MAXIME CHATTAM LES ARCANES DU CHAOS Si d'aventure vous souhaitiez vous offrir le plaisir de teinter ces mots d'une note d'emotion supplementaire, je vous propose les bandes originales des films qui m'ont accompagne pendant la redaction de cet ouvrage : -- House of Sand and Fog, de James Horner. -- Un long dimanche de fiancailles, de Angelo Badalamenti. -- Existenz, de Howard Shore. -- Batman Begins, de Hans Zimmer et James Newton Howard. -- The Forgotten, de James Horner. Puissent-elles vous emporter aussi loin qu'elles l'ont fait pour moi. Edgecombe, le 20 octobre 2005. (c) Editions Albin Michel, 2006/Michel Lafond Publishing, 2006 PROLOGUE EXTRAIT DU BLOG DE KAMEL NASIR, 12 SEPTEMBRE. Cette histoire est vraie. Je la confie dans le silence de cette chambre a l'ordinateur en esperant que la memoire collective y accedera bientot. Mais on ne gratte jamais une blessure immediatement, on attend qu'elle cicatrise. Pour oser remettre en question le passe douloureux il faut du temps. J'ai fait de mon mieux pour tout relater. J'ai essaye d'etre le plus objectif possible lors de la redaction de ce temoignage. Je me suis essentiellement base sur des documents que vous pourrez vous procurer sans difficulte. Tout est vrai. Vous qui lisez ces lignes ne savez pas encore ce qui vous attend. Le choc d'une verite devoilee. D'un assemblage de petites questions qui vous agacaient le coin du regard depuis un moment, et qui soudain feront sens. Puissiez-vous etre nombreux a vous interroger. A ne plus oublier. Et surtout, nombreux a vous rassembler. Sinon ils nous engloutiront. Ils ont deja commence. Ils sont puissants. Feroces. Yael n'y croyait pus. Thomas et elle sont passes de l'autre cote. La prochaine fois, ca pourrait etre votre tour. Car tout peut basculer en un instant. C'est arrive a mes amis. Qui sera le prochain, la prochaine ? PREMIERE PARTIE LE MONDE DES OMBRES 1 C'etait un jeudi. Yael se delassait dans un bain chaud, la mousse crissait mollement, tandis que ses deux mains crevaient la surface onctueuse pour tenir magazine et stylo. La jeune femme avait ramene ses cheveux boucles au-dessus de la nuque, formant un essaim de serpentins brans. Pour une fois, le test de Cosmo n'etait pas completement mievre. Pas intelligent pour autant ! > Tout un programme. Yael decida d'y repondre avec la plus grande franchise, entourant les reponses qui lui correspondaient. 1. En amour, vous etes plutot du genre : A. Celibataire de longue haleine. B. Adepte forcee du speed-dating. C. Pour les liaisons qui durent... un temps ! D. Un pour le mercredi, un pour le samedi, et un autre le dimanche s'il est mignon. E. Casee et rangee. Yael hesita. Elle avait eu sa periode C, et oscillait a present entre le A et le B : un amant occasionnel entrecoupe de longues periodes de celibat. Va pour B. 2. Professionnellement vous etes : A. En apprentissage, pleine d'interrogations. B. Au chomage ou au foyer. C. Active morose. D. Etudiante qui sait ce qu'elle veut. E. Active-passive. Mettre > avec > en disait long sur certaines mentalites pourtant feminines... Yael s'etonna egalement de ne pas voir la case > quelque part. C'etait de mieux en mieux. Pour son propre cas, la reponse ne souffrait aucun dilemme : C. 3. D'apparence physique, vous vous trouvez : A. Question suivante. B. Moui, ca va, pourquoi ? C. On me dit pleine de charme. D. Plutot bien, mais j'en bave ! E. On se retourne sur mon passage. Yael leva les yeux au plafond. Question debile. Elle soupira. B lui convenait. C'etait modeste : au dire de ses amies, elle plaisait aux garcons. C pouvait etre realiste meme s'il y avait dans la reponse un sous-entendu > qu'elle n'aimait pas. Allez, treve de fausse modestie : D. Elle ne surveillait pas sa ligne sans faillir et ne faisait pas de la gym pour rien. 4. Pour vous, le week-end, c'est plutot : A. Devant la tele. B. Lectures, balades. C. Soirees tranquilles entre amies. D. Disco fever baby ! E. Avec mon homme sous la couette. A, B et C, cocha Yael. La vieille fille quoi, c'est ca ? Elle opta en definitive pour la B qui se rapprochait le plus de ses habitudes. Flaner dans Paris et devorer des bandes dessinees etaient ses passe-temps favoris les jours de repos, tout autant que se faire reine de la telecommande par jour de pluie ! Elle survola les questions suivantes, comptabilisa les lettres et se reporta a la synthese supposee la definir a l'heure du bilan. Vous avez une majorite de C : > Yael jeta le magazine sur le tapis de bains. Pour la centieme fois elle se jura de ne plus perdre son temps a ce genre d'idioties... A vingt-sept ans, il etait peut-etre temps de se rassurer autrement. Yael attrapa le rasoir Bic qui trainait sur le bord de la baignoire, le fit glisser le long de ses jambes puis se redressa. La buee masquait sa haute silhouette qui ne se reflechissait pas dans le miroir au-dessus du lavabo. Elle donna un grand coup de serviette et apparurent ses epaules carrees, souvenir des annees d'athletisme, de son adolescence, ses seins ronds, genereux, son ventre qui commencait a perdre de sa fermete... Elle pinca un bout de peau sous son nombril. Pas grand-chose encore, mais si je ne fais pas gaffe... Yael s'observa dans les yeux. Des yeux gris-blanc. Presque trop clairs. Un regard de husky, comme disait sa mere. Un contraste saisissant avec le sombre de sa chevelure. Quelques grains de beaute sur le visage - des reperes pour la caresse, lui avait chuchote son premier grand amour. Nez tres fin, et ses levres qu'elle detestait. Trop larges, trop epaisses. Elle attirait les hommes, c'etait ce que son experience lui avait appris. Mais Yael n'aimait pas ca. Elle n'etait jamais parvenue a accepter le rapport entre sa sensualite plastique et le desir sexuel qu'elle provoquait. Une meche depassait devant son oreille, torsadee, flottante... Cela se produisait chaque fois qu'elle attachait ses cheveux. C'etait un peu elle, le prolongement exterieur de ce qu'elle etait a l'interieur. Cette incapacite a se plier a ce qu'on lui imposait. Il fallait toujours qu'elle cherche a s'affranchir des liens, ceux du travail, de la vie sentimentale, et bien sur de l'autorite parentale lorsqu'elle etait plus jeune. Elle avait connu les ecoles successives, les pensionnats... et les fugues. Sa mere comprehensive mais depassee, son pere autoritaire... Parcours presque banal, avait-elle constate en grandissant. Elle qui s'etait pensee unique en son genre avait alors realise la banalite de son histoire, et meme celle du divorce de ses parents, cinq ans plus tot. Leur errance, >, leurs affrontements, leurs reconciliations, puis a nouveau leurs querelles. Et la gestion de l'appartement. Plutot que de revendre leur habitation au moment de la separation, son pere avait propose que chacun parte de son cote avec un arrangement financier, et laisse l'appartement a leur fille Yael. Tout le monde etait content. Sauf Yael a qui on n'avait pas demande son avis. A vingt-deux ans elle s'etait retrouvee seule du jour au lendemain. Dans ce grand appartement. Depuis, son pere s'etait mis en tete d'ecrire le roman de sa vie, celui dont il parlait depuis vingt ans, s'exilant pour ce faire au fond de la Bretagne qu'il adorait, son manuscrit s'epaississant a la vitesse de la sedimentation des annees. De son cote, sa mere avait refait sa vie avec un restaurateur du Sud-Ouest, heureuse cinq ans durant, jusqu'au 13 avril dernier, quatre mois plus tot, funeste jour ou le couple avait peri carbonise dans un accident de voiture. Un vendredi 13. Une