont trop loin, s'avisa Ruben avec consternation, ils n'arriveront pas à temps. Le consensus relâcha le contact avec Oxley, lui donnant toute latitude pour piloter la navette en péril, laissant son instinct et son habileté le guider pour tenter de redresser l'appareil sans dommage. Oxley lançait ordre après ordre aux processeurs bioteks, qui lui retournaient un flot d'informations sur les systèmes. Les générateurs de champ magnétique cohérent étaient défaillants, il y avait des problèmes techniques dans les bus de données, le générateur à fusion perdait de la puissance, les réserves d'énergie des cristaux des électromatrices diminuaient sérieusement. Les procédés de brouillage dont disposait Pernik étaient vraiment les plus efficaces qu'Oxley ait jamais rencontrés, et ils essayaient de le tuer. Il concentra son attention sur les quelques canaux de contrôle qui étaient encore opérationnels et parvint à réduire l'effet de vrille et à redresser la trajectoire de l'appareil. Les champs magnétiques, amplifiés par la compression, éjectèrent un flot d'ions lumineux contrecarrant la descente en spirale. Sur les images transmises par les capteurs, la folle poursuite à laquelle se livraient l'océan sombre et l'île phosphorescente vit son rythme ralentir progressivement. À aucun moment il ne céda à la panique, Il opéra comme s'il ne s'agissait que d'une simulation de plus. Un test de logique et d'aptitude que lui faisait passer le MAC pour tenter de le coller. Quelque part dans sa tête, il avait conscience du tumulte qui agitait le consensus. Une image fantôme sur le visuel d'entrée des capteurs de la navette lui montrait Onone plongeant vers la planète. Alors que la navette n'était plus qu'à un kilomètre d'altitude, le mouvement de vrille cessa. L'appareil piquait encore du nez de manière inquiétante. Oxley employa les dernières réserves d'énergie à redresser la trajectoire, utilisant la surface ellipsoïde de l'engin comme une aile émoussée, gagnant un degré de por-tance pour tenter un virage en douceur qui l'éloignerait de l'île. La distance était désormais sa seule chance de salut. Sur l'eau noire en dessous se reflétaient les rais de lumière stellaire, qui se rapprochaient. Les ondes de brouillage continuaient à frapper sans donner le moindre signe de faiblesse. La silhouette resplendissante de Pernik vacilla. Un silence soudain tomba sur la bande d'affinité du consensus, engloutissant la voix mentale de la planète. Le vide s'emplit d'une unique et impérieuse présence. Votre attention, s'il vous plaît, dit Laton. Le temps nous manque. Onone, reprends ton orbite à présent. Les systèmes défaillants de la navette reprirent vie tout à coup. Oxley, figé de stupeur, se retrouva plaqué contre son siège alors que l'appareil bondissait brusquement vers le ciel. Lewis Sinclair regardait avec un vif intérêt le bourreau triturer la jambe lacérée de Syrinx avec une pake de pinces chauffées au rouge et un maillet. Elle criait beaucoup moins fort désormais. Elle avait perdu la force de lutter. Mais pas la volonté, soupçonnait-il. C'était une femme au caractère bien trempé. Il avait déjà vu des types comme ça à Messopia ; des flics, surtout, la clique des Forces spéciales, l'oeilsévère, inflexibles. Un dealer pour lequel Lewis travaillait avait un jour capturé l'un d'eux ; peu importe ce qu'on lui infligeait, il était impossible de lui arracher un seul mot. Lewis doutait que les possédés parviennent à prendre le contrôle du faucon par l'entremise de Syrinx. Mais il se taisait, les laissait se décarcasser. Ce n'était pas tellement son problème, le pouvoir qu'il exerçait sur l'île lui donnait une marge de sécurité que la possession d'un simple corps humain ne pourrait jamais lui procurer. L'éventail des sensations et des expériences qui lui était offert était véritablement prodigieux. Les cellules sensitives enchâssées dans la trame du polype étaient des récepteurs fantastiques ; en comparaison, les gens, avec ces organes très quelconques qu'étaient les yeux, les oreilles ou le nez, étaient des êtres presque insensibles. La conscience de Lewis rôdait à travers l'immense structure, goûtant et expérimentant les sensations. Il savait comment se diviser en plusieurs entités pour superviser une douzaine d'actions à la fois. Syrinx gémit à nouveau lorsque les voix glacées des âmes de l'au-delà chantèrent dans sa tête leurs étranges promesses. Et Lewis vit une silhouette féminine qui se tenait dans le fond du cachot. Les vibrations que cette présence communiquait à sa psyché ébranlèrent toute l'île, comme si elles étaient portées par un raz de marée. C'était elle ! La fille de Messopia, Thérèse, celle pour qui il s'était battu et avait trouvé la mort. Thérèse était grande pour ses treize ans, maigrichonne, avec des seins qui avaient été amenés à maturité par un traitement aux hormones de croissance appropriées. De longs cheveux noirs comme jais, des yeux marron et un joli minois avec juste ce qu'il fallait de malice ; la fille simple, sans complexes. Elle portait un short de cuir noir pour mettre en valeur son petit cul ferme, et ses seins débordaient quasiment de son débardeur écarlate. Elle affichait une pose nonchalante, mastiquant son chewing-gum, une main sur la hanche. D'où sort-elle ? demanda Lewis. Quoi ? fit le possédé Eysk. Elle. Thérèse. Là, derrière toi. Eysk se retourna, puis adressa une moue agacée au plafond. Très drôle. Maintenant tire-toi. Mais... Thérèse poussa un soupir d'ennui et sortit du cachot d'une démarche indolente. Vous ne la voyez pas ? Personne ne lui répondit. Il savait qu'elle était réelle, il entendait le claquement de ses pas, il sentait le poids de ses talons aiguilles noirs sur le polype dont les cellules olfactives captaient l'arôme sucré du chewing-gum sur son souffle. Elle s'éloigna du cachot, suivit un long couloir. Pour quelque mystérieuse raison, il avait une certaine difficulté à garder sa perception concentrée sur elle. Elle ne faisait que marcher et pourtant elle semblait se mouvoir si rapidement. À peine s'il nota que le polype du couloir laissait place au béton. La lumière dispensée par les ampoules du plafond, chacune entourée d'une cage de protection grillagée, devint d'un jaune électrique criard. Elle poursuivit sa marche pressée devant lui, au rythme régulier du clac clac clac de ses talons aiguilles frappant le sol. Lui se traînait, ses mouvements contrariés par le jean crasseux collant à ses jambes. Il faisait plus frais ici, il voyait sortir de sa bouche les serpentins blancs de sa respiration. Thérèse se glissa par une grande double porte de métal peint en gris. Lewis la suivit dans l'entrepôt souterrain désert de Mes-sopia, cinq cent cinquante ans auparavant. Il eut un haut-le-cour. C'était une salle carrée de soixante mètres de côté, vingt mètres de hauteur, coulée en béton grossier renforcé de poutrelles d'acier enduites de peinture antirouille. Des néons au plafond projetaient une faible clarté d'un blanc lunaire. Comme dans le temps, les tuyaux d'évacuation fuyaient, laissant dégoutter des liquides fétides sur le plancher. Elle était plantée au milieu, le regardant avec l'air d'attendre quelque chose. Pour la première fois il baissa les yeux sur lui. - Oh non ! dit-il d'un ton désespéré. Ce n'est pas possible. Un pas sonore, assuré, résonna à l'autre bout de l'entrepôt. Lewis n'attendit pas de voir qui sortait de l'obscurité, il tourna les talons. Il n'y avait plus de porte, juste un mur de béton. - Putain ! Merde ! - Salut, Lewis. Quelque chose força son corps à pivoter, les muscles de ses jambes fonctionnant comme de la chair morte excitée par un aiguillon de bouvier. Il mordit fortement sa lèvre qui tremblait. Thérèse n'était plus là. La personne qui avançait vers lui était le corps qu'il avait possédé sur Lalonde. - Tu es mort, souffla Lewis, la gorge nouée par la peur. Laton arbora son sourire supérieur. - D'entre tous les gens habitant cet univers aujourd'hui, toi, Lewis, tu devrais savoir que la mort n'existe pas. - C'est moi qui commande ici ! beugla Lewis. Je suis Pernik. Il essaya de jeter le feu blanc, de faire apparaître l'énergie dévastatrice, de réduire le zombie à ses os putrides, à un tas de poussière. Laton s'arrêta à cinq mètres de lui. - Tu étais Pernik. Je t'ai dit une fois que nous nous reverrions pour nous affronter à armes égales. J'ai menti. Tu ne peux même pas imaginer les processus mis en oeuvre pour que tu existes dans cet univers. Tu es un Néandertalien hors du temps, Lewis. Tu as cru que la force brute était la clé de la conquête. Mais tu n'as même pas pensé à te demander d'où te venait ton pouvoir énergétique. Je le sais, j'analyse tes pensées mollasses et soporifiques depuis le jour où tu as possédé mon corps. - Qu'est-ce que tu m'as fait ? - Fait ? Voyons, Lewis, j'ai fait de toi une partie de moi. J'ai pris possession du possesseur. La chose est possible dans les bonnes conditions. Dans le cas présent, j'ai simplement altéré la strate neurale de Pernik au moyen de mon arme biologique. Les cellules neuronales et les nerfs ne transmettent désormais que mes seules impulsions psychiques. Tu peux tuer les cellules, mais pas les modifier. C'est une question de codage, vois-tu. Je connais les codes, toi non. Et, s'il te plaît, ne me les demande pas, Lewis, c'est loin d'être aussi simple qu'un numéro. Tu ne peux plus agir que comme un élément accessoire de moi, tu ne peux penser que parce que je te le permets. C'est comme ça que je t'ai fait venir ici. - Je pense parce que je suis ! Ça fait des siècles que je suis moi, pauvre con. - Et, si tu devais retourner là-bas dans l'au-delà, tu serais à nouveau toi. Libre et indépendant. Veux-tu y aller, Lewis ? C'est l'occasion de te libérer de mon asservissement. Dans cet univers, tu as besoin pour fonctionner d'une matrice physique, une matrice biologique vivante. Tu peux partir tout de suite si tu veux. Quelque chose pesait à la ceinture de Lewis. Baissant les yeux, il vit qu'il s'agissait de la thermolame dans sa gaine. - Non... (Il secoua la tête sans grande conviction, ébranlé par cette apparition.) Non, je refuse. C'est ce que tu voudrais. Sans moi, Pernik serait à nouveau libre. Je vais arrêter ça, je vais te battre. - Ne te vante pas, Lewis. Je ne te permettrai jamais de recommencer ton acte barbare de sodomie. Tu te crois fort, résolu. Tu te trompes du tout au tout. Toi et les autres revenants, vous avez le vague projet de vous réinstaller de façon permanente dans cet univers physique. Cela parce que, sur le plan psychologique, vous êtes d'une insignifiance absolument navrante. Lewis répondit à son persécuteur d'une voix rageuse. - Tu te crois malin, hein ? Voyons de quoi tu auras l'air après cent ans de néant ; sans manger, sans respirer, sans toucher, rien, zéro. Tu vas nous supplier de t'accepter parmi nous, trouduc. - Vraiment ? (Le sourire de Laton ne contenait plus ne fût-ce qu'un vestige d'humour.) Pense un peu à ce que tu es, Lewis. Pense à ce que sont tous les revenants. Puis pose-toi la question : où est le reste de la race humaine ? Les centaines de milliards qui sont morts depuis le jour où nos ancêtres ont frotté les premiers silex l'un contre l'autre, depuis l'époque où on a vu les glaciers se retirer tandis que nous nous battions avec les mammouths. - Ils sont avec moi, il y en a des milliards. Ils attendent leur chance. Et, quand ils pénétreront dans cet univers, ils vont venir te chercher, espèce d'enfoiré. - Mais ils ne sont pas avec toi dans l'au-delà, Lewis, il n'y a pas là-bas assez d'âmes pour englober toutes celles qui ont vécu. Tu ne peux pas me mentir, tu es une part de moi. Je le sais, ils ne sont pas là. Pose-toi la question, Lewis : qui et pourquoi ? - Va te faire foutre. Lewis tira le couteau de sa gaine. D'un geste assuré, il appuya sur le bouton, et la lame d'argent émit un grésillement menaçant. - Sois sage, Lewis. Après tout, nous sommes dans ma réalité perceptive. Sous les yeux horrifiés de Lewis, la lame se courba vers ses doigts. Il la lâcha en poussant un cri. Elle se volatilisa avant de toucher le sol, sans faire plus de bruit qu'un flocon tombant sur l'eau. - Qu'est-ce que tu veux de moi ? Il brandit ses poings serrés, sachant que cela était complètement futile. Il ressentit le besoin de taper dans le béton. Laton fit encore quelques pas dans sa direction. Et Lewis finit par reconnaître combien le grand Édéniste était impressionnant. Il se maîtrisa à grand-peine pour ne pas reculer. - Je veux réparer mes torts, dit Laton. Au moins en partie. Je doute qu'on m'accorde jamais le plein pardon dans cet univers, pas pour le crime que j'ai commis. Car c'était un crime, j'en conviens aujourd'hui. Tu vois, j'ai appris de toi combien j'étais jadis dans l'erreur. L'immortalité est une abstraction que nous cherchons tous à atteindre, car nous sentons qu'il y a une continuité au-delà de la mort. Nous en avons une idée imparfaite parce qu'il n'y a pas fusion complète entre ce continuum et l'état de vide qui le suit. Pour une large part, notre incompréhension de l'existence vient de là, toutes ces occasions gaspillées, tout ce baratin religieux qui nous encombre. Je me trompais complètement en voulant opérer un prolongement de l'existence physique, alors que celle-ci n'est que le point de départ. Je n'étais pas meilleur qu'un singe essayant de saisir l'image holographique d'une banane. - Tu es fou ! s'aventura à crier Lewis. Tu es complètement fou! Laton prit un ton compatissant. - Pas fou, seulement humain. Même dans cet état suspendu, j'ai des émotions. Et des faiblesses. Parmi lesquelles le désir de vengeance. Mais tout cela, tu le sais, n'est-ce pas, Lewis ? La vengeance est un formidable instrument de motivation ; glandes ou pas glandes, bouillonnement chimique ou autre chose. Tu as brûlé de ce désir dans le vide de l'au-delà, te venger sur les vivants du crime d'être vivant. " Eh bien, aujourd'hui, j'aurai ma vengeance pour les souffrances et les ravages que tu as si allègrement infligés à mon espèce. Mon espèce étant les Édénistes. Car j'en suis un. Finalement. Imparfait, mais fier d'eux, de leur fierté et de leur honneur ridicules. Ce sont des gens fondamentalement pacifiques, surtout ceux de Pernik, et tu as pris plaisir à briser leur raison. Tu as aussi détruit mes enfants, et ça t'a amusé, Lewis. - Ça m'amuse encore ! J'espère que tu as souffert de voir ça ! J'espère que le souvenir te fait hurler toutes les nuits. Je veux que tu aies mal, enfoiré, je veux que tu chiales. Si je fais partie de tes souvenirs, alors plus jamais tu ne pourras oublier, je ne te laisserai pas oublier. - Ah ! Lewis, tu n'as donc toujours rien appris ? (Laton tira son propre couteau d'une gaine qu'il venait de faire apparaître. La thermolame, qui grondait comme une forge, faisait cinquante centimètres de long.) Je vais libérer Syrinx et informer le consensus d'Atlantis de la nature exacte de la menace à laquelle il fait face. Le reste des possédés pose toutefois un petit problème. Aussi j'aurai besoin de toi pour en venir à bout, Lewis. Je vais t'engloutir, entièrement. - Jamais ! Je ne veux pas t'aider. Laton fit un pas un avant. - Ce n'est pas une question de choix. Pas pour toi. Lewis tenta de fuir. Même s'il savait que c'était impossible. Les murs de béton se rapprochèrent, l'entrepôt rétrécit aux dimensions d'un court de tennis, d'une pièce, d'un cube de cinq mètres d'arête. - J'ai besoin de contrôler le déversement d'énergie, Lewis. Celle qui vient des continuums entrant en collision. Pour cela, je dois posséder le toi qui est toi. Je dois parachever la possession. - Non ! Lewis leva les bras au moment où la lame s'abattait en sifflant. Une fois encore se fit entendre l'horrible crissement lorsqu'elle perça et découpa l'os. Une douleur fulgurante, puis la torpeur qui envahit le corps. Son sang se répandit sur le sol en grands flots jaillissant du moignon de son coude. - Au revoir, Lewis. Il pourrait se passer quelque temps avant que nous nous rencontrions à nouveau. Néanmoins, je te souhaite bonne chance dans tes recherches pour me retrouver. Lewis était plié de douleur dans un coin, les semelles de ses bottes glissant sur son propre sang. - Salaud ! cracha-t-il à travers ses lèvres exsangues. Vas-y. Finis le travail et marre-toi bien, espèce d'enculé ! - Désolé, Lewis. Mais, comme je te l'ai dit, je vais t'engloutir dans ton intégralité. Ça se rapproche du processus vampirique, à vrai dire... quoique je doute, malheureusement, que tu goûtes l'ironie de la chose. Et, pour que le transfert marche, tu dois rester conscient tout le temps que durera le festin. Laton lui adressa un sourire de travers, presque comme s'il s'excusait. Lewis saisit finalement le sens exact des paroles de l'Édéniste. Il se mit à hurler. Il hurlait encore lorsque Laton ramassa le bras tranché et mordit dedans. Dans un éclat aveuglant, l'éclairage revint subitement à la normale sur Pernik. Une lumière bleue, brillante comme un diamant, apparut à chaque fenêtre des tours d'habitation, des lampions orange révélèrent les sentiers sinueux du parc, les plates-formes circulaires s'illuminèrent tout autour du rivage tandis que les quais flottants évoquaient des racines fluorescentes plongeant sous la surface lisse de l'eau opaque. Oxley trouva cela absolument magnifique. Quelle cruelle perfidie qu'une chose d'une telle beauté puisse abriter le mal le plus odieux ! Atterris immédiatement, Oxley, s'il te plaît, dit Laton. Je n'ai pas beaucoup de temps. Ils me résistent. Atterrir ? (Oxley sentit sa gorge se nouer, partagé entre un sentiment d'indignation et une espèce de rire tremblotant.) Montre-moi où tu es, et je viendrai à toi, Laton. Je serai à Mach 20 quand nous nous embrasserons. Montre-toi ! Ne sois pas idiot. Je suis Pernik à présent. Où est Syrinx ? Elle est vivante. Onone te le confirmera. Mais il faut que tu ailles la chercher tout de suite, elle a besoin de soins médicaux urgents. Onone ? Il lança son interrogation à travers l'espace tandis que, dans un repli de son esprit, il était conscient que Laton était en train de transmettre une grande quantité d'informations au consensus d'Atlantis. Le faucon percevait un amas confus de pensées. Il avait interrompu sa course folle et s'élevait à présent au-dessus de la mésosphère à une allure laborieuse, son effet de distorsion engendrant une accélération d'à peine un dixième de g. Onone, est-ce qu'elle est vivante ? Oui. La décharge émotionnelle portée par la pensée du faucon amena des larmes aux yeux d'Oxley. Oxley, appela Ruben. S'il y a la moindre chance... s'il te plaît. OK. Oxley observa l'île. D'un rivage à l'autre, des points de lumière s'allumaient pour s'éteindre aussitôt, des étoiles d'une durée de vie mesurable en fractions de seconde. Un spectacle magique, quoiqu'il n'eût guère envie de trop s'appesantir sur la cause du phénomène. Consensus, dois-je y aller ? Oui. Aucun autre spatiojet ne peut atteindre Pernik à temps. Fais confiance à Laton. Et voilà, l'univers avait fini par sombrer dans la folie totale. Oh ! et puis merde ! OK, je descends. Des feux s'étaient déclenchés dans le parc central lorsque Oxley posa la navette sur l'une des plates-formes. Il aperçut un spatiojet plus avant dans l'alignement, les ailes rentrées, couché sur le côté, les patins de son train d'atterrissage pointés en l'air et son fuselage éventré vers le milieu. Des corps gisaient sur le polype autour du pied de la tour d'habitation la plus proche ; on aurait dit, pour la plupart, qu'ils avaient été pris dans un incendie, ils avaient la peau carbonisée, des visages méconnaissables, les vêtements encore fumants. Une explosion retentit au loin, et une boule de feu orange jaillit d'une fenêtre de l'autre côté du parc. Ils apprennent, dit Laton, impassible. Regroupés, ils peuvent parer mes attaques, repousser les décharges énergétiques. Bien sûr, ça ne les avancera à rien en fin de compte. Oxley avait les nerfs à vif. Il croyait encore se trouver dans quelque piège géant, dont les mâchoires d'acier pouvaient se refermer à tout moment ; peut-être la conversation serait-elle le déclic. Où est Syrinx ? demanda-t-il. Elle arrive. Ouvre le sas de la navette. Il sentit le consensus lui infuser avec prévenance une dose de courage pour contrebalancer ses doutes. Il se surprit à donner l'ordre de couper le champ ionique et d'ouvrir le sas. De vagues cris et le crissement interminable du métal sous l'énorme pression envahirent la cabine. Oxley huma l'air. Mêlés à l'odeur marine, il y avait des relents putrides qui lui raclaient le palais. La main plaquée sur le nez, il se dirigea vers l'arrière. Quelqu'un approchait de la navette. Un géant, trois mètres de haut, le corps glabre, la peau d'une pâle couleur crème, le visage pratiquement dépourvu de traits. Il tenait une forme humaine dans ses bras tendus. - Syrinx, dit Oxley dans un souffle. Il sentait Onone poussant derrière ses yeux, anxieuse de voir l'état de son amie. Les trois quarts du corps étaient emmaillotés dans des bandages nanoniques verts. Mais même cette épaisse enveloppe ne pouvait dissimuler les terribles dommages infligés à ses membres et à son torse. Les bandages nanoniques ne marchent pas très bien dans cet environnement, dit Laton tandis que le géant grimpait l'escalier de la navette. Une fois que vous serez dans les airs, ils retrouveront leur efficacité. Qui a fait ça ? Je ne connais pas leurs noms. Mais je peux t'assurer que les corps qu'ils possédaient ne sont désormais plus opérationnels. Oxley retourna dans la cabine, trop secoué pour émettre d'autres commentaires. Laton avait dû charger un ordre dans les processeurs de contrôle de vol, car le siège passager de devant se déplia pour former une couchette. C'était celui prévu pour transporter les blessés. Le moniteur médical principal et l'équipement de secours glissèrent des niches dans le mur au-dessus. Le géant déposa délicatement son fardeau, puis se redressa, sa tête touchant le plafond de la cabine. Oxley voulait se précipiter vers Syrinx, mais il ne pouvait détacher ses yeux du mastodonte. Le visage vide se boursoufla comme si la peau était en train de bouillir. Laton était devant lui. - Rejoins le système de Sol, dit le simulacre. Il y a là-bas des équipements médicaux ultra-performants disponibles en toute circonstance. Cependant, le consensus jovien doit être informé de la véritable nature de la menace que représentent ces âmes revenantes pour la Confédération ; oui, pour toute cette partie de la galaxie. C'est désormais ta priorité. Oxley réussit à esquisser un hochement de tête. - Et toi ? demanda-t-il. - Je vais tenir les possédés à distance jusqu'à ce que vous ayez quitté Pernik. Puis je commencerai le grand voyage. (Les deux grosses lèvres se joignirent dans une moue de compassion.) Si cela peut être une consolation, tu pourras dire à nos frères combien je suis sincèrement désolé pour Jantrit. J'étais complètement dans l'erreur. - Oui. - Je ne réclame pas la clémence, puisque aussi bien il n'est pas dans le pouvoir de l'édénisme de me l'accorder. Mais dis-leur également que je me suis racheté à la fin. (Le visage parvint à ébaucher un petit sourire gauche.) Cela devrait être un pavé dans la mare. Le géant tourna les talons et quitta la cabine d'un pas lourd. Quand il atteignit le haut de l'escalier du sas, il perdit toute cohésion. Une énorme goutte de liquide laiteux se répandit sur la grille métallique de la plate-forme, éclaboussant les patins du train d'atterrissage de la navette. La navette était à cinq cents kilomètres de Pernik et filait à Mach 15 à travers l'ionosphère quand la fin survint. Laton attendit que le minuscule engin fût hors de portée de toute explosion concevable, puis, grâce à sa faculté de contrôle tous azimuts, libéra simultanément tous les ergs d'énergie chimique emmagasinés dans les cellules de l'île. Ce qui produisit une explosion égalant la déflagration d'une superbombe. Plusieurs des tsunamis qui jaillirent de l'épicentre furent assez puissants pour faire le tour de la planète. 7. C'était une soirée tranquille au bar Chez Harvey. La vaillante flottille de Terrance Smith était partie la veille, emmenant bon nombre d'habitués. L'orchestre manquait manifestement d'enthousiasme, et seuls cinq couples dansaient sur la piste. Gideon Kavanagh était assis à une table, le bandage nanonique préparant son moignon au greffon clone habilement dissimulé sous une ample veste prune. La fille qui l'accompagnait, vingt-cinq ans, svelte, vêtue d'une robe de cocktail rouge, n'arrêtait pas de glousser. Un groupe de serveuses désouvrées se tenait à un bout du bar, discutant entre elles. Pour une fois, Meyer ne trouvait rien à redire à l'apathie ambiante. Il y avait des soirs où il n'était vraiment pas disposé à remplir le rôle qu'on attendait de lui, celui du conteur-amuseur de la galerie, bon vivant, as du pilotage et bête de sexe - toutes qualités que les capitaines de vaisseaux indépendants étaient censés posséder en abondance. Il était trop vieux pour continuer ce genre de bêtises. Laisse ça aux jeunes comme Joshua, songea-t-il. Quoique, avec Joshua, ce ne fût pas tout à fait un numéro. Pour toi non plus, ça n'a pas toujours été qu'une attitude, dit Udat. Meyer suivit des yeux une jeune serveuse qui passait l'angle du box dans un froissement de tissu, une Orientale aux cheveux blonds dont la longue jupe noire était fendue jusqu'aux hanches. Il ne ressentit même pas une vague excitation, sa réaction se limitant à apprécier le spectacle. Il semblerait que cette époque soit terminée depuis longtemps, répondit-il au gerfaut avec une pointe d'ironie qui n'était pas totalement feinte. Cherri Barnes était assise dans le box avec lui ; ils partageaient une bouteille bien fraîche de valençay blanc d'importation. Voilà une femme avec qui il se sentait parfaitement à l'aise. Intelligente, séduisante, quelqu'un qui ne se croyait pas obligée de meubler les silences, une bonne équipière ; et ils avaient couché ensemble plusieurs fois au cours des années. Les deux n'étaient pas inconciliables. Ça te détend d'être avec elle, déclara Udat. Tu m'en vois ravi. Ah bon ! du moment que tu es content... Un vol nous ferait le plus grand bien. Tu deviens nerveux. J'ai hâte de partir. Nous aurions pu aller sur Lalonde. Je ne crois pas. Tu ne prises plus trop ce genre de mission. C'est vrai. Dieu sait pourtant que j'aurais aimé tenter un coup contre cette ordure de Laton. Mais je suppose que c'est encore une chose qu'il vaut mieux laisser à Joshua et consorts. Encore que la raison qui l'a poussé à partir après avoir gagné une petite fortune sur Norfolk m'échappe complètement. Peut-être pense-t-il avoir quelque chose à prouver. Non. Pas Joshua. Il y a une affaire bizarre là-dessous. Et, connaissant Joshua, je dirais que ce n'est pas une histoire de fric. Mais sans doute en apprendrons-nous davantage en temps voulu. En attendant, du fait de la mission sur Lalonde, il ne reste plus beaucoup de vaisseaux ici, ce qui n'est pas pour nous déplaire. Il devrait être relativement facile de trouver un affrètement. Il y avait ces trucs de Time-Universe. Claudia Dohan tenait à ce que ce soient des gerfauts qui livrent les cartels de sen-sovidéo de Graeme Nicholson. D'après elle, le temps avait une importance capitale. C'était trop précipité. C'aurait été un défi. Si j'avais voulu avoir ma mère pour m'accompagner dans la vie plutôt qu'un gerfaut, je ne serais pas parti de chez moi. Désolé. Je t'ai contrarié. Non. C'est cette histoire avec Laton. Ça m'inquiète. Qui aurait cru qu'il allait refaire surface après tout ce temps ! Les Forces spatiales le retrouveront. Ouais. Bien sûr. - De quoi parlez-vous, tous les deux ? demanda Cherri. - Hein ? Oh ! désolé, dit Meyer avec un sourire penaud. De Laton, si tu veux savoir. Je pensais à lui, de nouveau lâché dans la nature... - Toi et cinquante milliards d'autres... (Elle prit l'un des menus sur la table.) Allez, on commande. Je meurs de faim. Ils choisirent un poulet-salade, avec une seconde bouteille de vin. - Le problème, c'est qu'on ne peut aller nulle part où on soit sûr d'être en sécurité, dit Meyer après le départ de la serveuse. Tant que les Forces spatiales de la Confédération ne l'auront pas retrouvé, le marché du transport interstellaire va être très instable. Les tarifs de nos assurances vont devenir excessifs. - Alors, faisons du transport de données. Comme ça, on n'a pas à s'amarrer physiquement aux stations. Sinon on se contente de transporter du fret entre les habitats édénistes. Il déplaça son verre de vin sur la table, pas très enchanté par l'idée. - C'est comme si on abandonnait la partie, qu'on le laissait gagner. - Bon, alors, décide. Il esquissa un sourire évasif. - Je ne sais pas. - Capitaine Meyer ? Il leva les yeux. Une Noire, plutôt petite, se tenait au bout de la table du box, vêtue d'un sobre tailleur gris ; à côté d'elle, Cherri semblait avoir la peau blanche. Il estima qu'elle était dans le début de la soixantaine. - C'est moi. - Vous êtes le propriétaire de l'Udat ? - Oui. S'ils n'avaient pas été sur Tranquillité, Meyer l'aurait soupçonnée d'être une inspectrice des impôts. - Je suis le docteur Alkad Mzu. Pourrais-je m'asseoir avec vous un moment ? J'aimerais qu'on parle affaires. - Faites comme chez vous. Il fit signe à une serveuse d'apporter un autre verre et, quand celui-ci arriva, y vida le reste de la bouteille. - J'ai besoin d'un transport hors système, dit-elle. - Rien que pour vous ? Pas de cargaison ? - C'est cela. Y a-t-il un problème ? - Pas pour moi. Mais l'Udat n'est pas donné. En fait, je ne pense pas qu'on ait jamais transporté une personne seule. Exact, confirma Udat. Meyer réprima une moue infantile. - Où voulez-vous aller ? Je pourrais sans doute vous donner une estimation tout de suite. - En Nouvelle-Californie. Elle prit une petite gorgée de vin, l'observant par-dessus le bord du verre. Du coin de l'oil, Meyer vit Cherri froncer les sourcils. Il y avait trois ou quatre fois par semaine des vols commerciaux réguliers de Tranquillité au système de la Nouvelle-Californie, sans parler des vols charters non réguliers, encore plus nombreux. Les rumeurs sur Laton n'avaient pas, pour l'instant, entraîné d'annulation. Alkad Mzu éveilla subitement un vif intérêt chez lui. OK, voyons jusqu'où elle est prête à aller. - Ce serait au moins trois cent mille fusiodollars, lui dit-il. - Je m'attendais à peu près à ça, répondit-elle. Une fois arrivée, il se peut que je veuille prendre un transport pour une autre destination. S'il vous plaît, pourriez-vous me fournir des informations sur les performances et les paramètres de manoeuvre àel'Udatl - Oui, bien sûr. Il n'était qu'à moitié rassuré. Transporter une cargaison quelque part pouvait être un prétexte valable pour prendre un charter privé. Mais pourquoi ne pas voyager sur un vol civil régulier, puis louer un vaisseau une fois arrivée ? La seule raison qui lui venait à l'esprit, c'était qu'elle voulait expressément un gerfaut. Ça ne sentait pas bon, pas bon du tout. - Mais TUdat ne fait que les vols civils, ajouta-t-il en appuyant sur le mot. - Bien entendu, dit Alkad Mzu. - Alors, c'est d'accord. Il ouvrit un canal de liaison avec les naneuroniques de la femme et lui transmit les performances de vol du gerfaut. - Quel genre de cargaison allons-nous chercher ? demanda Cherri. Je suis l'officier de fret de Y Udat, je pourrai vous dire si ça convient. - Equipement médical, répondit Alkad. J'ai des fichiers descriptifs. Elle les télétransmit à Meyer. La liste défila dans sa tête, sous la forme d'une représentation en trois dimensions d'un circuit de microprocesseurs agrandi, dont chaque jonction était indiquée. Il semblait y en avoir un nombre incroyable. - Parfait, dit-il, un rien perplexe. On verra ça plus tard. Il faudra soumettre ce truc à un programme d'analyse, songea-t-il. - Merci, dit Alkad. Le trajet à partir de la Nouvelle-Californie sera grosso modo de deux cents années-lumière, si vous voulez établir un devis sur la base de la masse de la cargaison et des exigences environnementales. Je vais demander leurs devis à d'autres capitaines. - On va être durs à battre, dit Meyer sans sourciller. - Y a-t-il une raison pour laquelle nous ne pouvons savoir où nous allons ? demanda Cherri. - Mes collègues et moi en sommes encore au premier stade de planification de la mission. Je préférerais ne rien dire de plus pour le moment. Mais je ne manquerai pas de vous informer sur notre destination avant que nous quittions Tranquillité. J'espère que nous nous reverrons. Vous pouvez me transmettre votre devis définitif à tout instant. - Elle a à peine touché à son vin, dit Cherri alors que le Dr Mzu s'éloignait. - Oui, fit Meyer avec un air distant. Cinq autres personnes étaient en train de quitter le bar. Aucune du genre à travailler dans l'industrie spatiale. Des marchands ? Ils n'avaient pas l'air assez riches. - Est-ce qu'on fait une offre formelle ? - Bonne question. J'aimerais bien visiter la Nouvelle-Californie, émit Udat d'un ton plein d'espoir. Nous y sommes déjà allés. Ce que tu veux, c'est voler. Oui. C'est ennuyeux de rester planté là sur cette corniche. Udat transmit une image vue de la corniche d'amarrage de Tranquillité, une image accélérée, des étoiles tournoyant dans le ciel en suivant toujours les mêmes trajectoires. Le bord du disque qui constituait le spatioport de l'habitat commença à devenir gris, puis s'effrita et finalement se brisa sous le poids des siècles. Meyer sourit. Quelle imagination tu as. Je vais nous trouver un affrètement très bientôt. C'est promis. Bon! - Je crois qu'il nous faut en savoir un peu plus sur cette Mzu, dit-il à haute voix. C'est sûr qu'elle ne joue pas franc jeu. - Oh, vraiment ? roucoula Cherri avant de pencher la tête sur le côté. Tu as remarqué, toi aussi ? lone laissa l'image s'effacer. Son appartement se matérialisa autour d'elle. Sur la table de la salle à manger, Augustin avançait d'une allure décidée, soit bien cinquante centimètres à la minute, vers les restes de salade qu'elle avait écartés. Dans un coin de son esprit, elle voyait Alkad Mzu attendant l'ascenseur dans le vestibule du trente et unième étage du gratte-ciel Sainte-Marina. Il y avait sept agents des services de renseignements en faction dans le hall d'entrée au niveau du parc, alertés par leurs collègues postés Chez Harvey. Deux d'entre eux - une femme de la Nouvelle-Bretagne et l'inspecteur adjoint de l'équipe de Kulu - refusaient obstinément d'entrer en contact visuel. Vraiment bizarre. Durant les trois dernières semaines, ils avaient passé la plupart de leurs heures libres à s'envoyer en l'air jusqu'à l'épuisement. Je me rappelle mes cours d'Histoire, dit lone, un incident qui s'était produit au XXe siècle quand la CIA américaine avait tenté de se débarrasser d'un président communiste d'une île des Antilles en lui donnant un cigare explosif. Oui ? demanda obligeamment Tranquillité. Six cents ans de progrès... L'homme reste le même. Aimerais-tu que j'informe Meyer du fait que cette Alkad Mzu n'obtiendra pas de visa de sortie ? Il serait plus approprié de l'informer que je ne me gênerai pas pour les envoyer ad patres si jamais il s'avise de partir avec elle. Mais non, on ne fait rien pour l'instant. Combien de capitaines a-t-elle contactés jusqu'à présent ? Soixante-trois au cours des vingt derniers mois. Et chaque fois le même scénario, dit lone d'un air songeur. Elle demandait un devis pour l'amener dans un système stel-laire et ensuite prendre une cargaison pour une autre destination. Mais jamais le même système stellaire ; et c'était à Joshua qu'elle avait demandé un devis pour Garissa. lone essaya de ne pas penser à ce que cela impliquait. C'était sûrement une coïncidence. J'en suis convaincu, dit Tranquillité. Je me laisse aller. Désolée. Il n'y a jamais eu de suite à sa rencontre avec Joshua. Non. Mais qu'est-ce qu'elle fabrique ? Je me le demande. J'ai deux explications possibles. Primo, elle a remarqué la présence des agents des services de renseignements - le contraire serait étonnant - et elle s'amuse à leurs dépens, tout simplement. Elle s'amuse ? Tu appelles ça s'amuser ? Quand elle risque de récupérer l'Alchimiste ? Sa planète natale a été détruite. Si c'est un peu gros comme humour, cela n'a rien de surprenant. D'accord. Continue. Seconde hypothèse, elle essaie de multiplier le champ des possibilités de fuite pour déjouer la vigilance des agents. Soixante-trois, ça fait beaucoup de capitaines à contacter, même pour un plan tordu. Mais elle doit savoir qu'il n'est pas possible de te berner. Oui. Étrange femme. Une femme très intelligente. lone tendit la main pour prendre l'assiette qu'elle avait laissée de côté et se mit à découper l'une des feuilles de laitue. Augustin émit un gazouillement gourmand lorsqu'il atteignit enfin le petit tas des restes du repas, qu'il commença à mastiquer. Est-il possible qu'elle trompe ta surveillance ? Apparemment, les Édénistes sont capables de créer des angles morts dans la perception de leurs habitats. Je dirais que c'est extrêmement improbable. Aucun Édé-niste n'a encore réussi à me leurrer, et il y a eu de nombreuses tentatives du temps de ton grand-père. Vraiment ? dit lone, soudain réconfortée. Oui, les agents de leurs services de renseignements. Ils ont tous échoué. Et j'y ai gagné des informations précieuses sur le genre de leurres qu'ils employaient. Par bonheur, je n'utilise pas tout à fait les mêmes routines de pensée que les habitats édénistes et je suis donc relativement inaccessible. Et Alkad Mzu n'a pas l'affinité. En sommes-nous bien sûrs ? Elle a disparu quelque temps entre la destruction de Garissa et sa venue ici, quatre ans. Elle aurait pu se faire implanter des symbiotes neuroniques. Ce n'est pas le cas. Pour la couverture d'assurance maladie, un examen médical complet est exigé pour chaque membre de l'équipe du Projet de recherche sur les Laymils, dès qu'ils commencent à travailler. Elle a des naneuroniques, mais pas de symbiotes d'affinité. Ni, d'ailleurs, aucun autre implant. Ah ! Tout de même, ces rencontres continuelles avec des capitaines de vaisseau, ça ne me plaît guère. Peut-être que si j'avais une conversation privée avec elle... pour lui expliquer combien c'est contrariant. Ça pourrait marcher. Père l'a-t-il déjà rencontrée ? Non. Je vais réfléchir à ce que je pourrais dire, je ne veux pas arriver les mains vides. Peut-être pourrais-je l'inviter à dîner, que cela reste informel. Certainement. Elle continue à entretenir des rapports sociaux. Parfait. En attendant, j'aimerais que tu doubles le nombre des agents que nous gardons dans son voisinage immédiat. Avec Laton qui se promène en liberté dans la Confédération, on ne voudrait certainement pas ajouter aux difficultés de l'amiral Aleksandrovich pour l'instant. Meyer et Cherri Barnes prirent l'ascenseur qui les mena du bar Chez Harvey au hall de Sainte-Martha. Ils descendirent l'escalier jusqu'à la station de métro du gratte-ciel, et Meyer transmit une demande pour une voiture. - On retourne à l'hôtel ou à l'Udat ? demanda Cherri. - Ma suite a un lit double. Elle sourit et lui prit le bras, qu'elle passa autour du sien. - La mienne aussi. La voiture arriva, et il transmit au processeur de contrôle l'ordre de les conduire à l'hôtel. Il y eut une légère suraccélération quand la voiture se mit en route. Meyer s'enfonça dans son siège antichoc. Cherri ne lui avait toujours pas lâché le bras. Ses naneuroniques informèrent Meyer qu'un des fichiers stockés dans l'une des cellules mémorielles était en train de s'altérer. Des programmes antivirus isolèrent automatiquement la cellule. D'après le menu, le fichier était celui de la liste de fret que lui avait télétransmise Alkad Mzu. Les programmes antivirus signalèrent que les modifications étaient terminées ; des programmes traceurs examinèrent le nouveau format du fichier. Il n'était pas hostile. Au départ, le fichier contenait un code de temps différé qui avait simplement réarrangé l'ordre des données existantes pour en faire quelque chose de tout à fait différent. Un message crypté. Meyer accéda au contenu. - Merde ! grommela-t-il quinze secondes plus tard. Maintenant ce serait un vrai défi, dit Udat, tout excité. Ombey était le plus récent des huit systèmes stellaires dominions de Kulu. Un vaisseau éclaireur de la Flotte royale de Kulu découvrit la seule planète terracompatible en 2457, en orbite à cent quarante-deux millions de kilomètres de son étoile de type G2. Après qu'une équipe d'homologation écologique eut reconnu sa biosphère comme non nocive, elle fut déclarée protectorat de Kulu et ouverte à l'immigration par le roi Lukas en 2470. À la différence des autres mondes frontières, tels que Lalonde, qui créaient des compagnies d'exploitation et travaillaient dur pour rentabiliser l'investissement, Ombey était entièrement financée par la Trésorerie royale de Kulu et la Kulu Corporation, propriété de la Couronne. Même au début, on n'aurait pas pu parler de colonie en phase un. On ne pouvait même pas dire qu'elle avait connu une phase purement agraire. Un astéroïde de fer et de roche, Guyana, fut amené en orbite avant que ne débarque le premier colon, et les ingénieurs de la Flotte royale entreprirent aussitôt de le transformer en une base. Les plus grosses compagnies d'astro-ingénierie de Kulu établirent des stations industrielles dans le système pour décrocher une part des contrats militaires qui en résultaient, et profitèrent des énormes incitations fiscales au démarrage qui leur étaient offertes. La Kulu Corporation fonda une colonie sur un astéroïde en orbite autour de la géante gazeuse Nonoiut, où on assembla une drague à nuages pour extraire l'He3. Comme toujours dans le royaume, les Édé-nistes n'avaient pas le droit de germiner un habitat ni de construire une drague auxiliaire, une interdiction que les Saldana justifiaient par des motifs religieux. Quand arriva la première vague de fermiers, la présence déjà importante des fonctionnaires du gouvernement procura une large clientèle toute faite pour leurs récoltes. Dès le premier jour furent fournis services médicaux, organismes chargés de faire respecter la loi et enseignement didactique, quoique pas tout à fait au niveau des planètes plus développées du royaume. On octroya quarante hectares de terre à chaque famille, à quoi s'ajoutaient un prêt généreux à faible intérêt pour le logement et la machinerie agricole, et la promesse d'autres terres pour leurs enfants. On donna la priorité au développement des industries planétaires de base et on importa des usines entières pour fournir l'essentiel des besoins dans l'ingénierie et la construction. Là encore, les contrats gouvernementaux offraient une grosse subvention de départ. Dans les nouveaux arrivants de la deuxième décennie, il y avait autant d'ouvriers et de fonctionnaires que de fermiers. En 2500, la population dépassait les dix millions, et Ombey perdit officiellement son statut de protectorat pour devenir une principauté, gouvernée par un des frères ou sours du roi. Ombey était un projet méticuleusement planifié, que seule pouvait se payer une culture aussi riche que le royaume de Kulu. Les Saldana considéraient que les coûts d'investissement en valaient largement la peine. Même si la principauté ne rapporta pas de bénéfice pendant plus de quatre-vingt-dix ans, elle leur permit d'étendre leur dynastie et leur influence - à la fois sur le plan matériel (économique et militaire) et politique - à l'intérieur de la Confédération. Elle renforça encore plus leur position, quoique, à cette époque, une révolution républicaine fût virtuellement impossible. Et tout cela fut accompli sans conflit ni différend avec les systèmes stellaires avoisinants. En 2611, il y avait douze colonies-astéroïdes en orbite et deux de plus en route. La population planétaire frôlait les deux cents millions d'individus, et les douze colonies-astéroïdes de la dense ceinture intérieure du système en abritaient deux millions de plus. Kulu avait cessé depuis longtemps d'accorder ses subventions et ses prêts, l'autosuffisance tant industrielle qu'économique avait été atteinte en 2545, le rythme des exportations s'accélérait. Ombey était un monde prospère et un lieu très agréable à vivre, porté par un optimisme tout à fait justifié. Le capitaine Farrah Montgomery avait pensé que le vol depuis Lalonde durerait quatre jours. Quand l'Ekwan émergea finalement de son saut dans le système d'Ombey, à deux cent mille kilomètres au-dessus de la surface de la planète, cela faisait huit jours qu'ils étaient en transit. Le gros transport de colons avait subi une multitude d'ennuis techniques dès la première minute du voyage. Des pièces mécaniques qui se brisaient, les circuits électriques soumis à une série de surtensions et de pannes à répétition. L'équipage, qui avait dû recourir à des réparations de fortune, était au désespoir, les nerfs à vif. Phénomène plus inquiétant, les tubes à fusion principaux engendraient des niveaux de poussée irréguliers, ajoutant à la difficulté d'atteindre les coordonnées de saut prévues et augmentant considérablement la durée de vol. Les niveaux de carburant, quoique en dessus du seuil critique, avaient baissé de façon alarmante. Les capteurs sortirent de leurs logements de saut, et le capitaine Montgomery effectua un premier balayage visuel d'orientation. L'unique lune d'Ombey, Jethro, se levait au-dessus de l'horizon ; une grande sphère jaune et gris criblée de petits cratères profonds et striée de longs rayons blancs. Il survolaient le côté nuit de la planète ; le continent désertique baptisé Blackdust*, qui chevauchait l'équateur, formait une immense tache noir d'ébène au milieu des océans reflétant la clarté jaunâtre de la lune. Du côté est de la planète, le littoral du continent Espartan était piqueté des lumières blanc-violet des villes et des villages ; le développement urbain était beaucoup moins important à l'intérieur des terres, inexistant sur la chaîne de montagnes centrale. Après que le capitaine Montgomery eut reçu le feu vert du centre de contrôle des vols civils, Ralph Hiltch contacta la base de la Flotte royale sur Guyana et demanda la permission de se poser avec un code quatre d'état d'alerte. L'Ekwan se rapprocha de l'astéroïde à un g un quart, suivant une trajectoire relativement stable. L'amiral commandant la base, Pascoe Farquar, après avoir reçu la requête de Ralph, appuyée par sir Asquith, entérina l'état d'alerte. Le personnel non essentiel fut évacué de la caverne que la Flotte utilisait comme quartiers, le trafic commercial détourné. Les experts en xénobiologie, nanoniques et armements commencèrent à assembler une chambre d'isolement pour Gerald Skibbow. L'Ekwan s'amarra au spatioport non rotatif de Guyana, entouré d'un étroit cordon de sécurité. Il fallut cinq bonnes heures aux marines royaux et au personnel du port pour sortir les trois mille colons désorientés et ronchons de leur état tau-zéro et leur assigner des logements dans les quartiers de la Flotte. Ralph Hiltch et sir Asquith passèrent la plupart de ce temps-là en conférence avec Pascoe Farquar et son état-major. Après avoir accédé aux enregistrements sensoriels que Dean Folan avait faits durant la mission dans la jungle, ainsi qu'aux rapports confus de Darcy et Lori signalant la présence de Laton sur Lalonde, l'amiral décida de monter l'état d'alerte au code trois. Ralph Hiltch regardait les derniers des cinquante marines en armure flotter dans le vaste compartiment tau-zéro de VEkwan. Ils avaient tous les muscles renforcés et étaient rompus au combat en apesanteur ; huit d'entre eux portaient des carabines automatiques à tir sans recul de calibre moyen. Sur les instructions de Cathal Fitzgerald, les soldats formèrent trois cercles concentriques autour de la nacelle tau-zéro de Gerald Skibbow, avec cinq autres sur les passerelles de chaque côté au cas où il tenterait de franchir les grilles de métal. Des éclairages supplémentaires avaient été fixés aux poutrelles avoisinantes, tous les faisceaux concentrés sur la seule nacelle du compartiment encore enve- * Poussière noire. (N.d.T.) loppée d'une noirceur opaque, projetant un étrange motif d'ombres imbriquées à l'extérieur de l'anneau formé par les marines. Les naneuroniques de Ralph retransmettaient la scène à l'amiral et aux experts qui attendaient. Aussi se sentait-il un peu emprunté lorsque, s'ancrant à une poutrelle, il s'adressa à l'escouade des marines. - Quand bien même cela vous paraîtrait excessif pour un seul homme, ne relâchez pas votre vigilance un seul instant. Nous ne sommes pas totalement sûrs qu'il soit humain ; ce qui est certain, c'est qu'il a la faculté de projeter une énergie meurtrière, un pouvoir qui ne ressemble à rien que nous ayons déjà vu. Si cela peut vous rassurer, il semble que l'apesanteur ait sur lui un léger effet déconcertant. Votre boulot consiste simplement à l'escorter jusqu'à la chambre d'isolement qu'on a aménagée. Une fois qu'il y sera, les techniciens prendront la relève. Selon eux, la cellule qu'ils lui ont préparée sera suffisante pour le tenir confiné. Mais l'amener jusque-là risque de ne pas être de tout repos. Ralph s'écarta de la nacelle, notant l'expression un peu inquiète sur les visages des marines du premier rang. Dieu, qu'ils ont l'air jeune. Merde, j'espère qu'ils ont pris mon avertissement au sérieux. Il vérifia son casque et respira à fond. - OK, dit-il, Cathal, coupe l'alimentation. L'opacité se dissipa, révélant la forme cylindrique et lisse du sarcophage en matériau composite. Ralph tendit l'oreille, à l'écoute d'un bruit qui pût évoquer les coups rageurs que Skibbow avait assenés à la nacelle avant que la mise en tau-zéro ne le réduise au silence. Tout était calme dans le compartiment excepté, de temps à autre, un léger traînement de pieds lorsqu'un marine tendait le cou pour essayer de voir quelque chose. - Ouvre le couvercle. Le couvercle commença à glisser vers l'arrière. Ralph se prépara à voir Skibbow surgir de l'ouverture telle une guêpe de combat propulsée à quarante g. Il entendit un gémissement pitoyable. Cathal lui lança un regard perplexe. Bon Dieu ! a-t-on pris la bonne nacelle ? - Ça va, restez en arrière. Vous deux, dit-il en désignant les marines munis de carabines, couvrez-moi. Il fit le tour de la grille et s'approcha prudemment de la nacelle, s'attendant toujours à en voir jaillir Skibbow. Le gémissement s'accentua, mêlé de grognements sourds. Avec une extrême prudence, Ralph se glissa jusqu'à la nacelle et regarda à l'intérieur. Prêt à se baisser au premier signe suspect. Gerald Skibbow flottait, apathique, dans la cavité concave en matériau composite blanc crème du sarcophage. Il tremblait de tout son corps, sa main fracassée serrant sa poitrine. Ses yeux étaient bordés de rouge et du sang coulait encore de son nez en marmelade. Ralph sentit une odeur de vase et d'urine lui obstruer les narines. Gerald avait toujours ses petits gargouillements et des bulles de salive qui se formaient au coin de sa bouche. Quand Ralph s'avança juste au-dessus de la nacelle, les yeux vides ne laissèrent transparaître aucune réaction. - Merde. - Qu'est-il arrivé ? demanda l'amiral Farquar. - Je ne sais pas, amiral. C'est bien Skibbow, mais on dirait qu'il a subi une sorte de choc... (Ralph passa la main devant le visage souillé de boue et de sang du colon.) Il est pour ainsi dire catatonique. - Est-il dangereux, d'après vous ? - Je ne vois pas comment il pourrait l'être, à moins qu'il ne se remette du choc. - Très bien, Hiltch. Que les marines l'emmènent à la chambre d'isolement aussi vite que possible. Le temps que vous arriviez, j'envoie une équipe des urgences. - Oui, amiral. Ralph s'écarta pour permettre à trois marines de sortir un Skibbow toujours inoffensif de la nacelle tau-zéro. Ses naneuro-niques l'informèrent que l'astéroïde passait en état d'alerte code six. Je ne comprends pas, songea-t-il d'un air préoccupé. C'est une véritable arme ambulante qu'on a amenée à bord, et la voilà réduite à l'état de légume qui mouille ses culottes. Quelque chose a éradiqué la force qui l'asservissait. Mais quoi ? L'escouade de marines quitta le compartiment dans un certain chahut, avec force plaisanteries et sifflets. Soulagés qu'on n'ait finalement pas eu besoin d'eux. Se tenant d'une main nonchalante à une poutrelle, Ralph demeura entre les deux grilles des passerelles un long moment après le départ du dernier marine, les yeux fixés sur la nacelle. Trois heures après que l'état d'alerte sur Guyana fut passé en code six, la vie à l'intérieur était presque revenue à la normale. On autorisa les civils qui travaillaient dans la caverne de l'armée à reprendre leurs occupations. Dans les deux autres cavernes, on leva les restrictions sur les communications et les déplacements. On permit aux vaisseaux de se poser et de décoller, quoique le spatioport où s'était amarré VEkwan restât interdit à tout autre appareil que les vaisseaux de la Flotte royale. Trois heures et demie après que les marines eurent livré un Gerald Skibbow pratiquement comateux à la cellule d'isolement, le capitaine Farrah Montgomery entrait dans le petit bureau que Time-Universe avait sur Guyana et remettait le cartel de Graeme Nicholson. Cela faisait une heure que les domestiques avaient servi le petit déjeuner à Cricklade, et déjà le Duc se levait dans un ciel strié de minces bandes de nuages vaporeux. La nuit-de-la-Duchesse avait vu la première ondée depuis la conjonction d'été. Les champs et les forêts miroitaient sous leur glacis de pluie. Les fleurs aborigènes, réduites à de simples couronnes brunes ratatinées après s'être déchargées de leurs graines, ne formaient plus qu'une masse pulpeuse gagnée par la pourriture. Mais, surtout, il n'y avait plus de poussière dans l'air. Les ouvriers agricoles du domaine avaient commencé la matinée de fort bonne humeur devant cet heureux présage. Une pluie aussi précoce signifiait que la seconde récolte de céréales donnerait une riche moisson. Louise Kavanagh se fichait complètement de la pluie, ainsi que de la perspective d'une prochaine abondance de denrées agricoles. Même l'enthousiasme folâtre de Geneviève ne parvenait pas à l'inciter à leur petite promenade habituelle dans le paddock. Au lieu de cela, elle était assise sur le siège des toilettes dans sa salle de bains privée, la culotte autour des chevilles et la tête dans les mains. Ses longs cheveux pendaient tout raides jusqu'à ses chaussures bleues vernies, effleurés par les houppes aux extrémités. C'était stupide d'avoir les cheveux aussi longs, songeait-elle, stupide, snob et pas pratique ; un gaspillage de temps et une insulte. Pourquoi faut-il que je sois pomponnée et arrangée comme si j'étais un pur-sang de parade ? C'est une tradition cruelle et ignoble que de traiter les femmes ainsi. Tout cela pour me faire jouer les beautés classiques devant quelque jeune et affreux " gentleman " sans cervelle. Que m'importent les apparences, et surtout les apparences qui viennent du passé pseudo-mythique d'une autre planète ? J'ai déjà mon homme. Elle colla à nouveau les mains à son ventre, appuyant très fort sur l'intestin en retenant sa respiration. Sous l'effort, ses ongles s'enfoncèrent dans ses paumes. Son visage fut pris d'un tremblement et devint tout rouge. Cela ne changea absolument rien. Elle relâcha l'air de ses poumons prêts à éclater, laissant échapper un lourd sanglot. Gagnée par l'énervement, elle serra de nouveau. Relâcha sa respiration. Serra. Rien. Il lui vint l'envie de pleurer. Ses épaules tremblaient, elle avait même des cernes brûlants autour des yeux, mais il ne lui restait pas de larmes. Elle était au désespoir. Au moins cinq jours qu'elle aurait dû avoir ses règles. Elle qui était si régulière. Elle portait l'enfant de Joshua. C'était merveilleux. C'était horrible. C'était... un énorme gâchis. - Mon Dieu, je Vous en supplie, murmura-t-elle. Ce que nous avons fait n'était pas un péché. Non. Je l'aime tant. C'est la vérité. Faites que cela n'arrive pas. Je Vous en supplie. Rien ne l'aurait plus comblée que d'avoir un enfant de Joshua. Mais pas maintenant. Joshua lui-même lui apparaissait encore comme un merveilleux fantasme qu'elle s'était inventé pour s'amuser durant les longs mois chauds et monotones de l'été de Norfolk. Trop parfait pour être réel, le genre d'homme qui la faisait fondre à l'intérieur en allumant en elle le feu de la passion. Une passion dont elle n'avait pas tout à fait conscience avant lui. Tous ses rêves d'amour antérieurs s'étaient transformés en de vagues visages anonymes après que son grand et beau chevalier l'eut embrassée. Mais, quand elle était couchée la nuit, le souvenir des mains habiles de Joshua explorant son corps nu lui procurait sous les draps de chaudes sensations indignes d'une jeune lady. Depuis, il ne s'était pas passé un seul jour sans qu'elle ne se rende à leur petite clairière de la forêt de Wardley, et l'odeur du foin sec allumait toujours en elle une étincelle de désir à la pensée des derniers moments qu'ils avaient passés ensemble dans l'écurie. - Je Vous en supplie, mon Dieu. L'année dernière, une des filles du couvent, âgée d'un an de plus que Louise, avait quitté la région plutôt précipitamment. Elle appartenait à l'une des familles les plus influentes du comté de Stoke, son père était un propriétaire terrien qui siégeait au Conseil régional depuis plus de dix ans. Elle était allée habiter chez un riche parent éleveur de moutons, avait dit la Mère supérieure aux autres élèves, où elle allait apprendre la façon de tenu-une maison afin de bien se préparer à son rôle d'épouse. Or tout le monde connaissait la vraie raison. Un des jeunes Romanis, de passage à Stoke pour la cueillette des rosés, l'avait culbutée dans sa roulotte. Après cela, la famille de la fille avait été plus ou moins snobée par les gens du beau monde, et son père avait dû se démettre de son siège au Conseil, invoquant des ennuis de santé. Personne n'aurait osé agir de la sorte avec une branche de la famille Kavanagh. Mais il était certain que les rumeurs commenceraient à circuler si jamais elle prenait tout à coup des vacances ; la flétrissure de la honte ne s'effacerait jamais sur Cricklade. Et maman pleurerait parce que sa fille se serait conduite affreusement mal vis-à-vis d'elle. Et papa... Louise préférait ne pas penser à ce que ferait son père. Non ! songea-t-elle avec fermeté. Arrête de penser ainsi. Rien de terrible ne va arriver. " Tu sais que je reviendrai ", lui avait assuré Joshua alors qu'ils étaient enlacés près du ruisseau baigné de soleil. Et il disait aussi qu'il l'aimait. Il va revenir. Il l'a promis. Après cela, tout irait bien. Joshua était la seule personne dans la galaxie capable d'affronter son père sans trembler. Oui, dès qu'il serait là, tout allait s'arranger. Louise repoussa ses cheveux - décidément très agaçants - de devant son visage et se releva lentement. Quand elle se regarda dans le miroir, c'était un désastre total. Elle commença à s'arranger, remontant sa culotte, s'aspergeant le visage d'eau. Sa robe légère et fleurie à la jupe longue était toute froissée. Pourquoi ne pouvait-elle porter des pantalons, ou même un short ? Elle se doutait de la réaction de Nounou à cette innocente suggestion. Montrer ses jambes en public ? Grand Dieu ! Mais ce serait tellement plus pratique par ce temps. Des tas de femmes allaient ainsi dans les roseraies ; des filles de son âge aussi. Elle entreprit de tresser ses cheveux. Encore une chose qui changerait quand elle serait mariée. Mariée. Elle adressa un sourire indécis à son reflet. Joshua allait avoir un choc terrible à son retour, quand elle lui apprendrait l'extraordinaire nouvelle. Mais, au bout du compte, il serait ravi et se réjouirait avec elle. Comment pourrait-il en être autrement ? Et ils seraient mariés à la fin de l'été (c'est-à-dire aussi vite que le permettait la décence quand on a par ailleurs un ventre qui commence à grossir), alors que les fleurs venues de la Terre seraient à leur plénitude et les greniers pleins de la seconde moisson. Sa grossesse ne se remarquerait sans doute pas encore, pas avec une robe taillée exprès. Geneviève serait enchantée d'être la première demoiselle d'honneur. Il y aurait d'immenses tentes sur les pelouses pour la réception. Et des membres de la famille qu'elle n'avait pas vus depuis des années. Ce serait la plus grande fête que le comté de Stoke ait connue depuis des décennies, tous les gens seraient heureux et danseraient sous le ciel nocturne rosé fluo. Certains soupçonneraient la vérité à cause de la précipitation des choses. N'empêche que Joshua allait devenir l'associé de son père dans ce projet si excitant de bois de mayope. Il était riche, de bonne lignée (probablement, sinon comment aurait-il hérité d'un vaisseau ?), fin gestionnaire tout à fait capable de se charger de Cricklade. Une union idéale (quoique peu commune) pour l'héritière de Cricklade. Leur mariage ne serait pas chose si extraordinaire. Sa réputation resterait intacte, et l'honneur des Kavanagh sans tache. Après les noces, ils partiraient en voyage dans les îles de Norfolk pour leur lune de miel. Ou peut-être même sur une autre planète dans son vaisseau. L'important, c'était qu'elle n'ait pas le bébé ici, avec tout le monde pour noter la date de la naissance. La réalité pouvait s'accorder avec ses rêves les plus fantastiques. Un mari merveilleux, et un beau bébé. Si Joshua... Toujours, si Joshua... Pourquoi fallait-il qu'il en fût ainsi ? Installée près d'un grand pin aborigène de Norfolk, la roulotte de Romanis était la seule dans ce pré qui, jusqu'à une date récente, en avait accueilli plus de trente à la fois. Des pierres plates rougeâtres disposées en cercle renfermaient des tas de cendres, froides à présent. Le long de la rive du petit ruisseau, l'herbe était tassée aux endroits où les chevaux et les chèvres étaient venus boire et où les gens avaient rempli leurs seaux. Plusieurs monticules de terre nue marquaient l'emplacement des latrines ; leurs flancs coniques étaient creusés de rigoles récentes témoignant de la dernière pluie de la nuit-de-la-Duchesse. La roulotte, mélange de style traditionnel et de technologie moderne avec son bâti monté sur roues légères, avait connu des temps meilleurs. Les peintures aux couleurs gaies et au dessin travaillé commençaient à passer, quoique le bois demeurât sain. Trois chèvres étaient attachées à l'essieu arrière. Il y avait deux chevaux au repos, un shire à la robe pie maculée de boue, avec une longue crinière en bataille, qui servait à tirer la roulotte, et un étalon de monte noir, à la robe lisse et brillante, équipé d'une somptueuse selle de cuir polie jusqu'à reluire. À l'intérieur de la roulotte, Grant Kavanagh se tenait penché pour ne pas se cogner la tête au plafond incurvé. Il faisait sombre, une poussière légère et une odeur d'herbe sèche flottaient dans l'air. Il savourait cet instant qui lui rappelait des souvenirs de son enfance. Aujourd'hui encore, le spectacle des roulottes serpentant à travers les plateaux de Cricklade à l'approche de l'été le transportait de joie. La fille écarta les lourds rideaux suspendus à une corde au milieu de la roulotte. Elle s'appelait Carmitha, elle avait vingt ans, les épaules larges et un corps robuste, un corps qui - Grant le sut d'instinct et trouva cela déprimant - aurait quelques kilos en trop dans six ou sept ans. Elle avait une abondante chevelure noire qui lui descendait au-dessous des épaules, assortie à sa peau lisse et foncée. Elle s'était changée pour revêtir une jupe blanche presque transparente et un ample corsage. - Fantastique, dit Grant. - Eh bien, merci, gentil monsieur. Elle fit une révérence et pouffa de rire. Grant s'approcha et commença à l'embrasser. Ses mains manièrent maladroitement les boutons du chemisier. Elle le repoussa avec douceur et lui éloigna les mains en déposant de petits baisers aux jointures des doigts. - Laisse-moi faire ça pour toi, dit-elle d'un air aguichant. Ses doigts descendirent vers le bouton du haut en une lente et lascive caresse. Grant se délecta du spectacle tandis qu'elle se dénudait. Il la poussa sur le lit, goûtant un immense bonheur devant l'ardeur qu'elle manifestait. La roulotte commença à se balancer et à grincer. Une lampe-tempête qui pendait du plafond au bout d'une chaîne en laiton se mit à osciller doucement en émettant un grand son métallique. À peine si Grant l'entendait par-dessus les gloussements de plaisir exubérants de Carmitha. Au bout d'un moment beaucoup trop court, il jouit, le corps agité de spasmes violents, dans une extase rythmée par les craquements de sa colonne vertébrale. Carmitha poussa très vite un cri aigu, en déclarant que les orgasmes à répétition la faisaient presque défaillir. Il s'effondra sur le lit dont les couvertures rêches lui grattaient le dos. Des filets de sueur mêlée de poussière coulaient à travers les poils frisés de sa poitrine. Bon Dieu ! mais cette conjonction d'été, songea-t-il, c'est ce qui fait que ma vie vaut la peine d'être vécue. Le moment où il pouvait se prouver qui il était, encore et encore. La récolte des Larmes avait été l'une des meilleures qu'on ait jamais faites ; le domaine avait rapporté les profits habituels. Il avait culbuté presque une douzaine de filles des équipes de cueillette. La météo prévoyait un mois humide, ce qui signifiait une seconde récolte abondante. L'audacieuse proposition du jeune Joshua pour cette affaire de bois de mayope ne pouvait qu'ajouter à la prospérité et au prestige de la famille. Le seul nuage à l'horizon, c'étaient les informations en provenance de Boston concernant l'agitation ouvrière. Il semblait bien que l'Union démocratique des travailleurs agricoles provoquait encore des troubles. L'Union était un regroupement hétéroclite de réformistes et d'agitateurs politiques, un groupe semi-subversif qui voulait voir la terre répartie " équitablement " parmi le peuple, les profits étrangers de la vente des Larmes de Norfolk investis dans le social, et la pleine égalité et les droits civils accordés à la population. Et aussi, sans doute, la bière gratis le vendredi soir, pensa Grant, l'esprit caustique. L'avantage d'une Confédération de plus de huit cents planètes, c'était qu'elle offrait aux gens une immense variété de systèmes sociaux entre lesquels choisir. Ce que les activistes de l'Union démocratique des travailleurs agricoles oubliaient un peu vite, c'était que ces feignasses d'ouvriers étaient libres de partir pour leur foutu paradis communiste dès qu'ils gagneraient assez d'argent pour payer leur passage. Mais, holà, non ! ils voulaient libérer Norfolk, peu importe les dommages et les souffrances qu'ils occasionnaient en propageant leurs idées politiques dictées par l'envie et la jalousie. Dix ans auparavant, une section de l'Union démocratique des travailleurs agricoles avait tenté d'étendre la sédition dans le comté de Stoke. Grant avait aidé le commissaire du comté à les arrêter. Les leaders avaient été déportés sur une planète pénitentiaire de la Confédération. Certains des éléments les plus durs -ceux qu'on avait trouvés avec des armes de fabrication artisanale - avaient été remis à une escouade d'agents des opérations spéciales de Norwich, la capitale. Les autres, la pitoyable racaille des rues qui distribuait des tracts et se bourrait la gueule jusqu'au coma éthylique à la bière fournie par l'Union, s'étaient vu infliger quinze ans de travaux forcés dans les équipes de travail polaires. Depuis, on n'en avait pas vu l'ombre d'un sur Kesteven. Décidément, se dit Grant avec sagesse, il y a des gens qui n'apprennent jamais. Si ça marche, pourquoi vouloir faire une réparation ? Et Norfolk, ça marchait. Il déposa un baiser sur le sommet de la tête de Carmitha. - Quand pars-tu ? - Demain. Le gros de ma famille est déjà parti. Ils cherchent des gens pour la cueillette des fruits dans le comté de Hurst. Ça paie bien. - Et après ? - On passera l'hiver à Holbeach. Il y a beaucoup de grottes profondes dans les falaises au-dessus de la ville. Et certains d'entre nous trouvent du travail sur le marché du port, pour vider les poissons. - Ça a l'air d'une vie agréable. N'as-tu jamais envie de te fixer ? Elle haussa les épaules autour desquelles se répandit son épaisse chevelure. - Pour être comme toi, enchaîné à ton froid palais de pierre ? Non merci. Il n'y a peut-être pas grand-chose à voir dans ce monde, mais, tout ce qu'il y a, je veux le voir. - Alors, autant profiter du temps que nous avons. Elle se glissa au-dessus de lui, refermant ses mains calleuses autour de son pénis. Quelqu'un gratta timidement à la porte arrière de la roulotte. - Monsieur ? Vous êtes là, monsieur ? demanda William Elphinstone d'une voix aussi hésitante que son geste. Grant se recula dans un gémissement agacé. Non, je ne suis pas là, c'est pour ça que mon cheval m'attend dehors. - Qu'est-ce que tu veux ? - Navré de vous déranger, monsieur, mais il y a un appel urgent pour vous à la maison. Mr. Butterworth a dit que c'était important, ça vient de Boston. Grant se renfrogna. Butterworth ne lui aurait pas envoyé quelqu'un si ce n'était pas vraiment urgent. Le régisseur savait trop bien ce qu'il faisait pour le déranger à un moment creux comme celui-ci. Il était aussi assez roublard pour ne pas venir lui-même. Je me demande ce que le jeune Elphinstone a pu faire pour le contrarier, songea Grant avec désinvolture. - Attends-moi dehors ! cria-t-il. J'arrive dans une minute. Il décida de prendre tout son temps pour s'habiller. Il n'était absolument pas question qu'il sorte précipitamment de la roulotte en fourrant sa chemise dans son pantalon et donne ainsi l'occasion au garçon de tout raconter aux autres apprentis régisseurs. Il rectifia sa veste de tweed, lissa ses favoris en côtelette et ajusta sa casquette. - De quoi ai-je l'air ? - D'un maître, répondit Carmitha de son lit. Grant ne décela aucune ironie dans ce terme. Il fouilla dans sa poche et trouva deux guinées d'argent. En sortant, il laissa tomber le petit cadeau dans un grand bol en porcelaine trônant sur une étagère à côté de la porte. Louise vit son père et William Elphinstone arriver à la porte de devant. Apparurent des valets d'écurie qui prirent en charge les chevaux. A la façon dont suaient les animaux, la chevauchée avait été rude. Son père se précipita dans la maison. Pauvre papa, toujours occupé. Louise se dirigea sans se presser vers William qui parlait aux valets d'écurie, tous deux plus jeunes qu'elle. Il la vit approcher et les renvoya avec les chevaux. Quand le grand étalon noir passa à côté d'elle, Louise lui caressa le flanc. - Que signifie tout ce remue-ménage ? demanda-t-elle. - Un appel de Boston. Mr. Butterworth a jugé important de m'envoyer chercher votre père. - Ah! Louise commença à s'éloigner. William se porta à sa hauteur, ce qu'elle trouva agaçant. Elle n'avait pas envie de compagnie. - J'ai été invité à la réception des Newcombe samedi soir, dit-il. J'ai pensé que ça pourrait être plutôt amusant. Ils ne sont pas tout à fait de notre monde, mais ils tiennent bonne table. On dansera après. - C'est bien. Louise détestait quand William essayait de se donner des airs supérieurs. " Notre monde ", vraiment ! Elle était au collège avec Mary Newcombe. - J'espérais que vous viendriez avec moi. Elle le regarda, surprise. L'espoir et l'anxiété se lisaient sur le visage du garçon. - Oh ! William, c'est très gentil à vous de demander. Merci. Mais je ne peux vraiment pas. Désolée. - Vous ne pouvez vraiment pas ? - Eh bien, non. Les Galford viennent dîner samedi. Je dois être là. - Je pensais que, peut-être, maintenant qu'il est parti, vous pourriez trouver plus de temps à m'accorder. - Qui est parti ? demanda-t-elle d'un ton brusque. - Votre ami, le vaillant capitaine de vaisseau. - William, vous racontez vraiment n'importe quoi. J'ai dit que je ne peux aller à la réception des Newcombe avec vous. Soyez gentil, changez de sujet. Il s'arrêta et la prit par le bras. Elle était trop soufflée pour dire quoi que ce soit. Les gens ne se permettaient pas de telles libertés. - Tu as toujours trouvé plein de temps pour lui, dit-il d'un ton sec. - William, cessez immédiatement. - C'était tous les jours. Tous les jours, vous partiez galoper dans la forêt de Wardley. Louise sentit le sang lui monter aux joues. Que savait-il ? - Enlevez votre main. Tout de suite ! - Lui, ses mains, ça ne te dérangeait pas. - William ! Il lui adressa un sourire qui ne contenait pas la moindre pointe d'humour et la lâcha. - Je ne suis pas jaloux. Comprends-moi bien. - Il n'y a aucune raison d'être jaloux. Joshua Calvert était un hôte et un ami de mon père. Un point, c'est tout. - Certains prétendants ne seraient pas de cet avis. - Qui ? dit Louise d'une voix rauque. - Des prétendants, ma très chère Louise. Tu dois bien savoir que les spéculations vont bon train sur l'identité de l'heureux élu. Tout ce que je dis, c'est qu'il y a certaines familles de bonne lignée de Kesteven, et des beaux partis, qui prendraient ombrage à... comment doit-on appeler ça ?... ton indiscrétion. Elle le gifla. Le son retentit à travers la pelouse. - Comment osez-vous ? Il passa les doigts de sa main droite sur sa joue, le visage marqué d'une expression de mépris et de l'empreinte de la paume de Louise, gravée en rosé. - Quelle fougue, Louise. Je n'avais pas idée. - Hors de ma vue. - Mais oui, si c'est que tu désires. Néanmoins, tu pourrais vouloir prendre en considération que, si cela venait à se savoir, ta situation pour l'instant enviable pourrait bien devenir des plus incertaines. Je ne souhaite pas que cela arrive, Louise, vraiment. Tu vois, sincèrement, je ressens beaucoup d'affection pour toi. Assez pour me montrer indulgent. Elle semblait tout à fait incapable du moindre mouvement, condamnée à rester là, bouche bée, devant lui. - Espèce de... Les mots sortirent dans un souffle étranglé. Elle eut un instant de panique où elle crut qu'elle allait s'évanouir. William s'agenouilla devant elle. Non, pensa-t-elle, oh non, non, non, ce n'est pas possible. Joshua Calvert, bon sang, où es-tu ? - Épouse-moi, Louise. Je peux obtenir le consentement de ton père, ne t'inquiète pas pour ça. Épouse-moi, et nous aurons une vie merveilleuse ici, à Cricklade. Il tendit la main, le visage radouci par l'espoir. Elle se planta devant lui dans la posture la plus imposante qu'elle pût prendre. Et, d'une voix très distincte, très calme, déclara : - Plutôt vivre en pelletant de la bouse de vache. Une des formules percutantes de Joshua, quoique, à vrai dure, pas reprise textuellement. William devint blême. Elle pivota sur un talon et s'éloigna. Raide. - Nous n'en avons pas encore fini avec cette question ! lui cria-t-il. Crois-moi, ma chère Louise, ma demande en mariage ne sera pas rejetée. Grant Kavanagh s'assit derrière la table de son bureau et prit le téléphone. Sa secrétaire l'avait mis en communication avec Trevor Clarke, le lord-lieutenant du comté de Kesteven. Grant n'aimait pas du tout les implications contenues dans cet appel. - J'ai besoin de toi pour conduire la milice de Stoke à Boston, dit Trevor Clarke aussitôt après qu'ils eurent échangé leurs salutations. Un effectif au complet, s'il te plaît, Grant. - Cela risque d'être difficile. Nous sommes encore très occupés ici. Les roseraies ont besoin d'être taillées, et il y a la seconde récolte de céréales à semer. Nous ne pouvons guère enlever à la terre les hommes aptes au travail. - On n'y peut rien. Je recrute toutes les milices du comté. - Toutes ? - Je le crains, mon vieux. Nous avons interdit qu'on en parle aux nouvelles, tu comprends, mais, franchement, la situation à Boston ne laisse rien augurer de bon. - Quelle situation ? Sérieusement, tu n'es pas en train de me dire que tu t'inquiètes à cause de cette foutue racaille de l'Union ? - Grant... (La voix de Clarke baissa d'une octave.) Écoute, ceci est strictement confidentiel, il y a déjà cinq districts de Boston qui sont tombés aux mains de ces types, rendus ingouvernables. Nous avons ici un état d'insurrection ouverte. Si nous envoyons la police pour rétablir l'ordre, ils ne se montreront plus. La ville est sous la loi martiale, tant que nous pouvons encore la faire respecter. Je suis très inquiet, Grant. - Merde, alors ! L'Union démocratique des travailleurs agricoles a fait ça ? - Nous ne sommes pas certains. Qui que soient ces insurgés, ils semblent être en possession d'armes énergétiques. Ce qui sous-entend une complicité extraplanétaire. Mais il est difficile de croire que l'Union ait pu organiser un truc pareil. Tu sais comment ils sont, des exaltés qui cassent les tracteurs et les charrues. Les armes énergétiques violent tous les articles de notre Constitution ; elles représentent tout ce que cette société a voulu éviter. - Une force extérieure ? Grant Kavanagh pouvait à peine en croire ses oreilles. - Possible. J'ai fait parvenir une requête à la chancellerie pour demander que l'escadrille des Forces spatiales de la Confédération prolonge son tour de service. Par chance, les troupes sont encore ici, en permission à terre. En ce moment, le commandant de l'escadrille les rappelle en orbite. - À quoi ça va servir ? - Les vaisseaux des Forces spatiales peuvent s'assurer que plus rien ne sera livré aux insurgés depuis l'extérieur. Et, en dernier ressort, ils peuvent apporter une puissance de frappe à notre armée de terre. Grant était figé sur son siège. Armée de terre. Puissance de frappe. Il était en train de rêver. Par les fenêtres il pouvait voir les hautes plaines de Cricklade, riches et verdoyantes. Et il était là à discuter calmement à propos d'une véritable guerre civile. - Mais bon sang, vieux, c'est d'une ville que nous parlons. Tu ne peux pas utiliser les armes des vaisseaux contre Boston. Il y a cent vingt mille personnes qui vivent là. - Je sais, dit Trevor Clarke d'un ton mordant. Une des missions principales de la milice sera d'aider à évacuer la population. Tu vas minimiser les pertes, Grant. - As-tu informé le chancelier de tes projets ? Parce que, si tu ne l'as pas fait, moi, je vais le faire. Il y eut un silence qui dura plusieurs secondes. - Grant, fit Trevor d'une voix douce, c'est la chancellerie qui m'a recommandé d'agir en ce sens. Cela doit être fait tant que les insurgés sont concentrés en un seul lieu, avant qu'ils aient la possibilité d'étendre leur infâme révolution. Des tas de gens se joignent à eux. Je... je n'aurais jamais cru qu'il y ait tant de mécontents sur la planète. On doit arrêter ça, et l'arrêter d'une manière qui interdise que cela se reproduise. - Oh ! mon Dieu ! murmura Grant Kavanagh, la voix brisée. D'accord, Trevor, je comprends. Je convoque le capitaine de la milice cet après-midi. Le régiment sera fin prêt dès demain. - Bravo, Grant. Je savais que je pouvais compter sur toi. Un train vous attendra à la gare de Colsterworth. On vous logera dans un entrepôt industriel à l'extérieur de la ville. Et ne t'inquiète pas, vieux, les vaisseaux ne sont là qu'en dernier recours. Je pense que nous n'aurons besoin que d'une petite démonstration et qu'ils vont se dégonfler. - Oui, je suis sûr que tu as raison. Grant reposa le téléphone à la poignée nacrée sur son support. Un mauvais pressentiment lui disait que ce ne pouvait pas être aussi simple. Avec six wagons de passagers, le train avait suffisamment de place pour les sept cents hommes que comptait la milice du comté de Stoke. Il leur fallut vingt-cinq minutes pour embarquer. Dans la gare, c'était le désordre total ; la moitié des rues de la ville étaient encombrées de charrettes, de voitures de maître, d'autobus et de véhicules agricoles. Les familles mettaient longtemps à faire leurs adieux. Dans leurs uniformes gris, les hommes avaient les yeux fuyants et les nerfs tendus. En plusieurs endroits du quai, on les entendait se plaindre de leurs bottes qui leur faisaient mal. Louise et Marjorie étaient coincées contre le mur de la gare entre une pile de sacs de voyage, d'un côté, et, de l'autre, des caisses de munitions en métal vert olive. Certaines avaient des tampons dateurs qui remontaient à plus de dix ans. Trois hommes au visage sévère gardaient les munitions, tenant entre leurs bras leurs petits fusils noirs. Louise commençait à regretter d'être venue. Geneviève n'avait pas eu la permission. Mr. Butterworth, dans son uniforme de sergent-major, arpentait le quai, donnant des ordres à droite et à gauche. Peu à peu le train se remplit ; des équipes de travail chargèrent les sacs et les munitions dans le compartiment postal du wagon de tête. William Elphinstone descendait le quai, très élégant dans son uniforme de lieutenant. Il s'arrêta devant elles. - Mrs. Kavanagh, dit-il d'un ton tranchant. Louise. Il semblerait que nous partions dans cinq minutes. - Eh bien, tâchez de faire très attention à vous, William, répondit Marjorie. - Merci. Comptez sur moi. Louise laissa son regard s'égarer avec une lenteur délibérée. William parut un peu gêné, mais décida que ce n'était pas le moment de faire un esclandre. Il salua Marjorie d'un signe de la tête et s'éloigna. Celle-ci se tourna vers sa fille. - Louise, c'était extrêmement grossier. - Oui, mère, fit Louise sans manifester le moindre repentir. C'était bien de William de se porter volontaire même si ce n'était pas sa milice. Il faisait cela uniquement pour se couvrir de gloire, pour paraître plus acceptable devant papa. Toutefois, il n'irait jamais au front partager les risques que prenaient les pauvres simples soldats, pas lui. Joshua, oui. Marjorie lança un regard scrutateur à sa fille devant le ton inattendu, découvrant l'expression boudeuse et butée sur le visage d'ordinaire placide. Ainsi Louise n'aimait pas William Elphinstone. Ce n'est pas moi qui le lui reprocherais. Mais le manifester ainsi en public ne lui ressemblait pas. Dans son comportement, Louise était toujours d'une correction méticuleuse, très à cheval sur les convenances. Brusquement, malgré tout le souci que causait la situation à Boston, Marjorie ressentit un grand bonheur. Sa fille n'était plus une petite souris douce et timide. Elle eut envie d'applaudir. Et je me demande ce qui a pu déclencher cette démonstration d'indépendance, quoique j'aie ma petite idée. Joshua Cal vert, si tu as posé un doigt sur elle... Grant Kavanagh remonta d'un pas vigoureux le long du train, s'assurant que ses hommes étaient installés et que tout était en ordre. Sa femme et sa fille attendaient sagement au bout du quai. Divines toutes les deux. Marjorie, surtout. Pourquoi est-ce que je m'embête avec ces petites Romanis ? Le visage de Louise était toute mélancolie. Elle a peur, mais s'efforce de ne pas le montrer. Elle essaie d'être courageuse comme un bon Kavanagh. Quelle enfant merveilleuse ! Elle devient une belle jeune fille. Même si elle a été un peu maussade ces derniers jours. Joshua doit lui manquer, songea-t-il gaillardement. Incidemment, cela lui rappela qu'il devrait commencer à réfléchir sérieusement à lui trouver un bon parti. Mais pas encore, pas cette année. Le manoir de Cricklade résonnerait encore ce Noël des rires de sa fille, qui lui réchaufferaient le coeur. Il la serra dans ses bras, et elle passa les siens autour de sa taille. - Papa, ne pars pas, murmura-t-elle. - Il le faut. Ce ne sera pas bien long. Elle renifla bruyamment et hocha la tête. - Je comprends. Il embrassa Marjorie, ignorant les sifflets et les acclamations qui fusaient des wagons à l'arrière du train. - Bon, ne cherche pas à prouver quoi que ce soit, lui dit sa femme avec ce ton las et à demi réprobateur qui signifiait qu'elle avait une peur bleue. - Bien sûr que non, la rassura-t-il. Je vais juste rester assis dans la tente de commandement et laisser les jeunes faire le travail. Marjorie passa son bras autour des épaules de Louise tandis qu'elles agitaient la main en signe d'adieu vers le train qui sortait de la gare. Sur le quai, les femmes formaient un groupe compact, avec leurs mouchoirs battant autour de leurs poignets. Marjorie eut soudain envie de rire en pensant combien elles devaient paraître ridicules aux hommes dans le train. Mais elle ne le fit pas parce qu'elle était une Kavanagh et devait donner l'exemple. Du reste, elle aurait pu se mettre à pleurer devant la futilité et la stupidité de tout ce branle-bas. Dans le ciel limpide apparurent des éclairs d'argent. Ils changèrent brusquement de direction lorsque l'escadrille des Forces spatiales modifia sa formation et son inclinaison orbitale de sorte que Boston soit toujours dans la ligne de mire de l'un de leurs appareils. Dariat s'arma de courage. Il n'était pas facile de se suicider. Le suicide était le comble de l'échec, du désespoir. Alors que sa vie, depuis le retour des morts du royaume du vide, était devenue excitante. Il observa le couple qui descendait lentement l'escalier nauséabond du gratte-ciel. Kiera Salter avait fort bien mené son jeu de séduction, mais quel jeune mâle de quinze ans pourrait résister aux charmes de Marie Skibbow ? Kiera n'avait même pas eu à embellir le corps dont elle avait pris possession. Elle s'était contentée de mettre un débardeur mauve et une jupe bleu ciel, et de laisser la nature causer des ravages dans l'équilibre hormonal du garçon - comme avec Anders Bospoort. Le sous-programme assigné à l'observation du jeune Horgan circulait à travers les cellules neurales réparties derrière les murs de polype de la cage d'escalier ; il s'étendait aux secteurs environnants pour opérer une interface avec les programmes existants du gratte-ciel. Un ange gardien invisible qui voyait tout, à l'affût d'une menace, d'un possible danger. Horgan était l'un des innombrables descendants de Rubra. Choyé, privilégié et chéri ; guidé à son insu dans son éducation vers les sphères d'intérêt qui convenaient, et héritier d'une arrogance ahurissante pour quelqu'un d'aussi jeune. Il avait toutes les caractéristiques de cette suffisance endémique propre aux malheureux protégés de Rubra. Horgan était orgueilleux, solitaire, irascible. Grand et maigre, le teint foncé des Asiatiques, des yeux indigo expressifs, si ses chromosomes lui avaient accordé la musculature assortie à sa personnalité narcissique, on l'aurait vu mêlé à autant de bagarres que le jeune Dariat. Naturellement, il ne se montra pas surpris quand Kiera/Marie avoua l'attirance qu'elle éprouvait pour lui. Une fille comme elle lui était due. Kiera et Horgan laissèrent l'escalier au quatre-vingt-cinquième étage. Dariat sentit le programme de surveillance passer à la strate de cellules neurales de l'appartement et interroger les programmes autonomes internes pour visualiser les images antérieures. C'était le point crucial. Il lui avait fallu deux jours pour modifier les programmes de l'appartement. Il avait souvent eu l'occasion d'effectuer des dérivations, mais jamais, avant cela, il n'avait eu à tromper la vigilance d'un sous-programme de personnalité de cette taille ; un système lui-même virtuellement intelligent. Il n'y eut pas d'alarme, pas de sonnerie de clairon pour alerter la conscience principale de Rubra. Le moniteur ne voyait qu'un appartement vide attendant Horgan. - Ils arrivent, dit Dariat aux autres dans la chambre d'Anders Bospoort. Il était avec les trois possédés. Ross Nash, qui se déplaçait dans le corps de Bospoort, un Canadien du début du XXe siècle. Enid Ponter, de la planète australo-ethnique Geraldton, morte depuis deux siècles, qui occupait l'enveloppe mortelle d'Alicia Cochrane. Et Klaus Schiller, qui possédait le corps de Manza Balyuzi, un Allemand qui n'arrêtait pas de marmonner des trucs à propos de son Fûhrer et qui semblait exaspéré de devoir emprunter l'apparence d'un Asiate. Le corps était désormais sensiblement différent de celui de la photo du cartel-passeport le jour où il avait débarqué du Yaku. La peau s'éclaircissait ; les cheveux noirs de jais se parsemaient de fins épis blonds qui prenaient de plus en plus d'ampleur ; les traits délicats devenaient irréguliers, les yeux se teintaient d'un bleu azur. Il avait même pris deux centimètres de plus. - Et Rubra ? demanda Enid Ponter. Est-ce qu'il sait ? - Mes programmes de dérivation ont marché. Le moniteur ne nous voit pas. Ross Nash laissa errer son regard autour de la chambre, un peu comme s'il humait une trace de parfum exotique dans l'air. - Je le sens. Derrière les murs, une froideur. - Anstid, dit Dariat. C'est ce que tu sens. Rubra n'en est qu'un aspect, un serviteur. Ross Nash ne chercha pas à dissimuler son dégoût. Dariat n'était pas dupe, aucun des trois n'avait réellement confiance en lui. Ils étaient de fervents ennemis qui avaient conclu une trêve précaire à cause des dommages qu'ils pouvaient s'infliger les uns aux autres. Une interruption des hostilités qui ne pourrait jamais durer bien longtemps. Un compromis que la méfiance et le sentiment d'insécurité grignotaient peu à peu, minant la faculté de jugement. Et des deux côtés ils risquaient gros, ce qui précipitait la tentation de voir la traîtrise dans chaque respiration hésitante, dans chaque pas prudent. Or il allait prouver sa valeur comme peu d'autres l'avaient fait auparavant. Leur confiant non seulement sa vie, mais aussi sa mort. C'était d'une logique tellement absurde. Il lui fallait hériter de leurs impressionnants pouvoirs tout en conservant son affinité. Leurs pouvoirs leur venaient de la mort, donc il devait mourir et posséder un corps ayant le gène d'affinité. Si simple quand on le dit vite. Et complètement fou. Mais ce qu'il avait vu ces derniers jours ne défiait-il pas la raison ? Horgan et Kiera pénétrèrent dans l'appartement. À peine la porte était-elle refermée qu'ils s'embrassaient. Dariat se concentra très fort. Son affinité activa dans les nouveaux programmes neuraux une série d'instructions de simulation. L'image des corps enlacés fut incorporée en une seule figure. Un leurre, généré par une section en dérivation des cellules neurales de l'habitat, équivalente à dix fois le cerveau humain. Modeste par rapport à la masse totale de l'habitat, mais suffisante pour rendre l'illusion parfaite en donnant à l'image fantôme Horgan-Kiera un poids, une texture, une couleur et une odeur. Et même une chaleur corporelle. Les cellules sensitives enregistrèrent le moment où ils commençaient à s'arracher leurs vêtements avec cette impatience propre aux adolescents en proie au désir. La simulation la plus difficile à réaliser pour Dariat était le flot constant des émotions et des sensations que Horgan émettait inconsciemment sur la bande d'affinité. Mais il y parvint, grâce à sa mémoire et au soin apporté à la reconstitution. Le moniteur observait avec une calme indifférence. L'esprit de Dariat était divisé en deux parties, comme des événements parallèles de cosmologie quantique, deux réalités divergentes. Dans l'une, Horgan et Kiera se précipitaient dans la chambre, riant et lançant leurs vêtements. Dans l'autre... Horgan ouvrit les yeux dans un battement de paupières, stupéfait. Le baiser avait livré toutes les promesses que laissait entrevoir le corps de la fille, il était parti pour vivre la plus grande rencontre érotique de sa vie, et voilà qu'elle poussait un ricanement de mépris. Et que quatre autres personnes pénétraient dans le hall depuis l'une des chambres. Deux des hommes étaient immenses, l'un en largeur, l'autre en longueur. À peine si Horgan leur prêta attention. Il avait déjà entendu parler de ce genre de coup fourré, ces horreurs que se racontaient à voix basse les jeunes des foyers. Des snuff-sensos. La salope l'avait piégé, il était la proie qu'ils allaient violer et tuer. Il se retourna, les muscles de ses jambes déjà tendus. Une chose - étrange, comme une boule de liquide dure - le frappa à la nuque. Il tombait, et au loin chantait un chour d'anges de l'enfer. Dariat se tint à l'écart tandis que Ross Nash traînait Horgan à demi conscient dans la chambre. Il s'efforça de ne pas regarder les pieds du garçon qui flottaient à dix centimètres au-dessus du plancher. - Tu es prêt ? demanda Kiera d'un ton dégoulinant de dédain. Il passa devant elle pour entrer dans la chambre. - Est-ce qu'on pourra baiser après ? Dariat avait préféré une gélule à ingérer, comme autrefois, à un tampon transfuseur ou un équipement médical. C'était noir -évidemment - et long de deux centimètres. Il l'avait eue par son fournisseur de narkhal. Une neurotoxine, garantie indolore, lui avait-elle assuré. Comme s'il pouvait aller se plaindre si tel n'était pas le cas. Cela le fit sourire. Il avala la gélule, profitant du moment où il avait, presque, l'esprit ailleurs. Si ça faisait mal, elle était bonne pour quelques leçons appuyées sur les droits des consommateurs, des leçons dispensées par un professeur inattendu. - Allez, au travail, dit-il aux silhouettes groupées autour du lit. Des silhouettes allongées, des effigies couleur terre de Sienne qu'un sculpteur aurait saisies à travers une lentille déformante. Elles se penchèrent sur le garçon étendu, bras et jambes écartés, et projetèrent le feu blanc tout le long de sa colonne vertébrale. Le poison agissait rapidement. Garanti. Dariat perdit toute sensation dans ses membres. Tout devint gris autour de lui. Et les sons s'effacèrent, ce qui fut un soulagement. Il n'était plus tenu d'écouter tous ces hurlements. - Anastasia, murmura-t-il. Comme il allait être facile de la rejoindre à présent. Elle n'avait que trente ans d'avance sur lui, et qu'est-ce que cela représentait comparé à l'infini ? Il la retrouverait. La mort. Et au-delà. Corps et esprit entraînés dans une violente secousse. L'univers fuyait dans toutes les directions à la fois, terrifiant dans son immensité. Dariat était enveloppé dans un linceul de silence ; un silence qu'il n'aurait cru possible qu'aux confins de l'espace galactique. Un silence sans chaleur ni froid, sans aucune sensation de goût ou de toucher. Un silence peuplé d'un chour de pensées. Il ne regarda pas autour de lui. Il n'y avait rien à regarder, nulle part où regarder, pas ici, dans le sixième royaume. Mais il savait, percevait, ce qui partageait cet état avec lui. Les esprits dont lui avait parlé Anastasia quand ils étaient dans son tipi en ce temps si lointain. Des esprits aériens qui pleuraient des larmes amères, qui l'éclaboussaient de leurs tristes lamentations. Et qui déclinaient la haine à tous ses modes ; la jalousie et l'envie, mais surtout le dégoût de soi-même. Des esprits égarés, tous sans exception, au-delà de la rédemption. À l'extérieur il y avait la couleur, tout autour, mais jamais présente. Inaccessible et goguenarde. Un univers qu'il se plaisait à qualifier de réel. Le royaume des vivants. Un lieu merveilleux, d'une sublime beauté, un monde matériel qu'il désespérait de rejoindre. Il voulait renverser le cours des choses, exiger qu'on le laisse entrer. Il n'avait pas de mains, et il n'y avait pas de mur. Il aurait voulu appeler les vivants à son secours. Il n'avait pas de voix. - Aidez-moi ! cria son esprit. Les esprits égarés émirent un rire cruel. Ils se pressaient contre lui, innombrables. Il n'avait pas de localisation définie, découvrit-il, il n'était même pas une particule avec une enveloppe protectrice. Il était partout à la fois, en conjonction avec eux. Désarmé contre cette invasion. Poussés par la concupiscence et la convoitise, ils violentaient sa mémoire et s'agrippaient à ses souvenirs, s'allaitant du suc neuf des sensations qui étaient en lui. Un piètre succédané de la vie intrinsèque, mais encore frais, encore gorgé de détails croustillants. La seule nourriture dont pût se glorifier ce continuum occulte. - Anastasia, aide-moi. Ils se délectèrent de ses secrets les plus inavouables - ses séances de voyeurisme à travers les cellules sensitives de l'habitat, les moments où il se masturbait, son désir sans espoir pour Anastasia, les promesses irréalisables faites au plus profond de la nuit, les gueules de bois et les gueuletons, la jubilation qu'il avait éprouvée quand le gourdin s'était abattu sur le crâne de Mersin Columba, la chaleur du corps vibrant de passion d'Anas-tasia, leurs membres emmêlés. Ils absorbèrent tout cela, se moquant de lui en même temps qu'ils l'idolâtraient pour cet éclair de vie qu'il leur apportait. Le temps. Dariat le sentait s'écouler à l'extérieur. Des secondes, de simples secondes s'étaient égrenées. Ici, toutefois, il ne signifiait pas grand-chose. Le temps était ce que durait chaque souvenir, déterminé par la perception de chacun. Ce lieu défiait le temps, et le viol de sa mémoire se poursuivait sans connaître de fin. Et continuerait à jamais. Ils étaient trop nombreux pour que cela cesse. Il lui faudrait s'y soumettre, réalisa-t-il avec horreur. Et s'y joindre. Déjà, il ressentait un besoin irrépressible de percevoir la chaleur, le contact, les odeurs. Des trésors dont les réminiscences étaient partout. Il n'avait qu'à tendre l'esprit... La chambre était froide et humide, meublée à bon marché. Mais il ne pouvait s'offrir rien de mieux. Pas en ce moment. Sa lettre de licenciement était encore dans la poche de sa veste. La dernière enveloppe de paye était là, mais mince à présent. Elle était plus grosse cet après-midi. Avant qu'il entre au bar faire ce que tout homme faisait. Debbi se leva du lit, levant vers lui des yeux bouffis de sommeil. Elle commença à miauler, des lamentations qui n'en finissaient plus. Où était-il allé avec ses propres à rien de copains ? Est-ce qu'il savait quelle heure il était ? Combien est-ce qu'il avait bu ? Comme elle faisait toujours. Alors, il dit à la garce de la fermer parce que, cette fois, il en avait ras le bol de toutes ces scènes qu'elle lui faisait. Et comme elle ne se calmait pas il la frappa. Même ça Il 'y fit rien. Elle hurlait comme une folle à présent, ameutant tout le quartier. Alors, il la frappa à nouveau, plus fort cette fois. ... pour se repaître des pitoyables bribes de sensation. - Seigneur Anstid, viens à mon aide, moi, ton éternel serviteur. Par pitié, aide-moi. Des rires, seulement des rires. Alors il refoula sa colère et fuit les moqueries en se perdant dans... L'éclat du soleil sur le temple inca qui s'élevait, majestueux, vers le ciel. Plus grand que n'importe quelle cathédrale qu'il ait pu voir. Et pourtant ses bâtisseurs étaient aujourd'hui un peuple agenouillé devant la puissance de l'Espagne. Les richesses que contenait la cité détruite excédaient celles des rois. Une existence glorieuse attendait ses conquérants. Sous la chaleur torride, son armure était une véritable fournaise. Et l'estafilade sur sa jambe l'hôte d'étranges pustules brunes, les spores qui pullulaient dans cette jungle maudite. Déjà la peur le gagnait à l'idée qu'il ne reverrait pas les côtes de l'Espagne. ... ce qui n'était pas une solution. L'adversité et la douleur étaient de minces substituts au prodigieux éventail d'expériences qu'offrait l'univers extrinsèque dont il avait une vague perception. Dix secondes. C'était tout le temps qui s'était écoulé depuis qu'il était mort. Et depuis combien de temps certains esprits étaient-ils là ? Comment pouvaient-ils supporter cela... Des siècles douloureux comme le coeur d'un amant qui ne bat plus. S'accrocher comme une sangsue à ce qui est nouveau pour ne trouver qu'un parfum éventé. Et pourtant, même une saveur aussi insipide vaut mieux que l'enfer qui réside au-delà de la petite lueur goguenarde de la maison de chair où nous ne sommes plus. La folie et les dragons guettent ceux qui osent s'aventurer au-delà du discernable. Il est plus sûr de ne pas partir. Plus sûr d'endurer le connu que l'inconnu. ... Dariat recevait de brefs aperçus de la douleur de Horgan, des éclairs dans le néant du sixième royaume, pareils à des flammes léchant une poutre calcinée. Ils venaient de là où les esprits formaient le groupe le plus dense, tels des chiens se battant pour des morceaux d'un steak des plus saignants. Là, les couleurs, qui s'infiltraient à travers les brèches incurvant le continuum spatio-temporel, étaient plus marquées. Les esprits égarés hurlaient à l'unisson, lançant à Horgan des appels haineux, railleurs et tentateurs, pour qu'il cède, qu'il se rende. Les filles promettaient des océans de plaisir tandis que les esprits malfaisants le menaçaient d'éternités de tourment. Les failles par où arrivaient les éclats de douleur s'élargissaient lorsque Kiera, Ross, Enid et Klaus exerçaient leurs pouvoirs. - Il est à moi, déclara Dariat sur un ton de défi. Il est à moi. Préparé pour moi. Il m'appartient. - Non, il est à moi. - À moi. - À moi. - À moi ! hurla le chour. - Kiera, Ross, aidez-moi. Laissez-moi revenir. Il ne pouvait pas rester ici, il le savait. Les ténèbres froides et silencieuses l'appelaient, loin de l'univers du commencement. Là où Anastasia s'en était allée, là où ils se rencontreraient à nouveau. S'attarder ici avec, pour toute raison, les souvenirs des rêves d'hier était de la démence. Anastasia était assez courageuse pour s'aventurer plus loin. Aussi indigne qu'il en fût, il pouvait avancer dans son sillage. - Arrêtez, je vous en supplie ! cria Horgan. Délivrez-moi. L'uniformité dans laquelle était suspendu Dariat commença à se gauchir, ouvrant un étroit entonnoir évoquant un vortex cyclonique, qui menait dans les profondeurs insondables du coeur d'une géante gazeuse. Certains esprits étaient attirés, happés par une force invisible. Dariat fut de ceux-là, comprimé toujours plus contre... Une rue grossièrement pavée avec des petites maisons de chaque côté. Il pleuvait fort. Ses pieds nus étaient engourdis par le froid. Dans l'air flottait une fumée dont les minces volutes tournoyaient sous la brise au ras des cheminées. La pluie trempait son manteau en lambeaux et aggravait sa toux. Quand l'air passait dans sa gorge, il sentait des vibrations dans son torse fluet. Maman avait pris l'habitude de lui répondre par des sourires tristes chaque fois qu'il lui disait combien ça faisait mal en dedans. Sa petite soeur marchait à côté de lui en reniflant sans arrêt. On voyait à peine son visage caché sous le bonnet de laine et le col du manteau. Il lui tenait la main et elle avançait sans rien dire à petits pas chancelants. Elle avait l'air si frêle, encore plus que lui. Et ce n'était que le début de l'hiver. Il semblait qu'il n'y eût jamais assez de bouillon de viande ; du reste, dans les portions qu'on leur donnait, c'étaient surtout des légumes. Pas de quoi remplir le ventre. Pourtant, il y avait bien de la viande chez les bouchers. Les villageois envahissaient les trottoirs, appelés par le carillon incessant de la cloche de l'église. Les sabots de bois de sa soeur résonnaient sourdement contre les pavés. Ils étaient pleins d'eau et faisaient gonfler ses petits pieds blancs, avivant les plaies et la douleur. Papa touchait un bon salaire en travaillant dans les champs du châtelain. Mais il n'y avait jamais assez d'argent pour un petit extra sur la nourriture. Au creux de sa main libre il serrait le penny défraîchi avec le visage de la reine Victoria. Destiné au pasteur de la paroisse, souriant et chaudement vêtu. Ça ne lui paraissait pas juste. - S'il vous plaît, gémit Horgan, désormais affaibli, l'esprit meurtri par la douleur. Dariat glissa vers le garçon. - Je vais t'aider, je vais t'aider, mentit-il. Une faible lumière apparut à l'autre bout du tunnel, tremblotante et mouvante comme le soleil à travers le vitrail d'une église poussiéreuse. Cependant, les autres esprits promettaient eux aussi le salut au garçon... Le froid régnait sur le monde. La chaleur n'existait pas, même pas sous sa fourrure raide et puante. Au loin, la paroi de glace réverbérait une lumière blanc argent aveuglante sous le soleil étincelant. Les autres membres de la tribu étaient éparpillés sur la plaine herbeuse, avançant lentement dans les flaques glacées. Et entre les hautes herbes, se balançant sous le vent, se dessinait la silhouette du mammouth. - Viens donc, Dariat, appela Ross Nash. Dariat vit ses pensées prendre forme, devenir plus consistantes, tandis que des doigts d'énergie tâtonnaient pour l'agripper. À leur contact, il se solidifia, retrouva un poids, un volume ; emporté par l'enthousiasme de la victoire, il vit défiler à toute vitesse les autres esprits. Ils lançaient des hurlements et des imprécations pendant qu'il était aspiré toujours plus bas. Plus vite. Englouti. Même les ténèbres étaient une vision réjouissante. Un battement de paupières chassa les larmes de joie. La douleur était merveilleuse parce qu'elle était réelle. Il gémit en voyant les blessures qui marquaient son corps mince et éprouva une étrange sensation, comme si sa peau baignait dans une substance à la fois liquide et sèche. Le fluide coulait dans la direction que commandait son esprit. Aussi déploya-t-il toute sa volonté et, sous ses yeux, les plaies se refermèrent. Oui ! Oh ! Anastasia, mon amour, tu avais raison du début à la fin. Et moi j'ai toujours douté, au plus profond de moi, dans les recoins secrets de mon esprit. Qu'ai-je fait ? Kiera lui adressa un sourire méprisant. - Maintenant, dit-elle, tu vas oublier ta petite quête, ta vengeance contre Rubra, et travailler avec nous pour capturer les gerfauts de Magellanic Itg. avec ton affinité. Et ainsi nous déployer à travers les étoiles. Parce que perdre à présent signifierait retourner dans la prison de l'au-delà. Tu y es allé quinze secondes, Dariat. La prochaine fois, ce sera pour toujours. lone ne dormait pas. Son corps était assoupi et ses paupières suffisamment lourdes pour rester fermées, mais son esprit flottait au hasard parmi les images perçues par l'habitat. Elle se réimprégnait des scènes qu'elle aimait, les habitants qui dormaient paisiblement, faisaient la fête ou travaillaient aux premières heures du jour. Déjà les jeunes enfants s'agitaient, le personnel arrivait en bâillant aux restaurants qui servaient le petit déjeuner. À l'extérieur, autour du spatioport, des vaisseaux allaient et venaient (ceux qui partaient étaient moins nombreux que d'habitude). Deux astronefs de prospection, faits de bric et de broc, s'élevaient lentement au-dessus de l'anneau Ruine en suivant les orbites de transfert de Hohmann qui devaient les amener à leur rendez-vous avec l'habitat. Mirchusko était pleine à quatre-vingt-dix pour cent, ses bandes de tempête ocre sur safran ressortant vigoureusement sur la voûte étoilée. Cinq de ses sept lunes principales étaient visibles, des croissants ternes de dimensions diverses échelonnés d'un côté à l'autre du plan de l'anneau. Loin à l'intérieur du ruban vaporeux de l'anneau Ruine, deux douzaines de gerfauts filaient en direction de l'équateur de la géante gazeuse, en vol d'appariement. Trois oufs avaient déjà été éjectés au sein des épais anneaux internes de Mirchusko. lone écouta les questions qu'ils posaient avec une crainte révérencielle aux gerfauts qui les avaient aidés à se stabiliser, tandis que, devant, leurs parents fonçant vers la mort irradiaient un bonheur suprême. La vie continue, songea-t-elle, même en des temps sinistres comme ceux que nous vivons aujourd'hui. Un sous-programme intégré à la maison du lac la prévint que Dominique approchait de la chambre. Elle chassa de son esprit les images de l'habitat et ouvrit les yeux. Clément était couché à côté d'elle sur le matelas pneumatique recouvert de fourrure, la bouche ouverte, les yeux clos, émettant un léger ronflement. Elle se remémora avec tendresse la nuit qu'ils venaient de passer. C'était un bon amant, passionné, habile quoiqu'un rien égoïste - ce qui était normal vu son âge. Mais, malgré le plaisir qu'elle avait pris avec lui, ce n'était pas Joshua. La membrane musculeuse s'ouvrit pour laisser entrer Dominique. Elle était vêtue d'un peignoir pourpre et portait un plateau. - Alors, comment était mon petit frère ? demanda-t-elle en lorgnant les deux corps nus. lone se mit à rire. - Il devient grand et fort. - Vraiment ? Tu devrais abolir l'inceste, je pourrais m'en rendre compte par moi-même. - Demande à l'évêque. Je ne m'occupe que des décrets civils et financiers. La moralité, c'est son domaine exclusif. - Petit déjeuner ? proposa Dominique en s'asseyant à l'extrémité du lit. J'ai du jus, des toasts, du café et des tranches de quantat. - Ça me semble parfait. lone donna un petit coup de coude à Clément et ordonna à la fenêtre de s'éclaircir. Le verre perdit sa teinte brun noisette pour révéler le lac calme au pied de la falaise. Le phototube axial de Tranquillité commençait tout juste à émettre sa lumière orangée. - Des nouvelles à propos de Laton ? demanda Dominique. Assise en tailleur face à lone et à Clément, elle versa le café et leur tendit des toasts. - Rien de nouveau depuis ce qu'a apporté le faucon des Forces spatiales, répondit lone. C'était une des raisons qui l'avaient poussée vers Clément, pour le réconfort du contact physique, le besoin de se sentir désirée. Elle avait eu accès au rapport classé secret des Forces spatiales de la Confédération sur le virus énergétique, et son inquiétude n'avait cessé de croître. Dès que Tranquillité lui avait rapporté le contenu du cartel de Graeme Nicholson, elle avait donné l'ordre qu'on mette en place dix plates-formes de défense stratégique sur les stations industrielles en orbite au large du spatioport, en plus des trente-cinq qui protégeaient déjà l'habitat. Les compagnies étaient ravies de ce travail, la fabrication des éléments de vaisseau ayant ralenti suite à la diminution du nombre de vols. Il n'était pas nécessaire d'être un génie en art militaire pour pressentir que Laton allait essayer d'étendre sa révolution ; et Tranquillité était presque sur la ligne directe entre Lalonde et la Terre, le coeur de la Confédération. Les deux premières nouvelles plates-formes étaient pratiquement prêtes à être déployées, les autres nécessitant encore six jours de travail. Et lone se demandait déjà si elle ne devait pas ordonner qu'on en construise d'autres. Moins d'une heure après que le faucon des Forces spatiales eut délivré le cartel d'alerte en provenance de Trafalgar, elle avait engagé douze gerfauts pour servir de patrouilleurs à court rayon d'action, qu'elle avait équipés de guêpes de combat armées de missiles nucléaires, récupérées dans les stocks de Tranquillité. Elle remerciait le Ciel qu'il y ait eu assez d'astronefs bioteks disponibles. Mais il était vrai que, depuis que son grand-père avait ouvert l'habitat aux gerfauts pour leur vol d'appariement, ceux-ci et leurs capitaines étaient restés assez fidèles à Tranquillité et au seigneur de Ruine. Avec les défenses supplémentaires et les patrouilles, et après la fuite de Terrance Smith, l'habitat développait une mentalité de persécuté. Et pourtant, toutes ces précautions étaient-elles suffisantes ? - Où en est-on de l'état d'alerte touchant la ligne de Vasil-kovsky ? demanda lone. Dominique avala une gorgée de jus. - Dur. En ce moment, on a vingt-cinq vaisseaux au repos dans le dock de Tranquillité. Aucun marchand ne va se risquer à expédier une cargaison tant qu'ils ne seront pas sûrs que Laton ne les attend pas à leur destination. Trois de nos capitaines sont arrivés hier, chacun en provenance d'un système stellaire différent. Ils ont tous dit la même chose. Les gouvernements planétaires mettent quasiment en quarantaine les vaisseaux à l'arrivée, idem pour les gouvernements des astéroïdes. Je nous donne encore une semaine, et le commerce interstellaire sera complètement paralysé. - Ils auront retrouvé le Yaku d'ici là, dit Clément en détachant un coin de son toast. Merde, ils l'ont peut-être déjà trouvé à l'heure qu'il est. Le faucon des Forces spatiales a dit que l'état d'alerte était étendu à toute la Confédération. Aucun vaisseau ne reste jamais plus de dix jours éloigné d'un système stellaire. Je parie qu'une escadre des Forces spatiales est en ce moment même en train de le mettre en pièces. - C'est ce qui me chiffonne le plus, dit lone. Qu'on ne sache rien, qu'on doive patienter des jours pour avoir des nouvelles. Dominique se pencha et lui pressa le genou. - Ne t'inquiète pas. L'escadre de la Septième Flotte va l'empêcher d'intervenir. Ils seront tous de retour dans une semaine la queue entre les jambes, à se plaindre de n'avoir pas eu l'occasion de jouer au petit soldat. lone leva les yeux vers Dominique et croisa son regard grave et empreint d'une compassion plutôt étrange. - Oui, dit-elle. - Tout se passera bien. C'est le seul homme que je connaisse capable de sortir indemne d'une explosion de supernova. Ce n'est pas un vestige mégalomane qui va poser un problème. - Merci. - De qui parlez-vous ? demanda Clément, la bouche pleine, en lançant des regards de l'une à l'autre. lone mordit dans une tranche de son quantat à la couleur orangée. Cela avait la texture du melon, mais un goût de pamplemousse épicé. Dominique lui souriait par-dessus sa tasse de café d'un air espiègle. - Des trucs de filles, répondit Dominique. Tu ne comprendrais pas. Clément lui jeta une écorce de quantat. - C'est Joshua. Vous en pincez toutes les deux pour lui. - C'est un ami, dit lone. Il est un peu confus dans sa petite tête d'écervelé, et nous sommes inquiètes à son sujet. - Ne prenez pas cette peine, répondit Clément d'un ton vif. Joshua m'a fait visiter le Lady Macbeth. Il a plus de potentiel de guerre qu'une frégate de front, et Smith l'a armé de guêpes de combat avant de partir. Quiconque serait assez fou pour s'en prendre à ce vaisseau est un homme mort. lone lui donna un baiser. - Merci à toi aussi. - Quand tu veux. Ils finirent le petit déjeuner dans une ambiance paisible et amicale. lone était en train de parler de ce qu'ils allaient faire le reste de la journée quand Tranquillité appela. C'était ça l'avantage quand on était le souverain absolu d'un habitat biotek, on n'avait pas à faire quoi que ce soit, vos pensées étaient exécutées sur-le-champ. Cependant il y avait le côté humain à prendre en considération. La Chambre des métiers était nerveuse, le Conseil des finances et du commerce encore plus, les gens ordinaires ne savaient pas ce qui se passait. Tout le monde voulait être rassuré, et ils s'attendaient à ce que ce soit elle qui le fasse. Hier, elle avait eu deux entretiens avec des agences de presse, et il y avait trois délégations qui réclamaient des audiences privées. Parker Higgens sollicite un entretien immédiat, lui dit Tranquillité alors qu'elle finissait son café. Je te conseille de le lui accorder. Ah oui, tu conseilles ? Eh bien, moi, je pense avoir des choses plus importantes à faire pour l'instant. Je crois que c'est plus important que le problème Laton. Quoi? Ce fut l'ambiguïté du propos qui la fit se redresser sur le lit habillé de fourrure. Tranquillité émettait une forte impression de malaise, comme si l'habitat avait des soupçons sur l'un de ses sujets. Assez inhabituel pour l'intriguer. Il y a eu d'importants progrès réalisés dans les dernières soixante-dix heures sur l'enregistrement du sensorium laymil. Je n'ai pas voulu t'ennuyer avec le projet pendant que tu étais occupée à renforcer ma protection et à apaiser les craintes des habitants. J'ai peut-être commis une erreur. La nuit dernière, certains chercheurs ont fait une découverte extrêmement importante. Qui est ? demanda lone, impatiente de savoir. Ils pensent avoir localisé la planète natale des Laymils. Le sentier qui menait de la station de métro à l'édifice octogonal de la division Électronique était jonché de baies mûres couleur de bronze tombées des grands chuantawas. Elles craquaient légèrement sous les chaussures d'Ione qui les aplatissaient un peu plus sur les pavés. Les gens du projet qui sortaient des stations lui jetaient ce regard un peu coupable de l'ouvrier qui arrive en retard et découvre que le patron est déjà là. Oski Katsura l'accueillit à l'entrée dans son habituelle blouse blanche ; une des quelques personnes de l'habitat que son escorte de sergents ne semblait jamais perturber. - Nous n'avons pas encore annoncé la chose, dit Katsura tandis qu'ils entraient. On commence juste à entrevoir certaines des implications que cela entraîne. La salle où était conservée la pile laymil avait considérablement changé depuis la première visite d'Ione. La plupart des appareils électroniques expérimentaux n'étaient plus là. Les blocs-processeurs et les projecteurs AV étaient alignés le long des établis, formant des postes de travail individuels, chacun avec un casier de cartels. Les box-ateliers derrière la cloison de verre avaient été convertis en bureaux. On avait l'impression de se trouver dans une salle de travail universitaire plutôt que dans un laboratoire à l'avant-garde de la recherche. - Nous utilisons désormais ce lieu comme un centre de tri, expliqua Oski Katsura. Dès qu'elles ont été décryptées, les mémoires du sensorium sont examinées une par une par un comité d'experts de chacune des disciplines que réunit le projet. Ils effectuent une première classification sommaire, cataloguant les incidents et les événements décrits, et décident s'il y a quelque chose qui va concerner leur spécialité. Après ça, la mémoire sélectionnée est télétransmise à un comité d'investigation et de contrôle établi dans chaque division. Comme vous pouvez l'imaginer, la plupart des mémoires ont été envoyées aux divisions Environnement culturel et Psychologie. Mais même le fait qu'ils aient utilisé leurs équipements électroniques dans le contexte délibéré de banales opérations journalières a été, pour nous ici, immensément profitable. Et il en va de même pour la plupart des disciplines de la physique - ingénierie, fusion, structures. Dans la majorité des cas, il y a quelque chose pour chacun de nous dans ces mémoires. Je crains qu'il ne nous faille encore au moins deux décennies avant d'en arriver à une analyse définitive et exhaustive. Tout ce que nous faisons pour l'instant, c'est fournir une première interprétation. lone acquiesça d'un signe de tête, sans faire de commentaires. Les mémoires ambiantes de Tranquillité révélaient combien les équipes d'analystes travaillaient fort. Il n'y avait que cinq personnes dans la salle, plus Lieria. Elles avaient chacune travaillé toute la nuit et étaient en ce moment autour d'un plateau rapporté de la cafétéria, buvant du thé et mangeant des croissants. Lorsque lone entra, Parker Higgens se leva. La veste de son costume gris était suspendue au dossier d'une des chaises, ce qui laissait voir sa chemise bleue toute froissée. À l'évidence, les séances de travail nocturnes étaient une chose que le vieux directeur avait de plus en plus de mal à assurer. Néanmoins il offrit un sourire fatigué en présentant lone aux quatre autres personnes. Malandra Sarker et Qingyn Lin étaient des experts en vaisseaux laymils, elle une spécialiste des systèmes de biotechnologie, tandis que son domaine à lui était les unités mécaniques et électriques que les xénos utilisaient sur leurs astronefs. lone leur serra la main pendant que Tranquillité lui donnait les profils sommaires des deux techniciens. Elle fut d'abord surprise par l'âge de Malandra Sarker, vingt-huit ans, qu'elle trouva bien jeune pour ce travail ; mais elle avait un doctorat de la plus importante université de Quang Tri et d'excellentes références. lone connaissait Kempster Getchell, le chef de la division Astronomie ; ils s'étaient rencontrés lors de la première série de briefïngs et, depuis, en plusieurs occasions mondaines. Il était dans la fin de la soixantaine et issu d'une famille qui n'avait bénéficié d'aucune amélioration génétique substantielle. Mais, en dépit de l'offensive de l'entropie qui laissait ses stigmates, cheveux clairsemés et grisonnants, épaules voûtées, il projetait l'image d'une personne pleine d'allant et d'esprit, tout le contraire de Parker Higgens. La division Astronomie était l'une des plus modestes du Projet de recherche sur les Laymils ; sa tâche consistait principalement à identifier les étoiles dont le spectre était compatible avec ce qu'on savait d'eux et à étudier les rapports radioastronomiques pour voir si on n'avait jamais décelé une anomalie qui indiquerait l'existence d'une civilisation. Malgré des demandes fréquentes, aucun seigneur de Ruine n'avait jamais accepté de financer l'installation d'un radiotélescope pour la division. Ils devaient se débrouiller avec les archives des universités dispersées à travers la Confédération. L'assistant de Kempster Getchell était Renato Vella, trente-cinq ans, le teint basané, originaire de Valence, en congé sabbatique de quatre ans d'une des universités de là-bas. Il apparut à la fois excité et intimidé quand lone le salua. Elle ne savait pas trop si c'était sa présence ou leur projet qui le rendait nerveux. - La planète natale des Laymils ? demanda lone à Parker Higgens en laissant transparaître dans sa voix une note de scepticisme. - Oui, madame, répondit le directeur. La joie qui aurait dû accompagner sa réponse était absente, il avait l'air plus soucieux que triomphant. - Où est-elle ? Parker Higgens échangea un regard implorant avec Kempster Getchell, puis poussa un soupir. - Elle était ici, dans ce système solaire, lone compta jusqu'à trois. - Était? - Oui. Tranquillité ? Qu'est-ce que cela signifie ? Aussi extraordinaire que cela paraisse, les faits semblent pencher en leur faveur. Laisse-les terminer leur exposé. Très bien. - Poursuivez. - Il s'agit d'un enregistrement qui a été décrypté il y a deux jours, dit Malandra Sarker. Nous avons découvert que nous détenions la mémoire d'un membre d'équipage de vaisseau laymil. Bien entendu nous étions ravis, cela allait nous donner le plan précis d'un de leurs vaisseaux, l'intérieur comme l'extérieur, ainsi que le détail de ses procédures de manoeuvre. Jusqu'à présent, tout ce que nous avions, c'étaient des fragments de ce que nous pensions être des éléments de vaisseau. Eh bien, maintenant, nous savons parfaitement à quoi ressemble un vaisseau laymil. Elle transmit une instruction à l'un des blocs-processeurs proches dont la colonne AV envoya une image vive dans les yeux d'Ione. Le vaisseau laymil avait trois sections distinctes. L'avant se composait de quatre compartiments ovoïdes en métal argenté ; l'unité centrale, la plus vaste, faisait trente mètres de long, avec les trois unités de vingt mètres disposées sur son pourtour - à l'évidence des cabines de vie. La section centrale avait la forme d'un tonneau dont les flancs étaient constitués de tuyaux couleur rouille entrelacés, si serrés qu'il n'y avait pas d'interstices, dessinant une figure évoquant des intestins. Cinq tubes calorifiques noirs partaient de la base à angle droit et suivaient le pourtour, à égale distance les uns des autres. À l'arrière se trouvait un tube à fusion, étroit et fuselé, long de soixante mètres, cerclé de minces anneaux d'argent disposés sur sa longueur à cinq mètres d'intervalle. Tout au bout, la tuyère d'échappement du plasma était entourée d'un parasol en feuille d'argent. - Est-ce organique ? demanda lone. - À environ quatre-vingts pour cent, pensons-nous, dit Qingyn Lin. Cela cadre avec ce que nous savons de leur utilisation de la biotechnologie. lone se détourna de l'image. - C'est un vaisseau de voyageurs, précisa Malandra Sarker. D'après ce que nous pouvons établir, les Laymils n'avaient pas de transports commerciaux, quoiqu'il y ait des vaisseaux ravi-tailleurs et des astronefs industriels spécialisés. - Cela me paraîtrait assez juste, dit Lieria en parlant dans le petit bloc vocal blanc qu'elle tenait dans l'un de ses bras tracta-morphiques. Les Laymils, à ce stade de leur culture, n'avaient pas d'activité économique. Les clans s'échangeaient des schémas techniques et de l'ADN, mais aucun artefact matériel ou biotechnologique n'était livré contre une compensation financière. - Ce qu'il y a, dit Malandra Sarker en se tassant sur une chaise, c'est qu'il quittait une orbite de stationnement autour de leur planète natale pour voler vers les îles de l'espace autour de Mirchusko. - Nous nous sommes toujours demandé pourquoi les réservoirs du vaisseau que nous avons trouvés étaient si grands, dit Qingyn Lin. Il y avait beaucoup trop de deutérium et d'He3 pour de simples voyages inter-habitats, quand bien même ils en auraient fait quinze d'affilée sans se ravitailler. Aujourd'hui, nous savons. C'étaient des vaisseaux interplanétaires. lone adressa à Kempster Getchell un regard interrogateur. - Une planète ? Ici ? Un sourire pervers se forma sur les lèvres de l'homme, que cette révélation semblait réjouir d'une façon qui frisait l'indécence. - On dirait bien. Nous avons examiné on ne peut plus minutieusement les positions de l'étoile et de la planète recueillies par les capteurs du spationef. Le système qu'on voyait est indubitablement celui-ci. La planète natale des Laymils était en orbite grosso modo à cent trente-cinq millions de kilomètres de l'étoile. Ce qui la situe assez clairement entre les orbites de Jyresol et de Boherol. (Il eut une moue chagrine.) Et dire que j'ai passé trente années de ma vie à observer les étoiles avec un spectre similaire à celui-ci. Et durant tout ce temps, c'était là sous mon nez. Bon Dieu ! que de temps perdu. Mais me voici de nouveau confronté à un épineux problème d'astrophysique, et quel problème ! Comment fait-on disparaître une planète... rien que ça ! - OK, dit lone avec un calme feint. Alors, où est-elle maintenant ? A-t-elle été détruite ? Il n'y a pas de ceinture d'astéroïdes entre Jyresol et Boherol. Autant que je sache, il n'y a même pas de ceinture de poussières. - Il n'existe pas d'enregistrement d'une quelconque étude approfondie qui aurait été faite concernant le milieu interplanétaire de ce système, déclara Kempster. J'ai vérifié dans notre bibliothèque. Mais, même en supposant que la planète ait bel et bien été réduite en poussière, le vent solaire aurait poussé la majorité des particules au-delà du nuage d'Oort en quelques siècles. - Est-ce qu'une étude nous aiderait aujourd'hui ? demanda lone. - Elle pourrait confirmer l'hypothèse de la poussière, si la densité est restée plus forte qu'il n'est courant. Mais, là encore, ça dépend de la date à laquelle la planète a été détruite. - Elle était là il y a deux mille six cents ans, indiqua Renato Vella. Nous le savons par l'analyse de la position des autres planètes au moment où la mémoire a été enregistrée. Cependant, si nous devons chercher une preuve de la présence de poussières, je crois que nous ferions mieux de prélever des échantillons à la surface de Boherol et des lunes de la géante gazeuse. - Bonne idée, bien vu, mon garçon, dit Kempster en tapotant l'épaule de son jeune assistant. Si cette vague de poussière a été expulsée vers l'extérieur, elle doit avoir laissé des traces sur tous les corps dépourvus d'atmosphère du système. De la même façon que les couches sédimentaires dans les échantillons de noyau planétaire montrent les diverses ères géologiques. Si nous en trouvions, nous aurions en plus une bonne indication de l'époque où cela s'est réellement produit. - Je ne crois pas qu'elle ait été réduite en poussière, déclara Renato Vella. - Pourquoi donc ? demanda lone. - L'idée était valable, reconnut-il volontiers. Il n'y a pas beaucoup d'autres façons de faire disparaître sans laisser de traces une chose de cette masse. Mais c'est une hypothèse très théorique. En pratique, l'énergie nécessaire pour détruire à ce point une planète entière est d'un ordre de grandeur bien supérieur à toute la quantité d'énergie que pourrait réunk la Confédération. Vous devez vous rappeler que même nos superbombes à l'antimatière bannies par la loi n'attaquent ni ne désintègrent la masse d'une planète de la taille d'un monde terracompatible, elles ne font que ravager et polluer la biosphère. Dans tous les cas, une explosion ou même des explosions multiples n'y suffiraient pas, elles la réduiraient seulement à des fragments d'astéroïde. Pour la transformer en poussière, ou plutôt en vapeur, vous auriez besoin d'une sorte d'arme disruptive, probablement alimentée par l'étoile - je ne vois rien d'autre qui pourrait fournir assez d'énergie. Ça, ou bien un procédé pour déclencher une réaction en chaîne de fission dans les atomes stables. - La conversion parfaite masse-énergie, marmonna Kempster, le front plissé par la concentration mentale. Là, il y a une idée. - Mais alors, pourquoi n'a-t-on pas utilisé le même procédé contre les habitats laymils ? dit Renato Vella, échauffé par son propre sujet. Si vous avez une arme capable de détruire une planète de façon si radicale qu'il n'en subsiste plus aucune trace, pourquoi laisser les ruines des habitats pour que nous les trouvions ? - Oui, oui, pourquoi en effet ? dit Kempster. Bon point, mon garçon, bien vu. Bien pensé. L'assistant eut un sourire épanoui. - Nous croyons toujours que les habitats se sont détruits eux-mêmes, intervint Parker Higgens. Cela cadre avec ce que nous savons, encore maintenant. (D regarda lone avec un air affligé.) Selon moi, la mémoire montrerait le début de la destruction de la planète. Il y a manifestement une espèce de conflit qui se déroule à la surface lorsque le vaisseau quitte l'orbite. - Certainement une dispute entre clans, n'est-ce pas ? demanda Qingyn Lin d'un ton pas tout à fait convaincu. C'est ce que j'ai pensé. - Vous faites tous fausse route en considérant le problème sous le seul angle de la physique, déclara Lieria. Voyez ce que nous savons déjà. Nous avons la confirmation que la planète existait à la même époque où les habitats ont été détruits. L'entité laymil dont nous avons pu explorer la mémoke est inquiète à propos de la transformation qui s'opère dans le gestalt en harmonie et qui se propage à travers un continent entier. Un changement métaphysique radical qui menace rien moins que l'orientation de l'espèce laymil tout entière. Le dkecteur Parker Higgens a raison, ces événements ne peuvent pas être considérés comme étant de simples coïncidences. lone porta ses regards sur le groupe. Personne ne semblait voulok contredke la Kiint. - Je crois que je ferais mieux de regarder cette mémoke moi-même, dit-elle. Elle s'assit sur la chaise face à Malandra Sarker. Montre-moi. Comme la fois précédente, le corps du Laymil se durcit autour du sien, formant un exosquelette qui ne s'ajustait pas - ne pourrait jamais s'ajuster - tout à fait. La qualité de l'enregistrement s'était nettement améliorée. Oski Katsura et son équipe avaient travaillé de longues heures sur les processeurs et programmes que nécessitait le décryptage des données enregistrées. Il n'y avait presque plus de ces taches noires qui indiquaient des pertes d'informations fragmentaires. lone se détendit en s'enfonçant plus profondément sur son siège au moment où le sensorium l'emportait. Le Laymil était un maître de vaisseau, élevé par le clan pour passer son existence à parcourir l'aride distance entre la constellation des îles de l'espace et Unimeron, le premier havre de vie. Au moment où se préparait la propulsion, il était suspendu au milieu du compartiment ovoïde central du vaisseau. Il n'y avait rien qui ressemblât à la disposition des ponts et des machines des vaisseaux humains, présents même dans les faucons. La coque de métal protectrice contenait une matrice-nid biologique, une excroissance de bois alvéolée en chambres et en poches de repos pour les passagers, formant une étrange grotte organique. Les chambres étaient accolées les unes aux autres sans logique, telles des bulles allongées au sein d'une mousse dense ; les murs avaient la texture du caoutchouc dur ; ils étaient criblés de centaines de petits trous servant de prises aux sabots et émettaient un vif rayonnement vert. Des organes pour entretenir l'atmosphère et de la nourriture recyclable étaient enchâssés dans des cloisons plus épaisses. Le vert omniprésent distillait une sensation étrange dans le cerveau humain d'Ione. Des arcs-boutants tubulaires s'incurvaient à travers la chambre autour du corps du Laymil, phosphorescents aux endroits où ils se fondaient dans le mur. Ses trois sabots entrèrent dans les trous, sa croupe reposant sur un tabouret cannelé en forme de champignon ; ses mains se fermèrent sur des saillies noueuses. Une stalactite nourricière pendait à quelques centimètres de l'orifice d'ingestion. La posture était très stable et immensément confortable, la matrice-nid avait poussé selon une configuration parfaitement ajustée au corps du maître de vaisseau. Les trois têtes se tournèrent avec de lents mouvements de serpent, observant les petits panneaux d'instruments en matériau composite opaque qui gonflaient à partir de la texture du mur. lone aurait eu du mal à dire où commençait le plastique et où se terminait l'organique ; la fusion entre le cellulaire et le mécanique ne laissait voir aucune solution de continuité, comme si les machines poussaient vraiment de la matrice-nid. Des lentilles montées sur des panneaux projetaient d'étranges graphiques dans les yeux du Laymil, de façon similaire aux projecteurs AV humains. Les têtes bougèrent pour saisir des visions fugaces des autres chambres à travers d'étroits passages. lone vit l'un des passagers laymils reposant au sein de sa poche de voyage. Il était emmailloté dans des membranes brillantes et translucides qui le maintenaient solidement au mur, et un tuyau cireux dispensant un liquide nutritif était inséré dans sa bouche, avec un autre tuyau semblable inséré dans son anus pour assurer le cycle digestif. Une forme douce d'hibernation. Les pensées du maître de vaisseau laymil étaient dédoublées de façon bizarre, comme s'il s'agissait d'un mixage de deux pensées distinctes. À un niveau inférieur, il avait conscience des systèmes biologiques et mécaniques du vaisseau. Il les contrôlait avec une précision d'ordinateur, préparant le tube à fusion pour l'ignition, maintenant l'altitude au moyen des petits impulseurs, évaluant un vecteur de trajectoire, examinant les quatre matrices-nids. Il y avait là une similitude avec les fonctions automatiques qu'accomplissaient les naneuroniques d'un humain ; cependant, pour autant qu'Ione pût en juger, le maître de vaisseau ne possédait pas d'implants. Simplement, son cerveau était structuré pour fonctionner ainsi. La biotechnologie du vaisseau était semi-intelligente, donc, de fait, le maître de vaisseau était l'ordinateur de vol. À un niveau dominant, son esprit observait la planète en dessous grâce à la faculté de détection du vaisseau. Unimeron ressemblait beaucoup à un monde terracompatible, avec de vastes océans bleus et de grands nuages blancs tourbillonnants, les pôles abritant de modestes calottes glaciaires. La différence venait des continents ; ils étaient d'un vert presque uniforme, jusqu'aux chaînes de montagnes qui avaient été dévorées par la couche de végétation. Aucune parcelle de terre n'était gaspillée. D'immenses structures bleu-vert en toile d'araignée étaient suspendues en orbite, un peu au-dessous de l'altitude de mille kilomètres où volait le vaisseau. C'étaient les havres célestes, dont la plupart faisaient deux cents kilomètres de diamètre, certains davantage ; ils mettaient au minimum cinq heures pour effectuer leur rotation, non pas pour créer une gravitation artificielle, mais simplement pour garder la forme. Ils étaient vivants, conscients et dotés d'une trépidante activité mentale, plus intense encore que celle des îles de l'espace. Un combiné de spatioport et de noud d'énergie de magnétosphère, avec des modules industriels rassemblés autour du centre tels de petits bernacles bulbeux de couleur mandarine. Mais l'aspect matériel n'était qu'un complément à leur fonction intellectuelle. Ils représentaient un aspect important de l'harmonie de la planète, lissant les diverses pensées de l'essence continentale pour les tisser en un gestalt unique unissant toute la planète. Les satellites de communication mentale, tout en contribuant eux aussi au gestalt, adressaient un chant aux étoiles lointaines. Cette voix - son message comme son but - était totalement inaccessible à lone, qui l'enregistrait telle une vague modulation au seuil de la perception. Elle se sentit d'autant plus frustrée que le maître de vaisseau laymil trouvait la voix magnifique. Les havres célestes étaient proches les uns des autres, avec des altitudes légèrement différentes qui leur permettaient de glisser le long de leurs diverses inclinaisons orbitales sans jamais se heurter. Aucun segment du ciel de la planète n'était jamais laissé à découvert. Une étonnante démonstration de navigation de précision. De loin, cela donnait l'impression qu'on avait jeté un filet autour d'Unimeron. lone essaya d'évaluer ce qu'il avait fallu d'efforts pour les créer, pour concevoir cette structure enfermant la planète, et n'y parvint pas. Même pour une espèce dont la prééminence en matière de biotechnologie et d'ingénierie était aussi évidente, les havres célestes constituaient une prouesse remarquable. Départ imminent, annonça le maître de vaisseau. Prévois bravoure récompensée, répondit l'essence du havre céleste. Anticipe espoir. À présent le cercle terminateur d'Unimeron était visible, l'obscurité grignotait la planète. Les continents côté nuit étaient piquetés de points brillants verts, plus petits que des cités humaines, et disposés de façon très régulière. L'unique continent austral, dont les capteurs du vaisseau donnaient une image fuyante et gauchie par la courbure de la planète, était marqué de minces rubans de brume d'un rouge phosphorescent serpentant le long des zones côtières et lançant un réseau de vrilles à la découverte de l'intérieur des terres. On voyait nettement les contours qui épousaient les arabesques de la surface en palpitant comme les cils d'une méduse terrestre, mais sans que jamais rien vienne en rompre l'intégralité. Nul entrelacs ni tourbillon de nuages ici. lone trouva l'effet tout à fait délicieux, la brume semblait vivante, comme si les courants aériens étaient parsemés de pistes biofluorescentes. Cette vision provoqua toutefois une répulsion physique chez le maître de vaisseau laymil. Essence clan Galheith rudesse malheur. (Ses têtes s'agitalent, laissant échapper de sourds hululements de détresse.) Malheur. Demande reconnaître folie. Non-rétractation, répondit tristement l'essence du havre céleste. À mesure que leurs orbites les amenaient au-dessus du continent, les havres célestes laissaient entendre un bourdonnement de consternation. L'harmonie d'Unimeron était rompue, les havres célestes refusant de disséminer l'essence du clan Galheith dans le gestalt. Il était trop radical, trop antagoniste. Trop divergent. Étranger et contraire à l'éthique d'harmonie qui avait eu cours auparavant. Un minuscule éclat de lumière blanc bleuté jaillit de la brume rouge pour retomber et disparaître aussitôt. Dysfonction réalité, lança le maître de vaisseau comme un cri d'alarme. Confirmé. Horreur malheur. Galheith cherche essence mort tragédie. Affirmatif. Impétuosité déclenche malheur. Dysfonction réalité exponentielle. Premier havre vie peur. Dysfonction réalité contre. Constellation îles première essence continuer espoir. Confirmé. Espoir transport. Le maître de vaisseau s'empressa d'examiner les autres Lay-mils en hibernation dans les matrices-nids, les deux niveaux mentaux convergeant pour effectuer l'évaluation. Condition maîtres-essences satisfaisante. Espoir dysfonc-tion réalité vaincue. Espoir expiation Galheith. Espoir rejoint. Réjouis unité engagement. À l'endroit où avait jailli l'éclat de lumière, la jungle était maintenant illuminée d'orange. lone réalisa qu'il devait s'agir d'un incendie qui faisait facilement dix kilomètres de large. Le vaisseau croisa le cercle terminateur. Les havres célestes devant lui renvoyaient de doux reflets platine sous l'action des particules des ceintures de Van Allen traversant leurs toiles d'araignée. Procédure départ, annonça le maître de vaisseau. Le combustible ionisé fut injecté dans le tube de striction magnétique du réacteur à fusion où s'accumula lentement un jet de plasma. Une série d'informations défila dans le cerveau du Laymil, des équations furent résolues et des instructions envoyées aux neurones des matrices-nids et aux circuits du maté-important de l'harmonie de la planète, lissant les diverses pensées de l'essence continentale pour les tisser en un gestalt unique unissant toute la planète. Les satellites de communication mentale, tout en contribuant eux aussi au gestalt, adressaient un chant aux étoiles lointaines. Cette voix - son message comme son but - était totalement inaccessible à lone, qui l'enregistrait telle une vague modulation au seuil de la perception. Elle se sentit d'autant plus frustrée que le maître de vaisseau laymil trouvait la voix magnifique. Les havres célestes étaient proches les uns des autres, avec des altitudes légèrement différentes qui leur permettaient de glisser le long de leurs diverses inclinaisons orbitales sans jamais se heurter. Aucun segment du ciel de la planète n'était jamais laissé à découvert. Une étonnante démonstration de navigation de précision. De loin, cela donnait l'impression qu'on avait jeté un filet autour d'Unimeron. lone essaya d'évaluer ce qu'il avait fallu d'efforts pour les créer, pour concevoir cette structure enfermant la planète, et n'y parvint pas. Même pour une espèce dont la prééminence en matière de biotechnologie et d'ingénierie était aussi évidente, les havres célestes constituaient une prouesse remarquable. Départ imminent, annonça le maître de vaisseau. Prévois bravoure récompensée, répondit l'essence du havre céleste. Anticipe espoir. À présent le cercle terminateur d'Unimeron était visible, l'obscurité grignotait la planète. Les continents côté nuit étaient piquetés de points brillants verts, plus petits que des cités humaines, et disposés de façon très régulière. L'unique continent austral, dont les capteurs du vaisseau donnaient une image fuyante et gauchie par la courbure de la planète, était marqué de minces rubans de brume d'un rouge phosphorescent serpentant le long des zones côtières et lançant un réseau de vrilles à la découverte de l'intérieur des terres. On voyait nettement les contours qui épousaient les arabesques de la surface en palpitant comme les cils d'une méduse terrestre, mais sans que jamais rien vienne en rompre l'intégralité. Nul entrelacs ni tourbillon de nuages ici. lone trouva l'effet tout à fait délicieux, la brume semblait vivante, comme si les courants aériens étaient parsemés de pistes biofluorescentes. Cette vision provoqua toutefois une répulsion physique chez le maître de vaisseau laymil. Essence clan Galheith rudesse malheur. (Ses têtes s'agitaient, laissant échapper de sourds hululements de détresse.) Malheur. Demande reconnaître folie. Non-rétractation, répondit tristement l'essence du havre céleste. À mesure que leurs orbites les amenaient au-dessus du continent, les havres célestes laissaient entendre un bourdonnement de consternation. L'harmonie d'Unimeron était rompue, les havres célestes refusant de disséminer l'essence du clan Galheith dans le gestalt. Il était trop radical, trop antagoniste. Trop divergent. Étranger et contraire à l'éthique d'harmonie qui avait eu cours auparavant. Un minuscule éclat de lumière blanc bleuté jaillit de la brume rouge pour retomber et disparaître aussitôt. Dysfonction réalité, lança le maître de vaisseau comme un cri d'alarme. Confirmé. Horreur malheur. Galheith cherche essence mort tragédie. Affirmatif. Impétuosité déclenche malheur. Dysfonction réalité exponentielle. Premier havre vie peur. Dysfonction réalité contre. Constellation îles première essence continuer espoir. Confirmé. Espoir transport. Le maître de vaisseau s'empressa d'examiner les autres Lay-mils en hibernation dans les matrices-nids, les deux niveaux mentaux convergeant pour effectuer l'évaluation. Condition maîtres-essences satisfaisante. Espoir dysfonc-tion réalité vaincue. Espoir expiation Galheith. Espoir rejoint. Réjouis unité engagement. À l'endroit où avait jailli l'éclat de lumière, la jungle était maintenant illuminée d'orange. lone réalisa qu'il devait s'agir d'un incendie qui faisait facilement dix kilomètres de large. Le vaisseau croisa le cercle terminateur. Les havres célestes devant lui renvoyaient de doux reflets platine sous l'action des particules des ceintures de Van Allen traversant leurs toiles d'araignée. Procédure départ, annonça le maître de vaisseau. Le combustible ionisé fut injecté dans le tube de striction magnétique du réacteur à fusion où s'accumula lentement un jet de plasma. Une série d'informations défila dans le cerveau du Laymil, des équations furent résolues et des instructions envoyées aux neurones des matrices-nids et aux circuits du matériel correspondant. Il n'y eut jamais place pour le doute ou l'hésitation, des termes qui ici ne s'appliquaient pas. Derrière le vaisseau, Unimeron se mit à diminuer. Le maître de vaisseau concentra son attention sur la constellation des îles et le chant subtil qu'elle émettait, tellement plus calme que l'esprit exubérant du premier havre de vie. Et la mémoire se termina là-dessus. lone cligna des yeux pour chasser les images persistantes saturées de vert. Les émotions et les sensations furent plus difficiles à refouler. - Qu'est-ce qu'une dysfonction de la réalité ? demanda-t-elle. Le maître de vaisseau semblait complètement terrorisé. - Nous l'ignorons, répondit Parker Higgens. Il n'y a jamais eu la moindre référence à la chose dans aucune des autres mémoires. - lone Saldana, dit Lieria, je crois que le terme " dysfonction de la réalité " fait référence à une grossière et malveillante violation de l'esprit d'harmonie des Laymils. La nature du clan Galheith en a été radicalement altérée. Cependant, d'après l'impression que laisse la mémoire, il ne s'agirait pas seulement d'une réorientation psychique, ça s'accompagnait également d'une distorsion dans la matrice physique locale. Exemple : l'éclat d'énergie. - C'était une arme ? lone jeta un regard tendu vers les deux astronomes. Kempster gratta sa barbe naissante. - Cet éclat a certainement déclenché un incendie. Aussi je dirais que oui. Sauf qu'un feu de forêt, ce n'est pas tout à fait pareil qu'une chose qui peut faire disparaître une planète. - S'il a continué à s'étendre à travers l'essence vitale de l'ensemble de la planète, comme cela semble plus que probable, dit Malandra Sarker, alors il avait toutes les ressources techniques d'Unimeron à sa disposition. Une race comme celle-ci, placée sur le pied de guerre, aurait un redoutable potentiel de production d'armements. - Je ne suis pas d'accord, intervint Renato Vella. Admettons qu'ils puissent bâtir des flottes de vaisseaux et fabriquer des milliers d'armes nucléaires, sans doute aussi de l'antimatière. Mais ils ne sont pas tellement plus avancés que nous. Je persiste à dire qu'un tel niveau de technologie ne suffit pas à fabriquer l'énergie nécessaire pour détruire une planète. J'étais juste en train de penser à l'Alchimiste, dit lone à Tranquillité, craignant presque d'en faire mention de peur que Lieria n'intercepte sa pensée. Que disait le capitaine Khanna ? Il suffit d'avoir une seule idée au cours de toute une vie. Les Laymils n'avaient peut-être pas les ressources matérielles initiales, mais imaginons ce que serait le potentiel mental d'une entité planétaire qui se consacrerait à la fabrication d'armes. C'est une perspective alarmante, reconnut Tranquillité. Mais pourquoi la tourneraient-ils contre eux-mêmes ? Bonne question. - À supposer qu'ils aient fabriqué une arme, pourquoi la tourneraient-ils contre eux-mêmes ? Ils la regardèrent, et la perplexité se lisait sur leurs visages -la logique des adultes battue en brèche par une simple question posée en toute innocence par un enfant. Renato Vella eut alors un sourire. - Nous avons supposé que la planète avait été détruite. Et s'ils l'avaient juste changée de place ? Kempster Getchell émit un petit rire. - Oh ! mon garçon, quelle extraordinaire idée ! - Je parierais que cela demande moins d'énergie qu'une destruction totale. - Bon point, oui. - Et nous avons vu qu'ils peuvent construire d'immenses structures spatiales... - Nous éludons la question, coupa Parker Higgens d'un ton grave. Nous pensons que cette dysfonction de la réalité, quoi que recouvre le terme, est la cause de la disparition de la planète Laymil et du suicide des îles de l'espace. Désormais, notre priorité doit être d'établir ce qu'était cette chose, et si elle existe encore. - Si la planète a été déplacée, c'est que la dysfonction de la réalité est encore dans les parages, insista Renato Vella, refusant d'être détourné de son sujet. Elle est là où est la planète. - Oui, mais ça consiste en quoi ? demanda Oski Katsura avec une certaine brusquerie. Ça semble être plusieurs choses, une sorte de fléau psychique et en même temps une arme. - Oh, merde ! dit lone à haute voix alors qu'elle et Tranquillité faisaient le lien simultanément. Le virus énergétique de Laton. Tranquillité permit au groupe d'accéder au rapport du Dr Gil-more grâce aux processeurs du réseau de communication de la salle, livrant directement les images à Lieria via l'affinité. - Mon Dieu ! dit Parker Higgens. Les similitudes sont frappantes. - Des similitudes, £" Parles ! cria à moitié Kempster. Cet enfoiré est revenu ! Le directeur tressailli1 devant l'accès de colère et la vulgarité de l'astronome. - On ne peut pas er" être sûrs. - Je suis désolée, Parker, lui rétorqua lone, mais, en toute sincérité, il m'est impossible de considérer cela comme une coïncidence. - Je suis d'accord, d& Lieria. - La Confédération et tout particulièrement le grand amiral doivent être informés stir-le-champ, déclara lone. Ça ne fait pas de doute. Les Forces spatiales doivent bien comprendre que ce n'est pas Laton lui-même qu'elles doivent affronter, mais une menace beaucoup plus sérieuse. Parker, vous me représenterez dans cette affaire ; vous avez à la fois l'autorité et les connaissances nécessaires pour faire comprendre au grand amiral la gravité de cette histoire àe dysfonction de la réalité. Parker Higgens parut tout d'abord abasourdi, puis il inclina la tête. - Oui, madame. - Oski, préparez des copies de toutes les mémoires laymils que nous possédons. Les autres, vous notez toutes les informations à transmettre à l'état-major des Forces spatiales, tout ce que vous jugerez utile. Tranquillité est en ce moment en train de rappeler l'un des gerfauts en patrouille, il sera prêt à partir pour Avon dans une heure. Je vais demander au bureau des Forces spatiales de la Confédération de nous donner un officier pour vous escorter, Parker, aussi vous feriez mieux d'être prêt. Le temps est ici d'une importance capitale. - Oui, madame. lone Saldana, je demande aussi un gerfaut pour amener l'un de mes collègues à Jobis, dit Lieria. Ce que laissent présager ces événements est à mon sens suffisant pour justifier que j'en informe ma face. Oui, bien sûr. lone eut conscience que Tranquillité était en train de rappeler un second gerfaut anflé aux corniches d'amarrage alors même qu'elle accédait à la requête de la Kiint. Désormais, il allait falloir recruter tous les autres gerfauts en résidence pour des missions de patrouille, songea-t-elle subitement, sans doute aussi les vaisseaux marchands indépendants. Il lui vint alors une idée soudaine. Lieria, les Kiint ont-ils déjà entendu le chant des havres célestes ? Oui. Le ton péremptoire retint lone d'aller plus avant. Mais seulement pour l'instant, se promit-elle. J'en ai assez de ces conneries de supériorité transcendantale qu'ils ne cessent d'afficher. - Kempster, à votre avis, cette brume rouge sur le continent austral d'Unimeron, est-ce que cela faisait partie de la dysfonction de la réalité ? Il n'en est pas fait mention à propos de Lalonde. - Sa nature laisserait penser que oui, répondit Kempster. Je m'imagine mal un phénomène naturel, même sur cette planète. Peut-être un effet secondaire, une conséquence indirecte de l'interaction avec l'essence vitale d'Unimeron. Mais c'est sur qu'il y a un rapport entre les deux. Tu n'es pas d'accord, mon garçon ? Renato Vella était perdu en pleine méditation depuis qu'il avait eu accès au rapport du Dr Gilmore. Il eut un bref hochement de tête. - Oui, c'est probable. - Tu penses à quelque chose ? demanda le vieil astronome qui retrouvait sa bonne humeur. - Je réfléchissais, c'est tout. Ils ont su construire des structures spatiales vivantes qui enfermaient leur monde et, malgré cela, cette dysfonction de la réalité a eu le dessus. Leurs habitats étaient si effrayés qu'ils se sont suicidés plutôt que de se soumettre. D'après vous, que va-t-il nous arriver quand nous serons confrontés à cela ? 8. - Bon Dieu, qu'est-ce que c'est que cette purée rouge dans l'atmosphère ? s'exclama Joshua. Je ne me rappelle pas avoir vu ce truc la dernière fois qu'on est venus ici. On dirait presque que ça brille. Regarde, cette saleté occulte la quasi-totalité du bassin de la Juliffe. Il s'arracha aux images transmises par les capteurs du Lady Mac et se tourna vers Melvyn Ducharme, allongé sur la couchette anti-g voisine de la sienne. - Inutile de me demander mon avis, je ne suis qu'un simple ingénieur fusion. Je n'y connais rien en météorologie. Adresse-toi plutôt aux mercenaires, ce sont tous des rampants. - Hum, fit Joshua d'un air songeur. Les relations entre l'équipage du Lady Macbeth et le commando de mercenaires qu'il transportait n'avaient guère été cordiales durant le voyage. Les deux groupes restaient à l'écart l'un de l'autre, Kelly Tirrel agissant entre eux comme agent de liaison diplomatique - quand elle sortait de la cage de sexe en apesanteur. Cette nana a respecté ses engagements, pensa-t-il avec satisfaction. - Quelqu'un a une idée quelconque ? demanda-t-il à la cantonade. Les astros présents sur la passerelle accédèrent aux images, mais aucun ne se hasarda à formuler une hypothèse. Amarisk apparaissait dans leur champ visuel à mesure qu'ils se rapprochaient de la planète. Le jour s'était déjà levé sur la moitié du continent. De l'endroit où ils se trouvaient, à environ cent mille kilomètres de distance, la Juliffe et la moitié de ses affluents étaient noyés dans un manteau de brume rouge. Au premier coup d'oil, on aurait cru qu'un effet de réfraction inédit conférait aux eaux fluviales un éclat rouge vif. Mais une fois que les capteurs optiques à longue distance du Lady Mac furent braqués sur la planète, cette illusion fut rapidement dissipée. Le phénomène s'expliquait par la présence de plusieurs milliers de nuages longilignes flottant au-dessus des eaux, reproduisant avec une précision stupéfiante le réseau complexe du fleuve et de ses affluents. Joshua constata cependant que les nuages étaient bien plus larges que les cours d'eau qu'ils recouvraient ; le premier d'entre eux, qui prenait naissance à proximité des bouches de la Juliffe, faisait presque soixante-dix kilomètres de large. - Je n'ai jamais rien vu de la sorte, sur aucune planète, déclara Ashly. C'est fichtrement bizarre ; et ça brille, Joshua. On en aperçoit d'autres derrière le cercle terminateur, jusqu'à la côte. - C'est du sang, dit Melvyn d'une voix solennelle. Le fleuve est gorgé de sang, et il commence à s'évaporer. - La ferme ! lança Sarha. (Cette idée était bien trop proche des sinistres pensées qui l'agitaient.) Ce n'est pas drôle. - Tu penses que c'est une entité hostile ? demanda Dahybi. Une arme de Laton ? - Je suppose que ça a un rapport avec lui, admit Joshua, mal à l'aise. Mais, même si ce truc est hostile, il ne peut rien contre nous à cette distance. Ça n'est opérationnel que dans l'atmosphère. Ce qui signifie que c'est peut-être dangereux pour les mercenaires. Sarha, dis-leur d'accéder à cette image, s'il te plaît. En tant que femme, elle courait moins de risques d'être accueillie par des insultes. Grommelant à mi-voix, Sarha demanda l'ouverture d'un canal vers la salle du module C où Kelly Tirrel et les sept membres du commando, allongés sur des couchettes anti-g, attendaient que le Lady Mac se place en orbite autour de Lalonde. Sa colonne AV émit un grognement, et Joshua se fendit d'un sourire en coin. L'ordinateur de vol l'avertit que le Gemal lui transmettait un signal crypté. - Nous avons détecté un phénomène atmosphérique inconnu au-dessus d'Amarisk, dit Terrance Smith d'un ton pédant. - Ouais, ces nuages rouges qui cachent les rivières, répondit Joshua. Nous les avons repérés, nous aussi. Que souhaitez-vous que nous fassions ? - Rien pour le moment. Pour autant que nous puissions en juger, il s'agit tout simplement de vapeurs de pollution montant des cours d'eau. Si un balayage aux capteurs nous indique qu'elles sont radioactives, alors nous ferons une réévaluation de la procédure d'atterrissage. - À vos ordres, commodore, grommela Joshua une fois que le canal fut refermé. - Des vapeurs de pollution, dit Melvyn d'un ton dédaigneux. - Guerre biologique, suggéra Ashly en grimaçant. Ce n'est pas joli, joli. Typique de Laton, d'accord. Mais pas joli quand même. - Et si c'était son fameux virus protéanique ? dit Dahybi. - Peu probable, ce virus était microscopique. Et il ne brillait pas dans le noir, d'ailleurs. Je dirais qu'il s'agit de poussières radioactives. - Alors, pourquoi le vent ne les déplace-t-il pas ? contra Sarha. Et comment se seraient-elles formées, au fait ? - Nous saurons bien assez tôt de quoi il retourne, dit Warlow avec son pessimisme habituel. Pourquoi accélérer le processus ? - Exact, acquiesça Joshua. Le Lady Mac se dirigeait vers la planète avec une accélération maintenue à un g. Dès que les vaisseaux avaient émergé dans le système de Lalonde à l'issue de leur ultime saut, ils s'étaient éloignés à grande vitesse des coordonnées d'entrée, l'ensemble de la flottille se déployant tous azimuts avec une accélération de cinq g pour éviter de constituer une cible trop tentante. À présent, ils formaient un cercle approximatif de vingt mille kilomètres de diamètre, dont le Gemal et les cargos occupaient le centre. Les six gerfauts étaient déjà en train de se placer en orbite basse autour de Lalonde pour procéder à un premier examen de la situation. Bande de frimeurs, pensa Joshua. Le Lady Mac aurait pu effectuer des manoeuvres à six g avec un brio comparable au leur s'il n'avait pas été bridé par sa mission d'escorte. En dépit des programmes de tactique spatiale qui tournaient en mode primaire dans son esprit, Terrance Smith ne se départissait pas de sa prudence. Quoique peu surprenant, le silence radio observé par Durringham l'inquiétait au plus haut point. Ce qui avait déclenché la crise de paranoïa du commandant de la flottille, c'était l'absence de toute activité orbitale. Cargos et transports de colons avaient disparu. Les navettes intra-orbitales de Kenyon étaient en orbite de garage, cinq cents kilomètres au-dessus de l'équateur, tous systèmes désactivés - y compris leurs balises de navigation, ce qui était contraire au règlement du ministère de l'Astronautique de la Confédération. De l'antique satellite d'observation du shérif, il n'y avait aucune trace. Seuls la plate-forme de communication géosynchrone et les satellites de surveillance du trafic civil demeuraient en service, leurs processeurs de bord émettant des signaux d'une régularité monotone. Il ne disposait pas du code d'interrogation des transpondeurs qui lui aurait permis de vérifier si les satellites ELINT des Forces spatiales étaient fonctionnels. Après avoir passé ses options en revue, Terrance Smith avait ordonné une descente vers une orbite à mille kilomètres d'altitude. Lorsque sa flottille se mit en mouvement, les vaisseaux de guerre lâchèrent dans leur sillage des petits satellites programmés pour former un réseau serré de détection de distorsion gravito-nique en orbite haute. Si un astronef émergeait à moins de cinq cent mille kilomètres de la planète, ils le repéreraient aussitôt. Chacun des gerfauts largua en descendant vers Lalonde un quintette de satellites de communication militaires. Grâce à leurs moteurs à propulsion ionique, ils se placèrent en orbite géosta-tionnaire, positionnés de façon à couvrir la planète dans sa totalité, Amarisk faisant l'objet d'un double balayage. À vingt mille kilomètres de Lalonde, les gerfauts se divisèrent en deux groupes, qui achevèrent leur course en se plaçant en orbite à une altitude de sept cents kilomètres mais dans deux plans différents. Chacun d'eux largua quinze satellites d'observation, des globes de la taille d'un ballon de football qui, décélérant sur leur lancée, se placèrent en orbite deux cents kilomètres au-dessus du sol ; grâce à leurs trajectoires parallèles, on disposait d'une bande d'observation détaillée large de plus de mille kilomètres. Quant aux gerfauts, qui étaient équipés de grappes de capteurs renforcées par des nacelles de scannage électronique, ils participèrent eux aussi à la reconnaissance de Durringham et du bassin de la Juliffe. Le but était de fournir aux mercenaires des images d'une résolution inférieure à dix centimètres. - C'est virtuellement impossible, déclara Idzerda, capitaine du gerfaut Cyanea, à l'issue du premier passage. Ce nuage rouge est complètement opaque, sauf au niveau de ses franges, et les images que nous parvenons à capter du sol sont fortement déformées. Je ne suis même pas sûr qu'il s'agisse d'un nuage. Ce truc ne se déplace pas comme le ferait une formation nuageuse. On dirait presque une couche de cellules électroluminescentes solidifiées dans l'atmosphère. La lumière émise est imperméable à l'analyse spectrographique. Un détail qui a peut-être son importance : nous avons procédé à un examen comparatif avec la mémoire cartographique du satellite d'observation du shérif que vous nous avez fournie. L'intensité lumineuse du nuage est plus élevée au-dessus des villes et des villages. Durringham brille comme si une étoile était enfouie dans son sol. Il est impossible de dire ce qui se passe là-dessous. Les seuls villages que nous pouvons distinguer sont ceux de l'arrière-pays, là où l'éclat est le plus faible. Et ça ne colle pas. - Ça ne colle pas ? répéta Terrance Smith. - Non. Ce sont les plus récents, les plus primitifs, d'accord ? - Oui. - Nous y avons aperçu des demeures en pierre, des jardins, des structures en dôme, des routes goudronnées, et même des moulins à vent, bon sang. Rien de tout cela ne figurait sur les images d'archives que vous nous avez données, et celles-ci dataient d'un mois à peine. - Ce n'est pas possible, il doit y avoir une erreur, dit Terrance. - Je sais. De deux choses l'une : soit il s'agit d'hologrammes, soit d'une illusion directement téléchargée dans les processeurs du satellite d'observation grâce à ce gadget de brouillage électronique contre lequel vous nous avez mis en garde. Encore que nous ne comprenons pas comment il peut aussi affecter les capteurs optiques des gerfauts. Les créateurs de ce nuage ont la maîtrise de techniques de projection sacrement puissantes. Mais quel est leur but ? C'est ça que nous n'arrivons pas à comprendre. A quoi servent ces illusions ? - Et les centres d'émission énergétique ? demanda Terrance Smith. Une énergie colossale doit être nécessaire pour produire une couche couvrante comme ce nuage. - Impossible de les détecter. En dépit de leur brouillage électronique, nous devrions pouvoir repérer les flux d'un générateur de fusion de taille moyenne. Nous n'en avons pourtant trouvé aucun. - Pouvez-vous localiser la source du brouillage ? - Non, désolé, c'est très diffus. Mais elle se trouve certainement au niveau du sol. Les satellites et nous-mêmes ne sommes affectés qu'au-dessus d'Amarisk. - Ce nuage rouge est-il radioactif ? - Non. Nous en sommes pratiquement certains. Aucune émission de rayons alpha, bêta ou gamma. - Et pour ce qui concerne la contamination biologique ? - Aucune donnée. Nous n'avons pas encore essayé d'en recueillir. - Faites de cette tâche votre priorité, dit Terrance. Je dois m'assurer que les mercenaires pourront atterrir sans risques. Lors de son passage suivant, le Cyanea largua deux sondes atmosphériques. Il s'agissait de versions modifiées du modèle utilisé pour les missions d'exploration planétaire, des robots aux ailes delta de trois mètres d'envergure, dont le fuselage central en forme de cylindre était bourré d'équipements de collecte et d'analyse d'échantillons biologiques. Les deux sondes se positionnèrent de façon à tourner leurs boucliers thermiques vers l'atmosphère, puis actionnèrent leurs aérofreins et filèrent vers la surface en adoptant une trajectoire curviligne. Une fois que leur vitesse fut descendue en dessous de Mach 1, des rampes de prise d'air s'ouvrirent près de leur nez et leurs moteurs à compression s'activèrent en silence. Le plan de vol avec lequel on les avait programmées les envoya filer au-dessus des premières franges du nuage rouge, quinze kilomètres au sud-est de Durringham. Des données cryptées furent transmises au chapelet de satellites de communication qui venait de se former autour de la planète. L'atmosphère était remarquablement dégagée, le degré d'hygrométrie inférieur de trente pour cent à la moyenne de Lalonde. Terrance Smith accéda à l'image brute transmise par une caméra placée dans le nez de l'une des sondes. On aurait dit que celle-ci survolait la surface d'une naine rouge. Une naine rouge pourvue d'une atmosphère d'azur. Le nuage, ou le brouillard - peu importe -, était complètement uniforme, évoquant un front d'onde électromagnétique enfin parvenu au repos, solidifié et soigneusement poli. Sa surface couleur rubis n'offrait aucun point de repère à l'oil, aucune profondeur de champ, aucun détail saillant, particule ou spore ; son intensité était mécaniquement constante. Une couche impénétrable au regard flottant deux kilomètres au-dessus du sol. Épaisseur inconnue. Température inconnue. Rayonnement à la limite basse du spectre rouge. - Pas trace d'un vrai nuage au-dessus de ce truc, murmura Joshua. Comme la plupart des astros de la flottille, il avait accédé aux données transmises par les sondes atmosphériques. Cette absence le tracassait ; bien plus, ironiquement, que la couche rouge elle-même. - Il y avait toujours des nuages sur Amarisk, ajouta-t-il. Sarha passa rapidement en revue les images captées par la flottille lors de son approche, observant les formations nuageuses. - Ô mon Dieu, le front se brise, dit-elle, incrédule. Les nuages se séparent à cent kilomètres du rivage, comme s'ils heurtaient quelque chose. Elle leur diffusa l'enregistrement, faisant défiler les nuages dans leur esprit par l'entremise de leurs naneuroniques. Un gigantesque troupeau de cumulus et de strato-cumulus déferlait au-dessus de l'océan, fonçait vers la côte ouest d'Amarisk, pour se diviser en deux niasses distinctes au niveau des bouches de la Juliffe, la première filant vers le nord et la seconde vers le sud. - Seigneur ! dit Joshua. Imaginez la puissance nécessaire pour accomplir cela. Même Kulu ne tente pas de manipuler son climat. Il repassa aux images en temps réel transmises par les grappes de capteurs du Lady Mac. Sous ses yeux, un cyclone se divisait en deux sections inégales alors qu'il approchait de la barrière invisible. Il ordonna à l'ordinateur de vol de lui ouvrir un canal vers le Gemal. - Oui, nous avons vu, dit Terrance Smith. Ça a certainement un rapport avec la couverture nuageuse rouge. De toute évidence, les envahisseurs disposent d'une méthode hautement sophistiquée de manipulation énergétique. - Sans déconner ? Ce que je veux savoir, c'est ce que vous comptez faire à ce propos. - Détruire le mécanisme de focalisation. - Vous n'êtes pas sérieux, bon sang. Notre flotte ne va pas se placer en orbite. Avec l'énergie dont il dispose, l'ennemi sera en mesure de nous massacrer dès que nous serons à sa portée. Sans doute peut-il même nous frapper en orbite, nom de Dieu. Vous devez annuler la mission. - L'ennemi se trouve sur la surface, Calvert, nous en sommes certains. Il ne peut pas être ailleurs. Les gerfauts sont capables de percevoir tout objet en orbite plus gros qu'une balle de tennis, sa masse ne peut pas échapper à leurs champs de distorsion. Il nous suffit de larguer les commandos avec pour mission de localiser les bases des envahisseurs. C'est ce qui était prévu dès le départ. Vous le saviez quand vous avez signé votre contrat. Une fois que l'ennemi aura été repéré, les astronefs le bombarderont depuis leurs orbites. C'est pour ça que vous êtes ici, Calvert. Personne ne vous a promis une promenade de santé. Gardez la formation. - Oh, mon Dieu !... (Il parcourut la passerelle du regard : son équipage tout entier partageait sa consternation.) Qu'est-ce que vous en pensez ? À cinq g d'accélération, je peux nous conduire à des coordonnées de saut appropriées en douze minutes - à quelques secondes près. Melvyn avait l'air complètement écouré. - Ce connard de Smith. Ses programmes de conflit spatial ont dû être rédigés par l'amiral le plus casse-cou de la galaxie. Je vote pour qu'on s'en aille. - Smith a raison sur un point, gronda Warlow. Surpris, Joshua se tourna vers le gigantesque cosmonik. De tous les membres de l'équipage, il s'était montré le plus hésitant à venir ici. - Il n'y a aucun objet hostile en orbite, proclama sa voix de basse. - Ce truc peut briser un cyclone ! s'écria Ashly. - Le nuage rouge est un phénomène atmosphérique. Ce qui l'a créé affecte le climat en basse atmosphère. Cette source est basée sur la planète, plus précisément sur Amarisk. Les gerfauts n'ont pas été détruits. Pouvons-nous vraiment déserter la flottille à ce stade des opérations ? Supposez que Smith et les autres parvieniient à libérer Lalonde ? Vous imaginez la suite ? Bon Dieu, il a raison, se dit Joshua. Tu savais que tu t'engageais en signant ce contrat. Mais... l'instinct. Cette putain de démangeaison mentale, aussi indéfinissable que persistante, qui l'irritait tellement... et en laquelle il avait une confiance absolue. Son instinct lui disait de fuir. Vite et sans tarder. - D'accord, dit-il. Nous restons avec eux, pour le moment. Mais, au premier signe d'emmerdements - et j'ai bien dit au premier, Warlow -, nous sortons d'orbite à dix g. Contrat ou pas contrat. - Merci, mon Dieu, il y a encore quelqu'un de sensé parmi nous, murmura Melvyn. - Sarha, à partir de maintenant, je veux que les données en provenance des satellites d'observation fassent l'objet d'une surveillance permanente. S'il se produit un autre phénomène atmosphérique à la con, je veux en être informé immédiatement. - Oui, capitaine. - Melvyn, mets-moi en route un programme d'examen en temps réel des données fournies par les satellites de détection gravitonique. Je n'ai pas envie d'attendre le bon vouloir du Gemal pour apprendre que nous avons de la compagnie. - Pigé, Joshua, répliqua Melvyn. - Dahybi, les cellules doivent être chargées à capacité maximale jusqu'à nouvel ordre. Je veux pouvoir effectuer un saut en moins de trente secondes. - Elles ne sont pas conçues pour être maintenues trop longtemps en état de... - Elles tiendront le coup au moins cinq jours. À ce moment-là, la situation sera réglée dans un sens ou dans l'autre. Et j'ai suffisamment d'argent pour les faire réparer. Dahybi haussa les épaules, heurtant le capitonnage de sa couchette. - À tes ordres. Joshua tenta de se détendre grâce à sa seule volonté, puis renonça et ordonna à ses naneuroniques de passer outre aux réflexes de son organisme. Pendant que ses muscles commençaient à mollir, il accéda une nouvelle fois aux canaux du commandement de la flottille et entreprit d'élaborer un programme destiné à l'alerter au cas où un astronef sortirait du réseau sans prévenir. Ce n'était pas grand-chose, mais ça lui permettrait peut-être de gagner deux ou trois secondes. Les sondes atmosphériques perdirent de l'altitude, glissant en direction de la surface du nuage rouge. - Les systèmes fonctionnent à la perfection, rapporta la femme officier chargée de leur contrôle. Aucun signe de brouillage électronique. Elle les amena à cinq mètres du toit, puis les stabilisa. La plaine rouge et sereine n'eut aucune réaction. - Analyse de l'air négative. Je ne sais pas ce qui assure l'intégrité des franges, mais c'est impénétrable. Rien ne s'échappe vers les hauteurs. - Envoyez les sondes, ordonna Terrance. La première sonde se dirigea doucement vers la surface, observée par les caméras de la seconde. Comme elle entrait en contact avec la couche nuageuse, un éventail de vapeur rouge apparut derrière elle, se déployant avec une lenteur majestueuse, comme de la poussière extrêmement fine en microgravité. - Ce truc est solide ! s'exclama Terrance. Je le savais. - Nous n'enregistrons la présence d'aucune particule, monsieur. Rien que de la vapeur d'eau, de l'humidité qui croît à grande vitesse. La sonde s'enfouit plus profondément, disparaissant du champ visuel de sa soeur jumelle. Les données qu'elle transmettait devinrent fragmentaires. - Charge d'électricité statique croissante sur le fuselage, rapporta l'officier de contrôle. Je vais la perdre. Les données se transformèrent en charabia, puis la transmission fut coupée. Terrance Smith ordonna à la seconde sonde de suivre la première. Ils n'apprirent rien de nouveau. Le contact fut perdu vingt-cinq secondes après qu'elle eut pénétré le nuage. - De la vapeur d'eau chargée d'électricité statique, dit Terrance, irrité. C'est tout ? Oliver Llewelyn coupa la communication avec l'ordinateur de vol du Gemal. La passerelle était plongée dans la pénombre et tous les officiers allongés sur leurs couchettes, les yeux fermés pour se concentrer sur la coordination des mouvements de la flottille. - Ça me rappelle les anneaux d'une géante gazeuse, dit le capitaine. Des particules porteuses d'une charge minuscule, dont la cohésion est assurée par un flux magnétique. - Les gerfauts n'ont détecté aucun flux magnétique, excepté le champ magnétique de la planète, corrigea Terrance du tac au tac. Avez-vous capté des signes d'activité biologique ? demanda-t-il à l'officier de contrôle, qui se trouvait à bord du Cyanea. - Négatif, monsieur, dit-elle. Aucune molécule excepté l'eau. - Alors pourquoi est-ce que ça brille ? - Je l'ignore, monsieur. Sans doute y a-t-il une source lumineuse plus bas, hors de portée des sondes. - Que comptez-vous faire ? demanda Oliver Llewelyn. - C'est un écran, une couverture ; ils veulent dissimuler ce qu'ils font là-dessous. Ce n'est pas une arme. - Peut-être qu'il ne s'agit que d'un écran. Mais nous sommes incapables d'en créer un similaire. Vous ne pouvez pas envoyer vos forces affronter l'inconnu, en particulier un inconnu de cette magnitude. Doctrine militaire classique. - Il y a plus de vingt millions de personnes là-dessous, y compris mes amis. Je ne peux pas repartir sans avoir au moins tenté de découvrir ce qui se passe. La doctrine militaire classique veut que l'on envoie d'abord des éclaireurs. C'est ce que nous allons faire. Il inspira à fond, intégra à ses naneuroniques les données nouvellement formatées provenant des sondes et confia à son programme de tactique le soin d'élaborer une stratégie afin de procéder avec un minimum de risques à une évaluation physique de la situation sur la planète. - Les mercenaires vont débarquer comme prévu, quoique à l'écart du nuage rouge. Mais je vais modifier le programme de recherche. Trois commandos se rendront dans les comtés de la Quallheim pour localiser le site d'atterrissage et la base des envahisseurs ; cet aspect de notre mission n'a pas changé. Neuf autres commandos seront répartis le long des autres affluents de la Juliffe pour évaluer le statut global de la population et attaquer les cibles qui se présenteront à eux. Et je veux que les deux derniers fouillent le spatioport de Durringham ; ils auront deux objectifs. Primo, voir si les spatiojets McBoing sont susceptibles de nous aider à faire atterrir les troupes transportées par le Gemal. Secundo, je veux qu'ils accèdent aux archives du centre de contrôle aérospatial pour savoir où sont partis les astronefs. Et pourquoi. - Supposez qu'ils ne soient partis nulle part ? dit Oliver Lle-welyn. Supposez que le capitaine Calvert ait raison et que vos envahisseurs aient le pouvoir d'oblitérer un vaisseau en orbite ? - Où sont leurs épaves dans ce cas ? Les gerfauts ont catalogué tous les débris au-dessus de la planète, il n'y a rien de suspect à l'intérieur de l'orbite de Rennison. Oliver Llewelyn lui adressa un sourire morbide. - Dans la jungle, sous ce nuage rouge. Terrance commençait à être agacé par le pessimisme systématique du capitaine. - C'étaient des astronefs civils et désarmés, pas nous. Et ça fait une sacrée différence. Il laissa à nouveau reposer sa tête sur la couchette, ferma les yeux et commença à télétransmettre ses nouvelles instructions via les canaux protégés affectés au combat. La flottille décéléra pour se mettre en orbite à mille kilomètres d'altitude, chaque astronef se plaçant dans un plan différent de façon qu'Amarisk soit en permanence couvert par trois d'entre eux. En dépit de plusieurs balayages successifs, l'essaim de satellites d'observation n'avait collecté aucune information supplémentaire sur les conditions prévalant en dessous du nuage rouge. Les six gerfauts quittèrent leur orbite initiale, à