soiree un peu trop arrosee avec des amis, trop de vitesse sur les petites routes de campagne bordees de hetres, et le vehicule etait sorti du virage pour s'enrouler autour d'un tronc. Yael s'etait effondree. Elle avait sombre dans la deprime, avant que le temps, ce remede universel, ne vienne peu a peu panser son ame. Sa mere avait ete toute sa famille, jamais Yael ne s'etait sentie proche de son pere, quant a ses grands-parents, ils avaient quitte ce monde apres une vie discrete. Des deux freres de sa mere elle n'avait aucune nouvelle. L'un vivait en Angleterre, l'autre a Marseille, sans qu'elle sache ce qu'ils etaient devenus. La famille Mallan n'avait jamais eu le culte de la genealogie, plutot celui du silence et du chacun-pour-soi. Le pere de Yael avait perdu son geniteur a l'age d'un an, pendant la guerre. Il s'etait souvent considere comme a moitie orphelin, eleve par une mere taciturne et autoritaire qu'il n'avait pas pleuree a sa mort. Yael se mit a frissonner. L'eau teintee d'huile perlait sur sa peau, creant une parure de nacre. Yael s'empara d'une serviette et s'enroula dedans. Elle enfila le bas de jogging qu'elle affectionnait pour trainer le soir chez elle, et y superposa un tee-shirt sans manches. Elle allait sortir de la salle de bains, sa main se posa sur l'interrupteur. C'est a ce moment que le phenomene se produisit. Dans la peripherie de son champ de vision. Un mouvement subtil. Si leger que Yael crut a un jeu d'ombre avec la porte qui s'ouvrait. Et c'etait bien cela : une ombre. Bougeant dans le miroir. Puis la piece retourna aux tenebres. 2 Le vendredi etait le jour du Shoggoth. Yael adorait le Shoggoth. C'etait un nom qui lui allait bien. Souvenir d'une des creatures des jeux de roles qu'elle pratiquait au pensionnat, le Shoggoth etait un monstre gelatineux avec des centaines d'yeux un peu partout. Exactement comme son client du vendredi. Un homme obese, couvert d'une gabardine qu'il decorait de dizaines de globes oculaires epingles sur le tissu impermeable. Car Yael vendait des yeux. Entre autres. Des animaux morts egalement. Elle travaillait chez Deslandes, la maison parisienne de taxidermie celebre depuis plus d'un siecle et demi. Cela faisait deux ans qu'elle y etait entree, un ete, pour gagner un peu d'argent. Le metier etait interessant, original. Et le provisoire avait dure, ancrant la jeune femme dans une voie professionnelle eloignee de sa formation et de ses diplomes. Son parcours d'etudiante avait ete difficile. Ne sachant que faire apres un bac obtenu a dix-neuf ans, elle avait opte pour Lettres modernes a la faculte. Une licence decrochee en quatre ans, et elle partait effectuer une annee supplementaire... aux Etats-Unis. Sur un coup de tete, apres avoir lu une brochure, elle avait fait des pieds et des mains pour finaliser son dossier d'echange ayant pour cadre >. Elle avait passe un an a Portland, dans l'Oregon. Une annee plutot mitigee, elle ne s'etait pas sentie a son aise la-bas, et etait rentree tandis qu'un tueur en serie sevissait sur la ville et sa region, distillant une psychose de l'etranger qui rendait le climat detestable. Pendant un an encore elle avait vainement tente de s'accrocher a un projet de maitrise tout en enchainant les petits boulots : serveuse le soir ou vendeuse de pret-a-porter, jusqu'a passer un matin de juillet devant la vitrine de cette etrange echoppe. Une annonce scotchee au carreau stipulait qu'on recherchait quelqu'un pour l'ete... Et deux ans plus tard elle etait encore la. Ses velleites de maitrise envolees par la meme occasion. C'etait un metier varie. Elle recevait les clients, les conseillait, classait les arrivages de mineraux, d'insectes seches, procedait au sechage des papillons qui ne manquaient pas d'etre expedies par caisses entieres... En revanche, elle n'etait pas en charge de la naturalisation. Son collegue, Lionel, s'en occupait. Vider les chiens des vieilles clientes pour les bourrer d'etoupe ne la tentait pas. Tous les jeudis soir, Yael receptionnait les stocks d'yeux en verre qui servaient a remplacer ceux des animaux empailles. Chaque paire etait unique, son fournisseur ayant cette exigence de ne jamais fabriquer un oeil pareil aux precedents. Et chaque vendredi, le Shoggoth venait systematiquement depuis plus de quatre mois pour etudier l'eventail de regards que Yael pouvait lui proposer. Il s'en fabriquait des bijoux, y greffant une epingle pour l'ajouter a tous les autres sur son manteau, ou le montant sur un anneau pour s'en faire des bagues qui couvraient ses doigts boudines. Le Shoggoth inspectait les globes de verre en inclinant la tete sur le cote, manifestant une tendresse inappropriee. Sa nuque couverte de petits cheveux raides se plissait, creusant des sillons dans la graisse de son cou. Il effleurait les objets de son desir du bout de l'index, s'humectant les levres, puis finissait par secouer la tete en signe d'acceptation. Et il repartait avec ses precieuses reliques. Malgre son comportement et son look repoussant, Yael avait fini par eprouver pour lui une certaine affection. Lui au moins etait amusant et inoffensif, ce qui n'etait pas le cas de tous ses clients. La pire etait Mme Caucherine, une vieille femme acariatre qui venait tous les trimestres avec un nouveau chien. Systematiquement, elle exigeait qu'on l'empaille. La premiere fois, Yael n'avait pas bien compris, elle s'etait efforcee d'expliquer que tout serait fait avec soin lorsque le pauvre animal serait decede, qu'il faudrait alors l'apporter dans les vingt-quatre heures, en le conservant dans un linge au frigo - c'etait la procedure qu'elle repetait sans jamais parvenir a croire que ces mots sortaient de sa bouche. Mais Mme Caucherine avait secoue la tete, agacee : elle voulait qu'on empaille son chien tout de suite. Elle l'avait assez aime, il devenait genant a present qu'il aboyait trop souvent. Elle ne souhaitait que vivre avec son souvenir, celui-ci serait >. Yael l'avait raccompagnee a la porte en insistant sur l'impossibilite d'une telle demarche, expliquant qu'on ne pouvait se separer d'un chien ainsi. Trois mois plus tard, la vieille femme se tenait a nouveau devant son comptoir, avec un nouveau chien mais la meme exigence. Yael avait prevenu la police qui s'etait bien amusee de cette histoire. Alors la SPA avait pris la releve. Vainement, puisque Mme Caucherine revenait trois a quatre fois par an avec un nouveau chien chaque fois et toujours la meme volonte de le tuer pour l'empailler. Hautaine et meprisante, elle ressemblait a la Cruella des 101 Dalmatiens de Walt Disney. Yael avait fini par rever d'un nouveau buste accroche aux murs, parmi les tetes de cerfs et de daims : celui de Mme Caucherine. Cette profession attirait son lot de bizarreries, mais aussi de rencontres touchantes. Il fallait parfois consoler un client ou une cliente pendant une heure. Pour certaines personnes, agees bien souvent, perdre son chien ou son chat c'etait perdre le dernier compagnon aimant. Elles venaient pleurer ici, comme on le fait a l'enterrement d'un parent. Avec le temps, Yael avait appris a ne pas juger ces gens qui venaient faire empailler leur animal. Certains souhaitaient faire de leur chat une carpette pour continuer de dormir avec lui, d'autres voulaient avoir la tete de leur caniche sur le manteau de la cheminee pour continuer de lui caresser le dessus de la tete. Derriere la plupart de ces demandes particulieres, glauques, avait songe Yael au tout debut, se cachait une souffrance, un