sept cents kilomètres d'altitude, pour rejoindre les autres astronefs, leurs équipages se félicitant en silence à l'idée de s'éloigner du sinistre phénomène atmosphérique. Après un dernier tour de la planète, durant lequel on avait guetté une attaque des envahisseurs, les mercenaires embarquèrent à bord des spatiojets et Terrance Smith donna enfin l'ordre d'atterrir. Dès qu'un astronef passait dans l'ombre, son spatiojet se détachait de lui et enclenchait une rétropoussée qui le conduisait sur une trajectoire d'interception avec l'atmosphère. Il atteignait la mésosphère neuf cents kilomètres à l'ouest d'Amarisk et, actionnant ses aérofreins au-dessus de l'océan enténébré, envoyait une multitude de bang hypersoniques déferler sur les vagues. Brendon n'arrivait pas à détacher son regard du nuage rouge. Aux commandes du spatiojet du Vengeance de Villeneuve, il conduisait un commando de six mercenaires vers la zone de largage qu'on lui avait attribuée, à cent kilomètres à l'est de Dur-ringham. Le nuage était apparu dans les capteurs avant alors qu'ils se trouvaient encore à six cents kilomètres de la côte. À cette distance, il n'était guère sinistre, apparaissait en fait comme une colossale merveille météorologique. Maintenant qu'il le voyait de près, Brendon était intimidé par sa taille gigantesque. L'idée qu'une entité ait pu le construire, ait délibérément édifié dans le ciel un réseau de vapeur d'eau, était profondément troublante. Il flottait à vingt kilomètres de l'aile tribord, inerte et immuable. Au loin, Brendon distinguait le premier de ses embranchements, au-dessus du confluent le plus proche de la côte. Cette déclaration d'intention, pour ainsi dire, était le signe le plus évident de son caractère artificiel. Comme le spatiojet descendait pour se placer à son altitude, Brendon put enfin découvrir ce qu'il dissimulait. Une jungle uniforme, mais d'un vert sombre, teinté de marron. - Ce truc bloque pas mal de lumière là-dessous, dit Chas Paske, le chef des mercenaires. - Oui*, acquiesça Brendon sans se retourner. L'ordinateur estime qu'il fait huit mètres d'épaisseur sur les bords, mais que cette épaisseur augmente à mesure qu'on se rapproche du centre, rapporta-t-il. Sans doute trois ou quatre cents mètres au-dessus de la rivière. - Et le dispositif de brouillage électronique ? - Il est opérationnel, aucun doute sur ce point : je commence à avoir des problèmes avec les processeurs de contrôle de vol et j'ai des interférences sur mes canaux de communication, notamment au niveau de la vitesse de transmission. - Tant qu'on peut envoyer des coordonnées de tir aux astronefs, dit Chas Paske. C'est tout ce qu'on demande. - Oui. Atterrissage dans trois minutes. Le spatiojet approchait de la clairière sélectionnée. Brendon contacta les gerfauts qui continuaient de superviser l'observation. On lui assura qu'aucune activité humaine n'avait été détectée dans un rayon de deux kilomètres. Le site d'atterrissage était entouré de qualtooks et de jeunes gigantéas. Sous les plantes rampantes et les fourrés, on distinguait des souches calcinées, vestiges d'un incendie vieux de plusieurs dizaines d'années. Le spatiojet s'avança prudemment * En français dans le texte, comme la plupart des dialogues en italique. (N.d.T.) au-dessus des frondaisons, comme s'il redoutait ce qu'il allait y trouver. Des oiseaux s'envolèrent, effrayés par sa silhouette de prédateur et par les cris suraigus qu'il émettait. Une pulsation radar balaya le sol, transperçant la végétation pour mieux examiner les souches potentiellement dangereuses. Le train d'atterrissage jaillit du fuselage pour se déployer et, au bout d'une minute de manoeuvres destinées à éviter les obstacles les plus importants, l'appareil se posa en douceur, les grilles d'évacuation de ses compresseurs projetant dans les airs des nuages de brindilles et de feuilles mortes. L'écoutille du sas s'ouvrit avant même que le silence règne à nouveau dans la clairière. Chas Paske sortit à la tête de ses hommes. Cinq aérovettes en forme de disque s'élevèrent dans les airs, leurs capteurs périphériques sondant la jungle environnante en quête de mouvements ou de signatures infrarouges. Les mercenaires entreprirent de décharger leur équipement de la soute. Ils étaient tous renforcés, et leur apparence dépassait jusqu'aux limites des normes humaines. Plus colossal qu'un cos-monik, Chas Paske avait une peau synthétique couleur de granit. En guise de vêtements, il ne portait que des ceinturons pour ses armes et des bandoulières pour son équipement. - Dépêchez-vous, dit Brendon. Le brouillage ne fait qu'empirer, j'ai presque perdu le contact avec les satellites. Caisses et nacelles commencèrent à s'empiler sur le sol tapissé de feuilles. Chas transportait une nacelle tau-zéro portable contenant un aigle équipé du gène d'affinité lorsqu'une aérovette lui signala un mouvement parmi les arbres. Il s'empara d'un fusil Gauss. L'aérovette, qui planait un mètre au-dessus du feuillage, lui télétransmit l'image de neuf têtes émergeant des fourrés. Elles ne cherchaient même pas à se cacher. - Hé ! s'écria une voix féminine. Les mercenaires se déployaient, positionnant les aérovettes pour fournir une couverture maximale. - Les gerfauts nous avaient pourtant dit qu'il n'y avait personne dans le coin, dit Chas Paske. Nom de Dieu ! - Distorsion optique, répliqua Brendon. C'est plus grave que nous ne le pensions. Une femme apparut dans la clairière. Elle poussa un nouveau cri et agita les bras. D'autres personnes la suivirent, six femmes et deux adolescents. Tous vêtus de guenilles. - Dieu merci, vous êtes là, dit-elle en fonçant vers Chas. Ça fait si longtemps que nous vous attendons. Ce qui se passe ici est horrible. - Ne bougez plus, ordonna Chas. Elle ne l'écouta pas, ou feignit de ne pas l'avoir entendu. Baissant les yeux, elle se fraya un chemin parmi les mauvaises herbes. - Emmenez-nous. Laissez-nous monter dans votre astronef. Emmenez-nous loin de cette planète. - Qui êtes-vous ? Et d'où sortez-vous, bon sang ? Chas était vaguement intrigué par l'absence de réaction de cette femme. En règle générale, sa taille et son allure ne manquaient jamais d'inquiéter les gens qui le voyaient pour la première fois. Cette femme n'était nullement impressionnée. Ses naneuroniques l'avertirent d'un dysfonctionnement dans le processeur de visée de son fusil Gauss. - Stop ! hurla-t-il lorsqu'elle parvint à six mètres de lui. Nous ne pouvons prendre aucun risque ; vous êtes peut-être une asservie. D'où venez-vous ? Elle fit halte, frappée par le volume de sa voix. - Nous venons du village, dit-elle, légèrement essoufflée. Il y a tout un tas de diables qui viennent de débarquer. - Où ça ? La femme fit un nouveau pas vers lui et leva le pouce pardessus son épaule. - Là-bas. (Encore un pas.) Je vous en supplie, aidez-nous. Son visage était hagard, son regard implorant. Les cinq aérovettes tombèrent sur le sol. Sous les pieds de Chas Paske, la terre se fissura avec un horrible bruit mou, révélant un gouffre d'où montait une lumière incandescente. Ses naneuroniques bloquèrent la panique bien naturelle qui l'envahissait, commandant à son corps de réagir à cette menace. Il fit un bond sur le côté, atterrissant près de la femme souriante. Elle le frappa. Terrance Smith avait perdu le contact avec trois des onze spatiojets ayant déjà atterri, les trois qui volaient encore approchant en ce moment des comtés de la Quallheim. Les satellites d'observation étaient incapables de lui donner des informations sur le sort des appareils maintenant le silence radio, les images qu'ils fournissaient des zones de largage se dégradant de minute en minute. Cependant, aucun des spatiojets ne s'était écrasé, le black-out s'étant produit après qu'ils avaient touché terre. Encouragé par son programme de tactique, qui évaluait à quarante pour cent le taux de pertes à l'issue du premier atterrissage, Terrance adopta l'hypothèse la plus défavorable et contacta les trois spatiojets encore dans les airs. - Changez de zone de largage en faveur d'une zone de remplacement, ordonna-t-il. Je veux que vous vous posiez au moins à cent cinquante kilomètres du nuage rouge. - Il bouge ! s'écria Oliver Llewelyn alors que les trois pilotes accusaient réception auprès de Terrance. - Quoi donc ? - Le nuage rouge. Terrance ouvrit un canal vers les processeurs qui collation-naient les images transmises par les satellites d'observation. Les franges du nuage étaient agitées de courants curvilignes, et des jets longs de plusieurs kilomètres en jaillissaient à l'horizontale, évoquant des éruptions solaires. L'étrange symétrie des nuées de velours se brisait, et leur albédo fluctuait comme d'immenses ombres sinueuses les parcouraient d'un flanc à l'autre. - Il sait que nous sommes là, dit Oliver Llewelyn. Nous l'avons alerté. L'espace d'une seconde de terreur glacée, Terrance Smith eut l'impression que cette gigantesque formation de nuées en réseau était vivante, qu'il s'agissait d'une entité gazeuse ayant traversé l'espace interplanétaire depuis Murora. Et cette saloperie ressemblait bel et bien aux tempêtes complexes dont les bras s'entrechoquaient avec violence durant des semaines au sein de l'hydrogène et des cristaux d'ammoniac gelés qui constituaient l'atmosphère d'une géante gazeuse. - Ne soyez pas ridicule, dit-il. Il y a forcément quelque chose à l'origine de ces perturbations. C'est peut-être la meilleure chance que nous aurons de découvrir comment ils s'y prennent pour façonner ce truc. Contactez les capitaines des gerfauts, je veux que tous les capteurs disponibles soient braqués sur ce phénomène. Il y a sûrement une modulation d'énergie à l'oeuvre là-dedans. Quelque chose qui soit susceptible d'apparaître dans l'un des spectres que nous analysons. - On parie ? marmonna Oliver Llewelyn. Il commençait à regretter d'avoir accepté que Smith affrète le Gemal, et au diable les obligations légales qu'il avait évoquées. Il existait des choses encore plus importantes que l'argent, à commencer par sa vie. À contrecour, il commença à télétransmettre des instructions aux gerfauts. On avait perdu le contact avec deux autres spatiojets. Mais trois appareils avaient décollé après avoir largué leurs mercenaires sans incident. Nous allons réussir, se dit farouchement Terrance Smith en regardant leurs silhouettes argentées regagner la sécurité du ciel, bien au-dessus du bassin de la Juliffe. Nous allons découvrir ce qui se passe là-bas. Il vit le nuage rouge envoyer au-dessus de la jungle des jets de nuées bouillonnantes, de gigantesques pseudo-tempêtes. Un graphique de navigation se superposa à cette image, indiquant les endroits où se trouvaient les spatiojets encore présents au sol. Les courants les plus importants se dirigeaient avec une précision diabolique vers les zones de largage affectées à ces appareils. - Allez ! lança-t-il en serrant les dents. Décollez. Foutez le camp. - Les capteurs ne signalent aucune perturbation énergétique, de quelque sorte que ce soit, rapporta Oliver Llewelyn. - Impossible. Quelque chose dirige ces saletés. Et les capteurs avec lesquels les envahisseurs ont détecté nos spatiojets, est-ce que nous les avons repérés ? - Non. Cinq spatiojets supplémentaires regagnèrent les airs, s'éloignant à toute vitesse des griffes du nuage rouge. Deux d'entre eux faisaient partie du groupe avec lequel on avait perdu le contact. Terrance entendit des cris de joie résonner sur la passerelle du Gemal et ajouta sa voix au chorus. La mission commençait enfin à prendre forme. Grâce aux commandos de mercenaires désormais à pied d'oeuvre, ils ne tarderaient pas à avoir des cibles. Ils allaient pouvoir riposter. Les trois derniers spatiojets atterrirent dans les comtés de la Quallheim. L'un d'eux était celui du Lady Macbeth. Le Vengeance de Villeneuve avait une structure pyramidale de type standard, avec quatre modules de vie en son centre. Il s'agissait de sphères divisées en trois niveaux, avec suffisamment d'espace pour que les six membres d'équipage se sentent à l'aise. L'astronef pouvait accueillir quinze passagers au prix d'une modeste réduction de son confort. Aucun des six mercenaires qu'il avait transportés sur Lalonde ne s'était plaint de quoi que ce soit. Les équipements de vie, à l'instar des systèmes du vaisseau, pouvaient être considérés comme passables, même si la plupart d'entre eux auraient mérité des réparations, des améliorations ou un remplacement pur et simple. Erick Thakrar et Bev Lennon s'engouffrèrent la tête la première dans l'écoutille ouverte dans le plafond du salon situé juste au-dessus du hangar à spatiojet. Toutes les surfaces du compartiment étaient badigeonnées d'une mousse gris-vert et pourvues de prises-crampons disposées à intervalles réguliers, dont la plupart avaient perdu toute rugosité. Les meubles en matériau composite léger avaient été repliés et rangés dans leurs niches, révélant un sol composé de carrés, d'hexagones et de cercles étiquetés, pareil à une mosaïque aléatoire. Les murs s'ouvraient sur des armoires de stockage, des corridors donnant sur les cabines, des postes d'intervention aux consoles rouges et des blocs AV encastrés équipés de colonnes de projection. L'air était imprégné d'une vague odeur de végétation humide. Seules deux des bandes lumineuses étaient activées. Plusieurs papiers d'emballage pourpres dérivaient doucement comme des créatures aquatiques égarées, deux ou trois autres s'étant retrouvés collés aux grilles d'aération. Un microcartel noir tournoyait doucement. Le salon avait l'allure d'un lieu désaffecté depuis un bout de temps. Erick frappa machinalement l'échelle gainée de plastique qui reliait le plafond au sol, visant l'écoutille découpée dans ce dernier. Ses naneuroniques lui signalèrent qu'André Duchamp venait d'ouvrir un canal de communication directe. - Il est en train d'accoster, télétransmit le capitaine. Ou du moins il essaie. - Et la liaison ? Tu arrives à capter quelque chose ? - Rien. Le taux de transmission est bloqué à trois pour cent, juste de quoi assurer la procédure d'accostage. Les processeurs ont dû être salement secoués. Erick se retourna vers Bev, qui haussa les épaules. Tous deux étaient armés, Bev d'un brouilleur neural, Erick d'un pistolaser dont il espérait ne pas avoir à se servir. Le spatiojet avait émergé de la haute atmosphère et repris le contact au moyen d'un signal extrêmement faible émis par un transmetteur de secours au fonctionnement hasardeux. À en croire Brendon, l'appareil avait été soumis à un brouillage électronique des plus féroces, qui avait décimé tous les processeurs de bord. Ils n'avaient que sa parole, car la liaison lui permettait à peine d'émettre son message et il leur était impossible d'établir une télétransmission pour évaluer les dommages subis par son équipement. Compte tenu des pouvoirs d'asservissement que possédaient les envahisseurs, André Duchamp ne comptait courir aucun risque. - Cet anglo de Smith aurait dû anticiper ceci, grommela André. Nous aurions dû établir une procédure d'examen. - Oui, fit Erick. Il échangea un sourire avec Bev. - Il fallait s'y attendre avec cette putain de mission improvisée, reprit le capitaine. S'il avait voulu des conseillers compétents, il se serait entouré d'hommes d'expérience tels que moi plutôt que de se contenter de ce connard de Llewelyn. Je lui aurais dit qu'il faut se montrer prudent quand il est question d'asservissement. J'ai cinquante ans d'expérience, et c'est fou-trement plus important que n'importe quel programme tactique dans les naneuroniques. J'ai essuyé le feu de toutes les armes à la con de la Confédération, et je suis toujours vivant. Et voilà qu'il sélectionne un Celte qui gagne sa vie en transportant des légumes vivants. Merde ! Bev acheva de franchir l'écoutille du plafond et lui télétransmit un code de verrouillage. La plaque de carbotanium se referma en glissant, son sceau s'activant avec un bruit métallique. - Allez, on y va, dit Erick. Il se glissa dans l'écoutille du sol pour gagner le pont inférieur. Ses naneuroniques lui fournirent des images en provenance des grappes de capteurs de l'astronef. Le spatiojet tanguait à quelques mètres de la coque. Privé de liaison digne de ce nom, Brendon avait les plus grandes difficultés à insérer le nez de l'appareil dans le collier d'accostage. Un pilote novice se serait mieux débrouillé, pensa Erick, qui grimaça lorsque les propulseurs de guidage crachèrent leur feu, quelques secondes avant que le dôme radar égratigne la coque. - Seigneur ! Si ça continue comme ça, il ne restera plus rien à inspecter. Le pont inférieur plutôt encombré se composait d'un atelier d'ingénierie pour composants électromécaniques de taille moyenne, d'un atelier plus petit pour les réparations purement électroniques, de deux sas - le premier donnant sur le hangar à spatiojet, le second sur l'espace pour les sorties extra-véhicu-laires -, de réduits de stockage et d'armoires abritant les vido-scaphes. Ses murs en titane nu étaient sillonnés de tuyaux et de conduits. - Collier verrouillé, annonça André. Madeleine va le faire rentrer. Transmis par la structure antistress du vaisseau, l'écho du gémissement des actuateurs parvint jusqu'au pont inférieur. Erick accéda à l'une des caméras du hangar et vit le spatiojet s'insérer dans la chambre cylindrique. Un papillon de nuit regagnant l'abri de sa chrysalide argentée. Les ailes rétractées devaient être positionnées à quelques centimètres près. Il télétransmit ses ordres aux processeurs système du hangar. Dès que le spatiojet fut au repos, tuyaux de refroidissement et câbles optiques et électriques se branchèrent aux prises ombilicales de son fuselage. - Je ne reçois que très peu de données, dit Erick. (Il scanna l'holoécran de la console d'accostage en quête des résultats préliminaires des systèmes de diagnostic.) Aucune réponse des capteurs internes. - Est-ce que ce sont les processeurs ou les capteurs eux-mêmes qui fonctionnent mal ? demanda André. - Difficile à dire, répondit Bev, qui se hissa à une prise-crampon pour regarder par-dessus l'épaule d'Erick. Seuls dix pour cent des bus de données internes sont opérationnels, et nous ne pouvons pas accéder aux processeurs de gestion de la cabine pour identifier la panne. Dieu seul sait comment Brendon a réussi à piloter ce rafiot jusqu'ici. La moitié des systèmes de contrôle est portée disparue. - Brendon est le meilleur, dit Madeleine Collum. La colonne AV de la console émit un bip, signalant qu'un circuit de communication venait de s'ouvrir dans le spatiojet. Audio seulement. - Il y a quelqu'un ? demanda Brendon. Ou vous êtes tous partis déjeuner ? - On est là, Brendon, dit Erick. Quelle est ta situation ? - L'air est franchement vicié, panne totale des équipements de vie pour ce que je peux en juger... je m'alimente en oxygène grâce à un casque de secours... Connectez le sas, et vite... j'ai les poumons en feu... je sens une odeur de caoutchouc brûlé... des gaz acides... - Impossible de recycler l'atmosphère de la cabine, transmit Erick à André. Les pompes fonctionnent, les sceaux des tuyaux sont prêts, mais les valves de dépressurisation du spatiojet refusent de s'ouvrir, je n'ai pas de circuit d'environnement. - Faites-le passer dans le sas, alors, dit André. Mais ne le laissez pas entrer dans la cabine de vie, pas encore. - Entendu. - Magnez-vous ! hurla Brendon. - On arrive, Brendon. Bev ordonna au boyau-sas de se déployer. L'un des panneaux du fuselage du spatiojet glissa pour dégager l'écoutille circulaire du sas interne. - Encore heureux que ça marche, marmonna Erick. Les yeux fixés sur la projection émise par la colonne AV, Bev regardait le boyau-sas se sceller au pourtour de l'écoutille. - Ce n'est qu'un banal circuit électrique. Rien de sophistiqué. - Mais il y a quand même un processeur qui supervise... Bon sang ! Les capteurs d'environnement internes du boyau-sas détectèrent des traces de gaz toxiques dès l'ouverture de l'écoutille du spatiojet. L'holoécran de la console se brancha sur une caméra placée à l'intérieur du tube métallique. Un voile de fine fumée bleue émanait de l'écoutille. Dans la cabine clignotait une lueur verte. Brendon apparut, progressant grâce aux prises-crampons disposées en nombre sur les parois. Son survêtement jaune était maculé de boue et de suie. La visière en cuivre réfléchissant de son casque, relié à une mallette de survie, dissimulait complètement son visage. - Pourquoi n'a-t-il pas mis son vidoscaphe ? demanda Erick. Brendon fit un signe à la caméra. - Dieu soit loué, je n'aurais pas pu tenir beaucoup plus longtemps. Hé, vous n'avez pas ouvert l'autre écoutille. - Nous devons prendre des précautions, Brendon, dit Bev. Nous savons que les envahisseurs peuvent asservir les gens. - Oh, d'accord. Un instant. Il se mit à tousser. Erick consulta à nouveau les données environnementales. Un nuage de fumée sortait de la cabine du spatiojet ; les filtres du boyau-sas parvenaient à peine à l'éliminer. Brendon souleva sa visière. Son visage était livide et couvert de sueur. Il grimaça, pris d'une nouvelle quinte de toux. - Bon Dieu, murmura Erick. Brendon, transmets-nous une analyse physiologique, s'il te plaît. - J'ai mal, nom de Dieu. La toux de Brendon se transforma en râle. - Il faut le sortir de là, dit Bev. - Je n'ai aucune réponse de ses naneuroniques, fit Erick. J'essaie de les contacter via le processeur du boyau-sas, mais je n'ai même pas d'accusé de réception quand j'entre son code. - Il est en danger, Erick ! - Nous n'en savons rien ! - Regarde-le. - Regarde Lalonde. L'ennemi peut construire des fleuves de lumière dans le ciel. Il n'aurait aucune peine à nous faire croire qu'un astro est blessé. - Bon Dieu de bon Dieu ! Bev fixa l'holoécran. Frissonnant de tous ses membres, accroché d'une main à une prise-crampon, Brendon se mit à vomir. Des globules de fluide visqueux jaillirent de sa bouche, éclatant ou se collant à la paroi argent terne du tube. - Nous ne savons même pas s'il est tout seul, reprit Erick. L'écoutille du spatiojet est toujours ouverte. Elle ne répond pas à mes ordres. Je ne peux ni la verrouiller ni la remettre en position. - Capitaine, télétransmit Bev, on ne peut pas le laisser là. - Erick a parfaitement raison, répondit André avec regret. Cet incident est hautement suspect. Si quelqu'un voulait s'introduire dans l'astronef, tout ça serait très pratique. Trop pratique. - Il est mourant ! - Je vous défends d'entrer dans le boyau-sas tant que l'écou-tille du spatiojet restera ouverte. Bev parcourut le pont inférieur du regard en quête d'une solution. - D'accord. J'ai quelque chose à vous proposer. Erick remonte dans le salon, verrouille l'écoutille et me laisse seul ici. Comme ça, je peux apporter des nanoniques médicales à Brendon et vérifier qu'aucun envahisseur xéno ne se cache dans la cabine du spatiojet. - Erick ? demanda André. - Pas d'objection. - Très bien. Allez-y. Erick remonta vers le salon vide, faisant halte en haut de l'échelle. Encadré par l'écoutille, le visage de Bev était tourné vers lui, souriant. - Bonne chance, lui lança Erick. Il télétransmit un code de verrouillage au processeur de l'écoutille, puis tourna de quatre-vingt-dix degrés la poignée de fermeture manuelle. Bev se retourna aussitôt que le carré de carbotanium se fut remis en place. Il attrapa un package de nanoniques médicales dans une trousse de secours accrochée au mur. - Tiens bon, Brendon. J'arrive. Sur la console placée près de l'entrée du boyau-sas, les signaux d'alerte environnementaux étaient au rouge. Bev télétransmit un ordre prioritaire au processeur de gestion, et l'écoutille se débloqua. Erick ouvrit un canal de communication via le processeur en réseau du salon, accédant aux caméras du pont inférieur. Il vit Bev grimacer lorsque des volutes de fumée sortirent du boyau-sas. Une lueur vert émeraude jaillit de la cabine du spatiojet, un large rayon aveuglant qui traversa le boyau-sas pour déferler sur le pont inférieur. Atteint de plein fouet, Bev poussa un hurlement, levant instinctivement les mains pour se protéger les yeux. Un courant d'énergie pure, d'un blanc incandescent, remonta l'axe de symétrie du rayon, achevant sa course sur l'astro. La caméra cessa de fonctionner. - Bev ! s'écria Erick. Il envoya une série d'instructions au processeur. Une visualisation des systèmes du pont inférieur se matérialisa devant lui, image spectrale de lignes colorées et de symboles clignotants. - Erick, que se passe-t-il ? demanda André. - Ils sont à bord ! Ils ont pénétré dans l'astronef. Verrouille toutes les écoutilles, vite. Vite, nom de Dieu ! Les lignes colorées du schéma s'évanouissaient les unes après les autres. Erick tourna ses yeux égarés vers le sol, comme s'il avait pu voir ce qui se passait sous la plaque de métal. Puis les lumières s'éteignirent dans le salon. - Plus que cinq minutes avant l'atterrissage sur notre nouveau point de chute, et la tension dans la cabine commence à être palpable, transmit Kelly Tirrel à une cellule mémorielle de ses naneuroniques. Nous savons qu'il est arrivé quelque chose à cinq spatiojets, voire davantage. Les questions que se pose tout le monde sont les suivantes : allons-nous courir moins de risques en gardant nos distances ? Les envahisseurs frappent-ils seulement sous la couverture nuageuse qui les protège ? Elle accéda aux capteurs du spatiojet pour observer une nouvelle fois ce spectacle aussi magnifique que monstrueux. Des rubans de néant rouge étincelant, longs de plusieurs milliers de kilomètres, suspendus dans les airs. Stupéfiant. À présent qu'ils se trouvaient dans l'arrière-pays, ils découvraient des nuages plus effilés, plus complexes, entrelacés telle la toile d'une araignée ivre au-dessus du réseau fluvial. Quand elle les avait vus en orbite, calmes et réguliers, ils l'avaient déjà intimidée ; vus de près, bouillonnant sans cesse, ils étaient purement et simplement terrifiants. Leurs circonvolutions frôlaient l'aile tribord, de plus en plus impressionnantes à mesure qu'elles se rapprochaient en tournoyant du spatiojet. L'image était excellente, un peu trop réaliste pour sa tranquillité d'esprit. D'un autre côté, la batterie de capteurs du spatiojet était de la classe militaire la plus perfectionnée. Sur les flancs de son fuselage s'ouvraient des niches dissimulant des nacelles d'artillerie de forme cylindrique - des canons maser capables de tirer tous azimuts, un dispositif de contre-mesures électroniques et une enveloppe de furtivité. L'appareil n'était pas tout à fait un avion d'assaut, mais il était nettement moins vulnérable que les autres spatiojets. Ça ressemble bien à Joshua d'avoir un spatiojet multifonc-tions. Non ! Heureusement que Joshua a un spatiojet multifonc-tions. Quarante minutes de descente, et il lui manquait déjà. Tu es trop sentimentale, se morigéna-t-elle. Kelly commençait à avoir de sérieux doutes sur cette équipée. Comme tous les correspondants de guerre, supposa-t-elle. C'est une chose que de se préparer à aller au front dans un bureau, c'en est une autre que de se retrouver pour de bon sur le front. En particulier quand on découvre ce nuage rouge. Depuis l'émergence de l'astronef dans le système, les mercenaires avaient discuté de ce nuage jusqu'à la nausée. Reza Malin, leur leader, semblait presque excité à l'idée de s'aventurer sous sa masse. De telles conditions de combat étaient à ses yeux un défi, déclarait-il. Quelque chose de nouveau. Comme elle avait pris le temps d'apprendre à les connaître raisonnablement bien, elle savait que les propos de Reza ne relevaient pas seulement de la bravade. Il avait jadis servi comme marine dans les Forces spatiales de la Confédération. Sans doute avait-il été officier ; il ne s'étendait guère sur cette période de sa vie, pas plus que sur celle où il avait été prévôt dans diverses colonies en phase un. Mais il devait être doué pour le métier des armes, car il fallait beaucoup d'argent pour se payer les nombreuses altérations et améliorations physiques dont il bénéficiait. Aujourd'hui, il faisait partie de l'élite. À l'instar d'un cosmonik, il se situait à cette frontière floue séparant la machine de l'être humain. Le genre d'hybride super-renforcé que les soldats voyageant en tau-zéro à bord du Gemal aspiraient à devenir. Reza Malin avait conservé une silhouette humanoïde, bien qu'il fût haut de deux mètres et large en proportion. Sa peau était artificielle, faite d'un matériau composite d'un bleu-gris neutre, résistante aux impacts et pourvue de circuits caméléon intégrés, Il ne se souciait plus de porter des vêtements et n'avait pas d'organes génitaux (pas d'organes génitaux externes, rectifia Kelly par souci d'exactitude). Six griffes cybernétiques remplaçaient chacune de ses mains naturelles. Ses avant-bras étaient larges, équipés de fusils Gauss de petit calibre, et son squelette modifié de façon à absorber le recul. Tout comme Warlow, il avait un visage totalement inexpressif. Des globes de verre noir lui couvraient les yeux ; son nez avait été remplacé par une grille circulaire capable de filtrer les agents biologiques et chimiques. Dans son crâne chauve étaient incrustés cinq implants capteurs, disposés en arc de cercle, qui évoquaient des ulcères lisses d'un centimètre de diamètre. Si son visage était dénué d'expression, il avait conservé sa voix naturelle, et Kelly avait appris à l'interpréter. Reza ne se laissait pas facilement impressionner. Ce fait, ajouté à sa compétence polie et à la façon dont les six autres mercenaires lui obéissaient sans rechigner, contribuait à la mettre en confiance en dépit du caractère dangereux de la mission. En dernière analyse, se dit-elle, elle était prête à lui confier sa vie. Le spatiojet vira sèchement. Kelly constata qu'Ashly Hanson braquait ses capteurs optiques sur une petite rivière qui coulait trois kilomètres en contrebas. Ses eaux argentées étaient constellées de curieuses taches blanches. - Qu'est-ce qui lui prend ? demanda Pat Halahan. Le commandant en second de l'escadron était assis à côté d'elle. Il se décrivait comme un ranger et, quoique plus mince et plus petit que Reza, il avait la même peau bleu-gris et les mêmes jambes puissantes et adipeuses. Chacun de ses avant-bras s'achevait par deux poignets, le second étant une prise de données énergétiques où il pouvait brancher une arme ou un capteur. Tous ses sens étaient renforcés, un bourrelet de chair lui cerclant le crâne d'une tempe à l'autre. - Hé, Ashly, qu'est-ce qui se passe ? appela-t-il. Tous les mercenaires étaient conscients du danger présenté par les contre-mesures électroniques. - Je vais atterrir ici, dit Ashly. - Vous avez une raison précise pour agir ainsi ? demanda Reza Malin d'une voix posée mais pleine d'autorité. La zone de largage qui nous a été attribuée se trouve à soixante-dix kilomètres au sud-est. - Écoutez, quelqu'un qui est capable de créer ce putain de nuage peut intercepter nos communications sans même se fatiguer. Je vous parie que tous les sites sélectionnés par Terrance Smith sont déjà marqués d'une belle cible rouge. Il y eut quelques instants de silence. - Astucieux, murmura Pat Halahan en se tournant vers Kelly. Dommage qu'il n'ait pas été des nôtres pendant la mission Camelot. On a perdu trop de braves gars là-bas parce que le général avait surtout recruté des bleus. - Allez-y, dit Reza. - Merci, répondit Ashly. Le spatiojet vira une nouvelle fois, descendant en vrille suivant un angle si proche de la verticale que Kelly sentit son estomac remonter jusqu'à ses clavicules. - Vous êtes bien sûrs de vouloir atterrir ? demanda le pilote. Si vous voulez mon avis, on est complètement dépassés par la situation. Terrance Smith serait incapable d'organiser une par-touze dans un bordel. - Si Smith veut battre les envahisseurs, les astronefs doivent savoir où les frapper, répliqua Reza. Pour cela, vous avez besoin de nous. C'est toujours nous qui allons au charbon. C'est ce qu'on sait le mieux faire. - Comme vous voudrez. - Ne vous inquiétez pas pour nous. La haute technologie ne fonctionne jamais très bien dans la jungle, la nature y est trop désordonnée. Et j'ai rarement vu une jungle plus impénétrable que celle-ci. Peut-être qu'ils nous réservent une frappe énergétique, voire une bombinette s'ils sont vraiment de mauvaise humeur. Mais ils doivent d'abord nous dénicher. Et, faites-moi confiance, ils vont avoir un mal fou à le faire dans ce genre de terrain. Contentez-vous de veiller à ce que le jeune Joshua et vous-même restiez intacts pour nous récupérer après les réjouissances. - Si je suis encore en vie, je reviendrai vous chercher. - Bien, je considère ça comme une promesse. Le spatiojet roula sur lui-même, changeant brusquement de direction. Kelly agrippa ses accoudoirs pendant que la toile de protection la saisissait en de nouveaux points de son corps. Ce n'était pas une approche aérodynamique, c'était le saut de la mort. - Comment ça va, Kell ? hurla Sewell, de toute évidence mort de rire. C'était l'un des trois mercenaires de type gladiateur, et cela se voyait. Mesurant deux mètres trente, il avait une peau noir de jais à l'aspect de vieux cuir, parcourue par un réseau serré de fibres absorbant et dispersant l'énergie. Sa tête était quasiment globuleuse, une coque lisse vissée sur son cou et protégeant ses capteurs. Ses bras épais comme des jambons avaient chacun deux coudes ; aux articulations supérieures étaient fixés des fusils Gauss de gros calibre. Gloussements dans la cabine. Kelly s'aperçut qu'elle avait fermé les yeux et s'obligea à les rouvrir. Le spatiojet vibrait de partout. - Tu devrais manger quelque chose, ça te changerait les idées, reprit Sewell d'une voix cajoleuse. J'ai des grosses tranches de fraisier à la crème dans mon sac. T'en veux une ? - Quand tu as été renforcé, les toubibs ont branché tes naneu-roniques sur ton foie, dit-elle. Il était foutrement plus malin que ton cerveau, tête de noud. Sewell éclata de rire. La cabine fut parcourue d'un tremblement lorsque les ailes commencèrent à se rétracter. - Irradiez la zone de largage, s'il vous plaît, Ashly, demanda Reza. - Affïrmatif. - Il y a peut-être des civils dans les parages, protesta Sal Yong, un des deux autres gladiateurs. - J'en doute, dit Ashly. Le village le plus proche est à cinquante kilomètre. - Nous ne sommes pas en mission pour la Croix-Rouge, Sal, ajouta Reza. - Bien, chef. Le spatiojet fit un nouveau virage. Un raz de marée radioactif se déversa du ciel immaculé pour retomber autour de la rivière peu profonde. Les oiseaux fauchés en plein vol tombèrent par centaines, tantôt sur le sol et tantôt dans les eaux, leurs plumes calcinées ; les vennals churent des arbres, encore agités de spasmes ; les jactals hurlèrent en sentant leur peau se craqueler, puis moururent, la cervelle carbonisée ; les danderils en train de brouter s'effondrèrent, frémissant de leurs longues pattes élégantes tandis que leurs viscères se mettaient à bouillir. Les feuilles d'un vert émeraude des arbres et des plantes rampantes virèrent à un kaki maladif. Les fleurs se flétrirent. Les baies et les fruits explosèrent dans des jets de vapeur. Le spatiojet effectua une descente aussi rapide qu'impeccable. Il se posa dans le lit de la rivière, écrasant les cailloux de ses patins et immobilisant son nez au-dessus de la berge herbeuse. Un geyser d'eau et de vapeur monta du courant frappé par les jets des compresseurs, retombant en une vague circulaire qui se précipita vers le rivage. Sewell et Jalal n'attendirent même pas que l'échelle en aluminium ait achevé de se déployer. Les deux gladiateurs sautèrent dans les eaux agitées, braquant leurs fusils Gauss sur les arbres calcinés, et foncèrent vers la berge. Les cinquante centimètres de profondeur ne les retardèrent pas une seule seconde. Reza lança deux aérovettes, leur ordonnant de fouiller les environs immédiats. Les deux robots-espions en forme de disque mesuraient un mètre cinquante de diamètre, et une grille légèrement bombée protégeait les ventilateurs contrarotatifs placés en leur centre. Cinq lasers à infrarouge étaient montés sur leur pourtour, ainsi qu'une batterie de capteurs passifs. Émettant un léger bourdonnement, ils filèrent dans les airs, prenant de l'altitude pour survoler la cime des arbres les plus proches. Ce fut ensuite au tour de Pat Halahan et de Théo Connal de suivre leurs camarades. Théo Connal, configuré pour la reconnaissance dans la jungle, mesurait tout juste un mètre cinquante. Sa peau était identique à celle de Reza et de Pat, mais ses membres étaient d'une longueur disproportionnée par rapport au reste de son corps. Ses pieds s'achevaient par des doigts plutôt que par des orteils. Même son crâne chauve avait une allure simiesque : nez minuscule, large bouche aplatie, yeux bridés aux lourdes paupières. Il activa son circuit caméléon dès qu'il sauta dans la rivière, puis fonça à quatre pattes vers la berge. Seul un léger chatoiement mauve trahissait sa présence. Dès qu'il arriva près d'un arbre, il sembla l'étreindre, puis escalader son tronc en glissant en spirale. C'est à ce moment-là qu'il devint invisible aux capteurs du spatiojet, y compris dans la gamme des infrarouges. - Mon Dieu, souffla Kelly. Elle s'était demandé pourquoi Reza avait recruté dans son commando quelqu'un d'aussi inoffensif en apparence. Un frisson d'excitation lui remua le ventre. Ce genre de professionnalisme sans faille était aussi sinistre que séduisant ; elle comprit pourquoi une mission de combat pouvait devenu- grisante. Deux autres aérovettes prirent leur envol. Sal Yong et Ariadne, la seconde ranger, dévalèrent l'échelle. Ariadne était la seule autre femme du groupe, quoique rien ne permît de deviner son sexe. Seules d'infimes différences la distinguaient de Pat, quelques centimètres en moins et une bande de capteurs plus large. - C'est maintenant ou jamais, Kelly, dit Reza. - Oh, fit-elle en se levant. Eh bien, c'est maintenant. La visière de son casque se mit en place. Comme Collins lui avait donné carte blanche en ce qui concernait l'achat de son équipement, elle avait demandé des conseils à Reza et les avait scrupuleusement suivis. Après tout, il avait intérêt à ce qu'elle ne représente pas un poids mort pour le commando lors de son équipée dans la jungle. - Choisissez ce qu'il y a de plus simple et de plus perfectionné, lui avait-il dit. Vous n'êtes pas entraînée pour le combat, alors il vous suffira de suivre notre rythme sans vous faire repérer. - Je peux charger des programmes de combat dans mes naneuroniques, avait-elle généreusement proposé. Reza s'était contenté de s'esclaffer. Dans une boutique spécialisée de Tranquillité, elle avait acheté une armure de combat en caoutchouc une pièce, fabriquée dans le système de la Nouvelle-Californie, qui la protégerait à la fois des projectiles et des armes énergétiques, à condition que l'attaque ne soit pas trop intensive. Reza l'avait conduite chez un armurier spécialisé dans l'équipement pour mercenaires, qui lui avait installé un circuit caméléon. D'autres aérovettes filèrent au-dessus des arbres tandis qu'elle descendait l'échelle d'un pas vif. Un nuage de vapeur flottait dans l'air. Heureusement, les filtres de son casque la préservaient de l'odeur émanant des oiseaux incinérés qui flottaient sur la rivière. Pat Halahan et Jalal déchargeaient le matériel de la soute avant. - Allez les aider, ordonna Reza à Kelly. Il avançait dans le courant, portant des conteneurs en matériau composite. Sur son flanc droit, juste au-dessus de son ceinturon, se trouvait une sphère en métal noir d'une vingtaine de centimètres de diamètre, maintenue en place par un filet en Nylon. Kelly se demanda de quoi il s'agissait : ses naneuroniques étaient incapables de l'identifier, rien dans son aspect ne pouvant donner d'indices au programme de recherche par comparaison. Aucun des autres mercenaires ne portait un objet semblable. Elle savait que le moment était mal choisi pour poser des questions. L'échelle du spatiojet commençait déjà à se rétracter dans le fuselage. Elle se mit à la tâche, empilant les caisses de métal et les conteneurs en matériau composite sur la berge boueuse. Reza et Pat posèrent sur l'herbe une nacelle tau-zéro de la taille d'une grosse malle. Sa surface négatrice noire s'évapora pour révéler un cylindre de plastique blanc. Il en sortit un chien génétiquement modifié au pelage couleur acajou. En voyant ses crocs, Kelly se dit que son armure ne leur résisterait probablement pas. Reza s'agenouilla près du molosse et lui caressa la tête avec gentillesse. - Salut, Fenton. Comment ça va, mon gars ? Fenton bâilla, laissant pendre sa langue rosé entre ses canines. - Va faire un tour dans le coin. Allez, va. Reza lui donna une tape sur l'arrière-train en se relevant. Fenton tourna vers son maître sa tête néolithique, une lueur légèrement malveillante dans le regard, puis, obéissant, se dirigea en trottinant vers les fourrés. Kelly était restée d'une immobilité de statue. - Il est bien dressé, dit-elle d'une voix hésitante. - Il m'est très attaché, répliqua Reza. Je suis équipé de sym-biotes neuronaux d'affinité. - Ah! Pat et Jalal se dirigeaient vers le rivage, portant une seconde nacelle tau-zéro. - Au revoir, télétransmit Ashly. Le spatiojet s'éleva dans un gémissement suraigu. Des geysers entrèrent en éruption sous les grilles du compresseur, se fracassant sur le fuselage en carbotanium. Puis l'appareil survola les arbres, replia son train d'atterrissage, et les geysers se réduisirent à des vaguelettes effrangées d'écume. Utilisant les capteurs de son casque, Kelly parcourut du regard la muraille d'arbres ruisselants qui l'entourait. Plus question de reculer à présent, bon sang. Elle vit le spatiojet se redresser quasiment à la verticale et filer à grande vitesse dans le ciel à l'est. D'après ses naneuroni-ques, l'atterrissage s'était effectué moins de trois minutes plus tôt. L'explosion était suffisamment importante pour que les grappes de capteurs standards du Gemal l'enregistrent alors que l'astronef entrait dans l'ombre de la planète, laissant Amarisk derrière lui. Quant aux satellites d'observation en orbite basse, nettement plus sensibles, elle leur fit l'effet d'un violent éclat multispectral, saturant certains de leurs scanners. Les naneuroniques de Terrance Smith l'informèrent qu'il s'agissait du spatiojet du gerfaut Cyanea, qui venait de larguer un commando dans les comtés de la Quallheim. Il se trouvait encore au sol au moment de l'explosion. - Qu'est-ce qui a pu faire ça ? demanda-t-il. - Aucune idée, répliqua Oliver Llewelyn. - Merde. Il était pourtant à plus de soixante-dix kilomètres du nuage rouge le plus proche. Est-ce que le commando a pu s'en tirer ? - Aucune réponse de leurs blocs communicateurs personnels, répondit l'un des officiers de communication présents sur la passerelle. - Bordel ! Le programme stratégique de ses naneuroniques lui montra quatre spatiojets regagnant leurs orbites. Sept autres avaient déjà rejoint leurs astronefs respectifs. Les deux derniers entamaient leur manoeuvre d'approche. - Voulez-vous que nous déroutions un spatiojet pour leur porter secours ? demanda Oliver. - Pas avant que nous ayons reçu une confirmation de leur survie. C'était une sacrée explosion. Les électromatrices ont dû court-circuiter. - C'est une prouesse qui n'est à la portée de tout le monde, commenta Oliver. Elles sont pas mal équipées en garde-fous. - Pensez-vous qu'un brouillage électronique... ? - Un message du Vengeance de Villeneuve, monsieur, dit l'officier de communication. Le capitaine Duchamp dit que les envahisseurs sont à bord de son vaisseau. - Quoi ? - Son spatiojet fait partie de ceux avec lesquels nous avons perdu le contact, dit Oliver. - Vous voulez dire qu'ils sont en orbite ? demanda Terrance. - On dirait bien. - Seigneur ! Il se mit en liaison avec le processeur de gestion des canaux de communication, prêt à lancer une alerte générale. Mais ses naneuroniques lui apprirent que deux astronefs quittaient les orbites qui leur avaient été assignées. Lorsqu'il appela l'affichage des données stratégiques, ce fut pour y découvrir le Datura et le Gramine en train d'accélérer pour accroître la distance les séparant de la planète. Il tapa du poing sur sa couchette anti-g. - Qu'est-ce qui se passe ? - Les spatiojets du Datura et du Gramine ont connu des problèmes de communication, répondit Oliver d'une voix tendue. Il jeta un regard en coin vers Terrance Smith. Le bureaucrate, d'ordinaire impavide, paraissait hanté. - Excluez-les de notre réseau de communication, ordonna Terrance. Et vite. Je ne veux pas qu'ils accèdent aux données des satellites d'observation. - Ils s'en vont, dit Oliver. Ils doivent se diriger vers des coordonnées de saut. - Ce n'est pas mon problème. - Si, bon sang. S'il s'agit de xénos, vous leur ouvrez toute grande la porte de la Confédération. - Si leur technologie est assez avancée pour produire ce nuage, ils ont déjà des astronefs, nom de Dieu ! Ma mission concerne avant tout Lalonde. Je ne vais pas envoyer les gerfauts les intercepter, nous ne sommes pas assez nombreux pour nous permettre ce genre de fantaisie. - Leurs moteurs ne fonctionnent pas bien, rétorqua Oliver. Le carburant ne brûle pas correctement. Regardez l'analyse spec-troscopique. - Pas maintenant, bordel ! s'écria Terrance en lui lançant un regard noir. Si vous n'avez rien de positif à dire, fermez-la. Ses naneuroniques le relièrent au processeur de communication, ouvrant un canal direct vers les astronefs restants. - Alerte générale, télétransmit-il. Alors même qu'il prononçait mentalement ces mots, il se demanda combien de personnes il commandait encore. Un silence de mort s'instaura sur la passerelle du Lady Macbeth lorsque la voix de Terrance Smith sortit des colonnes AV. - Seigneur, gémit Joshua. On avait bien besoin de ça. - Il semble que le Datura et le Gramme se préparent à sauter, fit Sarha. Leurs grappes de capteurs et leurs échangeurs thermiques sont en train de se rétracter. (Elle plissa le front.) Enfin, pour la plupart. Leur poussée est extrêmement erratique. Il dépasseront la barrière gravifique des cinq mille kilomètres dans cinq minutes. - Cette force d'invasion est trop puissante, avouons-le, dit Joshua. Nous n'allons pas sauver Lalonde, pas avec les moyens dont nous disposons. - On le dirait bien, répondit Dahybi d'une petite voix. - Bon. L'esprit de Joshua s'emplit aussitôt de trajectoires. Puis d'une série de coordonnées de saut qui le conduiraient dans des systèmes stellaires habités relativement proches. Tu vas abandonner Kelly, dit une voix dans sa tête. Elle a fait son choix. Mais elle ne savait pas ce qui allait arriver. Il ordonna à l'ordinateur de vol de rétracter les échangeurs thermiques. Déployés, ceux-ci ne résisteraient pas à une forte accélération. Et il n'avait pas envie de traîner dans les parages. - Nous partirons dès qu'Ashly sera revenu, annonça-t-il. - Et les mercenaires ? demanda Warlow. Ils comptent sur nous pour bombarder les bases des envahisseurs. - Ils étaient conscients des risques. - Kelly est avec eux. Joshua serra les lèvres, inflexible. Les astros le contemplaient avec un mélange de compassion et d'inquiétude. - Je dois aussi penser à vous, déclara-t-il. Les envahisseurs vont s'attaquer à nous ensuite. Dans de telles circonstances, je ne peux pas vous ordonner de rester ici. On a fait tout ce qu'on a pu, bon Dieu ! Nous pouvons dire adieu au mayope. Après tout, c'est pour ça qu'on était venus ici. - On peut faire une tentative pour les récupérer, dit Sarha. Restons encore en orbite pour un tour. Cent minutes de plus ou de moins, cela ne fera guère de différence. - Et qui va annoncer à Ashly qu'il doit retourner dans ce guêpier ? S'il descend chercher les mercenaires, les envahisseurs le sauront aussitôt. - Je suis prêt à piloter le spatiojet, dit Melvyn. Si Ashly ne le souhaite pas. - C'est mon amie, répliqua Joshua. Et c'est mon spatiojet. - S'il y a des pépins en orbite, alors on aura besoin de toi, Joshua, dit Dahybi avec une fermeté inhabituelle chez lui. Tu es le meilleur capitaine que j'aie jamais connu. - Cette discussion est aussi inutile que mélodramatique, dit Warlow. Vous savez tous qu'Ashly sera volontaire. - Oui, fit Joshua. - Joshua ! s'écria Melvyn. Mais les naneuroniques de Joshua l'avaient déjà alerté. Les satellites de détection de distorsion gravitonique venaient de repérer neuf trous de belle taille qui s'ouvraient dans l'espace. Trente-cinq mille kilomètres au-dessus de Lalonde, les faucons de l'escadre de la Septième Hotte, commandée par Mere-dith Saldana, venaient d'arriver sur le champ de bataille. Des contre-mesures électroniques affectant les circuits électriques tout autant que les processeurs ? Mais qui affrontons-nous, bon sang ? Un rai de lumière vert pâle éclairait le salon, en provenance du hublot d'inspection placé au centre de l'écoutille. Ça bougeait sur le pont inférieur. - Erick, que se passe-t-il ? télétransmit André Duchamp. Le canal d'accès au processeur en réseau du salon était soumis à de fortes interférences. Les naneuroniques d'Erick durent faire tourner un programme de discrimination pour déchiffrer le signal du capitaine. - Nous subissons des pertes de puissance dans tout le vaisseau ! lança Madeleine. Erick s'écarta de l'échelle et agrippa la prise de l'écoutille du sol pour se redresser. Avec un luxe de précautions, il se plaça au-dessus du hublot large de quinze centimètres, en plein sur la trajectoire du rayon vert. Une seconde plus tard, il flottait dans l'air, battant furieusement des membres, et un cri d'horreur s'échappait de ses lèvres. Il heurta le plafond. Rebondit. Saisit l'échelle tandis que son corps était secoué de spasmes. Erick venait d'avoir une vision de l'enfer. L'enfer était peuplé de lutins grotesques aux hideux visages squelettiques, aux longs membres filiformes, aux grandes mains nouées par l'arthrite. Ils étaient vêtus de harnais de cuir cousus avec des anneaux d'or. Il y en avait au moins une douzaine, qui surgissaient du boyau-sas. Souriant de leurs minuscules dents pointues. Trois d'entre eux étaient agglutinés à Bev, déchiraient son survêtement de leurs griffes jaunâtres. Sa tête était rejetée en arrière, sa bouche béante sur un cri de terreur absolue, ses entrailles d'un bleu turquoise translucide se déversaient de son ventre tailladé. La mort se Usait déjà dans ses yeux. - Vous avez vu ça ? glapit Erick. - Quoi donc ? Merde ! Le réseau est foutu, tous nos bus de données sont en rade. Je perds le contrôle de l'astronef. - Mon Dieu, ce sont des xénos. Des xénos, bordel ! - Erick, mon enfant, calme-toi. - Ils sont en train de le tuer ! Et ils adorent ça ! - Calme-toi ! Tu es un officier placé sous mes ordres. Du calme. Et au rapport ! - Ils sont douze... non, quinze. Humanoïdes. Ils se sont emparés de Bev. Oh, mon Dieu, ils le réduisent en pièces. Erick fit passer son programme sédatif en mode primaire et sentit aussitôt son souffle se faire plus régulier. C'était cruel de sa part, odieux même, d'ériger cette muraille informatique pour se protéger des souffrances de Bev. Cependant, il avait besoin de sa lucidité. Bev l'aurait compris. - Est-ce qu'ils sont armés ? demanda André. - Non. Aucune arme visible. Mais ils doivent avoir quelque chose de planqué dans le spatiojet, cette lumière que j'ai vue... Les six verrous à commande électronique de l'écoutille se débloquèrent simultanément. Leur fracas métallique résonna dans tout le salon. - Mon Dieu... André, ils viennent de déchiffrer le code de verrouillage de l'écoutille. Il fixa le carré de métal, s'attendant à ce que la fermeture manuelle cède à son tour. - Mais aucun des processeurs système ne fonctionne dans ce module ! - Je le sais ! C'est pourtant ce qu'ils ont fait ! - Peux-tu sortir du salon ? Se tournant vers l'écoutille du plafond, Erick lui télétransmit le code d'ouverture. Les verrous restèrent obstinément en place. - L'écoutille ne répond pas. - Et pourtant, ils peuvent l'ouvrir. - On peut la forcer, suggéra Desmond Lafoe. - Toutes les écoutilles, ainsi que les ponts du module, contiennent une couche interne de carbone monovalent, lui rappela Erick. Une thermolame est incapable d'en venir à bout. - Je peux utiliser un laser. - Ça leur donnerait accès aux autres modules, et de là à la passerelle, rétorqua André. Je ne peux pas le permettre. - Mais Erick est pris au piège ! - Ils ne s'empareront pas de mon vaisseau. - André... intervint Madeleine. - Non. Madeleine, Desmond, aux canots de sauvetage, tous les deux. Moi, je reste. Erick, je suis navré. Mais tu dois me comprendre. C'est mon astronef. Erick tapa sur l'échelle, se meurtrissant les phalanges. C'était par le pont inférieur qu'on accédait aux canots de sauvetage du module où il se trouvait. - Bien sûr, dit-il. Espèce de pirate et d'assassin. Que sais-tu de l'honneur ? Quelqu'un se mit à marteler l'écoutille du sol. Ils seront bientôt ici, se dit Erick, carbone monovalent ou pas. Compte là-dessus. - Demande de l'aide à Smith, dit Desmond. Bon Dieu, il a cinq mille soldats à bord du Gemal, armés jusqu'aux dents et prêts à en découdre. - Ça va prendre du temps. - Tu vois une autre solution ? Erick parcourut le salon du regard, inventoriant tout ce qu'il contenait - les cabines, les armoires emplies de vêtements et de nourriture, les équipements de secours. Il n'avait en tout et pour tout qu'un pistolaser. Réfléchis ! Ouvrir l'écoutille et les abattre l'un après l'autre à mesure qu'ils la franchiraient ? Il visa la porte d'une cabine et pressa le bouton de mise à feu. Un mince rayon rosé jaillit de son arme, puis clignota et disparut. Plusieurs petites cloques se fendillèrent là où il avait frappé le matériau composite. - Évidemment, dit-il à haute voix. Regarde encore ce qui t'entoure. Allez, tu vas bien trouver quelque chose. Tous ces mois passés à suivre les cours d'initiative du SRC. Adapte-toi, improvise. Fais quelque chose. Erick franchit d'un bond l'espace qui le séparait des armoires, arrêtant sa course en agrippant d'un geste expert une prise-crampon. Côté équipements de secours, la moisson était maigre : nanoniques médicales, bandages pressurisés, outils, masques et bonbonnes d'oxygène, torches, blocs-processeurs avec instructions pour réparer les systèmes du vaisseau, extincteurs, capteurs thermiques portables. Pas l'ombre d'un vidoscaphe. - Personne n'a prétendu que ce serait facile. - Erick ? demanda André. Que se passe-t-il ? - J'ai une idée. - Erick, je viens de contacter Smith. Plusieurs autres vaisseaux ont été attaqués. Il fait sortir une partie de ses troupes de tau-zéro, mais il faudra au moins une demi-heure avant qu'un astronef puisse nous arraisonner. Il y avait de la lumière dans le salon. Lorsque Erick regarda derrière lui, ce fut pour découvrir un anneau de petites boules d'un bleu incandescent qui dévoraient la mousse gris-vert du sol. Quand un disque de titane d'environ un mètre de diamètre se fut retrouvé à nu, il se mit à briller d'un éclat orangé. - Ça ne servira à rien, capitaine. Ils sont en train de passer en force avec un genre de champ thermique. Nous n'avons même pas cinq minutes. - Les enfoirés. Erick ouvrit la boîte à outils et y pécha une thermolame. Je vous en supplie, faites que ça marche. La lame émit un éclat jaune citron dès qu'il pressa l'actuateur. - Merci, mon Dieu. Il s'envola dans les airs. Une prise-crampon lui permit de s'arrêter près du centre du plafond. Il plongea la thermolame dans le conduit d'aération en matériau composite renforcé et entreprit de découper un cercle de trente centimètres de diamètre. - Madeleine ? Desmond ? télétransmit-il. Avez-vous enfilé vos scaphes ? - Oui, répondit Desmond. - Vous voulez me rendre un grand service ? - Erick, ils ne peuvent pas rester à bord, avertit André. - Que veux-tu, Erick ? demanda Desmond. - Que vous veniez me chercher. Et vite. - Je l'interdis, déclara André. - Va te faire foutre, rétorqua Desmond. J'arrive, Erick. Tu peux compter sur moi, tu le sais. - Desmond, s'ils pénètrent dans le salon, je saborderai le vaisseau, télétransmit André. Je dois agir avant qu'ils sabotent l'ordinateur de vol. - Je sais, dit Desmond. Et je suis prêt à courir le risque. - Attends d'être sûr qu'ils soient sortis du salon, dit Erick. Comme ça, Desmond aura le temps de se mettre à l'abri si ça ne marche pas. Pas de réponse. - Tu me dois bien ça ! J'essaie de sauver ton astronef, nom de Dieu ! - Oui, d'accord. J'attendrai qu'ils sortent du salon. Le disque sur le sol avait viré au jaune, puis au blanc. Il émit un sifflement, puis se gonfla en son centre, et il en jaillit une pointe incandescente d'un mètre de haut. Une boule de feu se détacha de son extrémité et flotta jusqu'au plafond, où elle se brisa en un essaim de billes qui se dispersèrent dans tous les sens. Erick dut se baisser pour en éviter une escadrille. Il acheva de découper un deuxième cercle dans le conduit et poursuivit sa tâche. Une autre boule de feu coula de la pointe. Puis une autre encore. Le disque croissait sans cesse sur le sol, dévorant la mousse protectrice. - Je suis devant l'écoutille, Erick, télétransmit Desmond. Le salon grouillait de billes de feu bondissantes. Frappé à plusieurs reprises, Erick avait la peau criblée de douloureuses cloques d'un centimètre de diamètre. Il jeta un coup d'oeil au hublot d'inspection de l'écoutille, aperçut le col bardé de capteurs d'une combinaison IRIS et agita la main. Erick avait découpé huit trous dans le conduit lorsqu'il entendit un grincement suraigu étouffer le sifflement. Il se retourna et vit que le sol était gonflé sur toute sa surface. Le métal d'un rouge cerise, couvert de pustules bouillonnantes, évoquait un volcan cancéreux. Fasciné malgré lui, il regarda l'apex se briser. - Erick, appela une voix dans la brèche. Laisse-nous sortir, Erick. Ne t'impose pas cette épreuve. Ce n'est pas toi que nous convoitons. Telle une fleur déployant ses pétales pour saluer l'aurore, l'apex s'ouvrit un peu plus, repoussant des triangles de métal rayonnant. Dans la pénombre en contrebas, des formes s'agitaient confusément. D'un coup de pied, Erick se détacha de la prise qui le maintenait au plafond. Il atterrit près de l'écoutille du sol. - C'est l'astronef que nous voulons, Erick, pas toi. Tu peux aller en paix. Nous te le promettons. Un oeildémesuré, injecté de sang, à l'iris vert foncé, le fixait derrière le hublot d'inspection de l'écoutille. Il cilla, et les lumières se rallumèrent dans le salon. Erick agrippa la poignée de verrouillage manuel, la tourna de quatre-vingt-dix degrés et souleva l'écoutille. Les possédés pénétrèrent l'un après l'autre dans le salon, prudemment tout d'abord, l'examinant de leurs yeux gigantesques. Leur peau, aussi livide que des os blanchis par le soleil, était tendue sur de longs muscles noueux. Leurs cheveux d'un noir graisseux flottaient librement. Ils s'avancèrent vers lui en ricanant. - Erick, dirent-ils d'une voix cajoleuse. Notre ami Erick. Comme c'est gentil de nous avoir ouvert la porte. - Oui, c'est bien moi, dit Erick. Il s'était placé près de l'une des portes de la cabine, attaché à une prise-crampon par une sangle en fibre de silicone passée autour de sa taille. Au niveau de son épaule, la porte de la console de contrôle environnemental battait doucement. La main droite d'Erick reposait sur un gros levier rouge. - Je suis votre ami, ajouta-t-il. - Viens avec nous, dit le premier possédé en flottant doucement vers lui. Viens nous rejoindre. - Je ne pense pas. Erick abaissa le levier d'évacuation de l'atmosphère. Ce système représentait l'ultime recours en cas d'incendie à bord d'un astronef. En chassant l'atmosphère d'un module de vie directement par la coque, on coupait l'alimentation en oxygène des flammes, qui s'éteignaient aussitôt. Et vu le danger que représentait un sinistre à l'intérieur d'un module, espace confiné s'il en fut, ce système était conçu pour être rapide, l'évacuation s'effectuant en moins d'une minute sur un pont entier. - NON ! hurla le chef des possédés, saisi par la rage et la panique. Il tendit les mains vers Erick, dans une tentative aussi tardive que futile pour arrêter la course du levier. Des étincelles de feu blanc jaillirent de ses doigts. La console, le levier, les circuits électriques, la main d'Erick et la paroi en matériau composite s'enflammèrent. Un magma de métal fondu et de matière inflammable entra en éruption. Erick poussa un hurlement de douleur lorsque son bras droit tout entier fut calciné jusqu'à l'os. Ses naneuroniques réagirent aussitôt, érigeant dans son organisme un bloc analgésique. Mais le choc fut si grave qu'il sombra dans l'inconscience, pour en être arraché de force par des programmes stimulants. Menus et schémas médico-physiologiques défilèrent dans son esprit en proie au vertige. Plusieurs options s'affichèrent en rouge. Drogues et traitements à administrer d'urgence. Alerte de dépressurisation. L'air lui-même hurlait comme une âme en peine, impatient de s'échapper du salon. Les fines volutes de fumée qui dérivaient au-dessus de la brèche ouverte dans le sol se condensèrent pour former des tourbillons sous les cinq grilles du plafond. Ils tournaient à une vitesse fantastique, témoignant de la vitesse à laquelle les molécules d'air étaient aspirées dans le conduit. Totalement paniques, les possédés s'accrochaient désespérément aux prises-crampons, s'agrippaient les uns aux autres, et leurs formes s'estompaient comme des projections AV mal réglées, révélant des corps tout à fait ordinaires. Tous étaient secoués par la violente tempête qui les attirait inexorablement vers le plafond. L'un d'eux surgit de l'écoutille donnant sur le pont inférieur, tournant sur lui-même sans pouvoir s'arrêter jusqu'à ce qu'il se cogne à l'une des grilles du plafond. Il y resta collé par la succion, agité de spasmes de souffrance. Un autre possédé lâcha sa prise-crampon, se retrouvant lui aussi aspiré par une grille. Tous deux constatèrent bien vite qu'il leur était impossible d'échapper à ce piège. La force d'aspiration du vide était titanesque. Ils sentirent leur chair s'engouffrer entre les lames métalliques. Celles-ci déchirèrent leurs vêtements, puis leur peau. Des vagues d'énergie bleu et rouge chatoyèrent autour d'eux l'espace d'un instant, ne faisant que retarder l'inévitable ; mais les efforts qu'ils déployaient étaient démesurés, et la lueur spectrale eut vite fait de s'estomper. Les lames de métal leur mordirent les côtes. Réduisirent leur chair en lambeaux. Leur sang jaillit d'une centaine de veines et d'artères, s'écoulant dans le conduit sous la forme d'une écume rosâtre. Leurs viscères commencèrent à se gonfler entre leurs côtes. Erick activa le programme de survie d'urgence dans le vide conçu par les Forces spatiales de la Confédération et stocké dans ses naneuroniques. Les battements de son coeur se ralentirent ; ses muscles et ses organes furent désactivés, ce qui réduisit la quantité d'oxygène qu'ils pompaient dans son sang et augmenta les chances de survie de son cerveau. Inerte, il resta pendu à la sangle qui l'attachait à la paroi, les membres attirés par le plafond. Les restes calcinés de sa main droite se détachèrent de son avant-bras pour aller échouer contre une grille. Le sang coulait lentement du moignon carbonisé. Bouts de papier, vêtements, outils, détritus et objets personnels provenant des armoires et du pont inférieur envahirent le salon pour se ruer vers les grilles. Peut-être celles-ci se seraient-elles obstruées, du moins assez longtemps pour que les possédés reprennent leurs esprits et tentent d'interrompre le processus ou de regagner le spatiojet. Mais les trous qu'Erick avait découpés dans le conduit permirent aux objets les plus petits d'aller se perdre dans l'espace. Des rubans d'eau effilochés venus de la douche et des lavabos s'insinuèrent par la porte, fonçant vers le trou le plus proche. Le torrent d'air perdit bientôt de sa puissance. Pendant que la tempête faisait rage, Erick avait vu à travers un voile de douleur le chef des possédés troquer l'apparence d'un ogre à demi nu contre celle d'un quadragénaire bedonnant vêtu d'une chemise et d'un short kaki. Il était agrippé à une prise située à deux mètres de là, les jambes irrésistiblement attirées par la grille la plus proche, les vêtements frémissant sous la bourrasque. Ses lèvres remuaient encore, proférant des jurons et des obscénités désormais inaudibles. Un halo rouge entourait sa main, une lueur sanglante qui brillait sous la peau, illuminant les os. De la morve et de la salive coulaient de son nez, rejoignant le flot de débris solides et liquides qui disparaissait dans le conduit. Cet affluent vira bientôt au rosé, puis au cramoisi. Le halo qui lui nimbait la main s'estompait en même temps que le fracas de l'air en cours d'évacuation. Il lança à Erick un regard incrédule, et des larmes se mirent à perler, à bouillonner sur ses cornées. À chaque battement de son cour, ses narines crachaient des billes de sang. La dernière bouffée d'air s'évanouit. Comme le calme revenait, Erick se mit à tourner doucement sur lui-même, toujours accroché à la lanière. Les schémas médico-physiologiques affichés par ses naneuroniques semblaient tous au rouge, excepté ceux de son bras droit qui étaient carrément noirs. Chaque rotation lui offrait un nouvel aperçu du salon. Il vit les possédés encore vivants se débattre au sein du nuage quasi solide de détritus qui emplissait le compartiment, où régnait un silence pénible. Il avait peine à distinguer les morts des vivants. Plusieurs cadavres - dont deux atrocement mutilés - dérivaient dans le vide, heurtant les possédés qui tentaient de gagner l'écoutille du sol. Morts ou vifs, tous pleuraient des larmes de sang par tous leurs orifices, y compris les pores de la peau, la différence de pression entraînant rupture des capillaires et déchirure des membranes. On aurait dit qu'ils se livraient à une partie de catch des plus bizarres, au ralenti et en trois dimensions, dont l'enjeu était l'écoutille. C'était macabre. Le spectacle disparut à sa vue. Lors de la rotation suivante, les mouvements étaient nettement moins nombreux. Leurs visages... il n'aurait pas besoin du programme de stockage d'images de ses naneuroniques pour se les rappeler. Rotation. Ils ralentissaient, aussi épuisés que des mécanoïdes subissant une perte de puissance. Une brume de fluides flottait dans le vide. Il comprit que certains de ces fluides étaient les siens. Rouges. Très rouges. Rotation. Tout mouvement autre qu'involontaire avait cessé dans le salon. On ne discernait que les lents frémissements des débris poisseux. Tourne, tourne. Et l'écarlate qui vire au gris avec toute la lourde solennité d'un coucher de soleil. Rotation. Ilex et ses huit cousins adoptèrent une formation défensive standard, se déployant sur une sphère de deux mille cinq cents kilomètres de diamètre. Leurs champs de distorsion se mirent à échantillonner les masses et les structures de l'espace local. Dans l'unique spectre de perception qui était le leur, Lalonde se présentait sous la forme d'un gigantesque puits creusé dans l'uniformité de l'espace, d'où rayonnaient de faibles courants gravitationnels le liant à Kenyon et aux trois petites lunes, des courants similaires émanant de l'étoile blanc-bleu pour le lier à son tour. Le milieu interplanétaire était riche en énergie solaire et électromagnétique ; les ceintures de Van Allen qui entouraient la planète brillaient comme le soleil frappant les ailes d'un ange. Les astronefs et les spatiojets en orbite apparaissaient comme des nouds dans le tissu de l'espace-temps, palpitant sous l'effet des forces électriques et magnétiques. Les capteurs électroniques détectèrent un barrage d'étroits faisceaux maser circulant entre les petits satellites d'observation en orbite haute, les satellites de communication et la flottille. Terrance Smith était informé de leur présence mais ne leur manifestait aucune hostilité. Ayant constaté l'absence de toute menace immédiate, les faucons maintinrent leurs positions relatives pendant quatre-vingt-dix secondes supplémentaires. Près du centre de la sphère, une zone d'espace de la taille d'un quark se gauchit de façon alarmante, sa masse tendant soudain vers l'infini, et la première frégate émergea. Les vingt autres vaisseaux de guerre sautèrent dans le système durant les six minutes qui suivirent. Cette manoeuvre, digne d'être qualifiée d'exemplaire, permettait au contre-amiral Meredith Saldana d'envisager le plus grand nombre possible d'options tactiques. Il lui suffisait de recevoir les données relatives à la situation pour évaluer celle-ci. Toute conversation cessa sur la passerelle de VArikara, un silence choqué s'instaurant lorsque les capteurs transmirent leurs premières images. Amarisk occupait le centre de l'hémisphère diurne de la planète, et les bandes nuageuses rouges évoquaient un éclair distordu figé en pleine décharge. - Avez-vous jamais observé quelque chose de semblable sur cette planète maudite ? demanda Meredith Saldana d'une voix qui s'efforçait d'être posée. - Non, amiral, répondit Kelven. - Alors, cela fait partie de l'invasion, c'est une nouvelle phase ? - Oui, amiral. On le dirait bien. - Capitaine Hinnels, savons-nous de quoi il s'agit ? interrogea le contre-amiral. L'officier scientifique interrompit la discussion qu'il avait entamée avec deux des techniciens affectés aux capteurs. - Je n'en ai aucune idée, amiral. De toute évidence, cette chose émet des radiations optiques, mais nous ne détectons aucune émission d'énergie. Nous en sommes encore relativement éloignés, bien sûr. Autre chose : ce phénomène affecte le climat au niveau local. Meredith accéda une nouvelle fois aux images des capteurs et grogna en voyant les nuages s'effilocher comme de la barbe à papa. - Quelle est l'énergie nécessaire pour parvenir à ce résultat ? - Cela dépend de la précision de... (Hinnels se tut en voyant le regard que lui lançait le contre-amiral.) Contrôler le temps sur plus d'un quart d'un continent ? Au moins cent ou deux cents gigawatts, amiral ; je ne saurais être plus précis tant que je n'ai pas analysé leur méthodologie. - Ils peuvent donc se permettre de gaspiller toute cette énergie, songea Meredith à haute voix. - Plus important encore, d'où vient-elle ? intervint Kelven. Durringham disposait de trente-cinq générateurs de fusion dans les tombereaux, plus trois unités plus petites dans les bureaux des Forces spatiales. Leur puissance combinée ne dépassait pas les vingt mégawatts. - Remarque judicieuse, commandant. Vous pensez qu'il y a eu un atterrissage en masse après votre départ ? - Il est logique de conclure qu'ils ont fait venir des générateurs supplémentaires. - Mais? - Mais je n'y crois pas. La logistique d'une telle opération aurait été d'une incroyable complexité, sans parler du nombre d'astronefs nécessaire à une telle tâche. Et vous avez vu le microcartel de Jacqueline Goûteur, elle est capable de puiser de l'énergie dans le néant. Le contre-amiral lui jeta un regard dubitatif. - Il y a une différence entre lancer des éclairs et ceci. D'un geste de la main, il indiqua l'un des gigantesques holoé-crans affichant des images de la planète. - Une différence d'échelle, amiral. Il y a vingt millions de personnes sur Lalonde. Meredith n'aimait aucune des deux hypothèses qu'on venait de lui présenter. Dans tous les cas, il avait affaire à des forces incommensurablement supérieures à celles de son escadre. Sans doute même à celles des Forces spatiales tout entières, se dit-il non sans inquiétude. - Hinnels ? Donnez-moi une évaluation. Courons-nous un danger si nous nous rapprochons de la planète ? - Vu la puissance affichée par les envahisseurs, je dirais que nous courons un danger rien qu'en nous trouvant ici, amiral. De toute évidence, ce danger ne fera que croître si nous nous mettons en orbite basse, mais dans quelles proportions, je n'aimerais pas le savoir. - Merci, dit Meredith d'un ton acide. Il savait qu'il n'aurait pas dû s'en prendre ainsi à son équipage. Mais ce nuage rouge était foutrement inquiétant. Rien que sa taille... - Très bien, nous allons tenter d'exécuter les ordres du grand amiral et d'empêcher la flottille de Smith d'avoir recours à la force, avec cette réserve que nous nous retirerons au premier signe d'agressivité de la part des envahisseurs. Je ne veux pas engager mon escadre contre ce... contre ce machin. (Il perçut les regards soulagés de ses subordonnés et feignit diplomatiquement de ne pas les remarquer.) Lieutenant Kanuik, avez-vous évalué le statut de la flottille mercenaire ? - Oui, amiral. Meredith accéda à l'ordinateur pour obtenu" un relevé tactique de la situation. La confusion semblait régner parmi les astronefs mercenaires, dont trois avaient quitté leur orbite à grande vitesse. Sans doute fonçaient-ils vers des coordonnées de saut. Cinq des gerfauts avaient été accostés par des petits spatiojets ADAV. Quant aux vaisseaux adamistes encore en orbite, ils avaient conservé ouverte la porte de leur hangar. Deux autres spatiojets remontaient de la surface. Il jura en silence. Ils devaient déjà avoir largué leurs commandos. L'un des vaisseaux adamistes semblait en perdition, l'air s'échappant de sa coque en un geyser gris. Ses propulseurs ioniques luisaient d'un bleu étincelant pour compenser l'effet de tangage. Il vit le vecteur pourpre d'un gerfaut s'incurver à la façon d'un tire-bouchon. Les capteurs optiques à longue portée lui montrèrent l'astronef biotek tournant frénétiquement sur lui-même. - Amiral ! Il coupa la télétransmission. Le lieutenant Rhoecus, officier chargé de la coordination avec les faucons, grimaçait de douleur. - C'est l'un des gerfauts, il... (L'Édéniste hoqueta et sursauta sur sa couchette anti-g comme si on venait de le frapper en plein ventre.) Son capitaine est attaqué... torturé. J'entends des voix. Des chants. Le gerfaut est terrifié... (Il ferma les yeux, serra les dents.) C'est le capitaine qu'ils veulent. - Qui ça ? Rhoecus secoua la tête. - Je ne sais pas. Ça s'estompe. J'ai eu l'impression que plusieurs milliers de personnes parlaient au capitaine. On aurait presque dit la multiplicité d'un habitat. - Un signal du Gemal, amiral, dit un soldat affecté aux communications. Terrance Smith souhaite vous parler. - Ah bon ? Passez-le-moi. Se tournant vers la colonne de projection de sa console AV, Meredith y découvrit un homme bien fait de sa personne, aux cheveux noirs impeccablement coiffés. Un clone des transplanétaires, se dit le contre-amiral. Cependant, l'aura de compétence qui émanait habituellement de ce genre de créature commençait chez lui à s'étioler. Terrance Smith avait l'air soumis à de fortes pressions. - M. Smith, je suis le contre-amiral Saldana, commandant cette escadre ; en vertu de l'autorité qui m'a été conférée par l'Assemblée générale de la Confédération, je vous ordonne de suspendre vos opérations militaires contre Lalonde. Rappelez tout votre personnel de la surface de la planète et ne tentez pas d'engager le combat avec les forces de l'envahisseur. Je vous ordonne en outre de livrer aux Forces spatiales toutes vos guêpes de combat et toutes vos armes nucléaires. Les astronefs placés sous votre commandement seront libres de quitter ce système une fois qu'ils auront exécuté mes instructions, excepté le Lady Macbeth qui est placé en état d'arrestation. Avez-vous compris ? - Ils sont ici. - Je vous demande pardon ? Terrance Smith jeta un bref regard en direction d'une personne qui se trouvait hors champ. - Les envahisseurs sont ici, amiral. Ils sont arrivés à bord des spatiojets qui ont déposé les commandos sur la planète. Ils ont asservi mes hommes d'équipage. Meredith laissa passer une seconde pour reprendre contenance. Quatre minutes après l'émergence, la mission tournait déjà à la catastrophe. - Quels équipages sont concernés ? Quels astronefs ? (Soudain, il se tourna vers le lieutenant Rhoecus.) C'est ça qui est arrivé au capitaine du gerfaut ? Il a été asservi ? - Oui, c'est possible, répondit l'Édéniste, surpris. - Envoyez tout de suite deux faucons sur ce gerfaut. Qu'ils l'empêchent à tout prix de quitter le système. Ils sont autorisés à faire usage de leurs guêpes de combat si jamais il leur résiste. Déployez les autres faucons de façon à prévenir le départ des vaisseaux adamistes. Commandant Kroeber. - Amiral ? - Escadre en mouvement. Priorité à l'interception, je veux que ces astronefs soient neutralisés. Alertez les marines, qu'ils soient prêts à les aborder et à en prendre le contrôle. - À vos ordres, amiral. Il se tourna de nouveau vers la colonne AV. - M. Smith. - Oui, amiral ? - Quels sont les astronefs aux mains de l'ennemi ? - Je ne le sais pas avec certitude. Les seuls qui n'ont pas envoyé de spatiojet sur Lalonde sont le Gemal, le Lythral, le Nicol et l'Inula. Mais le spatiojet du Cyanea n'est jamais revenu. - Amiral, intervint Kelven. - Oui, commandant ? - Rien ne nous prouve que le Gemal n'a pas envoyé de spatiojet. L'asservissement est indétectable par une observation visuelle, encore moins par un canal de communication. Les moteurs à fusion de Y Ankara s'activèrent, et la gravité revint sur la passerelle du vaisseau. Le contre-amiral changea de position sur sa couchette en prévision d'une accélération de plusieurs g. - Remarque pertinente, commandant Solanki, je vous remercie. Commandant Kroeber, tous les astronefs sans exception doivent être interceptés. - À vos ordres, amiral. Meredith accéda une nouvelle fois à l'affichage de la situation tactique. À présent, un seul spatiojet n'avait pas encore rejoint son astronef. - Et dites à ce spatiojet de rester là où il est. Défense absolue d'accoster. Solanki, réfléchissez à la façon dont nous allons maîtriser les membres d'équipage qui ont été asservis. - Amiral, si l'asservissement leur confère le même contrôle sur l'énergie dont jouissait Jacqueline Goûteur, je vous recommande de ne pas envoyer les marines à bord des vaisseaux concernés. - Je tâcherai de m'en souvenu-. Toutefois, nous devrons effectuer au moins une tentative en ce sens. - Amiral, lança le lieutenant Rhoecus, visiblement perturbé, un autre capitaine de gerfaut vient d'être asservi. - Bien reçu, lieutenant... (Meredith examina de nouveau l'affichage tactique, et la trajectoire erratique du gerfaut lui fit penser à un papillon pris dans une tornade.) Envoyez un faucon l'intercepter, avec les pleins pouvons. Il avait déjà engagé un tiers de ses faucons. Les deux tiers restants devaient être déployés contre les astronefs adamistes. Si d'autres gerfauts venaient à être asservis, il serait dans l'obligation de faire donner les guêpes de combat. Il y aurait sûrement une riposte. Constatant que ses options diminuaient à vue d'oil, Meredith poussa un soupir douloureux comme V Ankara accélérait à six g. Les capteurs rapportèrent qu'un nouvel astronef mercenaire venait d'activer ses moteurs à fusion. À peine avait-il émergé du boyau-sas après avoir quitté le spatiojet qu'Ashly Hanson se retrouva face au canon d'un fusil laser. C'était Warlow en personne qui le lui braquait sur le front. - Désolé, beugla le cosmonik. Mais nous devons être sûrs et certains. Ashly vit qu'à son coude de rechange gauche était fixée une thermoscie, une lame de près d'un mètre de long luisant d'un* éclat jaune safran. - Sûrs et certains de quoi ? Warlow fit pivoter son avant-bras gauche autour de la lame. Il tenait un bloc-processeur dans sa main. - Transmets quelque chose là-dedans. - Mais quoi donc ? - N'importe quoi fera l'affaire. Ashly télétransmit une copie du rapport de maintenance du spatiojet. - Merci. C'est une idée de Joshua. D'après les rapports qu'on a reçus, il semble qu'ils ne puissent pas se servir de leurs naneu-roniques. - Qui ça ? - Les pilotes de spatiojet qui ont été asservis. - Ô mon Dieu. Ils peuvent intercepter nos communications, je le savais. - En effet... (Warlow exécuta une roulade impeccable et se dirigea vers le boyau-sas.) Je vais fouiller la cabine du spatiojet pour vérifier que tu n'as ramené personne de suspect. Rien de personnel, je te l'assure. Ashly se tourna vers l'écoutille du pont. Non seulement elle était verrouillée par un code, mais en outre les voyants rouges prouvaient que la poignée manuelle était également bloquée. - Les envahisseurs sont en orbite ? - Oui. Occupés à s'emparer des astronefs. - Qu'est-ce que Smith a décidé de faire ? - Rien. Les gars des Forces spatiales viennent de débarquer pour prendre la situation en main. Ils ont annulé notre mission. Oh, et nous sommes en état d'arrestation, au fait. Son diaphragme émit le simulacre métallique d'un gloussement. - Toute la flottille ? Ils ne peuvent pas faire ça. Nous opérons en toute légalité pour le compte du gouvernement de Lalonde. - Non, pas toute la flottille, rien que le Lady Mac. - Pourquoi nous ? Mais Ashly n'avait plus devant lui qu'une paire de pieds cornus, qui disparurent bien vite. - Erick ? Erick, tu me reçois ? - Ses organes sont dans un état critique, proches du collapsus cellulaire intégral. Annule ce programme de suspension, bon sang. - C'est fait. Les données physiologiques arrivent. - Programme le package nanonique pour une assistance totale des fonctions crâniennes. Nous devons alimenter son cerveau. André, où est ce putain de plasma sanguin ? Il a perdu plusieurs litres de sang. - Tiens, Madeleine. Erick, espèce de casse-cou d'anglo. Tu les as eus, tu m'entends ? Tu les as eus ! - Greffe l'infuseur à sa carotide. - C'était magnifique. Un petit coup de levier, et boum ! tous au tapis. - Merde. Desmond, colle-moi un package nanonique sur ce moignon, l'épithélium n'est pas assez puissant, il perd du plasma un peu partout. - Ses poumons s'emplissent de sang, ils doivent être perforés. Augmente le facteur d'oxygénation. Son cerveau montre toujours des signes d'activité électrique. - C'est vrai ? Oh, merci, mon Dieu. - Erick, n'essaie pas de télétransmettre. On te tient. Et on ne va pas te lâcher. - Tu veux le mettre en tau-zéro ? - Foutre oui. On est à plusieurs jours de l'hôpital le plus proche. Mais laisse-moi d'abord le stabiliser. - Erick, mon cher ami, ne te fais pas de souci. Pour te récompenser, je suis prêt à te payer un clone tout neuf dans la meilleure clinique de Tranquillité. Je te le jure. Et peu importe ce que ça me coûtera. - La ferme, capitaine. Il est déjà assez choqué comme ça. Erick, je vais te refaire plonger en stase. Mais ne t'inquiète pas, tout va s'arranger. La dernière des six aérovettes cessa toute transmission. Reza Malin régla ses récepteurs audio crâniens à leur sensibilité maximale, tentant de percevoir la chute du petit robot. Les bruits de la jungle envahirent son cerveau - le grésillement des insectes, les cris des animaux supérieurs, le bruissement des feuilles -, triés et filtrés par des programmes de discrimination. Il compta jusqu'à dix sans entendre un impact. - Désormais, il n'y a plus que nous, dit-il. Les aérovettes avaient été envoyées vers l'ouest afin de servir de leurres, ce qui avait permis au commando de se fondre dans la jungle. Il avait deviné que les envahisseurs étaient en mesure de traquer tout appareil électronique ; comme l'avait dit Ashly, s'ils étaient capables de créer ce nuage, ils étaient capables de tout. Ils n'étaient cependant pas invincibles, le fait que les mercenaires aient pu atterrir le prouvait amplement. Mais ils allaient représenter un formidable défi. Sans doute le plus grand défi que Reza aurait jamais à affronter. Cette idée n'était pas pour lui déplaire. Fenton et Ryall, ses deux chiens, exploraient les fourrés deux cents mètres en avant-garde, en quête d'odeurs humaines. Jusqu'ici, la jungle était déserte. Octan, l'aigle lié par affinité à Pat Halahan, survolait les arbres, ses implants rétiniens guettant le moindre signe de mouvement sous leur feuillage. La couverture fournie par les animaux était presque aussi complète que celle des aérovettes. Le commando suivait une sente de danderils orientée vers le nord-est, en direction de sa zone d'opération, à savoir les comtés de la Quallheim. Sal Yong ouvrait la marche, se frayant un chemin parmi les fourrés dans un silence quasi absolu. Comme son circuit caméléon était activé, on aurait dit que la sente était parcourue par une petite brise rapide. Les six autres (Théo se trouvait quelque part dans les branches) le suivaient à vive allure, tous assez lourdement chargés, y compris Kelly. Il constata avec satisfaction qu'elle tenait le rythme. Si elle avait flanché, il aurait été obligé de lui envoyer une pulsation maser dans la cervelle, ce qui aurait choqué certains des mercenaires. Mais il n'était pas question qu'ils soient ralentis par une journaliste trop faiblarde. Reza se demanda si Kelly en avait conscience, si cela la poussait à presser le pas. Sans doute que oui. Elle était assez intelligente pour s'en douter, et ses supérieurs assez matois pour le savoir. De même que Joshua, qui était bien plus avisé que son jeune âge ne l'aurait laissé croire. Fenton arriva au bord d'une rivière et sa tête émergea des buissons de la berge abrupte. Reza consulta une carte dans son guido-bloc et confirma leur position. - Pat, il y a une rivière cent quatre-vingts mètres devant nous, un affluent de la Quallheim. Envoie Octan la survoler au cas où il y repérerait des bateaux. - Affirmatif. La voix du mercenaire semblait provenir d'un petit qualtook. - Est-ce qu'on va l'emprunter ? demanda Ariadne, qui apparaissait sous la forme d'un boisseau de lianes de tinnus. - Oui, si Octan nous dit qu'il n'y a personne dessus. Elle est suffisamment étroite et abritée. Ça nous ferait gagner une journée de voyage. Il appela ses chiens en silence, leur ordonnant de faire demi-tour et de venir protéger leurs arrières. Trois minutes plus tard, ils arrivaient au bord de la rivière, sur une petite falaise de quatre mètres de haut. - Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda Jalal. La surface de l'eau disparaissait sous un tapis de feuilles flottantes, des disques blancs de deux mètres de diamètre au centre desquels poussait une minuscule étoile pourpre. Chacune de ces feuilles était pourvue d'une bordure de quelques centimètres de haut, qui leur donnait l'aspect de coracles naturels. Ballottées par le courant, tournant parfois sur elles-mêmes, elles filaient à vive allure. En amont comme en aval, partout où se portait le regard, la rivière en était envahie. Kelly sourit à l'abri de sa visière, sentant remonter dans son esprit à la façon d'un rêve un exposé didactique consacré à Lalonde. - Ce sont des dents-de-chien, dit-elle. Impressionnant, non ? Apparemment, elles éclosent toutes en même temps, puis dérivent jusqu'à l'océan pour y laisser choir leurs graines. Durant la saison, la navigation est quasi impossible dans le bassin de la Juliffe. Elle parcourut la rivière avec ses implants rétiniens. Toutes les scènes de Lalonde qu'elle enregistrait était stockées dans une cellule mémorielle de ses naneuroniques. Il est essentiel de capturer la substance d'un lieu, car cela donne à un reportage une dimension réaliste qui l'enrichit considérablement. - Pour nous, ce sont des obstacles, rétorqua sèchement Reza. Sewell, Jalal, activez les aéroglisseurs ; Pat, Ariadne, montez la garde. Les deux gladiateurs se défirent de leur paquetage, chacun en extrayant une embarcation en silicone programmée, qui se présentait sous la forme d'un cylindre de soixante centimètres de long et de quinze centimètres de diamètre. Ils descendirent la petite falaise pour gagner le rivage. Kelly scruta l'horizon du côté de l'aval. Réglés au maximum, ses implants lui montrèrent au nord un ciel taché de rouge pâle. - Nous sommes tout près, fit-elle. - Une heure environ, dit Reza. Peut-être deux. Cette rivière est plutôt sinueuse. Écartant les dents-de-chien devant lui, Sewell laissa choir son cylindre dans l'eau. L'aéroglisseur commença à prendre forme, sa membrane en silicone ultra-fine se déployant en suivant une séquence rigoureuse programmée dans ses molécules. On vit d'abord apparaître une coque ressemblant à un radeau de cinq mètres de long et de quinze centimètres d'épaisseur. Sa structure en nid-d'abeilles pompa de l'eau destinée à servir de ballast. Puis ses plats-bords commencèrent à se dessiner. Théo Connal atterrit en douceur à côté de Kelly. Elle sursauta lorsqu'il désactiva son circuit caméléon. - Quelque chose d'intéressant ? demanda Reza. - Le nuage continue de se déplacer. Mais plus lentement. - Normal, les spatiojets sont tous partis. - Tous les oiseaux s'en éloignent à tire-d'aile. - On ne peut pas leur en vouloir, commenta Pat. Le bloc de communication de Kelly l'informa que les satellites géostationnaires envoyaient un signal destiné à leur groupe. C'était une émission omnidirectionnelle de forte puissance. - Kelly, Reza, ne répondez pas à ce message, dit Joshua. Il semble que l'envahisseur ait accès à nos communications, ce qui explique pourquoi je transmets ceci tous azimuts, un rayon directionnel risquant de vous faire repérer. Résumé de la situation : on a de gros problèmes ici. Les envahisseurs se sont emparés de plusieurs spatiojets au moment de l'atterrissage, ils sont à présent en train de s'emparer de certains astronefs, mais personne ne peut dire lesquels. Vous savez qu'Ashly n'a pas été asservi et que vous pouvez par conséquent me faire confiance. Mais n'acceptez d'ordres de personne d'autre et, surtout, ne donnez votre position à personne. Problème numéro deux : une escadre des Forces spatiales vient d'arriver dans le système et d'annuler la mission. C'est le bordel en orbite, les gars. Certains des astronefs capturés tentent de gagner des coordonnées de saut, les cellules ergostructurantes du Lady Mac sont bloquées par deux faucons, et deux astronefs équipés pour le combat sont engagés sur une course d'interception avec l'escadre. " Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de tourner le dos à ce nuage pour foncer vers l'arrière-pays. Il est désormais inutile de localiser les bases de l'ennemi. Je ferai tout mon possible pour vous récupérer dans un jour ou deux, si on réussit à y voir plus clair dans ce foutoir. Rester vivants, c'est votre seule priorité. Je vous transmettrai d'autres informations dès que possible. Terminé. Les deux aéroglisseurs avaient fini de se configurer. Sewell et Jalal déballaient les matrices énergétiques et les hélices à supraconduction, prêts à les insérer à leurs places respectives. - Alors ? demanda Ariadne. Les mercenaires s'étaient rassemblés autour de Reza. - On continue, répondit-il. - Mais vous avez entendu ce qu'a dit Joshua ! s'exclama Kelly. Ça ne sert plus à rien. Nous n'avons plus de soutien logistique en orbite, nous n'avons plus de mission. Si nous réussissons à survivre durant les jours qui viennent, ça tiendra du miracle, bon sang ! - Vous n'avez pas encore compris ce qui se passe, n'est-ce pas, Kelly ? répliqua Reza. Il n'est plus seulement question de sauver Lalonde ; il n'est plus seulement question de gagner du fric en faisant un sale boulot. Ces envahisseurs vont défier la Confédération tout entière. Leur puissance le leur permet. Ils sont capables d'altérer les gens, leur corps comme leur esprit ; de transformer une planète entière en quelque chose de jamais vu, quelque chose qui nous est radicalement étranger. Tôt ou tard, tous ces astronefs en orbite vont être obligés de passer à l'attaque, de tenter de stopper l'invasion. Peu importe que la décision vienne de Smith ou des Forces spatiales. Si les envahisseurs ne sont pas tenus en échec ici, ils continueront de nous harceler. Évidemment que nous pouvons fuir, mais ils finiront pas nous rattraper, que ce soit dans l'arrière-pays ou sur Tranquillité, voire sur Terre si vous voulez aller jusque-là. Moi, ils ne m'auront pas. Chacun de nous doit livrer un jour ou l'autre un combat décisif, et le mien se déroulera ici. Je vais dénicher une de leurs bases et communiquer son emplacement aux vaisseaux. Kelly retint sa langue, n'imaginant que trop bien la façon dont Reza réagirait à de nouvelles protestations. - Bien parlé ! s'écria Sal Yong. - OK, dit Reza. Finissez d'équiper les aéroglisseurs et chargez les paquetages. Aussi étonnant que cela paraisse, il leur fallut à peine cinq minutes pour être prêts à lever l'ancre. Une fois assemblé, chaque aéroglisseur se révélait être une embarcation toute simple propulsée par une grande hélice, à la sustentation assurée par deux ventilateurs cycloïdaux. On le gouvernait à la main, au moyen d'une barre placée derrière l'hélice. Kelly s'installa près de la poupe de l'aéroglisseur qu'elle partageait avec Sal Yong, Théo Connal et Ariadne. Maintenant que les dés étaient jetés, elle était ravie d'être débarrassée de son paquetage et de ne plus avoir à marcher dans la jungle. L'aéroglisseur piloté par Reza s'écarta de la berge, passant sans problème au-dessus des dents-de-chien, et mit le cap vers l'aval. Fenton et Ryall, assis à la proue, offrirent leurs têtes à la caresse du vent à mecure que l'embarcation prenait de la vitesse. 9. Dès qu'elle était montée sur le trône de la principauté d'Ombey, Son Altesse Kirsten avait insisté pour que le petit déjeuner reste une affaire de famille. Même en période de crise, le temps qu'elle passait avec ses enfants était sacro-saint à ses yeux. Le palais princier de Burley était sis au sommet d'une douce colline ventrue, en plein centre d'Atherstone, la capitale d'Ombey. De par leur situation exceptionnelle, à l'arrière de ce gigantesque édifice de pierre, les appartements de la famille régnante avaient une vue splendide sur les parcs, les jardins et les élégantes résidences qui composaient les quartiers est de la ville. Dans le lointain se déroulait le ruban indigo de l'océan. Atherstone se trouvait à quinze degrés de latitude sud, soit en plein dans la ceinture tropicale, mais la brise matinale venue de l'océan y garantissait une température supportable jusqu'aux environs de dix heures. Kirsten avait donc ordonné à ses domestiques de dresser la table sur le grand balcon carrelé de rouge de sa chambre, où elle pouvait goûter le spectacle des fleurs jaune et rosé des tollas, des plantes grimpantes indigènes qui recouvraient les murs du palais, et passer une bonne heure de détente en compagnie de son époux et des trois enfants qu'elle avait mis au monde. Zandra, Emmeline et Benedict - respectivement âgés de sept, cinq et trois ans - étaient les seuls enfants qu'Edward et elle avaient conçus par des moyens naturels. Leurs cinq autres rejetons avaient été produits dans des exomatrices, après que les zygotes eurent été soigneusement altérés grâce aux plus récentes innovations physiologiques dues aux généticiens de Kulu. Telle était la règle chez les Saldana ; on faisait bénéficier des avancées de la science chaque nouvelle génération - ou à tout le moins ses représentants destinés à de hautes responsabilités. Conformément à la tradition des aristocrates de la vieille Europe, il s'agissait en général des aînés. Les cinq premiers enfants de Kirsten atteindraient probablement les deux cents ans, alors que les trois autres et elle-même ne pouvaient espérer que cent quatre-vingts ans d'existence. Elle avait soixante-six ans en 2608, lorsqu'elle avait été couronnée dans la cathédrale d'Atherstone, deux mois après que son frère Alastair II fut monté sur le trône de Kulu. Neuvième enfant du précédent souverain, elle avait toujours été destinée à régner sur Ombey, la toute dernière annexion du royaume, à condition bien sûr qu'aucun de ses aînés ne soit victime d'un accident. À l'image de tous ses frères et sours, qu'ils soient sortis d'une exomatrice ou du ventre maternel, elle était grande et athlétique ; elle devait à l'ingénierie génétique ses cheveux auburn, son visage ovale aux joues rondes et, bien entendu, son nez étroit à l'extrémité incurvée. Mais l'apport de l'inné s'arrêtait chez elle à la force physique nécessaire pour supporter le fardeau de l'autorité suprême dont est investi un monarque régnant. Quant aux capacités intellectuelles qu'exigeait cette charge, elle avait passé toute sa vie à les acquérir ; on lui avait d'abord enseigné la théorie, à coups de leçons de politique, d'économie et de gestion, puis elle avait passé cinq ans à l'université de Nova Kong pour s'imprégner de la pratique. Après avoir servi douze ans dans la Flotte royale (une obligation pour tous les Saldana de haut rang), elle avait été affectée comme cadre supérieur à la Kulu Corporation, ce gigantesque conglomérat dont les activités - services, transports, ingénierie, exploitations minières, transformation d'énergie -s'étendaient à tout le royaume et que Richard Saldana avait fondé dès qu'il avait posé le pied sur Kulu, et elle avait progressé dans la hiérarchie jusqu'à décrocher un poste au conseil d'administration. Sa carrière avait été planifiée dans le seul but de lui donner une expérience irremplaçable de la nature et du maniement du pouvoir, en prévision du jour où elle monterait sur le trône. Seuls les frères et les sours du monarque régnant pouvaient gouverner en son nom les principautés du royaume, ce qui permettait à la famille de conserver toutes les rênes du pouvoir. Cette hiérarchie quatre fois centenaire expliquait l'extraordinaire unité du royaume, composé de neuf systèmes stellaires dispersés sur des centaines d'années-lumière. Elle n'avait été ébranlée qu'une seule fois, lorsque le prince héritier Michael avait créé Tranquillité ; la famille Saldana ne laisserait jamais une telle crise se reproduire. Le lendemain du jour qui vit l'arrivée de YEkwan, Kirsten se sentait fort troublée lorsqu'elle sortit sur son balcon. Time-Universe avait triomphalement diffusé son reportage sur Laton durant toute la soirée précédente. Elle avait brièvement scanné les informations après son réveil, et le déluge n'avait toujours pas cessé. L'Ekwan et l'état d'alerte code deux décrété sur Guyana faisaient l'objet de spéculations fébriles. Pour la première fois depuis son couronnement, elle envisagea d'avok recours à la censure pour calmer l'hystérie montante des médias. Quoi qu'il en soit, une déclaration officielle s'avérerait nécessaire avant la fin de la journée. Elle releva les lourdes manches de sa robe de chambre et contempla les superbes pelouses, ornées de massifs de fleurs terriennes et xénos, et les lacs artificiels peuplés de gracieux cygnes noirs. Le ciel, d'un indigo soutenu, était vierge de nuages. La journée s'annonçait splendide, comme toujours ; si ce n'était pas le paradis, cela y ressemblait. Mais ce paysage ensoleillé la laissa de marbre. Le nom de Laton lui évoquait trop de terreurs adolescentes. Son instinct politique lui soufflait que cette crise n'était pas de celles qui se résoudraient en une nuit. C'était cet instinct politique qui avait permis aux membres de la famille Saldana de rester solidement assis sur leurs divers trônes pendant quatre siècles. La nounou fit sortir de la nursery les enfants tout excités, et Kirsten réussit à accorder à chacun un sourire, un baiser et un câlin. Edward installa le petit Benedict sur ses genoux pendant qu'elle faisait asseoir Emmeline à côté d'elle. Zandra prit place sur sa chaise et se rua sur le pichet de jus de dorze. - Ta prière d'abord, gronda Kirsten. - Oh, maman ! - J'ai dit : ta prière. Zandra poussa un soupir de martyre, joignit les mains et remua les lèvres. - Je peux manger maintenant ? - Oui, mais pas trop vite. Elle fit signe à l'un des quatre serviteurs de lui apporter son thé et ses toasts. Edward faisait manger à Benedict des mouillettes trempées dans un ouf coque. - On parle encore de Laton aux infos ? demanda-t-il au-dessus de la tête d'Emmeline. - Oui, dit Kirsten. Il eut un sourire compatissant, puis agita un bout de pain devant un Benedict ravi. Cela faisait quarante ans qu'ils étaient mariés. Leur union pouvait être considérée comme heureuse, en particulier pour un couple princier. Issu d'une riche famille de la vieille noblesse, Edward était un ancien officier de la Flotte royale ayant servi avec quelque distinction. En outre, il était génétiquement modifié, ce qui représentait un atout non négligeable ; la cour préférait que les époux aient la même espérance de vie - cela évitait les complications. Leur mariage n'avait pas exactement été imposé par la famille de Kirsten, même si on lui avait fait comprendre qu'elle avait intérêt à porter son choix sur quelqu'un comme lui. Tous les aînés Saldana devaient promouvoir aux yeux de leur peuple l'idéal monogame chrétien. Un divorce était hors de question, bien entendu. Alastair était le chef de l'Église de Kulu, le Défenseur de la foi dans tout le royaume. La royauté ne violait jamais les dix commandements, du moins en public. Cependant, Edward et elle entretenaient des relations basées sur le respect mutuel, la confiance et même la tendresse. Peut-être s'étaient-ils aimés durant les premiers temps, quarante ans auparavant. Mais leurs sentiments présents suffiraient à les faire vivre ensemble durant le siècle à venir sans qu'ils aient à connaître l'amertume ou le regret. Ce qui représentait en soi une belle réussite. Quand elle pensait au mariage de son frère Claude... - Maman est encore en train de penser, annonça Emmeline à voix haute. Kirsten sourit. - Je pense à ce que je vais faire de toi. - Pourquoi ? glapit la fillette. - Ça dépend de ce que tu as fait comme bêtise. - Je n'ai rien fait ! Demande à nounou. J'ai été sage. Toute la journée. - Hier, elle a chipé la serviette de bain de Rosy Oldamere, dit Zandra. Emmeline se mit à glousser. - Tu avais promis de ne pas rapporter ! - Comme c'était drôle ! Mlle Eastree a dû prêter sa serviette à Rosy, elle tremblait de froid. - Sa peau était toute bleue, déclara fièrement Emmeline. - Qui est Laton ? demanda Zandra. - Un méchant, dit Edward. - Il est sur Ombey ? - Non, dit Kirsten. Mange tes céréales. Ses naneuroniques émirent un carillon silencieux, ce qui ne pouvait qu'annoncer de mauvaises nouvelles ; jamais son écuyer n'aurait laissé passer un message télétransmis durant le petit déjeuner si cela n'avait pas été grave. Elle accéda au paquet de données du Conseil de défense et de sécurité. - Des ennuis, dit-elle, contrariée. Edward se tourna vers elle alors qu'elle se levait. - Je vais les aider à se préparer pour les activités de la journée, dit-il. - Merci. C'était vraiment un homme prévenant. Elle traversa ses appartements privés et émergea dans le large corridor de marbre qui conduisait aux bureaux gouvernementaux, récoltant les regards surpris et les courbettes hâtives des fonctionnaires les plus matinaux. Elle était toujours vêtue de sa robe de chambre turquoise et gris. La salle de réception officielle était une grande pièce en forme de décagone dont le plafond voûté ruisselait de chandeliers. Les rayons de soleil s'y déversaient par un chapelet de fenêtres azur courant à mi-hauteur des murs. Les colonnes incrustées d'or et de platine étaient protégées par une couche de vernis à basse friction qui les faisait luire en permanence. Sur les murs, les hologravures de catastrophes stellaires alternaient avec les peintures à l'huile. On ne trouvait ici aucune oeuvre moderne, ni onirophase ni effusambiance ; les Saldana optaient toujours pour les antiquités, d'où se dégageait une impression de dignité à l'épreuve des ans. Trois personnes l'attendaient au centre de la salle dallée de bois de tushk noir. Sylvester Geray était à leur tête ; son écuyer, un capitaine âgé de trente-six ans, portait l'uniforme d'apparat de la Flotte royale de Kulu. Elle le trouvait désespérément guindé, mais il n'avait pas commis un seul faux pas depuis qu'il avait pris ses fonctions, trois mois après le couronnement. En découvrant les deux autres, vêtus en civil, elle sentit son humeur s'assombrir. Roche Skark, directeur de l'antenne de l'ASE sur Ombey, accueillit sa princesse par un sourire poli et un hochement de tête. C'était un octogénaire qui, quoique génétiquement modifié, était plutôt corpulent et mesurait vingt centimètres de moins qu'elle. Cela faisait treize ans qu'il était à son poste, luttant contre les menaces externes - réelles ou supposées telles - qui se présentaient dans le secteur avec un solide pragmatisme et une habileté sans faille dans l'art d'exercer des pressions subtiles sur les gens qui comptaient. Les gouvernements étrangers ne cessaient de se plaindre de l'ASE et de son influence occulte sur leur politique intérieure, mais demeuraient incapables d'étayer leurs soupçons. Roche Skark ne commettait jamais le genre de gaffe susceptible de valoir à son souverain des ennuis diplomatiques. Jannike Dermot offrait un vif contraste avec le directeur de l'ASE. Âgée d'une cinquantaine d'années, elle était vêtue d'un flamboyant costume à rayures jaune et pourpre taillé dans quelque pseudo-soie des plus coûteuses, et ses cheveux blonds étaient coiffés dans une vague agressive qui lui dégageait le front. C'était le genre de tenue respirant la puissance qu'appréciaient les cadres supérieurs des transplanétaires, et cela lui allait à merveille. Son activité, toutefois, l'amenait à côtoyer les aspects les plus sordides de la condition humaine : en tant que directrice de l'Agence de sécurité intérieure sur Ombey, elle était responsable du maintien de l'ordre dans toute la principauté, travail qui s'effectuait dans la discrétion la plus totale. Contrairement à son agence sont bien plus active, l'ASI s'occupait surtout d'enquêter sur les politiciens et d'observer les personnes subversives, ainsi que les citoyens suffisamment stupides pour contester le pouvoir régalien des Saldana. Quatre-vingt-quinze pour cent de ses opérations relevaient de la surveillance automatisée ; le travail de terrain était limité au strict minimum. Elle était également chargée de traiter les personnes considérées comme des ennemis de l'État ; en dépit de ce qu'affirmait la rumeur populaire, le châtiment qui attendait ces derniers était des plus bénins. Seuls ceux qui appelaient à la violence ou la pratiquaient eux-mêmes étaient physiquement éliminés ; les autres, qui représentaient l'immense majorité, étaient tout simplement déportés dans une colonie pénale de la Confédération, d'où personne ne revenait jamais. La ligne de partage entre les domaines d'intervention de l'ASE et de l'ASI tendait parfois à être floue, notamment dans les colonies astéroïdes et pour ce qui était des activités du personnel des ambassades. Kirsten, qui dirigeait le Conseil de défense et de sécurité d'Ombey, était souvent amenée à arbitrer les querelles qui opposaient les deux agences. En dépit de la nature de leur travail, c'étaient des bureaucraties avant tout attachées à affirmer leur pouvoir, constatation qui ne manquait jamais de l'amuser. - Désolé de vous déranger, madame, dit Sylvester Geray. La question a été jugée urgente. - Naturellement, répondit Kirsten. (Elle télétransmit un code d'ouverture vers une double porte et leur fit signe de la suivre.) Mettons-nous au travail sans tarder. Cette porte conduisait à son bureau privé. Il s'agissait d'une pièce somptueusement meublée, toute en blanc et en bleu pastel, mais nettement moins ostentatoire que la Chambre d'État voisine où elle recevait diplomates et politiciens. Les baies vitrées donnaient sur un petit patio où deux fontaines gazouillaient dans des mares ornementales. Les murs étaient dissimulés par des étagères et des armoires vitrées qui regorgeaient de cadeaux offerts par les visiteurs et les institutions placées sous son patronage. Un buste en malachite d'Alastair était placé sur un piédestal, dans une petite niche située derrière son bureau (Allie regardant pardessus son épaule, comme toujours). Il avait le visage classique des Saldana, plutôt beau et empreint d'une gravité que le sculpteur avait rendue à la perfection. Elle se rappela son frère s'entraînant à prendre un air sombre devant son miroir quand il était adolescent. La porte se referma, et Kirsten lui télétransmit un code de verrouillage. Le processeur de son bureau lui confirma que la pièce était désormais isolée, physiquement et électroniquement. - D'après le paquet de données que je viens de recevoir, il y a du nouveau en ce qui concerne YEkwan, dit-elle en prenant place sur son siège imposant. - Oui, madame, fit Jannike Dermot. Malheureusement. D'un geste, Kirsten incita ses visiteurs à s'asseoir. - Je ne m'attendais pas à de bonnes nouvelles. - Je souhaiterais que nous entendions l'amiral Farquar, dit Sylvester Geray. - Bien entendu. Kirsten télétransmit au processeur les instructions nécessaires pour autoriser une sensoconférence de niveau de sécurité un et ferma les yeux. L'illusion était celle d'une immense salle blanche avec une table ovale en son centre ; Kirsten était assise à l'une de ses extrémités, Roche Skark et Pascoe Farquar d'un côté, Jannike Dermot et Sylvester Geray de l'autre. L'ordinateur avait été programmé pour placer les deux directeurs d'agence l'un en face de l'autre, remarqua-t-elle avec intérêt. L'amiral attaqua sans perdre de temps. - Je souhaiterais déposer officiellement la demande d'une alerte de défense de code deux dans l'ensemble du système, déclara-t-il. Kirsten ne s'était pas attendue à cela. - Vous pensez que Laton va nous attaquer ? demanda-t-elle d'une voix posée. Elle seule avait le pouvoir d'autoriser une alerte de code deux, qui donnait aux militaires la mainmise sur l'administration civile et leur permettait de réquisitionner tout le personnel et tout le matériel qu'ils estimaient nécessaires. Ce qui équivalait ni plus ni moins à décréter la loi martiale. (Une alerte de code un représentait une déclaration de guerre, que seul Alastair pouvait proclamer.) - C'est un peu plus compliqué que ça, madame, dit l'amiral. Mon état-major a procédé à une évaluation de la situation sur Lalonde. À présent que ce journaliste, Graeme Nicholson, a confirmé la présence de Laton sur la planète, nous avons pris d'autres facteurs en considération, notamment ce virus énergétique signalé par les Édénistes. - Le fait qu'ils aient tenu à ce que nous soyons informés de leur découverte me paraît très significatif, dit Roche Skark. En fait, ils ont émis une demande formelle dans ce sens. Ce qui est fort inhabituel vu les relations entre le royaume et les Édénistes. De toute évidence, cette menace leur a semblé dangereuse au point de leur faire oublier nos divergences politiques. Et, étant donné ce qui est arrivé à nos troupes sur Lalonde, j'estime que leur décision était justifiée. - Notre analyse de la mission de Jenny Harris dans la jungle et des événements qui ont suivi sur Lalonde suggère que ce virus énergétique et le phénomène d'asservissement sont une seule et même chose, dit l'amiral. Nous avons affaire à une force invisible capable à la fois de contrôler les processus mentaux d'un être humain et de se livrer à une forme extrêmement avancée de manipulation de l'énergie. Suffisamment sophistiquée pour déclencher des contre-mesures électroniques et, apparemment, pour faire surgir la foudre du néant. - J'ai en partie étudié le rapport sur la mission de Jenny Harris, dit Kirsten. La force physique des asservis est phénoménale. Suggérez-vous que toute personne infectée acquiert des pouvoirs similaires ? - Oui, madame. - Comment se transmet ce virus énergétique ? - Nous l'ignorons, admit l'amiral. Mais le fait que Laton ait employé le mot " virus " nous paraît significatif. Que ce soit dans un contexte biologique ou informatique, ce ternie désigne une structure susceptible de se reproduire à l'intérieur de son hôte, en général à un rythme exponentiel. D'un autre côté, je ne suis sûr de rien. Pour le moment, nous avançons à l'aveuglette, en nous contentant des données recueillies pour émettre des hypothèses. Notre priorité doit être l'identification de la nature de ce phénomène. - Cela devrait être facile à déterminer, dit Jannike Dermot. La réponse se trouve dans la mémoire de Gerald Skibbow - la façon dont il a été infecté et asservi, le comportement et les limites du virus énergétique. Cet homme est à mes yeux une source d'informations essentielle. - S'est-il rétabli ? demanda Kirsten. - Non. D'après les médecins, il souffre encore d'un profond traumatisme ; il n'est pas certain qu'il recouvre l'intégralité de ses capacités intellectuelles. Je souhaiterais le soumettre à un débriefing psychologique. - N'est-ce pas risqué étant donné son état ? La directrice de l'ASI conserva un air neutre. - Sur le plan médical, certainement, il risque d'être affecté si on lui fait revivre son passé récent. Mais un débriefing nous fournira les informations dont nous avons besoin. Kirsten se serait bien passée de cette responsabilité. Skibbow avait sans doute une famille, une mère, des enfants. L'espace d'un instant, elle revit Benedict assis sur les genoux d'Edward. - Vous avez mon autorisation, dit-elle, s'efforçant d'être aussi impassible que la directrice de l'ASI. - Merci, madame. - D'après le rapport transmis par Lalonde, c'est Laton lui-même qui a appris aux Édénistes l'existence de ce virus énergétique, n'est-ce pas ? Il affirmait être en butte à ses attaques. - C'est exact, madame, dit l'amiral Farquar. Ce qui accroît encore la gravité de la situation. - Vous pensez qu'il disait la vérité, qu'il s'agit d'une incursion xéno ? - Vu les circonstances, cette hypothèse mérite d'être prise au sérieux. C'est pour cela que je souhaite une alerte de code deux. Je disposerai ainsi des ressources nécessaires à la défense du système d'Ombey si l'offensive virale venait à être suivie d'une invasion physique. Kirsten sentit des fourmillements dans ses mains et se dit une nouvelle fois que cette crise n'allait pas se résoudre en une nuit. - Qu'entendez-vous par " offensive virale " ? L'amiral jeta un bref regard à Roche Skark. - Il est possible que lEkwan ait introduit le virus sur Ombey, dit-il. - Ô mon Dieu. Avez-vous une preuve de ce que vous avancez ? - Il y a quatre-vingt-dix chances sur cent pour que Gerald Skibbow en ait été purgé, même si nos scientifiques sont incapables d'expliquer comment. Cependant, dans leur impatience de rallier Ombey, les agents en poste sur Lalonde ont omis de s'assurer qu'aucun porteur ne se trouvait parmi eux. Après tout, le reportage de Graeme Nicholson confirme que Laton - un Laton asservi, je présume - se trouvait à Durringham le jour de leur départ. Nous devons donc supposer que le virus était également présent à ce moment-là dans la population de la ville. - Quand l'état-major de l'amiral m'a informée de cette possibilité, mes agents di Guyana ont aussitôt tenté de rassembler l'équipage de YEkwan et le personnel de l'ambassade, dit la directrice de l'ASI. Trois employés de l'ambassade ont été portés manquants : Angeline Gallagher, Jacob Tremarco et Savion Kerwin. Nous avons pu établir qu'ils ont rejoint Ombey à bord d'un spatiojet dès que les restrictions de code trois ont été levées. Nous savons qu'ils ont atterri il y a sept heures au spatioport de Pasto. Le spatiojet qu'ils avaient emprunté a subi durant le vol plusieurs pannes de son système, ainsi que des dysfonctionnements de ses processeurs. - L'Ekwan a été affecté par quantité de problèmes durant le voyage Lalonde-Ombey. Mais, depuis qu'il a accosté à Guyana, ses systèmes fonctionnent à la perfection, dit l'amiral. - Et le spatiojet ? demanda Kirsten, devinant déjà la réponse à sa question. - Quand mes agents sont arrivés au spatioport, il se trouvait dans le hangar de maintenance de la compagnie, dit Jannike Dermot. Les techniciens ne sont pas parvenus à expliquer ses pannes répétées. - On a également constaté des problèmes dans la nacelle tau-zéro au moment d'y placer Gerald Skibbow, ajouta Roche Skark. Ce qui implique que le virus énergétique échappe en partie au contrôle du porteur, qu'il affecte de façon permanente les appareils électroniques à sa portée. - Donc, vous pensez qu'ils sont déjà ici, résuma Kirsten. - Oui, madame, admit la directrice de l'ASI. Nous devons le supposer, j'en ai peur. Nous les recherchons activement, bien entendu. J'ai déjà alerté la police. - Et les autres passagers de l'Ekwan ? - Pour ce que nous en savons, ils n'ont pas été infectés. - Comment pouvez-vous en être sûrs ? - Ceux qui sont équipés de naneuroniques sont en mesure de les utiliser. Nous nous sommes dit que, si le virus énergétique a la capacité d'affecter les circuits, alors les implants internes seraient les premiers à présenter des signes de dysfonctionnement. - Bien raisonné. - Les autres colons embarqués à bord de l'Ekwan ont été mis en présence d'appareils électroniques extrêmement sensibles. Pour l'instant, aucun processeur n'a été affecté, mais nous répétons régulièrement la procédure par acquit de conscience. - Et les gens avec lesquels les trois de l'ambassade ont été en contact pendant qu'ils se trouvaient sur Guyana ? - Nous avons déjà examiné le personnel du spatioport, dit l'amiral. Et nous sommes en train de mettre sur pied une procédure d'examen pour l'ensemble de la population. Y compris moi-même, il n'y aura aucune exception. - Je vois. - Allez-vous déclarer un état d'alerte de code deux, madame ? - Permettez-moi de souligner qu'une alerte de code deux me permettra de mettre en quarantaine l'ensemble du continent de Xingu, dit Jannike Dermot. Il est peu probable que Gallagher, Tremarco et Kerwin l'aient déjà quitté. Je pourrai interrompre toutes les liaisons avec les autres parties d'Ombey. Je serai également à même d'ordonner la suspension du trafic intérieur, même si cette mesure sera difficile à appliquer. Avec un peu de chance, peut-être réussirons-nous à les retrouver avant qu'ils soient sortis de la ville de Pasto. Kirsten accéda au fichier des états d'urgence dans une cellule mémorielle et se mit à le parcourir. Ses naneuroniques entreprirent de planifier une série de décisions, tenant compte de la panique qui s'emparerait d'Ombey si elle tentait d'en paralyser toutes les activités civiles et industrielles. - En l'absence de toute preuve directe d'une menace physique, je suis dans l'incapacité de déclarer un état d'alerte de code deux, dit-elle. Toutefois, je déclare un état d'alerte de code trois, ainsi qu'une mise en quarantaine des astéroïdes en orbite. Je veux qu'ils soient isolés les uns des autres, de la planète et des astronefs arrivant dans le système. Nos installations orbitales sont vitales pour notre défense et doivent être protégées des porteurs de virus. Amiral Farquar, je vous donne les pleins pouvoirs pour ordonner et maintenir une quarantaine totale. Tous les astronefs civils en transit devront regagner leur port d'origine. " Votre principale tâche est de défendre Ombey et les astéroïdes en orbite, ainsi que les systèmes de défense stratégique qui leur sont associés. Une alerte de code trois vous donne l'autorité nécessaire pour mobiliser nos réservistes présents dans le système stellaire ; n'oubliez pas cependant que, si la quarantaine doit être efficace, elle doit également s'appliquer à la Flotte. Les équipages devront être reformés de façon à éviter de mélanger des soldats provenant d'astéroïdes différents. La Flotte royale aura en outre pour mission de protéger l'ensemble du système stellaire contre toute nouvelle infiltration. Cela signifie qu'aucun astronef entrant dans notre territoire ne recevra l'autorisation d'accoster. " Quant à Xingu, je souscris à votre proposition de l'isoler du reste de la planète. Sylvester, informez le président du Parlement continental de Xingu de l'instauration de l'état d'urgence. Fermez dès à présent les liaisons aériennes. Tous les appareils en vol doivent regagner leur aéroport de départ, et sans tarder. Amiral, si un avion refuse d'obtempérer, vous avez l'autorisation de l'abattre. Utilisez pour ce faire les plates-formes de défense stratégique en orbite basse. - Oui, madame. Kirsten vit l'image de Sylvester Geray se figer pendant qu'il télétransmettait ses ordres via le réseau de communication protégé du gouvernement. - Roche, croyez-vous que les trois de l'ambassade vont tenter de répandre le virus parmi la population ? - Leurs actions récentes permettent de conclure que tel est leur objectif principal, madame. - Donc, nous ne devons pas nous contenter de les rechercher, nous devons aussi rassembler toutes les personnes avec lesquelles ils auront été en contact, n'est-ce pas ? - Oui, madame. Dans la situation qui est la nôtre, la rapidité d'intervention est essentielle ; plus vite ils seront capturés, moins nous aurons à nous inquiéter des cas de contamination possibles. Nous avons affaire à un risque de progression exponentielle. S'ils restent trop longtemps dans la nature, l'escalade du danger sera telle que nous ne pourrons plus le contenir, comme c'est arrivé sur Lalonde. - Jannike, la police de Xingu dispose-t-elle de moyens suffisants pour retrouver les fugitifs ? - Je le pense, madame, répondit la directrice de l'ASI. - Puis-je suggérer d'utiliser les services d'une personne familiarisée avec le virus et le phénomène d'asservissement ? dit Roche Skark d'une voix mielleuse. Je ne doute pas de la compétence des autorités civiles, Jannike, mais j'estime qu'une expérience de première main nous sera grandement bénéfique dans le cas présent. Un homme ayant conscience de l'urgence de la situation et capable de réagir si jamais celle-ci venait à empirer. Ce qui n'est pas exclu, à en juger par la façon dont les choses ont tourné sur Lalonde. La directrice de l'ASI le fixa sans broncher. - Vous songez à l'un de vos agents ? - C'est une sélection des plus logiques. Je vous recommande d'envoyer Ralph Hiltch pour superviser les recherches dans le continent de Xingu. - Lui ? Il était en poste sur Lalonde et il n'y a jamais remarqué la présence de Laton, le plus redoutable criminel psychopathe que la Confédération ait jamais connu ! - Je vous trouve un peu injuste, madame la directrice. La Confédération et les Édénistes étaient persuadés de la mort de Laton après la destruction de ses gerfauts par les Forces spatiales. Sur combien de cadavres enquêtez-vous en ce moment ? - Il suffit, dit Kirsten. Cessez vos querelles. Dans la situation qui est la nôtre, j'estime que nous devons faire appel à toutes les ressources disponibles, en oubliant nos préjugés ; j'aimerais croire que nous pouvons régler ce problème avec plus d'efficacité qu'une colonie en phase un. C'est une très bonne suggestion, Roche ; envoyez immédiatement Ralph Hiltch à Pasto. Il devra contacter les autorités civiles, avec mission de les conseiller et de les assister dans la capture des trois de l'ambassade et dans l'identification de toutes les personnes qui ont été asservies. - Merci, madame. Je l'en informe sans tarder. - J'espère seulement qu'il pourra les contenir, dit-elle, laissant son inquiétude transparaître un instant. Sinon, ce voyage risque d'être pour lui un aller simple. Vu de dessous, le nuage qui flottait sur les comtés de la Quall-heim était d'un rouge turbide, strié de longues crêtes vieil or, comme s'il reflétait les derniers feux d'un soleil englouti. Il devenait de plus en plus large, ses franges effilochées s'étirant et palpitant de façon inquiétante à mesure qu'il dérivait paresseusement au-dessus de la jungle étouffante. Kelly, pourtant accoutumée au gigantisme de Tranquillité, était déconcertée par sa taille. À l'ouest comme à l'est, il s'étendait jusqu'à l'horizon, et les passagers de l'aéroglisseur auraient pu croire qu'il recouvrait la totalité du monde. Droit devant eux, vers le nord, peut-être distinguait-on un filet d'azur au-dessus de la cime obscure des arbres. Amarisk s'enfonçait doucement dans une profonde caverne lumineuse. Le tonnerre, dont les grondements de basse stridente éveillaient d'étranges et persistants échos, s'était manifesté vingt minutes plus tôt, alors que les deux embarcations descendaient un affluent de la Quallheim au nom inconnu, dont les eaux disparaissaient sous un tapis de dents-de-chien. Les éclairs demeuraient invisibles. L'aéroglisseur passa sous la lèvre tempétueuse du nuage, et des ténèbres teintées de rouge se refermèrent sur ses passagers. Comme le soleil matinal était haut dans le ciel, la transition fut des plus abruptes, aucun des membres de l'escadron ne pouvant la nier. Kelly sentit un frisson la parcourir, bien que son armure maintînt la température de sa peau dans des limites confortables. Le bloc de communication de Reza lui signala qu'il avait perdu le contact avec le satellite de communication géosynchrone. Ils étaient désormais coupés de Smith, de Joshua et des Forces spatiales. Les arbres bordant la rivière devinrent sombres et sinistres, et même les fleurs poussant à profusion sur les lianes perdirent leur éclat rassurant. Les dents-de-chien avaient pris la couleur du sang coagulé. Dans les hauteurs, des masses d'oiseaux partaient pour leur toute première migration, fuyant la chape nuageuse à tire-d'aile pour retrouver la lumière du jour. - Le nuage se déploie dans le ciel tel un diabolique voile nuptial. Nous assistons à la venue d'une éternelle pénombre, Lalonde étant éclipsée par une puissance devant laquelle même la nature tremble de peur. La planète est mariée de force au Seigneur des ténèbres, et la perspective de voir cette union engendrer des rejetons inhumains n'est pas sans ronger l'esprit déjà ébranlé des membres du commando. - Je t'en prie ! protesta Sal Yong. Tu vas me couper l'appétit. Le colossal gladiateur était assis sur un banc devant Kelly, les épaules voûtées afin que sa tête globuleuse, à l'éclat terni, soit au niveau de celle de la journaliste. - Pardon. (Elle ne s'était pas rendu compte qu'elle parlait à voix haute.) C'est dingue, tu sais. Nous devrions filer dans la direction opposée. - La vie est dingue, Kell, fit-il en redressant ses épaules massives. Que ça ne t'empêche pas d'en profiter. - Le problème, répliqua-t-elle, c'est que j'aimerais en profiter encore plusieurs dizaines d'années. - Pourquoi es-tu venue ici, alors ? lui demanda Ariadne. Assise à côté de Sal Yong, elle tenait la barre de l'aéroglisseur. - Parce que je suis idiote de naissance, je suppose. - Ça fait dix ans que je fais équipe avec Reza, dit la ranger. J'ai assisté à des scènes de violence et d'atrocités que même tes patrons avides de scoops n'oseraient jamais jeter en pâture au public. On s'en est toujours sortis sans problème. C'est le meilleur chef de commando que tu connaîtras jamais. - Oui, dans le cadre d'une mission normale. Mais cette saloperie... (D'un geste plein d'emphase, elle désigna le nuage et la jungle lugubre.) Regarde-moi ça, bon sang. Tu crois vraiment qu'il suffira de deux ou trois frappes maser en orbite pour en venir à bout ? Ce dont nous avons besoin, c'est de tous les vaisseaux des Forces spatiales de la Confédération, armés de toute l'antimatière qu'ils ont réussi à confisquer. - Toute cette antimatière ne servira à rien si on ne lui trouve pas de cible, rétorqua Sal Yong. Les Forces spatiales auraient été obligées d'envoyer les marines si on n'était pas déjà là pour faire le sale boulot. Pense aux économies que ça représente pour le contribuable. À côté de Kelly, Théo éclata d'un rire suraigu. Même son rire ressemble à celui d'un singe, songea-t-elle. - Des marines ordinaires seraient incapables de s'en tirer, dit Ariadne d'une voix enjouée tout en contournant un rocher. Il faudrait qu'on envoie les Gilets verts de Trafalgar. Des types d'élite, renforcés comme nous. - À force de cours théoriques et de séances d'entraînement, ils ne savent plus que se tourner les pouces, déclara Sal Yong avec dédain. Les deux mercenaires se lancèrent alors dans une étude comparative de divers régiments. Kelly renonça. Elle ne parvenait pas à communiquer avec ces soldats de fortune. Peut-être était-ce cela qui les rendait si exceptionnels, si fascinants. Peu importaient leurs appoints et leur force surhumaine, c'était une question d'attitude. Ils se souciaient comme d'une guigne des risques encourus, remettaient sans cesse leur vie en jeu. Voilà qui ferait un excellent reportage une fois qu'elle aurait regagné Tranquillité ; interviewer d'anciens mercenaires et découvrir pourquoi ils avaient raccroché. Elle chargea une note dans ses naneuroniques. Fais comme si tout était normal. Occupe ton esprit pour ne pas lui laisser le temps de ruminer. Les aéroglisseurs parvinrent au confluent quarante minutes plus tard. Le lit de la Quallheim était large de deux cent cinquante mètres, soit quatre ou cinq fois plus que celui de son affluent. Ses deux berges étaient envahies d'arbres de belle taille qui, penchés au-dessus du flot suivant un angle aigu, y plongeaient d'épaisses lianes et des racines aériennes. Les dents-de-chien se bousculaient sur la surface des eaux, formant un épais tapis se déplaçant à une vitesse infinitésimale. Parfois empilées sur trois couches, elles formaient une dune d'un mètre de haut là où les deux courants se rejoignaient. Le commando prit la direction de l'amont, se rapprochant de la berge nord où le feuillage des arbres était plus touffu. Reza semblait davantage soucieux de se protéger du nuage que d'une éventuelle présence hostile dans la jungle. Sans autre obstacle sur leur route que le tapis de dents-de-chien qui s'étendait devant eux telle une autoroute à dix voies complètement déserte, les aéroglisseurs commencèrent à prendre de la vitesse. L'obscurité s'était épaissie à présent qu'ils se trouvaient sous le centre du nuage, aussi se mirent-ils en mode de vision infrarouge. Les arbres occultaient totalement la lointaine lumière du jour. Le tonnerre était avec eux en permanence, et ses échos déferlant sur la rivière évoquaient la progression de quelque tita-nesque créature au sein de la chape de vapeur vermillon. Le souffle des aéroglisseurs semait la panique chez de gros insectes, semblables à des libellules terriennes dépourvues d'ailes, qui bondissaient sur les dents-de-chien. Dans les branches, des ven-nals dont la fourrure avait l'éclat de braises rosé et bleu observaient avec de grands yeux étonnés le passage du petit convoi. En milieu de matinée, Reza quitta son banc pour faire signe à Ariadne d'aborder sur la berge nord, en un point où les arbres étaient plus clairsemés. La ranger immobilisa son embarcation au-dessus des herbes touffues, à côté du premier aéroglisseur. Fenton et Ryall filaient déjà vers les fourrés. - Je n'ai pas voulu employer la télétransmission, annonça Reza une fois que tous se furent rassemblés autour de lui. Et à partir de maintenant, les communications électroniques seront limitées au strict minimum. Ariadne, as-tu détecté des émissions provenant des envahisseurs ? - Pas encore. Nos blocs ELINT sont en mode scannage depuis que nous avons débarqué. Le spectre électromagnétique est vierge. S'ils communiquent entre eux, c'est par faisceau étroit ou par fibre optique. - Peut-être disposent-ils de l'affinité ou d'un analogue, dit Pat. - Dans ce cas, inutile de chercher à les repérer, répliqua-t-elle. Personne n'est capable d'intercepter les transmissions de ce type. - Et les gerfauts ? demanda Jalal. Il ne pourraient pas les détecter ? - Non, dit Pat. Ils sont incapables de percevoir le lien qui me relie à Octan, encore moins une variation xéno. - Peu importe, trancha Reza. Les envahisseurs sont apparus dans les comtés de la Quallheim. Ils y ont sûrement établi une tête de pont. Nous la trouverons. En attendant, il y a un village du nom de Pamiers à deux ou trois kilomètres d'ici. Pat me dit qu'Octan vient de le localiser. - Exact, dit Pat Halahan. Il décrit des cercles au-dessus de lui, en conservant une distance raisonnable. Le lieu est éclairé par une lumière blanche, et pourtant il n'y a aucune trouée dans le nuage. Il s'y trouve des maisons, ainsi que trente ou quarante bâtiments en pierre à côté des cabanes construites par les colons. - D'après Smith, on avait repéré des bâtiments semblables dans les villages que les satellites d'observation avaient réussi à visionner, dit Reza. - Ouais, sauf que je ne vois vraiment pas d'où ils sortent, dit Pat. Il n'y a pas une seule route, pas une seule voie d'accès pour apporter la pierre. - Transport aérien ou fluvial, suggéra Sewell. - Tu envahis une planète, et ensuite tu fais venu: des pierres par avion pour loger la population ? lança Pat. Réfléchis un peu, ce qui se passe ici est bizarre mais pas dément. Et puis il n'y a aucun signe d'un quelconque chantier. Les champs et les sentiers n'ont pas été abîmés. Et Us auraient dû l'être, ces bâtiments ne sont là que depuis quinze jours. - Peut-être s'agit-il d'un équivalent de notre silicone programmée, suggéra Kelly en tapotant de sa main gantée le plat-bord d'un aéroglisseur. Facilement transportable et assemblé en quelques minutes. - Ces matériaux ont apparemment plus de substance, dit Pat, mal à l'aise. Je sais qu'il ne s'agit pas là d'une opinion objective, mais c'est le sentiment que j'ai. C'est solide. - Combien de personnes ? demanda Reza. - Vingt ou vingt-cinq à l'extérieur. Peut-être davantage à l'intérieur. - OK, c'est pour nous la première occasion véritable d'obtenir des renseignements sérieux sur ce qui se passe ici, dit Reza. Nous allons désactiver les aéroglisseurs et nous enfoncer dans la jungle pour contourner Pamiers. Quand nous aurons retrouvé la rivière et défini un itinéraire de retraite, je tenterai une incursion dans le village avec Ariadne et Sewell pendant que le reste d'entre vous assurera notre couverture. Partez du principe que tous ceux que vous rencontrerez sont hostiles et asservis. Des questions ? - J'aimerais vous accompagner dans Pamiers, dit Kelly. - C'est une décision qui vous appartient, répondit Reza avec indifférence. Des questions dignes de ce nom ? - Quel type d'informations recherchons-nous ? demanda Ariadne. - Quelles sont leurs intentions et leurs ressources. Ainsi que l'agencement de leurs forces, si nous pouvons le déterminer. Kelly, dont le paquetage était maintenant alourdi des électromatrices des aéroglisseurs, avait la chair de poule lorsque le commando se remit en route. Craignant une embuscade, Reza demanda aux mercenaires de ne pas avancer en file indienne ; ils se déployèrent parmi les arbres, leurs circuits caméléon activés, en évitant les sentiers battus. Kelly découvrit qu'il existait une méthode pour progresser dans la jungle, méthode consistant pour elle à suivre Jalal pas à pas. Son instinct semblait lui souffler la façon la plus efficace de contourner les arbres et les épais fourrés, sans qu'il ait à s'escrimer contre les plantes rampantes et les branches basses. Elle braqua donc les capteurs de son casque sur la balise UV de faible puissance enchâssée dans la nuque du mercenaire et ordonna à ses jambes de ne pas la trahir. Il leur fallut cinquante minutes pour faire le tour du village et se retrouver au bord de la rivière. Sewell et Jalal se placèrent sur un petit talus proche du rivage et assemblèrent de nouveau les aéroglisseurs. Lorsque Kelly se débarrassa de son paquetage dans l'armoire de l'un d'eux, elle se sentit si légère qu'elle crut qu'elle allait s'envoler. Une fois leur équipement mis à l'abri, les mercenaires prirent leurs armes, en vérifièrent le chargement en énergie et en projectiles, puis se dirigèrent vers Pamiers. Reza trouva le premier cadavre alors qu'ils n'étaient plus qu'à deux cents mètres de la clairière où avait été construit le village. Ce fut Ryall qui l'alerta, percevant une forte odeur de chair morte que même la moiteur de la jungle ne parvenait pas à dissimuler. Il envoya le chien sur les lieux. Ryall détecta aussitôt un autre cadavre, et Reza s'empressa d'atténuer la réception de son sens olfactif. C'était un enfant de cinq ou six ans, estima-t-il. Ryall l'avait trouvé blotti au pied d'un mayope. Son âge était difficile à déterminer ; il n'en restait pas grand-chose, et Reza dut se fier à sa taille. Les insectes et l'humidité avaient accéléré sa décomposition, mais, étrangement, aucun gros animal ne semblait l'avoir approché. À en croire sa mémoire didactique, les jactals étaient de redoutables carnivores. Arrivé près du premier corps, Sewell, Kelly et Ariadne sur les talons, il envoya Ryall inspecter le deuxième. - C'était une petite fille, dit Ariadne après avoir examiné la dépouille. (Elle attrapa un bout de tissu trempé, crasseux et tout à fait quelconque.) Ceci était une jupe. Reza décida de se fier à son jugement. - Comment est-elle morte ? demanda-t-il. - Pas de fracture, aucune trace de violence. Vu la façon dont elle s'est recroquevillée entre les racines, je dirais qu'elle est venue mourir ici. Empoisonnée ? Affamée ? Impossible de le savon*. - Elle était terrifiée par les envahisseurs, dit Reza d'un air pensif. Sans doute n'ont-ils pas pris la peine d'asservir les enfants. - Vous voulez dure que les adultes l'ont purement et simplement ignorée ? demanda Kelly, écourée. - Ignorée ou chassée. Une enfant de cet âge ne se serait pas enfoncée toute seule dans la jungle. Le village existait depuis assez longtemps pour qu'elle ait appris à mieux la connaître. Arrivé près du deuxième cadavre, Ryall émit un profond sentiment de satisfaction lorsque son museau toucha la chair putréfiée. Reza perçut la fierté de son chien et élargit la bande d'affinité pour examiner la scène à travers ses rétines renforcées. - Encore un enfant, dit-il à la cantonade. Sans doute plus âgé, il tient un bébé dans ses bras. Ryall humait d'autres cadavres à proximité, trois ou quatre odeurs, subtilement différentes, qui imprégnaient l'humidité ambiante. Fenton avait trouvé une nouvelle série de traces plus près de la rivière. - Mon Dieu, gronda Reza, bouleversé. Il y en a partout autour de nous. Un village comme Pamiers avait une population initiale de cinq cents personnes. Soit deux cents familles environ, qui étaient installées ici depuis deux ou trois ans. Il devait donc compter à peu près cent cinquante enfants. Il se redressa, scanna la jungle autour de lui. Un réflexe tout simple, indépendant de tout programme, superposa à l'image rouge et noir qu'il captait une série de cibles jaunes. Il avait une violente envie de descendre quelqu'un. Ses naneuroniques déclenchèrent une légère effusion d'endocrine pour stabiliser cette soudaine montée d'hormones. - Venez, elle ne peut plus nous aider, dit-il. Il se dirigea vers le village d'un pas vif, écartant les lianes et les buissons qui se dressaient sur son chemin. Il désactiva son circuit caméléon et, après quelques pas, ses compagnons firent de même. Pamiers se conformait à la configuration standard des colonies du bassin de la Juliffe. Une clairière en forme de demi-cercle, découpée dans la jungle au bord d'une rivière. En son centre se pressaient de grossières bâtisses de plain-pied disposées à la diable, ainsi que des granges, une église, une salle de réunion et un enclos pour les Déps. Des jetées d'une quinzaine de mètres, où étaient amarrés quelques canots, s'aventuraient au-dessus du courant. Sur la périphérie de la clairière se trouvaient les champs et les jardins potagers, où les végétaux poussaient dans un riche terreau noir. Lorsqu'ils émergèrent des arbres, ce fut pour constater que seul le plan d'ensemble de Pamiers demeurait reconnaissable. - D'où vient cette lumière ? demanda Kelly en jetant autour d'elle des regards éberlués. Comme l'avait rapporté Pat, le village était inondé d'une luxuriante lumière, et l'air était en outre empli de pollen jaune. Elle scanna le plafond nuageux sans y déceler une quelconque trouée. Le tonnerre, que les arbres avaient étouffé durant leur marche, résonnait à nouveau de façon insistante. Ariadne fit quelques pas, activant la totalité de ses capteurs implantés, ainsi que les blocs spécialisés attachés à son ceinturon. Elle fit un tour complet sur elle-même pour examiner les environs. - Cette lumière est omnidirectionnelle. Regardez, nous n'avons même pas d'ombre. - C'est comme une projection AV, dit Reza. - Oui et non. Le spectre est identique à celui du soleil de Lalonde. - Allons voir de quoi sont faites ces maisons neuves, dit-il. Les champs de Pamiers avaient été négligés ces derniers temps. Les cultures terriennes s'y disputaient farouchement la lumière et l'espace avec les plantes rampantes qui, surgissant de la jungle, entreprenaient de reconquérir leur territoire natal. Les fruits pendaient en grappes blanchies par la moisissure. Mais, à l'intérieur du demi-cercle formé par les champs, l'herbe qui poussait autour des maisons était courte et bien entretenue, constellée de fleurs présentant des ressemblances suspectes avec la pâquerette terrienne. Durant le voyage interstellaire depuis Tranquillité, Reza avait examiné des images d'archives provenant du satellite d'observation du shérif, constatant que le sol autour des villages était dégagé et sillonné d'ornières. Les mauvaises herbes y poussaient par petites touffes dispersées. Et voilà qu'il découvrait un gazon verdoyant, aussi florissant que celui des parcs de Tranquillité. Les maisons étaient encore plus étranges. Exception faite de trois ruines calcinées, les bâtisses originelles étaient restées debout, mais leurs planches avaient viré au gris pâle, leurs fenêtres et leurs volets étaient grands ouverts, leurs lattes s'écaillaient et se déformaient, leurs panneaux solaires pendouillaient lamentablement. Elles étaient inhabitées, cela se voyait au premier coup d'oil. Leurs recoins disparaissaient déjà sous la moisissure, la mousse et les herbes folles. Mais de nouveaux édifices avaient fait leur apparition, placés parmi elles au petit bonheur la chance. Il n'y en avait pas deux d'identiques, leurs styles architecturaux recouvrant toutes les périodes de l'Histoire - un splendide cottage Tudor à deux étages, un chalet alpin, un ranch en parpaings de milliardaire californien, une tourelle en corail noir, une pyramide de marbre et de verre argenté, une tente dont l'allure évoquait à la fois les Bédouins et l'Europe médiévale, avec des oriflammes ornées de motifs héraldiques au sommet d'immenses poteaux. - J'ai des problèmes avec mon équipement, dit Ariadne. Nombreux dysfonctionnements. Mon guido-bloc et mon bloc de communication ne sont plus opérationnels. - Si les armes sont affectées, nous battrons en retraite, avertit Reza. Continuez de faire tourner les programmes de diagnostic. Ils dépassèrent les champs pour poser le pied sur le gazon. Devant eux, une femme vêtue d'une longue robe à pois bleue poussait une voiture d'un noir de jais, dont le passager était protégé par une ombrelle blanche et qui avançait sur de grandes roues aux rayons en chrome. Ce véhicule, quel qu'il soit, était extrêmement primitif. Reza en chargea l'image pixellisée dans ses naneuroniques, activant un programme de comparaison pour effectuer une recherche dans son encyclopédie. Trois secondes plus tard, il apprenait qu'il s'agissait d'un landau comme on en trouvait en Europe et en Amérique du Nord entre 1910 et 1950. Il se dirigea vers la femme, qui fredonnait une chanson à mi-voix. Son visage longiligne était enduit d'une couche de maquillage si épaisse qu'il ressemblait à un masque de clown, ses cheveux bruns étaient réunis par un filet en un chignon des plus sévères. Elle accueillit les quatre mercenaires avec un sourire radieux, comme indifférente à leur aspect, à leurs armes et à leur équipement. Pour Reza, dont les nerfs étaient déjà à vif, ce sourire d'attardée fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Soit cette femme était atteinte de débilité mentale, soit le village tout entier était un piège incroyablement tordu. Il activa ses capteurs de précision à courte portée, scanna la femme dans les spectres magnétique et électromagnétique, puis chargea le résultat obtenu dans un protocole de visée et de tir. À la moindre altération de sa composition (l'activation d'un implant ou une transmission de naneuroniques, par exemple), le fusil de son avant-bras droit lâcherait sur elle cinq décharges d'explosif électronique. Ses autres capteurs passèrent en mode scannage et surveillance, ce qui permettait à ses naneuroniques de continuer d'observer les autres villageois, qui vaquaient à leurs occupations un peu plus loin. Il dut faire appel à quatre unités de secours, plusieurs capteurs principaux étant inopérants. La résolution était nettement inférieure à celle dont il avait l'habitude. - Qu'est-ce qui se passe ici, bordel ? demanda-t-il. - J'ai retrouvé mon bébé, dit la femme d'une voix chantante. N'est-il pas splendide ? - Je vous ai posé une question. Répondez-y. - Faites ce qu'il dit, ajouta Kelly avec insistance. Je vous en prie. La femme se tourna vers elle. - Ne vous inquiétez pas, ma chère. Vous ne pouvez pas me faire de mal. Plus maintenant, plus jamais. Voulez-vous voir mon bébé ? Je croyais l'avoir perdu. J'en ai perdu tellement jadis. C'était horrible, tous ces bébés morts. Les sages-femmes ont voulu m'empêcher de les voir, mais je les ai regardés quand même. Ils étaient tous parfaits, ils étaient si beaux, mes bébés. Quelle vie de malheur était la mienne ! Elle se pencha au-dessus du berceau et en retira un paquet gigotant enveloppé dans des dentelles. Le bébé se mit à glousser quand elle le souleva. - D'où venez-vous ? demanda Reza. Êtes-vous impliquée dans le programme d'asservissement ? - J'ai retrouvé ma vie. J'ai retrouvé mon bébé. Je suis ce que je suis. Ariadne avança d'un pas. - Je vais prélever des échantillons sur ces bâtiments. - Bonne idée, dit Reza. Sewell, va avec elle. Les deux mercenaires contournèrent la femme et se dirigèrent vers la maison la plus proche, une hacienda espagnole aux murs blanchis à la chaux. Le bébé poussa un long gargouillis, se fendit d'un sourire béat et battit des jambes dans ses langes. - Il est vraiment adorable, dit la femme en lui chatouillant les joues. - Une dernière fois, dit Reza. Qu'êtes-vous donc ? - Je suis moi. Que voulez-vous que je sois ? - Et ça ? dit-il en désignant le nuage. - Ça fait partie de nous. De notre volonté. - Nous ? Qui est " nous " ? - Ceux qui sont revenus. - Revenus d'où ? Elle berça le bébé contre sa poitrine, sans même daigner lever les yeux. - De l'enfer. - Soit elle est cinglée, soit elle ment, commenta Reza. - Elle a été asservie, dit Kelly. Vous n'en tirerez rien. - Comme vous êtes sûrs de vous... dit la femme. (Elle jeta un regard en coin à Kelly sans cesser de bercer le bébé.) Comme vous êtes stupides. Vos astronefs se sont battus entre eux. Vous étiez au courant ? Le programme de surveillance optique des naneuroniques de Reza lui rapporta que d'autres gens étaient sortis des maisons. - Qu'est-ce que vous en savez ? - Nous savons ce que nous ressentons, la souffrance, le feu et le fer. Les âmes gémissant dans l'au-delà. - On peut vérifier ce qu'elle dit ? demanda Kelly d'une voix inquiète. - Pas depuis ici. La femme eut un caquètement nerveux. - Il n'y a plus grand-chose à vérifier, ma chère. Vous n'entendrez plus jamais leurs voix. Nous allons emporter cette planète, et tout de suite. Dans un endroit sûr, où les astronefs ne pourront jamais nous retrouver. Elle va devenu- un paradis, vous savez. Et mon bébé restera avec moi pour toujours. Reza la regarda et eut un sinistre pressentiment. - Oui, vous êtes mêlée à tout ça, dit-il d'une voix posée. (Une cible jaune se cala sur le torse de la femme.) Que se passe-t-il ici? - Nous sommes revenus, et nous n'allons pas repartir. Bientôt, le monde tout entier sera caché aux yeux du ciel. Du paradis. Et nous vivrons éternellement en paix. - Le nuage rouge va encore s'agrandir ? La femme releva lentement la tête jusqu'à la tourner vers le ciel. Comme frappée d'émerveillement, elle ouvrit toute grande la bouche. - Je ne vois aucun nuage, dit-elle. Puis elle éclata d'un rire dément. Reza vit qu'Ariadne était arrivée près de l'hacienda. Penchée en avant, la ranger grattait le mur avec un outil non identifiable. Derrière elle, Sewell faisait lentement tourner les fusils Gauss fixés à ses bras afin de pouvoir effectuer un balayage tous azimuts. - Ariadne ! hurla Reza. Reviens ici. On s'en va. La femme cessa aussitôt de rire. - Vous n'irez nulle part, dit-elle en lâchant le bébé. Reza perçut l'altération grâce à ses capteurs infrarouges. Une vague de chaleur émergea du corps de la femme, coulant comme une pellicule liquide, remontant le long de ses bras à mesure qu'elle les levait, se faisant plus dense, plus intense. Le fusil Gauss de son avant-bras gauche tira cinq décharges EE alors qu'une boule incandescente se formait autour des mains de la femme. Trois mètres les séparaient. L'impact à lui seul aurait suffi à la réduire en pièces, et les deux premiers projectiles auraient suffi à la désintégrer. L'armure de Kelly se durcit pour la protéger du souffle thermique. Puis elle hurla en sentant un paquet de tissus fumants s'écraser contre sa carapace. - Sewell, nettoie la zone ! s'écria Reza. Les deux fusils Gauss de gros calibre du gladiateur se mirent à cracher le feu, lâchant un tir de barrage d'explosifs électroniques. Reza et Ariadne firent donner leurs rayons laser, illuminant la clairière de flashes stroboscopiques vert émeraude à mesure qu'ils atteignaient leurs cibles. L'armure de Kelly se déverrouilla. Elle tomba à genoux, à quelques centimètres du bébé. Sa main se porta instinctivement vers lui, et elle écarta les dentelles tachées de sang pour voir s'il était encore en vie. Il y avait un vennal dans les langes. La petite créature xéno avait subi d'horribles déformations, son crâne vulpin avait été comme moulé dans une forme sphérique, ses écailles étirées et fondues les unes dans les autres. Leur pigmentation bleu-vert, caractéristique de l'espèce, commençait à virer au rosé pâle. À l'extrémité des pattes antérieures de ranimai, désormais poupines, s'agitaient faiblement de minuscules mains humaines. Des glapissements de terreur s'échappaient de sa gueule édentée. Les naneuroniques de Kelly furent incapables d'étouffer la nausée qui la saisit. Un programme d'urgence activa l'ouverture rapide de son casque, et la visière se releva. Elle vomit dans le gazon impeccablement tondu. Sewell progressait à reculons sans que sa vitesse en soit affectée. Un programme de locomotion autonome le guidait, l'empêchant de buter sur un obstacle et permettant à son esprit de se concentrer sur les cibles à atteindre. La première séquence de feu avait déchiqueté les maisons, les flammes ioniques les dévorant dans un nuage de fumée. Sewell lui-même, qui cherchait à obtenir une destruction maximale, fut surpris par l'effet dévastateur de ses armes. Dès qu'un explosif électronique frappait les bâtiments, les couleurs vives de ceux-ci s'évanouissaient pour être remplacées par un gris neutre. Les fusils Gauss étaient conçus pour avoir le champ d'action le plus étendu possible. Les murs et les toits ployaient et s'effondraient, donnant naissance à d'épais tourbillons de poussière, les poutres se fendillaient, puis semblaient se désagréger. En moins de quelques secondes, toute la zone fut réduite à un tas de gravats. Les bâtiments les plus anciens plièrent avant d'être frappés par le souffle ; ils étaient bien plus solides que les maisons neuves. Plusieurs d'entre eux s'effondrèrent dans un gémissement de bois déchiqueté. Leurs toits en ardoise s'envolèrent dans les airs sans se briser, flottant un instant telles de gigantesques raies mantas. Sewell s'intéressa ensuite aux cibles mouvantes, se concentrant sur les points où son programme de visée avait repéré des individus. Les tubes d'alimentation de son chargeur bourdonnaient doucement tout en fournissant de nouvelles munitions à ses fusils Gauss. Ses capteurs avaient repéré dix-huit personnes avant que Reza donne l'ordre de tirer. Il les arrosa de grenaille propulsée par air comprimé après qu'elles se furent planquées dans les ruines des bâtiments. Ses capteurs infrarouges lui montrèrent des vagues de chaleur au tracé excentrique chatoyant au sein de la poussière. Une boule de feu, pareille à une comète fondant sur la terre, se dirigeait vers lui. Il bondit de côté, aidé par ses muscles renforcés. En même temps, compensant son mouvement à la perfection, ses armes se braquaient sur la source de cette nouvelle attaque. Les projectiles EE anéantirent leur cible. - Debout, connasse ! hurla Reza à Kelly. On retourne aux aéroglisseurs. Elle roula sur elle-même, entrevoyant un ciel d'un rouge maladif éclairé par les lasers verts et la foudre blanche. Galvanisée par la terreur et par la haine, elle réussit à se relever. Le village n'était plus qu'un tas de ruines crachant la fumée et la poussière. Au-dessus de lui tournoyait un maelstrôm de foudre incandescente qui projetait des échardes dans toutes les directions. Là où elles retombaient dans la jungle, les arbres s'effondraient et le feu les dévorait. Sewell et Ariadne fonçaient vers elle sans cesser de tirer sur les gravats. Kelly fit trois pas vers les arbres, puis stoppa. D'un geste souple, elle dégaina son pistolet automatique 9 mm. Le programme d'utilisation et de visée de l'arme passa en mode primaire, et elle logea deux balles dans le vennal difforme. Puis elle courut derrière Reza, ses naneuroniques injectant dans son système sanguin un torrent d'adrénaline et d'amphétamines. Ariadne sentit une violente douleur à la cuisse gauche lorsqu'elle fut atteinte par une boule de foudre. Ses naneuroniques érigèrent aussitôt un bloc analgésique. Des programmes de compensation altérèrent son équilibre, faisant basculer ses efforts sur sa jambe droite tout en activant les muscles de la gauche qui étaient encore fonctionnels. Dans les veines et les artères de son pelvis et de son genou, des valves se fermèrent, limitant la perte de sang. Sa vitesse fut à peine réduite. Elle rattrapa Kelly au moment précis où une autre boule frappait la journaliste au flanc. L'armure de Kelly étincela d'une splendide lueur rubis lorsqu'elle tenta de disperser l'énergie en surplus. L'un de ses éléments fondit à l'issue d'une petite explosion. Le feu se glissa dans la brèche ainsi ouverte, dévorant la peau exposée. Elle trébucha et tomba sur un carré de terre humide où des fraises poussaient de façon anarchique, tentant d'étouffer les flammes avec ses mains gantées. - Relève-toi et cours ! hurla Ariadne. Son programme de visée repéra une silhouette se déplaçant dans le nuage de poussière, nettement moins épais à présent. Le pistolet ITP branché à son poignet l'arrosa d'une décharge d'énergie. Tout le flanc gauche de Kelly s'était endormi, la terrifiant à un degré tel que l'informatique comme la chimie étaient impuissantes à l'apaiser. Aucun des mercenaires ne faisait mine de ralentir. Ils ne vont pas m'aider ! Elle ordonna à ses naneuroniques de dompter ses muscles tressautants et se releva tant bien que mal. Son programme médical intégré exigeait son attention. Elle l'ignora et se mit à courir. La lumière qui inondait la clairière disparut, la replongeant dans le paysage rouge et noir, contrasté, des images infrarouges. Il lui fallut huit minutes pour atteindre les aéroglisseurs. Huit minutes qu'elle passa à écarter les plantes rampantes de son chemin et à glisser sur le sol boueux pendant que les trois mercenaires tiraient à feu nourri dans la jungle pour couvrir leur retraite. À éviter les boules de feu zigzaguant à travers les arbres qui poursuivaient le commando avec la ténacité de missiles intelligents. À frémir sous le fracas du tonnerre qui projetait sur le sol des éclairs titanesques déclenchant de véritables petits séismes. À vaciller sous d'impossibles bourrasques surgies de nulle part qui la ballottaient comme une poupée de chiffon. À sentir les programmes de ses naneuroniques et ses implants endocriniens prendre peu à peu le contrôle de son corps dont les fonctions naturelles étaient incapables de la soutenir dans sa course éperdue. Lorsqu'elle arriva sur le rivage, le premier aéroglisseur gagnait déjà la rivière envahie de dents-de-chien. - Salauds ! hurla-t-elle faiblement. Un éclair frappa vingt mètres derrière elle, la jetant à terre. Assis derrière le panneau de contrôle du second aéroglisseur, Reza commençait déjà à manipuler les commandes. Les ventilateurs se mirent à tourner, envoyant de l'air sous la jupe. Celle-ci se souleva lentement. Sewell et Sal Yong se tenaient de part et d'autre de l'embarcation, déchargeant leurs fusils Gauss sur des cibles invisibles. Kelly se mit à ramper. Une première boule de feu jaillit d'entre les arbres, altéra sa course pour fondre sur l'aéroglisseur. Nouveau coup de tonnerre, nouvel éclair. Un mayope s'effondra dans un déchirement sépulcral. Il s'écrasa dix mètres derrière elle, et l'une de ses branches hautes lui aplatit les jambes. Son armure se raidit, ses genoux plies s'enfoncèrent dans la terre meuble. - Attendez-moi ! supplia-t-elle d'une voix éraillée. Bordel de merde, bande d'enfoirés ! Attendez-moi ! La jupe de l'aéroglisseur était en position optimale, son épaisse matière caoutchouteuse recrachait un flot de brindilles et de feuilles mortes. Sewell bondit sur le plat-bord. - Seigneur Jésus, je ne peux plus bouger. Au secours ! Son champ de vision se réduisit à un tunnel au bout duquel se trouvait l'aéroglisseur. - Au secours ! Sewell se tenait au milieu de l'embarcation. L'un de ses fusils Gauss était braqué sur Kelly. Elle sentit des feuilles et des petites branches ramper en bruissant sur ses jambes ainsi que des serpents, s'entortiller autour de ses chevilles. Puis Sewell tira. L'explosion l'envoya bouler sur le sol. Elle heurta une surface dure. Ça raclait son armure. Ça bougeait. L'aéroglisseur ! Elle tenta de le saisir avec un acharnement animal. Et se sentit hissée sans effort dans les airs. Privée alors de toute raison, elle se débattit des bras et des jambes. - Non ! Non ! Non ! - Du calme, Kell, je te tiens. Le monde tourna autour d'elle comme le mercenaire la jetait sans cérémonie sur le pont. Elle hoqueta et se mit à trembler de tous ses membres, ses naneuroniques ayant interrompu leur flot d'ordres prioritaires. Au bout d'une minute, elle éclata en sanglots, le ventre secoué par des tressaillements qui remontaient jusqu'à ses lèvres en passant par son gosier. - Tu t'en es sortie, lui dit plus tard Sal Yong. Impossible de savoir combien de temps s'était écoulé, son esprit était embrumé par les tranquillisants, ses pensées tournaient au ralenti. Elle essaya de s'asseoir et grimaça en sentant un étau de douleur se refermer sur ses côtes. Un diagramme médical s'afficha dans son crâne. Le triste état de son corps, avec tous les détails. - L'arbre ! s'écria-t-elle d'une voix éraillée. - On l'a eu, dit Sewell. Putain, ça, c'était bizarre. - Vous alliez m'abandonner ! La panique lui donna un nouvel accès de chair de poule. Des lumières bleues clignotèrent autour du diagramme médical. Nouvelle dose de tranquillisants. - Il faut que vous appreniez à tenir le rythme, Kell, dit Reza de la voix posée qui lui était coutumière. Nous sommes en mission de combat. Je vous avais prévenue, aucun de nous ne peut se permettre de faire du baby-sitting. - Oui... (Elle se laissa retomber sur le pont.) Vous m'aviez prévenue. Excusez-moi. Mais je ne pensais pas que vous parliez sérieusement, que vous abandonneriez l'un de vos semblables face à... cette chose. - Hé, tu t'en es bien tirée, dit Sal Yong. Pas mal de gens auraient pété les plombs dans ce genre de merdier. - Oh, merci. Elle entendit des bruits mécaniques derrière elle et comprit que Sewell débranchait ses fusils Gauss. - Maintenant, on va tâcher de te débarrasser de cette armure, Kell. On dirait que t'as besoin de soins. Elle le sentit poser un doigt sur le sceau, puis un air moite vint se glisser sur sa peau. Son casque se détacha et elle cligna des yeux, saisie de vertige. Assis sur un banc au-dessus d'elle, Sewell tenait dans ses mains des bandages nanoniques. Kelly s'abstint de regarder ses côtes ; le diagramme physiologique lui suffisait amplement. - On dirait que je ne suis pas la seule à avoir souffert, dit-elle en s'efforçant de sourire. La peau artificielle du mercenaire était piquetée de petits cratères noirs là où il avait été touché par le feu blanc, sa tête luisante en arborant une bonne vingtaine. Du sang et des fluides suintaient de ses plaies à chaque mouvement. - Mais peut-être vas-tu me dire que ce ne sont que des blessures superficielles ? ajouta-t-elle. - Rien de critique. - Au secours, je vais me noyer dans la culture macho. - Tu peux lâcher ton arme maintenant, Kell. Elle tenait toujours le pistolet 9 mm dans sa main, et ses doigts étaient tétanisés sur la crosse. Elle lui lança un regard stupéfait. - D'accord. Bonne idée. Sewell retendit doucement sur son flanc droit, puis déballa le bandage nanonique. Celui-ci se coula sur son flanc gauche, s'incurvant pour la recouvrir du nombril à la colonne vertébrale. À mesure qu'il adhérait à sa blessures, les voyants de son diagramme médical passèrent progressivement du rouge à l'orange. - Où allons-nous ? demanda-t-elle. L'aéroglisseur avançait plus vite que précédemment. L'humidité la faisait de nouveau transpirer, l'odeur acre de la végétation lui irritait la gorge. Étendue à demi nue sur un aéroglisseur, piégée dans une jungle xéno, pourchassée par des monstres et coupée de tout espoir de secours. Elle savait qu'elle aurait dû sombrer dans l'hystérie et pourtant, en vérité, c'était presque comique. Tu voulais faire du grand reportage, ma fille. - À Aberdale, dit Reza. Selon le shérif en chef de la SEL, c'est là qu'ont éclaté les premiers troubles. - Évidemment, répliqua Kelly. Elle s'aperçut qu'une étrange force l'habitait à présent qu'elle avait franchi les portes du désespoir... à moins que ce ne soient les tranquillisants. - Kell ? Elle referma ses paupières, qui lui semblaient lourdes comme du plomb. - Oui? - Pourquoi as-tu abattu le bébé ? - Tu ne tiens pas à le savoir. L'escadre des Forces spatiales fonça sur Lalonde à une accélération de sept g, et l'air devint une chape de plomb pesant sur les astros allongés sur leurs couchettes, parant leurs visages de masques grimaçants. Lorsque les astronefs parvinrent à dix-sept mille kilomètres de la planète, ils coupèrent leurs moteurs à fusion et exécutèrent une rotation de cent quatre-vingts degrés parfaitement synchronisée, leurs propulseurs ioniques les nimbant d'une aura d'un bleu triomphant. L'Ankara et le Shukyo larguèrent vingt satellites militaires de communication, qui allèrent englober la planète en maintenant une accélération de dix g. Puis les astronefs commencèrent à ralentir. Alors que l'impitoyable pesanteur faisait son retour sur la passerelle de l'Arikara, Meredith Saldana accéda à l'affichage tactique. Après avoir effectué une petite manoeuvre de saut qui les avait conduits à moins de deux mille cinq cents kilomètres de la planète, les faucons rejoignaient leur orbite d'affectation, précédant les vaisseaux adamistes, incapables d'une telle précision dans les sauts à courte portée. Mais la flottille mercenaire donnait du fil à retordre aux astronefs bioteks. Trois gerfauts s'éloignaient de Lalonde à grande vitesse, filant vers la barrière magique des deux mille kilomètres au-delà de laquelle, libérés de l'influence du champ gravitationnel de la planète, ils seraient en mesure d'effectuer un saut. Les faucons s'étaient lancés à leur poursuite. Quatre des neufs cargos indépendants équipés pour le combat étaient également en train d'accélérer. Deux d'entre eux, le Datura et le Cereus, s'étaient alignés sur un vecteur les conduisant droit sur l'escadre à une accélération de deux g et demi. Ils refusaient de répondre aux sommations, que ce soient celles de l'Arikara ou celles de Terrance Smith. - Haria, Gakkai, veuillez passer en condition d'engagement défensif, télétransmit Meredith. L'affichage tactique lui montra les deux frégates mettre un terme à leur décélération, se retourner et foncer en avant-garde de l'escadre. - Quel est le statut des vaisseaux mercenaires restants ? demanda le contre-amiral. - Smith prétend que les astronefs encore en orbite obéissent à ses ordres et n'ont par conséquent pas été capturés, dit le lieutenant de vaisseau Franz Grese, officier du Service de renseignements affecté à l'escadre. - Qu'en pensez-vous ? - J'en pense que le capitaine de frégate Solanki avait raison et qu'une prudence extrême s'impose, amiral. - Je suis d'accord. Commandant Kroeber, nous allons commencer par envoyer un escadron de marines à bord du Gemal. Smith lui-même a peut-être été asservi, et si nous pouvons confirmer ou infirmer cette hypothèse, cela nous facilitera la tâche. - À vos ordres, amiral. L'affichage tactique lui signala que le Datura et le Cereus lançaient des guêpes de combat. Il constata avec stupéfaction que chacun des deux astronefs venait de tirer trente-cinq projectiles ; à en croire leurs codes d'identification, il s'agissait de vaisseaux de petite taille, d'un diamètre ne dépassant pas les quarante-cinq mètres. Ils avaient dû brûler toutes leurs cartouches - quelle tactique ridicule. Les drones jaillirent de leurs rampes de lancement à une accélération de vingt g. - Pas d'antimatière, amiral, télétransmit le sous-lieutenant Clarke Lowie, officier d'artillerie de VAnkara. Unités de fusion seulement. C'est déjà ça, se dit Meredith. - Quelle est leur capacité de stockage ? - Quarante guêpes au maximum selon nos estimations, amiral. - Ils sont donc désormais sans défense ? - Il le semble bien, amiral. Le Haria et le Gakkai ripostèrent ; quatre-vingts guêpes de combat bondirent à la rencontre de la salve ennemie, adoptant une accélération de vingt-sept g. Des vecteurs pourpres, rouges et verts apparurent dans l'esprit de Meredith, comme si on se livrait à une opération d'acupuncture sur son crâne. Les guêpes commencèrent à échanger un tir d'impulsions électroniques de plusieurs mégawatts. Les charges secondaires, actives et cinétiques, se dispersèrent. Il se forma deux essaims en forme de disque, larges de cinq cents kilomètres, grouillant d'impulsions-leurres et de signatures infrarouges. Il en jaillit des rayons électroniques, pareils à des éclairs rectilignes luisant sur fond de firmament. Puis ce furent les premières explosions. Chaque camp fit détoner des engins nucléaires de plusieurs kilotonnes. Des explosions moins importantes suivirent, l'impact énergétique colossal ayant raison d'un grand nombre de guêpes de combat. Les frégates lâchèrent une nouvelle salve, moins impressionnante, pour compenser leurs pertes. - Amiral, le Myoho signale que le gerfaut qu'il poursuit est sur le point de sauter hors du système, dit le lieutenant Rhoecus. Il demande l'autorisation de le suivre. - Autorisation accordée. Qu'il le suive et qu'il le détruise ; ce gerfaut doit être tenu à l'écart de tout territoire habité de la Confédération. - À vos ordres, amiral. Un vaste disque d'espace plongea dans un néant pyrotechnique lorsque les deux essaims de guêpes de combat entrèrent en collision, comme si on venait d'ouvrir un gigantesque trou-de-ver au coeur d'une étoile proche. La tempête de plasma en anneau déferla violemment dans le vide, rayonnant durant quelques secondes sur la totalité du spectre visible, puis ne laissant subsister que des amas de brume violette. Les grappes de capteurs de VAnkara luttèrent pour déchiffrer la conflagration et donner une représentation exacte des événements via l'affichage tactique. Quelques charges secondaires avaient survécu dans les deux camps. A présent, elles fonçaient sur les cibles qui leur avaient été assignées. Les quatre astronefs entamèrent des manoeuvres d'évitement à forte accélération. Le Myoho et son gerfaut disparurent de l'affichage. Le Granth et l'Ilex lâchèrent une salve de guêpes de combat sur leurs proies respectives. Les masers du Haria crachèrent le feu sur les charges secondaires qui s'approchaient de lui. L'espace proche fut constellé de minuscules explosions. Des rampes de lancement jaillit un flot de sphères métalliques, qui formèrent une ombrelle cinétique de protection. Huit drones secondaires la détectèrent, dont trois étaient armés de lasers à pulsation gamma. Ils tirèrent une seconde avant de heurter l'ombrelle. Sous l'assaut des radiations, plusieurs sections ovales de la coque de la frégate virèrent au rouge cerise. Les générateurs de liaison moléculaire entrèrent en surchauffe dans leur tentative de préserver la structure de silicone monovalente. La couche intérieure de dispersion d'énergie s'efforça d'absorber et de redistribuer un influx considérable. Toutes les grappes de capteurs étaient touchées, liquéfiées ou désactivées par le déluge de rayons gamma. Des grappes de secours prirent aussitôt leur place ; toutefois, l'astronef resta aveugle pendant une durée de trois secondes. Ce fut alors que les cinq charges secondaires restantes frappèrent l'ombrelle. Elles se désintégrèrent instantanément, mais leurs fragments continuèrent leur course hypervéloce. Comme les capteurs étaient incapables de les repérer et de diriger le tir des armes à courte portée du vaisseau, elles se vaporisèrent en frappant la coque. Les générateurs de liaison, déjà trop sollicités, ne purent encaisser cette nouvelle surcharge. On localisa au moins une douzaine de brèches. Des jets de plasma s'introduisirent dans l'astronef. Les systèmes internes ainsi exposés se liquéfièrent. Les réserves de carburant furent atteintes, projetant des geysers de deutérium d'une centaine de mètres de long. - Bellah à la rescousse, s'il vous plaît, ordonna Kroeber. Secours et extraction. La balise de détresse de la frégate en perdition hurlait sur la bande. Les modules de sauvetage devaient avoir résisté à la frappe. Alors même qu'il demandait des informations supplémentaires à l'ordinateur, une image transmise par les capteurs lui montra les propulseurs ioniques entrant en action pour stabiliser les mouvements de la frégate. Ayant épuisé tout leur stock de guêpes de combat durant la première salve, le Datura et le Cereus n'avaient plus que leurs masers à courte portée pour se défendre contre les drones de la frégate. Ceux-ci donnèrent l'assaut à vingt g d'accélération, déclenchant un impitoyable barrage de feu électronique qui eut raison des capteurs ennemis. Les deux astronefs mercenaires explosèrent à quelques secondes d'intervalle. Des cris de joie retentirent sur la passerelle de l'Ankara. Mere-dith avait envie de se joindre à ce chorus. - Amiral, un autre gerfaut quitte son orbite, dit le lieutenant Rhoecus. Meredith jura : il ne pouvait vraiment pas se passer d'un faucon supplémentaire. L'affichage tactique, auquel il jeta un bref coup d'oeil, ne lui apporta que peu d'informations, le gerfaut se trouvant de l'autre côté de Lalonde par rapport à l'escadre. - Quel est le faucon le plus proche ? - L'Acacia, amiral. - Peuvent-ils l'atteindre avec leurs guêpes de combat ? - Ils ont une fenêtre de tir, mais ils estiment leurs chances de réussite à trente pour cent. - Dites-leur de tirer tout en restant en orbite. - À vos ordres, amiral. - Le Bellah a repéré des survivants du Haria, amiral, dit Kroeber. Ils sont en train d'accorder leurs vitesses. - Bien. Hinnels, des réactions des bandes nuageuses au-dessus de la Juliffe ? - Rien de précis, amiral. Mais elles ne cessent de s'élargir à vitesse constante, et la surface couverte a augmenté d'un et demi pour cent depuis notre arrivée. Le volume résultant est des plus respectables. Une nouvelle bataille de guêpes éclata au-dessus du cercle terminateur de Lalonde, les drones du Granth arrivant au niveau des défenses déployées par leur proie. Puis le gerfaut disparut dans un interstice de trou-de-ver. Le Granth le suivit trois secondes plus tard. - Merde, marmonna Meredith. L'Ilex eut plus de chance. Les guêpes de combat qu'il avait lancées avaient obligé l'autre gerfaut à fuir en direction de la planète. L'amiral demanda l'ouverture d'un canal vers le Gemal. - Nous allons commencer par vous aborder, Smith. Les marines ont l'ordre d'ouvrir le feu au moindre signe de résistance, compris ? - Oui, amiral, répondit Terrance Smith. - Avez-vous reçu des rapports des commandos largués sur la planète ? - Pas encore. Je suppose que la plupart d'entre eux ont été asservis, ajouta-t-il. - Pas de chance. Je veux que vous leur envoyiez un message pour les informer que leur mission est terminée. Nous récupérerons les survivants éventuels si c'est possible. Mais aucun d'eux ne doit tenter de pénétrer sous le nuage ni de localiser les bases ennemies. Désormais, ce problème est celui des Forces spatiales de la Confédération. Je ne tiens pas à ce que les envahisseurs soient inutilement excités. Pas tant que mon escadre sera aussi près de ce putain de nuage, acheva-t-il mentalement. Il repensa à la quantité d'énergie enjeu. Terrifiant. Et la conduite suicidaire des astronefs capturés n'était pas non plus très rassurante. - Je ne suis pas sûr de pouvoir garantir cela, amiral, dit Smith. - Pourquoi ? - Chaque chef de commando s'est vu confier une bombe nucléaire. J'ai pensé qu'elles leur seraient utiles au cas où les frappes en orbite s'avéreraient impossibles à exécuter. J'avais peur que les capitaines d'astronefs refusent de bombarder la surface d'une planète. S'il n'avait pas été plaqué à sa couchette par l'accélération, Meredith se serait pris la tête entre les mains. - Smith, si vous vous sortez vivant de ce merdier, ce ne sera pas grâce à moi. - Eh bien, allez vous faire foutre ! hurla Terrance Smith. Enfoiré de Saldana, pourquoi ai-je été obligé de recruter ces types à votre avis ? C'est parce que Lalonde est trop pauvre pour mériter une protection correcte par les Forces spatiales. Où étiez-vous quand les envahisseurs ont atterri ? Jamais vous n'auriez condescendu à venir nous aider à réprimer les premières insurrections, parce qu'elles n'affectaient pas vos précieux intérêts financiers. Le fric, il n'y a que ça que vous respectez, bande de fumiers. Que savez-vous des souffrances des gens ordinaires ? Vous êtes né avec une cuillère d'argent dans la bouche, et elle est si grande qu'elle vous ressort par le cul. Si vous êtes ici en ce moment, c'est uniquement parce que vous craignez que l'invasion s'étende aux mondes que vous possédez, qu'elle affecte votre balance commerciale. Moi, je fais ce que je peux pour mon peuple. - Donc, entre autres choses, lâcher des bombes sur lui, c'est ça ? demanda Meredith. (Cela faisait si longtemps qu'il subissait le racisme anti-Saldana qu'il prêta à peine attention aux insultes lancées par Smith.) Ils sont asservis, espèce de crétin, ils ne savent même plus qu'ils font partie de votre peuple. Cette invasion ne sera pas stoppée par la force brutale. À présent, lancez votre message, ordonnez aux mercenaires de faire demi-tour. L'affichage tactique émit un signal d'alarme. Un large éventail de vecteurs pourpres se déployait au-dessus de Wyman, le petit continent arctique de Lalonde. De l'autre côté de la planète, quelqu'un venait de lancer une salve de cinquante-cinq guêpes de combat. - Mon Dieu, murmura Meredith. Lowie, quelle est leur cible ? - Indéterminée, amiral. Il n'y a pas de cible unique, c'est une salve pluridirectionnelle. Mais, à en juger par les vecteurs, je dirais que les guêpes en ont après un objet en orbite à mille kilomètres... Nom de Dieu. Une seconde salve, similaire à la première, venait d'apparaître au-dessus du pôle Sud. - Ça, c'est un mouvement en tenaille, bon Dieu, dit Joshua. Au fond de lui, il était ridiculement ravi de ne pas avoir besoin d'une intervention de ses naneuroniques pour rester calme. Il sentait son esprit fonctionner avec le même détachement glacial qui s'était manifesté dans l'anneau Ruine, lors de l'apparition de Neeves et de Sipika. C'est moi, c'est ce que je suis : un capitaine d'astronef. Les trois unités à fusion du Lady Mac s'activèrent sans même qu'il ait conscience de les avoir lancées. - Préparez-vous à des accélérations de combat, annonça-t-il. - Combien de g ? demanda Sarha d'une voix anxieuse. - Le maximum. D'autres vaisseaux rétractaient déjà leurs échangeurs thermiques en prévision de ce qui allait suivre. Trois d'entre eux lancèrent des guêpes de combat, qui se déployèrent pour former des sphères de défense. - Restez en orbite, ordonna Smith sur le réseau de communication. L'escadre des Forces spatiales va nous fournir une couverture pour nous protéger de ces salves. - Tu parles, commenta Joshua. L'escadre était encore à quatre minutes d'une injection orbitale. Les capteurs montraient que faucons et gerfauts prenaient également de l'altitude ; les astronefs adamistes, plus lents, suivaient le mouvement à l'exception de trois d'entre eux, dont le Gemal. La pesanteur dépassa les cinq g sur la passerelle du Lady Mac. - Mes os ne vont pas supporter ça, gémit Ashly. - Tu es pourtant plus jeune que moi, rétorqua Warlow. - Je suis aussi plus humain. - Mauviette. - Castrat mécanoïde. Soudain, Sarha découvrit la trajectoire que Joshua avait chargée dans l'ordinateur de vol. - Joshua ! Où diable nous emmènes-tu ? Le Lady Mac se plaçait au-dessus du plan équatorial à une accélération de sept g en même temps qu'il perdait de l'altitude. - Nous allons passer sous les guêpes. - Mais cette trajectoire va nous faire frôler l'atmosphère. Joshua constata que d'autres astronefs mercenaires avaient lancé des guêpes de combat. - Je