manque profond. On empaillait l'etre cher pour ne pas le perdre. C'etait toutes ces rencontres qui l'avaient incitee a rester, mois apres mois, toutes ces vies si differentes, si particulieres, a croire que Deslandes etait une sorte de club rassemblant des membres tous plus originaux les uns que les autres. Le Shoggoth venait d'arriver, il s'inclina pour saluer Yael et demanda aussitot : -- Vous en avez recu des nouveaux ? Yael murmurait la question en meme temps. Toujours la meme, pour la meme reponse. -- Oui, comme d'habitude. Elle se pencha pour ouvrir un des placards sous son comptoir et aligna les deux presentoirs en velours devant le gros bonhomme. -- Je vous laisse regarder, ajouta-t-elle. Il deglutit en se frottant les mains et examina toutes ces prunelles qui le fixaient. Ses propres yeux brulaient de convoitise. Yael demeura en face a l'observer, appuyee contre les hautes armoires abritant des dizaines et des dizaines de larges tiroirs minces. La salle ou elle se trouvait degageait une serenite apaisante. Yael s'etait toujours interrogee sur l'origine de cette paix. Etait-ce l'architecture meme des lieux ? - un ancien hotel particulier du debut du XVIIIe - ou le silence de tous ces animaux eteints ? L'alchimie etait paradoxale entre leur etat et ce qu'ils degageaient. Ces peaux douces, ces pelages, ces tetes sereines semblaient magnifier la mort. Prouver qu'elle ne pouvait tout detruire. Tout emporter. Le Shoggoth secoua frenetiquement sa lourde tete, il avait fait son choix. -- Je vais prendre ces deux-la. Le bleute et le tout gros. Yael acquiesca et emballa les yeux dans du papier de soie avant d'encaisser les euros que l'homme lui tendait. Le billet etait moite. Le Shoggoth avait chaud, il suait. Il disparut au fond du long couloir, dans l'autre salle, vers l'escalier conduisant au rez-de-chaussee. La journee s'etira sans ardeur jusqu'a la fermeture. Yael noua ses cheveux sur sa nuque avec un elastique avant de sortir dans la chaleur de cette fin de journee. Elle adorait Paris en aout. Ses rues aux reliefs argentes, aceres comme des lames par l'absence d'air et la brulure du jour. La jeune femme ajusta ses lunettes noires pour proteger ses yeux trop clairs et descendit la rue du Bac. Sa haute silhouette dansait en ondulant sur les reflets des vitrines. Elle ne croisa personne. Pas meme une voiture. La ville tout entiere etait deserte. Yael marcha jusqu'a Denfert-Rochereau ou elle vivait. Un semblant de circulation glissait paresseusement sur l'asphalte ramolli. Elle atteignit la rue Dareau en cinq minutes et poussa la lourde porte cochere, traversa la cour le long d'une haie d'arbustes plantes dans de volumineux bacs en bois et grimpa les marches exterieures qui menaient a l'etage, a sa porte. L'appartement qu'avaient habite ses parents pendant plusieurs annees etait unique en son genre. Le fruit des delires architecturaux d'un urbaniste ayant travaille pour la voirie de Paris dans les annees quatre-vingt. Elle entra dans le vestibule, deposa son sac en toile et abandonna ses sandalettes. Un long miroir faisait face a l'entree. Le salon etait la piece centrale. Une salle de cinquante metres carres avec une hauteur de plafond culminant a sept metres et dont une mezzanine, desservie par un escalier a paliers occupait deux murs. Le premier palier avait ete amenage en bureau. Spacieux et original, il s'etirait dans un large renfoncement et surplombait le salon a deux metres de hauteur. Le palier suivant etait le couloir qui entourait la piece centrale, et desservait les chambres de l'etage. Tout en haut, surplombant l'ensemble, le toit s'ouvrait sur un puits de lumiere filtree par d'imposantes baies. Mais l'originalite de ce salon etait son sol : il etait en verre. Les meubles plutot exotiques - canape aux motifs africains, table evoquant le Maghreb, et paravents asiatiques - reposaient sur une immense plaque de verre noir qui contrastait avec la peinture beige des murs. Le soleil s'engouffrait par le plafond et allumait les etoffes chaleureuses des fauteuils, les tentures pendues ici et la. Curieusement, les rayons dores tombaient sur le sol sans se briser, ils passaient au travers. Sous l'epaisse couche de verre sombre on devinait un prolongement souterrain, les murs s'enfoncaient encore de plusieurs metres, une quinzaine au total, de plus en plus flous a mesure qu'ils se perdaient dans une epaisse flaque de tenebres stagnantes. Un abime. Par reflexe, Yael actionna l'interrupteur. Les projecteurs scelles dans la pierre, dix metres sous la plaque de verre, s'eveillerent. Tout en bas, loin sous la surface des rues, une parcelle des entrailles de Paris s'offrit a la lumiere : deux collecteurs d'eau surgirent face a face au-dessus d'une citerne reliee aux egouts de la ville. L'architecte avait voulu devoiler une partie de ces souterrains qui drainaient la vie usee des citadins. Il avait pratique une incision dans la croute protectrice - dissimulatrice, repetait-il - pour mettre a vif ce reseau complexe, amputant un carre profond de cette peau grise pour batir sa maison dessus. Par temps pluvieux on pouvait voir, en transparence, les deux collecteurs deverser des torrents d'ecume vers le reservoir qui bouillonnait. Yael remonta le bouton et l'obscurite des abysses s'elanca a nouveau vers ses pieds plus promptement qu'un geyser sous pression. La plaque de verre se densifia jusqu'a perdre sa transparence. Quand Yael recevait, ce phenomene provoquait le malaise chez la plupart de ses invites : le vertige de la chute, la peur de surplomber un tel paysage infernal. Pour Yael, au contraire, c'etait une source de contemplation, son feu de bois a elle. Elle pouvait rester des heures sans rien faire, a observer le mouvement des eaux se percutant dans la penombre. Il etait vingt heures passees. Un miaulement reprobateur s'echappa soudain de la mezzanine. Un chat de gouttiere noir, fauve et marron devala les marches, les poils des joues ebouriffes. -- Kardec..., murmura Yael. On se calme, je suis rentree. Le chat se precipita contre ses chevilles pour s'y frotter en ronronnant. Son nom temoignait d'une passion adolescente de Yael : l'esoterisme. Elle avait eu sa periode magie, visionnant des films de sorcieres, achetant des >, et organisant des reunions entre filles pour tenter de parler avec les morts autour d'une table. Le chat etant un symbole fort dans les differentes mythologies, il s'etait retrouve baptise en hommage au pere du spiritisme : Allan Kardec. -- Je sais, moi aussi tu m'as manque, fit-elle en se penchant pour le caresser. Elle venait a peine de le recuperer apres un sejour de deux semaines chez une voisine pendant que Yael prenait des vacances a Rhodes. Yael passa sous l'arche separant le grand salon de la cuisine et descendit les quelques marches qui ouvraient sur un niveau legerement inferieur. Les trois fenetres etaient saturees de lumiere, soulignant les emaux et le carrelage aux teintes vives. La jeune femme se servit un grand verre de jus de tomate frais et retourna sur ses pas pour s'asseoir confortablement dans un fauteuil moelleux. Kardec sauta aussitot sur ses cuisses pour s'allonger. Ses yeux se retrecirent de bonheur. Yael but quelques gorgees avant de remarquer le voyant rouge du repondeur. Elle tendit le bras pour mettre l'appareil en marche. annonca une voix digitale. Dix-sept heures vingt. Hello ma belle, c'est Tiphaine. Ecoute, je suis vraiment desolee mais je vais pas pouvoir venir ce soir, Pat m'a propose de partir avec lui pour un