sais, dit-il. Le choix qu'il avait fait était totalement instinctif, contraire à tous les programmes tactiques chargés dans la mémoire de l'ordinateur ; selon eux, l'altitude était l'élément clé dans une situation de combat en orbite, car elle garantissait une plus grande flexibilité, une plus grande liberté de manoeuvre. Tous les autres vaisseaux de la flottille mercenaire s'en tenaient à cette doctrine, fuyant Lalonde en demandant le maximum à leurs fusiopropul-seurs. - C'était l'une des ruses préférées de papa, dit-il d'une voix qu'il espérait assurée. Il y avait systématiquement recours en cas de pépin. Et le Lady Mac est toujours là, pas vrai ? - Oui, mais ton père, lui, n'est plus là, bon sang ! Sarha dut télétransmettre sa réplique, la pesanteur l'empêchant d'expirer. L'accélération atteignait les neuf g. Elle n'aurait pas cru que le Lady Mac soit capable de produire une telle poussée. Toutes ses membranes d'appoint étaient devenues dures comme le roc. Un implant artériel logé dans sa nuque injectait de l'oxygène dans son système sanguin pour assurer le bon fonctionnement de son cerveau. Elle ne se rappelait pas l'avoir utilisé avant ce jour. Joshua Calvert, cet astronef n'est pas une guêpe de combat, nom de Dieu ! - Écoute, c'est simple comme bonjour, expliqua-t-il, réfléchissant à voix haute. (Comme d'habitude, la rationalité cédait le pas chez lui à l'impétuosité.) Les guêpes de combat sont conçues pour opérer dans le vide spatial. Elles ne peuvent pas fonctionner correctement dans l'atmosphère. - L'astronef non plus ! - Certes, mais le Lady Mac est sphérique. Sarha était incapable de gronder, de peur de se déboîter la mâchoire ; mais elle réussit à grincer des dents. Le Lady Mac survola le continent de Sarell en quarante-cinq secondes, plongeant vers les déserts volcaniques marron et jaune. Son altitude était de trois cents kilomètres quand il passa au-dessus de la côte boréale ; le pôle Nord était distant de deux mille cinq cents kilomètres. Les guêpes de combat, qui se trouvaient à quatre mille kilomètres de là, sept cents kilomètres plus haut, repérèrent l'astronef. Six d'entre elles virèrent sèchement pour fondre sur lui. - Les voilà, dit Joshua. Il lança à son tour huit guêpes, les programmant pour qu'elles adoptent une formation serrée en bouclier défensif. Les drones filèrent à vingt g d'accélération, dispersant presque aussitôt leurs charges secondaires. Les capteurs de queue montrèrent que les astronefs en orbite continuaient à lancer des guêpes de combat. Le Gemal lui-même quittait son orbite à mille kilomètres d'altitude, mais le vieux transporteur de colons ne pouvait pas dépasser un g et demi d'accélération. Et, comme le constata Joshua avec tristesse, il n'avait aucune escorte. Très loin à l'est, à peine au-dessus de l'horizon, survint une série d'explosions suivie par le fracas tonitruant signalant la mort d'un astronef. Qui cela peut-il bien être ? Aucune importance, du moment que ce n'est pas moi. - Melvyn, continue de surveiller les satellites de détection gravitonique. Je veux savoir si des vaisseaux sautent hors du système, et si possible où ils vont. - Entendu, Joshua. - Dahybi, ça m'étonnerait que les faucons puissent bloquer indéfiniment nos cellules dans cette panique, avertis-moi dès qu'ils cesseront de le faire. - Oui, capitaine. Les capteurs montrèrent à Joshua les guêpes ennemies en train de lâcher leurs charges secondaires. Des faisceaux de particules jaillirent des deux essaims. - Attention tout le monde, c'est parti. Il transmit un ordre direct aux bobines de déflexion des propulseurs, et le Lady Mac fonça vers la surface. Meredith Saldana aperçut un vecteur de vol complètement dingue et télétransmit une demande de confirmation à l'ordinateur tactique. Le vecteur fut recalculé et vérifié. La moitié des frégates de son escadre seraient incapables de produire une poussée de neuf g. - Qui est cet idiot ? demanda-t-il par pur réflexe. - Le Lady Macbeth, amiral, dit le lieutenant Franz Grese. C'est le seul astronef de la flottille à avoir trois unités de propulsion. - Eh bien, s'ils tiennent à se suicider, bon débarras. Les choses se présentaient mal. Il avait déjà modifié l'altitude orbitale prévisionnelle de l'escadre, la faisant passer de mille à deux mille trois cents kilomètres, ce qui lui garantirait une position d'observation et de tir plus favorable... à condition toutefois que les astronefs mercenaires ne bougent pas. Plus que quatre-vingt-dix secondes avant l'injection. Les vaisseaux de la flottille lançaient des guêpes de combat à une cadence prodigieuse. Or les programmes de renseignements et de tactique étaient incapablés de distinguer les alliés des ennemis. Chacun de ses astronefs avait lancé une salve défensive. L'un des faucons explosa avec une violence terrifiante, et le gerfaut victorieux évita ses débris épars pour disparaître dans un interstice de trou-de-ver. - Qui était-ce ? demanda-t-il à Rhoecus. - Ericra, mais ils ont eu le temps de voir venir le barrage de guêpes. llex a réussi à sauver leurs structures mémorielles. En dépit de tout ce qu'il avait pu voir et apprendre lors d'une vie riche en rencontres et en expériences, Meredith sentit remonter ses préjugés de jadis. Quand vient la mort, une âme quitte ce monde pour toujours. C'est ce que dit la foi chrétienne. Une âme n'est pas censée être intégrée à une créature contraire à la loi divine. Tu peux quitter le royaume, songea-t-il avec résignation, le royaume, lui, ne te quittera jamais. Il récita une prière muette pour les Édénistes morts : Que la paix soit avec vous. Où que vous alliez. Sur un plan plus pratique, il ne disposait plus que de six faucons. - Les guêpes de combat se sont verrouillées sur le Gemal, amiral, rapporta Clarke Lowie. Sur la passerelle, la pesanteur diminuait à mesure que YArï-kara s'insérait dans son orbite. Merci, mon Dieu, pour ce petit répit, se dit Meredith. - Commandant Kroeber, transmettez aux vaisseaux de l'escadre l'ordre d'attaquer toutes les guêpes de combat lancées par la flottille mercenaire. Nous trierons les alliés des ennemis quand la situation aura perdu son caractère d'urgence. - À vos ordres, amiral. La première salve fit trembler l'Arikara. - Lancez à l'ensemble des astronefs mercenaires l'ordre d'interrompre leur accélération et leurs manoeuvres d'évitement dès que les guêpes de combat auront été éliminées. Toute désobéissance entraînera un tir de représailles. - À vos ordres, amiral. Lorsque le Lady Mac parvint à une altitude de cent kilomètres, Joshua rétracta ses grappes de capteurs à l'exception de cinq d'entre elles. Il survolait la côte découpée de fjords du continent de Wyman. Trois cents kilomètres au-dessus de lui, les deux essaims de guêpes de combat s'affrontaient à coups de missiles cinétiques et de faisceaux cohérents. Ils entrèrent en collision à plus de soixante-dix kilomètres par seconde. Une parcelle de ciel se transforma en tempête de fureur atomique, éclairant d'une aurore éphémère la longue nuit du continent arctique. Onze charges secondaires émergèrent des nuées pour fondre sur le Lady Macbeth, leurs cerveaux de silicone animés de rage cybernétique. Deux d'entre elles étaient des pulseurs gamma à un coup. Elles suivirent l'astronef secoué par les turbulences de la haute atmosphère, puis lâchèrent un jet d'énergie qui vida leurs électromatrices. Le faisceau de rayons gamma qui en résulta ne dura qu'un quart de seconde. La coque du Lady Mac était déjà enveloppée d'une couche d'ions, une fluorescence orangée qui irradiait du fuselage avant en vagues hypersoniques. Mais ces ions se perdaient bien vite dans les courants incandescents d'hélium énergisé qui émergeaient des tubes de fusion. L'astronef faisait frémir la stratosphère sur son passage tumultueux. Son sillage s'étendait sur plus de cent cinquante kilomètres, se dégradant pour former de titanesques tempêtes électriques qui, soixante-quinze kilomètres plus bas, fouettaient les steppes glacées avec une vigueur telle qu'elles menaçaient de fracasser les glaciers jusqu'à la roche. Des aurores boréales, arabesques spectrales de vert et d'écarlate, dansaient au-dessus du continent pris dans les glaces, offrant un spectacle d'une ampleur qui rivalisait avec celle du nuage sur le bassin de la Juliffe. - On est touchés ! s'exclama Warlow. L'esprit de Joshua s'emplit de schémas système grouillant de symboles rouges. Les générateurs de liaison moléculaire de la coque, déjà fortement sollicités par le fourreau ionique, s'étaient effondrés en une douzaine de points quand les rayons gamma avaient transpercé la silicone monovalente. Il repassa à l'affichage des conditions de vol. L'un des tubes de fusion fournissait une poussée qui allait en diminuant. - Dommages physiques ? demanda-t-il. L'idée que des flèches de gaz atmosphérique surchauffé se plantent dans les modules et les réservoirs également délicats était terrifiante, en particulier compte tenu de la vélocité de l'astronef. Ses naneuroniques injectèrent dans ses veines un antidote à l'adrénaline. - Négatif, perte d'énergie uniquement. Mais certains composants sont gravement endommagés. Baisse de puissance dans le générateur deux et fuites cryogéniques. - Compense-les de façon à ce qu'on reste opérationnels. Plus que vingt secondes, et nous serons sortis de l'atmosphère. Sarha télétransmettait déjà à l'ordinateur de vol une liste d'instructions détaillées, fermant les conduits et les réservoirs touchés, isolant les composants secondaires endommagés et pompant dans des unités de stockage le fluide réfrigérant du générateur déficient. Warlow lui donna un coup de main en établissant une hiérarchie des circuits d'alimentation en énergie. - Trois cellules hors service, Joshua, rapporta Dahybi. - Aucune importance. Il fit descendre l'astronef à une altitude de soixante kilomètres. Les neuf missiles cinétiques restants le suivirent. Comme l'avait dit Joshua, ils étaient conçus pour opérer dans le vide spatial : chacun d'eux se réduisait à une grappe de capteurs, une réserve de carburant et une unité de propulsion. Ils n'avaient ni lignes aérodynamiques ni fuselage digne de ce nom ; dans le vide, de tels raffinements sont inutiles. Pour accomplir leur mission, il leur suffisait de frapper leur cible, les équations de Newton sur la masse et le mouvement faisaient le reste. Mais ils traversaient à présent la mésosphère, un milieu implacable qui leur était étranger et hostile. L'ionisation se mit à s'accumuler autour des têtes circulaires de leurs capteurs, et le gaz, en s'épaississant, donna naissance à de longues flammes jaune et violet qui léchèrent leur coque. Les capteurs furent détruits en quelques secondes, et les systèmes de guidage électronique furent exposés à un flot de molécules rayonnantes. Aveuglés, estropiés, soumis à la pression d'une chaleur et d'une friction intolérables, les drones cinétiques explosèrent en un splendide feu d'artifice vingt kilomètres au-dessus du Lady Macbeth. Sur l'affichage tactique de l'Ankara, leurs vecteurs disparurent presque simultanément. - Très astucieux, dit Meredith à contrecour. Il fallait un sacré culot pour piloter un astronef de cette manière - du culot et une confiance en soi quasiment pathologique. Je ne sais pas si j'aurais assez de tripes. - Attention. Manoeuvre d'évitement, annonça Kroeber. Et Meredith n'eut plus le loisir de méditer sur l'étrange prouesse de Joshua Calvert. La passerelle du vaisseau amiral fut de nouveau soumise à une forte pesanteur. Une troisième salve de guêpes de combat jaillit de ses rampes de lancement. Le Lady Macbeth fila hors de la mésosphère, se défaisant de sa dangereuse cape de molécules étincelantes. Derrière lui, les étendues glacées de Wyman luisaient sous d'étranges ondées de lumière éthérée. Les grappes de capteurs de combat se dressèrent hors de la coque, et les lentilles dorées de leurs scanneurs optiques fouillèrent les envkons. - On s'en est sortis. Merci, doux Jésus. Joshua réduisit la poussée des fusiopropulseurs jusqu'à la valeur tout juste inconfortable de trois g. Leur trajectoire les éloignait de la planète en suivant une inclinaison élevée. Pas une seule guêpe de combat à quatre mille kilomètres à la ronde. Je savais que ce rafiot serait à la hauteur. - Je vous l'avais bien dit, lança-t-il à la cantonade. - Fantastique, dit Ashly, le plus sincèrement du monde. Sur la couchette voisine de celle de Joshua, Melvyn secoua la tête d'un air admiratif en dépit de la forte pesanteur. - Merci, Joshua, dit Sarha à voix basse. - Tout le plaisir est pour moi. Maintenant, évaluation des dégâts. Dahybi, pouvons-nous faire un saut ? - Il me faut du temps pour établir un diagnostic. Mais, même si nous pouvons sauter, nous n'irons pas très loin. Ces trois cellules ont été physiquement détruites par les rayons gamma. Nous allons devoir recalculer toute l'ergostructuration. Dans l'idéal, il faudrait d'abord remplacer les cellules. - Nous n'en avons que deux de rechange. Je ne suis pas milliardaire. Papa sautait toujours avec des cellules endommagées et... - Stop, supplia Sarha. Rien que pour une fois, Joshua. Concentrons-nous sur le présent, d'accord ? - Quelqu'un a sauté hors du système, dit Melvyn. Les satellites de gravidétection ont enregistré au moins deux distorsions pendant que nous faisions notre numéro de voltige, et je pense qu'on a aussi ouvert au moins un interstice de trou-de-ver. Je ne peux pas l'affirmer avec certitude, car la moitié des satellites ne répondent plus. - Nous ne subissons plus les interférences des faucons, annonça Dahybi. - Formidable. Warlow, Sarha, quel est l'état de nos systèmes ? - Le générateur numéro deux est hors service, répondit Warlow. Je l'ai désactivé. Il a été touché de plein fouet par les rayons gamma. À quelque chose malheur est bon, sa coque protectrice a absorbé presque toute leur énergie. On devra s'en débarrasser dès qu'on atteindra un port, sa demi-vie est désormais supérieure à celle de certaines ères géologiques. - Je préférerais en outre qu'on cesse d'utiliser le tube de fusio-propulsion numéro un, dit Sarha. Les ioniseurs d'injection sont endommagés. À part ça, rien de grave hormis quelques fuites et quelques problèmes de composants. Mais tous les modules de vie sont intacts et notre équipement de maintenance environne-mentale est fonctionnel à cent pour cent. - Encore un saut ! s'exclama Melvyn. Joshua réduisit la poussée à un g, désactivant le tube numéro un, puis accéda aux capteurs. - Bon Dieu, regardez-moi ça ! Lalonde avait désormais un anneau, les sillages des fusiopro-pulseurs entrelacés formant un réseau annulaire étincelant d'une complexité immense. Plus de cinq cents guêpes de combat volaient encore, et les milliers de charges secondaires qu'elles avaient larguées sillonnaient l'espace suivant des trajectoires inextricables. Les astronefs entamaient des manoeuvres d'évitement à accélération maximale. Les explosions nucléaires fleurissaient. Les capteurs magnétiques et électromagnétiques du Lady Macbeth enregistraient des impulsions d'une intensité inouïe. Un véritable enfer radioactif. - Encore deux interstices de trou-de-ver qui s'ouvrent, dit Melvyn. Nos camarades bioteks s'enfuient en masse. - Je crois que nous allons faire comme eux, dit Joshua. Peut-être que, pour une fois dans sa vie, Sarha avait raison, concéda-t-il. C'était le présent qui comptait. Le Lady Mac était déjà à deux mille kilomètres d'altitude et s'élevait au-dessus du pôle ; il changea une nouvelle fois leur inclinaison, les amenant plus au nord du plan de l'écliptique et les éloignant du conflit qui faisait rage autour de l'équateur. Encore trois mille kilomètres et ils seraient sortis du champ d'influence gravifique de Lalonde, libres de sauter dans le néant. Il prit note mentalement de s'accorder cinq cents kilomètres de marge supplémentaire -inutile de stresser les cellules, vu leur état. Plus qu'une centaine de secondes à patienter. - Dahybi, comment se passe l'ergostructuration ? - Programmation en cours. Encore deux minutes. Tu n'as pas intérêt à me brusquer sur ce coup-là, Joshua. - Et les mercenaires ? demanda Ashly. Bien qu'il eût parlé à voix basse, l'écho de sa question résonna sur toute la passerelle. Joshua chassa de son esprit l'affichage des coordonnées de saut envisageables. Il se tourna vers le pilote et lui lança un regard noir. Pourquoi fallait-il qu'il y ait toujours un coeur sensible dans l'équipage ? - On ne peut pas retourner là-bas ! Ils sont en train de s'entre-tuer, bon sang. - Je leur ai promis, Joshua. J'ai promis d'aller les récupérer s'ils s'en sortaient vivants. Et tu as dit plus ou moins la même chose dans ton message. - Nous reviendrons. - Pas avec cet astronef, pas avant au moins huit jours. Si nous arrivons à gagner un port, les réparations nous prendront un bon mois. À condition que les Forces spatiales nous fichent la paix. Ils ne tiendront pas deux jours sur cette planète. - Les Forces spatiales doivent extraire les survivants, elles s'y sont engagées. - Tu veux parler de ces mêmes Forces spatiales qui sont en train de tirer sur nos ex-collègues ? - Bon Dieu ! - Dans une demi-heure, il ne restera plus une seule guêpe de combat dans les parages, dit le pilote d'une voix raisonnable. Pas à la cadence à laquelle ils les lâchent. Il nous suffit de rester planqués dans le coin pendant deux ou trois heures. L'instinct de Joshua lui conseillait, lui ordonnait de fuir Lalonde et son nuage rouge. - Non, dit-il. Je suis navré, Ashly, mais la réponse est non. Tout ceci nous dépasse. Les coordonnées de saut réapparurent dans son esprit. En désespoir de cause, Ashly parcourut la passerelle du regard à la recherche d'un allié. Ses yeux se posèrent sur le visage penaud de Sarha. Elle poussa un soupir exaspéré. - Joshua ? - Quoi encore ? - On pourrait sauter jusqu'à Murora. - Où ça ? (Son fichier almanach lui apprit que Murora était la plus grande des géantes gazeuses du système de Lalonde.) Oh! - Ça se tient, dit-elle. Il y a même une station édéniste en orbite pour surveiller la croissance d'un nouvel habitat. Nous pouvons accoster là et remplacer nos cellules endommagées par des cellules neuves. Ensuite, on refait un saut ici dans un jour ou deux et on regarde ce qui se passe. Si les mercenaires répondent à notre appel, et si les Forces spatiales ne nous tirent pas dessus, Ashly peut descendre les récupérer. Sinon, on file droit sur Tranquillité. - Qu'est-ce que tu en penses, Dahybi ? demanda sèchement Joshua. Sa colère était surtout dirigée contre lui-même ; il aurait dû penser à Murora comme destination de rechange. - Je vote pour, dit l'ergospécialiste. Je ne tiens pas à tenter un saut interstellaire, sauf si c'est vraiment nécessaire. - Des objections ? Non ? OK, excellente idée, Sarha. Pour la troisième fois, les coordonnées de saut s'affichèrent dans son esprit. Il calcula un vecteur destiné à aligner le Lady Mac sur la géante gazeuse, distante de huit cent cinquante-sept millions de kilomètres. Ashly lança un baiser à Sarha à l'autre bout de la passerelle. Elle lui répondit par un sourire. Les deux fusiopropulseurs du Lady Macbeth baissèrent de régime. Ses propulseurs ioniques le dirigèrent par à-coups vers les coordonnées calées sur Murora. Joshua lança un dernier message codé aux satellites de communication géostationnaires, puis l'antenne parabolique et les grappes de capteurs commencèrent à se rétracter dans la coque. - Dahybi ? demanda Joshua. - J'ai programmé les nouvelles structures. Regarde les choses sous cet angle : si ça ne marche pas, nous ne le saurons jamais. - Génial. Il ordonna à l'ordinateur de vol d'entamer la manoeuvre de saut. Deux missiles cinétiques se fracassèrent sur la frégate Neanthe, la coupant presque en deux. Quand le nuage de deuté-rium et de débris lumineux se fut dissipé, les capteurs de Y Ankara virent les quatre modules de vie tournoyer dans l'espace. Toujours intacts. Des missiles cinétiques anéantirent deux d'entre eux pendant qu'une charge secondaire, distante de quatre-vingts kilomètres, poignardait un troisième d'un faisceau de rayons gamma cohérents. Le contre-amiral Saldana serra les dents, furieux et impuissant. La bataille échappait à présent à tout contrôle, à toute raison. Comme chacun des astronefs mercenaires avait lancé des guêpes de combat, il était absolument impossible de dire lesquelles étaient programmées pour attaquer les vaisseaux (ni quels vaisseaux) et lesquelles avaient un usage purement défensif. L'ordinateur tactique estimait que plus de six cents guêpes avaient été lâchées dans l'espace. Mais les communications étaient brouillées, même avec les satellites spécialisés, et les données fournies par les capteurs étaient dégradées par la multitude de signaux électroniques émis par la myriade de guêpes. Comme venait de le dire l'un des soldats affectés à la passerelle, un périscope leur aurait été plus utile. Il y eut une soudaine explosion dont l'intensité suffit à occulter l'ensemble des émissions photoniques des six cents et quelques fusiopropulseurs tournant autour de Lalonde. Une aura de radiation pure entra en expansion à un quart de la vitesse de la lumière, engloutissant avec indifférence astronefs, guêpes de combat, charges secondaires et satellites d'observation, dissimulant leurs explosions sous une coquille de molécules scintillantes. Lorsqu'elle parvint à un diamètre de cinq cents kilomètres, elle commença à se dissiper, se parant de tourbillons colorés ainsi qu'une bulle de savon solaire. Quoique séparée de l'Arikara par trois mille kilomètres, elle était assez puissante pour griller tous les capteurs que le vaisseau amiral avait pointés sur ce secteur de l'espace. - Qu'est-ce que c'est que ça, bon sang ? demanda Meredith. Comme toujours, il retrouvait une terreur familière. Antimatière. Il fut plaqué à sa couche par une accélération de sept g lorsque l'astronef s'éloigna de la planète et de l'explosion qui jetait ses derniers feux. Clarke Lowie et Rhys Hinnels examinèrent les données fragmentaires recueillies avant la conflagration. - C'est l'un de leurs vaisseaux qui a implosé, amiral, dit Clarke Lowie au bout d'une minute. Il a activé ses cellules ergo-structurantes. - Mais il n'était qu'à trois mille kilomètres de Lalonde. - Oui, amiral. Ses occupants devaient le savoir. Mais ils ont détruit le Shukyo et le Bellah. Je pense qu'il s'agissait d'un acte délibéré. - Un suicide ? - Il semble bien, amiral. Cinq vaisseaux. Il avait perdu cinq vaisseaux, et Dieu seul savait quels dommages avaient été infligés aux autres. Vingt-trois minutes s'étaient écoulées depuis le début de la mission, et le plus clair de ce temps avait été passé à gagner une orbite depuis le point d'émergence. - Commandant Kroeber, que tous les astronefs de l'escadre quittent immédiatement leur orbite. Dites-leur de se rendre aux coordonnées de saut de Cadiz. - À vos ordres, amiral. Il était en violation directe des ordres du grand amiral, mais sa mission était désormais un échec. Et il pouvait sauver quantité d'hommes en décidant de battre en retraite. Cela au moins le consolait. Le plan de gravité s'altéra légèrement lorsque l'Arikara s'aligna sur son nouveau vecteur, puis l'accélération fut réduite à cinq g. Il lança une nouvelle salve de guêpes de combat sur des drones ennemis qui viraient pour intercepter sa course. De la folie. De la folie pure. La rivière était l'un des innombrables affluents sans nom coulant dans le sud-ouest du gigantesque bassin de la Juliffe. Elle naissait des courants sinuant entre les crêtes qui composaient le paysage au sud de Durringham, se divisant et se reformant une bonne douzaine de fois jusqu'à ce que son lit trouve un tracé définitif, deux cents kilomètres avant de se jeter dans la Juliffe. Lorsque les spatiojets avaient largué les commandos de mercenaires, son débit était toujours des plus respectables, le nuage rouge n'empêchant pas encore la pluie de grossir le courant. Quoi qu'il en soit, les lacs et les marécages que l'on trouvait sur un bon tiers de sa longueur constituaient un important réservoir d'eau, susceptible de la maintenir à niveau pendant plusieurs mois. Les dents-de-chien, elles aussi, étaient relativement peu affectées. L'influence du nuage rouge ne faisait que retarder le moment où les feuilles aquatiques, parvenues à maturité, se détachaient de leurs tiges. Mais là où la rivière traversait la partie la plus touffue de la jungle, c'est-à-dire la grande majorité du bassin de la Juliffe, les dents-de-chien semblaient aussi nombreuses qu'à l'ordinaire. Elles parvenaient sans peine à recouvrir le courant sur toute sa largeur, à savoir une trentaine de mètres, bien qu'elles n'aient formé qu'une seule couche, contrairement à ce qui s'était produit les années précédentes. Dans une section de jungle particulièrement impénétrable, où régnait un calme absolu, une dent-de-chien qui flottait à cinq mètres de la berge s'enfla en son centre, puis se déchira. Un poing recouvert d'une peau artificielle grise résistante à l'eau émergea de la brèche et entreprit de l'élargir. Chas Paske fit surface et regarda autour de lui. De chaque côté, la berge se présentait sous la forme d'une paroi abrupte faite de racines noueuses de chênes-merisiers. Plus haut, les troncs de belle taille avaient viré du blanc à un rouge magenta sous l'effet de la sombre couche nuageuse. Pour autant que le mercenaire ait pu en juger, il n'y avait personne dans les parages. Il se mit à nager vers le rivage. Le feu blanc lancé par les femmes qui leur avaient tendu une embuscade l'avait grièvement atteint à la cuisse gauche. C'était l'une des raisons pour lesquelles il avait plongé dans la rivière pendant que les autres membres du commando fuyaient la zone de largage. Seule l'eau semblait pouvoir éteindre cette saleté. L'écho de leurs rires stridents, enchantés, avait résonné parmi les arbres pendant que les mercenaires s'égaillaient dans les fourrés. Si Chas avait disposé d'une minute pour décharger leur paquetage et établir un périmètre de défense, les choses auraient évolué tout autrement. Elles avaient joui de leurs souffrances, ces diablesses, et c'était là le plus terrifiant, elles s'étaient congratulées à grands cris pendant que les mercenaires cédaient à la panique. Pour elle, ceci était un jeu, un sport exaltant. Ce n'étaient pas des êtres humains, point à la ligne. Chas Paske n'était ni pieux ni superstitieux. Mais il savait que le mal qui affligeait Lalonde, quelle que soit sa nature, n'avait rien à voir avec Laton, et qu'il ne serait jamais éradiqué par Terrance Smith et son armée de fortune. Arrivé près de la berge, il se mit à grimper. Les racines étaient atrocement glissantes, sa jambe gauche lui était totalement inutile, et ses bras et son dos étaient gravement brûlés, ce qui inhibait ses muscles renforcés. Ce fut lent et pénible mais, en coinçant ses coudes et son genou droit dans des interstices, il réussit à se hisser d'un point d'appui à l'autre. Apparemment, ces sorcières ignoraient les prouesses dont était capable un métabolisme renforcé. Il serait parvenu à survivre quatre heures en état d'immersion totale, sans avoir besoin de respirer. Un atout d'importance quand on a affaire à des agents chimiques ou biologiques. Chas gravit les deux derniers mètres qui le séparaient du sommet et se blottit au creux d'un tronc distordu. Ce fut seulement à ce moment-là qu'il examina les mauvaises nouvelles transmises par son programme nanonique médical. Pour l'instant, inutile de s'attarder sur les brûlures superficielles - qui, cependant, nécessiteraient tôt ou tard un traitement. La moitié de sa cuisse gauche avait été carbonisée, et l'éclat terne de son fémur en silicolithium était visible à travers les tissus musculaires noircis. Sa jambe ne redeviendrait fonctionnelle qu'au prix d'une réfection complète. Il entreprit d'extraire les longs pseudo-asticots blancs qui creusaient leurs tanières dans la plaie à vif. Il n'avait même pas son paquetage sur lui quand les femmes avaient donné l'assaut. Il ne disposait que de son ceinturon personnel. C'est mieux que rien, se dit-il avec flegme. Ce ceinturon contenait deux petits packages de nanoniques médicales, dont il enveloppa sa cuisse comme il l'aurait fait d'antiques bandages. Il ne recouvraient même pas la moitié de la plaie, mais ils empêcheraient le sang infecté et les bactéries indigènes de s'introduire dans le reste de son système sanguin. La gangrène était cependant inévitable, constata-t-il avec un rictus. Il passa son équipement en revue : une trousse de premier secours, un pistolaser et deux chargeurs de rechange, une petite thermolame, un analyseur d'hydrocarbures lui permettant d'écarter les végétaux contenant des toxines incompatibles avec son métabolisme, un boîtier à induction thermique et cinq grenades EE. Il avait aussi sur lui un guido-bloc, un bloc de détection d'agents chimiques et biologiques et un bloc de détection de contre-mesures électroniques. Mais pas de bloc de communication, ce qui posait un grave problème ; il était incapable de contacter Terrance Smith pour demander à être évacué ou pour s'informer du sort des autres membres de son commando. Finalement, il y avait la bombe nucléaire d'une kilotonne attachée à son flanc par un harnais. Une sphère de carbotanium noire de vingt centimètres de diamètre, à l'aspect totalement inoffensif. Chas demeura immobile pendant cinq minutes, réfléchissant à sa situation ; puis il se mit à tailler dans les chênes-merisiers pour se confectionner une attelle et une béquille. Dissimulée derrière son horizon des événements, la singularité vint au monde deux cent vingt mille kilomètres au-dessus de Murora, et sa prodigieuse densité de masse incurva la trajectoire des photons et des particules élémentaires qui se trouvaient à proximité. Elle mit six millisecondes à passer d'une taille subatomique à celle d'une sphère de cinquante-sept mètres de diamètre. Comme elle atteignait la plénitude de ses dimensions physiques, les tensions internes à l'origine de l'horizon des événements cessèrent d'exister. Le Lady Macbeth tomba vers la géante gazeuse, ses tuyères ioniques crachant de longues langues de feu bleu pour annuler la légère rotation engendrée par l'évacuation des gaz refroidissants. Les échangeurs thermiques se déployèrent à leur taille maximale, prenant un bel éclat rouge cardinal lorsqu'ils disposèrent de la chaleur en excès accumulée par l'astronef durant sa fuite éperdue hors de l'atmosphère polaire de Lalonde. Les grappes de capteurs balayèrent l'environnement local en quête de danger pendant que les traqueurs stellaires déterminaient la position exacte du vaisseau. Joshua poussa un profond soupir, laissant apparaître son soulagement. - Bien joué, Dahybi. Vu les circonstances, c'était de l'excellent boulot. - J'ai connu bien pire comme situation. Joshua refusa de relever l'allusion. - Sarha, as-tu verrouillé les systèmes déficients ? - On y est presque, répondit-elle d'un ton neutre. Donne-moi encore cinq minutes. - Entendu. Après les accélérations qu'il avait endurées dans l'orbite de Lalonde, l'apesanteur était extrêmement reposante. Si seulement Sarha avait accepté de lui faire un massage... - Ce fut une sacrée escarmouche, déclara Melvyn. - On s'en est sortis, c'est l'essentiel, gronda Warlow. - Pense à ces mercenaires, piégés sur une planète dont tous les habitants sont aussi impitoyables que... Melvyn laissa sa phrase inachevée, grimaça et jeta un regard prudent en direction de Joshua. - Elle savait ce qui l'attendait, dit celui-ci. Et j'étais sérieux quand j'ai promis de tout faire pour les récupérer. - Reza Malin est un pro, dit Ashly. Avec lui, elle ne court aucun risque. - Exact, dit Joshua. L'ordinateur de vol télétransmit un signal d'alarme à ses naneuroniques. Il accéda à la batterie de capteurs. Les bandes de tempête de Murora étaient des coulées vertes et bleues, mouchetées comme d'ordinaire de cyclones d'ammoniac blancs. Un épais tourbillon d'anneaux ocre et bronze s'étendait depuis le sommet des nuages jusqu'à une altitude de cent quatre-vingt mille kilomètres, coupé par deux importantes divisions. La géante gazeuse était entourée de trente-sept satellites naturels, depuis le quatuor de " bergers " gros de cent kilomètres qui tournaient au sein des anneaux jusqu'aux cinq lunes dont le diamètre excédait les deux mille kilomètres ; la plus grande de ces dernières, enregistrée sous le numéro M-XI et baptisée Keddie, avait une épaisse atmosphère d'azote et de méthane. Ethra avait été placé en orbite à deux cent mille kilomètres d'altitude, assez loin des franges de l'anneau pour minimiser les risques de collision avec des particules égarées. Sa graine avait été apportée dans le système en 2602, puis fixée sur un astéroïde suffisamment riche en minéraux ; l'habitat mettrait trente ans à parvenir à maturité, devenant une structure susceptible d'abriter une population humaine, et vingt ans supplémentaires pour atteindre sa longueur optimale de quarante-cinq kilomètres. Au bout de neuf ans de développement sans problème, il faisait déjà trois mille cinq cents mètres de long. Sur la même orbite que le jeune habitat, à cinq cents kilomètres de distance, se trouvait la station de supervision, occupée par une cinquantaine de personnes (sa taille lui permettait d'en accueillir un millier). Les Édénistes ne faisaient pas appel au biotek pour concevoir des habitats aussi petits ; il s'agissait d'une roue en carbotanium de sept cent cinquante mètres de diamètre et de quatre-vingts mètres d'épaisseur, contenant trois longs jardins séparés par des blocs d'appartements aménagés avec luxe. Son moyeu était relié à un port cylindrique non rotatif de belle taille, nettement sous-employé pour le moment mais conçu en fonction du trafic que connaîtrait l'habitat une fois parvenu à sa taille médiane, lorsqu'on commencerait à extraire l'He3 de l'atmosphère de Murora. En attendant ce jour, seuls deux astronefs intra-orbitaux y étaient amarrés, à l'intention des techniciens qui effectuaient des tournées d'inspection sur JEthia. Le Lady Macbeth avait émergé à quarante mille kilomètres de l'avant-poste édéniste isolé, précision amplement satisfaisante aux yeux de Joshua étant donné les circonstances. Ses capteurs se pointèrent sur la station juste à temps pour la voir se fracasser. Le pourtour de la roue avait été atteint en sept points, d'où l'atmosphère s'échappait sous forme de geysers. Ses petites tuyères crachaient encore dans une tentative désespérée pour compenser les mouvements désordonnés qui l'animaient. Les capteurs optiques lui montrèrent des arbres, des buissons et des masses d'eau jaillissant par les brèches. - Comme l'anneau Ruine, murmura Joshua, bouleversé. Sur la coque en carbotanium apparaissaient des petits disques rougeoyants. De toute évidence, le métal ultra-dur surchauffait sous l'effet des tensions engendrées par les mouvements anar-chiques de la structure. Soudain, un réservoir de carburant cryo-génisé explosa dans le port non rotatif, et une réaction en chaîne s'amorça. Il était difficile de dire combien de tanks avaient explosé, la station tout entière étant occultée par un immense voile de vapeur. Alors que le nuage se dissipait, des sections entières de la roue se détachèrent de l'ensemble. À une centaine de kilomètres de là, deux fusiopropulseurs rayonnaient sur fond de firmament glacial, fonçant vers le jeune habitat. Le transpondeur de l'un des vaisseaux émettait des micro-ondes à un rythme régulier. - Ils sont déjà là, dit Melvyn. Bordel ! Ils ont dû sauter avant nous. - C'est le code d'identification du Maranta, dit Warlow d'une voix parfaitement neutre. Pourquoi Wolfgang a-t-il laissé son transpondeur en marche ? - Parce que ce n'est plus lui le capitaine, dit Ashly. Jette un coup d'oeilaux vecteurs. Aucun des deux vaisseaux ne maintient une poussée régulière. Leurs propulseurs sont instables. - Ils vont tuer l'habitat, n'est-ce pas ? demanda Sarha. Tout comme Laton il y a des années. Les salauds ! Cet habitat ne peut pas leur faire du mal, il ne peut nuire à personne. Quel genre d'asservissement est-ce là ? - Le pire qui soit, grommela Warlow d'une voix à la limite de l'audible. Le pire. - Je capte des signaux émis par des canots de sauvetage, dit Melvyn, soudain excité. Deux canots. Il y a des survivants. Joshua, que le succès de la manoeuvre de saut avait empli d'une exaltation triomphale, puis que la rage avait envahi au spectacle de la station détruite, se sentait à présent vide de toute émotion ou presque. Tous les membres de son équipage le regardaient. Attendaient. Papa ne m'avait jamais parlé de cet aspect du rôle de capitaine. - Melvyn, Sarha, recalibrez les ioniseurs d'injection du tube de fusion numéro un. Je veux toute la poussée dont il sera capable, s'il vous plaît. Je vais en avoir besoin. Ashly, Warlow, descendez sur le pont du sas externe. Nous n'avons pas beaucoup de temps pour les faire monter à bord, veillez à ce qu'ils le fassent le plus vite possible. Le maillage qui maintenait Warlow sur sa couche se rétracta aussitôt. Le cosmonik et le pilote se précipitèrent vers l'écoutille du sol comme s'ils faisaient la course. - Dahybi, recharge les cellules. Je sauterai hors du système dès que nous les aurons récupérés. Si nous les récupérons. - À tes ordres, capitaine. - Préparez-vous à une accélération de combat. Encore ! De l'autre côté d'une série de diagrammes schématiques d'une complexité inouïe, Sarha eut un sourire amusé en entendant sa voix de martyr. Les unités de fusion du Lady Macbeth s'activèrent, propulsant le vaisseau vers l'épave tournoyante de la station. Les échangeurs thermiques regagnèrent leurs niches à mesure que l'accélération augmentait. Les capteurs de l'astronef localisèrent les deux ennemis, à quarante mille kilomètres de là. Joshua se demanda combien de temps il leur faudrait pour les repérer. S'ils utilisent leurs capteurs de la même façon que leurs fusiopropulseurs, peut-être qu'ils ne nous verront jamais. Le Maranta maintenait péniblement un demi-g d'accélération. Melvyn et Sarha achevèrent de préparer le tube numéro un et lui en passèrent le contrôle, l'avertissant qu'il ne tiendrait pas le coup très longtemps. Joshua éleva l'accélération à cinq g et s'en tint là. - Es lancent des guêpes de combat, dit Dahybi. Joshua examina les vecteurs de trajectoire pourpres sur l'affichage de l'ordinateur de vol. - Bizarre, commenta-t-il. Les six guêpes de combat filaient vers jEthra en formant un petit anneau irrégulier. Leurs propulseurs s'éteignirent alors qu'elles étaient à deux cents kilomètres de l'habitat, et elles poursuivirent leur course à vitesse constante. Deux d'entre elles lâchèrent des charges secondaires, qui foncèrent vers le cylindre toujours animé d'une lente rotation. - Des missiles cinétiques, dit Joshua. Mais qu'est-ce qu'ils trafiquent ? Des explosions d'un orange vif firent ondoyer la surface rouille du polype. - Ils cherchent à le blesser, dit Sarha d'un air farouche. Ce genre d'assaut ne va pas détruire l'habitat mais lui infliger de graves blessures. Comme s'ils cherchaient délibérément à le mutiler. - Le blesser ? demanda Dahybi. (L'ingénieur en ergonaviga-tion, d'ordinaire posé, ne cherchait pas à cacher son incrédulité.) Mais pour quoi faire ? On peut blesser des gens. Des animaux. Pas des habitats. Un habitat n'est pas vulnérable comme peut l'être un mammifère. - C'est pourtant ce qu'ils font, insista Sarha. Le fusiopropulseur du Maranta se réactiva, suivi quelques secondes plus tard par celui du second astronef. - Ils nous ont repérés, dit Joshua. Ils avaient mis huit minutes à le faire, un résultat proprement lamentable. Le Lady Mac avait couvert la moitié de la distance qui le séparait des canots de sauvetage. Ceux-ci n'étaient plus qu'à vingt mille kilomètres. Les autres astronefs étaient à peine cinq cents kilomètres plus loin. - C'est maintenant que ça devient intéressant, dit Joshua. Il lança huit guêpes de combat et fit passer le Lady Mac à sept g d'accélération. Les drones foncèrent à vingt-cinq g. En guise de réponse, les deux astronefs lancèrent une salve de douze guêpes. - Merde ! s'exclama Joshua. Ils foncent vers ^Ethra. - Astucieux, dit Melvyn. Ça nous empêche de leur expédier des bombes nucléaires. - Oui, mais pas d'utiliser les rayons gamma offensifs... (Il transmit une série d'instructions codées aux guêpes de combat.) Et ça va peut-être nous donner le temps de récupérer les passagers des canots de sauvetage. Aucune de leurs guêpes ne les a pris pour cibles. (Il réfléchit quelques instants.) Sarha, envoie un message aux canots par faisceau étroit. Dis-leur de désactiver leurs balises de détresse, et tout de suite. Quelqu'un de suffisamment malade pour blesser un habitat n'hésitera pas à désintégrer des réfugiés. Le premier affrontement entre guêpes de combat se déroula à cinq mille kilomètres d'^Ethra, prenant la forme d'une rosace de plasma aux contours irréguliers s'étendant sur une largeur de six cents kilomètres. Voyant que plusieurs drones ennemis s'en étaient tirés intacts, Joshua lança une nouvelle salve de cinq guêpes, programmant trois d'entre elles pour qu'elles forment un bouclier défensif. Le plan de gravité de la passerelle bascula brutalement comme il entamait une manoeuvre d'évitement. Les enfants sanglotaient de leur voix et de leur esprit. Gaura diffusa une harmonique apaisante sur la bande d'affinité commune, se joignant aux efforts des autres adultes. Ce dont j'ai besoin, se dit-il, c'est de quelqu'un pour me calmer. Le canot de sauvetage était un robuste cylindre de dix mètres de longueur et de quatre de diamètre. En guise de système de propulsion, il ne disposait que des fusées à carburant solide conçues pour l'éloigner du lieu d'un désastre et de fusées à réaction assurant sa stabilité dans l'attente des secours. Comme tous les systèmes de la station, il était spacieux et bien équipé. On y trouvait huit sièges, des armoires contenant quinze jours de réserve de nourriture et une provision d'oxygène pour un mois. Pour les Édénistes, une catastrophe devait être une source de désagrément plutôt que de danger. Quelle arrogance, jura-t-il pour lui-même, quelle foi aveugle en nos prouesses technologiques ! Quatorze adultes et cinq enfants avaient réussi à s'entasser dans le canot. Ils n'avaient pas eu le temps d'en atteindre un deuxième. Faisant preuve d'une négligence qui, avec le recul, pouvait être qualifiée de monstrueuse, les concepteurs de la station n'avaient anticipé que des catastrophes naturelles. Même si elle avait été touchée par une météorite, la roue serait demeurée en grande partie intacte, et son évacuation se serait déroulée dans l'ordre et dans le calme. Personne n'avait jamais envisagé que des astronefs adamistes pris de démence puissent découper la station à coups de laser. Tout s'était passé trop vite. Bouleversés, les petits Gatje et Haykal s'accrochaient à Tiya, leur mère, qui les ancrait à elle de ses deux bras. L'atmosphère était étouffante et empestait le vomi. Les émissions mentales d'^Ethra, incapable de dissimuler les souffrances que lui avaient infligées les missiles cinétiques, ne faisaient qu'accroître la détresse des enfants. Gaura frissonnait encore en repensant à l'agonie de Candre, qui avait succombé à une dépressurisation explosive. Les tensions psychologiques endurées au cours du dernier quart d'heure lui avaient laissé des traumatismes durables, dont même sa psyché équilibrée d'Édé-niste mettrait longtemps à se remettre. Et tout était sa faute. En tant que chef de station, il aurait dû prendre des précautions. Il savait que Lalonde était en proie à une grave agitation. Mais il n'avait rien fait. Ce n'est pas ta faute, souffla £îthra dans son esprit. Qui aurait pu anticiper ceci ? J'aurais dû. Vu les informations dont tu disposais, ce qui se passe était imprévisible. Ilex m'avait laissé suffisamment de données. Lors de son départ, la planète était plongée dans le chaos. Ces astronefs ne viennent pas de Lalonde. Ce sont des mercenaires qui ont été recrutés ailleurs. J'aurais quand même pu faire quelque chose. Déplacer les gens dans des appartements plus proches des canots de sauvetage. J'aurais pu faire quelque chose! Comment vont Candre et les autres ? Je les ai. Mais le moment est mal choisi pour commencer à faire évoluer ma conscience vers le statut de multiplicité. En effet. Et toi ? Comment ça va ? J'étais furieux et terrifié. À présent, je n'éprouve plus que du chagrin. C'est un bien triste univers que celui où l'on peut commettre des actes aussi barbares. Je suis navré que nous t'ayons donné la vie. Tu n'as rien fait pour mériter ce qui t'arrive. Je suis heureux d'être vivant. Et peut-être vais-je le rester. Aucun des cratères ne fait plus de vingt mètres de profondeur. Mais j'ai perdu beaucoup de fluide nutritif, et les ondes de choc ont endommagé mes organes de digestion des minéraux. La main de Gaura se referma sur la prise-crampon qu'elle agrippait. La colère et l'impuissance lui étaient des sentiments étrangers, et pourtant il les éprouvait maintenant avec force. Les dommages physiques peuvent être réparés. Ils seront réparés, n'en doute pas un seul instant. Pas tant qu'il restera un Édéniste en ce monde. Merci, Gaura. Tu es un excellent superviseur. Ce fut pour moi un privilège de voir mes premiers pas intellectuels guidés par toi et tes équipiers. Et, un jour, Gatje et Haykal viendront courir dans mon parc. J'apprécierai leurs rires. Un faisceau solide de lumière incandescente poignarda le canot de sauvetage, franchissant sans peine l'obstacle de son unique hublot pourtant bien protégé. L'espace était de nouveau dévasté par une grêle d'explosions à fusion. Les enfants se remirent à sangloter. Par l'entremise des perceptions déjà dégradées d'^Ethra, il vit le long sillage du troisième astronef adamiste foncer vers eux en décélérant. Vu sa prodigieuse vélocité, il devait s'agir d'un vaisseau de guerre, mais il n'était entré en contact avec eux que pour leur ordonner, via une femme à la voix sèche, de désactiver leur balise. Qui étaient-ils ? Qui étaient les deux autres ? Pourquoi avaient-ils attaqué /Ethra ? Pour un Édéniste, l'ignorance est un handicap. Vous serez bientôt en sécurité, dit JEÛaa. (Il élargit le champ de son émission pour inclure les passagers des deux canots.) Vous serez tous bientôt en sécurité. Les yeux de Gaura se posèrent sur ceux de sa femme, terrifiés mais résolus. Je t'aime, lui dit-elle sur leur bande privée. L'éclat de l'explosion s'estompait. Il se tourna vers le hublot, appelant les autres à le contacter mentalement, montrant aux enfants leur sauveteur bien solide qui s'approchait d'eux. Qui qu'il soit, le pilote les frôlerait de près. Et il allait beaucoup trop vite. Autour du canot de sauvetage, l'espace s'emplit de l'éclat étin-celant de la fusion. Gaura sursauta, s'écarta du hublot. Il va nous percuter ! Des cris retentirent derrière lui. Puis l'éclat s'évanouit, et un gigantesque astronef sphérique apparut à cent mètres de là, des grappes de capteurs jaillissant de sa coque de silicone noire telles les antennes d'un insecte métallique. Les tuyères ioniques disposées le long de son équateur crachèrent des fontaines d'ions scintillants, interrompant sa faible dérive. Nom de Dieu ! Cette exclamation avait été émise par tous les adultes. L'astronef roula vers le canot de sauvetage comme s'il avançait sur une surface solide. Et un boyau-sas apparut soudain sur la sphère et vint s'immobiliser contre l'écoutille. Gaura laissa passer quelques secondes, le temps de reprendre une contenance. Un faucon aurait été tout juste capable d'une telle précision. Les processeurs bioteks du canot rapportèrent que le canal inter-astronefs de courte portée recevait une transmission. - Vous, à bord du canot de sauvetage, dès que l'écoutille s'ouvrira, foncez dans le boyau et gagnez notre salon, ordonna la voix féminine qu'ils avaient entendue quelque temps plus tôt. Et magnez-vous ! Nous serons bientôt à court de guêpes de combat et nous devons aussi sauver vos amis. Le sceau de l'écoutille se débloqua et elle s'ouvrit. La petite Gatje poussa un cri d'horreur en voyant débarquer l'un des plus titanesques cosmoniks que Gaura ait jamais vus. Tout va bien, dit-il à sa fille terrorisée. C'est un... ami. Vraiment. Gatje s'agrippa au scaphe de sa mère. Promis, papa ? - Remuez-vous le cul, bande d'incapables ! beugla Warlow. Frappés d'horreur, les enfants ravalèrent leurs larmes et furent silence. Incapable de se retenir, Gaura éclata de rire, tant ce retour à la normale contrastait avec les terribles moments qu'ils venaient de vivre. Promis. - Oh, bon Dieu, ils ont compris ! s'exclama Joshua. Il ne restait plus que trois astros avec lui sur la passerelle lorsque le Lady Mac arraisonna le second canot de sauvetage. Une nouvelle guêpe de combat venait d'apparaître derrière la masse d'^Ethra et fonçait sur eux. - Je savais qu'ils finiraient tôt ou tard par se rendre compte de notre faiblesse. Il lança une salve de trois drones défensifs. Les chiffres n'étaient pas en sa faveur. Dans une telle situation, le Lady Mac était condamné à la défaite. Trois drones, c'était le strict minimum pour empêcher un ennemi de passer. S'il avait pu effectuer une manoeuvre d'évitement, attaquer ou encore prendre la fuite, ses chances de succès auraient alors atteint un chiffre presque favorable. - Nom de Dieu ! Une quatrième guêpe de combat venait d'émerger derrière ./Ethra. Il dut en lancer trois autres, affaiblissant encore ses réserves. - Il ne nous en reste plus que quinze, dit Sarha avec un enthousiasme morbide. Les canons à maser de l'astronef tirèrent sur un missile cinétique distant de soixante kilomètres. Cinq charges secondaires à tête nucléaire explosèrent dangereusement près d'^Ethra, réduisant la dernière guêpe ennemie à ses composants subatomiques. - Tu avais vraiment besoin de nous dire ça ? demanda péniblement Melvyn. - Tu veux dire que tu l'ignorais ? - Non. Mais je pouvais toujours espérer me tromper. Joshua accéda à une caméra proche du sas interne. Warlow s'était agrippé à une prise-crampon placée près de l'écoutille du boyau-sas. Il saisissait les réfugiés à mesure de leur arrivée et les propulsait vers la chambre d'accès. Ashly et l'un des Édé-nistes, suspendus à des prises-crampons près de l'écoutille du plafond, rattrapaient ces projectiles humains pour les hisser vers le salon. - Il en manque combien, Warlow ? télétransmit Joshua. - Six. Ça fait quarante et un en tout. - Génial. Préparez-vous à une accélération de combat dès que le sas sera scellé. Il actionna le signal auditif pour que les Édénistes soient informés. L'ordinateur de vol afficha un vecteur de trajectoire qui lui permettrait de s'éloigner de Murora. En se calant à huit g, ils n'auraient aucune peine à distancer les autres astronefs et à sauter hors du système. Les Édénistes auraient du mal à supporter une telle accélération prolongée (ce ne serait pas non plus une sinécure pour l'équipage, d'ailleurs), mais il n'était pas question de s'attarder dans les parages. - Joshua, Gaura vient de me dire que les enfants les plus jeunes ne survivraient pas à des g trop élevés, télétransmit Warlow. Leurs os ne sont pas assez robustes. - Bordel de merde ! Des enfants ? Quel âge ont-ils ? Combien de g pourront-ils supporter ? - Une fillette de trois ans. Et deux ou trois gamins de cinq ans. - Et merde ! - Qu'y a-t-il ? demanda Sarha. Pour la première fois depuis leur entrée dans le système de Lalonde, l'inquiétude assombrissait ses yeux couleur océan. - On ne va pas s'en sortir. Une cinquième guêpe de combat apparut derrière jEthra. Aussitôt, sept des charges secondaires lancées par le Lady Mac firent exploser leurs têtes nucléaires. Joshua lança deux nouvelles guêpes. - Même si nous sautons d'ici, sans avoir défini une trajectoire d'alignement, il nous faudra quinze secondes pour rétracter les capteurs et régler les cellules, dit-il. Nous serons alors aveugles pendant dix secondes. Ce n'est pas suffisant. - Alors, fonce, dit Sarha. Envoie-leur toutes nos guêpes et prends la tangente. Même privé du tube numéro un, le Lady Mac peut grimper jusqu'à huit g. Le Maranta ne peut pas dépasser les quatre. On peut leur échapper. - Ce vecteur est déjà chargé. Mais nous avons des enfants à bord. Merde ! Merde ! Merde ! Il vit Warlow extraire le dernier Édéniste du boyau-sas. L'ordinateur de vol referma l'écoutille avant même que ses pieds aient franchi le seuil. Fais quelque chose et fais-le vite, Joshua Calvert, se dit-il. Car, si tu ne fais rien, dans vingt secondes tu seras mort. Son esprit ordonna à l'ordinateur de vol de lancer la séquence d'ignition du tube de fusion. Deux secondes pour trouver une idée. Rien dans les programmes tactiques, même papa ne s'était jamais fourré dans un pareil merdier. Impossible de fuir, impossible de combattre, impossible de sauter, impossible de se cacher... - Mais si, bon sang ! glapit-il. Les fusiopropulseurs entrèrent en action, et le Lady Mac accéléra sur le vecteur qui avait jailli dans l'esprit de Joshua en même temps que son idée. Trois g, droit sur la géante gazeuse. - Joshua ! s'écria Dahybi. On ne pourra pas sauter si tu nous fais descendre. - La ferme. Dahybi se rallongea sur sa couchette et récita mentalement une prière apprise lors de sa jeunesse. - Oui, capitaine. - Warlow, active les trois nacelles tau-zéro du module C et fourres-y les gosses. Tu disposes de quatre minutes maximum avant qu'on accélère pour de bon. - Entendu, Joshua. Les capteurs signalèrent quatre guêpes de combat lancées à leur poursuite. Joshua en lança cinq pour les contrer. Il entendit Dahybi marmonner ce qui, vu ses intonations funèbres, ressemblait bien à une prière. - Ils arrivent sur nous, dit Melvyn une minute plus tard. Le Maranta et sa cohorte de guêpes s'éloignaient d'^Ethra. - Voilà le Gramine, dit Sarha après avoir examiné l'image. Regardez l'angle de déflexion de sa poussée. C'est le seul astronef capable de faire ça. Wissler n'arrête pas de se vanter de son agilité dans des conditions de combat. - Merci, Sarha, merci du fond du cour, proclama Joshua. Tu as autre chose à dire pour nous remonter le moral ? Warlow grimpa l'échelle conduisant au salon, ses muscles renforcés triomphant sans problème de la forte pesanteur. Les barreaux en carbone composite gémirent sous son poids triplé. Les Édénistes étaient allongés les uns contre les autres à même le sol, aucune des couchettes anti-g n'ayant été activée - de toute façon, elles étaient en nombre insuffisant. Le cosmonik se rendit compte qu'ils n'avaient pas de naneuroniques. C'était pour cela que les enfants, qui ne disposaient même pas d'un matelas, pleuraient et gémissaient de détresse. Il se dirigea vers la plus jeune qui, le visage livide et les yeux exorbités, était blottie tout contre sa mère. - Je vais la placer en tau-zéro, annonça-t-il sèchement en se baissant. Avant de gravir l'échelle, il avait branché à chacun de ses coudes une paire de bras articulés pourvus de larges fourches métalliques qui feraient office de berceau. La fillette se remit à pleurer. - Elle ne souffrira pas de l'accélération dans la nacelle. Expliquez-le-lui. Elle ne doit pas gigoter quand je vais la prendre. Sa colonne vertébrale risquerait de se briser. Sois courageuse, dit Tiya à sa fille. Il va t'emporter dans un endroit sûr où tu n'auras plus mal. Il est horrible, répondit Gatje alors que les bras articulés se glissaient sous son corps. Tout ira bien, dit Gaura, accentuant les impulsions mentales apaisantes émises par Tiya. Warlow prit soin de maintenir la colonne vertébrale de Gatje à l'horizontale, lui soutenant la nuque avec une fourche pendant que les trois autres bras se répartissaient de son torse à ses jambes. Il la souleva avec prudence. - Je peux vous aider ? demanda Gaura en se redressant sur ses coudes. Il avait l'impression que son cou était lentement comprimé par un étau hydraulique. - Non. Vous êtes trop faible. Warlow sortit à pas lents du salon, monstre de légende s'avançant parmi les corps allongés avec une grâce inattendue chez un être aussi massif. Parmi les réfugiés se trouvaient sept enfants de moins de dix ans. Il lui fallut près de cinq minutes pour les transporter jusqu'aux nacelles tau-zéro. Ses naneuroniques suivaient la course du Lady Mac en tâche de fond. Les astronefs ennemis avaient adopté eux aussi une accélération de trois g. Dans l'espace intermédiaire, les charges secondaires des guêpes de combat produisaient à jet continu un feu astral de plasma. Le Lady Mac passait au-dessus des franges de l'anneau, deux mille kilomètres au-dessus du plan de l'écliptique, lorsque Warlow déposa son dernier fardeau dans une nacelle tau-zéro. - Merci, mon Dieu, dit Joshua quand la nacelle fut enveloppée de son champ noir. Attention, tout le monde, préparez-vous à une forte accélération. Le Lady Mac passa à une poussée de sept g, infligeant de nouvelles souffrances aux Édénistes dans le salon. Quoique leurs organismes génétiquement modifiés fussent plutôt robustes, ils n'étaient pas équipés d'appoints susceptibles de les assister dans des conditions de combat spatial. Le Maranta et le Gramine commençaient à être distancés. Les capteurs repérèrent trois nouvelles guêpes de combat poursuivant le Lady Mac. - Seigneur, mais combien leur reste-t-il encore de ces saloperies ? demanda Joshua en lançant en réaction quatre des six drones dont il disposait encore. - Dix à mon avis, télétransmit Melvyn. Peut-être plus. - Génial. Joshua vira sèchement vers les anneaux. Le lent nuage de cristaux de glace renvoya un éclat inhabituel lorsque les trois astronefs passèrent près de lui. Après plusieurs millénaires de stase, où seule la lente palpitation de la magnéto-sphère de la géante gazeuse l'avait agitée, la poussière micrométrique de l'anneau était excitée par les retombées des pulsations électromagnétiques émises par les bombes à fusion explosant au-dessus d'elle. D'élégantes structures en flocons de neige se formèrent à sa surface. La température s'éleva de plusieurs fractions de degré, rompant les valences uniques et fantastiquement délicates que l'absence de pesanteur et le zéro absolu avaient établies entre des atomes disparates. Derrière les astronefs, les anneaux frémirent ainsi qu'une mer houleuse avant le déchaînement d'une tempête. Fascinés, les occupants du Lady Macbeth qui avaient accès aux capteurs virent les particules de l'anneau se faire plus grosses, l'ensemble passant de l'état de brume grenue à celui de plaine solide peuplée de rochers errants. Le tout prenait la moitié de l'image ; l'astronef était suffisamment proche de cette plaine pour qu'elle évoque le sol même de l'univers. L'avant-dernière guêpe de combat jaillit des rampes de lancement du Lady Macbeth. Elle éjecta aussitôt ses charges secondaires, qui s'éparpillèrent comme un banc de poissons affolés. Cent kilomètres derrière l'astronef, vingt-sept bombes à fusion disposées en spirale explosèrent simultanément, érigeant temporairement devant l'ennemi une barrière visuelle et électronique. À présent invisible, le Lady Mac obliqua, son triple sillage décrivant un arc gracieux sur fond de firmament. Puis les trois flèches d'hélium superénergisé se plantèrent dans la glace et le roc de l'anneau. Aucune structure physique ne pouvait résister à cette température stellaire. Déjà agitée, la surface se creusa de cratères à geysers, comme si une charge venait d'exploser dans les profondeurs. Le Lady Macbeth fonça vers les anneaux, décélérant à onze g. 10. Alkad Mzu était surveillée lorsqu'elle arriva sur le rivage de l'océan rotatif de Tranquillité. Comme à leur habitude, les espions restaient en retrait de plusieurs centaines de mètres, se faisant passer pour de banals promeneurs savourant la douceur du soir ou, en ce qui concernait deux d'entre eux, pour des cavaliers parcourant les allées les plus larges de l'habitat. Elle en compta huit en tout tandis qu'elle avançait le long de la falaise rocheuse en direction du sentier menant à la plage. La crique qu'elle avait choisie était l'un des endroits les plus retirés du rivage nord ; un large croissant de sable gris argent, long de deux kilomètres, entrecoupé de falaises en polype rocheux. Plusieurs îlots se nichaient au creux de la baie, plantés d'arbres élancés et d'un tapis de fleurs sauvages. À deux cents mètres du sentier qu'elle descendait, une rivière se jetait du haut du promontoire rocheux, donnant naissance à une cascade écumante qui tombait dans un étang creusé dans le roc avant de se perdre dans le sable. Au-dessus d'elle, le gigantesque phototube axial de l'habitat avait sur toute sa longueur un éclat de braise aux nuances abricot. Captés par l'océan vitreux, ses derniers feux produisaient sur les vaguelettes des chatoiements cuivrés. Alkad avança avec un luxe de précautions sur les dalles du sentier. Il serait des plus ironiques qu'elle ait un accident en ce moment précis, se dit-elle. La douleur familière qui lui irradiait la jambe gauche était encore accentuée par la pente plutôt raide. Ses implants rétiniens repérèrent un couple de jeunes amoureux dans les dunes, à l'autre bout de la plage. Protégés par l'obscurité qui allait en s'épaississant, leurs corps enlacés, oublieux du monde, étaient presque invisibles. Les cheveux filasse de la jeune fille formaient un vif contraste avec sa peau d'ébène, alors que le jeune homme, qui caressait sa partenaire offerte, lui rappelait un peu Peter. Un présage, se dit Alkad Mzu qui, cependant, avait depuis longtemps cessé de croire en une quelconque déité. Elle posa le pied sur le sable chaud et sec, et ajusta les lanières de son petit sac à dos. C'était celui qu'elle portait lorsqu'elle avait débarqué dans l'habitat, vingt-six ans auparavant ; il contenait la pèlerine, la flasque et la trousse de premiers secours dont elle se munissait lors de chacune de ses randonnées à l'intérieur. C'était devenu pour elle une habitude gravée dans le marbre. Si elle ne s'était pas ainsi équipée, cela aurait éveillé les soupçons des agents de renseignements. Alkad obliqua pour traverser les dunes, visant le centre de la plage, et ses pieds laissèrent des empreintes ténues dans le sable poudreux. Trois des agents empruntèrent le sentier qu'elle venait de descendre, les autres se contentant de marcher en haut de la falaise. Et - voilà qui était nouveau - deux sergents de Tranquillité s'étaient postés près de la cascade, en contrebas du promontoire rocheux. Seules leurs émissions infrarouges lui permettaient de les distinguer du polype rugueux. Sans doute avaient-ils choisi cette cachette en anticipant le trajet qu'elle allait suivre. Leur présence n'était pas totalement imprévue. Tranquillité avait sûrement informé lone Saldana de ses nombreuses rencontres avec des capitaines d'astronef, qui n'avaient pas non plus manqué d'alerter les agences de renseignements. Le seigneur de Ruine péchait par excès de prudence, ce qui était parfaitement acceptable. Après tout, elle était responsable de toute la population de l'habitat. Alkad scruta le lointain rivage sud, par-delà l'immense vallée grise d'eau salée. Là, sur la droite, à vingt degrés sur la courbure. Le campus du Projet de recherche sur les Laymils apparaissait sous la forme d'un éclat de lumière opaline sur les terrasses enté-nébrées de la calotte sud. Quel dommage, pensa-t-elle avec une pointe de regret. Son travail, qui consistait à interpréter et à extrapoler une technologie xéno à partir d'indices fragmentaires, représentait pour elle un véritable défi. Elle s'était fait des amis, elle avait fait des progrès. Et voilà que le campus était tout agité par la découverte du sensorium laymil rapporté par ce jeune récupérateur. La période actuelle était des plus excitantes aux yeux d'un chercheur, riche de promesses et de récompenses. Dans une autre vie, elle n'aurait eu aucune peine à se dévouer à cette tâche. Alkad arriva au bord de l'eau alors que le phototube virait au platine terni. Les vaguelettes soupiraient doucement en retombant sur le sable. Tranquillité était vraiment un endroit splendide. Elle ôta son sac à dos, puis pressa le sceau de ses bottes et commença à se déchausser. Samuel, l'agent édéniste, se trouvait à six mètres du bas de la falaise lorsqu'il vit la silhouette sur la plage se pencher pour retirer ses bottes. Ce geste ne faisait pas partie de ceux qu'accomplissait Mzu dans le cadre routinier de ses activités. Il pressa le pas pour rejoindre Pauline Webb, sous-lieutenant du SRC, qui l'avait précédé sur la plage. Planquée dans le bosquet de palmiers blotti au pied du promontoire, elle se demandait si elle n'allait pas renoncer à la discrétion pour s'avancer sur le sable. - On dirait qu'elle a envie de nager un peu, lui dit-il. Pauline le salua d'un hochement de tête un peu sec. Le SRC et les Édénistes avaient instauré un degré raisonnable de coopération dans le cadre de cette mission. - À la tombée de la nuit ? répliqua-t-elle. Toute seule ? - Le docteur est une âme solitaire, mais ce n'est pas la chose la plus raisonnable qu'elle ait jamais faite, je le concède. Samuel repensait à ce matin, Chez Glover, où la colonne AV avait diffusé la cérémonie célébrant la levée des sanctions infligées à Omuta. - Alors, qu'est-ce qu'on fait ? Monica Foulkes, l'agent de l'ASE, se joignit à eux. Elle accrut le facteur de magnifïcation de ses implants rétiniens au moment où Alkad Mzu enlevait son tee-shirt. - Je ne vois pas pourquoi vous paniquez comme ça. Une personne aussi sensée que le docteur Mzu ne choisirait jamais le suicide par noyade. Pas assez rapide. - Peut-être qu'elle a tout simplement l'intention de nager, suggéra Pauline sans trop y croire. Après tout, la soirée est plutôt douce. Samuel ne quittait pas Mzu des yeux. À présent qu'elle avait ôté ses bottes et ses vêtements, elle vidait son sac à dos de son contenu et l'étalait sur le sable. Ce qui l'inquiétait, c'était la négligence dont elle faisait preuve ; comme si elle ne se souciait plus de rien. - J'en doute, dit-il. - Si tout ce qu'elle compte faire, c'est piquer une tête dans l'océan, on va avoir l'air particulièrement stupides en fonçant à la rescousse, grommela Monica. Les lèvres de l'agent édéniste se plissèrent d'amusement. - Parce que vous croyez qu'on a l'air intelligents en ce moment ? L'autre eut un rictus et fit comme si elle n'avait rien entendu. - Est-ce que l'un de vous a des instructions précises dans un tel cas de figure ? demanda Pauline. - Si elle veut se noyer, je vote pour qu'on la laisse faire, dit Monica. Le problème qu'elle pose sera enfin résolu. Nous pourrons tous faire nos valises et rentrer chez nous. - J'aurais dû me douter que vous raisonneriez comme ça. - Eh bien, si ça tourne mal pour elle, ne comptez pas sur moi pour aller la sauver. - Vous n'en auriez même pas besoin, dit Samuel sans interrompre sa surveillance. Tranquillité abrite des dauphins équipés du lien d'affinité. Ils assistent tous les nageurs en difficulté. - Hourra ! fit Monica. On va encore passer vingt ans à s'inquiéter des agissements et des fréquentations de ce rat de bibliothèque. Alkad télétransmit un code au processeur de son sac à dos maintenant vidé. Le sceau du double fond s'ouvrit, et le matériau composite s'enroula pour révéler le vidoscaphe en silicone programmable qui attendait là depuis vingt-six ans. lone, dit Tranquillité d'un ton insistant. Nous allons avoir un problème. - Excusez-moi, dit lone aux invités de son cocktail. C'étaient des membres du Conseil de surveillance bancaire de Tranquillité, qu'elle avait invités pour discuter de la baisse des revenus de l'habitat due à la diminution massive du trafic interstellaire. Comme il fallait faire quelque chose pour mettre un terme aux fluctuations incontrôlées du marché, elle s'était dit qu'une réunion informelle leur fournirait des circonstances propices à une prise de décision. Elle se tourna instinctivement vers la baie vitrée de son appartement, où des bancs de poissons jaune et vert dansaient autour du rayon lumineux éclairant le sable fin. Qu'y a-t-il ? C'est Alkad Mzu. Regarde. Une image bondit dans son esprit. Samuel plissa le front en voyant Mzu sortir un objet du fond de son sac à dos. Ça ressemblait bizarrement à un ballon de football pourvu d'ailes. Même en réglant ses implants rétiniens à la magnifïcation maximale, il ne parvenait pas à l'identifier. - Qu'est-ce que c'est que ce trac ? Mzu verrouilla le collier autour de son cou et mordit dans l'embout du tube respirateur. Elle télétransmit un code d'activation au processeur de contrôle du vidoscaphe. La boule noire s'aplatit sur son torse et se mit à couler sur sa peau. Alertés par le ton de la voix de Samuel, les autres agents secrets se tournèrent vers Mzu. Les deux sergents s'avancèrent sur la plage. lone ! (Les pensées de Tranquillité passèrent de la surprise à une vive inquiétude.) Je sens se former une zone de distorsion gravitonique. Et alors ? demanda-t-elle. Les organes de perception de masse de l'habitat détectaient tout astronef émergeant au-dessus de Mirchusko. La vigilance qu'il exerçait sur l'espace local était sans faille, ce qui rendait inutile un réseau de satellites de détection gravitonique et de surveillance stratégique tels que ceux qui protégeaient les planètes et les colonies astéroïdes, et sa réaction était quasi instantanée. Est-ce que l'astronef émerge trop près ? Arme les plates-formes de défense stratégique. Inutile. II... Samuel crut tout d'abord à une ombre projetée par un nuage. Comme le phototube émettait encore un faible éclat nacré, l'océan circulaire se parait d'un vague chatoiement, et un nuage aurait parfaitement pu y dessiner cette tache de ténèbres. Mais la tache en question était toute seule ; et, quand il leva les yeux, ce fut pour constater que le ciel était dégagé. Puis il y eut le bruit, un lointain coup de tonnerre qui dura plusieurs secondes et ensuite cessa net. Une étoile se mit à luire au centre des ténèbres, projetant dans l'habitat de longs rais de lumière blanche et glaciale. Enveloppée dans la peau noire du vidoscaphe, la silhouette de Mzu se découpait en ombre chinoise devant l'éclat incandescent reflété par l'océan. Figé par le choc, Samuel gaspilla une précieuse seconde. Du centre de l'étoile, dont l'éclat s'estompait, surgit un gerfaut qui fila en douceur au-dessus des eaux, se dirigeant vers Mzu ; un ovoïde comprimé de cent trente mètres de long, avec une capsule de vie en fer à cheval courant autour de sa bosse dorsale. Sa coque de polype bleu était marbrée de pourpre impériale. - Nom de Dieu ! murmura Pauline, abasourdie. Il a sauté ! Il a émergé à l'intérieur de l'habitat ! - Attrapez-la ! s'écria Monica. Pour l'amour de Dieu, capturez cette salope ! Elle se leva d'un bond et se mit à courir. - Non, arrêtez ! Revenez ! hurla Samuel. Mais Pauline se précipitait déjà sur les talons de l'agent de l'ASE, accélérant de toute la force de ses muscles renforcés. - Et merde. Il se mit à courir à son tour. Meyer aperçut la petite femme en vidoscaphe au bord de l'eau, et Udat vira obligeamment dans sa direction. La tension avait transformé ses entrailles en masse compacte. Émerger dans un habitat. C'était sans doute la manoeuvre la plus dingue de toute l'histoire du vol spatial. Et ils avaient réussi ! Nous sommes entrés, remarqua Udat non sans sagesse. Ce n'est que la moitié du chemin. Comme si je ne le savais pas. QUE FAITES-VOUS ? La voix mentale d'un Tranquillité outré résonna comme un coup de tonnerre dans l'esprit du gerfaut. Meyer grimaça. Udat lui-même perdit de sa sérénité. Cette femme est une dissidente persécutée par l'ASE de Kulu pour des raisons politiques, répliqua Meyer avec une insolence dont lui-même n'était pas dupe. En principe, lone Saldana devrait être bien placée pour compatir. Nous allons la conduire en lieu sûr. ARRÊTEZ IMMÉDIATEMENT. JE NE LE PERMETTRAI JAMAIS. UDAT, REGAGNEZ L'EXTÉRIEUR, TOUT DE SUITE. La pression mentale exercée par la personnalité de l'habitat était d'une puissance incroyable. Meyer avait l'impression qu'on lui plantait un crochet dans le crâne pour lui extraire la cervelle par les racines. Il gémit, agrippa le capitonnage de sa couchette anti-g, sentit son pouls tambouriner dans ses oreilles. ARRÊTEZ! - Continue, hoqueta-t-il. Son nez se mit à pisser le sang. Ses naneuroniques envoyèrent une salve d'ordres prioritaires à son organisme. Alkad s'avança dans les eaux peu profondes lorsque le gerfaut descendit, contournant précautionneusement l'un des îlots de la crique. Elle n'avait pas imaginé que la créature biotek serait aussi grande. Le spectacle de sa masse suspendue dans les airs était époustouflant. Son nez arrondi se retrouva strié de filets de givre par les embruns, sa coque en polype étant réglée à une température proche de celle du vide spatial. Au-dessous du vaisseau, une vaste étendue d'eau se mit à bouillonner et à écumer sous l'effet de son champ de distorsion. Elle eut soudain l'impression que l'horizontale basculait. Udat pivota de quatre-vingt-dix degrés et s'inclina sèchement, orientant vers l'eau l'aile bâbord de sa capsule de vie en fer à cheval. Une écoutille s'ouvrit. Cherri Barnes apparut dans le sas, vêtue de son vidoscaphe. Des sangles en fibre de silicone orange l'arrimaient solidement aux parois du petit compartiment. Elle lança une échelle de corde. Sur la plage, cinq silhouettes couraient dans les dunes. Tuez-la, ordonna lone. Les sergents dégainèrent leurs pistolasers. Alkad Mzu avait déjà posé le pied sur le premier échelon. Le canon maser d'Udat ouvrit le feu. Monica Foulkes sprintait sur le sable, ses naneuroniques et ses muscles renforcés combinant leurs efforts pour imprimer à son corps une vitesse prodigieuse - elle venait de franchir cent cinquante mètres en neuf secondes. Les agents de l'ASE en poste dans Tranquillité avaient pour ordre prioritaire d'empêcher Mzu de quitter l'habitat, cette considération l'emportant sur toutes les autres. Apparemment, Monica n'allait pas arriver près du gerfaut à temps, Mzu ayant déjà entamé l'ascension de l'échelle de corde. Elle passa en revue ses armes-implants, cherchant laquelle serait la plus efficace ; le problème, c'est que la plupart étaient conçues pour le combat rapproché et la discrétion. Et puis il y avait cette putain de combinaison IRIS. La meilleure solution était de tirer une microfléchette, en espérant que le dard pénétrerait sous le bon angle. Elle vit que, sur sa gauche, les deux sergents dégainaient leurs pistolasers. Une colonne d'air d'un mètre de large se para soudain d'un violet fluorescent, reliant en ligne droite l'un des sergents à une bulle d'argent enchâssée dans la coque du gerfaut. Le serviteur biotek explosa en une nuée de vapeur et de granulés de carbone. Quinze mètres derrière lui, là où le rayon frappa la plage, un disque de sable se transforma en plaque de verre luisant d'un éclat rosé doré. Obéissant à ses nerfs hyperactivés, Monica se jeta à terre dès l'apparition du rayon. Sous l'effet de son moment cinétique, elle traça dans le sable un sillon long de deux mètres cinquante avant de s'immobiliser. Derrière elle, deux bruits sourds, quasi simultanés, lui apprirent que Samuel et Pauline l'avaient imitée. Le maser pulvérisa le second sergent dans une éructation, le réduisant à l'état de nuage de billes noires. L'esprit en déroute, Monica attendit la fin, la tête enfouie dans le sable. Avec une telle puissance de feu, elle n'aurait pas le temps de souffrir... Le vent se mit à hurler au-dessus des dunes. Samuel leva la tête et constata que son pressentiment était fondé. Un interstice de trou-de-ver s'ouvrait autour du nez du gerfaut. Alkad Mzu était à mi-hauteur de l'échelle de corde. Ne la faites pas sortir d'ici, lança-t-il au vaisseau sur un ton suppliant. Elle ne doit pas sortir d'ici ! L'interstice s'élargit, tunnel dévorateur de lumière creusé dans l'infini. L'air s'y engouffra. - Tenez bon ! hurla Samuel à ses deux consours. REVENEZ ! ordonna Tranquillité. Meyer, dont l'esprit était couplé à celui du gerfaut, était ravagé par la fureur de l'habitat. C'en était trop, il lui semblait que son crâne était agité par cette tempête depuis des jours, que la violence de l'assaut avait raison de ses neurones. La reddition était de plus en plus tentante - au diable Mzu, rien ne justifiait une telle souffrance. Puis il sentit l'espace local se gauchir sous l'effet de l'immense distorsion causée par les cellules ergostructurantes ai Udat. Devant lui s'ouvrit un pseudo-abîme conduisant à la liberté. Go ! ordonna-t-il. Les ténèbres extérieures glaciales du monde physique envahirent son esprit, le plongeant dans un néant céleste. Sous l'effet d'un petit ouragan féroce, Alkad se mit à tourner comme une hélice déréglée au bout de sa fragile échelle en fibre de silicone. - Attendez ! télétransmit-elle, saisie par la terreur. Vous êtes censés attendre que je sois dans le sas. Sa véhémence digitalisée laissa Udat indifférent. L'air la souleva comme si elle était en apesanteur, amenant l'échelle en position^ horizontale. Les oscillations de la gravité semaient le chaos dans son oreille interne. Le vent rugissant tenta de lui faire lâcher prise. Ses naneuroniques envoyèrent des ordres de blocage aux muscles de ses mains et de ses chevilles. Elle sentit des ligaments se déchirer. Les capteurs de son collier lui montrèrent la bordure floue de l'interstice de trou-de-ver qui glissait inexorablement sur la coque dans sa direction. - Non. Pour l'amour de Marie, attendez ! Puis le Dr Alkad Mzu se retrouva soudain en position de réaliser le rêve de tout physicien digne de ce nom : pouvoir observer de l'extérieur le tissu de l'univers. Monica Foulkes entendit le cri d'alarme lancé par Samuel et agrippa instinctivement une touffe d'oyat. Le vent s'abattit sur elle avec une force impossible. La gravité bascula jusqu'à ce que la plage se retrouve au-dessus de sa tête. Monica poussa un cri de détresse lorsque le sable tomba vers le ciel. Elle se sentit partir à sa suite, ses pieds soulevés se pointant vers l'interstice entourant le nez du gerfaut. La touffe d'oyat qu'elle enserrait émit un lent et horrible bruit de déchirure. Ses hanches et sa poitrine décollèrent du sol. Le sable lui giflait le visage. Elle ne voyait plus, ne respirait plus. La touffe bougea de plusieurs centimètres. - Ô mon Dieu ayez pitié de moi ! Une main aux doigts longilignes enserra son poignet libre. La touffe d'oyat se détacha du sable dans un soudain bruit de succion, et son poids lui tira violemment le bras en direction du gerfaut. L'espace d'une éternelle seconde, Monica resta écartelée dans les airs, le corps criblé par une infinité de grains de sable. Quelqu'un grogna sous l'effort. L'interstice de trou-de-ver se referma derrière Udat. Du ciel déferla une cascade de sable, d'eau, de végétaux entremêlés et de poissons pris de démence. Monica atterrit sur le ventre et eut le souffle coupé. - Ô mon Dieu, siffla-t-elle. Lorsqu'elle leva les yeux, ce fut pour découvrir l'agent édé-niste hagard, haletant, agenouillé, qui berçait délicatement l'un de ses poignets au creux de son autre main. - Vous... (les mots avaient peine à sortir de sa gorge serrée) vous m'avez retenue. Il lui répondit d'un hochement de tête. - Je crois bien que je me suis cassé le poignet. - J'aurais pu... (Elle frissonna, puis éclata d'un rire stupide.) Mon Dieu, je ne sais même pas comment vous vous appelez. - Samuel. - Merci, Samuel. Il roula sur le dos et soupira. - Tout le plaisir est pour moi. Est-ce que ça va ? demanda Tranquillité à l'Édéniste. Mon poignet me fait très mal. Elle est plutôt lourde. Vos collègues vont vous rejoindre. Trois d'entre eux ont des nanoniques médicales dans leur trousse de premiers secours. Us ne vont pas tarder. Cela faisait des années qu'il était en poste dans Tranquillité, mais il était toujours surpris par le manque d'empathie de la personnalité. Les habitats étaient un élément essentiel de l'édé-nisme. C'était fort déconcertant pour lui d'être traité de façon si cavalière. Merci. - Je ne pensais pas qu'un faucon ou un gerfaut pouvait opérer dans un champ gravitationnel, dit Monica. - Ils en sont incapables, lui répondit-il. Ce n'est pas la gravité mais la force centrifuge qui nous maintient au sol. Aucune différence avec les corniches qu'ils utilisent. - Oh, bien sûr. Vous avez déjà entendu parler d'un vaisseau biotek sautant à l'intérieur d'un habitat ? - Jamais. Une manoeuvre de ce type exige une précision phénoménale. Chauvin comme je le suis, je répugne à l'admettre, mais la plupart des faucons en seraient incapables. La plupart des gerfauts aussi, d'ailleurs. Mzu a fait un choix très avisé. Son évasion a été incroyablement bien planifiée. - Elle a eu vingt-six ans pour la préparer, dit Pauline. Elle se releva lentement, secouant sa tunique trempée par l'averse. Un gros poisson bleu, long d'une cinquantaine de centimètres, frétillait sur le sable à ses pieds. - Cette femme s'est foutue de nous pendant vingt-six ans, poursuivit-elle. Elle a joué au prof de physique polarisé sur ses recherches, avec toutes les névroses et toutes les excentricités habituelles, afin de mieux se fondre dans le paysage. Et nous sommes tombés dans le panneau. Nous l'avons patiemment observée pendant vingt-six ans, et rien dans son comportement n'a éveillé nos soupçons. Si ma planète natale avait été réduite en pièces, j'aurais agi de la même façon. Elle n'a jamais flanché, pas une seule fois. Et elle nous a bernés pendant vingt-six ans. Vingt-six ans, nom de Dieu ! Quel genre de personne serait capable de faire ça ? Monica et Samuel échangèrent un regard inquiet. - Une personne du genre obsessionnel, dit-il. - Obsessionnel !... (Pauline se pencha pour ramasser le poisson, mais il se débattit et lui échappa des mains.) Reste tranquille, bon sang ! s'écria-t-elle. Eh bien, Dieu ait pitié d'Omuta maintenant qu'elle a retrouvé son autonomie de mouvement. (Elle réussit à s'emparer du poisson.) Rappelez-vous que, du fait des sanctions que nous leur avons imposées, les Omutans n'ont aucun système défensif digne de ce nom. - Elle n'ira pas très loin, dit Monica. Le retour de Laton a entraîné la cessation presque complète du trafic interstellaire. - L'espoir fait vivre. Pauline se dirigea vers l'océan, tenant dans ses mains un poisson qui s'agitait de plus belle. Monica se releva, épousseta ses vêtements maculés de sable et secoua sa crinière. - Mon Dieu, les critères de recrutement du SRC ne sont plus ce qu'ils étaient. Samuel réagit à cette saillie par un faible sourire. - Ouais. Mais elle a raison à propos de Mzu, vous savez. Le bon docteur nous a tous bien eus. Félicitons-la pour son intelligence. Et préparons-nous à un savon de première. Elle lui passa une main sous l'aisselle pour l'aider à se lever. - Sans doute. Mais une chose est sûre : la chasse au docteur Mzu est ouverte. Chaque gouvernement de la Confédération va vouloir la séquestrer sur sa planète afin de préserver la démocratie. Et, mon nouvel ami, je n'aimerais pas qu'elle soit capturée par certains démocrates de ma connaissance. - Est-ce que nous faisons partie du lot ? Monica hésita, puis secoua la tête à contrecour. - Non. Mais ne le répétez pas à mon patron. Samuel vit deux agents à cheval se diriger vers eux au grand galop. Pour l'instant, il ne se rappelait même plus à quel service ils appartenaient. Ce qui n'avait plus grande importance. Dans quelques heures, ils allaient tous se disperser. - Bon sang, Tranquillité était bien le seul refuge dont elle disposait, n'est-ce pas ? - Oui. Venez, voyons si ces deux-là ont de quoi soigner votre poignet. Je crois que c'est Onku Noi sur le second cheval. Les types des Forces impériales d'Oshanko sont toujours bardés de gadgets. Selon la fonction horloge de ses naneuroniques, il était midi pile. Mais Chas Paske n'était plus sûr de pouvoir vérifier cette information. Il n'avait observé aucune variation d'intensité dans les émissions du nuage rouge depuis qu'il avait commencé à marcher - ou plutôt à se traîner. La jungle rouge et noir conservait obstinément son caractère hostile. Chacun de ses pas était accompagné par l'incessant roulement de tonnerre venu des cieux. Il avait plus ou moins réussi à se confectionner une attelle : cinq morceaux de bois prélevés sur un chêne-merisier attachés par des lianes à sa jambe, de la cheville au bassin. Sa blessure à la cuisse continuait de l'inquiéter. Il l'avait pansée avec des feuilles, mais, chaque fois qu'il y jetait un coup d'oil, elle semblait exsuder sur son mollet de copieuses quantités d'ichor. Et il était impossible d'en chasser les insectes. Apparemment, ceux-ci n'avaient pas déserté la jungle, contrairement à toutes les autres formes de vie animale. Et, comme ils étaient privés de leurs cibles habituelles, ils se massaient autour de lui - les pseudomoustiques, les pseudo-larves, plus des choses pourvues de pattes, d'ailes et de pinces qui ne ressemblaient à rien de connu. Tous impatients de sucer ses chairs tendres. Il avait changé son bandage improvisé à deux reprises, pour trouver la plaie grouillante d'une masse de minuscules élytres noirs. Les mouches rampaient autour de ses brûlures superficielles comme si celles-ci étaient des oasis d'abondance dans un monde désert. S'il fallait en croire son guido-bloc, il avait parcouru deux kilomètres et demi durant les trois dernières heures. La berge de la rivière était envahie de fourrés denses qui rendaient sa progression difficile. Sa béquille ne cessait de se prendre dans l'épais tapis d'herbes et de racines qui jonchait l'humus. Les branches basses les plus fines avaient le chic pour se coincer dans les attaches de son attelle. Sur son passage, il cueillait les petits fruits fripés qui poussaient en abondance sur les plantes rampantes, mangeant constamment afin de maintenir la teneur en protéines de ses fluides vitaux. Mais, au rythme où il avançait, il allait lui falloir plusieurs semaines pour arriver quelque part. Durringham était son but ultime. Les richesses et les ressources, quelles qu'elles soient, de cette misérable planète étaient concentrées dans sa capitale. La mission de son commando était de reconnaître celle-ci. Il ne voyait aucune raison de ne pas l'accomplir. Pas question de rester assis dans la jungle à attendre la mort. Pas question non plus d'espérer être récupéré et évacué. C'était donc à ses yeux la seule solution honorable ; elle l'occuperait, le motiverait et, si jamais il venait à réussir l'impossible, lui permettrait en outre d'accomplir une tâche digne d'éloges. Chas Paske comptait mourir en combattant. Mais, si déterminé soit-il, il savait qu'il devait trouver une façon plus efficace de se déplacer. Le programme médical prélevait dans ses implants de fortes quantités d'endocrines, et des blocs analgésiques avaient été érigés dans vingt pour cent de ses fibres nerveuses. Métabolisme renforcé ou pas, il ne pouvait pas se permettre de dépenser de l'énergie à ce rythme. Il accéda à son guido-bloc et appela la carte. Un village nommé Wryde se trouvait à quinze cents mètres en aval sur l'autre rive. Selon le fichier de la SEL, il avait été fondé neuf ans auparavant. Ça ferait l'affaire. Il cueillit à nouveau une elwisie et poursuivit sa route en boitillant. Le tonnerre avait au moins un avantage : personne ne risquait d'entendre le barouf qu'il faisait en avançant dans la végétation. La lumière lui apparut bien avant les premières maisons. Une accueillante aura dorée nimbant la rivière comme un linceul. Les dents-de-chien luisaient et étincelaient de toute leur opulence. Chas entendit même un oiseau, un criailleur au pépiement surpris et un peu stupide. Avec un luxe de précautions, il s'allongea sur le sol, puis se mit à ramper. Wryde était devenu une communauté riche et prospère, bien au-delà des normes en vigueur sur une colonie en phase un. La ville était douillettement nichée dans une clairière de six kilomètres carrés transformée en parc distingué. Elle était composée de vastes demeures de pierre, de brique ou de corail, le genre de résidence élégante et sophistiquée qui ferait la fierté d'un négociant ou d'un riche propriétaire terrien. Dans la grand-rue, un boulevard cossu et bordé d'arbres, régnait une intense activité : les gens entraient et sortaient des boutiques ou savouraient un verre à la terrasse d'un café. Des calèches la parcouraient sur toute sa longueur. À l'une de ses extrémités se dressait un imposant hôtel de ville en brique rouge, quatre étages d'une façade ornée d'une grande horloge ouvragée. Il aperçut ce qui ressemblait à un terrain de sport derrière un pâté de maisons. Des gens, tous vêtus de blanc, y jouaient à un jeu qu'il ne reconnut pas, applaudis par des spectateurs en train de pique-niquer. Au fond du parc, à la lisière de la jungle, cinq moulins à vent étaient plantés au bord d'un lac, et leurs grandes ailes blanches tournaient régulièrement en dépit de la quasi-absence de brise. La rivière était bordée de superbes manoirs, dont les pelouses s'étendaient jusqu'à la berge. Chacun d'eux avait sa jetée ou son hangar à bateaux privatif ; le lent flot des dents-de-chien caressait la coque des canots et des petits voiliers. Les embarcations plus grandes avaient été mises en cale sèche. C'était le genre de communauté propre à séduire n'importe quelle personne saine d'esprit ; le calme d'un village et la stabilité d'une grande ville. Chas lui-même, à plat ventre dans la boue sous un buisson, se sentit subtilement attiré par ce lieu. Sa seule existence offrait la promesse d'un âge d'or perpétuel. Ses implants rétiniens lui permirent d'observer les visages souriants des citoyens vaquant à leurs occupations, Il eut beau scruter la ville dans ses moindres recoins, il ne vit personne occupé à entretenir les jardins impeccables ou à balayer les rues ; ni êtres humains, ni serviteurs bioteks, ni mécanoïdes. Les seules personnes que l'on aurait pu classer dans la catégorie des travailleurs étaient les cafetiers, et ceux-ci, apparemment ravis de leur sort, bavardaient et riaient avec leurs clients. Une armée de généraux, se dit-il en son for intérieur. Ceci n'est pas réel. Il accéda de nouveau au guido-bloc. Une grille référentielle verte apparut dans son champ visuel, et il fit le point sur une jetée à l'autre bout de la clairière. Le bloc calcula ses coordonnées exactes et les intégra à la carte. Lorsqu'il contrôla son statut physiologique, ses naneuroniques l'informèrent qu'il ne lui restait plus qu'une demi-heure de réserve d'hémoglobine. Son métabolisme ne produisait plus cette substance avec son efficacité coutumière. Il examina une dernière fois l'affichage du guido-bloc. Une demi-heure lui suffirait amplement. Chas Paske se remit à ramper, descendant la berge boueuse et se glissant dans l'eau comme un crocodile arthritique. Vingt minutes plus tard, il écartait deux dents-de-chien judicieusement choisies et laissait émerger des eaux sa tête rigide. Le guido-bloc avait parfaitement fonctionné, le conduisant juste à côté de la jetée. Un canot bleu aux lignes effilées oscillait doucement près de sa bitte d'amarrage. Personne dans les parages. Il leva la main et coupa l'amarre à la thermolame, en agrippant le bout comme elle tombait dans l'eau. Le canot se mit à dériver avec les dents-de-chien. Chas replongea. Il attendit jusqu'à la dernière seconde. Le programme de surveillance physiologique de ses naneuroniques dut l'avertir que son cerveau risquait de souffrir du manque d'oxygène avant qu'il ose émerger. Wryde avait disparu derrière un coude de la rivière, mais la lumière ordinaire qui s'accrochait à son paysage idyllique débordait encore sur les arbres du rivage. Lorsqu'il se tourna vers son butin, ce fut pour constater que, de canot neuf aux lignes profilées, il était devenu une patache fatiguée qui ne valait guère mieux qu'un radeau. Ses plats-bords ridiculement minces, ajout inspiré par une idée d'après-coup qui tenait du surréalisme, s'effritaient sous ses yeux comme du liège pourri. Ils laissaient sur le tapis de dents-de-chien un sillage de poudre charbonneuse. Chas patienta une minute dans l'attente d'une nouvelle altération catastrophique. Puis il frappa le bois de la coque pour en éprouver la solidité. Apparemment, pas de danger. Au prix d'un effort immense, manquant faire chavirer le bateau, il réussit tant bien que mal à se hisser à son bord. Il demeura inerte un long moment, puis se redressa péniblement sur ses coudes. Le canot dérivait lentement vers le rivage. De longs et visqueux rubans de tortille pendaient de son attelle. Des insectes aquatiques grouillaient sur sa cuisse blessée. Les deux bandages nanoniques seraient bientôt incapables de protéger son mollet du sang vicié. - À part ça, tout va bien, dit-il. Sa voix rocailleuse lui parut discordante tant il s'était accoutumé à l'incessant roulement de tonnerre. Il écrasa ou chassa tous les insectes qui étaient à sa portée. Évidemment, il n'y avait pas de rames dans le canot. Il trancha les lianes qui maintenaient son attelle et utilisa le plus grand bâton dont il disposait pour s'éloigner de la berge et rejoindre le courant principal. Cela lui prit du temps, les dents-de-chien faisant de leur mieux pour lui résister, mais, une fois qu'il eut gagné le centre de la rivière, le canot prit sensiblement de la vitesse. Il s'installa le plus confortablement possible et regarda défiler les arbres avec une impatience croissante. Amateur éclairé d'Histoire militaire, Chas savait que, jadis, sur la vieille Terre, on disait que tous les chemins menaient à Rome. Ici, sur Lalonde, toutes les rivières menaient à Durringham. Une bulle de lumière blanche enveloppait Aberdale comme pour le posséder. Vu des hauteurs, le village semblait s'être abrité sous un dôme de nacre translucide pour se défendre des éléments pervers qui assaillaient la jungle. Octan en fit le tour à une distance respectable, ses ailes déployées à leur envergure maximale d'un mètre cinquante, chevauchant les courants thermiques avec fluidité, méprisant la pesanteur. La jungle en dessous de lui était du même marron terne que le ciel. Mais au sud, dans le lointain, une étroite bande horizontale d'un vert éclatant l'attkait irrésistiblement. Son instinct le poussait à voler vers elle, à retrouver la pureté de l'authentique lumière. Deux courants de pensée circulaient dans le cerveau de l'oiseau, son maître l'incitant en douceur à ne pas fuir vers cette pureté et à incliner la tête afin que son regard se pose sur les bâtiments au centre de la clairière illuminée. Ses rétines renforcées zoomèrent sur eux. - C'est virtuellement la même chose qu'à Pamiers, dit Pat Halahan. Une cinquantaine de ces demeures de luxe. Je ne vois que des pelouses et des jardins, jusqu'à la lisière de la jungle. Pas le moindre champ ni le moindre verger. Il se pencha en avant, les yeux fermés. Octan incurva machinalement la pointe sépia d'une aile, altérant sa course d'un degré. - Tiens, c'est bizarre. Les arbres qui bordent la rivière ressemblent à des saules pleureurs terriens. Mais ils sont gigantesques, plus de vingt mètres de haut. Ils doivent avoir une bonne trentaine d'années. - Ça m'étonnerait, murmura Kelly d'une voix boudeuse, dissimulant des émotions plus subtiles. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas le bon climat. - Ouais, exact, reprit Pat. Je passe en infrarouge. Non. Rien. S'il y a des installations souterraines, Reza, alors elles sont sacrement profondes. - OK, dit le chef du commando à contrecour. Envoie Octan reconnaître le terrain plus à l'est. - Si tu veux. Mais il ne semble pas y avoir d'autres clairières habitées dans cette direction. À l'altitude où il est, il aperçoit nettement la lumière de Schuster. Il n'y a rien de similaire à l'est. - Ils ne vont pas trahir leur présence avec des hologrammes de cent kilowatts, Pat. - À tes ordres. Cap à l'est. Une soudaine envie d'explorer les terres inconnues situées par-delà le village parcourut les synapses d'Octan, et le grand aigle vira brusquement, réduisant le paysage et le ciel blessé à un chaos de taches floues. Les mercenaires se dirigeaient eux aussi vers l'est, mais ils avançaient sur la rive nord de la Quallheim, suivant à un kilomètre de distance une trajectoire parallèle à son cours. Ils avaient abordé à l'ouest de Schuster, dans une zone où les deirars étaient si denses qu'on se serait cru dans une plantation. Ce terrain leur permettait de progresser plus facilement que lors de leur première tentative, quand ils s'étaient enfoncés dans la jungle après avoir dépassé Pamiers. Les troncs lisses et épais des deirars se dressaient sur une hauteur de vingt-cinq mètres, puis se déployaient en une ombrelle végétale formant un plafond quasiment solide. L'ensemble évoquait une cathédrale sylvestre aux proportions gigantesques. Où que se portât le regard, on ne voyait que de robustes colonnes d'un noir de jais soutenant un dôme de feuillage presque uniforme. De ce côté-ci de la rivière, le déluge habituel de plantes rampantes et de fourrés était remplacé par une tavelure d'herbes anémiées, aux longues tiges pâles recouvertes de lichen gris. C'était Reza qui ouvrait la marche, mais il avait envoyé Théo en éclaireur dans les frondaisons. Seuls quelques-uns d'entre eux étaient sortis indemnes de Pamiers. Il estimait s'en être tiré à bon compte, ne déplorant que la perte de deux capteurs implantés dans son occiput renforcé au monocarbone, des entailles au torse et une brûlure en spirale sur la jambe droite. Kelly était la plus grièvement atteinte du groupe ; mais les bandages nanoniques lui avaient permis de retrouver sa mobilité. Elle portait un petit sac à dos cylindrique contenant sa trousse de secours ; le pantalon de son armure protégeait ses jambes des épines, et un tee-shirt vert olive, que la lumière rouge avait fait virer à la terre d'ombre, recouvrait son bandage qui lui faisait une bosse sur le flanc. Pamiers leur avait enseigné une pénible leçon, qui les avait touchés dans leur chair comme dans leur fierté. Une leçon importante aux yeux de Reza. Les mercenaires avaient appris à considérer les asservis avec grand respect. Pas question de courir à nouveau le risque de sonder un village. Fenton et Ryall fouillaient sans se lasser la jungle sur la rive sud, restant à bonne distance d'Aberdale. Les bruits de la forêt leur parvenaient par intermittence, entre deux grondements de tonnerre en provenance du nuage rouge. Les parfums organiques d'une centaine de fleurs et de fruits mûrs se diffusaient dans l'air humide, offrant un contraste bienvenu avec la puanteur des enfants morts. Reza poussa les chiens plus au sud, les éloignant du village désormais inhumain, de l'odeur des petits cadavres en décomposition, de la barrière surnaturelle, du terrible prix que les envahisseurs avaient fait payer à la population de Lalonde. Des feuilles étroites, mouchetées de moisissure, s'écartaient devant la truffe des chiens. Un mélange glacé de répugnance et de honte - un sentiment presque inévitable - s'insinuait sournoisement dans leur esprit via la bande d'affinité ; ils partageaient les sentiments de leur maître, son désir de laisser derrière lui cette calamité qui lui avait brisé le cour. De nouvelles senteurs leur parvinrent : de la sève coulant des herbes coupées, des feuilles piétinées, de l'humus remué par des pieds et des roues. Guidés par leurs sens et par leur instinct, les chiens pressèrent l'allure. Des gens étaient récemment passés par ici. Quelques-uns, mais pas beaucoup. Reza aperçut une piste dans la jungle. Une sente animale orientée du nord au sud, élargie quelque temps plus tôt - les branches sectionnées à la thermolame, les buissons dégagés à coups de machette -, puis retombée à l'abandon. Presque, mais pas tout à fait. Quelqu'un l'utilisait encore. Quelqu'un l'avait empruntée moins de deux heures plus tôt. Tous leurs sens en éveil, Fenton et Ryall filèrent plein sud sur l'herbe grasse. Au bout de deux kilomètres, ils reniflèrent des traces qui s'enfonçaient dans la jungle. Une personne, un homme. Ses vêtements avaient laissé sur les feuilles de la sueur et du coton. - Pat, ramène Octan par ici. Je crois qu'on tient notre homme. Reza opta pour la simplicité. Les mercenaires activèrent à nouveau leurs aéroglisseurs lorsqu'ils retrouvèrent la Quallheim à l'est d'Aberdale et partirent en quête d'un affluent sur la rive sud. Selon la carte archivée dans son guido-bloc, une petite rivière coulait dans la jungle à cet endroit, prenant sa source dans les montagnes par-delà la savane. Il leur fallut cinq minutes pour la trouver, et les aéroglisseurs la remontèrent après avoir franchi le barrage de dents-de-chien qui s'était formé au confluent. Une voûte de branches feuillues les protégeait du ciel. - Une fois que nous l'aurons capturé, nous remonterons cette rivière jusqu'à la savane, dit Reza quand ils se furent éloignés de la Quallheim. Je veux qu'on sorte le plus vite possible de dessous ce putain de nuage. Quand ce sera fait, je pense qu'on aura de nouveau accès aux satellites de communication. Comme ça, si nous pouvons tirer des informations utiles de notre prisonnier, nous les transmettrons tout de suite à Terrance Smith. Si Smith est toujours là, se dit Kelly. Elle n'arrivait pas à oublier ce que leur avait dit la femme de Pamiers : les astronefs se battaient entre eux. Mais Joshua avait promis de rester dans le système et de les récupérer. Elle eut un petit reniflement cynique. C'est ça, l'homme le plus fiable de la Confédération. - Ça va ? demanda Ariadne, élevant la voix pour se faire entendre en dépit du gémissement régulier de l'hélice et du grondement perpétuel du tonnerre. - Mes blocs analgésiques tiennent le coup, dit Kelly. C'est uniquement la taille de la brûlure qui m'a fait un choc. Elle réprima un vif désir de se gratter le flanc. - Ça épicera un peu ton enregistrement, ça le rendra plus dramatique, répliqua Ariadne. Et à ce propos, tu ne vas pas nous démolir, n'est-ce pas ? Je veux dire, dans cette histoire, c'est nous les bons. - Ouais. C'est vous les bons. - Génial, j'ai toujours voulu être une star de sensovidéo. Kelly accéda à la cellule mémorielle abritant son reportage sur Lalonde et tourna la tête jusqu'à placer Ariadne au centre de son champ visuel (regrettant au passage que la ranger soit incapable de produire une expression à moitié exploitable). - Qu'avez-vous appris des échantillons prélevés sur les maisons ? - Que dalle. C'était de la poussière, un point c'est tout. De la terre séchée. - Donc, ces bâtiments si ouvragés ne sont que pure chimère ? - À moitié seulement. Il ne s'agit pas d'une fiction complète ; la terre est sculptée pour produire la forme que tu as vue, et enveloppée ensuite dans une illusion d'optique. En fait, ça fonctionne un peu comme nos circuits caméléon. - Mais comment font-ils ça ? - Aucune idée. Ce qui s'en rapproche le plus dans la technologie humaine, ce sont les générateurs de liaison moléculaire avec lesquels on renforce la coque des astronefs. Or ces appareils coûtent cher et consomment beaucoup d'énergie. Il serait plus économique de construire une maison ordinaire ou d'utiliser de la silicone programmée, comme tu l'as suggéré. D'un autre côté... (elle releva la tête pour pointer ses capteurs sur le nuage qui flottait au-dessus des arbres) la logique ne semble guère prévaloir sur Lalonde en ce moment. L'aéroglisseur se posa en douceur sur la berge boueuse. Ryall les attendait, immobile parmi les qualtooks qui bordaient la rivière. Reza rejoignit le molosse d'un bond et lui caressa la tête. L'animal se pressa contre son flanc, lui manifestant une dévotion absolue. - Jalal et Ariadne, avec moi, dit Reza. Les autres, restez ici et tenez-vous prêts à repartir. Pat, suis-nous par l'intermédiaire d'Octan. Si nous ratons notre coup, je vous suggère de continuer vers le sud. Il y a une colonie tyrathca de l'autre côté de la savane. C'est une cachette qui en vaut une autre. Cette capture représente notre dernière chance d'accomplir la mission qui nous a été confiée. Inutile de courir de nouveaux risques pour obtenir des informations ou pour tenter de nous secourir. Compris ? - À tes ordres, dit Pat. Jalal et Ariadne rejoignirent leur chef sur le rivage. Le gladiateur avait fixé un fusil Gauss à l'un de ses coudes et une carabine ITP à l'autre ; les conduits d'alimentation en énergie et en munitions lui faisaient des arceaux au-dessus des épaules. - Kelly, demanda Reza d'un air ingénu, tu ne veux pas nous accompagner cette fois-ci ? - Il a fallu huit générations de mariages consanguins pour te produire, lui répliqua-t-elle. Les trois mercenaires sur la berge activèrent leurs circuits caméléon. Leurs rires flottèrent de la jungle apparemment déserte jusqu'aux aéroglisseurs. Fenton observait la petite clairière à l'abri des branches basses tombantes d'un jeune gigantéa. Si la lumière qui la baignait n'était pas d'un blanc solaire comme celle des villages, le rouge universel y tirait cependant vers le rosé pâle. L'édifice bâti en son centre ressemblait davantage aux chalets typiques des vallées alpines qu'aux cabanes en planches des colons. L'un de ses murs était constitué d'une cheminée de pierre d'où montait un panache de fumée paresseuse. On avait dépensé beaucoup d'efforts pour transformer cette clairière ; les fourrés étaient taillés, des peaux de bêtes séchaient sur des chevalets, des bûches étaient empilées dans un coin, et dans un autre poussait un petit jardin potager. Celui qui avait accompli tout cela était un homme de trente-cinq ans environ, bien bâti, aux cheveux d'un roux éclatant, vêtu d'une épaisse chemise en coton à carreaux rouge et bleu et d'un jean noir taché de boue. Il était occupé à fabriquer une table devant sa porte, taillant le bois avec des outils antiques. Un fauteuil à bascule à moitié achevé était posé derrière lui. Fenton sortit subrepticement de l'ombre du gigantéa, prenant soin de se dissimuler derrière les buissons et les arbres plus petits qui entouraient la clairière. Entre deux grondements de tonnerre, il entendait le crissement régulier produit par l'homme qui ponçait un bout de bois sur la table. Puis ce bruit cessa net, et l'homme se raidit. Reza n'aurait pas cru qu'une telle chose soit possible. Cet homme était à cinquante mètres du chien, il lui tournait le dos, et le tonnerre grondait en permanence. Même ses propres sens, pourtant renforcés, auraient eu du mal à repérer Fenton dans de telles circonstances. Les trois mercenaires se trouvaient encore à quatre cents mètres de là. Il n'avait pas le choix... Fenton s'avança allègrement dans la clairière. L'homme se retourna, haussa des sourcils broussailleux. - Qu'est-ce qui nous arrive là ? Mon Dieu, mais tu es une belle bête... (Il claqua des doigts, et Fenton trottina jusqu'à lui.) Ah, tu n'es pas venu tout seul, on dirait. Quel dommage, quel dommage. Pour nous tous. Ton maître n'est pas loin, je parie. Alors ? Tu es arrivé ce matin à bord d'un spatiojet, pas vrai ? Cela a dû être un sacré voyage. Enfin, ce n'est pas cet après-midi que je finirai mon fauteuil. Il s'assit sur un banc près de la table et commença à se transformer : sa chemise changea de couleur, ses cheveux s'estompèrent, sa carrure se fit moins impressionnante. Lorsque Reza, Jalal et Ariadne pénétrèrent dans la clairière, il était devenu un homme d'un certain âge, sans signe distinctif, à la peau basanée et aux traits pinces, vêtu d'un survêtement de la SEL plutôt fatigué. Rayonnant de bonheur, Fenton lapait bruyamment de l'eau dans un bol placé aux pieds de son nouvel ami. Reza s'avança avec prudence. Ses implants rétiniens scannè-rent l'homme de la tête aux pieds et il télétransmit la séquence pixellisée à son bloc-processeur, avec ordre de lancer un programme de recherche et d'identification. Bien que l'image spectrale du bûcheron se soit évanouie, Reza vit que les cheveux noirs de l'homme avaient des racines roux foncé. - Bonjour, dit-il, ne sachant trop comment réagir à la passivité de l'autre. - Bonjour à vous. Permettez-moi de dire que je n'ai jamais vu de créature comme vous. Sauf peut-être au cinématographe, et encore j'en doute. - Je m'appelle Reza Malin. Nous faisons partie d'une équipe dépêchée par la SEL pour découvrir ce qui se passe ici. - Alors, mon garçon, je vous souhaite bonne chance, avec toutes les onces de sincérité dont je dispose. Vous allez en avoir besoin. Les naneuroniques de Reza lui apprirent que l'once était une ancienne unité de mesure (aucune référence relative au cinématographe). - Êtesvous disposé à m'aider ? - Il me semble que je n'ai pas vraiment le choix, pas vrai ? Pas face à vos joyeux compagnons et à leurs armes fabuleuses. - Exact. Comment vous appelez-vous ? - Comment je m'appelle ? Eh bien, je suis Shaun Wallace. - Perdu. Selon les fichiers de la SEL, vous êtes Rai Molvi, un colon établi à Aberdale. L'homme se gratta l'oreille et lança à Reza un sourire penaud. - Ah, vous m'avez percé à jour, Mr. Malin. J'ai bien été ce vieux Molvi, je dois l'admettre. C'est une âme totalement dépourvue de charme. - OK, fini de jouer au con. Par ici. Reza ouvrit la marche pour regagner les aéroglisseurs, Jalal suivant le prisonnier de près et le tenant en respect avec un fusil Gauss braqué sur sa nuque. Deux minutes après leur départ de la clairière, la lumière rosé perdit de son éclat, laissant la place à la pénombre lie-de-vin qui régnait dans la jungle environnante. Comme informés de cette désertion, des vennals joueurs apparurent dans les arbres de la lisière. Les plus audacieux coururent sur l'herbe et jusque dans la cabane, en quête de quelques miettes. Au bout d'un quart d'heure, l'édifice émit un violent grincement. Les vennals regagnèrent en masse* l'abri de la forêt. Deux minutes supplémentaires s'écoulèrent avant qu'il arrive autre chose. Tel le reflet d'une lune s'estompant après son coucher, la texture du chalet s'effaça, révélant une hutte en boue des plus primitives. De minuscules fragments de boue séchée churent du toit, s'éparpillant sur l'herbe telle une averse de petites feuilles mortes ; la poussière se mit à ruisseler le long des murs. En une vingtaine de minutes, l'édifice tout entier s'était dissous comme un morceau de sucre sous une pluie tiède. Il y avait eu la révélation de l'existence d'Ione Saldana, et celle du retour d'un Laton toujours vivant, mais ceci, c'était le scoop des scoops. Collins allait faire d'elle sa présentatrice vedette jusqu'à la fin des temps. Elle allait être respectée et adulée dans toute la Confédération. Kelly Tirrel était la première journaliste de l'Histoire à interviewer un mort. Et pour un mort, Shaun Wallace était plutôt conciliant. Assis sur un banc de l'aéroglisseur de tête, il faisait face à Kelly et caressait un Fenton énamouré. Jalal pointait sur lui un fusil Gauss de gros calibre. Assis près de Kelly, Reza les écoutait avec attention, y allant de temps à autre de ses commentaires. Les arbres se faisaient moins denses à mesure de leur progression. Le nuage rouge devenait de plus en plus visible à travers la dentelle noire de leurs frondaisons. Lui aussi perdait de son intensité ; son uniformité était rompue par de rapides courants sinueux. Ce qui était étrange, car il n'y avait pas de vent au niveau du sol. Shaun Wallace affirmait avoir vécu en Irlande du Nord au début du XXe siècle. - C'était une terrible époque, avait-il dit à voix basse. Surtout pour quelqu'un partageant mes croyances. Cependant, quand on lui avait demandé quelles étaient ces croyances, il s'était contenté de secouer la tête en affichant un sourire distant. - Cela écorcherait les oreilles d'une dame comme vous. Il était mort au milieu des années 1920, un martyr de la cause, une victime de l'oppression anglaise. Il ne précisa pas pour quelle En français dans le texte. (N.d.T.) raison les soldats l'avaient abattu. Mais il n'était pas mort seul, proclama-t-il. - Et ensuite ? demanda Kelly. - Ah, Miss Kelly, ensuite le diable est intervenu. - Vous êtes allé en enfer ? - L'enfer est un lieu, c'est ce que les bons prêtres m'ont appris. Cet au-delà n'était pas un lieu. C'était sec, vide, et bien plus cruel que la souffrance physique. On y voyait les vivants gâcher leur existence et on s'y nourrissait de la substance des autres. - Des autres ? Vous n'étiez pas seul ? - Nous étions des millions. Des âmes en si grand nombre qu'un pauvre gars de Ballymena comme moi n'aurait pu les compter. - Et vous pouviez voir les vivants depuis l'autre côté ? - Depuis l'au-delà, oui. Comme à travers une fenêtre embuée. Mais on s'efforce toujours de savoir ce qui se passe dans le monde des vivants. Tout le temps. On le désire, ce monde, on le désire si fort, ma fille, qu'on a l'impression que son coeur va se briser. J'ai vu des merveilles et j'ai vu des terreurs, et je ne pouvais toucher ni les unes ni les autres. - Comment êtes-vous revenu ? - On nous a ouvert la porte. Quelqu'un est venu à nous depuis ce côté-ci, ici, sur cette planète étouffante. J'ignore ce qu'était cette créature. Elle n'avait cependant rien de terrestre. Ensuite, il était impossible de nous arrêter. - Ce xéno, cette créature qui vous a ouvert la porte... est-ce qu'il est encore ici, est-ce qu'il ramène encore des âmes de l'au-delà? - Non, il n'était là que pour le premier d'entre nous. Ensuite, il a disparu. Mais il était trop tard, le filet d'eau devenait déjà un torrent. Nous revenons tout seuls à présent. - Comment procédez-vous ? Shaun Wallace poussa un lourd soupir. Il resta silencieux si longtemps que Kelly crut qu'il n'allait pas lui répondre ; il cessa même de caresser Fenton. - Comme le faisaient jadis les adorateurs du diable, dit-il d'une voix nouée par l'émotion. Avec leurs cérémonies et leur paganisme barbare. Que Dieu me pardonne d'avoir fait ce que j'ai fait, moi qui croyais déjà être un grand pécheur avant ma mort. Il n'y a malheureusement pas d'autre moyen. - Quel est ce moyen ? - Nous brisons les vivants. Nous leur donnons envie d'être possédés. Car la possession signifie la fin de leurs tourments, voyez-vous. En dépit de tout notre pouvoir, nous ne pouvons ouvrir qu'une petite porte sur l'au-delà, juste assez pour montrer le chemin aux âmes perdues. Mais elles ont besoin qu'un hôte les attende. Et cet hôte doit être volontaire. - Vous les soumettez par la torture, dit sèchement Reza. - Oui, c'est vrai. C'est bien ainsi que nous agissons. Je ne suis nullement fier de l'admettre, croyez-moi. - Vous voulez dire que Rai Molvi est toujours là ? Toujours vivant en vous ? - Oui. Mais je garde son âme enfermée en lieu sûr, dans les ténèbres. Je ne sais pas si vous le qualifieriez de vivant. - Ce pouvoir dont vous parlez, reprit Kelly avec insistance, quelle est sa nature ? - Je n'en suis pas sûr. C'est une sorte de magie. Mais ce n'est pas une magie de sorcière, avec charmes et potions. C'est une magie plus noire, car elle est toujours à portée de l'esprit. Et si facile à utiliser. Une telle chose ne devrait jamais être confiée à un homme. La tentation est trop forte. - C'est de là que vient le feu blanc ? demanda Reza. De ce pouvoir que vous avez ? - Oui, en effet. - Quelle est sa portée ? - Ah, Mr. Malin, voilà une question délicate. Plus nous sommes nombreux à le lancer, plus il ira loin. Plus nous sommes passionnés, plus il sera puissant. Si vous en disposiez, calme comme vous l'êtes, je pense qu'il n'aurait qu'une faible portée. Reza grogna et s'agita sur son banc. - Pourriez-vous me faire la démonstration de ce pouvoir, s'il vous plaît ? demanda Kelly. J'aimerais l'enregistrer pour le montrer aux gens. Ainsi, ils croiront à la véracité de vos paroles. - Je n'avais jamais rencontré de jeune fille journaliste. Vous m'avez bien dit que vous travaillez pour un journal, n'est-ce pas? - Oui, pour l'équivalent de ce qu'étaient les journaux à votre époque. (Elle engagea une recherche historique par l'entremise de ses naneuroniques.) Quelque chose comme les actualités Pathé ou Movietone au cinéma, mais avec des couleurs et des émotions. Alors, cette démonstration ? - Personnellement, je préfère les jeunes filles aux cheveux plus longs. Un peu gênée, Kelly passa une main sur son crâne. Elle n'avait conservé de ses cheveux qu'une brosse bleu-noir, afin de pouvoir porter sans problème le casque de son armure. - En temps normal, mes cheveux sont plus longs, dit-elle, non sans acrimonie. Shaun Wallace lui lança une oeillade, puis se pencha au-dessus du plat-bord pour attraper l'un des insectes aux longues pattes qui couraient sur les dents-de-chien. Il le plaça au creux de sa main ; un mince corps tubulaire, couleur beige, avec une tête bulbeuse où poussaient des mandibules menaçantes, Il tressaillait mais restait figé, comme s'il était collé à la peau de l'homme qui l'avait capturé. Celui-ci posa son autre main sur lui, pressant lentement ses deux paumes l'une contre l'autre comme pour l'écrabouiller. Kelly ne broncha pas. Lorsqu'il écarta les mains, ce fut pour révéler le prince des papillons, dont les ailes gigantesques étaient moirées de turquoise, de topaze et d'argent, autant de couleurs étincelantes et invulnérables à la lumière rouge du nuage. Après un instant d'hésitation, il prit son envol, pour être aussitôt balayé par le souffle puissant de l'aéroglisseur. - Vous voyez ? dit Shaun Wallace. Nous ne faisons pas que détruire. Kelly perdit de vue la splendide apparition. - Combien de temps va-t-il rester ainsi ? - La mortalité n'est pas quelque chose que l'on mesure comme une pinte de bière, Miss Kelly. Il va vivre pleinement sa vie, c'est tout ce que l'on peut dire. - Il ne le sait pas, lâcha Reza dans un murmure. Shaun Wallace se fendit d'un sourire entendu, légèrement condescendant. La pénombre se dissipait autour de l'embarcation. Droit devant, Kelly distinguait le merveilleux éclat, si accueillant, d'un rayon de soleil frappant le feuillage émeraude. Autre chose que du rouge, enfin ! Elle en était presque venue à croire que le rouge était la seule couleur qui existât, qui eût jamais existé. Les aéroglisseurs glissèrent sous les franges effilochées de la bande nuageuse. Les mercenaires poussèrent en chour un cri de joie spontané. - Qu'est-ce que c'est que cette chose ? demanda Kelly en désignant le nuage, élevant la voix pour se faire entendre. - Un reflet de nous-mêmes, de notre peur. - Qu'est-ce qui vous fait peur ? - Le néant de la nuit. Il nous rappelle trop l'au-delà. Nous nous en cachons. - Vous voulez dire que c'est vous qui avez créé ça ? demanda-t-elle, partagée entre le scepticisme et la stupéfaction. Mais ça couvre plusieurs milliers de kilomètres. - Oui, en effet. C'est notre volonté qui a créé cela ; nous voulions un abri, alors nous en avons fait un. Chacun de nous, Miss Kelly - même moi, qui reste à l'écart des autres -, prie avec ferveur pour trouver un sanctuaire. Et notre volonté ne cesse de croître, elle s'étend sur ce monde pour le conquérir. Un jour, bientôt, elle couvrira la totalité de la planète. Mais cela ne sera que le premier chapitre de notre salut. - Que ferez-vous pour écrire le deuxième ? - Nous partirons. Nous fuirons le regard impitoyable de cet univers. Nous nous retirerons dans un lieu que nous aurons créé nous-mêmes. Un lieu où nul néant ne sera suspendu au-dessus de nos têtes telle une épée de Damoclès, où la mort ne pourra venir nous chercher. Un lieu où votre papillon vivra éternellement, Miss Kelly. C'est là un but des plus nobles, un rêve qui vaut d'être chéri, et jamais vous ne pourrez me persuader du contraire. Reza regarda les derniers arbres de la jungle s'éloigner à mesure que les aéroglisseurs pénétraient dans la savane. La luxuriante prairie verte semblait se dérouler de part et d'autre de la rivière comme si elle venait seulement de voir le jour. Il n'y prêtait pas vraiment attention ; l'étrange Irlandais (ou supposé tel) était un conteur captivant. - Un univers clos, dit-il d'une voix où ne perçait plus aucun mépris. Kelly lui jeta un regard surpris. - Tu veux dire que c'est possible ? - Ça arrive mille fois par jour. Chaque fois qu'ils voyagent entre les étoiles, les gerfauts et les faucons ouvrent des interstices dans l'espace pour emprunter un trou-de-ver. En théorie, il s'agit d'univers autonomes. - Oui, mais une planète tout entière... - Nous sommes vingt millions, dit Shaun Wallace d'une voix doucereuse. Nous en sommes capables : si nous réunissons nos forces, nous pouvons ouvrir la porte qui nous conduira loin de la mortalité. Les naneuroniques de Kelly enregistrèrent scrupuleusement le frisson qui lui irrigua les nerfs lorsqu'elle prit conscience de la conviction qui habitait le revenant. - Votre plan est donc de créer un trou-de-ver suffisamment vaste pour contenir la totalité de Lalonde ? Et de la garder là-dedans ? Shaun Wallace agita l'index dans sa direction. - Ah, je vous y prends encore une fois, Miss Kelly, à mettre dans ma bouche vos termes si élégants. Plan, quel grand mot ! Les généraux, les amiraux, les rois, ils font des plans, eux. Mais pas nous, nous n'avons que notre instinct. Dissimuler notre nouveau monde à cet univers créé par Dieu, c'est pour nous aussi naturel que de respirer... (Gloussement.) Cela veut dire qu'on pourra continuer à respirer, nous aussi. Je suis sûr que vous ne tenez pas à m'empêcher d'agir dans ce sens, n'est-ce pas ? Une gentille fille comme vous. - Non. Mais, et Rai Molvi dans tout ça ? Dites-moi ce qui va lui arriver quand ce sera fait. Shaun Wallace se gratta le menton, parcourut la savane du regard, rajusta son survêtement sur ses épaules, se fendit d'un sourire sardonique. - Il reste, c'est ça ? dit Kelly avec raideur. Vous ne comptez pas le laisser partir. - J'ai besoin de son corps, Miss. Vraiment besoin. Peut-être y aura-t-il parmi nous un prêtre qui pourra m'accorder l'absolution. - Si ce que vous dites est vrai, dit Reza d'une voix glaciale tout en scrutant la bande nuageuse à l'aide d'un capteur optique, alors nous avons intérêt à ne pas nous attarder ici. Wallace, quand est censé se dérouler ce numéro d'escamotage à l'échelle planétaire? - Vous disposez d'un répit de quelques jours. Mais plus aucun de vos astronefs n'est là pour vous emporter. Désolé. - C'est pour ça que vous ne nous avez pas résisté, parce que nous ne pouvons pas nous échapper ? - Oh non, Mr. Malin, vous vous trompez sur mon compte. Je n'aime guère fréquenter mes semblables, voyez-vous. C'est pour cela que je vis tout seul dans les bois. Je préfère la solitude, car j'ai dû supporter leur compagnie bien trop longtemps. Sept cents ans, pour être précis. - Ça veut dire que vous allez nous aider ? Il se redressa et jeta un coup d'oeilpar-dessus son épaule en direction du second aéroglisseur. - Je ne ferai rien pour vous gêner, annonça-t-il d'un air magnanime. - Merci infiniment. - Mais cela ne vous servira pas à grand-chose, en fait. - Pardon ? - Il ne vous reste plus beaucoup de refuges dans l'univers, j'en ai peur. Pas mal d'entre nous ont déjà mis les voiles. - Bordel de merde ! hoqueta Kelly. Shaun Wallace fronça les sourcils d'un air réprobateur. - Un tel langage est indigne d'une dame. Kelly fit le point sur son visage avec beaucoup de soin. - Êtes-vous en train de me dire que ce qui se passe sur Lalonde va aussi se produire sur d'autres planètes ? - En effet. Il reste une foule d'âmes en peine dans l'au-delà. Elles ont toutes un besoin pressant de corps en bonne santé, jusqu'à la dernière d'entre elles. Un peu comme celui que vous avez là. - Désolé, ce corps est déjà occupé. Les yeux de Shaun Wallace s'éclairèrent d'une lueur amusée et cruelle. - Celui-ci l'était il n'y a pas si longtemps, Miss Kelly. - Et tous ces mondes que les possédés ont rejoints, allez-vous tenter de les emprisonner dans des trous-de-ver ? - C'est une drôle d'expression de l'ancien temps que vous employez là : un trou-de-ver. Un petit tunnel creusé dans la boue, avec à son entrée un petit tas de crottes pour attirer l'oeildu pêcheur. - C'est une ouverture dans l'espace, une brèche qui ouvre un passage. - Ah bon ? Eh bien, je suppose que c'est de cela que je parle, oui. Cela ne me déplaît pas, une brèche qui vous conduit de l'autre côté de l'arc-en-ciel. Surréel. Ce mot se répétait sans répit dans l'esprit de Kelly comme un programme en boucle de ses naneuroniques, apparaissant en lettres holographiques d'un splendide violet superposées à l'image d'un Irlandais mort et pris de démence qui, tranquillement assis en face d'elle, souriait de sa déconfiture. Des planètes arrachées à leur orbite par des armées d'outre-tombe. Surréel. Surréel. Surréel. Fenton se redressa d'un bond en grondant, les crocs à nu, le poeilhérissé sur toute son échine. Shaun Wallace lui jeta un regard inquiet, et les rétines de Kelly saisirent les minuscules flammèches blanches qui crépitèrent au-dessus de ses doigts. Mais Fenton se tourna vers la proue et se mit à aboyer. Le fusil Gauss de Jalal suivit le mouvement. Il vit une gigantesque créature tapie parmi les hautes herbes du rivage, à trente-cinq mètres devant l'aéroglisseur. D'après sa mémoire didactique relative à Lalonde, il s'agissait d'un kroclion, un carnivore des plaines qui faisait fuir même les jactals. Ce qui n'avait rien de surprenant, cette bête mesurant bien quatre mètres de long et pesant au bas mot cinq cents kilos. Sa robe était d'un jaune sable, ce qui lui permettait de se confondre avec les herbes et de rendre délicate une identification visuelle (heureusement, les infrarouges permettaient de le repérer sans peine). Sa tête évoquant celle d'un requin terrien semblait greffée sur son corps et constituée de crocs acérés et de petits yeux de tueur. Une cible bleue se cala sur l'image. Il tira une salve de projectiles EE. Tout le monde se baissa, et Kelly se plaqua les mains sur les oreilles. Une violente explosion projeta dans les airs une colonne de plasma pourpre et de sol pulvérisé sur une hauteur de vingt mètres. L'onde de choc se propagea à l'horizontale, sous la forme d'un anneau de flammes orange bordé de noir qui déferla sur la rivière. Le bruit était suffisamment intense pour étouffer le tam-tam du tonnerre qui émanait du nuage rouge. Kelly releva la tête avec prudence. - Je crois que tu l'as eu, dit Théo d'une voix neutre. Il donna un coup de barre pour éviter les remous qui se formaient autour du cratère. Sur la berge, un demi-cercle d'herbe était la proie des flammes. - Ce sont des animaux féroces, protesta Jalal. - Celui-ci ne l'est plus, comme te le confirmera n'importe quelle personne présente dans un rayon de cinq kilomètres, dit Ariadne. - Tu voyais une meilleure façon de s'en débarrasser ? - Laissez tomber, dit Reza. Nous avons des problèmes plus graves à régler. - Parce que tu avales les bobards de ce type ? demanda Ariadne en indiquant Shaun Wallace d'un coup de pouce. - En partie, dit Reza sans préciser davantage son propos. - Eh bien, merci, Mr. Malin, dit Shaun Wallace. (Il observa attentivement le cratère en feu comme l'aéroglisseur passait à son niveau.) Excellent travail, Mr. Jalal. Ces saletés de kroclions me flanquent une sacrée trouille. Ce vieux Lucifer était en forme le jour où il les a créés. - La ferme, dit Reza. Le seul de ses capteurs optiques qui fonctionnait encore, et qu'il avait braqué sur les franges du nuage rouge, lui montrait un tentacule qui s'extrayait de la masse principale pour suivre le cours de la rivière derrière eux. Trop lentement pour les rattraper, estima-t-il, mais ce phénomène troublant prouvait de façon irréfutable que le nuage et les possédés avaient conscience de la présence du commando. Il ouvrit un canal vers son bloc de communication et télétransmit une séquence d'instructions. Le bloc fouilla le ciel à la recherche des balises des satellites de communication. Sur les cinq que les gerfauts avaient placés en orbite géosynchrone, deux étaient au-dessus de l'horizon et émettaient encore. Le bloc dirigea un faisceau sur l'un d'eux, demandant à entrer en communication avec n'importe quel astronef de la flottille de Ter-rance Smith. Il n'en restait plus aucun dans le réseau, rapporta le satellite, mais un message était enregistré dans sa mémoire. Reza télétransmit son code d'accès personnel. " Ceci est un message à accès restreint destiné à l'escadron de Reza, dit la voix de Joshua Calvert dans le bloc de communication. Mais je dois m'assurer que vous et vous seuls le recevrez. Le satellite est programmé pour le transmettre sur un faisceau directionnel sécurisé. Si des forces hostiles se trouvent à moins de cinq cents mètres de vous, elles peuvent l'intercepter, aussi abstenez-vous d'y accéder. Pour entendre le message enregistré, veuillez entrer le nom de la personne qui s'est interposée entre Kelly et moi l'année dernière. " L'extrémité du tentacule rouge était à deux kilomètres de là. Reza se tourna vers Shaun Wallace. - Est-ce que vos amis sont capables d'intercepter une transmission radio ? - Eh bien, certains d'entre eux se sont installés dans l'une des fermes de la savane. Mais celle-ci est située à quelques miles d'ici. Est-ce que ça fait plus de cinq cents mètres ? - Oui. Kelly, le nom, s'il te plaît. Elle le gratifia de son sourire le plus serein. - Tu dois être ravi de ne pas m'avoir abandonnée à Pamiers, non? Jalal éclata de rire. - Là, elle te tient, Reza. - Oui, dit Reza avec lassitude. Je suis ravi que nous ne t'ayons pas abandonnée. Le nom ? Kelly ouvrit un canal entre leurs blocs de communication et télétransmit : " lone Saldana. " Suivirent quelques instants de silence, durant lesquels l'onde porteuse du satellite émit quelques bips électroniques. " Tu as bonne mémoire, Kelly. OK, voilà les mauvaises nouvelles : les astronefs tombés aux mains de l'ennemi s'en sont pris à nous et aux Forces spatiales. Une bataille féroce se déroule en orbite en ce moment même. Le Lady Mac s'est tiré d'affaire, mais nous avons pas mal de dégâts à déplorer. Je suis sûr que tu en tireras un reportage un de ces jours. Je vais faire un saut jusqu'à Murora. Il y a une station édéniste en orbite autour de cette planète, et nous espérons pouvoir y accoster pour faire des réparations. On pense en avoir pour deux ou trois jours, et ensuite on reviendra vous chercher. Kelly, Reza, tous les autres : nous ne pourrons faire qu'un seul passage. J'espère que vous avez suivi mon conseil et que vous vous éloignez à toutes jambes de ce putain de nuage. Continuez votre route, et laissez un bloc de communication activé et calé sur ma transmission. Si vous voulez qu'on vous récupère, restez à l'écart de l'ennemi. Je crois que c'est tout, nous nous préparons à effectuer la manoeuvre de saut. Bonne chance, et rendez-vous dans deux jours, trois au maximum. " Kelly posa son menton sur ses mains croisées. Le simple fait d'entendre sa voix lui faisait l'effet d'un tonique. Et il était vivant, et il avait été assez malin pour éviter une bataille spatiale. Et il allait revenir les chercher. Joshua, tu es fabuleux, mon salaud. Elle essuya les larmes qui coulaient sur ses joues. Shaun Wallace lui tapota tendrement l'épaule. - Votre bon ami, n'est-ce pas ? - Oui. En quelque sorte. Elle renifla, puis acheva de sécher ses larmes avec une efficacité qui se voulait impersonnelle. - Il m'a l'air d'un brave garçon. - C'en est un. Reza télétransmit un résumé de la situation à l'autre aéroglisseur. - Je suis totalement d'accord avec Joshua : nous devons nous tenir à l'écart du nuage et des possédés. Désormais, notre mission initiale est annulée. Notre priorité est de demeurer en vie et de veiller à transmettre aux autorités de la Confédération les informations que nous avons pu obtenir. Nous allons rester sur cette rivière jusqu'à ce que nous ayons atteint les fermes tyrathcas et espérer que nous pourrons nous y retrancher en attendant que le Lady Macbeth vienne nous extraire. C'était à cause du rygar que des fermiers tyrathcas étaient présents sur Lalonde. Alors qu'elle cherchait ses premiers partenaires financiers, la Société d'exploitation de Lalonde avait envoyé des échantillons de la flore indigène aux deux membres xénos de la Confédération ; il était courant que l'on tente de réunir un actionnariat le plus large possible pour ce genre d'entreprise. Les Kiints, comme à leur habitude, avaient décliné cette offre. Mais les baies de rygar s'étaient révélées être un véritable délice pour les Tyrathcas. Une fois parvenues à maturité, ces baies pouvaient être pressées pour produire une boisson fraîche ou mélangées à du sucre pour donner une marmelade plutôt poisseuse ; selon les négociateurs de la SEL, ce produit était l'équivalent du chocolat pour le palais des Tyrathcas. Ceux-ci, plutôt isolationnistes en temps normal, étaient si excités à l'idée de se livrer à la culture intensive du rygar qu'ils acceptèrent l'idée d'une colonie mixte, et leur consortium commercial acquit quatre pour cent du capital de la SEL. Depuis qu'ils avaient adhéré à la Confédération, ce n'était que la troisième fois qu'ils participaient à une colonie, ce qui conféra à la SEL naissante une respectabilité dont elle avait bien besoin. Son conseil d'administration était d'autant plus ravi que, pour des papilles humaines, la baie de rygar avait un goût de raisin huileux, de sorte qu'on ne pouvait craindre aucun conflit d'intérêts dans les années à venir. Cinq ans après que les tombereaux eurent atterri pour former le noyau de Durringham, le premier groupe de reproducteurs tyrathcas avait débarqué pour s'établir dans les contreforts des montagnes limitant au sud le bassin de la Juliffe, une région où le rygar poussait en abondance. Les plans de développement économique à long terme de la SEL prévoyaient que les colonies humaine et ryrathca s'étendraient à partir de leurs centres respectifs jusqu'à se rencontrer aux sources des affluents. Lorsque cela se produirait, les deux communautés auraient dépassé leur stade de pauvreté initial et atteint une prospérité suffisante pour leur permettre d'établir des relations commerciales mutuellement fructueuses. Mais ce grandiose avenir était encore lointain. Les villages humains les plus éloignés de Durringham étaient tous aussi indigents qu'Aberdale et Schuster, et les plantations tyrathcas parvenaient à peine à remplir de baies les soutes des astronefs que leurs négociants envoyaient sur la planète deux fois par an. Jusque-là, les contacts entre les deux espèces avaient été très rares. L'après-midi touchait à sa fin, et la savane commençait à céder la place à des petites collines bossues, lorsque les mercenaires aperçurent leur première demeure tyrathca. Impossible de ne pas reconnaître cette tour haute de vingt-cinq mètres, couleur cannelle foncée, aux murs légèrement incurvés et aux fenêtres circulaires scellées par des bulles d'ébène. Cette conception avait évolué plus de dix-sept mille ans auparavant sur Mastrit-PJ, la planète natale que les Tyrathcas avaient abandonnée depuis, et se retrouvait sur tous les mondes que leurs arches stellaires avaient colonisés un peu partout dans la galaxie. C'était le seul modèle qu'ils utilisaient. La tour évoquait un donjon solitaire montant la garde près de la rivière. Octan survola les alentours à deux ou trois reprises, distinguant les contours effacés de champs et de jardins reconquis par les buissons et les herbes folles. La mousse et les fougères poussaient au pied du parapet du toit, là où le vent avait apporté de la terre et de la poussière. - Rien ne bouge, annonça Pat à Reza. Je dirais que ce truc est déserté depuis trois ou quatre ans. Ils avaient accosté sur la berge, un peu en aval de la tour, et s'étaient rassemblés autour des aéroglisseurs. La rivière, ou plutôt le ruisseau, ne faisait plus qu'environ huit mètres de large, et son lit était encombré de rochers qui rendaient la navigation virtuellement impossible. Pour la première fois depuis qu'ils avaient touché terre ce matin-là, il n'y avait pas une seule dent-de-chien en vue, rien que leurs tiges cassées qui pendaient mollement. - C'est l'usage chez les Tyrathcas, dit Sal Yong. Une maison n'est habitée qu'une fois. Quand les reproducteurs sont morts, elle est scellée pour devenir leur tombeau. Reza consulta son guido-bloc. - Il y a un village du nom de Coastuc-RT à six kilomètres au sud-est. De l'autre côté de cette crête... (Il leur télétransmit l'image de la carte tout en leur indiquant la crête en question.) Ariadne, est-ce que les aéroglisseurs pourront passer sans encombre ? Elle braqua ses capteurs optiques sur la terre bosselée qui bordait la chaîne de montagnes. - On ne devrait pas avoir trop de problèmes, l'herbe est beaucoup plus courte que dans la savane et les rochers sont plutôt rares. Quand elle se tourna vers l'ouest, elle vit trois autres tours noires se dressant dans le paysage sinistre. Elles étaient toutes plongées dans l'ombre ; de lourds nuages noirs fonçaient vers eux, suivant une trajectoire parallèle à la chaîne de montagnes. Le vent s'était sensiblement rafraîchi depuis qu'ils avaient quitté la jungle. En regardant vers le nord, elle vit que le nuage rouge qui recouvrait la Quallheim bouchait la totalité de l'horizon ; il était presque à leur hauteur, car ils avaient pris de l'altitude depuis qu'ils avaient quitté son ombre. Au-dessus de lui, le ciel était d'un azur immaculé. Kelly sentit les premières gouttes tomber sur ses bras nus alors qu'elle grimpait à bord de l'aéroglisseur. Elle fouilla dans son sac cylindrique à la recherche d'une pèlerine, son armure carbonisée ayant été abandonnée dans la jungle - de toute façon, dans l'état où elle était, elle ne lui aurait pas servi à grand-chose. - Désolée, dit-elle à Shaun Wallace comme il prenait place à ses côtés. Je n'en ai qu'une seule, et les autres n'en ont pas besoin. - Ah, ne vous inquiétez donc pas pour moi, Miss Kelly, dit-il. Le survêtement qu'il portait vira du gris à un bel indigo, et son tissu se fit plus robuste. Il se retrouva pourvu d'une pèlerine identique à celle qu'elle tenait dans ses mains, qui arborait elle aussi le discret emblème de Collins sur l'épaule droite. - Et voilà. Ce vieux Shaun sait se débrouiller tout seul. Kelly lui adressa un hochement de tête un peu déconcerté (heureusement que sa cellule mémorielle continuait d'enregistrer) et s'empressa d'enfiler sa propre pèlerine tandis que la pluie tombait de plus belle. - Vous voulez manger quelque chose ? demanda-t-elle à l'Irlandais pendant que Théo faisait monter l'aéroglisseur sur la berge et mettait le cap sur le village tyrathca. - Volontiers, merci bien. Rien de trop compliqué, s'il vous plaît. Je préfère les plaisirs simples. Elle fouilla à nouveau dans son sac et en sortit une barre de chocolat parfumé au tarrit. Aucun des mercenaires n'avait amené des provisions, leur métabolisme leur permettant de survivre un temps indéterminé grâce à la végétation locale, que leurs puissantes enzymes intestinales dissociaient pour en retirer protéines et hydrocarbures. Shaun Wallace mâcha en silence pendant une bonne minute. - C'est très bon, dit-il en souriant. Cela me rappelle le goût des myrtilles cueillies de bon matin. Kelly s'aperçut qu'elle lui rendait son sourire. Les aéroglisseurs progressaient beaucoup moins vite sur la terre que sur l'eau. Des amas de roches polies, pareils à des cairns, et d'étroites ravines rendaient leur pilotage des plus délicats. La pluie, qui tombait maintenant à verse, ne faisait qu'accroître la difficulté de cette tâche. Pat avait envoyé Octan vers le nord pour lui épargner le plus gros de ce déluge. La savane était encore au sec et au soleil, zone tampon entre le naturel et le surnaturel. Reza dépêcha Fenton et Ryall en avant-garde pour reconnaître le terrain. Les premiers éclairs déchirèrent le ciel. - Je crois que je préférais la rivière, dit Jalal d'un ton morose. - Ah, Mr. Jalal, ressaisissez-vous, on a vu pire sur Lalonde, dit Shaun Wallace. Ce n'est qu'une petite ondée, c'est tout. Le climat était beaucoup plus éprouvant avant notre retour de l'au-delà. Jalal ne releva pas cette allusion à la puissance des possédés ; il soupçonnait Shaun Wallace de se livrer avec eux à une subtile guerre des nerfs. De semer en eux les graines du doute et du renoncement. - Stop, transmit Reza à Théo et à S al, qui pilotait le second aéroglisseur. Dégonflez les jupes. Les embarcations s'affaissèrent avec un geignement incongru, écrasant l'herbe drue et s'immobilisant suivant des angles bizarres. La pluie réduisait la visibilité à moins de vingt-cinq mètres, même quand on disposait d'une acuité visuelle renforcée. C'était à peine si Kelly distinguait la silhouette de Ryall. Le molosse, figé devant un gros rocher ocre, semblait agité. Reza se débarrassa de sa cartouchière et la posa à côté de sa carabine ITP. Il sauta par-dessus le plat-bord et se dirigea péniblement vers son chien. Kelly dut se frotter les joues pour les sécher. La pluie s'insinuait par les ouvertures de sa capuche et coulait sur sa nuque. Elle envisagea brièvement de remettre son casque - n'importe quoi pour repousser cette invasion poisseuse et insidieuse. Reza fit halte à cinq mètres du rocher et ouvrit lentement les bras, la pluie gouttant de ses doigts à la peau grise. Il hurla quelques mots que même le programme de sélection audio de Kelly, pourtant du dernier modèle, ne put déchiffrer tant le vent soufflait fort. Elle plissa les yeux, et l'eau qui mouillait son tee-shirt lui parut soudain glaciale. Le rocher se dressa lentement sur quatre robustes pattes. Kelly poussa un petit cri. Sa mémoire didactique générale de la Confédération identifia aussitôt la créature : un Tyrathca de la caste des soldats. - Oh, putain, marmonna Jalal. Ce sont des créatures clani-ques, celle-ci n'est sûrement pas seule. Il commença à scanner les alentours. Rien à faire, même les infrarouges étaient impuissants face à cette cataracte. Le soldat tyrathca avait à peu près la taille d'un cheval, quoique ses pattes fussent plus petites. Sa tête, elle aussi, rappelait celle d'un équidé et formait un angle aigu avec son cou épais et musculeux. On ne lui voyait ni oreilles ni narines ; sa bouche était pourvue d'un double jeu de lèvres assez complexe, qui faisait penser à deux coquillages superposés. Sa peau terre de Sienne, que Kelly avait cru solide comme un exosquelette, se composait en fait d'écaillés, et une courte crinière couleur noisette lui courait le long de l'échiné. Les deux bras qui prenaient racine à la base de son cou s'achevaient par des mains circulaires à neuf doigts. Deux antennes, qui partaient de ses épaules, étaient rejetées en arrière sur toute la longueur de son corps. En dépit de son aspect quasiment animal, il brandissait un grand fusil de type tout à fait moderne. Son cou était enserré dans une sorte de harnais, auquel étaient fixés des chargeurs et des grenades. Il brandit un bloc-processeur, d'où jaillit une mince colonne AV. - Faites demi-tour, proclama une voix synthétique au sein de l'averse. Les humains ne sont plus autorisés ici. - Il nous faut un abri pour la nuit, répondit Reza. Nous ne pouvons pas retourner vers le nord ; vous avez sûrement vu le nuage rouge. - Pas d'humains ici. - Pourquoi ? Nous devons bien nous réfugier quelque part. Dites-moi pourquoi. - Les humains sont devenus... (Le bloc émit un pépiement mélodieux.) Aucune traduction littérale ; similaire à élémentaux. Coastuc-RT a été endommagé, le spatiojet marchand a été volé. Des reproducteurs et des vassaux ont été tués par des humains pris de folie. Vous n'êtes pas autorisés à entrer. - Je sais qu'il y a eu des troubles dans les villages humains. J'ai été envoyé par la Société d'exploitation de Lalonde pour tenter de rétablir l'ordre. - Alors, faites-le. Allez dans les villages de votre race et rétablissez l'ordre. - Nous avons essayé, mais la situation s'est aggravée au point d'échapper à notre contrôle. Il y a eu une importante invasion d'origine inconnue. Il n'arrivait pas à prononcer le mot " possession ". Le bloc-processeur restait silencieux ; il se demanda si son interlocuteur n'était pas un reproducteur, les soldats étant à peine doués de conscience - ce qui ne les empêchait pas d'être des adversaires redoutables. - J'aimerais discuter des mesures à prendre pour vous protéger de toute nouvelle attaque, reprit-il. Les membres de mon commando sont entraînés pour le combat et bien équipés, nous devrions pouvoir renforcer les défenses dont vous disposez. - Acceptable. Vous pouvez venir dans Coastuc-RT pour évaluer la situation. Si vous pensez être capable de renforcer nos défenses, votre groupe recevra l'autorisation d'entrer et de rester. - Reza, télétransmit Kelly. Demande-lui si je peux t'accompagner, s'il te plaît. - J'aurai besoin de deux personnes pour examiner correctement Coastuc-RT et les environs avant la tombée de la nuit, dit-il à haute voix. Puis il télétransmit : - À présent, nous sommes quittes. - Absolument, répondit-elle. - Deux, mais pas plus, dit la voix synthétique. Aucun de vous ne sera armé. Nos soldats vous protégeront. - Entendu. Reza fit demi-tour et se dirigea vers le premier aéroglisseur, s'enfonçant jusqu'aux chevilles dans des flaques boueuses. La colonne AV du bloc-processeur se mit à émettre une série de cris et de sifflements aux échos persistants, le langage des Tyrathcas. En réponse, des appels résonnèrent au sein de l'averse, entraînant les mercenaires à régler au maximum la résolution de leurs capteurs dans une vaine tentative pour localiser les autres soldats. - Ariadne, tu nous accompagnes, dit Reza. J'ai besoin de quelqu'un qui puisse examiner la zone avec efficacité. Les autres, vous attendez ici. Nous essaierons d'être de retour avant le crépuscule. Je vous laisse Fenton et Ryall pour monter la garde. Deux soldats apparemment infatigables escortèrent l'aéroglisseur jusqu'au village, battant des antennes avec vigueur (selon la mémoire didactique de Kelly, leur fonction était de maintenir l'équilibre du corps en l'absence d'un appendice caudal). Elle se demanda qui ils protégeaient exactement. Leurs armes lui apparaissaient toujours comme incongrues ; des arcs et des flèches auraient mieux convenu à ces créatures, qui avaient évolué au cours d'une ère tribale, prétechnologique, lors d'affrontements entre peuplades ennemies. En étudiant l'intégralité de la mémoire didactique consacrée aux Tyrathcas, elle découvrit que les reproducteurs (la seule caste à être douée d'une authentique conscience) sécrétaient dans des tétons spécialisés l'équivalent d'une série de programmes de contrôle chimiques. Après avoir élaboré une séquence d'instructions - liste de plantes comestibles, mode d'emploi d'un outil -, ils la convertissaient en chaîne moléculaire grâce aux glandes de leurs tétons. Une fois que ces instructions étaient chargées dans le cerveau d'un membre d'une caste inférieure (il en existait six), il suffisait d'un ordre verbal pour les activer en cas de besoin. Le même processus permettait également d'éduquer les jeunes reproducteurs, ce qui en faisait l'équivalent des empreintes didactiques des Adamistes et des cours par affinité des Édénistes. La pluie tombait avec moins de force lorsque l'aéroglisseur franchit la crête qui dominait Coastuc-RT. Kelly découvrit une douce et large vallée dont les flancs étaient cultivés en terrasses sur toute leur hauteur. On avait défriché une zone d'environ vingt kilomètres carrés pour l'irriguer et y planter de jeunes buissons de rygar. Le village de Coastuc-RT proprement dit, bâti au fond de la vallée, consistait en plusieurs centaines de tours noires identiques, disposées en cercles concentriques autour d'un parc. Reza guida l'aéroglisseur vers un sentier en lacets mal dégrossi et entama la descente. Une foule de fermiers s'activaient à cultiver les buissons vert émeraude - taille, cueillette, réparation des fossés d'irrigation peu profonds. Plus petits que les soldats, ils avaient des bras plus robustes, qui évoquaient la vaillance que l'on associe aux boufs ou aux percherons. Ils aperçurent un ou deux chasseurs rôdant parmi les buissons, des créatures à peu près aussi grosses que les molosses de Reza mais dont la silhouette profilée exprimait une puissance qui aurait impressionné même un kroclion. Les soldats de leur escorte lancèrent force cris et sifflements à l'apparition de ces chasseurs, qui s'écartèrent docilement. Les premiers signes de dégâts devinrent visibles lorsque l'aéroglisseur arriva en bas du sentier. Plusieurs tours de la périphérie du village étaient brisées, cinq d'entre elles étant réduites à l'état de moignons déchiquetés jaillissant des gravats. Le feu blanc avait tracé des graffiti barbares sur les murs. De chaque côté de la route, les champs étaient creusés de cratères encore frais. Des explosifs électroniques, devina Reza -les soldats du village s'étaient farouchement défendus. La route avait été refaite en plusieurs endroits. On avait érigé une barricade de terre autour de la périphérie, à cent mètres des premières tours. Des fermiers travaillaient toujours à sa consolidation, utilisant des pelles que Sewell lui-même aurait eu de la peine à soulever. - Laissez votre véhicule ici, leur dit la voix synthétique alors qu'ils se trouvaient à une vingtaine de mètres de la barricade. Reza coupa l'hélice et verrouilla les cellules d'alimentation en énergie. Les soldats attendirent qu'ils soient descendus, puis les précédèrent dans le village. Vues de près, les tours apparaissaient comme très utilitaires, et les fenêtres étaient placées avec précision sur chacun de leurs quatre étages. Elles étaient construites par les ouvriers, les plus grands des six castes, qui mâchaient la terre et la mixaient avec de l'époxy sécrété par leurs papilles afin de produire un ciment des plus robustes. Cela donnait aux murs un aspect lisse, presque organique, comme si les tours étaient sorties de quelque gigantesque four de potier. On apercevait ça et là quelques équipements modernes, notamment des rubans de panneaux solakes pendant aux créneaux ; des conduits d'évacuation des eaux étaient visibles parmi les gravats, amas inextricable de tubes gauchis. Il y avait des vitres à toutes les fenêtres. Chaque tour était entourée par un jardin, treillis et tuteurs soutenant des végétaux tyrathcas d'un jaune déconcertant. Les rues pavées étaient bordées d'arbres fruitiers dont les grandes feuilles donnaient une ombre accueillante. Des silos et des ateliers circulaires, plus petits que les tours, étaient placés entre celles-ci, tous pourvus d'une porte en demi-cercle. Des chariots et même des petits tracteurs y étaient garés. - J'ignore qui est le plus nerveux, eux ou nous, transmit Kelly à la cellule mémorielle de ses naneuroniques. De toute évidence, les soldats tyrathcas sont extrêmement puissants et efficaces, sans parler des chasseurs. Et pourtant, les possédés leur ont infligé de graves pertes. Les survivants étaient si pressés de fortifier Coastuc-RT que personne ne s'est occupé des cadavres des membres des castes vassales, que vous apercevez à moitié ensevelis sous les ruines des tours extérieures. Cette violation des coutumes funéraires tyrathcas prouve que la menace représentée par les humains est à leurs yeux d'une extrême gravité. " À présent que nous sommes entrés dans le village, je n' aperçois aucun signe d'activité excepté autour de la barricade. Les rues sont désertes. Pas un seul reproducteur ne s'est manifesté. Les soldats, apparemment certains de leur destination, nous conduisent vers le centre de Coastuc-RT. J'entends un grand nombre de Tyrathcas qui semblent se trouver dans le parc. Oui, écoutez, un sifflement qui s'amplifie et s'assourdit en suivant une cadence lente et régulière. Pour obtenir un tel résultat, ils doivent être des centaines à siffler ainsi à l'unisson. Les soldats leur firent emprunter l'une des rues radiales du village, passant près des tours sans s'arrêter pour déboucher sur le parc. Au centre de celui-ci se dressait un titanesque édifice couleur argent terni qui leur coupa le souffle. De prime abord, on aurait dit un disque de cent mètres de diamètre reposant sur un cône inversé de cinquante mètres de haut dont seul le sommet touchait le sol ; un second cône, identique au premier, était posé en équilibre sur le disque. Le soleil couchant éclairait d'un rouge doré un peu cru cette figure d'une parfaite symétrie. Six arcs-boutants aux formes complexes, calés sur le pourtour du disque, assuraient la stabilité de l'ensemble. Les trois humains contemplèrent l'imposant artefact avec des yeux fascinés. De colossaux Tyrathcas de la caste des ouvriers arpentaient d'un pas lent les arcs-boutants et la surface du disque. L'armature du cône supérieur n'était pas tout à fait achevée, et on apercevait un réseau géodésique de poutres qu'un groupe d'ouvriers s'affairait à recouvrir de ciment organique. Une seconde équipe aspergeait ce ciment en train de sécher d'une salive gélatineuse qui chatoyait comme de la marqueterie, puis, en durcissant, finissait par émettre un éclat argenté. Kelly balaya cette structure d'un travelling latéral parfaitement maîtrisé, puis se tourna vers le parc. Il n'en subsistait plus qu'une carrière à ciel ouvert, d'où l'on avait extrait en hâte les matériaux de construction du disque et de ses arcs-boutants. C'était là que s'étaient rassemblés les reproducteurs tyrathcas ; il y en avait plusieurs milliers, qui formaient un cercle autour de l'édifice. Assis sur leur postérieur dans la boue, leurs petites antennes fièrement dressées, ils émettaient un long sifflement mélodieux. Ce son poignant évoquait presque une supplique. Des entités victimes d'un sort cruel auquel elles cherchaient une explication - spectacle, hélas, familier dans toute la galaxie. La mémoire didactique de Kelly ne contenait aucune référence à une quelconque religion tyrathca. Un programme de recherche plus performant lancé par ses naneuroniques lui apprit que les Tyrathcas n'avaient aucune religion et que rien ne justifiait ce disque. - Si j'en savais moins sur eux, je dirais qu'ils sont en prière, télétransmit Reza. - C'est peut-être leur version d'une assemblée générale, suggéra Ariadne. Ils se demandent comment ils vont régler le problème de ces humains barbares. - Je ne pense pas qu'ils soient en train de palabrer, dit Kelly. Ça ressemble davantage à un chant. - Les Tyrathcas ne chantent pas, répliqua Reza. - À quoi peut servir ce disque ? Il n'y a pas d'entrée dans le cône du bas, du moins de ce côté-ci, mais il est très certainement creux. S'il était solide, il ne tiendrait jamais debout, on dirait presque une maquette. Je ne trouve aucune trace d'une telle construction dans leur culture. Et pourquoi bâtir ce truc maintenant, bon sang, alors qu'ils ont besoin de tous leurs ouvriers pour ériger des défenses ? Il leur a fallu des efforts considérables pour parvenir à un tel résultat. Il lui posa une main sur l'épaule. - Attends une minute, je suis sûr qu'on va répondre à tes questions. Les soldats firent halte une fois parvenus au niveau du premier cercle de tours. Tous les bâtiments étaient scellés, leurs fenêtres occultées par des rideaux noirs et leurs portes condamnées par des agrégats de ciment. Leurs jardins étaient envahis de fleurs multicolores. Un reproducteur sortit du parc pour se diriger vers eux. Kelly n'aurait su dire s'il était mâle ou femelle, même en le comparant aux images stockées dans sa cellule mémorielle - les femelles étaient censées être un peu plus grandes que les mâles. Le Tyrathca qui s'avançait vers eux rendait cinquante centimètres aux soldats, ses écailles étaient nettement plus claires que les leurs et sa crinière dorsale impeccablement taillée. Exception faite de ses courtes antennes noires, le seul détail physiologique qui le distinguât des castes vassales était une rangée de petits tétons spécialisés qui pendaient à sa gorge comme des poches vides, quoique ses doigts longs et souples fussent ceux d'une créature capable d'utiliser des outils de façon sophistiquée. Kelly perçut un fin nuage, presque subliminal, qui le suivait tel un sillage aérien. Une fine poudre couleur bronze, évoquant celle des ailes d'un papillon de nuit, lui constellait les flancs. Le reproducteur s'arrêta devant le soldat porteur du bloc-processeur. Il releva ses lèvres extérieures, produisant un long sifflement mélodieux. Un air de flûte, se dit Kelly. - Je suis Waboto-YAU, traduisit le bloc-processeur. Je serai votre médiateur au nom de Coastuc-RT. - Je suis Reza Malin, chef de ce commando, sous contrat avec la SEL. - Êtes-vous en mesure de nous assister pour notre défense ? - Il faudrait d'abord que vous me donniez une idée de ce qui s'est passé, de la nature de vos adversaires. - L'astronef Santa Clara est arrivé hier. Le spatiojet a atterri, apportant de nouveaux Tyrathcas et de nouveaux équipements. Fort nécessaires. Il a collecté la récolte de rygar. Des élémentaux humains déments ont attaqué ; ils ont volé le spatiojet. Sans provocation. Sans raison. Vingt-trois reproducteurs tués. Cent quatre-vingt-dix vassaux tués. Les dégâts sont importants. Comme vous l'avez vu. Reza se demanda quelle aurait été sa réaction si des xénos avaient attaqué un village humain dans des conditions semblables. Aurait-il accepté d'y laisser entrer des xénos de la même espèce pour discuter avec eux ? Aucune chance. La réaction d'un humain aurait été beaucoup plus primaire. Il se sentit humilié sous le poids du regard couleur noisette du reproducteur. - Combien d'humains ont pris part à cette attaque ? demanda-t-il. - Ce nombre n'est pas connu avec précision. - À peu près combien ? - Pas plus de quarante. - Ils n'étaient qu'une quarantaine ? murmura Ariadne. Reza lui fit signe de se taire. - Ont-ils utilisé une sorte de feu blanc ? - Le feu blanc. Oui. Pas du vrai feu. Du feu élémental. Les Tyrathcas n'étaient pas informés des capacités élémentales des humains. Nous avons observé plusieurs exemples d'illusions chez les agresseurs humains. Les soldats ont été trompés par des changements élémentaux de forme et de couleur. Certains humains déments ont pris la forme de chasseurs tyrathcas. Ils ont commis beaucoup de dégâts avant d'être repoussés. - Recevez mes excuses les plus sincères au nom de la SEL. - À quoi servent les excuses ? Pourquoi ne pas nous avoir informés des capacités élémentales des humains ? La famille de reproducteurs affectée à l'Assemblée générale de la Confédération sera avisée. Les humains seront dénoncés à l'Assemblée générale. Les Tyrathcas n'auraient jamais adhéré à la Confédération s'ils avaient su ceci. - Je suis navré. Mais ces humains ont été soumis par une force d'invasion. En temps normal, nous ne possédons pas cette capacité. Elle nous est aussi étrangère qu'à vous. - La Société d'exploitation de Lalonde doit chasser tous les élémentaux humains de cette planète. Les Tyrathcas ne peuvent pas demeurer sur la même planète qu'eux. - Nous aimerions bien pouvoir le faire. Mais, pour le moment, notre priorité est de survivre. Ces élémentaux humains contrôlent désormais tout le bassin de la Juliffe. Nous devons trouver un refuge jusqu'à ce qu'un astronef vienne nous chercher, et ensuite nous informerons la Confédération de la situation. - Les astronefs se sont battus en orbite aujourd'hui. Deux soleils dans le ciel. Il ne reste plus d'astronefs. - L'un d'eux va revenir nous chercher. - Quand ? - Dans quelques jours. - Cet astronef a-t-il le pouvoir de tuer le nuage élémental ? Les Tyrathcas redoutent le nuage sur les rivières. Nous ne pouvons pas le vaincre. - Non, dit Reza d'un air lugubre. L'astronef ne peut pas tuer le nuage. En particulier si Shaun Wallace dit vrai. Jusque-là, il avait fermement repoussé cette idée. Ses implications étaient trop terrifiantes. Comment serions-nous capables de leur résister ? Le Tyrathca poussa une clameur qui ressemblait à un gémissement. - Le nuage va venir ici. Le nuage va nous dévorer ; reproducteurs, enfants, vassaux. Tous. - Vous pourriez partir, dit Kelly. Fuir le nuage. - Personne ne peut fuir le nuage indéfiniment. - Qu'êtes-vous en train de faire ? demanda-t-elle en désignant le parc et les reproducteurs rassemblés. Quelle est cette structure que vous avez édifiée ? - Nous sommes faibles. Nous n'avons pas d'élémentaux parmi nous. Seul un élémental tyrathca peut nous sauver des élémentaux humains. Nous invoquons notre Dieu endormi. Nous lui rendons hommage pour lui témoigner notre foi. Nous l'appelons, nous l'appelons sans cesse, mais le Dieu endormi ne s'est pas encore éveillé. - J'ignorais que vous aviez un Dieu. - La famille de Sireth-AFL est gardienne des souvenirs du voyage du vaisseau Tanjuntic-RI. Il a partagé ces^ souvenirs avec nous après l'attaque des élémentaux humains. À présent, nous sommes unis dans la prière. Le Dieu endormi est notre seul espoir de salut face aux élémentaux humains. Nous avons bâti cette idole pour lui montrer notre foi. - C'est lui ? demanda-t-elle. C'est à cela que ressemble le Dieu endormi ? - Oui. C'est le souvenir de sa forme. C'est notre Dieu endormi. - Vous voulez dire que les Tyrathcas voyageant à bord du Tanjuntic-RI ont vu un Dieu ? - Non. C'est un autre vaisseau qui est passé près du Dieu endormi. Pas le Tanjuntic-RI. - Donc, le Dieu endormi se trouvait dans l'espace ? - Pourquoi voulez-vous le savoir ? - Je veux savoir si le Dieu endormi peut nous sauver des élémentaux humains, dit-elle d'une voix mielleuse. Ou bien n'aidera-t-il que les Tyrathcas ? Seigneur, c'était fabuleux, le plus grand scoop de tous les temps ; après les revenants, des secrets que les Tyrathcas conservaient depuis bien avant l'ère glaciaire de la Terre. Combien d'années leurs arches stellaires avaient-elles erré dans l'espace ? Au moins plusieurs milliers. - Il nous aidera parce que nous le lui demandons, dit Waboto-YAU. - Vos légendes précisent-elles qu'il reviendra pour vous sauver ? - Ce ne sont pas des légendes ! glapit le reproducteur, furieux. C'est la vérité. Les humains ont des légendes. Les humains mentent. Les humains deviennent élémentaux. Le Dieu endormi est plus fort que votre race. Plus fort que tous les êtres vivants. - Pourquoi dites-vous qu'il est " endormi " ? - Les Tyrathcas disent ce qui est. Les humains mentent. - Donc, il était endormi quand votre vaisseau l'a trouvé ? - Oui. - Alors, comment savez-vous qu'il est assez puissant pour éloigner les élémentaux ? - Kelly ! s'écria Reza, partagé entre l'anxiété et l'énervement. Waboto-YAU poussa un nouveau glapissement. Les soldats s'agitèrent, et leurs yeux se braquèrent sur la journaliste trop curieuse. - Le Dieu endormi est puissant. Les humains vont l'apprendre. Les humains ne doivent pas devenir élémentaux. Le Dieu endormi va s'éveiller. Le Dieu endormi va venger toutes les souffrances des Tyrathcas. - Maintenant, Kelly, ferme-la. C'est un ordre, télétransmit Reza en voyant qu'elle se préparait à poser d'autres questions. Je vous remercie de nous avoir parlé du Dieu endormi, dit-il à Waboto-YAU. Kelly fulmina mais garda le silence. - Le Dieu endormi rêve de l'univers, dit le reproducteur. Tout ce qui se produit lui est connu. Il entendra notre appel. Il y répondra. Il viendra. - Les élémentaux humains risquent de vous attaquer à nouveau, avertit Reza. Avant la venue du Dieu endormi. - Nous le savons. Nous prions avec ardeur... (Waboto-YAU se tourna vers le disque, et un petit sifflement plaintif lui échappa.) Maintenant, vous avez appris le sort de Coastuc-RT. Êtes-vous capables d'assister nos soldats dans notre défense ? - Non. (Reza entendit Kelly hoqueter de surprise.) Nos armes ne sont pas aussi puissantes que celles de vos soldats. Nous ne pouvons pas vous assister dans votre défense. - Alors, partez. Dans la bande extérieure des anneaux de Murora, de gigantesques arcs d'énergie électrique, magnétique et électromagnétique déployaient leurs feux sur toute l'étendue d'une section circulaire d'un diamètre de huit mille kilomètres. La poussière spatiale, si longtemps maintenue en équilibre, profitait de sa libération pour exploser en vortex microscopiques autour des astéroïdes rocheux, solides et imperturbables, et des icebergs aux formes déchiquetées qui composaient le plus gros de l'anneau, leurs mouvements répondant à ceux des nuages qui tournoyaient cent soixante-dix mille kilomètres plus bas. L'épicentre de cette agitation, à savoir le point où le Lady Macbeth avait plongé au sein des particules engendrées par ses moteurs, émettait toujours un éclat bleu incertain, des ondes brumeuses d'électricité statique surfant sur le zéphyr moléculaire, de plus en plus mince, de roche et de glace vaporisées. Une longue période s'écoulerait avant que se disperse l'énergie dégagée par les fusiopropulseurs de l'astronef et les explosions en chaîne des guêpes de combat. Il faudrait des mois, sinon des années, pour que la situation retrouve un semblant de normalité. Sur le plan thermique comme sur le plan électromagnétique, ce disque agité d'ondes était l'équivalent d'un blizzard arctique pour tout capteur tentant de le sonder. En conséquence, le Maranta et le Gramine ignoraient presque tout de ce qui se produisait sous sa surface. Ils étaient postés dix kilomètres au-dessus de la ligne de partage floue où la roche et la glace cédaient la place aux cailloux, puis à la poussière ; tous leurs capteurs étaient activés, braqués sur les inquiétantes strates de particules flottant sous leur coque. Sur les deux ou trois premiers kilomètres, l'image était nette et raisonnablement déchiffrable, puis elle se désintégrait lentement jusqu'au septième kilomètre, où elle se réduisait à une bouillie électronique. Les possédés qui avaient pris les commandes des astronefs avaient entamé leurs recherches au coeur du phénomène, aux coordonnées précises de l'entrée du Lady Macbeth. Puis le Maranta s'était placé en orbite cinq kilomètres plus bas, le Gramine adoptant une position rigoureusement symétrique. Ils s'étaient peu à peu éloignés l'un de l'autre, le Maranta précédant la course de l'éclat bleu fluorescent et le Gramine la suivant. Ils n'avaient trouvé aucune trace de leur proie. Aucun indice confirmant que le Lady Macbeth avait survécu à l'impact. Aucun signe d'une éventuelle épave. Certes, les chances d'en déceler un étaient des plus minces. Si l'astronef avait explosé au moment de l'impact, le plasma s'échappant de ses fusiopropulseurs l'avait probablement vaporisé en totalité, ou presque. Et les débris du vaisseau avaient été projetés sur des distances considérables. L'anneau mesurait huit kilomètres d'épaisseur, soit un volume suffisant pour dissimuler toute une escadre. Les possédés étaient en outre handicapés par les interférences entre les systèmes de bord et leurs corps chargés en énergie. Les capteurs, qui travaillaient déjà aux limites de leur pouvoir de résolution pour tenter de déchiffrer le chaos spatial, étaient sujets à des pannes et à des baisses de tension, ce qui affectait les résultats de leurs mesures. Mais les équipages persévérèrent. S'il était virtuellement impossible de localiser des débris, un astronef en état de marche émettait de la chaleur, des impulsions électromagnétiques et un flux magnétique élevé. Si le vaisseau était dans les parages, ils finiraient tôt ou tard par le repérer. Les vassaux de la caste des soldats les escortèrent jusqu'à ce que l'aéroglisseur ait atteint la crête dominant Coastuc-RT. Des nuages lourds de pluie approchaient à vive allure, portés par une brise obstinée qui soufflait de l'est. Reza estima que ces nuages arriveraient au-dessus d'eux à peu près au moment où ils auraient rejoint l'autre aéroglisseur. Devant lui, la terre comme le ciel étaient gris. Au nord, le nuage rouge projetait une inquiétante couronne, comme si dans l'air flottait une masse de magma aussi légère que du duvet. - Mais pourquoi ? demanda Kelly dès que les soldats les eurent quittés. Tu as vu qu'ils étaient sacrement bien armés, on aurait été en sécurité avec eux. - Premièrement, Coastuc-RT est trop proche du bassin de la Juliffe. Comme l'a dit ton copain Shaun Wallace, le nuage est en train de s'étendre. Il atteindra cette vallée bien avant le retour de Joshua. Deuxièmement, du point de vue tactique, il serait suicidaire de se retrancher dans ce type de cuvette. Si l'ennemi arrive à prendre position sur les hauteurs, il lui suffit de bombarder le village pour le soumettre ou, plus probablement, pour le détruire. Il n'y a pas assez de soldats et de chasseurs pour contrôler les flancs. Pour le moment, Coastuc-RT est totalement vulnérable à une attaque des possédés. Et, pour se défendre, les Tyrathcas n'ont rien trouvé de mieux que d'ériger l'effigie d'un dieu de l'espace et de lui adresser des prières. On n'a pas besoin de ce genre de conneries. En restant seuls, nous avons de meilleures chances de nous en sortir ; nous sommes mobiles et bien armés. Donc, demain, dès le lever du soleil, nous ferons exactement ce que Joshua nous a conseillé de faire ; on fonce vers les montagnes et on les franchit. L'averse d'une violence rare avalait les rayons monochromes des puissants phares de l'aéroglisseur, réduisant leur portée à cinq ou six mètres. Elle occultait les lunes et le nuage rouge, et on distinguait à peine sous le plat-bord les herbes ployées, terrassées. Les pilotes naviguaient uniquement au guido-bloc. Il leur fallut quarante minutes pour rebrousser chemin jusqu'à la première tour près de la rivière. Sewell brancha à son coude gauche une thermolame longue de cinquante centimètres et se campa devant la porte condamnée. L'eau s'évapora en crépitant lorsqu'il activa la lame. Il en plaça délicatement la pointe sur le ciment battu par le vent et poussa. La lame s'enfonça, projetant une coulée de sable orangé qui alla maculer les mauvaises herbes. Soulagé de constater que ce matériau ne lui offrait que peu de résistance, le mercenaire commença à le découper. Kelly fut la quatrième à entrer. Immobile au sein d'une pénombre poussiéreuse, elle agita les bras et ôta la capuche de sa pèlerine. - Bon Dieu, il y a autant d'eau à l'intérieur de ce truc qu'à l'extérieur. Je n'ai jamais vu un pareil déluge. - La nuit est des plus sinistres, en effet, opina Shaun Wallace derrière elle. Reza franchit l'ouverture ovale découpée par Sewell, portant deux paquetages et une carabine ITP passée sur son épaule. - Pat, Sal, fouillez les lieux. Fenton et Ryall arrivèrent sur les talons de leur maître et se mirent aussitôt à s'ébrouer, projetant autour d'eux des fontaines de gouttelettes. - Génial, marmonna Kelly. Les blocs fixés à son ceinturon étaient trempés. Elle les nettoya tant bien que mal avec son tee-shirt. - Je peux venir avec vous, s'il vous plaît ? demanda-t-elle. - Bien sûr, dit Pat. Elle ouvrit son sac à dos et farfouilla jusqu'à ce qu'elle ait retrouvé sa lampe torche. Les ombres s'évanouirent autour d'elle. Collins déconseillait les images infrarouges, sauf en cas de nécessité absolue. Ils se trouvaient dans un couloir dont le tracé suivait le diamètre de la tour. Des portes voûtées donnaient sur diverses pièces. Sur le mur du fond, une rampe courait en spirale vers les étages supérieurs. Selon sa mémoire didactique, les Tyrathcas n'avaient pas l'habitude, ou la capacité, d'utiliser des escaliers. Pat et Sal Yong s'avancèrent dans le couloir, et Kelly les suivit. Elle s'aperçut que Shaun Wallace était sur ses talons. Il était à nouveau vêtu de son survêtement de la SEL. Et complètement sec, remarqua-t-elle avec envie. Le pantalon de son armure émettait des bruits humides à chacun de ses pas. - Cela ne vous dérange pas que je vous accompagne, Miss Kelly ? Je n'ai jamais vu d'endroit comme celui-ci. - Non. - Ce Mr. Malin, il n'est pas du genre à improviser. Cela fait des années que ce lieu est scellé. Que s'attend-il à y trouver ? - Nous ne le saurons que lorsque nous l'aurons exploré, n'est-ce pas ? dit-elle non sans malice. - Hé, Miss Kelly, je crois bien que c'est ce que l'on appelle un cercle vicieux. Cette demeure était des plus intriguantes : les meubles étranges s'y mêlaient à des ustensiles étonnamment humains. Mais on n'y décelait qu'une technologie extrêmement primitive, les ouvriers ayant sans doute reçu pour instruction de se limiter au bois de construction. C'étaient d'excellents charpentiers. La pluie tambourinait sur les murs, accentuant encore leur sensation d'isolement, de désorientation, à mesure qu'ils gravissaient la rampe. Les membres des castes vassales avaient leurs propres chambres ; Kelly hésitait à les qualifier d'" étables ". Il y avait des meubles dans certaines d'entre elles, celles des soldats, devina-t-elle. On n'observait qu'une mince couche de poussière. La tour, en fait, semblait avoir été mise de côté plutôt qu'abandonnée. Étant donné les circonstances, cette idée n'était guère rassurante. Ses naneuroniques enregistrèrent docilement les émotions qui l'agitaient. Ils trouvèrent les premiers cadavres au deuxième étage. Trois domestiques (de la même taille que les fermiers), cinq chasseurs et quatre soldats. Desséchés depuis longtemps, ils ressemblaient à des momies de cuir fripé. Elle avait envie d'en toucher un, mais craignait qu'il ne tombe en poussière. - Regardez, ils sont assis là, sans rien, dit Shaun Wallace d'une voix presque respectueuse. Je ne vois de nourriture nulle part. Sans doute sont-ils venus ici pour attendre la mort. - Sans les reproducteurs, ils ne sont plus rien, dit Pat. - C'est quand même bien horrible. Comme les pharaons de jadis qui faisaient murer leurs serviteurs dans leurs tombes. - Y avait-il des âmes de Tyrathcas dans l'au-delà ? demanda Kelly. Shaun Wallace s'immobilisa au pied de la rampe conduisant au troisième étage, le front plissé. - Voilà qui est étrange. Non, je ne le pense pas. Du moins, je n'en ai rencontré aucune. - Sans doute que leur autre monde n'est pas le même que le nôtre, dit Kelly. - S'ils en ont un. Ils me paraissent plutôt païens. Peut-être que le Seigneur n'a pas jugé utile de leur donner des âmes. - Mais ils ont un dieu. Leur propre dieu. - Vraiment ? - Eh bien, il est peu probable qu'ils aient un Jésus ou un Allah, n'est-ce pas ? fls ne connaissent pas de messie humain. - Ah, vous êtes une femme d'esprit, Miss Kelly. Je vous tire mon chapeau. Jamais je n'aurais pensé à cela, même si j'avais vécu un million d'années. - Simple question d'éducation et d'environnement. J'ai l'habitude de penser en ces termes. À votre époque, je serais perdue. - Oh, j'en doute. J'en doute fort. Il y avait d'autres cadavres de vassaux au troisième étage. Les deux reproducteurs gisaient ensemble au quatrième. - Ces créatures connaissent-elles l'amour ? demanda Shaun Wallace en les contemplant. On le dirait bien, à les voir ainsi. Mourir ensemble, voilà qui est fort romantique, je pense. Comme Roméo et Juliette. Kelly se retint de sourire. - Je n'aurais pas cru que vous étiez un amateur de Shakespeare. - Ne me jugez pas trop vite, même si vous avez reçu une éducation de noble. J'ai des profondeurs cachées, Miss Kelly, je vous le dis. - Avez-vous rencontré des célébrités dans l'au-delà? demanda Pat. - Rencontré !... (Il se tordit les mains comme un acteur de mélodrame.) Vous parlez de l'au-delà comme si c'était le dernier salon où l'on cause. Des lords et des ladies passant la soirée ensemble à boire du bon vin et à jouer au bridge. Ce n'est pas cela, Mr. Halahan, ce n'est pas cela du tout. - Mais quand même, insista le mercenaire. Vous avez passé des siècles là-bas. Vous avez sûrement croisé quelqu'un d'important. - Oui, en effet, je m'en souviens. Un gentleman du nom de Custer. Les naneuroniques de Pat lancèrent une recherche. - Un général de l'armée américaine ? Il a perdu une bataille contre les Sioux durant le dix-neuvième siècle. - Oui, c'est bien lui. Ne me dites pas qu'il est encore connu à votre époque ? - Il est mentionné dans nos cours d'Histoire. Quels étaient ses sentiments ? À propos de sa défaite ? Shaun Wallace se rembrunit. - Il n'en avait aucun, Mr. Halahan. Comme le reste d'entre nous, il ne faisait que pleurer sans avoir de larmes à verser. Vous associez le trépas à la raison, Mr. Halahan. Ce qui est parfaitement stupide, permettez-moi de vous le dire. Vous avez entendu parler de Hitler, n'est-ce pas ? Forcément, si vous avez entendu parler de ce pauvre damné qu'était George Armstrong Custer. - Nous n'avons pas oublié Hitler. Mais il est venu après votre époque, je crois bien. - En effet. Mais pensez-vous qu'il ait changé après la mort, Mr. Halahan ? Pensez-vous qu'il ait renoncé à ses convictions ou à l'idée vertueuse qu'il avait de lui-même ? Pensez-vous que la mort vous pousse à considérer votre vie d'un oeilneuf et à prendre conscience de votre bêtise ? Cela ne se passe pas comme ça, Mr. Halahan. Vous êtes trop occupé à hurler, trop occupé à pester, trop occupé à convoiter les souvenirs de votre voisin, grâce auxquels vous savourez une lie amère de goûts et de couleurs. La mort ne confère pas la sagesse, Mr. Halahan. Elle ne vous rend pas humble devant le Seigneur. Ce qui est grand dommage. - Hitler, répéta Kelly, impressionnée. Staline, Gengis Khan, Jack l'Éventreur, Helmen Nyke. Les bouchers et les seigneurs de la guerre. Ils sont tous dans l'au-delà ? Attendant de revenir ? Shaun Wallace fixa le dôme du plafond en partie dévoré par les ombres d'une architecture Spartiate et étrangère ; l'espace d'un instant, ses traits semblèrent trahir son âge véritable. - Oui, ils y sont tous, Miss Kelly, tous les monstres engendrés par cette bonne vieille Terre. Tous impatients de revenir, rongeant leur frein en attendant ce moment suprême. Nous autres, les possédés, nous souhaitons certes nous protéger du ciel et de la mort ; mais ce n'est pas un paradis que nous allons bâtir sur cette planète. Ce ne peut pas être un paradis, voyez-vous, puisqu'il abritera des humains. L'aube ne s'était pas encore levée. Une demi-heure s'écoulerait encore avant que l'horizon se pare à l'est d'une timide lumière fracturée. Mais les nuages s'étaient éloignés et la nuit avait sapé les forces du vent. Au nord, le ciel luisait d'une sinistre ferveur, polluant l'herbe de la savane d'un écarlate turbide. Octan observa un point qui se déplaçait le long de la rivière, se dirigeant vers la tour tyrathca située en amont. L'air saturé d'humidité caressa les plumes de l'aigle comme il penchait une aile, perdant de l'altitude en suivant une courbe gracieuse. Pat Halahan examina le voyageur solitaire grâce au lien d'affinité, scrutant la nuit avec les yeux acérés de son ami. Kelly se réveilla en sentant une main se poser sur son épaule et en entendant des bruits de pas sur le plancher du deuxième étage, où le groupe s'était installé pour la nuit. Ses naneuroniques imposèrent la lucidité à son esprit embrumé de fatigue. Les derniers mercenaires disparaissaient sur la rampe. - Quelqu'un vient, dit Shaun Wallace. - Les vôtres ? - Non. Je le saurais. Mais Mr. Malin n'a pas pris la peine de me poser la question, acheva-t-il d'une voix enjouée. - Grand Dieu, on irait presque jusqu'à dire qu'il se méfie de vous. Elle s'extirpa du sac de couchage en feuille de métal où elle avait dormi. Shaun Wallace lui tendit une main pour l'aider à se lever. Ils descendirent jusqu'au coulok du rez-de-chaussée. Les sept mercenaires étaient rassemblés autour de la brèche ouverte dans la porte, leur peau artificielle éclairée par une lointaine lueur rouge. Fenton et Ryall, parfaitement réveillés, grondaient doucement, percevant les émotions qui agitaient l'esprit de leur maître. Reza et Sewell se glissèrent à travers la brèche alors que Kelly arrivait près d'eux. - Que se passe-t-il ? demanda-t-elle. - Un cheval, lui dit Pat. Deux cavaliers. Kelly jeta un coup d'oeilau-dehors alors que Reza et Sewell activaient leurs circuits caméléon et disparaissaient dans le paysage. L'espace de quelques secondes, elle suivit leur progression grâce au bandage nanonique qui enveloppait la jambe du gladiateur, mais même ce repère finit par se fondre dans l'herbe aux couleurs délavées. C'était un cheval de trait de l'espèce préférée des colons. Un spécimen encore jeune, mais de toute évidence au bout du rouleau ; il avançait vaillamment, la tête basse et la gueule effrangée d'écume. Laissant à Sewell le soin de le couvrir, Reza s'approcha discrètement de lui, descendant la pente au sommet de laquelle se dressait la tour. Ses capteurs optiques lui permirent de détailler les deux cavaliers ; ils étaient vêtus de ponchos souillés découpés dans une bâche en toile goudronnée. L'homme commençait à paraître son âge, avec ses bajoues mangées de barbe et ses tempes grisonnantes ; à le voir, il avait perdu beaucoup de poids ces derniers temps. Mais sa carcasse était investie d'une vigueur perceptible même aux yeux de Reza, en dépit de la médiocre visibilité. Le jeune garçon assis derrière lui avait récemment pleuré et, trempé par l'averse, il frissonnait et s'accrochait désespérément à l'homme, les yeux vitreux. Ces deux-là ne représentent aucune menace, décida Reza. Il attendit que le cheval ne se trouve qu'à vingt mètres de lui, puis désactiva son circuit caméléon. Le cheval fit encore quelques pas avant que l'homme remarque sa présence. Surpris, il tira les rênes de sa monture léthargique puis tendit le cou et écarquilla les yeux pour mieux voir Reza. - Quel genre de... ? Vous n'êtes pas un possédé, vous n'avez pas leur vacuité. (Il claqua des doigts.) Bien sûr ! Un soldat d'élite, voilà ce que vous êtes. Vous êtes venu hier, avec les astronefs. Il sourit, poussa un cri de joie et mit pied à terre avec souplesse. - Descends, Russ, descends, mon garçon. Ils sont arrivés, les marines des Forces spatiales sont arrivés. Je t'avais dit qu'ils viendraient, pas vrai ? Je te l'avais dit, il faut toujours garder la foi. Le garçon glissa de la selle et lui tomba dans les bras. Reza alla à son aide. L'homme avait du mal à tenir sur ses jambes, et l'une de ses mains était bandée. - Soyez béni, mon fils... (Horst Elwes étreignit le mercenaire surpris, les yeux mouillés de larmes de gratitude et de soulagement.) Que Dieu vous bénisse. Ces dernières semaines ont infligé à l'humble mortel que je suis les épreuves les plus terrifiantes que le Seigneur ait jamais conçues. Et voilà que vous me rejoignez, m'arrachant à la solitude que j'ai endurée dans le domaine du diable en personne. Maintenant, nous sommes sauvés. 