p'tit week-end prolonge, dans un Relais et Chateaux... Toutes mes excuses, on se fait une sortie entre filles des que je suis de retour. Bises. Ah, et euh... sors tout de meme ce soir, reste pas chez toi comme une pestiferee. C'est le mois d'aout, il fait chaud, y a plein de beaux touristes dans les rues, c'est torride ! Allez ! Profites-en ! Je t'embrasse. Fin de vos messages. >> Yael soupira en s'enfoncant dans son fauteuil. Elle glissa une main entre les oreilles du chat. -- C'est rape pour la nouba du vendredi, lacha-t-elle, decue. Ca t'arrange bien, toi, hein ? Ca veut dire caresses toute la soiree et calins devant la tele, ton sport prefere. Le telephone se mit a sonner. Yael decrocha. -- Oui ? Aucun son. -- Allo ? insista-t-elle. Je n'entends rien. Elle attendit encore quelques secondes, pensant qu'il s'agissait d'un mobile mal connecte. Puis il y eut un craquement. Sec et musical. Comme une plaque de verre qui se fend. -- Allo ? Le craquement se reproduisit, se prolongea. Exactement comme de la glace ou du verre qui se rompt, songea Yael. Puis le declic signala l'interruption de ligne, on avait raccroche. Yael en fit autant, un peu surprise. Elle patienta un moment encore pour verifier qu'on ne tentait pas de la joindre a nouveau, mais l'appartement demeura silencieux. Meme Kardec ne ronronnait plus. Assise au milieu du salon, Yael sirota ce qui restait de son jus de tomate en s'interrogeant sur ce qu'elle allait faire de sa soiree. Elle commenca par sonder ses humeurs. Elle voulait voir du monde. Se detendre. Tiphaine avait raison, elle devait sortir, en profiter. En un instant, sa decision fut prise. Il lui suffisait d'aller au Violon Dingue qu'elle connaissait bien, rue de la Montagne-Sainte-Genevieve, repaire de tous les Anglo-Saxons de passage. Elle pourrait boire quelques verres, bavarder en anglais et se changer les idees. Yael repoussa doucement le chat et grimpa a l'etage pour faire couler l'eau de la douche. En bas, Kardec s'assit sur l'accoudoir et leva la tete vers la mezzanine. Dans le silence du vestibule, le grand miroir renvoyait l'image d'une porte d'entree et d'une armoire pres d'un portemanteau. Tout etait calme, une belle fin de journee du mois d'aout. C'est alors que, tres lentement, une ombre emergea du miroir et obscurcit sa surface. Le chat bondit de sa position pour grimper a l'etage en courant ventre a terre. Dans le miroir, l'ombre s'etait figee, sans un bruit. Puis, comme delivre d'un voile noir, le miroir refleta a nouveau le decor paisible dans la lumiere du soir. 3 L'alcool, c'est comme le chocolat. Un faux ami. Un traitre. Yael ne cessait de se le repeter depuis un quart d'heure. L'un comme l'autre avaient des vertus reparatrices ou dopantes pour le moral, mais ce n'etait que de l'illusion ; pire : ils provoquaient des degats sur la ligne qui accentuaient tres vite la chute libre dudit moral. Yael temporisa. Ne pas commander un autre Malibu tout de suite, tu es deja un peu pompette ! Elle ausculta son verre vide, prisonnier de ses longs doigts. La musique pop-rock comblait les blancs de conversation d'une clientele peu nombreuse pour un vendredi soir. Yael pivota sur son tabouret, elle avait envie de parler, de lier connaissance, elle etait avide de nouveaute ce soir, il fallait en profiter, ca ne lui arrivait plus souvent. Elle jeta un regard aux petits groupes eparpilles dans la grande salle. Deux hommes etaient seuls au bar, dont celui qu'elle guignait depuis un moment. La trentaine, plutot mignon, bronze, le cheveu chatain et une barbe de trois jours, le tout emballe dans une chemise elegante et un pantalon de toile. Decontracte mais soigne. Yael avait accroche son regard clair lorsqu'ils s'etaient croises pour aller aux toilettes. Pas vraiment un lieu romantique, pourtant l'etincelle de l'attirance s'etait allumee. Il avait failli la bousculer en sortant et d'une poigne forte l'avait rattrapee par l'epaule. Il s'etait excuse en anglais, avec un sourire confus, avant de la lacher. A present que son carcan de timidite se dissolvait peu a peu dans l'alcool, elle ne pouvait s'empecher de l'observer de maniere plus appuyee. Sa gestuelle lui plaisait. Il feuilletait un magazine immobilier pose sur le bar, tout en savourant un cocktail du bout d'une paille. Il semblait completement detache du lieu, tout absorbe a decrypter les petites annonces. Il releva le visage et contempla la salle, pensif. Son regard glissa jusqu'a celui de Yael. Decouvrant qu'elle l'observait, ses levres dessinerent un sourire. Puis il replongea dans son magazine. Yael soupira. On se calme ma cocotte ! Il est beau gosse, et ensuite ? Tu vas faire quoi ? Lacher ton tabouret pour aller lui parler ? L'accoster comme ca ? Les deux pieds dans le plat ? Yael scruta son verre vide. Elle repensa au test qu'elle avait effectue la veille au soir dans sa baignoire. Le fameux bilan. Ou en etait-elle aujourd'hui ? Vingt-sept ans, un boulot provisoire qui durait, peu ou pas d'evolution a venir, une vie sentimentale reduite a rien ou presque. Sans prises de risques, donc sans miracles. Normal. Cet homme l'attirait. Pourquoi ne pouvait-elle s'en approcher ? Faire le premier pas pour engager la conversation... et voir ensuite. Le > et rentrer se coucher si le resultat n'etait pas a son gout. A moins qu'elle ne prefere rentrer seule et tout de suite, des remords plein le crane ? Yael fit tinter ses ongles sur le bar, un peu nerveuse. Elle n'avait jamais fait ca. C'etait impossible. Quelle femme, dans un pub, accosterait un homme pour le draguer ? Arrete tes conneries ! Espece d'hypocrite ! On n'est plus au Moyen Age ! La voix de Tiphaine gronda dans sa memoire : > Pas a proprement parler de la haute philosophie, mais cela avait le merite d'aller droit au but. Yael avait parfois le sentiment d'appartenir a l'ancienne generation, plus timoree, ou d'une certaine maniere chacun avait sa place. Les hommes et les femmes. Il lui arrivait de trouver ca normal, et par moments de se trouver vieux jeu. Sauf qu'il fallait evoluer avec son temps. C'est en tout cas ce que l'amour faisait. Pas le sentiment en soi, mais la quete, le moyen de le trouver, sa perception. Si elle restait la encore une heure a se dire que cet homme lui plaisait pour finalement le voir s'en aller, elle ne recolterait que des regrets pour meubler sa nuit. C'etait maintenant ou jamais. Vaille que vaille ! Yael commanda un autre Malibu et, armee de son verre, elle se leva pour aller vers lui. Je suis dingue ! se repeta-t-elle in petto. Tout a coup, elle ressentit beaucoup d'estime pour ces femmes capables d'aller vers un inconnu pour le draguer. Il fallait une sacree dose de courage. L'homme en question, sa cible, sortit de sa lecture a son approche. Une curieuse expression se partagea ses traits : ses sourcils trahirent d'abord l'etonnement avant que ses levres amplifient le mouvement joyeux qui leur semblait naturel. -- Hi ! lanca-t-elle en guise de preambule. I've been watching you from... Il leva la main devant lui, paume ouverte. -- Vous pouvez me parler en francais, dit-il avec un accent tres leger. Je vous ai entendue commander votre boisson. Yael dissimula sa gene en faisant mine de replacer une meche de sa chevelure. -- Desole, je croyais que vous etiez... Tout a l'heure vous vous etes excuse en anglais. -- Un reflexe. Je suis Thomas, fit-il en lui tendant la main. Tom. Yael le salua. Il avait les bords de la main tres doux et l'interieur plus ferme. -- Et je suis canadien en fait. -- Yael. -- C'est