11. Boston était tombée au pouvoir des possédés, même si le comité des autorités militaires de Norfolk, dont les rangs diminuaient rapidement, refusait de l'admettre. Edmund Rigby contemplait par la fenêtre de l'hôtel le spectacle qui s'offrait par-delà les toits d'ardoise en pente de la métropole régionale. Des feux brûlaient encore dans les faubourgs, là où les troupes des milices avaient tenté d'entrer de force. Durant la nuit-de-la-Duchesse, le maser d'un vaisseau des Forces spatiales avait frappé la place du marché du Devonshire. En moins d'une seconde, ses pavés de granit avaient été transformés en une mare de lave incandescente. Encore maintenant, alors que la surface se solidifiait en prenant une couleur terne, la chaleur qui s'en dégageait aurait suffi à faire griller une côtelette. Il n'y avait personne sur la place quand cela s'était produit ; le but était seulement de faire une démonstration. Une démonstration de la puissance de feu dont disposaient les Forces spatiales : vous, là en bas, les fourmis qui rampent dans la fange, nous, les anges du ciel, avons le pouvoir absolu de vie et de mort sur vous tous. Les possédés avaient ri comme un seul homme des vaisseaux tournant en rond au-dessus d'eux, condamnés à l'impuissance par manque de cibles. Oui, ils avaient le pouvoir matériel de détruire, mais les doigts sur la gâchette étaient bloqués par l'étemel dilemme des bons et des grands de ce monde. De tout temps, la présence d'otages avait eu un effet paralysant sur les gouvernements. Les vaisseaux auraient bien voulu répandre depuis le ciel leur feu dévastateur, les officiers mouraient d'envie de brûler la racaille anarchiste et révolutionnaire qui empoisonnait l'atmosphère idyllique de la planète, mais la ville n'avait pas évacué ses braves gens, les femmes, les enfants et les vieillards au coeur fragile. Pour ce qu'en savaient les autorités planétaires et les officiers des Forces spatiales, ce n'était qu'une insurrection, une révolte de nature politique ; des agneaux se trouvaient encore, pensaient-ils, parmi les loups. Là-haut, sur leur orbite, les anges du ciel avaient connu la castration. Même s'ils accordaient quelque crédit aux rumeurs d'atrocités et de massacres qui circulaient dans la campagne environnante, ils ne pouvaient rien faire. Boston n'était plus la seule ville en dissidence, c'était simplement la première. Edmund Rigby avait semé les germes de la sédition dans chaque ville des îles de la planète, où déjà des cabales de possédés annexaient la population. Capitaine dans les marines australiens, il était mort dans l'explosion d'une mine au Viêt Nam en 1971 ; mais il avait étudié la stratégie militaire, avait même été envoyé au collège de la Royal Navy à Dartmouth pour recevoir une formation d'officier. Au reste, ce vaste empire que formaient les planètes de la Confédération n'était pas différent de la Terre sur laquelle il avait vécu autrefois. Les vieilles tactiques d'insurrection utilisées par le Viêt-cong étaient tout aussi applicables aujourd'hui, et il les connaissait par cour. Depuis que la vaste flotte marchande avait quitté Norfolk après l'été, son premier objectif avait été de se rendre maître de toute la planète. De fait, il avait été fort occupé depuis son arrivée. Ouvrant dans la crasse, l'horreur et le sang qui souillaient le coeur de chaque âme humaine. Les vivants et les morts... et ceux qui étaient pris entre les deux. Il ferma les yeux comme pour chasser les images des dernières semaines et de ce qu'il était devenu. Mais il n'y avait nul répit. L'hôtel prit consistance dans son esprit, les murs et les planchers tissés d'ombres. Des fantômes - nous et eux - dont les rires et les cris se répercutaient à travers les grands couloirs et les chambres somptueuses. Et toujours, là, de l'autre côté des ombres, de l'autre côté de tout : l'au-delà. Les âmes gémissantes réclamant le droit à l'existence, leurs douces et insidieuses promesses d'être ses amantes, ses esclaves, ses complices. Tout, n'importe quoi pourvu qu'il les ramène dans ce monde. Edmund Rigby eut un frisson de dégoût. Mon Dieu, je Vous en supplie, quand nous aurons soustrait Norfolk à cet univers, faites qu'elle soit aussi soustraite à l'au-delà. Faites que je trouve la paix et que tout cela finisse. Trois de ses lieutenants - choisis parmi les plus équilibrés des possédés de fraîche date - traînaient un prisonnier le long du couloir devant sa chambre, Il raidit les épaules, laissant la force s'infuser en lui, donnant à son nouveau corps grandeur et prestance, comme s'il enfilait un uniforme napoléonien, et se tourna face à la porte. Ils entrèrent en lançant des cris et des plaisanteries, jeunes Turcs sortis des sombres ruelles, qui s'imaginaient que le bruit et les fanfaronnades pouvaient facilement remplacer l'autorité. Il les accueillit néanmoins avec un sourire. Grant Kavanagh fut jeté sur le sol, le visage et les mains marqués d'estafilades sanglantes, le corps souillé de boue, son bel uniforme de milicien réduit en lambeaux. Même dans cet état, il restait impavide. Une attitude qui força le respect d'Edmund Rigby, mais lui causa aussi une certaine contrariété. Celui-là, avec sa foi en Dieu et en lui-même, allait être difficile à briser. Il en fut peiné. Pourquoi, mais pourquoi n'abandonnent-ils pas purement et simplement ? - Un cadeau pour toi, Edmund, dit Iqabl Geertz. (Il avait revêtu son apparence de vampire, la peau presque grise, les joues creuses, les globes oculaires d'un rouge uniforme, sa maigre carcasse habillée tout en noir.) Un des aristos. J'ai eu du mal avec lui. J'ai pensé qu'il pourrait nous servir. Don Padwick, dans sa forme d'homme-lion, poussa un grognement très évocateur. Grant Kavanagh se tortilla comme une anguille lorsque la grosse bête fauve se mit à quatre pattes et s'avança vers lui, la queue fouettant l'air. - Nous avons capturé ses hommes, dit Chen Tambiah d'une voix posée. C'était pratiquement la dernière milice qui restait. On a subi de lourdes pertes. Huit d'entre nous ont été rappelés dans l'au-delà. (L'Oriental, tout pimpant dans ses antiques soies noires et orangées, inclina la tête de mauvaise grâce vers Grant Kavanagh.) C'est un bon meneur d'hommes. - Ah oui ? demanda Edmund Rigby. Iqabl Geertz se pourlécha les lèvres d'une longue langue jaunâtre. - Ça ne change rien au bout du compte, dit-il. Il est des nôtres à présent. Nous en ferons ce que nous voulons. Et nous savons très bien ce que nous voulons. Grant Kavanagh leva les yeux vers lui, des yeux dont l'un, tuméfié, était complètement fermé. - Quand tout ça sera fini, espèce de tapette, et que tous tes amis auront été tués, je me ferai l'immense plaisir d'arracher chacun de tes chromosomes pourris de mes propres mains. - Mais c'est un homme, un vrai, ou je ne m'y connais pas, railla Iqabl Geertz en prenant un ton cabotin et efféminé. - Ça suffit, trancha Edmund Rigby. Tu t'es bien défendu, dit-il à Grant, à présent c'est terminé. - Que tu crois ! Si vous vous imaginez, espèces d'ordures fascistes, que je vais vous laisser prendre la planète que mes ancêtres ont bâtie en suant sang et eau, c'est que vous ne me connaissez pas. - Et nous n'aurons jamais ce plaisir, rétorqua Edmund Rigby. Plus maintenant. - C'est ça, bande d'enfoirés, faut vous y mettre à quatre. Grant Kavanagh laissa échapper un gémissement d'horreur lorsque Don Padwick posa une patte sur ses côtes, les griffes sorties. Edmund Rigby plaça la main sur la tête de Grant. Il y avait tellement de détermination et de colère chez cet homme. Cela l'énerva, au point de lui faire abandonner son prétentieux uniforme pour son habituel treillis de marine. Les âmes de l'au-delà se mirent à vociférer lorsqu'il commença à rassembler son pouvoir en sollicitant toute sa force. - Ne me résiste pas, dit-il avec plus d'espoir que de conviction. - Va te faire foutre ! grogna Grant. Edmund Rigby entendit s'élever le chour obscène et frénétique des âmes implorantes. Il se sentit envahi d'une immense lassitude, ces voix s'étaient manifestées tant de fois depuis qu'il était revenu. Tant de douleur et de tourments, infligés de volonté délibérée. Au début il avait ri, il avait savouré la peur. Aujourd'hui, il ne souhaitait qu'une chose, que cela cesse. Il eut un instant d'hésitation, et l'âme captive s'agita dans la prison qu'il lui avait forgée dans son esprit. - Il existe des moyens, dit celle-ci, et elle les lui montra, attentive comme toujours aux souhaits de son ravisseur. Des moyens de faire plier Grant Kavanagh rapidement, des moyens qu'aucune chair ne peut endurer bien longtemps. Et le désir était là, sourdant de la prison, corrompu et nauséeux. - Allons, nous avons tous ceci en nous, s'empressa de chuchoter l'âme. Nous partageons tous la honte d'abriter le serpent au plus profond de notre cour. Comment aurais-tu pu accomplir tout ce que tu as accompli et de la façon dont tu l'as accompli si tu ne l'avais pas libéré ? Tremblant, Edmund Rigby laissa le désir monter en lui, le laissa submerger le dégoût et la répulsion qui étaient les siens. Alors, ce fut facile. Facile de faire mal à Grant. Facile de commettre les profanations qui éteignirent les ardeurs de ses lieutenants. Facile de nourrir le désir. De le nourrir encore. C'était bon, parce que c'était la liberté. Une totale et absolue liberté. Le désir dictait ses règles, sans le moindre frein. Elles nourrissaient la psyché, toutes ces abominations que Grant Kavanagh était forcé d'endurer. Elles étaient sublimes. Iqabl Geertz et Chen Tambiah lui hurlaient d'arrêter. Mais ils n'étaient rien, moins que poussière. Les âmes s'étaient éclipsées, effrayées de ce qui émanait de lui dans l'au-delà. - Faibles, elles sont plus faibles que nous. Ensemble, nous sommes plus forts qu'elles réunies. Était-ce sa propre voix ? Et toujours continuait la barbarie. Impossible de s'arrêter. L'autre âme était allée trop loin, il fallait aller au bout à présent. Au bout de l'infamie. Edmund Rigby se rebella, horrifié. - Mais c'est toi qui as fait ça, dit l'âme captive. - Non. C'était toi. - Je t'ai seulement montré comment faire. Tu le voulais. C'était ton souhait, ton désir. - Jamais ! Pas ça. - Si. Pour la première fois, tu t'es abandonné à toi-même. Le serpent est en nous tous. Profites-en et sois en paix avec toi-même. Connais-toi toi-même. - Je ne suis pas ça. Non ! - Mais si, tu l'es. Regarde. Regarde ! - Non. Edmund Rigby recula devant ce qu'il avait fait. Il fuit, à toute vitesse, loin, comme si cela était une preuve de son innocence.Il fs'enferma hors du monde et de l'acte dont il avait été complice, dans ce caveau vide qui l'attendait tout au fond de son esprit. Là où régnaient le silence, l'obscurité et l'absence de saveur. Un sanctuaire sans murs. Qui se solidifia autour de lui. - Et c'est là que tu resteras ; une part de moi pour l'éternité. Quinn Dexter ouvrit les yeux. Face à lui, les trois possédés, dont les habillements grotesques s'estompèrent pour révéler de jeunes hommes aux visages cendreux, reculèrent, la mine consternée ; leur foi en leur suprématie fortement ébranlée. Le corps ravagé de Grant Kavanagh se convulsait dans une mare de sang et d'urine au milieu de la moquette tandis que l'âme qu'il abritait à présent tentait vaillamment de réparer les énormes dommages infligés aux tissus. Au plus profond de lui, il entendait l'âme d'Edmund Rigby murmurer doucement. Quinn adressa un sourire béat à son public figé de stupeur. - Je suis revenu, dit-il d'une voix suave en élevant les mains comme s'il invoquait quelque divinité. Je suis revenu de la nuit intermédiaire ; fortifié par les ténèbres comme seul peut l'être un vrai croyant. J'ai vu la faiblesse chez mon possesseur, sa peur du serpent. Il est en moi désormais, il se lamente et implore alors même qu'il dénie à sa vraie nature le droit de prendre forme. Comme elle le devrait. Le Frère de Dieu m'a montré la voie, m'a montré que la nuit ne recèle nulle menace pour ceux qui idolâtrent leur vrai moi comme II nous commande de le faire. Mais rares sont ceux qui obéissent. Est-ce que vous obéissez ? Ils cherchèrent alors tous les trois, Iqabl Geertz, Don Padwick et Chen Tambiah, à unir leur énergie dans une tentative désespérée pour expulser du corps de Rigby l'usurpateur au cerveau dérangé et le renvoyer dans l'au-delà. Quinn éclata de rire, inébranlable dans l'oeildu phénoménal cyclone électrique qui emplissait la pièce. Les décharges aveuglantes lacéraient les murs, le plancher et le plafond telles les serres acérées d'un griffon en furie. Aucune ne le touchait, un cocon de brume violet et phosphorescent le gardait inviolé. Les éclairs cessèrent de rugir, refluant dans un concert de crachotements et de crépitements pour disparaître derrière les meubles carbonisés avant de rejoindre les corps des prétendues divinités du tonnerre. Un voile de fumée emplissait la pièce noire de suie, de petites flammes léchaient avidement les coussins et les rideaux en lambeaux. Quinn en appela à la justice. Leurs corps s'effondrèrent; leurs cellules se retournèrent contre eux, accomplissant les perversions raffinées que lui dictait son imagination. Sous son regard impassible, les âmes terrorisées, humiliées fuirent les monstruosités brasillantes qu'il avait créées, pour rejoindre l'au-delà en lançant de sinistres avertissements. Puis les secondes âmes, celles tenues en captivité, abandonnèrent la chair mortifiée. Le corps de Grant Kavanagh gémit aux pieds de Quinn ; l'âme qui le possédait le regardait, figée par l'angoisse. Les lacérations et les fractures les plus sévères avaient cicatrisé, laissant un réseau serré de balafres rosé clair. - Quel est ton nom ? demanda Quinn. - Luca Comar. - Tu as^vu ce que je leur ai fait, Luca ? - Oui. Ô mon Dieu, oui. Il pencha la tête, de la bile lui remontant dans la gorge. - Ils étaient faibles, vois-tu. Des minables qui n'en valaient pas la peine. Ils n'avaient pas vraiment foi en eux-mêmes. Pas comme moi. Quinn respira profondément pour se calmer les idées, dompter son euphorie. Son treillis de marine se gonfla pour se changer en une ample robe de prêtre toute noire. - As-tu foi en toi-même, Luca ? - Oui. Oui. J'ai foi en moi. C'est la vérité. - Veux-tu que je te parle du serpent ? Veux-tu que je te montre ton coeur et que je te libère ? - Oui. S'il te plaît. S'il te plaît, montre-moi. - Bien. Je crois que tel est mon rôle maintenant que les présages sont partout. Maintenant que les morts se sont levés pour livrer la dernière bataille contre les vivants et que le temps du Porteur de lumière est proche. J'ai été béni, Luca, véritablement béni de Sa puissance. Ma foi en Lui m'a ramené, moi seul d'entre tous les millions qui sont possédés. Je suis celui que le Frère de Dieu a élu pour être Son messie. À l'endroit où il se jetait enfin dans la Juliffe, l'affluent faisait cent trente mètres de large. Les villageois s'étaient attribué les deux rives, et les bâtiments étincelaient sous leurs bulles protectrices de lumière blanche. Chas Paske était désormais habitué au fabuleux spectacle des paisibles hameaux vivant une existence assoupie. Il en avait croisé huit ou neuf durant sa lente descente vers l'aval. Tous identiques. Tous avec cet aspect irréel. Averti par les dômes jumeaux, il avait ramené à la rame son petit bateau au milieu de la rivière, se battant contre les épais enchevêtrements de dents-de-chien qui lui barraient le passage à chaque centimètre. Il se trouvait à présent dans l'étroit chenal à l'éclat vermillon qui se dessinait entre les deux zones de lumière naturelle. Tapi du mieux qu'il le pouvait. Son corps était dans un triste état. Les équipements médicaux nanoniques avaient presque tout donné quand il avait fallu, quelque temps auparavant, décontaminer son sang ; désormais, ils ne prévenaient qu'à grand-peine une nouvelle hémorragie des vaisseaux sanguins auxquels ils étaient greffés. Ses naneuroni-ques maintenaient encore leurs blocs analgésiques, le préservant de la douleur, mais cela semblait ne plus suffire. Une froide léthargie s'emparait peu à peu de lui depuis sa jambe blessée, siphonnant ce qui lui restait de forces. Tout mouvement s'avérait désormais une opération compliquée, et ses muscles réagissaient aussi faiblement que ceux d'un vieillard. À plusieurs reprises au cours des dernières heures, il avait été secoué de spasmes aux bras et à la poitrine. Ses naneuroniques semblaient incapables de les prévenir ou de les arrêter. Il gisait donc sur le fond du bateau, les yeux fixés sur le nuage rouge qui attendait en palpitant que se poursuive la torture. À ces moments-là, il imaginait qu'il pouvait se voir, minuscule et sombre silhouette ratatinée étendue en croix sur le fond d'un canot à rames (comme celui qu'il pensait avoir volé), voguant le long d'une rivière blanche et poisseuse qui s'étirait sur une longueur interminable. Il n'y avait rien autour de la rivière, ni berges ni arbres, juste le courant qui serpentait à travers un ciel rouge, tel un ruban de soie s'agitant sous la brise, tandis qu'au loin, loin à l'avant, un point de lumière stellaire scintillait comme une promesse insaisissable. Des voix à peine audibles voletaient autour de lui. Il était sûr qu'elles parlaient de lui, même s'il n'arrivait jamais à bien distinguer les mots. En tout cas, il y avait le ton, dédaigneux, méprisant. Ce n'était pas tout à fait un rêve. Tandis qu'il voguait lentement au fil de l'eau, il se remémorait ses anciennes missions, ses vieux camarades, les batailles d'antan, les victoires et les déroutes. Quand, la moitié du temps, il ne savait même pas pour qui il combattait ni contre quoi. Pour les bons ou les méchants ? Mais comment était-il censé savok qui était quoi ? Lui, un mercenaire, un serviteur de la violence, de la destruction et de la mort. Il combattait pour ceux qui avaient le plus d'argent, pour les compagnies et les ploutocrates, et parfois même, peut-être, pour les gouvernements. Le bien et le mal n'avaient pas place dans sa vie. Comme ça, il n'avait pas de problèmes, pas de grandes décisions à prendre. C'était pareil maintenant, alors qu'il était porté par la rivière, blanche banderole flottant dans le ciel rouge, toujours plus avant. Le voyage, c'était sa vie. Il pouvait voir d'où il était venu et il pouvait voir où il allait. La destination et le point de départ n'étaient pas différents. Et il n'y avait aucun moyen d'en sortir. À moins de sauter, de se noyer dans l'immensité du ciel sournois. Ça viendra de toute façon, songea-t-il, pas besoin de se presser. Il avait toujours cette détermination qui l'accompagnait autrefois ; elle était là, tapie derrière l'apitoiement sur soi et l'inquiétude grandissante que lui inspirait son état physique, et elle ne lâchait pas. Il s'en réjouit. Jusqu'au bout, c'était là où il allait. L'étoile brillait d'une clarté intense, presque comme un héliographe. Elle semblait plus proche. Non, ce n'était pas tout à fait un rêve. Chas se redressa en sursaut, faisant dangereusement ballotter l'embarcation. Les villages jumeaux qui gardaient l'embouchure de l'affluent étaient loin derrière à présent. Il se trouvait sur la Juliffe. Il n'arrivait pas à voir le marais Hultain qui occupait le côté nord. Pour ce qu'il en savait, le fleuve aurait pu être un océan. Un océan recouvert de dents-de-chien aussi loin que pouvait porter sa vue améliorée. C'était leur vaste cimetière, le bout de leur croisade continentale. Elles s'amoncelaient jusqu'à quatre ou cinq mètres de profondeur dans un enchevêtrement inextricable ; gagnées à présent par la pourriture, mais si serrées qu'elles formaient une épaisse couverture réfléchissant parfaitement la lumière carmin qui tombait du nuage, transformant l'univers de Chas en une infinie nébuleuse rouge. Le petit bateau faisait entendre des craquements, secoué par le courant qui l'emportait irrésistiblement vers la tourbière flottante. Par réflexe, Chas agrippa le plat-bord. Il eut un moment de panique quand une chose vint soudain se fendre contre la proue, mais le canot était si peu profond qu'elle passa par-dessus plutôt que de tomber dedans. Il était certain qu'il flottait sur un tapis de feuilles pourries et non pas sur l'eau. Malgré leur masse énorme, les dents-de-chien n'avaient aucun effet sur le courant infatigable du fleuve. Le canot prit de la vitesse, s'éloignant un peu plus de la rive sud et de ses villages et ses villes qui se succédaient de façon presque continue. Maintenant qu'il était certain qu'il n'allait pas chavirer, Chas lâcha le plat-bord et se laissa glisser à nouveau dans le fond du bateau, essoufflé par l'effort qu'il lui avait fallu pour se soulever. Au-dessus de lui, l'immense plafond rouge que formait le nuage se transforma en un cyclone orange vif à l'oeil concave dont l'apex était invisible dans le lointain. La couche dense de nuages se déchira, les lourds stratus tourbillonnants se dissocièrent, aspirés vers la lèvre du cyclone, montant en spirale en une lente procession. Il devait faire vingt kilomètres de large à la base : un immense remous inversé qui se vidait dans le ciel. Chas réalisa que sa couleur orange vif était due à une intense lumière tombant de son sommet caché dans les profondeurs du firmament. En dessous, Durringham brillait d'une gloire céleste. Flottant en apesanteur, Gaura franchit l'écoutille inférieure qui menait sur la passerelle du Lady Macbeth. Il fit attention à ne pas infliger de mouvements brusques à son cou, ni à ses bras tant qu'à faire ; tout son corps n'était qu'une immense douleur, Il avait eu de la chance de ne rien se casser lors de cette terrible dernière décélération. Même durant l'attaque de la station, il n'avait pas éprouvé une impuissance aussi totale que lorsqu'il gisait sur le plancher du salon jetant des craquements plaintifs et qu'il sentait ses côtes s'enfoncer tandis que les ténèbres se refermaient sur lui. À trois reprises, il avait entendu l'os se briser, la douleur accompagnée par un hurlement mental - il lui était impossible d'émettre le moindre son. Ensemble, les Édénistes avaient tenu bon, unissant leurs esprits, partageant et allégeant la douleur. Quand cela avait cessé, il n'avait pas été le seul à essuyer des larmes, .flïthra, qui avait suivi leur vertigineuse descente dans l'anneau, les avait avertis de sa présence. Il avait pensé que la fin était proche, pour la deuxième fois en une heure. Et puis les gaz d'échappement du vaisseau adamiste avaient brûlé les particules de l'anneau au moment où il allait heurter la surface, écartant tout danger de collision ; et le capitaine avait parfaitement ajusté sa vitesse (pour la deuxième fois en une heure), s'insérant avec une grande habileté sur une orbite circulaire en plein milieu de l'anneau. L'essaim de guêpes de combat et de charges secondaires lancées à leur poursuite avait atteint son point de chute quelques secondes plus tard, déclenchant des explosions cinétiques qui avaient projeté un rideau de feu en cascade. Aucune n'avait pénétré à plus de cent mètres sous la surface. Une manoeuvre remarquable, une véritable prouesse. Gaura était très curieux de connaître la personne capable de contrôler un vaisseau de façon aussi sublime. Cela égalait ce que pouvait donner la complicité entre un faucon et son capitaine. Trois personnes se tenaient sur une pelote adhésive autour d'une des consoles, deux hommes et une femme, discutant à voix basse. Gaura perdit encore un peu de son assurance lorsqu'il vit que c'était le plus jeune, un homme d'apparence ordinaire, qui portait l'étoile de capitaine sur l'épaule de sa tenue spatiale, Il s'était attendu à trouver quelqu'un de... différent. Pas de jugement prématuré, l'admonesta Tiya. (La plupart des Édénistes utilisaient ses sens pour observer la scène.) Les capitaines de faucon n'ont que dix-huit ans quand ils commencent à voler. Je n'allais rien dire, objecta Gaura d'un ton penaud. II flotta au-delà du cercle des couchettes anti-g pour poser ses orteils sur une pelote adhésive de la passerelle. - Capitaine Calvert ? Le jeune homme haussa les épaules. - Joshua, c'est mieux. Gaura sentit toutes ses émotions refoulées près de déborder. - Merci, Joshua. En notre nom à tous. Joshua eut un bref hochement de tête, ses joues se colorant d'un rosé des plus légers. La femme à côté de lui surprit son embarras et dissimula un sourire. Là, tu vois, dit Tiya, satisfaite. Un jeune homme tout à fait ordinaire, bien qu'exceptionnellement doué. Il me plaît. Joshua présenta Sarha et Dahybi, puis s'excusa pour l'accélération. - Mais il le fallait pour nous éviter de périr dans l'anneau, ajouta-t-il. Si nous avions poursuivi au sud de l'écliptique, les autres vaisseaux nous auraient repérés et pourchassés. Leurs réacteurs pouvaient brûler les particules tout aussi facilement que l'a fait le Lady Mac, on aurait représenté alors des cibles rêvées pour leurs guêpes de combat. - Je n'étais pas en train de me plaindre. En réalité, nous sommes tous plutôt surpris d'être encore en vie. - Comment s'en sortent les vôtres ? - D'après Liatri, notre médecin, personne n'a subi de blessures internes mortelles. Melvyn Ducharme est avec elle dans votre cabine de consultation, il l'assiste dans ses examens. Les scanographies métaboliques ont révélé plusieurs os cassés et beaucoup de muscles étirés. Elle était plus inquiète des dommages infligés aux membranes internes, cela pourrait s'avérer délicat si on ne traite pas rapidement. Mais Melvyn Ducharme est en train de bricoler un bloc-processeur qui pourra servir d'interface entre elle et vos équipements médicaux nanoniques. Joshua cilla des yeux, un instant déconcerté. - Nos propres équipements médicaux utilisent tous des processeurs bioteks, expliqua Gaura. - Ah, d'accord. - À en croire Liatri, on va s'en tirer. Remarquez, il va falloir une bonne quinzaine de jours avant que disparaissent les ecchymoses. - Vous n'êtes pas les seuls, dit Sarha avec une grimace. Vous devriez jeter un coup d'oeilsur mes ecchymoses à moi. Joshua eut un regard concupiscent. - Toujours des promesses. - Une impressionnante démonstration de pilotage que vous nous avez faite, Joshua, déclara Gaura. Échapper à deux vaisseaux... - C'est dans le sang, dit-il d'un air pas tout à fait nonchalant. Ravi d'avoir pu aider, vraiment. C'est sûr qu'on n'a pas été très utiles à qui que ce soit depuis notre arrivée dans ce système. Continue, pressa Tiya. Demande. Mais suppose que ce soit un vol illégal, Il transportait des guêpes de combat, n'oublie pas. Il nous faudrait le dénoncer. La loi est une chose stupide, et nous serons tous frappés d'amnésie. Demande. Gaura eut un sourire gêné. - Joshua, qui êtes-vous exactement. Je veux dire, pourquoi venir sur Lalonde ? - Euh... Bonne question. En théorie, le Lady Mac fait partie de la flotte spatiale recrutée par le gouvernement de Lalonde pour contribuer à rétablir l'ordre civil. L'escadre des Forces spatiales de la Confédération a d'autres idées sur la question, et selon eux nous sommes en état d'arrestation. - L'escadre des Forces spatiales ? Joshua poussa un soupir théâtral et commença à expliquer. Les Édénistes entassés dans la cabine de la capsule Il des équipements de vie, qui servait aussi de cabinet médical, écoutaient, mi-consternés mi-perplexes. - Ce pouvoir d'asservissement, c'est effrayant, dit Gaura en résumant le sentiment commun des Édénistes. - Vous devriez voir le nuage rouge, poursuivit Joshua. Ça me fout les jetons. C'est instinctif chez moi, je sais que c'est mauvais. D'un geste, Gaura désigna la console devant laquelle il les avait trouvés ; sur l'holoécran s'affichaient des données en bleu et jaune. - Quelle est la situation actuelle ? - J'attends, répondit Joshua avant de transmettre un ordre au processeur de la console. L'holoécran montra alors une image provenant de l'une des grappes de capteurs externes, une étendue très sombre de roche plissée. Il était impossible de juger de l'échelle. - Vous voyez ça ? reprit Joshua. C'est la plus grosse particule de l'anneau que j'aie pu trouver dans le peu de temps dont je disposais. Une roche quasi solide d'environ deux cent cinquante mètres de diamètre. Elle se trouve à vingt-cinq kilomètres à l'intérieur de la surface nord. Nous restons en position juste en dessous, je dis bien juste en dessous ; la coque avant du Lady Mac est à moins de trois mètres de sa surface. En ce moment même, Warlow et Ashly sont dehors en train de percer des trous dans la roche pour fixer des goupilles de chargement, de sorte qu'on puisse y attacher le Lady Mac avec de la fibre de silicone. Ainsi, je n'aurai pas à utiliser les impulseurs pour maintenu- notre position. Le Maranta et le Gramine repéreraient sans peine un panache d'ions une fois le calme revenu dans les anneaux. De toute manière, nos systèmes électroniques de bord sont conçus pour une émission minimale ; mais, avec cette roche comme écran, nous sommes absolument certains que leurs capteurs ne pourront pas nous détecter. Elle peut aussi absorber l'émission thermique ; j'ai déployé les échangeurs de façon à ce qu'ils diffusent notre excès de chaleur directement sur la roche, il faudra des mois avant que ça traverse. On a réduit la puissance de tous les tubes de propulsion et des cinq générateurs principaux, de sorte que notre flux magnétique est négligeable. Nous fonctionnons sur un seul générateur à fusion auxiliaire, bien masqué par la coque. L'un dans l'autre, c'est une position très sûre. Tant que le Maranta et le Gramine demeureront au nord de l'anneau, nous serons invisibles à leurs capteurs. - Et si l'un des deux se déplace sur une inclinaison sud ? - Il y a vingt-cinq kilomètres de particules entre nous et la surface sud. C'est un risque que je suis prêt à courir, surtout avec l'anneau aussi actif, au niveau thermique comme au niveau électrique, qu'il l'est en ce moment. - Je vois. Combien de temps comptez-vous rester ici ? Joshua se renfrogna. - Difficile à dire. Là, nous sommes à cent soixante-dix mille kilomètres au-dessus de Murora. Le Lady Mac doit être au moins à deux cent mille avant de pouvoir effectuer un saut. Donc, si nous voulons partir, soit nous attendons que le Maranta et le Gramine décident de s'en tenir là et abandonnent, soit nous tenons jusqu'à ce que leurs recherches les amènent suffisamment loin pour nous permettre de foncer vers nos coordonnées de saut. Dans l'une ou l'autre de ces hypothèses, je crois que nous sommes ici pour quelque temps. Des semaines au moins. - Je comprends. Avez-vous assez de carburant et de provisions pour tenir si longtemps ? - Oui. Notre réserve de carburant est descendue à quarante-sept pour cent, ces manoeuvres en forte accélération brûlent du cryogène à une allure infernale, mais avec ce qui reste, et au rythme de notre consommation actuelle, on pourrait tenir des années. Ça, ce n'est pas un problème. Par contre, nous allons devoir surveiller nos systèmes environnementaux étant donné que vous êtes trente-six. Le facteur de limitation va être la nourriture ; il faudra très soigneusement rationner. Tout cela pour vous dire que je ne tiens pas vraiment à ce que vous sortiez vos enfants de tau-zéro pour l'instant. - Bien entendu. De toute façon, ils seront beaucoup mieux dans les nacelles. Mais que devient votre équipe d'éclaireurs mercenaires ? Joshua échangea un regard éloquent avec Sarha. - On ne peut pas faire grand-chose pour eux. Ce sont des durs, et des experts dans leur domaine. Si quelqu'un peut survivre là-bas, c'est eux. - Je vois. Eh bien, si l'occasion se présente d'y retourner, n'hésitez pas à cause de nous. - Nous verrons. Ce serait difficile de sauter vers Lalonde avec le Maranta et le Gramine à nos trousses. Dans l'idéal, je préférerais demeurer ici jusqu'à ce qu'ils quittent Murora. Notre problème majeur va être de les suivre à la trace. Quand vous êtes entrés, nous étions en train de discuter sur l'éventualité de monter une grappe de capteurs sur le côté opposé de la roche. Avant de nous dissimuler, nous avons entraperçu leurs impulseurs ioniques, donc nous savons qu'ils sont là. Mais nous avons le même problème qu'eux, on ne voit rien dans ce putain d'anneau. Sans données fiables, nous sommes salement désavantagés. - Ah ! (Gaura eut un sourire enjoué.) Là, je pense pouvoir vous être utile. jEthra ? Est-ce que tu vois les deux vaisseaux qui nous ont attaqués ? Oui, répondit l'habitat. Ils sont en orbite un peu au-dessus de la surface nord de l'anneau. Une image se forma dans l'esprit de Gaura, la plaine sombre de l'anneau coupant Murora en deux, vide de presque toute couleur. Les cellules sensitives externes de l'habitat ne pouvaient percevoir qu'une large zone agitée par la chaleur et l'électricité. Deux grains ternes étaient suspendus immobiles un peu au-dessus, les impulseurs ioniques jetant par intermittence de petits éclats rouge feu pour maintenir l'altitude. Excellent. - jEthra les voit. Le visage de Joshua s'éclaira. - Seigneur Jésus, enfin une bonne nouvelle ! Alors, ils sont là tous les deux ? - Oui. - Comment va ^Ethra ? demanda-t-il un peu tardivement. - La coque a été largement endommagée. Toutefois, les dégâts internes n'ont rien de catastrophique, ses organes principaux demeurent fonctionnels. Il va falloir procéder à de nombreuses réparations avant qu'il puisse reprendre sa croissance. Mes collègues, ceux qui ont été tués au cours de l'attaque, leurs mémoires ont été conservées par la personnalité. - C'est déjà ça. - Oui. - flïthra est-il en mesure de me donner les positions exactes des autres vaisseaux ? Si nous les connaissons, je saurai quand nous pourrons tenter de nous découvrir et gagner nos coordonnées de saut. - Je peux faire mieux que ça. Gaura sortit un bloc-processeur de sa poche de poitrine. Le mince rectangle de plastique, de la taille d'une paume, avait, durant le vol, marqué ses muscles pectoraux d'une spectaculaire ecchymose bleu et doré. - jEthra peut communiquer grâce au processeur biotek, et, si vous pouvez créer une interface entre celui-ci et votre ordinateur de vol, vous allez recevoir les images en direct. Et les vaisseaux qui nous pourchassent n'en sauront jamais rien, l'affinité est impossible à détecter. - Génial. (Joshua prit le bloc. Il était légèrement plus petit que le modèle de la Kulu Corporation qu'il utilisait.) Sarha, mets-toi au travail sur cette interface. Je veux que ^Ethra soit relié à notre batterie d'ordinateurs de navigation, presto. - C'est comme si c'était fait. Elle lui prit le bloc des doigts et transmit à la mémoire centrale des systèmes l'ordre de rechercher les caractéristiques appropriées du module électronique et les programmes adaptateurs d'interface. Joshua trouva que le directeur de la station édéniste avait toujours la mine abattue. - Vous savez, dit-il, nous venons de Tranquillité. C'est le port d'attache du Lady Mac. Gaura le regarda avec une lueur d'étonnement dans ses yeux fatigués. - Oui? - Ouais. J'ai vécu là toute ma vie, j'y suis né, alors je sais combien les habitats sont beaux, et je ne parle pas simplement de leur structure physique. Aussi, je crois que je peux comprendre ce que vous ressentez mieux que la plupart des Ada-mistes. Ne soyez pas inquiet. Nous allons nous en sortir et porter secours à Ethra, et à Lalonde aussi. Tout ce dont nous avons besoin à présent, c'est de temps, et nous arriverons au bout de nos peines. Heureusement, le temps, ce n'est pas ce qui nous manque. - Alors, comme ça, vous n'êtes pas des marines des Forces spatiales de la Confédération ? demanda Horst en tentant de dissimuler sa déception. - Non, je suis désolé, mon père, répondit Reza. La SEL nous a engagés pour aller en reconnaissance dans les comtés de la Quallheim et essayer de découvrir ce qui se passait ici. On peut dire qu'on a réussi, je pense. - Je vois. Horst promena son regard sur le décor Spartiate de la pièce de la tour tyrathca dont les courbes lisses étaient éclairées par le tube lumineux, les ombres portées se fondant parfaitement dans les arcs gris foncé. La lumière rouge du dehors, tenue à distance, profilait l'ouverture découpée dans l'entrée. Malgré la chaleur, Horst se sentit glacé. - Comment avez-vous su que nous étions ici ? demanda Pat. - Je ne le savais pas, du moins pas avec précision. Bien sûr, nous avons vu les vaisseaux arriver hier matin. Puis, dans l'après-midi, il y a eu une explosion sur la rivière. - Le kroclion, indiqua Ariadne. - Ça se pourrait, dit Reza. Continuez. - C'est le jeune Russ qui l'a vue. J'avais jugé préférable d'établir une surveillance sur la savane ; c'était le matin où le nuage rouge était apparu, avec les vaisseaux - ça me paraissait sensé. Le temps que je règle la fréquence de mon amplificateur optique, il ne restait plus que de la fumée. Mais ça ne ressemblait pas aux trucs que font les possédés, alors je suis allé voir. J'espérais -je priais le ciel - que ce soient les marines. Puis il y a eu ce maudit kroclion qui rôdait dans les herbes. J'ai simplement continué à remonter la rivière pour le distancer. Et nous voici. Remis à vous par la main de Dieu... (Il plissa les lèvres pour esquisser un sourire victorieux où se lisait toutefois la fatigue.) Impénétrables sont les desseins qu'il accomplit. - Certainement, dit Reza. Ce kroclion était sans doute la femelle de celui que nous avons tué. - Oui. Mais parlez-moi des vaisseaux. Peuvent-ils nous emmener loin de cette horrible planète ? Nous avons vu une effroyable bataille en orbite avant que le nuage rouge envahisse le ciel. - Nous ne savons pas grand-chose de ce qui s'est passé en orbite. Sauf qu'il s'agissait d'un choc entre certains de nos vaisseaux et une escadre des Forces spatiales de la Confédération. - Vos vaisseaux ? Pourquoi ont-ils attaqué les Forces spatiales ? - J'ai dit : certains. Les possédés sont partis en orbite sur les spatiojets qui nous ont amenés à terre, ils se sont emparés des vaisseaux et ont asservi les hommes d'équipage. - Dieu miséricordieux ! s'exclama Horst avant de se signer. Ces vaisseaux, y en a-t-il encore ? - Non. Pas en orbite. Les épaules de Horst s'affaissèrent. L'air absent, il but une gorgée du gobelet de café noir qu'ils lui avaient donné. C'était le coup le plus cruel de tous, songea-t-il dans sa misère, voir le salut si proche et se le faire enlever au moment où ses doigts allaient s'en saisir. On ne peut pas laisser souffrir les enfants plus longtemps, Dieu miséricordieux, entends ma prière cette fois, on ne peut pas laisser faire ça. Russ était assis sur les genoux de Kelly, Il avait l'air intimidé par les mercenaires au corps renforcé pour le combat, mais c'était bien volontiers qu'il la laissait pulvériser un baume sur les plaies que lui avait infligées la selle. Elle lissa la mèche de cheveux humide sur son front et lui offrit en souriant une de ses barres de chocolat. - Vous avez dû en baver, dit-elle à Horst. - Oui... (Il jeta un regard noir vers Shaun Wallace, qui était resté au fond de la pièce depuis leur arrivée.) Le diable a répandu sa malédiction jusqu'au coeur même de cette planète. J'ai vu se commettre des actes tellement vils, ignobles, innommables. J'ai vu aussi de grands actes de bravoure. Je suis mortifié, l'esprit humain est capable de surprenantes prouesses quand son courage est mis à l'épreuve et que sa vie en dépend. J'en suis venu à croire à nouveau en l'Homme. - J'aimerais bien qu'on prenne un moment pour que vous me racontiez cela. - Kell est journaliste, lança Sewell d'un ton moqueur. Encore une de ces personnes qui vous font signer des contrats avec votre sang. Elle lança un regard furieux au grand mercenaire. - Être journaliste n'est pas un crime. À la différence des activités qu'exercent certains individus. - Je serais heureux de le faire, dit Horst. Mais plus tard. - Merci. - Vous serez relativement en sécurité maintenant que vous nous avez trouvés, mon père, dit Reza. Nous projetons de partir vers le sud, loin du nuage. Et la bonne nouvelle, c'est que nous attendons qu'un vaisseau revienne nous chercher d'ici deux ou trois jours. Il y a largement assez de place pour vous et Russ sur notre aéroglisseur. Votre calvaire est terminé. Horst laissa échapper un grognement incrédule, puis posa son gobelet de café, maudissant sa lenteur d'esprit. - Oh, Seigneur, je ne vous l'ai pas encore dit, n'est-ce pas ? Je suis désolé, cette chevauchée a dû me troubler le cerveau. Et j'ai si peu dormi ces derniers jours. - Dit quoi ? demanda Reza, la voix tendue. - J'ai rassemblé tous les enfants que j'ai pu après que la possession a commencé. Nous vivons tous ensemble dans une des fermes de la savane. Ils doivent être terrorisés. Je n'avais jamais pensé être absent toute la nuit. Durant une seconde, ce fut le silence total, même le grondement sourd qui venait du nuage rouge s'était tu. - Combien sont-ils ? demanda Reza. - En comptant le jeune Russ ici présent, vingt-neuf. - Bordel de merde ! Horst fronça les sourcils et lança un regard lourd de sens vers Russ, qui fixait le chef des mercenaires avec des yeux craintifs par-dessus sa barre de chocolat entamée à moitié. Kelly le serra un petit peu plus contre elle. - Maintenant on fait quoi ? demanda Sal Yong d'un ton bourru. Horst le regarda avec un air quelque peu hébété. - Nous devons retourner les chercher dans votre aéroglisseur, dit-il simplement. Je crains que mon pauvre cheval ne puisse faire un pas de plus. Pourquoi ? Vous avez une autre mission ? Le gladiateur demeura calme. - Non, répondit-il. - Où se trouve exactement cette ferme ? demanda Reza. - À cinq ou six kilomètres au sud de la jungle. Et à quarante minutes de marche à l'est de la rivière. Reza transmit l'ordre à son guido-bloc d'afficher une carte et effectua une recherche dans le fichier des habitats de la SEL, mettant les deux en corrélation pour se repérer. - En d'autres termes, sous le nuage rouge. - Oui. Hier, cette abomination s'est étendue à une vitesse effroyable. - Reza, intervint Jalal, les aéroglisseurs ne peuvent pas transporter autant de monde. Pas si nous devons distancer le nuage. C'est impossible. Horst regarda le colosse avec une stupéfaction grandissante. - Qu'est-ce que vous me chantez là ? Impossible ? Impossible ? Ce sont des enfants ! Le plus âgé est une fillette de onze ans ! Elle est seule sous cette vomissure du diable suspendue dans le ciel. Seule et terrifiée, veillant sur les autres pendant que le ciel se change en soufre et que des hordes de démons hurlants se rapprochent. Leurs parents ont été profanés par des esprits impurs. Il ne leur reste rien qu'un mince espoir... (Il se leva d'un coup, réprimant un gémissement de douleur lorsque ses muscles raidis par la longue chevauchée se rebellèrent contre le mouvement brusque, le visage rouge de colère.) Et vous, avec vos fusils et votre force de robot, vous restez assis là en songeant seulement à sauver votre peau. Vous devriez courir embrasser les possédés, ils vous accueilleraient comme des frères. Viens, Russ, on rentre à la maison. Le garçon se mit à sangloter. Il se débattit pour échapper à l'étreinte de Kelly. Celle-ci se leva, maintenant ses bras autour du corps frêle dans un geste protecteur. Très vite, avant de perdre tout courage, elle dit: - Russ peut prendre ma place sur l'aéroglisseur. Je vais venir avec vous, mon père. Les rétines réglées sur haute résolution, elle regarda Reza. Enregistrement. - Je savais que vous seriez une source d'emmerdés, transmit-il. - C'est moche, dit-elle à haute voix. - Pour une journaliste, vous n'êtes pas très psychologue si vous pensez que je pourrais abandonner ces enfants après tout ce que nous avons vu. Kelly fit une moue de dédain et braqua sa mire visuelle sur Jalal. Voilà un échange de politesses qui méritait d'être coupé au montage. - Personne ne va abandonner les enfants, mon père, réaffirma Reza. Croyez-moi, nous avons vu ce qui arrive aux enfants chassés par les possédés. Mais nous ne les aiderons pas en nous précipitant et en nous lançant à l'aveuglette... (Il se leva, dépassant le prêtre de trente bons centimètres.) Vous me comprenez, mon père ? Un muscle frémit à la mâchoire de Horst. - Oui. - Parfait. Bon, il est évident qu'ils ne peuvent pas rester à la ferme dans la savane. Nous devons les emmener au sud avec nous. La question est de savoir comment. Y a-t-il d'autres chevaux à la ferme ? - Non. Nous avons quelques vaches, c'est tout. - Dommage. Ariadne, l'aéroglisseur peut-il prendre quinze enfants à la fois ? - Possible, si nous courons à côté. Mais ça mettrait une sacrée pression sur les impulseurs de la jupe. Et ça viderait certainement les matrices électroniques en moins de six ou sept heures. - Courir autant nous viderait aussi, dit Pat. - Je ne peux même pas recharger les matrices sous ce nuage, poursuivit Ariadne. Les panneaux solaires ne reçoivent rien qui ressemble à une émission photonique. - On pourrait peut-être construire une sorte de chariot, suggéra Théo. On l'attellerait aux vaches. Ce serait mieux que d'aller à pied. - Ça prendrait du temps, rétorqua Sal Yong. Et ce n'est pas garanti que ça fonctionne. - On les remorque, dit Sewell. On bricole fissa deux radeaux et on les tire le long de la rivière. Tout ce qu'il nous faut, c'est des planches, on peut les prendre sur la ferme elle-même si besoin est. Ariadne hocha sa tête arrondie. - Ça pourrait marcher. L'aéroglisseur est capable de manou-vrer ça. On pourrait certainement être de retour ici vers le milieu de l'après-midi. - Et après on fait quoi ? dit Jalal. Écoutez, je ne veux pas jouer les défaitistes, mais se contenter de les ramener ici n'est pas la solution. Nous devons continuer notre route. D'après Wal-lace, le nuage va recouvrir toute la planète, il nous faut trouver un moyen de le distancer, ou tout ça n'aura servi à rien. Reza se tourna vers le possédé qui jusqu'à maintenant était demeuré silencieux et discret. - Mr. Wallace, si nous retournons à la ferme, vos amis le sauront-ils ? - Eh oui, Mr. Malin, répondit l'autre d'un ton affligé. Ça, ils le sauront. Le nuage et la terre ne font qu'un avec nous. Nous pouvons vous sentir bouger à l'intérieur de nous. Quand vous repasserez sous le nuage, ce sera comme si vous marchiez sur des clous. - Comment vont-ils réagir ? - Ils vous poursuivront, Mr. Malin. Mais il est vrai qu'ils le feront de toute façon si vous restez sur ce monde. - Je pense qu'il dit la vérité, énonça Horst. L'un d'entre eux est venu à la ferme il y a deux jours, une femme. Elle nous voulait, moi et les enfants. Nos corps, en tout cas. - Que s'est-il passé ? demanda Kelly. Horst eut un sourire forcé. - Je l'ai exorcisée. - Quoi ? lâcha Kelly, se délectant à l'idée d'en savoir plus. Vraiment ? Le prêtre leva sa main bandée. Le tissu noir était taché de sang. - Ça n'a pas été facile. - Bon Dieu de merde ! Shaun, peut-on vous exorciser ? Shaun Wallace avait rivé son regard à celui du prêtre. - Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, Miss Kelly, je vous saurais gré de ne pas essayer. " C'est possible, sous-vocalisa-t-elle dans la cellule mémo-rielle de ses naneuroniques, c'est vraiment possible ! On peut le lire dans ses yeux. Il a peur du prêtre. J'ai peine à y croire. Un rituel subsistant de l'époque médiévale qui peut contrecarrer cet ennemi quasi invincible. Là où échouent notre fantastique technologie et notre prodigieux savoir, un simple prêtre anachronique pourrait devenir notre salut. Je dois vous en informer, je dois trouver un moyen de transmettre un message à la Confédération. " Merde, ça ressemblait trop à l'enregistrement de Graeme Nicholson. Un instant, elle se demanda ce qui était arrivé au vieux jour-naleux. - Intéressant, dit Reza. Mais ça ne résout rien de notre dilemme actuel. Nous devons nous arranger pour devancer le nuage jusqu'à ce que Joshua revienne nous chercher. - Bon Dieu, on ne sait même pas quand il va arriver, pesta Sal Yong. Et emmener un groupe d'enfants à travers ces montagnes ne va pas être facile, Reza, il n'y a pas de routes, il n'existe pas de carte détaillée. On n'a pas d'équipement de camping, pas de bottes pour eux, pas de provisions. Ça va être humide, glissant. Je veux dire, bon sang, je veux bien risquer le coup s'il y a ne serait-ce qu'une petite chance de réussir, mais ce... - Mr. Wallace, vos amis pourraient-ils envisager de laisser partir les enfants ? demanda Reza. - Certains oui, moi je le ferais, mais les autres... Non, je ne crois pas. Il reste si peu de corps humains vivants par ici, et tellement d'âmes prisonnières dans l'au-delà. Nous les entendons constamment, vous savez, elles nous supplient de les ramener. C'est si facile de céder. Je suis désolé. - Merde. (Reza fit jouer ses doigts.) OK, on va procéder par étapes. D'abord, on ramène les enfants ici, on les éloigne aujourd'hui, eux et nous, de ce foutu nuage. C'est ce qui importe pour l'instant. Une fois qu'on a fait ça, on peut commencer à chercher un moyen de leur faire traverser ces montagnes. Les Tyrathcas peuvent peut-être nous aider. - Aucune chance, déclara tout net Ariadne. - Ouais. Mais que ça ne vous empêche pas de réfléchir, vous tous. Mr. Wallace, pouvez-vous me dire à quel genre d'opposition il faut nous attendre ? Les possédés, combien sont-ils ? - Eh bien, à l'heure qu'il est, il y en a bien cent cinquante qui vivent à Aberdale. Mais, si vous partez sur ces chariots glis-seurs, il va vous falloir prendre deux fois plus d'avance. - Génial. Shaun Wallace leva la main. - Seulement, il y a une famille de dix qui vit dans une des autres fermes pas loin des enfants. Ils peuvent vous causer des problèmes, c'est sûr. - Et tu le crois ? dit Sewell à Reza. Shaun Wallace prit un air triste et outragé. - Alors, là, Mr. Sewell, ce n'est pas une manièrede"parter de quelqu'un qui essaie de faire de son mieux pour vous aider. Si je suis ici, ce n'est pas parce que je me promenais en stop, vous savez. - En fait, il dit vrai à propos de la famille de la ferme, confirma Horst. Je les ai vus il y a deux jours. - Merci, mon père. Bon, maintenant, vous avez la parole d'un homme d'Église. Qu'est-ce que vous voulez de plus ? - Dix en terrain découvert, dit Reza. On a connu pire à Pamiers. Je pense qu'on peut s'en charger. Allez-vous ajouter votre puissance de feu à la nôtre, Mr. Wallace ? - Ah, là, ma puissance de feu est bien peu de chose comparée à la vôtre, Mr. Malin. Mais même si elle était capable de déplacer des montagnes, là je ne vous aiderais pas. - Ça fait de vous un problème, Mr. Wallace. - Je n'ai pas beaucoup d'estime pour un homme qui demande à un autre de tuer ses frères qui souffrent. Pas beaucoup, vraiment. Horst fit un pas en avant. - Peut-être pourriez-vous nous servir de médiateur, Mr. Wallace ? Personne n'a envie de voir la mort frapper encore sur cette planète, surtout quand ces corps renferment toujours leurs âmes légitimes. Ne pourriez-vous expliquer à la famille de la ferme qu'attaquer les mercenaires serait d'une extrême imprudence ? Shaun Wallace se frotta le menton. - Oui, ça, effectivement je pourrais le faire, mon père. Horst adressa un regard interrogateur à Reza. - Ça me va, dit le chef des mercenaires. Shaun Wallace arbora son air matois. - Les prêtres en Irlande étaient tous de vieux roublards. Je vois que rien n'a changé dans ce domaine. Personne n'avait remarqué le sourire réjoui qui grandissait sur le visage de Kelly durant cet échange de propos. Elle lâcha Russ et battit des mains, transportée d'une joie évidente. - Oui ! Je peux faire revenir Joshua. Je crois. J'en suis sûre. Tous les visages se tournèrent vers elle. - Peut-être même cet après-midi. Nous n'avons pas à nous inquiéter de trouver un moyen de franchir ces montagnes. Tout ce que nous avons à faire, c'est nous éloigner du nuage rouge pour qu'Ashly puisse se poser. - Épargnez-nous votre numéro de star, Kelly, dit Reza. Comment? Elle plongea la main dans son sac et en sortit son bloc de communication, qu'elle brandit comme si c'était un trophée d'argent. - Avec ça. La première plate-forme de communication géosynchrone de la SEL avait une antenne à longue portée pour maintenir le contact avec la station édéniste en orbite autour de Murora. Si la plate-forme n'a pas été touchée au cours de la bataille en orbite, il nous suffit d'appeler Joshua. D'envoyer un message périodique lui disant qu'on a sérieusement besoin de lui. Murora est grosso modo à neuf cents millions de kilomètres, ce qui fait moins d'une heure-lumière. S'il part dès réception du message, il peut être ici en moins de trois ou quatre heures. Il se pourrait que le Lady Mac ne soit pas en état de sauter hors du système, mais, s'il peut sauter jusqu'à Murora, il peut refaire le saut inverse. Au moins, nous quitterions Lalonde sans dommage. - Pouvez-vous faire envoyer un message par l'ordinateur de la plate-forme ? demanda Reza. Terrance Smith ne nous a jamais donné aucun code d'accès. - Écoutez, je suis une foutue journaliste, je connais toutes les façons de pirater les systèmes de communication. Et vous voyez ce bloc, on y a ajouté pas mal de puces pas très réglementaires. Elle attendit une réponse ; ses pieds s'étaient mis à s'agiter tout seuls, comme s'ils avaient envie de danser. - Bon, alors, au boulot, Kelly, dit Reza. Elle courut vers l'ouverture dans la porte, surprenant Fenton et Ryall qui étaient couchés dans l'herbe au-dehors. Avec la bande de nuages qui croisait le soleil naissant, le ciel au-dessus de la savane était divisé en deux parties inégales éclairées de rouge. Elle transmit une instruction au bloc, qui commença à balayer l'espace aux couleurs disparates, à la recherche du signal de la plate-forme. Joshua s'assoupissait par intermittence dans le cocon-couchette de sa cabine. L'enveloppe, faite d'un tissu spongieux gonflé et léger, était assez ample pour le maintenir sans qu'il se sente à l'étroit. Sarha lui avait proposé de dormir avec lui, mais, il avait décliné l'offre avec tact. Il ressentait encore les effets de la poussée à onze g. Son corps avait beau avoir reçu des amé-j liorations génétiques, on n'avait jamais envisagé qu'il pût êtpe soumis à une accélération aussi forte, Il y avait de longuesTfiéur-trissures sillonnant son dos là où les plis de sa tenue spatiale avaient pressé contre sa peau, et, quand il s'était regardé dans le miroir, ses yeux étaient injectés de sang. De toute façon, il n'aurait pas fait l'amour avec Sarha, il était vraiment crevé. Crevé et tendu. Tout le monde avait été plein d'éloges pour la façon dont il avait piloté le Lady Mac. Si seulement ils savaient le vide émotif qui s'emparait de lui une fois que le danger était passé et qu'il cessait de fonctionner sur la tension nerveuse et le culot. La terreur le gagnait quand il pensait aux conséquences qu'aurait eues une erreur - une seule. J'aurais dû écouter lone. Me contenter de ce que j'avais avant. Il retint son image dans son esprit au moment où il s'endormait, cela l'aidait énormément à se détendre quand elle dérivait ainsi dans ses pensées au fil de la nuit. Lorsqu'il se réveilla, encore somnolent, échauffé et excité, il accéda à une mémoire du temps où ils étaient ensemble sur Tranquillité. Dehors dans le petit bois, étendus sur l'herbe épaisse au bord d'un ruisseau, enlacés après l'amour ; lone couchée sur lui, le corps moite et le visage empreint d'un sourire rêveur, avec la lumière qui accrochait de riches reflets dorés dans ses cheveux, sa peau douce et chaude sur la sienne, et ses lèvres qui déposaient de lents, oh ! très lents baisers, en descendant le long de son torse. Aucun des deux ne disait mot, l'instant était trop parfait. Puis elle leva la tête et c'était Louise Kavanagh, toute de candeur et d'adoration, comme seule peut en concevoir la pure innocence. Elle se redressa avec un sourire indécis sur les lèvres, puis éclata d'un rire extatique lorsqu'il l'empala à nouveau, sa luxuriante chevelure brune ondulant au rythme de son corps qui le chevauchait. Et tout ce temps elle le remerciait. Le glorifiait. Se promettait à lui pour toujours. Et aimer une fille n'avait pas été aussi délicieux depuis le temps où il avait son âge. Seigneur ! Il chassa la séquence. Voilà que même ses naneu-roniques lui jouaient un sale tour. Je n'ai vraiment pas besoin de souvenirs. Pas maintenant. L'ordinateur de vol l'informa qu'^Ethra demandait un canal direct. Joshua accueillit cette diversion avec un soulagement coupable. La guerre spatiale, c'était moins compliqué. Sarha avait fait du bon boulot avec l'interface qu'elle avait installée entre le processeur biotek et les systèmes électroniques du Lady Mac. Il avait parlé à l'habitat hier, ce qui était captivant ; il lui donnait l'impression d'être un mélange d'enfant et de savant omniscient. En tout cas, il s'était montré très intéressé par Tranquillité. Les images que Joshua recevait des cellules sensitives de sa coque étaient différentes de celles provenant des grappes de capteurs du Lady Mac. Elles semblaient plus réelles, pour une raison ou une autre, habillant la profondeur et le vide de l'espace d'une texture qui lui avait toujours fait défaut auparavant. Joshua détacha le bord du cocon-couchette et lança ses jambes par-dessus. Il ouvrit un placard pour y prendre une nouvelle tenue spatiale. Il n'en restait que trois. Il poussa un soupir et commença à en enfiler une. - Salut, jEthra, transmit-il. - Bonjour, Joshua. J'espère que vous avez bien dormi. - Oui, quelques heures. - Je capte un message qui vous est destiné. Il fut aussitôt sur le qui-vive, sans aucun stimulus de ses naneu-roniques. - Bon Dieu. D'où ? - C'est une transmission micro-ondes en provenance de la plate-forme de communication civile en orbite autour de Lalonde. Il reçut une image de la voûte étoilée. Le soleil était un point blanc brillant, à neuf cent quatre-vingt-neuf millions de kilomètres ; sur un côté, Lalonde émettait une lumière faible mais stable, une étoile de magnitude six. Mais c'était désormais une binaire, dont la jumelle brillait d'un éclat violet. - Vous pouvez voir les micro-ondes ? demanda-t-il. - Je perçois, ce sont les yeux qui voient. Elles font partie du spectre d'énergie qui tombe sur ma coque. - Que dit le message ? - Il s'agit de la transmission d'une voix unique, pour vous personnellement, d'une certaine Kelly Tirrel. - Bon Dieu. Faites-moi écouter ça. " Ici Kelly Tirrel pour le capitaine Joshua Calvert. Joshua, j'espère que tu reçois ça cinq sur cinq ; et sinon, quelqu'un de la station de contrôle d'^Ethra pourrait-il le lui transmettre immédiatement. C'est vraiment important. Joshua, je ne suis pas sûre que les possédés ne puissent pas intercepter ce message, aussi je ne vais rien dire de trop précis, OK ? Nous avons eu ton message annonçant ton retour. Le délai que tu as mentionné ne nous est d'aucune utilité. Joshua, presque tout le monde ici est possédé. C'est comme si le plus noir des Évangiles de la Bible chrétienne devenait réalité. Les morts reviennent et s'emparent des vivants. Je sais que ça te paraît insensé ; mais, crois-moi, ce n'est pas de l'asservissement et ce n'est pas une invasion xéno. J'ai parlé à quelqu'un qui vivait au début du vingtième siècle. Il est réel, Joshua. Comme l'est leur pouvoir de brouiller les émissions, sauf que ça ressemble plus à de la magie. Ils peuvent faire des choses effroyables, Joshua, aux gens et aux animaux. Vraiment effroyables. Merde, je suppose que tu ne crois pas un mot de tout ça, n'est-ce pas ? Tu n'as qu'à les voir comme un ennemi, Joshua. Cela t'aidera à les rendre réels. Et tu as vu les bandes de nuages rouges au-dessus du bassin de la Juliffe, tu sais combien cet ennemi est puissant. " Eh bien, le nuage rouge grossit, Joshua, il s'étend sur la planète. Nous nous éloignons de lui. Exactement comme tu nous avais conseillé de le faire, tu te rappelles ? Mais nous avons trouvé quelqu'un qui est resté caché depuis qu'a commencé la possession, un prêtre. Il a recueilli un groupe de jeunes enfants. Ils sont vingt-neuf. Et, en ce moment, ils sont pris au piège sous ce nuage. Ils sont près du village qui était notre cible d'origine, ça te donne donc une idée approximative de l'endroit où nous nous trouvons. Nous partons les chercher, Joshua, nous serons en route au moment où ce message te parviendra. Ce ne sont que des enfants, pour l'amour du Ciel, on ne peut pas les abandonner. L'ennui, c'est qu'une fois que nous y serons nous ne pourrons pas aller vite. Pas avec notre chargement. Mais nous sommes pratiquement sûrs de ppyvoir sortir les enfants de dessous le nuage cet après-midi. Joshua... il faut que tu viennes nous chercher. Aujourd'hui, Joshua. Nous ne pourrons pas tenir longtemps après 1^ coucher du soleil. Je sais que ta lady ne se sentait pas trop bien quand tu es parti, mais soigne-la du mieux que tu le ^-peaît, dès que tu le peux. S'il te plaît. Nous t'attendons. Nos prières t'accompagnent. Merci, Joshua. " - Ensuite, le message se répète en boucle, dit jEthra. - Oh, Seigneur ! (Possession. Les morts qui reviennent. Des enfants réfugiés qui fuient.) Seigneur, c'est à pleurer. Elle ne peut pas me faire ça ! Elle est folle. Possession ? Elle est complètement flippée. (Il fixait l'antique ordinateur Apollo d'un regard atterré, les bras à moitié passés dans ses manches.) Pas question. (Ses bras glissèrent dans les manches de la tenue spatiale. Il ferma le devant.) Il faut l'enfermer, pour son bien. Ses naneuroniques bouclent sur un programme stimulant bogue. - Vous avez dit qu'à votre avis l'effet du nuage rouge était fondamentalement mauvais, fit observer jEthra. - J'ai dit que c'était un peu bizarre. - L'idée de possession l'est aussi. - Quand on est mort, on est mort. - Douze de ceux qui ont péri quand la station a été détruite sont mémorisés en moi. Vous faites sans arrêt des références à votre dieu, est-ce que cela n'implique pas un certain degré de croyance en la nature spirituelle ? - Sei... merde ! Écoutez, c'est juste une figure de rhétorique. - Et pourtant les humains ont cru en des dieux et en une vie après la mort depuis le jour où vous êtes devenus des êtres intelligents. - Merde, ne commencez pas ! De toute façon, les Édénistes sont censés être athées. - Je m'excuse. Je perçois que vous êtes bouleversé. Qu'allez-vous faire pour secourir les enfants ? Joshua pressa ses doigts sur sa tempe dans le vain espoir que cela enraye la sensation de vertige. - Je veux être pendu si j'en sais quelque chose. Comment être sûr qu'il y a vraiment des enfants ? - Vous voulez dire que c'est juste un bluff pour vous faire retourner sur Lalonde ? - Ça se pourrait, ouais. - Ce qui impliquerait que Kelly Tirrel a été possédée. Très calme, il transmit : - Asservie. Cela implique qu'elle a été asservie. - Quoi qu'il lui soit arrivé, vous avez quand même une décision à prendre. - À qui le dites-vous ! Melvyn était seul sur la passerelle quand Joshua se glissa à travers l'écoutille de sa cabine. - Je viens d'entendre le message, dit le spécialiste es fusion. Ce n'est pas possible, elle blague. - Peut-être. (Joshua posa ses pieds sur une pelote adhésive à côté de sa couchette anti-g.) Fais venir l'équipage, et aussi Gaura. Je suppose que les Édénistes ont bien le droit d'être là. Eux aussi sont menacés. Il essaya de réfléchir dans le peu de temps qu'il avait avant que les autres ne rejoignent la passerelle, de comprendre quelque chose au message de Kelly. Le problème, c'est que c'était si convaincant, elle croyait ce qu'elle disait. Si c'était bien elle. Seigneur ! Et quelle étrange forme d'asservissement. Il n'arrivait pas à oublier le chaos qui était survenu en orbite. Il accéda au visuel de navigation pour voir de quelle manière pouvait s'effectuer un vol de retour. Les choses ne se présentaient pas bien. Le Maranta et le Gramine avaient circonscrit leurs recherches au secteur de l'anneau qui était chargé électriquement, ce qui voulait dire qu'il y en avait toujours un des deux à moins de trois mille kilomètres du Lady Mac. Les coordonnées de saut pour Lalonde étaient à un tiers de la distance le séparant de la géante gazeuse, soit à plus de deux cent soixante dix mille kilomètres de leur position actuelle. Hors de question. Il commença à chercher d'autres options. - Je crois que c'est rien qu'un tas de conneries, dit Warlow quand l'équipage au complet fut réuni. Possession ! Kelly a pété les plombs. - Tu l'as dit toi-même, rétorqua Ashly. C'est une forme d'asservissement redoutable. - Tu crois à cette histoire de revenants ? Le pilote adressa un sourire à l'immense cosmonik ocre cramponné à l'angle d'une couchette anti-g. - Ça rendrait la vie intéressante. Avoue-le. Le diaphragme de Warlow émit un grognement évoquant un bang supersonique. - Qu'importé le nom qu'on veut donner au processus, dit neries sur la possession, plus prudents ? Dahybi. Le pouvoir d'asservissement existe. Nous le savons. Ce que nous devons décider, c'est si oui ou non Kelly y a succombé,Il lança un regard à Joshua et haussa les épaules en signe d'impuissance. - Si c'est non, alors on a tous de gros problèmes, déclara Sarha. - Si c'est non ? s'étonna Melvyn. - Oui. Cela voudrait dire qu'il y a vingt-neuf enfants qu'il nous faut évacuer de cette planète cet après-midi. - Merde ! grommela-t-il. - Et si elle a été asservie, elle savait que nous reviendrions de toute façon. Alors, pourquoi vouloir nous faire revenir plus tôt ? Et pourquoi ajouter toutes ces cor alors que cela ne pourrait que nous rer - Double bluff ? suggéra Melvyn^ - Allons donc ! - Sarha a raison, dit Ashly. Nous avons toujours eu l'intention de retourner là-bas ; dans deux ou trois jours, pour ce qu'en savait Kelly. Nous n'avons aucune raison logique de nous presser. Et nous savons qu'ils tentent de s'emparer des spatiojets qui atterrissent. Ce n'est pas comme si nous n'avions pas pris de précautions. Tout cela est fait pour nous rendre encore plus prudents. Moi, je suis d'avis qu'elle est en difficulté et qu'ils ont réellement découvert ces enfants abandonnés. - C'est aussi mon avis, dit Dahybi. Mais la décision ne nous appartient pas. Capitaine ? C'était le genre de marque de respect biaisée dont Joshua se serait volontiers passé. - Kelly n'aurait jamais appelé si elle n'était pas vraiment désespérée, énonça-t-il d'une voix lente. Si elle a réussi à échapper à l'asservissement, ça ou autre chose, elle n'aurait jamais parlé de possession si ce n'était pas vrai. Vous savez comme elle est : les faits avant tout, à n'importe quel prix. Et si elle avait été possédée, elle ne viendrait pas nous le raconter. (Bon Dieu, sois honnête, elle est dans la merde, tu le sais.) Il faut aller les chercher. Et comme elle disait : aujourd'hui. - Joshua, c'est impossible, objecta Melvyn d'un air désespéré. Je n'ai pas plus envie que toi d'abandonner là-bas toute une bande de gamins. Même si nous ne savons pas ce qui se passe exactement sous ces foutus nuages, nous en avons suffisamment vu et entendu pour savoir que le climat est malsain. Mais on n'arrivera jamais à semer le Maranta et le Gramine. Et je te parie ce que tu veux qu'ils ont eux aussi capté le message de Kelly. Ils vont être encore plus vigilants désormais. Regardons les choses en face, nous devons attendre. Ils vont nous repérer à la seconde où nous allumerons le réacteur. - Peut-être, dit Joshua. Peut-être pas. Mais commençons par l'essentiel. Sarha, nos systèmes environnementaux çeuvent-ils supporter trente gosses en plus des mercenaires et des Edénistes ? - J'ignore quel âge ont ces gosses, répondit Sarha en réfléchissant à haute voix. Kelly a parlé de jeunes enfants. On doit pouvoir en caser quatre dans les nacelles tau-zéro si effectivement on les entasse tous ici. On peut en loger quelques-uns dans le spatiojet et le VSM, en utilisant leurs filtres atmosphériques. Notre principal problème, c'est le gaz carbonique, les filtres ne pourraient jamais éh'miner la quantité produite par soixante-dix personnes. Il faudrait l'évacuer et la remplacer à partir de notre réserve d'oxygène cryogénique. (Ses naneuroniques effectuèrent une double simulation, le cas de figure le plus optimiste et le plus pessimiste. Elle n'appréciait guère la marge de manoeuvre que laissait la deuxième éventualité, c'est-à-dire un gros zéro.) Je dirai oui avec réserve. Mais trente est la limite absolue, Joshua. Si les mercenaires tombent sur d'autres réfugiés dont la cause serait elle aussi digne d'intérêt, il faudra qu'ils restent là-bas. - OK. Il nous reste la question du ramassage. Ashly ? Le pilote arbora un de ses sourires engageants. - Je te l'ai dit, Joshua, je leur ai promis de redescendre. - Parfait. Il n'y a plus que vous, Gaura. Vous avez été très discret. - C'est votre vaisseau, capitaine. - Oui, mais vos enfants sont à bord, vos amis et leurs familles. Ils vont être exposés à un grand danger si le Lady Mac entreprend de revenir sur Lalonde. Ceci vous donne voix au chapitre. - Merci, Joshua. Voilà ce que nous disons : si c'était nous qui étions en rade sur Lalonde en ce moment, nous aimerions que vous veniez nous chercher. - Très bien. Alors, c'est réglé. On va essayer de sauver les mercenaires et les enfants. - Tu as oublié un détail, Joshua, dit Melvyn d'une voix forte. Nous sommes coincés dans les anneaux, avec en tout et pour tout une guêpe de combat, à quarante mille kilomètres de la limite du champ de gravitation de Murora. Si on montre le bout du nez, on va se le faire bouffer jusqu'au trognon. - J'ai connu semblable situation il y a un an. - Joshua ! réprimanda Sarha. Il l'ignora. - C'était l'anneau Ruine, quand Neeves et Sipika étaient après moi. Regardez où sont le Maranta et le Gramine en ce moment. Ils accédèrent au visuel de navigation, des diagrammes fluorescents se déployèrent dans leurs têtes. Les trajectoires orbitales des deux vaisseaux en maraude étaient indiquées par qes lignes courbes en pointillés jaunes, parallèles au gros quartier vert pâle de l'anneau qui occupait la moitié inférieure de l'image virtuelle. Le Lady Macbeth était tapi sous la surface de l'anneau comme quelque étrange créature marine endormie. - Le Maranta et le Gramine sont actuellement à six mille kilomètres l'un de l'autre, dit Joshua. Ils ont une vague idée de l'endroit où nous devons nous cacher, et ils ont modifié leur altitude à deux reprises au cours des quinze dernières heures pour couvrir divers secteurs de l'anneau. S'ils continuent à suivre ce schéma, ils vont bouger de nouveau dans quatre heures. (Il demanda au visuel d'extrapoler leurs positions.) Le Gramine sera à peu près à trois cents kilomètres de nous, en fait il va passer au-dessus de nous dans trente minutes ; et le Maranta se trouvera tout à l'opposé, à quelque sept mille cinq cents kilomètres. Après ça, ils vont échanger leurs trajectoires orbitales et commencer à ratisser un nouveau secteur. " Donc si nous pouvons sortir quand le Maranta est à sept mille cinq cents kilomètres de nous, nous aurons une avance suffisante pour lui échapper. - Et le Gramine ? demanda Melvyn. Il n'aimait pas le ton calme de Joshua, comme si le jeune capitaine avait peur de ce qu'il allait dire. - Nous savons où il va être, nous pouvons lui laisser en cadeau une des charges nucléaires de la guêpe de combat. On mine l'anneau à l'endroit où il va passer au-dessus de nous, on fixe la charge à une grosse particule rocheuse. À eux tous, le souffle de la bombe, l'onde de plasma et les fragments de roche devraient le mettre hors de combat. - Comment fait-on pour placer la charge là-bas ? demanda Melvyn. - Tu le sais foutrement bien, dit Sarha. L'un de nous va devoir l'apporter avec un module de propulsion, exact, Joshua ? C'est bien ce que tu as fait dans l'anneau Ruine ? - Oui. Ils ne pourront pas le détecter à plus de quinze kilomètres dans l'anneau, à condition qu'il utilise un gaz froid pour la propulsion... - Attends un instant, le coupa Dahybi, qui venait d'effectuer des simulations de trajectoire de vol sur le visuel de navigation. Même si tu te débarrassais du Gramme, et c'est pas gagné d'avance, on n'est pas mieux lotis pour autant. Le Maranta va lancer ses guêpes de combat droit sur nous. Impossible de les distancer, elles vont nous atteindre avant qu'on ait franchi la moitié de la distance jusqu'à la limite du champ de gravitation de Murora, sans parler des coordonnées de saut pour Lalonde. - Si nous accélérons à huit g, nous aurons sept minutes quinze secondes avant que les guêpes de combat du Maranta nous rattrapent, dit Joshua. En distance, ça fait environ seize mille kilomètres. - Ça ne nous amène toujours pas à l'extérieur du champ de gravitation de Murora. On ne pourrait même pas effectuer un saut sans visibilité. - Non, mais il y a un endroit d'où nous pouvons faire un saut. Il n'est qu'à quinze mille kilomètres ; nous aurions une marge de sécurité de vingt secondes. - Où ça ? demanda Melvyn. Joshua transmit une instruction à l'ordinateur de vol. Le visuel de navigation traça une ligne violette depuis le Lady Mac vers la bordure de l'anneau, une trajectoire qui s'incurvait pour remonter jusqu'à l'un des quatre petits satellites bergers. - Murora VII, indiqua Joshua. Dahybi reçut un choc ; ses testicules se contractèrent comme s'il venait de plonger dans un lac glacé. - Oh, Seigneur, non, Joshua. Tu n'es pas sérieux, c'est impensable à cette vitesse. - En ce cas, donne-moi une autre solution. - Une solution à quoi ? demanda Sarha d'un ton irrité. Les yeux toujours fixés sur Joshua, Dahybi expliqua : - Le point de Lagrange. Tout système à deux corps en a. C'est là où la gravitation du satellite est contrebalancée par celle de Murora, ce qui signifie qu'on peut en ce point activer les cellules d'un vaisseau sans s'inquiéter de la désynchronisation de la pression gravitonique. En théorie ce sont des points, mais en pratique ils équivalent à une zone relativement sphérique. Une petite zone. - Pour Murora VII, environ deux kilomètres et demi de diamètre, précisa Joshua. Malheureusement, nous ferons quelque chose comme vingt-sept kilomètres par seconde lorsque nous l'atteindrons. Ce qui nous donne un dixième de seconde pour activer les cellules. - Oh, merde, grommela Ashly. - Ce ne sera pas un problème pour l'ordinateur de vol, dit Joshua d'un ton placide. - Mais où le saut va-t-il nous amener ? demanda Melvyn. - Je peux nous donner un vague alignement sur Achillea, la troisième géante gazeuse. Elle se trouve en ce moment de l'autre côté du système, à quelque sept milliards de kilomètres. Nous effectuerons un saut d'un milliard de kilomètres, puis nous alignerons le Lady Mac exactement sur l'une de ses lunes extérieures, et nous ferons un autre saut. Le Maranta sera incapable de nous suivre dans ce type de manoeuvre. Quand nous atteindrons Achillea, nous contournerons la lune pour nous placer sur une trajectoire dirigée sur Lalonde, et nous effectuerons un dernier saut. Durée totale de l'opération, quatre-vingts minutes maximum. - Oh, mon Dieu... eh bien, je suppose que tu sais de quoi tu parles. - Lui ? s'exclama Sarha. Tu veux rire. - Ça a de l'allure, dit Dahybi en approuvant de la tête. OK, Joshua, j'aurai amorcé les cellules. Mais il faudra que tu sois extraordinairement précis quand nous atteindrons ce point de Lagrange. - C'est le surnom qu'on me donne. Sarha porta son regard sur la passerelle. - J'en connais un autre, marmonna-t-elle tout bas. - Bon, alors, qui est le veinard qui va en SEV dans les anneaux et nous fait exploser le Gramine ? demanda Melvyn. - On peut tirer au sort parmi les volontaires, dit Joshua. Je me porte volontaire. - Ne sois pas stupide, répliqua Sarha. Nous savons tous que tu vas piloter le Lady Mac, personne d'autre ne pourrait atteindre ce satellite, encore moins son point de Lagrange. Et Ashly doit poser le spatiojet sur Lalonde, j'imagine qu'il faut un professionnel pour ce vol. Donc, on va tirer au sort parmi nous. - Ayez l'obligeance d'inclure vingt d'entre nous, dit Gaura. Nous sommes tous qualifiés pour travailler en SEV, et nous avons en plus l'avantage de pouvoir communiquer avec vEthra au cas où le vaisseau modifierait sa trajectoire. - Personne n'est volontaire, personne n'est tiré au sort, intervint Warlow en montant le volume à l'excès pour étouffer toute objection. C'est mon boulot. Je suis conçu pour ça. Et je suis le plus vieux ici. Je suis donc qualifié à tous les points de vue. - Ne sois donc pas si morbide, dit Joshua, cachant une réelle inquiétude sous son air agacé. Tu as juste à placer la charge nucléaire sur une particule rocheuse et rappliquer dare-dare. Warlow émit un rire qui les fit tous grimacer. - Bien sûr, c'est tellement simple. Et il était enfin arrivé là, sous le brasier tournoyant lentement, les yeux fixés sur un néant informe éclairé d'une lumière incandescente. Le bout de la route. Chas Paske dut diminuer la réceptivité de ses capteurs optiques tellement était forte la luminosité. Au début, il avait cru que se cachait là-haut, au centre du vortex ardent du nuage, une sorte de soleil miniature ; mais, maintenant qu'entraîné par la course irrésistible du canot il se situait en dessous du cône menaçant, il pouvait voir que le sommet s'était ouvert comme une tumeur maligne. La trouée s'agrandissait. Le cyclone enflait, devenait plus large et plus profond. Il finit par comprendre la raison de sa présence ; de là où il était, cloué dans le fond du canot sous la pression de l'intense lumière, il ne pouvait que se rendre à l'évidence. C'était une bouche, une bouche dont les mâchoires s'ouvraient démesurément. Un jour - bientôt - elle engloutirait la planète. Il eut un petit rire morbide à cette idée. L'oppressante lumière venait de la chose (du lieu ?) qui se trouvait de l'autre côté. Des photons extrinsèques chargés d'une énorme énergie qui tombaient comme des flocons pour recouvrir la terre et la rivière de leur étrange givre. Tout ce qu'ils touchaient devenait lumineux, comme éclairé de l'intérieur. Jusqu'à son corps, pauvre chose désormais insignifiante, qui était habillé d'un éclat flamboyant. Au-dessus du nuage déchiré s'étendait un plan parfait de lumière blanche, d'une rigoureuse géométrie : l'océan dans lequel se vidait la rivière blanche de ses rêves les plus doux. Un océan universel au sein duquel Lalonde était destinée à tomber telle une gouttelette de nacre, pour s'y perdre à tout jamais. Il ressentit l'envie de s'élever vers lui, de défier la pesanteur et de voler. Vers la lumière et la chaleur éternelles qui le purifieraient et banniraient la douleur. Quand il pénétrerait le ménisque, il n'y aurait qu'une ride, dessinant une couronne scintillante ondulant autour d'un unique diamant éphémère. Après cela, il ne resterait plus trace de lui. Traverser, c'était se transcender. Son visage remodelé était incapable de sourire. Aussi demeura-t-il là, radieux, sur le canot, l'esprit virtuellement dissocié de son corps, les yeux levés vers son futur, en attente de l'instant où il allait commencer son ascension. Ayant renoncé depuis longtemps au salut matériel. Bien que le grondement de tonnerre du nuage rouge ne fût plus maintenant qu'un roulement sourd, il n'entendit jamais partir le coup, de sorte que le premier boulet de canon brisa sa sérénité avec une cruelle soudaineté. Ils avaient toujours su qu'il était là, depuis le début. Les possédés. Dès le moment où il était passé sous l'égide du nuage rouge, leurs consciences l'avaient enregistré, comme pouvait s'imprimer le vol d'un moucheron à la périphérie du champ visuel. Ils n'avaient que faire de son infortune ; abandonné à la rivière, dans son pitoyable état de dégénérescence, il ne méritait ni leur attention ni le plus petit effort de leur part. La rivière le conduisait irrésistiblement à eux, qui se contentaient de le laisser venir à son heure. À présent il était arrivé, et ils s'étaient rassemblés près des quais pour lui préparer une joyeuse réception. De sombres saturnales tout à fait appropriées pour célébrer la dernière possession avant que Lalonde disparaisse pour de bon de l'univers. La boule d'acier siffla au ras du canot de Chas en répercutant une détonation qui fit tanguer la frêle embarcation, puis elle alla se perdre dans des éclaboussures à trente mètres de là, au milieu d'un fouillis de dents-de-chien. Une fumée violette et d'éblouissantes flammes blanches de dix mètres de haut montèrent joyeusement dans les airs comme une gigantesque chandelle romaine. Chas se souleva sur ses coudes et contempla, incrédule, l'embrasement chromatique. Les dents-de-chien commençaient à fondre autour de son canot qui s'enfonçait dans l'eau où scintillaient des reflets bleu vif. Des hourras et des sifflets flottaient au-dessus de la rivière en provenance de la berge. Il tourna la tête. Durringham, avec son décor de tours blanches, de dômes bulbeux, de hauts châteaux et de luxuriants jardins suspendus, formait une magnifique toile de fond à l'armada qui se ruait sur lui. Il y avait des pirogues polynésiennes occupées par des guerriers, parés de guirlandes de fleurs, qui plongeaient leurs pagaies dans l'eau claire ; des huit de pointe avec de jeunes hommes efflanqués transpirant sous les ordres que braillait le barreur ; des trirèmes dont les rames massives battaient l'eau avec un ensemble parfait ; des drakkars arborant des voiles aux couleurs rouge et or du dieu soleil; des dhaws dont les voiles latines se tendaient sous la brise fraîche ; des jonques, des sampans, des ketchs, des sloops... et voguant à l'avant, rapide et fier, un grand galion à trois mâts dont les hommes d'équipage en chemise rayée grimpaient au gréement. Un quart de la population de la ville s'entassait sur les quais circulaires (désormais bâtis avec des antiques blocs de pierre), applaudissant leur équipe favorite dans une folle et bruyante ambiance de carnaval. Chas eut un haut-le-coeur devant la vision qui s'offrait à lui ; le cauchemar tapi dans le cerveau de chaque être humain : le monde entier est à mes trousses. Toute la ville le pourchassait, le voulait, le haïssait. Il était leur nouveau jouet, le divertissement du jour. Son corps fut pris de violentes convulsions alors que les implants fléchissaient. Les intolérables élancements qui montaient de ses jambes firent éclater la barrière des blocs analgésiques. - Salauds ! hurla-t-il. Espèces d'enculés. Vous ne jouez pas avec moi. Je suis votre ennemi. Je ne suis pas un singe. Respectez-moi. Respectez-moi, nom de Dieu ! Un mince rond de fumée s'échappa du canon avant du galion. Chas poussa un cri strident, la rage et la terreur mêlées dans ce hurlement incohérent. Le boulet frappa l'eau à dix mètres de lui, projetant une gerbe d'écume et envoyant des vaguelettes lécher la coque du canot. - Salauds. (Ce n'était même pas un murmure. L'adrénaline et les nerfs ne pouvaient rien faire de plus pour lui, il était vidé de ses forces.) Je vais vous montrer. Monstres. Vous n'êtes pas dans un zoo. Je ne suis pas un singe. Quelque part au loin, un chour soprano chantait de lugubres cantiques. Chas télétransmit le code d'activation de la bombe d'une kilo-tonne maintenue dans sa gaine sur son flanc. Bonne vieille amie fidèle. À la vie, à la mort. Elle allait balayer l'immonde sourire de leurs faces. Il ne se passa rien. Ses naneuroniques avaient flanché. La douleur le traversait comme un tisonnier chauffé au rouge, ne laissant que torpeur sur son sillage. Ses doigts gourds tâtonnèrent sur le petit panneau de contrôle manuel de la bombe, parvinrent à faire basculer le couvercle. Il pencha la tête de côté pour suivre le mouvement. Il finit par repérer un capteur optique. Le clavier du panneau était noir, inerte. Mort. Comme lui. Ses glandes lacrymales naturelles, qu'il avait presque oubliées, éjectèrent leurs toutes dernières gouttes lorsqu'il donna un coup de poing au ralenti sur le bordage, dans un geste complètement futile. Deux trirèmes gagnaient sur le galion. C'était maintenant une course à trois, quoiqu'une des pirogues de guerre refusât d'abandonner, les guerriers martelant l'eau de leurs pagaies, la peau luisante comme s'ils suaient des gouttes d'huile. Derrière, sur les quais, les acclamations exaltées se mêlaient aux chants psalmodiés venus d'un passé vieux de cinq millénaires. Les hommes sur le galion tirèrent un autre coup de canon pour terroriser leur victime prise au piège. - Vous ne m'aurez pas ! les défia Chas. (Il posa les mains sur les plats-bords et se mit à balancer le canot tandis que les vaguelettes provoquées par la chute du boulet se brisaient contre la coque.) Vous ne m'aurez jamais. Jamais. Je ne serai jamais ça. Je ne vous appartiendrai pas. La douleur et l'engourdissement s'étaient emparés de son torse. Alors que le canot était sur le point de chavirer, il sentit que ses bras ne répondaient presque plus. L'eau passa par-dessus l'étroit plat-bord. La frêle embarcation se retourna, il tomba dans la Juliffe. Il vit des bulles passer devant ses yeux et la surface s'éloigner comme une feuille d'argent froissée. Ses naneuroniques lui dirent que ses poumons étaient en train de se remplir d'eau. La douleur s'atténua. Ses implants remarchaient. Les autres ne pouvaient l'atteindre sous l'eau, ici il était hors de leur portée. Il concentra son attention sur chacun des capteurs de la bombe dont le poids l'entraînait au fond. Sur la rive, le public avait cessé ses acclamations lorsque leur proie (de façon si déloyale) était tombée à l'eau. Un grognement monta de la foule. Il allait payer pour ça. Les équipages des bateaux arrêtèrent de ramer et s'effondrèrent sur leurs rames, épuisés et furieux. Les voiles du galion s'enroulèrent lentement lorsque les marins se suspendirent au gréement comme des araignées apathiques. Ils posèrent un regard morose sur le petit canot à moitié submergé flottant devant eux. Tous les possédés de Durringham unirent leur pouvoir. Autour de la coque du canot de Chas Paske, la rivière commença à s'agiter de fortes rides. - Hé, regardez, c'est Moïse ! cria quelqu'un depuis la digue du port. Un éclat de rire courut parmi la foule des spectateurs. Ils applaudirent et tapèrent du pied, comme le public d'un stade réclamant son héros. - Moïse ! Moïse ! Moïse ! Les eaux de la Juliffe s'ouvrirent. Chas le sentit venir. L'univers autour de lui s'allégeait, la pression diminuait. Sous ses doigts, le clavier de la bombe était un échiquier rubis étincelant. Il tapa le code, sans se presser, regardant les touches numérotées s'éclairer de vert. Un gargouillement sonore monta tout autour de lui. Des courants antagonistes l'aspirèrent, tordant ses jambes amorphes. La surface plissée se précipita alors sur lui. Trop tard. La charge nucléaire d'une kilotonne détona au fond d'un cratère de vingt mètres creusé dans la rivière. Le souffle initial de l'explosion monta droit au coeur de l'effervescence transplanaire qui faisait rage au-dessus. Une boule de feu solaire s'éleva de l'eau dans sa splendeur fatale, et la rivière parut se soulever d'un bloc avec elle. Il y eut un immense déversement d'énergie de tous types, qui pulvérisa la matière solide. Dans les haies de spectateurs occupant la digue, personne ne sut jamais ce qui se passait. Leurs corps d'emprunt se désintégrèrent avant que l'influx nerveux ait pu atteindre le cerveau. Ce ne fut qu'après l'anéantissement, quand les âmes qui les possédaient se retrouvèrent dans l'au-delà barbare, que la vérité leur apparut. Deux secondes après l'explosion de la bombe, un mur d'eau de quarante mètres se déplaçant à une vitesse quasi supersonique s'abattit sur Durringham. Et les morts, blottis dans leurs somptueuses nouvelles demeures et leurs châteaux de rêve, moururent une seconde fois par dizaines de milliers sous le totem usurpateur du radieux champignon atomique. 