un joli prenom. -- C'est hebreu. Le nom du bufflon, une chevre des montagnes. Pas tres glamour ! repondit-elle en riant. Mais c'est plutot affectif, comme de dire > en francais. Thomas leva son verre vers le sien. -- Alors ca vous va bien. Enchante. Les verres tinterent en s'entrechoquant. Thomas glissa sur le tabouret suivant pour liberer la place et inviter Yael a s'asseoir. Ses cheveux chatains etaient coupes court, laissant a peine deviner qu'ils bouclaient. Il avait le menton carre et des levres roses qui soulignaient son bronzage. -- Vous cherchez a vous installer a Paris ? demanda-t-elle en designant le magazine immobilier. Yael avala une gorgee de Malibu. Ce n'etait pas si complique apres tout. -- J'y songe. Je suis de Vancouver, sur la cote ouest du Canada, mais je travaille de plus en plus avec la France. -- Et vous avez trouve votre bonheur ? questionna-t-elle en jetant un regard a la couverture du journal. -- Non, pas la-dedans. Je suis un peu exigeant, et pas souvent chez moi, alors autant que ca me plaise vraiment. Je suis... -- Laissez-moi deviner votre metier ! lanca-t-elle. Il etait visiblement sportif d'apres sa carrure, il prenait soin de lui sans en faire des tonnes... Elle l'imagina souvent en voyage. Pas un boulot manuel, ni trop intellectuel... -- Vous etes... photographe ! s'ecria-t-elle. Thomas haussa les sourcils d'etonnement. -- Presque ! dit-il, amuse. Et vous, vous etes quoi ? Voyante ? Je suis un dinosaure en fait. Un metier en voie d'extinction. Grand reporter independant. A l'heure ou ils sont tous estampilles par un groupe de presse, j'arrive encore a etre autonome et libre ! Il sonda les yeux gris de la jeune femme en demandant : -- Grand reporter c'est un peu photographe parfois. Vous avez un truc ou vous faites partie des services secrets ? Yael haussa les epaules. -- J'ai laisse le sixieme sens s'exprimer. Yael but une nouvelle gorgee de Malibu en esperant dissimuler son ravissement. Il parlait parfaitement francais, avec a peine un soupcon d'accent, et se revelait plus seduisant encore de pres. Ses yeux brillaient lorsqu'il evoquait son metier. Un passionne. -- Et vous ? En plus d'etre extralucide ? Yael sortit de sa contemplation. -- Euh... je suis... Elle resta en suspens pendant une seconde puis leva les deux mains au plafond avant d'enchainer : -- C'est pas tres valorisant de passer apres vous, on ne vous le dit jamais ? L'amusement se peignit sur les traits de Thomas. -- Allez, dites-moi. Yael se composa une expression faussement mysterieuse qui le fit rire : -- Je vais vous laisser imaginer. Elle se sentait guillerette a cause de l'alcool. Thomas jeta un rapide coup d'oeil a sa montre. -- Helas, je n'ai pas votre don et je dois me sauver dans une minute. Il fit signe au barman pour l'addition. L'euphorie de Yael retomba d'un coup. -- Allez, soyez sympa, insista-t-il pendant qu'on lui apportait la note. Pour satisfaire ma curiosite. Yael repondit dans la foulee, drapant ce qu'elle estimait etre une deconvenue derriere une fermete amicale : -- J'ai bien peur que ca ne soit plus possible. Pas de temps, pas de reponse. -- Ce n'est pas fair-play ! s'insurgea-t-il en payant par carte de credit. Vous en savez plus sur moi. -- L'information ca se merite monsieur Tom ! Je monnaye du temps contre ma profession. L'echange etait devenu jeu de seduction. Le barman lui tendit le ticket de carte de credit avec un stylo. Thomas griffonna sur son magazine pour le tester et signa son recu. -- J'aurais beaucoup aime poursuivre cette conversation, Yael, mais je dois vraiment m'en aller. Je suis tributaire d'un ami pour dormir. Il tendit le pouce vers les petites annonces du journal. -- Il faut vraiment que je trouve mon appartement ! insista-t-il. Mon autonomie ! Yael hocha la tete en essayant de ne pas montrer sa deception. Il avait tout pour lui plaire, et il disparaissait. -- Et si je veux vous commander un reportage un jour, comment je fais ? interrogea-t-elle. Elle sentit la chaleur monter a ses joues. Elle s'etait lancee d'un coup, osant le tout pour le tout. Elle regrettait deja sa question. Pour qui allait-elle passer ? -- Je suis dans l'immobilier, lui lanca-t-il en reculant et en lui faisant un clin d'oeil. Au revoir Yael. Et il sortit dans la rue ou il s'evapora dans la seconde. Yael enfouit son menton dans ses mains jointes, accoudee au bar. Tu viens de passer pour une conne, voila tout ! A tout oser, a te comporter comme une petasse... Termine l'alcool pour toi ! Elle avait honte. -- >, repeta-t-elle doucement. Ca veut dire quoi pour un grand reporter ? Elle vit le magazine de petites annonces pose sur le bar. A moins que... Elle l'avait vu tester le stylo dessus avant de signer son ticket. Avec espoir, elle se pencha pour l'attraper et ouvrit la premiere page. Il etait la. Ecrit a la va-vite au stylo. Son numero de portable. Yael rentra chez elle un peu apres minuit. Kardec l'accueillit en se faufilant entre ses jambes, comme s'il etait apeure. -- Eh bien, qu'est-ce que tu as ? Elle s'agenouilla pour lui caresser la tete, la ou il aimait, entre les deux oreilles. Le chat se laissa faire, les yeux mi-clos. Yael se sentait bien. Elle n'aurait su dire s'il s'agissait la des effets du Malibu ou de sa rencontre avec Thomas. Un peu des deux probablement. Kardec se mit enfin a ronronner. -- Voila... La jeune femme sortit le numero de telephone arrache a la page du journal et le posa sur la table de l'entree, aussi fiere qu'une bonne eleve qui rapporte son bulletin scolaire. Restait a savoir ce qu'elle en ferait. Chaque chose en son temps. Elle deboutonna son chemisier en allant chercher une bouteille d'Evian dans la cuisine, avant de monter se rafraichir dans la salle de bains. Elle actionna l'interrupteur de la salle d'eau. Les lumieres jaillirent, chassant les tenebres. Pourtant, une ombre opaque resta plus longuement sur le miroir. Comme si le verre etait fume. Yael cligna les yeux. Le miroir etait a nouveau normal. L'effet n'avait dure qu'une seconde. C'est dans ta tete ! Tu as besoin d'aller dormir. Elle se pencha au-dessus du lavabo pour s'asperger le visage d'eau fraiche. Puis elle se redressa. C'est a ce moment qu'elle la vit. Juste derriere elle. Cette fois aucune illusion d'optique, aucune crise de fatigue. Une ombre humaine se refletait dans la glace. Haute et massive. Juste derriere le rideau de douche. Sans aucun doute possible. A moins d'un metre d'elle. 4 Yael hurla. Un cri de peur et de rage melees. Elle agrippa le flacon de parfum sur le rebord du lavabo et faisant volte-face lanca l'objet de toutes ses forces dans le rideau de douche. Le flacon percuta mollement le plastique avant de rebondir sur le bord de la baignoire ou il se brisa en une explosion de cristal et d'ambre. Yael etait deja tendue vers la porte pour s'enfuir lorsqu'elle realisa qu'il n'y avait plus d'ombre. Elle s'immobilisa un instant, reprenant son souffle. Ses prunelles fouillaient avidement chaque recoin de la piece. Rien. Personne. Elle ne comprenait pas. Elle l'avait pourtant clairement distinguee. Elle pivota vers le miroir et bondit aussitot en arriere. L'ombre etait la. Yael jeta un bref regard dans son dos, pour s'assurer que personne ne se tenait derriere elle. En vrai. Mais non. Rien. La silhouette sombre n'etait que dans la glace. -- Qu'est-ce que..., murmura-t-elle, en prenant conscience que son coeur battait a se rompre. La terreur premiere d'etre agressee par un intrus avait cede la place a une autre frayeur, plus incisive, totalement irrationnelle. Comment une ombre pouvait-elle apparaitre dans un miroir sans etre presente dans la piece ? Elle deglutit bruyamment. L'ombre sur la vitre bougea. Lentement. Elle glissa sous la surface plane, vers le bord du miroir. Et sortit du cadre. Yael battit des paupieres. L'ombre avait disparu. Il n'y avait plus rien. Tout etait retourne a la normale. Ses jambes tremblaient, ne la portaient plus. La jeune femme se laissa glisser doucement le long du mur, jusqu'a s'asseoir parmi les debris de verre du flacon de parfum. Et resta ainsi de longues minutes. Elle cherchait a comprendre. Il y avait une explication. Assurement. Yael percut alors la douleur. Du sang avait coule sur le carrelage. Un triangle de verre s'etait enfonce dans son pied. Elle le saisit delicatement et tira. La peau ondula tandis qu'un filet pourpre coulait parmi les plis de son pied jusqu'au sol. Le plafond de la piece craqua. Ca n'etait jamais arrive auparavant. La maison n'avait jamais grince. Yael reprima le sanglot qui montait le long de sa gorge. Apres la peur et l'incomprehension, elle se sentait glisser dans la prostration. Elle se secoua, se releva vivement pour inspecter le miroir, mais il refleta son visage defait, sans la moindre anomalie. Elle se forca a panser sa blessure, focaliser son esprit sur les gestes simples, concrets. Desinfecter. Mettre un pansement. Le parfum repandu au sol assaillait la piece d'une fragrance entetante qui l'etourdissait. Elle sortit sur la mezzanine qui surplombait le salon. En face, sur le palier intermediaire, l'alcove du bureau brillait d'une lumiere spectrale. L'ecran de l'ordinateur etait allume. Yael ouvrit la bouche. Elle etait certaine qu'il etait eteint lorsqu'elle etait rentree. Categorique. -- Laisse-toi le benefice du doute, tu veux bien ? chuchota-t-elle d'une voix tremblante. Il se passait quelque chose dans la niche de plantes vertes et de classeurs. L'ordinateur travaillait. Yael longea la rambarde sur toute sa longueur, descendit les marches... L'ecran affichait le menu d'un logiciel tableur. Il disparut aussi vite pour retourner a l'ecran du bureau. Puis l'ordinateur lanca tout seul un programme de lecteur MP3 qui s'interrompit aussi vite. Plusieurs programmes defilerent ainsi, comme s'il cherchait le bon. Enfin, le logiciel de traitement de texte se mit en marche. Une page blanche emplit tout l'ecran. Le curseur clignotait comme le battement d'un coeur. Dans l'attente d'un ordre a executer, d'une lettre a afficher, d'un mot, qu'on lui donne de la substance. -- Qu'est-ce qui se passe ici ? murmura la jeune femme. Parler la rassurait. Elle tira le fauteuil pour s'asseoir face a l'ecran et posa la main sur la souris. Juste avant qu'elle ne ferme la fenetre du programme, le curseur se deplaca. Des mots jaillirent a l'ecran : > Lentement. Comme avec difficulte. > Lettre apres lettre. > 5 Yael s'enfonca dans le dossier de son siege. D'autres mots arriverent. > Le curseur demeura fixe puis se remit a clignoter. Yael etait rivee a l'ecran, incapable de s'en detacher. Elle finit par deplier ses doigts tremblants et approcha ses paumes moites du clavier. Tout ca semblait dement. Mais il y avait une explication. Quelqu'un avait pirate son ordinateur et s'amusait a lui faire peur. Pourtant, au fond d'elle, une petite voix lui conseillait de ne pas se rattacher a cette explication. Pas apres ce qui venait de se passer dans la salle de bains. Que devait-elle faire ? Decrocher son telephone pour commencer. Et prevenir... La police ? Certainement pas ! Ils vont me prendre pour une hysterique ! Alors qui ? Son pere venait de partir pour un trekking en Inde, il serait injoignable pendant un mois. Tiphaine n'etait pas la pour plusieurs jours. Qui ? Les rares personnes dont elle se sentait proche etaient absentes. Elle hesita a poser ses doigts sur les touches du clavier. C'etait pourtant une idee pas plus mauvaise qu'une autre. Elle se mit a rediger, tout doucement. Elle domestiquait par l'action la peur qui figeait son raisonnement : > Apres quoi elle attendit sans quitter l'ecran des yeux. -- Un truc de dingue..., commenta-t-elle a voix basse. L'improbable se produisit. Une reponse s'afficha a la ligne : 'autre... cote. >> Yael secoua la tete. > La jeune femme attrapa son clavier avec plus d'assurance. >, ecrivit-elle. Rien ne se passa. Et d'un coup ses mots s'effacerent de l'ecran. Yael sursauta. La reponse ne tarda pas : > Soudain, toute la maison se mit a grincer, comme si la structure qui la portait etait mise a mal par une force titanesque. Yael cria en repliant ses pieds sous ses fesses et en serrant les coudes contre ses flancs. Rien ne bougeait mais les murs emirent une longue plainte inquietante. Puis le silence revint. Yael, qui s'etait toujours consideree comme une femme forte, tres peu craintive, se rendit compte que des larmes coulaient sur ses joues. Les emotions fusaient en elle, plus douloureuses a mesure que ses tentatives de rationalisation se dissolvaient dans une sorte de chaos. Un vertige. Une nouvelle phrase s'inscrivit : > Apres un moment, d'autres mots apparurent : > Yael expira longuement pour tenter de reguler les battements de son coeur qui s'affolait. > La page s'envola de l'ecran et l'ordinateur s'eteignit brutalement. Yael etait tetanisee. Pendant cinq minutes elle fut incapable de se mouvoir. Puis, sans quitter sa position, elle parvint a examiner le bas du mur sur sa droite, les plinthes de bois. Peu a peu, la maitrise de ses gestes lui revint, a mesure qu'elle savait ce qui allait suivre. Elle se leva et s'approcha du bas des marches. Elle s'agenouilla et d'un geste febrile tapota la premiere plinthe. Ne reflechis pas ! Fais ce que ton instinct te commande, ne cherche pas a rationaliser, c'est pas le moment. Allez ! Le rectangle de bois sonna creux. Le coeur de Yael explosa. Il y avait bien quelque chose derriere. Yael se servit de ses ongles pour desolidariser la plinthe et tira. Un petit espace avait ete creuse dans la pierre, pas plus grand qu'une brique de beurre. Yael inspira profondement avant de fouiller l'espace du bout des doigts. Elle en ressortit l'objet qui s'y trouvait et le deplia sous ses yeux desempares. Un billet de un dollar. BLOG DE KAMEL NASIR. EXTRAIT 2. Le 11 septembre 2001 a ouvert un nouveau siecle, celui des miroirs, avec ce qu'ils renvoient de notre monde : l'apparence ; et ce qu'il y a derriere : une vision subjective de la realite. J'ai bien peur que, pour beaucoup, l'apparence soit trop forte, dans une societe conditionnee depuis plusieurs generations par l'importance de celle-ci, et que les leaders politiques et religieux se servent une fois encore des apparences pour servir leurs interets en manipulant bon nombre d'entre nous. J'ai peur que ce siecle soit celui d'une nouvelle guerre, montee de toutes pieces, entre deux factions, deux cultures, deux concepts de Dieu, dont nous serons les pions a sacrifier tandis que dans l'ombre une poignee d'individus tireront les ficelles pour leur plus grand profit. Mes mots sont un cri d'alarme, ne l'oubliez pas. Parce que je vais mettre bout a bout sur ce blog des faits, des preuves, pour demontrer l'incroyable tour de passe-passe qui s'effectue en ce moment sous nos yeux fermes, n'allez pas pour autant croire qu'il ne s'agit que d'un temoignage valable pour notre epoque, ce seul aspect de notre histoire. Bien au contraire. Nous sommes entres depuis longtemps deja dans une ere nouvelle, les outils de pouvoir existent et certains savent parfaitement les manipuler. En ecoutant ce que j'ai a vous dire, peut-etre apprendrez-vous - si ce n'est pas deja le cas - a decortiquer ces methodes pour que plus jamais cela ne se reproduise. La menace est permanente. Inherente a notre nature humaine et a la societe telle qu'elle est construite. Je ne vous demande qu'une chose : allez jusqu'au bout de ce temoignage. Il va vous paraitre absurde, exagere peut-etre, dans ce cas, allez verifier par vous-meme chaque point souleve. Vous verrez que tout est vrai. Bientot, vous ne verrez plus jamais le monde de la meme maniere. Je vous le garantis. 