12. Warlow, dont les rétines renforcées étaient réglées à la sensibilité maximale, avait l'impression de voler à travers un brouillard sec et iridescent. Les particules de l'anneau grouillaient encore de soudaines décharges énergétiques ; des bancs de poussière micrométrique coulaient lentement autour des rocs et des blocs de glace. En dépit de cette phosphorescence chatoyante, il avançait plus ou moins à l'aveuglette. De temps à autre, il apercevait des étoiles clignotant sous ses pieds, telles d'éphémères braises crachées par un feu de joie invisible. Après avoir quitté le Lady Macbeth, il s'était éloigné de douze kilomètres par rapport à Murora, adoptant une orbite qui augmentait la distance le séparant de l'astronef dans sa cachette. Il n'avait fallu que trois minutes pour qu'il perde de vue la grande sphère noire, dont la coque, sur sa partie supérieure, était éclairée d'un rouge livide par ses échangeurs thermiques. L'isolement l'avait presque aussitôt enserré dans ses rets. Bizarrement, en ce lieu où la visibilité dépassait à peine les dix mètres, il avait une conscience aiguë, bien trop forte, de l'immensité de l'univers. La bombe de dix mégatonnes était attachée à son torse, gros ovoïde de soixante-quinze centimètres de haut. Quoique dénué de poids, cet appareil en titane et en matériau composite lui pesait sur le cour. Sarha lui avait donné un bloc-processeur biotek de fabrication édéniste, qu'elle avait équipé de modules d'amplification. L'idée était de le mettre en liaison avec Jïthra au cas où le Gramine modifierait sa course sans prévenir. Un dispositif aussi improvisé que cette mission. - Puis-je vous parler seul à seul ? télétransmit-il. - Bien sûr, répondit l'habitat. Je serai ravi de vous tenir compagnie. On vous a confié une tâche périlleuse. - Mais moi seul pouvais l'accomplir. - Vous êtes le plus qualifié. - Merci. Je souhaitais vous poser une question relative à la nature de la mort. - Oui? - Avant cela, je dois vous raconter une petite histoire. - Je vous en prie. Tout ce qui touche à l'être humain m'intéresse. Jusqu'ici, je ne comprends pas grand-chose à votre espèce, en dépit des données dont j'ai hérité à profusion. - Il y a dix ans, je faisais partie de l'équipage du Dragon de Harper. C'était un cargo de ligne, sans rien de spécial, excepté peut-être la régularité de la paye qui était plutôt agréable. Un lieutenant frais émoulu du nom de Félix Barton nous a rejoints sur Woolsey. Il n'avait que vingt ans, mais il avait bien assimilé ses cours didactiques. Je l'ai trouvé fort compétent et d'agréable compagnie. Rien ne le distinguait des autres astros en début de carrière. Puis il est tombé amoureux d'une Édéniste. - Ah ! S'agirait-il par hasard d'une tragédie shakespearienne ? Droit devant lui, Warlow vit de fins rubans de poussière orange tourner en hélice autour d'un bloc de glace ; une queue de cerf-volant, se dit-il. Ils émirent des étincelles rosés au contact de son armure en carbotanium lorsqu'il les traversa. Puis il les dépassa et contourna un roc de belle taille, ses programmes de guidage et d'interprétation optique travaillant en tandem pour lui faire automatiquement éviter les obstacles. - Pas du tout. C'est une histoire très banale. Il était fou amoureux, tout simplement. Cette femme était très belle, je l'admets, mais cela semble être vrai de tous les humains génétiquement modifiés. Le Dragon de Harper se rendait régulièrement dans son habitat afin de livrer des produits chimiques spécialisés à l'une de ses stations de manufacture électronique. À l'issue de notre quatrième voyage, Félix lui a déclaré qu'il ne pourrait pas vivre sans elle. Coup de chance, elle partageait ses sentiments. - Heureusement pour lui. - Oui. Félix a quitté le Dragon de Harper pour devenir un Édéniste. Il s'est fait implanter des symbiotes neuronaux pour acquérir le lien d'affinité et a suivi une thérapie spéciale conçue pour l'aider à s'adapter. La dernière fois que le Dragon de Harper s'est rendu dans cet habitat, j'ai pu discuter avec lui, et il était extrêmement heureux. Il m'a dit qu'il s'était très bien intégré et qu'elle attendait leur premier enfant. - Cela fait plaisir à entendre. Il y a chaque année environ un million cinq cent mille Adamistes qui deviennent Édénistes. - Tant que ça ? Je l'ignorais. - Soixante-dix pour cent le font pour des raisons sentimentales, comme votre ami, les autres parce que l'édénisme les attire sur le plan intellectuel ou émotionnel. Plus de la moitié de la première catégorie est constituée d'Adamistes nouant des liens affectifs avec des membres d'équipage de faucons, ce qui n'a rien d'étonnant vu que ce sont eux qui ont le plus de contact avec les Adamistes. Du coup, nombre de plaisanteries circulent sur le sang chaud des familles faucons. - Alors, dites-moi : cette conversion est-elle absolue, ces nouveaux Édénistes transfèrent-ils leur mémoire dans un habitat au moment de leur mort ? - Bien sûr. Les naneuroniques de Warlow affichèrent une nouvelle trajectoire, actualisant sa position. Des vecteurs pourpre et jaune lui traversèrent l'esprit, occultant l'espace d'un instant la poussière irradiée qui emplissait son champ visuel. Il tenait le cap. Le cap qu'il avait choisi. - Ma question est la suivante : est-il possible de transférer la mémoire d'une personne dans un habitat si cette personne est équipée de naneuroniques plutôt que du lien d'affinité ? - Je ne trouve aucun précédent dans mes archives. Mais je ne vois pas pourquoi cela serait infaisable ; cependant, la procédure serait plus longue, la télétransmission étant moins efficiente que l'affinité. - Je veux devenir un Édéniste. Je veux que vous acceptiez ma mémoire. - Pourquoi, Warlow ? - Je suis âgé de quatre-vingt-six ans et je n'ai subi aucune altération génétique. Mes compagnons l'ignorent, mais tout ce qui reste de mon corps, c'est le cerveau et quelques nerfs. Le reste de moi-même a péri il y a déjà longtemps. J'ai passé beaucoup trop de temps en chute libre, voyez-vous. - Je suis navré. - Ce n'est pas la peine. J'ai eu une vie bien remplie. À présent, toutefois, mes neurones meurent à un rythme tel que même la thérapie génique de la Confédération ne peut en assurer le remplacement. Vous comprendrez donc que j'aie souvent pensé à la mort ces temps derniers. J'ai même envisagé de télécharger ma mémoire dans un processeur, mais le résultat obtenu ne serait qu'un écho de moi-même. D'un autre côté, vous êtes une entité vivante, et je pourrais continuer de vivre en vous. - Je serais enchanté et honoré d'accepter votre mémoire. Cependant, Warlow, le transfert doit être effectué au moment du décès, c'est le seul moyen de garantir la continuité. En agissant plus tôt, on n'obtiendrait que cet écho de vous-même dont vous parlez. Votre personnalité se saurait incomplète, puisqu'il lui manquerait la conclusion de son existence. Il longea une falaise rocheuse à la texture de charbon, une particule qui ressemblait à une montagne virtuelle, érodée et abrasée par des éons de poussière murmurante, dont les flèches mortelles et tranchantes, mises à nu par sa formation fracturée, composaient à présent un paysage de lande désolée, où seules des bosses irrégulières témoignaient de sa virilité d'antan. - Je sais, dit-il. - Craignez-vous que le capitaine Calvert échoue dans sa tentative de fuite au point de Lagrange ? - Non. Joshua se tirera de cette manoeuvre sans problème. Ce que je souhaite, c'est qu'il ait la possibilité de l'accomplir. - Vous voulez être sûr que le Gramine sera éliminé ? - Oui. Le minage de l'anneau est le maillon le plus faible du plan de Joshua. Pour que ma mission réussisse, il est nécessaire que le Gramine ne dévie pas de plus de cinq cents mètres de sa trajectoire orbitale au cours des deux prochaines heures. C'est une supposition trop risquée. Je me propose de placer la bombe sur la trajectoire précise du Gramine et de la faire exploser au moment de son passage. De cette façon, rien ne sera laissé au hasard. - Warlow, ni le Gramine ni le Maranta n'ont dévié de leur course de plus de cent mètres depuis le début de leurs recherches. Je vous incite fortement à revoir votre décision. - Pourquoi ? Il ne me reste au mieux que quelques années à vivre. Durant la plupart d'entre elles, je passerai mon temps à assister à l'effritement de mes souvenks et de ma raison. Notre science médicale a fait trop de progrès dans ce domaine. Mon corps synthétique est capable d'irriguer le sang dans mon cerveau comateux pendant plusieurs décennies. Me souhaiteriez-vous un tel sort alors que vous êtes en mesure de me procurer une vie qui vaut la peine d'être vécue ? - Je crois bien que c'est ce qu'on appelle une question piège. - Exact. Ma décision est prise. De cette façon, j'ai deux chances de tromper la mort. Rares sont ceux qui peuvent en dire autant. - Deux chances ? Comment cela ? - Le concept de possession implique l'existence d'une vie après la mort, d'un lieu d'où une âme peut revenir. - Vous pensez que tel est le sort qui a frappé Lalonde ? - Savez-vous ce qu'est un catholique ? Une muraille de glace surgit du voile de poussière. Le module de manoeuvre de Warlow cracha du gaz de tous ses tuyaux. L'espace d'un instant, il vit la gerbe de vapour cireuse frissonner alors qu'elle était siphonnée par les phosphènes bleu et émeraude de la poussière. - Le catholicisme fait partie des religions à l'origine de l'Église chrétienne unifiée, dit jEthra. - Presque. Le catholicisme a été officiellement absorbé par décret pontifical. Mais c'était une foi des plus vivaces. Il est impossible de modifier et d'édulcorer une dévotion aussi intense en adaptant prières et offices dans le but de parvenir à l'unité avec d'autres dénominations chrétiennes. Je suis né sur Forli, un astéroïde colonisé par des italo-ethniques. Les gens y ont gardé la foi, officieusement et en toute discrétion. Même si je le voulais, je ne pourrais pas renoncer à l'enseignement que j'ai reçu durant mon enfance. Je pense que tous les êtres vivants auront un jour à affronter la justice divine. - Même moi ? - Même vous. Et ce qui s'est passé sur Lalonde n'a fait que renforcer mes croyances. - Vous pensez que Kelly Tirrel a dit la vérité ? Propulsé par son module de manoeuvre, Warlow longeait les contours irréguliers de l'iceberg, approchant au plus près ses anfractuosités et ses protubérances érodées. Sa surface était claire comme le cristal mais ses profondeurs d'un noir total, comme si un interstice de trou-de-ver était figé en son cour. Lorsque les capteurs de son armure scannèrent l'espace alentour, ils lui montrèrent les constellations retrouvant toute leur majesté derrière la poussière à présent moins dense. - Oui, dit-il. J'en suis convaincu. - Pourquoi ? - Parce que Joshua la croit. - Voilà un étrange raisonnement. - Joshua est bien plus qu'un capitaine d'exception. Durant toutes mes années d'existence, je n'ai jamais rencontré quelqu'un comme lui. Sa conduite est exécrable quand il est question de femmes, d'argent et même parfois de ses amis. Toutefois, si vous voulez bien excuser cette image maladroite, il est en phase avec l'univers. Il sait reconnaître la vérité. J'ai foi en Joshua, depuis le jour où je me suis engagé à bord du Lady Macbeth, et je continuerai à avoir foi en lui. - Donc, il y a une vie après la mort. - Et, dans le cas contraire, je vivrai au sein de votre multiplicité. Mais Kelly Tirrel, elle aussi, en est persuadée. C'est une femme dure, cynique, qui ne se laisse pas convaincre facilement. Et si, comme cela semble maintenant probable, il y a une vie après la mort, j'ai une âme immortelle et je ne dois pas craindre la mort. - Et vous craignez la mort ? Il émergea de l'ombre de l'iceberg. On aurait dit qu'il sortait de sous une épaisse couche de nuages lourds de pluie pour pénétrer dans la douce lumière du soir, car il ne subsistait plus au-dessus de lui qu'un voile diaphane de poussière. À quarante kilomètres de là, dérivant dans sa direction, le Gramme luisait comme une étoile de deuxième magnitude. - Beaucoup, dit-il. L'aéroglisseur bondissait sur la rivière, ballotté par des vagues écumantes qui enflaient au-dessus des rochers à demi submergés. Théo se concentrait pour garder l'embarcation à flot, mais ce n'était pas une mince affaire. Kelly ne se rappelait pas que leur voyage de la veille avait été aussi difficile. Shaun Wallace et elle étaient assis près de la poupe, accrochés à leur banc et sacrement secoués. L'hélice ronronnait derrière elle. - Je me sens déjà épuisée par ce périple, angoissée par la tâche que nous allons tenter d'accomplir. Il n'est pas tant question d'arracher la victoire des crocs de la défaite, mais plutôt de fake une ultime et vaine tentative pour sauver la dignité de notre groupe. Nous avons débarqué sur cette planète investis d'un idéal et d'une arrogance également boursouflés ; nous allions triompher de l'envahisseur maléfique, rétablir l'ordre et la stabilité pour le bénéfice de ses vingt millions d'habitants, leur rendre la maîtrise de leur existence. A présent, tout ce que nous pouvons espérer, c'est fuir en compagnie d'une trentaine d'enfants. Et il nous faudra mobiliser toutes nos forces pour y parvenk. - Vous êtes bien soucieuse, Miss Kelly, dit Shaun avec un sourire affable. L'aéroglisseur vka sèchement, la projetant contre lui -l'espace d'un instant, le canal de liaison avec le bloc enregistreur de son microcartel cessa de fonctionner -, et il lui adressa un sourire poli comme ils se redressaient. - Vous voulez dke que je n'ai aucune raison de m'inquiéter ? - Non, je n'ai jamais dit cela. Mais le souci est le disciple du diable, il vous pourrit l'âme. - Oui, vous êtes bien placé pour parler des âmes. Shaun eut un petit gloussement. Kelly leva les yeux vers le nuage rouge. Cela faisait une demi-heure qu'ils étaient repassés sous lui. Il était plus épais que la veille, et les tresses qui le composaient ondoyaient paresseusement. Elle avait parfois conscience de son poids, de la lourdeur qui lui était nécessake non seulement pour occulter l'espace, mais aussi pour bloquer les lois de la physique qui gouvernaient l'existence. Elle succomba soudain à un complexe mélange d'émotions, comme si elle avait accédé à un sensovidéo montrant quelque obscure cérémonie xéno. - Ce nuage a une grande importance pour vous, n'est-ce pas ? - Pas le nuage, Miss Kelly, il n'est rien en lui-même, mais ce qu'il représente, oui. C'est comme si l'on voyait ses aspirations prendre forme. Pour moi, pour toutes les âmes damnées que nous sommes, il signifie la liberté. Un bien des plus précieux quand il vous a été refusé durant sept siècles. Kelly concentra son attention sur le second aéroglisseur, où Horst Elwes et Russ avaient pris place sur le banc derrière Ariadne, le visage exposé à la froidure du vent. Des canonnades de tonnerre résonnaient dans les hauteurs, comme si le nuage était la peau tendue d'un gigantesque tambour. Elle vit Russ se blottir tout contre le prêtre. Ce témoignage de confiance était ' immensément poignant. Une sensation de vide déferla sans prévenk sur Shaun Wallace. Il éprouva le sinistre exode, l'envol des âmes chassées de l'univers exerçant une forte attraction sur sa propre possession, encore précaire. Leurs lamentations haineuses se déversèrent depuis l'au-delà en un chour étrangement séduisant, suivies par la violente colère de celles qui avaient partagé leur expulsion, les âmes de ceux qu'elles avaient possédés. Toutes ces âmes se détestaient, se déchkaient mutuellement. Ce conflit déborda dans son esprit, déchiqueta ses pensées. Il eut un haut-le-cour, les yeux agrandis par le choc. Son visage exprima le désespok le plus intense, puis il rejeta la tête en arrière et hurla. Reza souhaita ne jamais avoir à entendre de nouveau un tel cri. L'angoisse qui imprégnait ce sanglot cataclysmique était celle d'une planète tout entière. Le chagrin le paralysa, puis le deuil, un deuil si profond qu'il aurait appelé de ses voux la fin du monde rien que pour être épargné. Ce cri ne cessa que lorsque Shaun Wallace fut à bout de souffle. Encore tremblant, Reza se retourna pour lui faire face. Des larmes coulaient sur les joues du possédé. Il reprit son souffle et recommença à hurler. Les mains de Kelly étaient plaquées sur ses lèvres retroussées. - Qu'y a-t-il ? s'écria-t-elle. Que se passe-t-il ? En l'entendant hurler une nouvelle fois, elle ferma les yeux. Reza tenta de bloquer le son et de projeter des pensées apaisantes en direction de Fenton et Ryall. - Pat ? télétransmit-il. Est-ce qu'Octan a vu quelque chose ? - Rien du tout, lui répondit son second depuis l'autre aéroglisseur. Que se passe-t-il ? Wallace nous a foutu une sacrée trouille. - Aucune idée. Kelly secoua le bras de Shaun, l'implorant de lui répondre. - Que se passe-t-il ? Qu'est-ce qui ne va pas ? Dites quelque chose, bon sang ! (La panique rendait sa voix stridente.) Shaun ! Shaun déglutit, les épaules tremblantes. Il baissa la tête jusqu'à faire face à Reza. - C'est vous, siffla-t-il. C'est vous qui les avez tués. Le champ visuel de Reza s'emplit d'un maillage de cibles jaunes - le fusil Gauss fixé à son avant-bras était braqué sur la tempe du possédé. - Tué qui ? - La ville, tous les habitants de la ville. Je les ai sentis partir, des milliers et des milliers d'âmes jetées dans l'au-delà comme autant de détritus. Votre bombe diabolique a explosé. Non, on l'a fait exploser. Quel genre de créature êtes-vous pour commettre un massacre aussi ignoble ? Reza sentit un sourire lui venir par pur réflexe, ce que son visage restructuré exprima par un élargissement modéré de sa fente buccale. - Quelqu'un a réussi à passer, n'est-ce pas ? Quelqu'un a réussi à riposter. Shaun inclina la tête, brisé. - Un homme. Un seul homme, c'est tout, bon sang. - Ainsi, vous n'êtes pas invincibles, après tout. J'espère que vous souffrez, Mr. Wallace, vous et tous les vôtres. Peut-être que cela vous permettra de comprendre un tant soit peu l'horreur que nous avons ressentie en découvrant ce que vous aviez fait aux enfants de cette planète. La lueur de honte qui éclaira les yeux du possédé prouvait que cette remarque avait porté. - Oh oui, Mr. Wallace, nous le savons. Même si Kelly a trop de tact pour en parler. Nous savons à quelle sorte de barbares nous avons affaire. - Quelle bombe ? demanda Kelly. De quoi parlez-vous, tous les deux ? - Demandez-le-lui, répliqua Shaun en lançant un rictus à Reza. Demandez-lui comment il avait l'intention de venir en aide aux pauvres gens de cette planète qu'il avait pour mission de sauver. - Reza? Le mercenaire oscilla sur son banc comme l'aéroglisseur virait pour éviter un rocher. - Terrance Smith craignait que les astronefs ne nous refusent le soutien militaire dont nous aurions besoin. Il a confié une bombe nucléaire à chaque chef de commando. - Seigneur ! (Le regard de Kelly alla du mercenaire au possédé.) Tu veux dire que tu en as une, toi aussi ? - Tu es bien placée pour le savoir, Kelly, dit Reza. Tu es assise dessus. Elle voulut se lever d'un bond, mais Shaun l'agrippa par le bras et l'obligea à rester assise. - Vous n'avez donc rien appris sur son compte, Miss Kelly ? Il ne reste plus rien d'humain dans ce corps contrefait. - Montrez-moi votre corps, Mr. Wallace, celui avec lequel vous êtes né, répliqua Reza. Ensuite, je discuterai morale et éthique avec vous tout le temps qu'il faudra. Ils se regardèrent sans rien dire. L'obscurité commença à s'épaissir. Levant les yeux, Kelly découvrit que la lumière rouge coulait du nuage, transformant celui-ci en une chape gris ardoise qui se massait, sinistre, au-dessus de leurs têtes. Une lame de foudre blanc-pourpre se planta dans la savane à l'est. - Que se passe-t-il ? cria-t-elle alors que le tonnerre tombait sur l'aéroglisseur. - C'est à cause de vous, Miss Kelly. Ils vous sentent. Ils vous redoutent et vous haïssent maintenant que leur ont été révélées votre véritable nature et votre véritable puissance. Ce commando est le dernier qui reste, voyez-vous. Aucun autre mercenaire n'a survécu. - Que vont-ils faire ? - Vous traquer, quel que soit le prix que leur feront payer les canons de vos armes. Deux heures après que Warlow eut quitté le Lady Macbeth, Joshua accéda à la mémoire de l'ordinateur de vol en quête d'un exemple d'astronef ayant effectué un saut à partir d'un point de Lagrange. Dahybi et lui avaient étudié les rares données disponibles sur Murora VII, les exploitant pour affiner leurs calculs de la taille et de la position du point de Lagrange en question et entrant les chiffres obtenus dans le vecteur de trajectoire. Il serait capable de conduire le Lady Mac pile en plein milieu de la cible - aucun doute là-dessus ; à présent, il voulait savoir ce qui se produirait lors de l'activation des cellules ergostructurantes. Si les fichiers " Physique " affirmaient en long et en large que son projet était théoriquement possible, ils ne recelaient aucun exemple de saut TTZ attesté dans de telles conditions. Qui serait assez stupide pour se livrer à une telle expérience ? se demanda-t-il. Mais il était déjà étendu sur sa couchette anti-g, et Dahybi, Ashly et Sarha se trouvaient sur la passerelle avec lui, de sorte qu'il garda ses doutes pour lui-même. Il se demandait s'il ne trouverait pas son bonheur dans les fichiers " Histoire ", les pionniers du TTZ ayant sûrement souhaité tester les limites de leur découverte, lorsque ^Ethra lui télétransmit un message. - Warlow souhaite vous parler, lui dit l'habitat. Il coupa la communication avec la mémoire de l'ordinateur. - Salut, Warlow. Comment ça se passe ? - À merveille, dit Warlow. - Où es-tu ? Si tout se déroulait conformément au plan, le cosmonik serait de retour à bord dans vingt minutes. Joshua l'avait aidé à élaborer sa trajectoire au sein de l'anneau. - A vingt kilomètres du Gramme. - Quoi ? - Je le vois d'ici. - Bordel de merde, Warlow, qu'est-ce que tu trafiques ? Notre plan n'admet aucune marge d'erreur. - Je sais. C'est pour ça que je suis ici. Je veux m'assurer que le Gramme sera détruit par l'explosion. Je ferai sauter la bombe quand^l'astronef sera dans une position optimale. - Ô Seigneur, Warlow, ramène ton cul d'acier ici, et tout de suite ! - Désolé, capitaine. Le Maranta ne sera qu'à sept mille trois cents kilomètres de distance quand le Gramme sera éliminé. Mais ça vous donnera quand même dix-huit secondes d'avance sur les guêpes de combat. C'est amplement suffisant. - Arrête tes conneries, Warlow. Nous pouvons attendre la fin de leur prochain passage et remettre la bombe en position. Ça nous fera un retard de cinq heures à peine. Nous arriverons quand même à Lalonde avant que le sou" soit tombé sur Amarisk. - Il vous reste six minutes avant la détonation, Joshua. Assure-toi que tout le monde est bien paré, s'il te plaît. - Ne fais pas ça. Je t'en supplie, Warlow. - Tu sais que cette phase du plan doit se dérouler sans anicroche. Et je peux y veiller. - Pas comme ça. Reviens, je t'en prie. - Ne t'inquiète pas pour moi, Joshua. J'ai bien réfléchi, et tout ira bien pour moi. - Warlow ! Le visage de Joshua était déformé par la colère et le désespoir. Il se tourna vivement vers Ashly. Le pilote remuait les lèvres en silence, et ses yeux étaient mouillés de larmes. - Dis quelque chose, lui ordonna Joshua. Persuade-le de revenir. - Warlow, pour l'amour du ciel, reviens, télétransmit le pilote. Ce n'est pas parce que tu es un navigateur lamentable que tu es obligé de te sacrifier. Je le ferai la prochaine fois, et je le ferai proprement. - J'aimerais que tu me rendes un service, Ashly. - Lequel ? - La prochaine fois que tu sortiras de tau-zéro, dans une cinquantaine d'années, j'aimerais que tu reviennes ici pour me rendre visite. - Te rendre visite ? - Oui. Je transfère ma mémoire vers ^Ethra. Je vais faire partie de la multiplicité. Je ne vais pas mourir. - Tu es complètement cinglé, mon salaud ! - Gaura ! hurla Joshua. Est-ce qu'il peut le faire ? Ce n'est pas un Édéniste. - La télétransmission a déjà commencé, répondit Gaura. Il est bel et bien en tram de le faire. - Ô mon Dieu ! - Est-ce que tout le monde a gagné sa couchette ? demanda Warlow. Je vous donne toutes les chances nécessaires pour fuir cet anneau. Tu ne vas pas les gâcher, n'est-ce pas, Joshua ? - Merde. (Le torse de Joshua était enserré par un étau brûlant bien plus douloureux qu'une quelconque accélération.) Ils s'installent sur leurs couchettes, Warlow. Il télétransmit à l'ordinateur de vol l'ordre de lui envoyer des images de la cabine et vit les Édénistes occupés à se sangler. Melvyn flottait parmi eux, s'assurant qu'ils n'avaient pas fait de fausse manoeuvre. - Et les échangeurs thermiques, tu les as rétractés ? Il ne reste plus que cinq minutes. Joshua télétransmit l'ordre approprié à l'ordinateur. Les schémas des divers systèmes apparurent dans son esprit alors qu'il enclenchait les générateurs et les tubes à fusion ; les voyants étaient en majorité au vert, les orange étaient rares. Ce sacré rafiot tenait encore la forme. Sarha l'aida à parcourir la check-list. - S'il te plaît, Warlow ? - Pulvérise-moi ces enfoirés, Joshua. Tu peux le faire. - Je ne sais pas quoi dire, bon Dieu. - Promets-moi quelque chose. - Oui. - Ah ! je te tiens. Tu aurais dû me demander d'abord de quoi il s'agissait. Joshua toussa. Eut un rire éraillé. Pour une raison indéterminée, tout ce qui l'entourait était devenu flou. - De quoi s'agit-il ? - Pas de pot, tu as déjà promis. Je veux que tu montres un peu plus de considération à tes femmes. Tu n'as pas conscience de l'effet que tu as sur elles. Certaines en souffrent, Joshua. - Bon Dieu, un cosmonik travailleur social ! - Promis ? - Promis. - Tu as été un excellent capitaine, Joshua. Le Lady Macbeth a été pour moi une fin de carrière formidable. Je n'aurais pas voulu que ça finisse autrement. Sarha sanglotait sur sa couchette anti-g. Ashly ne cessait de serrer et de desserrer les poings. - Moi, si, dit Joshua à voix basse. Ethra leur montra le Gramine. L'astronef traversait la surface de l'anneau avec la suavité d'un train maglev, suivant avec assurance une trajectoire rectiligne. Trois de ses échangeurs thermiques étaient déployés au maximum, rayonnant d'un terne éclat vermillon. Une longue et étroite flamme d'ions bleus étincela l'espace d'un instant. - Qui l'eût cru ? télétransmit Warlow. Moi, un Édéniste. Jamais Joshua ne s'était senti aussi pathétiquement impuissant qu'en cet instant. Il fait partie de mon équipage, bon sang. La bombe explosa. Elle projeta un disque d'incandescence qui illumina la surface de l'anneau. Le Gramine était un minuscule point noir au-dessus de son centre. Joshua largua les amarres. Les câbles en fibre de silicone tendus qui attachaient le Lady Macbeth à son bouclier rocheux s'écartèrent de la coque avec des ondulations de serpent. À l'intérieur des quatre modules de vie, l'éclairage diminua d'intensité lorsque l'unique générateur auxiliaire en activité commença à charger les quatre générateurs primaires restants. Les tuyères ioniques se mirent à cracher, aspergeant la roche noire d'une luminosité turquoise qu'elle n'avait jamais connue. Une sphère de plasma entra en expansion au centre du linceul blanc qui recouvrait l'anneau, à un rythme soutenu qui se ralentit, puis diminua légèrement, lorsqu'elle eut atteint un diamètre de cinq kilomètres. Des fantômes noirs migraient sur sa surface. La coque inférieure du Gramine devint plus brillante qu'un soleil lorsqu'elle refléta la couronne diabolique qui flamboyait quatre kilomètres plus bas. Des milliers de projectiles rocheux jaillirent du coeur de la déflagration, rattrapant le plasma en expansion. Ils avaient l'éclat bariolé de météorites capturées par une atmosphère. Contrairement au plasma, qu'ils laissèrent bientôt derrière eux, leur vitesse ne diminuait pas en fonction de la distance parcourue. - Générateurs en ligne, lança Sarha. Débit énergétique stabilisé. Joshua ferma les yeux. Les affichages que lui télétransmettait l'ordinateur de vol emplirent sa tête d'ailes de libellule en Technicolor. Le Lady Mac s'écarta du rocher. Son radar se mit à lancer des pulsations de micro-ondes dures sur la nuée de particules, vaporisant les flocons de neige et incendiant les grains de carbone. Des faisceaux à l'éclat blanc-bleu, aussi rectilignes que des lasers, jaillirent des propulseurs secondaires. Ils commencèrent à s'élever dans l'anneau. Des courants de poussière éclaboussèrent la coque en monosilicone, produisant d'éphémères vortex. Les cailloux et les rochers plus gros rebondissaient sur elle. La glace s'y accrochait quelques instants, puis glissait et disparaissait dans les turbulences éclatantes causées par les propulseurs. Une petite montagne de roc s'écrasa sur le Gramine, fracassant sa coque et décimant ses systèmes internes. Les réservoirs cryogéniques se brisèrent, et les gaz blancs se mirent à scintiller sous l'effet du barrage énergétique de la bombe à fusion. Quatre canots de sauvetage s'égaillèrent pour fuir ce chaos, émettant des signaux de détresse et semant les débris calcinés de leur mousse protectrice. Le Lady Mac émergea à la surface de l'anneau. Cinq kilomètres au-dessus de lui, une vague de météores écartâtes traversa le firmament. - Préparez-vous à une forte accélération, dit Joshua. Les fusiopropulseurs entrèrent en action, portant de nouveaux coups à l'anneau déjà bien éprouvé. Le Lady Mac obliqua, puis s'inséra dans le tube vectoriel orange clignotant tracé dans l'esprit de Joshua. Alors que les g montaient, il examina l'affichage pour vérifier que l'astronef était correctement aligné sur la trajectoire prévue, puis télétransmit un nouvel ordre à l'ordinateur de vol. - Joshua, qu'est-ce que... ? La voix étonnée d'Ashly s'estompa tandis qu'une faible secousse agitait la passerelle. Leur dernière guêpe de combat jaillit de sa rampe de lancement. - Regardez ce qui vous tombe dessus, enfoirés, ronronna Joshua. Bon Dieu, comme ça faisait plaisir de voir les vecteurs apparaître au moment de la séparation des charges secondaires. Des lignes pourpres relièrent le Lady Mac aux débris tourbillonnants de l'astronef ennemi. Les charges secondaires mirent huit secondes à atteindre les canots de sauvetage du Gramme. L'espace de quelques instants, un semis d'explosions cinétiques apparut au-dessus de l'anneau, puis le vide les absorba avec autant d'aisance qu'il absorbait toute pollution d'origine humaine. L'intérieur de la cabane était encore plus insoutenable que l'enfer tel que Jay Hilton se l'imaginait. Comme elle refusait de laisser sortir les autres enfants, ils devaient utiliser en guise de toilettes des seaux placés dans la seconde chambre. L'odeur, déjà atroce, empirait chaque fois que quelqu'un ouvrait la porte. Pardessus le marché, la chaleur avait atteint des sommets jusque-là inconnus sur Lalonde. Ils avaient ouvert tous les volets en plus de la porte, mais l'air était compact, immobile. Partout dans la cabane, le bois grinçait et craquait en se dilatant. Ces épreuves étaient déjà bien pénibles, mais en outre Jay se sentait désespérément seule. Ce qui était ridicule, car elle était entourée de vingt-sept gamins, confinés dans un espace si minuscule qu'il était impossible de bouger sans se cogner à l'un d'eux. Ce n'était pas ces gamins qu'elle voulait, c'était le père Horst. Jamais il n'avait agi ainsi, jamais il ne les avait laissés seuls durant toute une journée, et sûrement pas pendant la nuit. Jay soupçonnait le prêtre d'être aussi terrifié par la nuit qu'elle-même. Tous leurs malheurs avaient commencé lors de l'apparition des astronefs et du nuage rouge. Hier, hier à peine. Cela aurait dû être un jour de réjouissances. Les secours étaient là, les marines des Forces spatiales allaient les conduire en lieu sûr, ils allaient redresser la situation. C'en serait fini de ces longues et misérables journées passées au sein de cette savane immuable. Cette idée lui faisait un peu peur, la routine ayant toujours quelque chose de rassurant, même si elle était aussi pénible que celle-ci. Mais cela n'avait aucune importance, elle allait enfin partir de Lalonde. Et jamais personne ne la forcerait à y revenir. Même pas maman ! Ils avaient passé une matinée des plus agréables, tous dehors en train de scruter la savane dans l'attente de leurs sauveteurs. Quoique le nuage rouge, qui ne cessait de grandir, les ait un peu effrayés. Puis Russ avait vu ce qu'il appelait une explosion, et le père Horst avait sellé son cheval pour aller examiner ça de plus près. - Je serai de retour dans deux ou trois heures, lui avait-il dit juste avant de partir. Ils avaient attendu, et attendu encore. Et le nuage rouge avait lentement occulté le ciel au-dessus d'eux, apportant avec lui cet horrible bruit, comme s'il dissimulait une avalanche de pierres. Elle avait fait ce qu'elle pouvait, organisé repas et corvées. Les avait fait travailler, les avait occupés. Et il ne revenait toujours pas. C'est grâce à sa montre qu'elle avait su que la nuit était tombée. Jamais elle ne s'en serait aperçue toute seule. Ils avaient fermé la porte et les volets, mais la lumière rouge émanant du nuage semblait s'insinuer par tous les interstices. Impossible de lui échapper. Ils dormaient avec difficulté, car, outre l'incessant grondement du tonnerre, la grande pièce résonnait de sanglots étouffés. Même à présent, les plus jeunes pleurnichaient encore, les aînés conservant un silence attristé. Jay s'accouda au rebord de la fenêtre et scruta l'horizon en quête du père Horst. S'il ne revenait pas au plus vite, elle savait qu'elle ne pourrait refouler ses larmes plus longtemps. Alors, tout serait perdu. Je dois me retenir. La disparition de la lumière rouge, survenue une heure et demie plus tôt, l'avait profondément troublée. Désormais, de sinistres nuages noirs flottaient au-dessus de la savane, parant le paysage silencieux d'un camaïeu de gris funèbres. Elle avait tout d'abord tenté de jouer à leur trouver des formes, afin de les rendre moins terrifiants, mais son esprit ne pouvait conjurer que des sorcières et des monstres. Jay s'écarta de la fenêtre, découvrant une masse de visages terrorisés. - Danny, le frigo a dû faire un peu de glace maintenant. Prépare du jus d'orange pour tout le monde. Il hocha la tête, ravi d'avoir quelque chose à faire. En temps normal, il était du genre geignard. - Jay ! glapit Eustice. Jay, il y a quelque chose dehors. Elle s'éloigna de la fenêtre devant laquelle elle s'était postée, les mains plaquées sur ses joues. Derrière Jay monta un chour de cris et de pleurs. Les enfants se blottirent instinctivement contre le mur du fond, se cognant bruyamment aux meubles. - Qu'est-ce que c'est ? demanda Jay. Eustice secoua la tête. - Je ne sais pas, répondit-elle, désemparée. Quelque chose. Jay entendit le meuglement plaintif des vaches, le bêlement d'une chèvre. Ce n'était peut-être qu'un jactal, se dit-elle. Ils en avaient aperçu plusieurs la veille, chassés de la jungle par le nuage rouge. Elle jeta un regard inquiet sur la porte grande ouverte - il allait falloir la fermer. Frissonnant de tous ses membres, elle se dirigea lentement vers la fenêtre et jeta un bref coup d'oeilau-dehors. La foudre dansait sur l'horizon. L'herbe enténébrée de la savane était d'une immobilité parfaite, ce qui permettait de déceler tout mouvement suspect. Deux masses d'ébène flottant au-dessus des herbes. De plus en plus grosses. Elle perçut un bourdonnement. Mécanique. Cela faisait si longtemps qu'elle n'avait pas entendu un bruit de moteur qu'il lui fallut un bon moment pour identifier celui-ci ; et un autre moment pour en croire vraiment ses oreilles. Le transport terrestre était inconnu sur cette planète. - C'est le père Horst ! s'écria-t-elle. Il est revenu ! Puis elle sortit en courant et se précipita vers l'aéroglisseur, indifférente aux brins d'herbe, secs et coupants, qui lui griffaient les mollets. Horst la vit arriver et descendit d'un bond du véhicule alors qu'Ariadne ralentissait et faisait halte à quinze mètres de l'édifice. Durant tout le trajet, il s'était répété qu'il ne leur était rien arrivé, qu'ils se portaient à merveille. Il n'avait cessé de prier pour eux. Mais en découvrant Jay, vivante et indemne, il faillit succomber sous le poids de la honte et de la terreur qu'il avait refoulées. Il tomba à genoux et ouvrit les bras. Jay le heurta avec une telle violence qu'il pensa qu'elle allait le plaquer au sol. - Je croyais que vous étiez mort, bredouilla-t-elle. Je croyais que vous nous aviez abandonnés. - Oh, Jay, Jay, ma chérie. Tu sais que je ne ferais jamais une chose pareille. Il la berça contre lui avec tendresse. Puis les autres enfants déferlèrent en masse sur le perron branlant, hurlant à pleins poumons. Il leur sourit et ouvrit les bras encore plus grands. - On a eu très peur, dit Eustice. - Le ciel est devenu tout drôle. - Il fait si chaud. - Personne n'a ramassé les oufs. - Ni trait les vaches. Bo plissa les yeux en voyant les mercenaires descendre de leurs embarcations. - Ce sont les marines que vous nous aviez promis ? demanda-t-elle d'une voix sceptique. - Pas tout à fait, dit Horst. Mais ils sont aussi forts qu'eux. Danny fixa Sewell avec des yeux écarquillés. Le colossal gladiateur avait un fusil Gauss branché à chacun de ses coudes. - Qu'est-ce que c'est comme soldat ? demanda le garçonnet. Horst se fendit d'un large sourire. - C'est un soldat très spécial. Très fort et très rusé. Tout va bien maintenant, Il va s'occuper de vous. Kelly avait réglé ses rétines sur grand angle pour ne rien perdre de ces retrouvailles. Elle sentit une grosse boule lui obstruer la gorge. - Seigneur Jésus, regardez-moi ça, dit Shaun Wallace d'une voix franchement abattue. Quel Dieu pourrait nous infliger un tel sort ? Pas celui que l'on m'a enseigné à vénérer, c'est sûr. Regardez-moi ces pauvres petits enfants. Ils ont dû pleurer toutes les larmes de leur corps. Et tout ça pour quoi ? Kelly se tourna vers lui, surprise par la colère et l'amertume qui se lisaient dans sa voix. Mais il fonçait déjà vers Reza, qui observait la scène d'un oeilimpavide. - Mr. Malin ? - Oui, Mr. Wallace ? - Vous devez évacuer ces enfants tout de suite. - Telle est mon intention. - Non, je veux dire tout de suite. Mes semblables sont là, à la lisière de la jungle. Il y en a bien deux cents, voire davantage. Ils sont venus vous terrasser, Mr. Malin, éliminer une bonne fois pour toutes la menace que vous représentez. Reza braqua ses capteurs sur les premières rangées d'arbres étiques, à quatre ou cinq kilomètres de là. Au-dessus de la jungle, le nuage émettait toujours une lueur rouge sombre, qui teintait les feuilles d'une nuance de corail. Les mouvements du feuillage et les émanations de chaleur brouillaient les images qu'il recevait. - Pat, que voit Octan ? - Pas grand-chose. Mais il y a bel et bien des gens dans les parages et... Ô mon Dieu ! Les pages furent les premiers à apparaître, des garçons d'une dizaine d'années brandissant haut leurs bannières héraldiques. Puis les tambours retentirent, et les piquiers émergèrent de l'abri des fourrés. Ils formaient une longue rangée compacte, comme si les arbres eux-mêmes s'étaient mis en marche. Les chevaliers les suivirent, placés au centre de leur masse en formation serrée. Sous le voile opaque des nuages de plomb, leurs armures produisaient leur propre lumière à l'éclat d'argent. Au rythme des tambours, l'armée s'assembla devant les arbres. Les chevaliers chargés de son commandement en parcouraient les rangs pour les organiser. Puis, lorsque tous les hommes eurent été mis en formation, un coup de clairon résonna sur la savane. Fantassins et cavaliers s'avancèrent sur la terre inégale en direction de la ferme. - OK, dit Reza d'une voix neutre. On s'en va. Mêlée aux autres enfants, Jay fut hissée sur l'un des aéroglisseurs par un mercenaire qui lui conseilla de s'accrocher. Caisses et paquetages furent jetés par-dessus bord pour leur faire de la place. Le père Horst était sur l'autre véhicule ; Jay aurait voulu rester à ses côtés, mais elle ne pensait pas que les mercenaires écouteraient ses demandes. Shona atterrit près d'elle, et Jay lui adressa un sourire timide, tendant la main vers celle de la fillette défigurée. Leurs doigts se mêlèrent. Des cris résonnaient de toutes parts. Tout le monde se pressait. L'un des mercenaires les plus grands (il était vraiment gigantesque) se précipita dans la cabane et en ressortit trente secondes plus tard, Freya dans les bras. - Mettez-la dans mon aéroglisseur, lui lança Horst. Je vais prendre soin d'elle. La fillette amorphe fut allongée sur le banc de devant, et il lui plaça un vêtement sous la tête en guise d'oreiller. Au cours de toute cette agitation confuse, Jay vit l'un des mercenaires attacher un globe noir au cou d'un gros chien. Un homme (qui ressemblait beaucoup à Rai Molvi, remarqua-t-elle) et une dame, qui accompagnait les mercenaires, semblaient se disputer devant la cabane. Leur conversation prit fin lorsque la dame leva les bras au ciel et grimpa sur le siège du pilote du second aéroglisseur. Les autres mercenaires fouillaient les caisses de munitions qu'ils avaient jetées dans l'herbe, fourrant des chargeurs dans leurs sacs à dos. Puis les ventilateurs de l'aéroglisseur où elle avait embarqué se mirent à tourner, et elle sentit le véhicule s'élever dans les airs. Elle se demanda où les mercenaires allaient se caser, dix-sept enfants étant déjà entassés entre le siège du pilote et l'hélice de poupe. Lorsque les deux aéroglisseurs firent demi-tour et prirent de la vitesse, elle s'aperçut que les soldats de fortune les suivaient au pas de course. - Où allons-nous ? demanda Shona, élevant la voix pour couvrir le bourdonnement irritant des ventilateurs. Le petit pilote chauve ne sembla pas l'entendre. jEthra regardait le Lady Macbeth filer à travers l'anneau. Les feux de ses trois fusiopropulseurs tressaient à l'astronef en fuite un sillage de radiation quasi pure qui s'étendait à plus de deux cents kilomètres derrière lui. Murora VII était à mille kilomètres de là. Il s'agissait d'une sphère cabossée de roche gris-brun d'un diamètre approchant les cent vingt kilomètres. Avec les trois autres satellites bergers, elle apportait un certain degré d'ordre à la lisière de l'anneau, dessinant une ligne de partage assez nette. Poussière, flocons et cailloux occupaient le plan de l'écliptique de la géante gazeuse bien au-delà de l'orbite du jeune habitat, mais leur densité décroissait en fonction de la distance jusqu'à atteindre, vers un million de kilomètres, pratiquement celle du vide spatial. Toutefois, aucune des particules les plus grosses, les montagnes et les icebergs volants, n'était présente au-delà de la limite des cent quatre-vingt mille kilomètres, correspondant à l'orbite des satellites bergers. Le sillage du Lady Macbeth obliqua d'un degré, puis redevint rectiligne à l'issue de cette correction de trajectoire. Trois mille kilomètres derrière lui, cinq guêpes de combat, disposées en formation de losange, le poursuivaient à vingt g d'accélération. Le Maranta avait mis un long moment à réagir à son apparition, son équipage de possédés gaspillant sept précieuses secondes avant de lancer les guêpes - ce qu'ils ne pouvaient pas savoir. À présent, les drones n'arriveraient jamais à rattraper l'astronef. Jusqu'ici, ^Ethra ignorait tout de la tension émotionnelle. Il n'avait éprouvé que les sentiments émis par ses superviseurs. Mais à présent, alors qu'il regardait le vaisseau incurver sa trajectoire à l'approche de la lune, il sut - il comprit - ce que signifiait la trépidation. Il voulait que l'astronef réussisse son coup. Les membres du personnel de la station, allongés sur leurs couchettes anti-g, étaient écrasés par une accélération impitoyable. jEthra observait le plafond de la cabine par l'entremise d'une douzaine de paires d'yeux endoloris, sentait le capitonnage céder sous des muscles dorsaux stressés au maximum. À trois secondes du point de Lagrange, les fusiopropulseurs du Lady Macbeth réduisirent la poussée à quatre g comme l'astronef passait huit kilomètres au-dessus de Murora VII, décrivant brièvement une parabole autour de son minuscule champ gravitationnel. Deux de ses tuyères ioniques crachèrent. Les guêpes de combat lancées à sa poursuite franchirent la frontière de l'anneau. ./Ethra prépara trente-trois zones de stockage dans sa strate neurale. Prêt à recevoir les mémoires des Édénistes embarqués à bord. Mais tout allait si vite... Un horizon des événements éclipsa le Lady Macbeth. Son sillage s'attarda quelques instants, tel un spectre au coeur brisé, avant de s'estomper. Puis il ne resta plus aucune trace physique de son existence. Cinq guêpes de combat convergeaient sur le point de Lagrange. Leurs trajectoires se coupèrent, leur sillage formant un éblouissant astérisque, puis elles se dispersèrent à vive allure en suivant des vecteurs divergents, leurs cerveaux électroniques s'effondrant sous l'effet de la confusion qui régnait dans leurs programmes. - Je t'avais dit que Joshua était capable d'accomplir cette manoeuvre, lança Warlow. .flïthra perçut une certaine suffisance dans les pensées de la mentalité subsidiaire. Il n'était pas habitué à ce sentiment, mais, d'un autre côté, les dernières vingt-quatre heures avaient été riches en découvertes. - Oui, en effet. - Tu dois apprendre à avoir la foi. - Pourrais-tu me l'enseigner ? - T'enseigner la foi ? Oui, je peux essayer. Je crois que nous avons tout notre temps devant nous. L'aéroglisseur avançait péniblement parmi les hautes herbes alourdies par la pluie. Il n'avait pas été conçu pour ce genre de terrain. Les herbes étaient trop résistantes pour que la jupe puisse les repousser ; elle devait d'abord les aplatir. Cette tâche nécessitait une énergie supplémentaire, et les moteurs devaient déjà faire face à la surcharge représentée par les enfants. Kelly télétransmit une demande de bilan énergétique au bloc-processeur de gestion des électromatrices du véhicule. Plus que trente-cinq pour cent d'énergie en réserve ; pas assez pour sortir de l'ombre du nuage. Les programmes de surveillance des ventilateurs émirent des flashes orangés dans son esprit, luttant pour maintenir la jupe en position. Le danger d'une panne était encore éloigné, mais elle devrait éventuellement en tenir compte. Un long monticule surgit de nulle part, et elle inclina la manette sur la droite afin de contourner sa base. Le programme de pilotage que lui avait télétransmis Ariadne opérait en mode primaire, ce qui lui permettait de faire preuve de la même habileté que la mercenaire. Son poids relativement peu élevé avait fait d'elle une candidate idéale. Théo pilotait l'autre aéroglisseur et le prêtre était assis derrière elle, mais tous les autres adultes du groupe étaient à pied. Y compris Shaun Wallace, qui, les rares fois où elle l'apercevait, avait le visage aussi cramoisi que celui d'un coureur de marathon dans la dernière ligne droite. Les chevaliers en armure ne leur laissaient aucun répit, restant en retrait de trois kilomètres précisément, soit hors de portée des fusils Gauss. De temps à autre, l'un d'eux montait soudain à la charge. Sewell ou Jalal lâchaient alors une salve de projectiles EE pour le décourager. Heureusement, les piquiers étaient loin de bénéficier de l'endurance des mercenaires (mais pourquoi n'était-ce pas le cas de Shaun Wallace ?) ; ils poursuivaient leur avance à sept kilomètres à l'arrière. Jusqu'ici, ça pouvait aller, mais ça ne durerait pas indéfiniment. Fenton courait en avant-garde et explorait le territoire, sa masse et sa force triomphant sans peine des hautes herbes. Reza examinait le terrain par l'entremise des yeux du molosse, laissant un programme de locomotion guider son propre corps dans le sillage des deux véhicules. Grâce aux mouvements cadencés des pattes de son chien, il anticipait leur course, repérant les fossés et les éminences dissimulés sous la platitude apparente de la savane. Il sentit une altération, infime mais néanmoins perceptible, dans la texture de l'herbe fouettant la truffe épatée de Fenton. Le tapis de brins pourris recouvrant le sol dur se faisait plus épais, plus moelleux. De l'eau, et pas loin. Fenton ralentit pour humer l'atmosphère. - Kelly, télétransmit Reza. Il y a une ravine deux cents mètres devant nous, avec des parois plutôt abruptes. Fonce sur elle. Une partie du rivage s'est effondrée, tu peux y faire passer l'aéroglisseur. Une trajectoire s'afficha dans son esprit, un réseau serré de lignes bleu et marron représentant l'aspect du terrain une fois que le logiciel en avait gommé toute végétation. Ses naneuroni-ques l'intégrèrent au programme de pilotage, et elle inclina la manette. - Où conduit cette ravine ? demanda-t-elle. Jusque-là, ils s'étaient contentés de s'éloigner de la cabane, mettant le cap au sud sans même prendre la peine de rejoindre la rivière qui aurait pu les mener à la montagne. - Nulle part. Ce n'est qu'une couverture pour nous. Les chevaliers cherchent à nous épuiser ; et ces enfoirés sont sur le point de réussir. Nous ne pourrons pas tenir ce rythme éternellement, et les électromatrices des aéroglisseurs perdent de la puissance. Une fois que nous serons immobilisés, les piquiers nous rattraperont et nous serons foutus. Ils savent que nous ne sommes pas assez nombreux pour leur résister. Nous devons reprendre l'initiative. Kelly frissonna en pensant à ce qu'impliquait une telle déclaration. Mais elle fit de son mieux pour étouffer ses scrupules. Des bêtes traquées ne pouvaient pas se les permettre, en particulier si elles avaient conscience du sort qui les attendait. Elle télétransmit une demande à son bloc de communication. Depuis qu'ils avaient quitté la ferme, il transmettait un signal continu à la plate-forme géosynchrone et aux satellites sécurisés installés en orbite par Terrance Smith. L'obligation du secret n'était plus d'actualité. Cependant, le nuage assombri continuait de bloquer efficacement le faisceau directionnel. L'aéroglisseur de Théo ralentit à l'approche de la ravine, puis il bascula vers l'avant et, parfaitement contrôlé, dévala en glissant une pente de terre meuble. Un filet d'eau coulait à trois mètres en contrebas, encaissé entre deux rives où poussaient des roseaux de belle taille. Son lit était empli de pierres grises et lisses entre lesquelles s'insinuait le courant. Une mare boueuse s'était formée près de leur point d'entrée. Kelly suivit le premier aéroglisseur, jonglant frénétiquement avec les déflecteurs des ventilateurs pour les empêcher de heurter l'autre rive. Elle prit la direction de l'aval, se plaçant dix mètres derrière Théo. Celui-ci coupa les moteurs en atteignant le point le plus encaissé de la ravine. Les mercenaires les rejoignirent en bondissant. - Descendez tous des aéroglisseurs, ordonna Reza. Asseyez-vous le dos à cette paroi. Côté nord, se dit Kelly. Elle se leva - ne pense pas à ce qui va arriver - et aida les enfants à passer par-dessus le plat-bord. Es jetaient autour d'eux des regards hébétés, leurs visages étaient tristes et désemparés. - Ne vous inquiétez pas, répétait-elle. Tout ira bien. N'y pense pas. Elle se forçait à sourire afin qu'ils ne perçoivent pas son angoisse. Octan descendit dans la ravine et se percha sur la large épaule de Pat Halahan, repliant gracieusement ses ailes. Fenton se frottait déjà aux jambes de Reza. N'y pense pas. Kelly s'assit à côté de Jay. De toute évidence, la fillette savait qu'il allait se passer quelque chose d'horrible. - Tout va bien, lui murmura Kelly. Aie confiance. Elle lui lança un clin d'oeilqui ressemblait davantage à un tic nerveux. La roche enkystée dans la paroi lui broyait le dos. L'eau gargouillait autour de ses bottes. - Joshua, télétransmit-elle à son bloc de communication. Joshua, réponds-moi, bon sang. Joshua ! En guise de réponse, elle n'eut droit qu'à un grésillement. Un bruit de ferraille retentit lorsque les mercenaires s'assirent sur les rochers. Plusieurs enfants s'étaient mis à renifler. - Fermez les yeux et ne les rouvrez pas, dit Reza avec une grosse voix. Le premier que je vois les yeux ouverts se ramasse une baffe. Les enfants s'empressèrent d'obéir. Kelly ferma les yeux, inspira à fond et, lentement, replia ses bras au-dessus de sa tête. Dès que l'horizon des événements se fut effondré, Joshua accéda aux images provenant des capteurs de combat à courte portée. Le Lady Mac avait émergé de son saut six mille kilomètres au-dessus de Lalonde. Rien à signaler dans un rayon de deux mille kilomètres. Il télétransmit un ordre de déploiement maximal à tous les capteurs et activa les fusiopropulseurs. Le vaisseau adopta prudemment une accélération de deux g pour aller se placer en orbite à mille kilomètres d'altitude. Il ne restait plus un seul astronef en orbite, rapportèrent les capteurs, même la petite navette interorbitale de Kenyon avait disparu. Victime d'une guêpe de combat, supposa Joshua. On trouvait quantité de débris métalliques, pour la plupart sur des orbites elliptiques de grande excentricité, tous radioactifs. - Melvyn, accède aux satellites de communication et cher-ches-y des données relatives au trafic stellaire. Sarha, regarde s'il reste des satellites d'observation en orbite basse, peut-être qu'il y aura quelque chose d'utile pour nous dans leur mémoire. Tous deux accusèrent réception de leurs ordres et télétransmirent des instructions à l'ordinateur de vol. L'antenne principale de l'astronef localisa l'un des satellites de communication sécurisés, et des faisceaux de micro-ondes en jaillirent pour envelopper la planète dans un maillage lâche. Le Lady Macbeth commença à recevoir des données provenant des divers systèmes d'observation encore en fonction. Tout semblait aller pour le mieux. Leur fuite vers Achillea, dont la masse de la lune leur avait permis d'accomplir un effet de fronde, s'était déroulée sans problème. Le succès du saut effectué depuis Murora avait temporairement compensé la perte de Warlow. Mais Joshua n'avait pas éprouvé la satisfaction qui aurait dû accompagner cet exercice de haute voltige. Ce saut depuis un point de Lagrange était la manoeuvre la plus fabuleuse qu'il ait réussie. Quoiqu'il n'en soit pas sûr à cent pour cent, Gaura pensait que le transfert avait fonctionné, que la plus grande partie de la mémoire du vieux cosmonik avait pu être télétransmise à ^Ethra. L'habitat était en train de l'intégrer lorsque le Lady Mac avait sauté. L'idée qu'il survive en tant qu'élément de la multiplicité atténuait quelque peu le chagrin de Joshua -jusqu'à un certain point. Il sentait les regrets monter des profondeurs de son esprit ; les choses qu'il avait dites, celles qu'il aurait dû dire. Seigneur, est-ce que Warlow avait une famille ? Il va falloir que je la mette au courant. - Rien dans les satellites de communication, Joshua, dit Melvyn d'une voix lourde d'émotion. - Merci. L'idée que Kelly et les mercenaires aient été capturés était insoutenable. Cela signifiait que leur exploit était inutile et que Warlow... - Prépare-toi à émettre un message avec l'antenne principale du Lady Mac, on va voir si on a assez de puissance pour percer ce nuage rouge. Sarha, qu'est-ce que tu as trouvé ? - Pas grand-chose. Il ne reste plus que sept satellites d'observation en orbite basse. Ils ont sacrement souffert lors de la bataille d'hier. Mais, Joshua, quelqu'un a fait exploser une bombe nucléaire ce matin. - Seigneur ! Où ça ? - À Durringham, je crois. Le satellite n'a vu que l'éclat disparaissant à l'horizon. Joshua accéda à l'image du capteur principal. Le nuage rouge s'était considérablement agrandi au-dessus des affluents. Les bandes qui le composaient s'étaient fondues les unes dans les autres, produisant une tache ovale qui recouvrait la totalité du bassin de la Juliffe. Il constata que l'éclat plus soutenu qui marquait l'emplacement de Durringham avait disparu. Puis il remarqua au sud-est une grande section circulaire du nuage qui avait complètement perdu son nimbe rouge, virant à un gris maladif. Cela n'alla pas sans éveiller son attention ; on aurait presque pu dire que le nuage rouge était rongé par une tumeur cancéreuse. Il télétransmit à l'ordinateur de vol l'ordre d'établir une grille de repérage. - C'est au sud des villages de la Quallheim, dit-il avec une assurance retrouvée. - Cette tache grise ? demanda Sarha. - Ouais. Exactement là où Kelly devait se rendre. - C'est possible, commenta Dahybi. Peut-être que les mercenaires ont trouvé un moyen d'endommager le nuage. - Peut-être, oui. Melvyn, pointe notre antenne là-dessus et commence à transmettre. Regarde si tu peux franchir l'obstacle et joindre Kelly. Joshua braqua un capteur optique sur la zone et augmenta l'amplification. Un paysage nuageux amorphe et sinistre lui envahit l'esprit. Impossible d'y déceler un quelconque indice, un quelconque aperçu du sol en dessous. - Ashly, tu as suivi ce qui vient de se passer ? - Oui, Joshua, répondit le pilote depuis la cabine du spatiojet. - Nous serons en orbite dans trois minutes. Je veux que tu fonces dès qu'on aura fini de décélérer. Va faire un tour au-dessus de ces montagnes, au sud, et on verra si le commando peut sortir de l'ombre du nuage. En aucune circonstance tu ne dois passer dessous. - Je n'en ai pas l'intention. - Bien. (Il télétransmit à l'ordinateur de vol l'ordre d'ouvrir les portes du hangar du spatiojet.) Des nouvelles de Kelly ? - Non, Joshua, désolé. - Elle a dit qu'ils ne sortiraient pas de sous le nuage avant l'après-midi, fit remarquer Sarha. Il n'est pas encore tout à fait midi. - Je sais. Mais ce nuage ne cesse de grandir, y compris la tache grise. S'il atteint les montagnes, ils vont être dans de beaux draps. Leurs aéroglisseurs ne pourront pas passer. Ils seront pris entre le marteau et l'enclume. - Nous pouvons attendre, dit Dahybi. Une semaine s'il le faut. Joshua hocha la tête d'un air distrait, gardant les yeux fermés tandis qu'il parcourait les données transmises par les capteurs, cherchant désespérément un indice. - Allez, Kelly, murmura-t-il. Montre-nous que tu es là. Ryall avançait furtivement à travers les hautes herbes. Il y avait une forte odeur d'humain dans l'air. Beaucoup d'humains étaient récemment passés par ici. Mais il n'en restait plus un seul dans les parages. Après avoir quitté son maître, il avait couru en direction de l'est, gêné par le lourd objet pendu à son cou. Au bout de deux ou trois kilomètres, les pensées de son maître bien-aimé avaient altéré sa course, le faisant obliquer. Il avait fait un long détour dans la savane et se dirigeait maintenant vers son point de départ. Lorsqu'il atteignit un large couloir d'herbe écrasée par de nombreux pieds, Ryall fit halte un long moment sur sa lisière, la truffe et les oreilles aux aguets. Son instinct lui affirma qu'il était seul. Satisfait, le maître bien-aimé lui ordonna mentalement de poursuivre. Le couloir conduisait tout droit à la jungle, mais il partit dans l'autre direction. Cinq cents mètres devant lui, la cabane se dressait au-dessus des herbes. Il fonça vers elle, les veines parcourues d'une sensation d'impatience. L'herbe était aplatie tout autour du bâtiment. Les barrières avaient été cassées. Les vaches dispersées ne lui prêtèrent aucune attention, trop occupées à brouter placidement. Les chèvres le virent arriver et s'enfuirent, affolées, avant de se rendre compte qu'il ne comptait pas les courser. Les poulets, échappés du poulailler en ruine, picoraient le sol ; ils s'égaillèrent en caquetant lorsqu'il trottina vers la cabane. Hauteur. Les pensées du maître bien-aimé voulaient qu'il prenne de la hauteur. Ryall tourna sa grosse tête de droite à gauche, examinant l'arrière de la cabane ; puis il repéra des nacelles en matériau composite empilées dans un coin. Il prit son élan, sauta sur la plus haute, rebondit vers l'avant-toit. Ses griffes faillirent glisser sur les panneaux solaires cloués au toit, mais trouvèrent une prise sur les tuiles en écorce de qualtook orangée, et il se hissa jusqu'au faîte. Son maître scruta la savane par l'entremise de ses yeux. La colonne d'hommes armés de piques se trouvait à un kilomètre de là. Et, presque invisible dans le lointain, le groupe d'hommes à cheval poursuivait sa proie au galop. Ryall éprouva un étrange mélange d'excitation et de chagrin. Mais les pensées de son maître bien-aimé n'étaient que douceur et louanges. En réaction, il remua la queue, tambourinant sur les tuiles d'écorce. Puis les pensées du maître bien-aimé guidèrent sa patte antérieure gauche vers le lourd objet pendu à son cou. Il pencha la tête et regarda attentivement ses griffes déployées qui accrochaient le bord d'un petit panneau et l'ouvraient. Des carrés brillants lui apparurent. Des pensées d'adoration le traversèrent de part en part. Avec un luxe de précautions, l'une de ses griffes toucha l'un des carrés. Une fois. Deux fois. Trois fois... Le spatiojet cessa de vibrer en passant en vitesse subsonique. Ashly avait effectué une descente rapide, presque en piqué, faisant cabrer son petit appareil pour mieux freiner. Il se remit à l'horizontale et télétransmit aux ailes l'ordre de se déployer en position de vol. Les capteurs avant lui montrèrent la chaîne de montagnes qui s'étendait en contrebas ; les franges du nuage se trouvaient à cinquante kilomètres au nord. Des petits tentacules vaporeux jaillissaient de sa masse, telles des antennes d'insectes aveugles sondant l'atmosphère en direction des contreforts. Il télétransmit à l'ordinateur de vol l'ordre d'ouvrir un canal vers le Lady Macbeth. - Des nouvelles ? - Toujours rien, répondit Joshua. D'après Sarha, les satellites d'observation ont vu cette tache grise se former juste après l'explosion de la bombe à Durringham. On n'est pas sûrs de savoir ce que ça signifie, mais, d'un autre côté, je ne pense pas que la logique nous soit d'un grand secours dans le cas présent. - En effet. J'ai suffisamment d'énergie dans mes électromatrices pour voler cinq heures avant de regagner l'astronef pour les recharger. Si tu veux que je reste ici plus longtemps, je peux atterrir sur l'un de ces pics, ils sont relativement isolés. - Non. Reste dans les airs, Ashly. Pour parler franchement, s'ils ne sont pas sortis de l'ombre du nuage dans cinq heures, je crois que nous ne les reverrons plus jamais. Et j'ai déjà perdu un homme d'équipage aujourd'hui. - Tu ne l'as pas perdu, Joshua. Le vieux salaud. Maintenant, il va falloir que je revienne ici et que je me balade dans les parcs d'^Ethra pour bavarder avec les arbres. Je suis sûr qu'il va être ravi. Ça va le faire mourir de rire. - Merci, Ashly. Le pilote chargea une trajectoire dans l'ordinateur, un circuit de patrouille qui lui ferait longer la tache grise à une altitude de huit mille mètres. Les courants thermiques provenant des pentes rocailleuses imprimèrent aux ailes des secousses rythmées lorsque le spatiojet passa au-dessus d'elles. Jay crut à un éclair. Soudain, dans un silence total, la noirceur vira à un écarlate aveuglant. Elle retint son souffle - la foudre avait dû tomber tout près. Mais il n'y eut pas de coup de tonnerre. Pas tout de suite. Le rouge s'estompa. Elle courut le risque d'ouvrir les yeux. Tout semblait normal, sauf que la lumière était plus intense. Comme si le soleil se levait enfin derrière elle. Puis le bruit monta, un rugissement sec qui allait croissant. Elle entendit quelques enfants qui gémissaient. Le sol se mit à trembler, la paroi à vibrer dans son dos. Et la lumière devenait de plus en plus forte. Un drap d'incandescence recouvrit la ravine, en plongeant le fond dans une ombre épaisse. Ce drap s'abaissa lentement, parant la rive opposée d'un éclat insoutenable. Jay entendit la dame assise à côté d'elle hurler à pleins poumons ce qui ressemblait à une prière. Elle referma les yeux, et de sa gorge s'échappèrent des petits cris de terreur. Le Lady Macbeth survolait la côte occidentale d'Amarisk, à cent kilomètres au nord de Durringham, lorsque Reza fit exploser sa bombe. Les capteurs en perçurent le flash initial, une concussion de photons qui rendit la tache grise translucide pendant quelques instants. - Seigneur, hoqueta Joshua. (Il télétransmit à l'ordinateur de vol l'ordre d'ouvrir un canal sécurisé vers le spatiojet.) Ashly, tu as vu ça ? - Oui, Joshua. Les capteurs du spatiojet ont enregistré une pulsation électromagnétique équivalente à une explosion d'une kilotonne. - Ton équipement électronique est OK ? - Oui. J'ai deux ou trois processeurs défaillants, mais les appareils de secours ont pris le relais. - Ce sont eux. Ce sont forcément eux. - Joshua ! appela Sarha. Regarde le nuage. Il accéda de nouveau à l'image du capteur. Sous le nuage, le sol semblait avoir pris feu à l'intérieur d'un cercle de quatre cents mètres de diamètre. Il vit les nuées s'élever dans les airs pour former une fleur embrasée. Ses pétales s'ouvrirent. Une colonne d'un rosé doré, aux contours effrangés, en jaillit. L'ordinateur de vol du Lady Macbeth télétransmit aux naneu-roniques de Joshua un signal prioritaire en provenance des satellites d'observation. - Joshua ? dit Kelly. Ici le commando de Reza qui appelle le Lady Mac. Joshua, tu es là ? Un affichage tactique se superposa aussitôt à l'image du capteur, localisant le bloc de communication de Kelly avec une marge d'erreur de quinze centimètres. Près de la déflagration, tout près. - Je suis là, Kelly. - Ô mon Dieu, Joshua ! Viens à notre secours. Vite ! - Le spatiojet est en route. Quelle est votre situation ? Avez-vous pu récupérer les enfants ? - Oui, bon sang. On les a tous avec nous. Mais nous sommes traqués par les Chevaliers de la Table ronde. Il faut que tu nous sortes de là. D'immenses lambeaux de nuage gris s'écartaient du centre de l'explosion. Joshua put enfin observer la savane. L'angle de vue était médiocre, pourtant il distingua une boule de feu ambré qui gonflait au sein d'une désolation calcinée. - Go ! télétransmit-il à Ashly. Go, go, go ! Reza se dressa au sommet de la paroi, bandant ses muscles pour résister au souffle brûlant de l'explosion. Un nuage en forme de champignon poussait à toute vitesse sur les ruines de la cabane, grouillant de pulsations énergétiques mortelles. Il avait creusé un large cratère, dont les flancs irréguliers dégorgeaient des flots de magma capricieux. Il activa une série de programmes de filtrage et scanna la savane. Une tempête incendiaire faisait rage dans un rayon de deux kilomètres autour du cratère. Il amplifia les pixels correspondant à la zone où s'étaient trouvés les piquiers en marche, obtenant une matrice de carrés qu'il étudia attentivement. Il ne restait rien de ces possédés, même pas des braises ; aucun d'eux n'avait survécu. Il modifia sa visée. À deux mille cinq cents mètres de là, chevaux et cavaliers gisaient éparpillés sur l'herbe fumante. Enfermé dans une armure métallique, un corps humain aurait dû être traumatisé par l'onde de choc, puis frit par les radiations infrarouges. Il vit une silhouette vêtue d'argent se redresser sur ses genoux, puis, s'aidant d'une large épée plantée dans le sol, se remettre debout. Seigneur, mais comment pouvait-on les tuer ? Un cheval agita ses pattes, puis roula sur lui-même et se releva. Il trottina docilement vers son cavalier à terre. Lentement mais sûrement, toute l'armée se reformait. Reza redescendit d'un bond dans la ravine. Les enfants remontaient à bord des aéroglisseurs. - Joshua est arrivé ! lança Kelly. (Elle dut élever la voix pour couvrir le vacarme du vent. Un sourire radieux illuminait son visage en larmes.) Le Lady Mac est en orbite. Le spatiojet est en route. Nous allons partir d'ici, nous sommes sauvés ! - Quand sera-t-il ici ? - Dans dix minutes, a dit Ashly. Ça ne suffira pas, songea Reza. Les chevaliers nous auront rattrapés, ils attaqueront le spatiojet avec leur feu blanc, s'ils ne se contentent pas de désactiver ses circuits avec leur magie noire. - Kelly, toi et Théo vous mettez le cap au sud. Les autres, avec moi. Nous allons les retarder. - Non, Reza ! supplia Kelly. Tu ne peux pas faire ça, pas maintenant. C'est fini. Ashly va arriver. - C'est un ordre, Kelly. On vous rejoindra quand on en aura fini avec ces connards et leurs canassons. - Ô mon Dieu ! - Hé, Kell, arrête de pleurnicher, dit Sewell. Tu n'as pas la bonne mentalité pour ce genre de petit jeu. Qu'importé de perdre ou de gagner, l'important c'est de prendre son pied en jouant. Il éclata de rire et bondit au sommet de la paroi. Horst se tourna vers Reza et fit le signe de croix. - Soyez béni, mon fils. Que le Seigneur veille sur vous. - Montez à bord de ce putain d'aéroglisseur, mon père, et conduisez ces enfants dans un lieu où ils auront une vie digne de ce nom. Théo, emmène-les à l'abri, brûle un peu d'herbe pour moi. - Oui, chef. Le mercenaire actionna les ventilateurs alors même que Horst regagnait le véhicule. Sa jupe rebondissant contre la paroi, l'aéroglisseur vira sèchement et fonça au-dessus du courant. Reza retrouva son commando sur la berge. Dans la savane, les chevaliers adoptaient une formation en pointe. - En avant, dit Reza. Une étrange exaltation lui imprégnait l'esprit. Espèces de tueurs de bébés, on va voir ce qui se passe quand vous affrontez un véritable adversaire, un adversaire capable de rendre les coups. On va voir si ça vous plaît. Les six mercenaires s'avancèrent sur les herbes en direction de l'ennemi qui les attendait. Le soleil et la pluie se déversaient sur les aéroglisseurs, les enveloppant d'une fabuleuse profusion d'arcs-en-ciel. Les nuages se brisaient, perdaient leur cohésion surnaturelle. Il ne s'agissait plus à présent que de banales formations météorologiques. Le visage inondé, Kelly bataillait ferme avec l'inertie du véhicule, affrontant à la fois le vent et l'herbe poisseuse de pluie. Les passagers étaient aussi secoués que dans un canot perdu sur l'océan en furie. - Est-ce que les enfants sont grands ? demanda Joshua. - Non, la plupart ont moins de dix ans. - Ashly sera sans doute obligé de faire deux voyages. Il transportera d'abord les enfants, puis il reviendra te chercher, ainsi que les mercenaires. Elle tenta de rire, ne produisant qu'un toussotement éraillé. - Non, Joshua, il n'y aura qu'un seul voyage. Le commando de Reza ne vient pas avec nous. Rien que les enfants, le prêtre et moi-même, à condition que le spatiojet supporte notre masse. - Avec tous les régimes que tu t'imposes pour préserver ton image, tu as une masse négative, Kelly. Je vais informer Ashly. Elle entendit la première salve de projectiles EE exploser derrière elle. Séparés par une distance de quatre mètres, Sewell et Jalal faisaient face à la pointe des chevaliers qui avaient donné la charge. Le fracas résonnant des destriers galopant sur la savane étouffait les craquements stridents en provenance du maelstrôm chtonique de l'épicentre de l'explosion. - J'en compte quarante-neuf, dit Jalal. - L'avant-garde est à moi, occupe-toi du flanc droit. - Entendu. Les chevaliers abaissèrent leurs lances, encouragèrent leurs montures à coups d'éperons. Sewell attendit que son viseur situe le meneur à cent vingt mètres de lui, puis laissa parler les deux fusils Gauss de gros calibre branchés aux prises de ses coudes. Dans son sac à dos, les tubes d'alimentation émirent un bourdonnement régulier. Il lâcha trois décharges à fragmentation au-dessus du heaume emplumé du chevalier, puis tira vingt-cinq projectiles EE dans le sol qu'allaient fouler les cavaliers du flanc gauche. Jalal infligeait un traitement similaire au flanc droit, que ses deux fusils Gauss ravageaient, guidés par un programme de visée. Pamiers leur avait montré que les possédés étaient capables d'encaisser presque tout, hormis une attaque frontale aux explosifs électroniques ; il décida de viser les chevaux. En tuant les montures, en leur pulvérisant les pattes, il ralentirait forcément l'assaut. L'air fut saturé par de nouvelles salves à fragmentation. Les chevaliers disparurent derrière un rideau de fumée, de mottes de terre et de décharges électriques. Des rayons de feu blanc jaillirent du carnage. Sewell et Jalal s'écartèrent d'un bond. Quatre chevaliers fondaient sur eux, surgissant du chaos. Sewell pivota sur lui-même et tomba à terre, la jambe gauche rongée par une boule de feu. Son programme de visée se verrouilla sur le premier chevalier ; l'un de ses fusils Gauss avait des ratés, l'autre tira dix projectiles EE. Le chevalier et sa monture disparurent au sein d'un maillage désordonné d'électrons en folie. De la chair en charpie en.jaillit. Les capteurs optiques de Sewell repérèrent d'autres chevaliers, qui arrivaient en renfort. Derrière eux, plusieurs corps gisaient éparpillés sur l'herbe en bouillie. Ses naneuroniques lâchèrent automatiquement une salve de fragmentation sur cette nouvelle charge. Il tenta de se lever, mais sa jambe gauche était paralysée. L'un de ses fusils Gauss était hors service. Certains de ses capteurs commençaient à débloquer. Les chevaux fonçaient sur lui dans trois directions à la fois. Son fusil encore en état de marche terrassa l'un d'eux. Un autre chevalier le visa de sa lance, dont la pointe cracha du feu blanc. Sewell roula vivement sur lui-même. Il lança une grenade alors que le feu l'atteignait à l'épaule, le clouant au sol. La grenade explosa sous le destrier, le soulevant de terre. Il retomba en s'écrasant, et son cavalier fit un roulé-boule dans les airs avant d'atterrir dans une écourante cacophonie. La silhouette du cheval implosa, se réduisant à un amalgame de chair pourpre et d'organes palpitants. Huit ou neuf jactals avaient été assemblés, telles les pièces d'un puzzle organique, pour former une approximation de l'animal terrien. Leurs têtes dépassaient des flancs et des cuisses, enkystées dans une épaisse membrane marbrée de veines, leurs mâchoires animées de mouvements spasmodiques sous cette couche de plasma nu. Les deux fusils Gauss de Sewell avaient rendu l'âme. Il les débrancha et les utilisa comme béquilles pour se redresser. Son programme médical envoyait des signaux d'alarme à son esprit. Il le désactiva et dégaina sa carabine ITP. Le chevalier qu'il avait terrassé se relevait, reformant son armure froissée. D'un coup de pouce, Sewell régla la carabine sur tir automatique et pressa la détente. Il avait l'impression de manier un bélier. Les pulsations d'énergie ne cessaient de marteler l'armure, forçant l'ennemi à reculer avec des mouvements saccadés. Une couronne violette nimbait le métal argenté. Sewell arracha une grenade à son ceinturon et la lança sur sa silhouette flasque. Une lance se planta dans son dos, lui brisant les côtes puis lui perforant les poumons, ainsi qu'une vessie artificielle contenant du sang oxygéné, avant de ressortir par son torse. L'impact le projeta trois mètres vers l'avant. Lorsqu'il atterrit, la lance lui fouilla les chairs, causant de nouveaux dommages à ses organes. Le chevalier qui l'avait embroché immobilisa sa monture et mit pied à terre. Il dégaina sa longue épée et se dirigea vers le mercenaire estropié. Sewell réussit à se hisser sur les genoux sans perdre l'équilibre. Sa main droite se referma sur la lance, et ses muscles renforcés, mobilisant toute leur puissance, écrasèrent le bois. La lance se brisa, laissant un tronçon de vingt centimètres émerger de sa poitrine. Des flots de sang coulèrent dans l'herbe. - Cela ne suffira point, mon ami, dit le chevalier. Il plongea son épée dans le cou de Sewell. Celui-ci tendit vivement son bras gauche et agrippa son adversaire par l'épaule, le forçant à se rapprocher davantage. Le chevalier eut un petit hoquet de surprise. Des étincelles d'énergie crépitèrent à la surface de son armure, Il enfonça son épée jusqu'à la garde, mais Sewell ouvrit sa fente buccale en grand. Le chevalier réussit à proférer un " Non ! " frénétique avant que les dents en carbure de silicone de Sewell lui enserrent le cou, tranchant proprement sa cotte de mailles. Au nord, l'horizon voyait se dérouler un conflit acharné entre le turquoise et le rouge, comme si deux rideaux de soie à la fine texture se pressaient l'un contre l'autre. Sans céder ni l'un ni l'autre. Un spectacle splendide, vu de loin. Devant le spatiojet, les nuages étaient traversés par une fissure de plus en plus large, qui dégorgeait un flot de flammes et de débris. Ashly altéra la cambrure des ailes, envoyant son appareil plonger dans les nuées chargées d'humidité. L'eau fit rutiler le fuselage nacré, brouillant les images des capteurs optiques. Puis il passa en dessous de la couverture nuageuse et stabilisa son altitude. Le monde qu'il découvrit était petit et confiné, peuplé de ténèbres et de malheurs. En son centre, les nuages reflétaient l'éclat maladif du cratère, bariolant la terre des derniers feux des atomes mourants. Autour de sa base, la savane était la proie des flammes dévorantes. Des tornades ravageaient la terre calcinée, dispersant de toutes parts les cendres et la suie qui formaient une croûte de braise sur les herbes abattues. Mais, plus loin, une pluie bienfaisante purifiait la terre. Des rayons de soleil se forgeaient un chemin à travers les nuages en lambeaux, redonnant de fraîches couleurs naturelles à cette désolation fractale de gris. Les capteurs se verrouillèrent sur le bloc de communication de Kelly. Ashly fit virer sèchement le spatiojet, au prix d'une forte accélération, remontant le signal jusqu'à sa source. Devant lui, en contrebas, deux minuscules aéroglisseurs filaient en tressautant sur le sol bosselé. Reza compta vingt et un chevaliers rescapés de l'holocauste organisé par Sewell et Jalal. Il ne s'était pas attendu à un aussi bon résultat. Pat Halahan et lui étaient les suivants. Ses capteurs lui montrèrent le spatiojet en trahi de tomber du ciel à deux kilomètres de là. - Cinq minutes, c'est tout ce qu'il leur faut. - Us les auront, dit Pat d'un ton détaché. Reza utilisa le fusil Gauss fixé à son avant-bras. Ses muscles, contrôlés par son programme de visée, en firent pivoter le canon pendant que ses capteurs passaient en mode balayage et repérage. Son esprit n'avait plus qu'à désigner des cibles. Il abattit trois chevaliers avec des salves EE et terrassa deux chevaux avant que le fusil Gauss cesse de fonctionner. Certains de ses blocs-processeurs présentaient aussi des signes de défaillance. La résolution des capteurs devenait médiocre. Il laissa tomber le fusil Gauss en faveur d'un pistolet automatique 10 mm. Ses balles chimiques fauchèrent les possédés dans une tornade cinétique qu'ils étaient impuissants à stopper. Deux autres chevaliers étaient à terre lorsqu'il se retrouva à court de chargeurs. Le feu blanc le frappa à l'épaule, lui arrachant le bras gauche dans une explosion. Un geyser de sang jaillit de son moignon, puis ses naneuroniques bloquèrent les valves de ses artères. Pat arrosait deux chevaliers à gauche de Reza. Ses programmes stimulants et analgésiques luttaient contre les effets du choc. Reza vit un chevalier foncer sur lui à bride abattue, faisant tournoyer sa masse d'armes. Son programme d'analyse cinétique passa en mode primaire. Le cheval n'était plus qu'à trois mètres de lui lorsqu'il recula d'un pas. Sa main droite se coula à l'intérieur de l'arc foudroyant décrit par la masse d'armes. Il agrippa, tira, tordit. Son squelette en fibre de carbone vibra sous l'effet de la surcharge, et l'inertie de l'arme dont il venait de s'emparer le jeta à terre. Un grincement métallique échappa à l'armure du chevalier quand celui-ci, éjecté de sa selle et catapulté de l'arrière, atterrit lourdement dans un bruit de tocsin. Les deux adversaires se relevèrent en même temps. Reza leva la masse d'armes et s'avança, un programme de locomotion et de rééquilibrage compensant la perte de son bras gauche. Le voyant arriver, le chevalier pointa sa lance sur lui comme s'il s'était agi d'un fusil. Une flamme blanche la parcourut sur toute sa longueur. - Tricheur, dit Reza. Il fit exploser les grenades à fragmentation accrochées à son ceinturon. Tous deux disparurent dans un dense et furieux essaim de microlames en silicone noire. Une violente averse tomba sur Kelly lorsque le spatiojet passa quinze mètres au-dessus d'elle. Le souffle de ses compresseurs faillit faire chavirer l'aéroglisseur. Elle actionna le déflecteur d'hélice et désactiva les ventilateurs. Le véhicule s'immobilisa en crachotant. Le spatiojet vira gracieusement dans les airs, puis se posa brutalement, faisant vibrer les patins de son train d'atterrissage. La pluie crépitait sur ses ailes déployées, gouttait de sa gouverne. Kelly se retourna sur son siège. Les enfants étaient blottis les uns contre les autres sur la passerelle en silicone, trempés jusqu'aux os. Terrorisés, en larmes, leurs vêtements souillés. Ils la fixèrent de leurs yeux totalement désemparés. Aucune parole n'était digne de commenter cette scène en vue d'une diffusion. Elle aurait voulu les étreindre tous, jusqu'au dernier, leur offrir tout le réconfort dont elle était capable. Et ils méritaient infiniment plus que cela. Trois kilomètres derrière les aéroglisseurs, le paysage était déchiré par la lueur des explosifs électroniques, et des traînées convulsives de feu blanc s'affrontaient au-dessus des herbes inondées de sang. Nous avons réussi, se dit-elle, les chevaliers ne peuvent plus nous rattraper. Les enfants sont sauvés. Rien d'autre n'avait d'importance, ni ses épreuves, ni sa souffrance, ni sa terreur. - Allez, leur dit-elle avec un sourire qui lui vint sans difficulté. Nous partons. - Merci, madame, dit Jay. Kelly leva les yeux, apercevant une silhouette émergeant de l'averse. - Je croyais que vous nous aviez quittés, dit-elle. Shaun Wallace se fendit d'un large sourire. Son survêtement de la SEL était trempé et collé à son corps, ses bottes étaient maculées d'herbe et de boue, mais rien ne pouvait avoir raison de l'humour qui éclairait son regard. - Sans vous dire adieu ? Ah, Miss Kelly, je ne voulais pas que vous ayez une mauvaise opinion de moi, pas vous... (D attrapa une enfant, une fillette de sept ans, et la hissa au-dessus du plat-bord.) Dépêchez-vous, garnements. Vous allez faire un long voyage pour atteindre un endroit fantastique. L'écoutille du sas du spatiojet s'ouvrit, et l'échelle en aluminium se déplia. - Pressez-vous, Kelly, je vous en prie, télétransmit Ashly. Elle rejoignit Shaun sur le flanc de l'aéroglisseur et commença à faire descendre les enfants épuisés et désorientés. Horst se planta au pied de l'échelle et encadra ses petites ouailles. Un mot gentil, un sourire, une tape sur la tête. Ils s'engouffrèrent dans la cabine, et Ashly jura en silence, se demandant comment il allait les caser. Kelly tenait le dernier dans ses bras, un garçon de quatre ans à moitié endormi, lorsque Théo fit démarrer son aéroglisseur. - Oh non, Théo, télétransmit-elle. Pas toi. - Ils ont besoin de moi, répondit-il. Je ne peux pas les laisser tomber. Ce sont mes camarades. De larges rayons de soleil ratissaient la savane. Le combat avait cessé. Kelly distinguait trois ou quatre chevaliers qui erraient sans but précis. Aucun d'eux ne semblait s'intéresser au spatiojet. - Mais ils sont morts, Théo. - Tu ne peux pas le savoir avec certitude. Quoi qu'il en soit, la mort n'existe plus, tu n'es pas au courant ? Il leva le bras et agita la main dans sa direction. - Merde. Elle rejeta la tête en arrière, offrant son visage à la caresse purifiante de la pluie. - Allons, Miss Kelly... (Shaun se pencha vers elle et lui donna un baiser sur la joue.) Il est temps que vous partiez. - Je suppose qu'il serait inutile de vous demander de nous accompagner ? - Vous demanderais-je de rester ? Elle posa un pied sur l'échelle, sentant tout le poids de l'enfant dans ses bras. - Adieu, Shaun. J'aimerais que les choses aient tourné autrement. - Oui, Miss Kelly. Moi aussi. Kelly prit place dans la cabine, un garçon de huit ans sur les genoux, une fillette serrée dans chacun de ses bras. Les enfants commençaient à s'agiter, excités et inquiets, lui posaient des questions sur l'astronef qui les attendait. Lalonde n'était plus qu'un vague souvenir, un cauchemar qui venait de prendre fin. Si seulement c'était vrai, se dit-elle. Le geignement du compresseur envahit la cabine lorsque Ashly activa les ventilateurs. Puis ils décollèrent, le sol s'inclina, il y eut une légère accélération. Kelly ferma les yeux et accéda aux capteurs du spatiojet. Une silhouette solitaire s'avançait dans la savane, un homme bien bâti aux cheveux roux, vêtu d'une épaisse chemise en coton aux carreaux rouge et bleu, dont il avait relevé le col pour se protéger de la pluie pendant qu'il rentrait chez lui. Une minute plus tard, un bang supersonique retentit au-dessus de la vaste pleine herbeuse. Fenton leva la tête pour scruter le ciel mais il n'y vit rien hormis la pluie et les nuages. Il baissa les yeux vers le sol et reprit la route, en quête de son maître bien-aimé.