6 Le premier etage de chez Deslandes etait constitue d'une succession de grandes et hautes salles dont les murs disparaissaient derriere d'antiques armoires a tiroirs abritant les collections entomologiques et geologiques de la maison. La faune empaillee rendait ici l'atmosphere etrange, des ours bruns toutes dents dehors voisinaient avec de grands fauves menacants et tout un bataillon de mammiferes plus ou moins imposants. Un miroir de six metres sur trois insere dans un cadre ouvrage agrandissait encore le decor. Yael avait pris soin d'eviter autant que possible cet espace depuis son arrivee. Le parquet centenaire gondolait jusqu'a former des vagues par endroits et il craquait a chaque pas, plus fort encore que celui d'un voilier en pleine mer. Et dans la derniere piece, tout au fond, sous l'immense coupole verte qui surplombait une impressionnante serie de machoires de requins, se trouvait Yael, protegee de ce zoo statique par un vieux comptoir poussiereux. Face a elle, son collegue Lionel etait assis a sa table de travail, occupe a disposer d'enormes mygales seches dans des boites de presentation. Le vaste hotel particulier qui les abritait etait silencieux, frais et sombre, la plupart des fenetres etant occultees par des rideaux opaques destines a proteger certaines pieces sensibles. Yael etait silencieuse depuis le matin. Elle s'interrogeait sur la conduite a tenir. Le besoin de se confier, d'evacuer les peurs qui l'avaient hantee une longue partie de la nuit, combattait en elle l'envie de se taire, la crainte de passer pour une folle. Une illuminee. Lionel n'etait pas du genre bavard, il pouvait passer quatre heures d'affilee en compagnie de ses betes sans desserrer les levres, entierement happe par sa tache ; il ne lui avait pose aucune autre question que le sempiternel > matinal qui n'attendait pas de reponse. Son look de skateur contrastait avec son caractere casanier : cheveux longs, toujours en pantacourt, baskets Vans et tee-shirt aux couleurs bariolees. Lionel avait deux passions dans la vie : la nature et le heavy metal, le plus violent qui soit. Avec Yael ils avaient noue une relation complice, justement fondee sur l'absence de fioritures. Ils se disaient les choses avec naturel, sans preambule ni emballage. Ils parlaient peu, mais savaient l'essentiel l'un de l'autre. Lionel etait un taciturne reveur, voyageant dans chaque pays du monde par le biais des animaux sur lesquels il travaillait. Il ne repertoriait pas seulement un papillon ou rangeait un fennec, non, il ecartait en meme temps les lianes de la foret tropicale de Guyane ou marchait dans la chaleur ecrasante du desert. Sa curiosite etait sans limites dans le domaine de la geographie, de la biologie animale, de la botanique et de la geologie. En revanche, il ne manifestait pas une once d'interet a l'egard des humains. Yael l'incitait a reprendre des etudes, avec ses connaissances et sa passion il pouvait pretendre a un doctorat qui lui ouvrirait des portes autrement plus riches et valorisantes que celles de ce vieil immeuble ou il vegetait. En debut de matinee, Yael avait failli tout lui raconter. Son reveil, apres une poignee d'heures de sommeil, avait ete penible. Les debris de verre et l'odeur capiteuse du parfum renverse dans la salle de bains avaient ravive l'emotion. Elle s'etait douchee dans le noir, refusant d'etre nue dans le grand miroir. Pas un seul instant elle ne s'etait regardee dedans. A bout de fatigue, elle avait bien failli se refugier dans la confidence. Mais apres le dejeuner, qu'elle avait pris seule a la terrasse d'un salon de the, elle etait revenue chez Deslandes decidee a ne pas reveler son secret a Lionel. Aussi comprehensif fut-il, son esprit cartesien risquait cette fois de mettre a mal leur amitie. Yael avait besoin de soutien, pas d'etre consideree comme folle. Ce qui ne lui interdisait pas de chercher une autre forme d'aide, indirecte celle-la. -- Lionel, je peux te demander un truc ? Le garcon repondit d'un grondement absorbe qui signifiait qu'il ecoutait. -- T'as deja entendu parler de symboles et du billet de un dollar ? Lionel se redressa et coupa la lampe qu'il maintenait sur son front grace a un elastique. -- Les symboles du billet americain ? repeta-t-il. Yael avait encore a l'esprit cette phrase, cette litanie : > -- Oui, dit-elle. Je cherche un rapport entre l'occulte, les symboles ou les ombres et le billet de un dollar. Il se dandina sur son tabouret. -- D'acc, fit-il a son habitude. Ben, y a ce jeu des symboles sur le billet, mais c'est superconnu. -- Moi je connais pas, lanca-t-elle du bout des levres. -- T'as jamais entendu parler de ca ? C'est sur Internet et dans les bouquins, tous les symboles qui recouvrent le billet de un dollar, la base meme et le symbole meme de l'economie US. Fidele a sa precision coutumiere et a sa memoire sans fond, il recita posement : -- Le chiffre esoterique 13 est partout sur le billet. Si tu prends la pyramide qui est dessus, il y a 13 degres, de meme que l'aigle tient dans ses serres 13 fleches, et le rameau qu'il tient de l'autre cote a 13 feuilles et 13 olives dispersees. L'ecu sur ce meme aigle dispose de 13 bandes, et il y a 13 etoiles au-dessus de sa tete. Et sur le sceau du departement du Tresor tu peux compter 13 etoiles au milieu. A ce point-la, c'est plus un hasard. Il y a aussi les deux devises, je me rappelle plus comment... -- E pluribus unum et Annuit Coeptis, precisa Yael qui avait scrute en detail le billet une bonne partie de la nuit jusqu'a s'impregner des mots et des details. Ce qui signifie : > et >, j'ai regarde dans l'encyclopedie. -- D'acc. Et si tu regardes bien, tu constateras qu'il y a 13 lettres a chaque devise. Et sur le cote face, au-dessus du 1 en haut a droite il y a une chouette minuscule, presque cachee. Yael sortit le billet de sa poche et le placa sous son nez. Lionel lui tendit la loupe qui trainait parmi ses instruments de travail. La chouette etait bien presente. Indiscernable si on ne la cherchait pas. -- C'est un rapace, precisa-t-il, comme l'aigle qui est de l'autre cote du billet, mais celui-ci est nocturne, un oiseau de l'ombre, par opposition a l'aigle, plus solaire. Et la chouette revient tout le temps dans la symbolique esoterique, elle est rattachee a toutes sortes de pratiques... Comme si on avait voulu souligner la dualite, l'ombre et la lumiere, en mettant en avant cette derniere tandis que la premiere est presente partout sur le billet mais toujours adroitement dissimulee. Lionel tira sur l'elastique qui lui enserrait le crane et deposa la lampe sur son bureau. Il avait une marque incrustee dans la peau du front. -- Qu'est-ce qu'il y a encore sur ce fichu billet ? reflechit-il a voix haute. Ah ! Cette pyramide tronquee, avec l'oeil au sommet. On dit que c'est un symbole franc-macon puissant, la marque de ceux qui etaient derriere tous ces numeros et dessins esoteriques. Pour certains c'est la secte des Illuminati, pour d'autres c'est des conneries et c'est autre chose. -- Et pour toi ? -- Tu veux mon avis ? J'ai pas d'avis ! J'ai jamais etudie la question en profondeur, je sais ce qui se dit un peu partout, c'est tout. Je peux juste constater qu'autant de symboles esoteriques cote a cote ce n'est pas du hasard, et qu'il y a une volonte precise derriere tout ca. Laquelle ? Pourquoi ? Aucune idee. Moi, les theories du complot et toute la mayo parano, j'aime pas trop ca. Le silence du vieil hotel particulier retomba sur eux. Yael examinait la chouette sous l'agrandissement de la loupe. Pourquoi l'avait-on mise sur la piste de ces symboles ? Le monde des ombres. Qui etaient-ils ? -- Tu veux te lancer dans la fausse monnaie ? plaisanta Lionel. Yael lui rendit sa loupe en rangeant le billet dans sa poche. -- C'est... comme une enigme que quelqu'un m'a lancee. -- Je vois le genre. Frequente pas les mecs qui se promenent la nuit avec une cape et une capuche, c'est pas bon pour les nerfs. Sur quoi il se remit a l'ouvrage, sans poser davantage de questions, fidele a son manque de curiosite pour ses semblables. Lionel prit son sac a dos vers dix-huit heures et salua Yael. Sa journee etait terminee. N'ayant pas vu un client de tout l'apres-midi, Yael descendit avec lui pour se sortir de sa torpeur. Elle avait tente d'y voir clair dans cette histoire de symboles et d'ombres sans comprendre a quoi tout cela devait la conduire. Voulait-on la mettre sur la piste de societes secretes ? Peu probable, il existait des moyens plus subtils et plus rapides pour y parvenir. Lasse d'y reflechir depuis des heures et epuisee par le manque de sommeil, elle avait trouve a s'occuper tout en sombrant peu a peu dans un etat lethargique. L'accueil au rez-de-chaussee etait desert, la proprietaire passait le plus clair de son temps dans l'arriere-boutique, tout au bout d'un couloir. Une sonnette la prevenait de l'ouverture de la porte lorsqu'un client arrivait. Sur le trottoir, Lionel coiffa un imposant casque de baladeur et s'elanca dans le silence parisien. Une rarete. L'air etait electrique, la chaleur se dissipait progressivement tandis qu'une houle grise s'amassait au-dessus des toits, obstruant le soleil et plombant les rues d'une luminosite sepulcrale. L'orage menacait depuis un moment, tournant sur lui-meme, gagnant en colere et en tenebres. Yael savoura une brise bienvenue qui se disloqua aussitot. Puis elle rentra. Arrivee en haut de l'escalier, elle contourna la masse brune d'un ours fige dans une posture agressive, les crocs luisants, et prit soin d'eviter le miroir aux proportions gigantesques. Elle longea les differentes creatures qui l'observaient de leurs yeux jaunes, verts et noirs, passa dans le couloir devenu goulet a cause des armoires de rangement, et arriva enfin a son comptoir dans la derniere salle, la plus grande. Les premieres gouttes de pluie tomberent a ce moment sur le dome, huit metres plus haut. Yael allait se rasseoir lorsqu'elle remarqua la porte de secours ouverte. Elle donnait sur un escalier de service qui traversait tout l'immeuble verticalement, des combles au sous-sol, mais, en dehors de Lionel et quelques livreurs occasionnels, personne ne l'empruntait jamais. Le plancher grinca affreusement sous son poids. Lionel l'avait surement ouverte avant de partir, sans qu'elle s'en rende compte. La porte se referma sans peine et sans bruit. La pluie se mit a marteler le dome de verre avec force, si bien qu'en quelques minutes un veritable deluge s'abattait sur Paris. Il faisait aussi sombre qu'en debut de soiree et Yael dut allumer une lampe de bureau pour continuer a trier les fiches d'une collection de phasmes. Elle essayait autant que possible de ne pas songer a ce qui s'etait passe pendant la nuit. Ne plus y penser maintenant qu'elle etait seule. Les cieux gronderent. La totale. J'ai droit a tout. L'orage maintenant. Un eclair zebra le manteau ouate, dessinant un ephemere systeme nerveux a la surface des nuages et illuminant chaque recoin autour d'elle. Les puissantes machoires de requins qui surplombaient le comptoir prirent un relief saisissant, les dents triangulaires plus inquietantes que jamais. Quelque part a l'etage, une porte claqua violemment. Yael se redressa. Apres une courte hesitation, elle quitta son siege, parcourut une demi-douzaine de metres pour s'arreter au seuil du long couloir qui traversait l'hotel particulier. Il y faisait sombre. Tres sombre. Elle soupira. Fait chier... Rien ne l'obligeait a y aller apres tout. Si ce n'etait le sentiment de mal faire son boulot : laisser une fenetre ouverte au risque que la pluie deteriore un animal. Elle entra dans l'obscurite. Le sol ondulait par endroits, craquant sous sa demarche lente. Elle avancait en effleurant du bout des doigts les longs tiroirs qui par centaines abritaient les tresors rapportes du monde entier, des lieux les plus improbables. Un nouvel eclair illumina la salle du fond dans le dos de Yael, projetant sa lumiere spectrale dans tout le couloir. Le tonnerre fit trembler les fondations. Autour d'elle les portes etaient ouvertes, la premiere sur un etabli encombre d'outils et de materiaux, la seconde ainsi que les deux suivantes sur une reserve. La cinquieme etait fermee. Celle qui avait claque. Yael l'ouvrit et fut surprise de constater que tout etait en ordre, les dizaines de reptiles courant sur les tables et les murs, antiques vestiges naturalises. Elle inspecta les lieux a la recherche d'un courant d'air mais ne trouva rien. Elle s'appretait a sortir lorsque la porte se mit a bouger. Elle se rabattit doucement, une fois, deux fois, comme si le fantome d'un enfant jouait avec, puis de plus en plus vite, jusqu'a heurter le chambranle avec force. En d'autres circonstances, Yael aurait songe a un courant d'air, ou un quelconque probleme d'equilibre, n'importe quoi pourvu que ce soit rationnel. Elle resta raide, face a la porte, avant de tendre une main tremblante pour saisir la poignee et l'ouvrir. Elle se glissa dans le couloir sans perdre de vue le battant. A peine etait-elle de l'autre cote, que la porte claqua. Pour barrer l'acces a la piece. Yael recula. C'est trop pour moi. Elle remonta le couloir en courant pour revenir a la securite de son comptoir. Mais en entrant dans la salle, elle sut que quelque chose n'allait pas. La douce lueur attira son regard. Au printemps dernier, elle avait ressorti du grenier une vieille lanterne en fer forge et l'avait installee sur son comptoir, en y placant une bougie pour le jour ou elle deciderait de s'en servir. La bougie etait allumee. Ainsi que celles d'un chandelier pose plus loin sur un gueridon encombre de manuels du XIXe, devant la porte de service. Cette derniere etait a nouveau ouverte. Des dizaines de lueurs brillaient maintenant sur le seuil, eclairant l'escalier qui conduisait aux niveaux inferieurs. Elles scintillaient sous le fracas de l'orage, ouvrant un chemin de feu. Invitant Yael a descendre. 7 Ses pieds refusaient de franchir le seuil. Elle haletait, incapable de maitriser le tremblement de ses mains. Le rale celeste eclata, puis se mit a rouler, colossal. Les ampoules de l'escalier qui succedaient aux bougies clignotaient comme si elles peinaient a se maintenir en vie. Yael en appela a toute la force de sa raison : quelle que soit l'explication, si on lui avait voulu du mal, ce serait deja fait, on cherchait juste a l'effrayer. Une explication ? Il n'y a aucune explication ! On ne peut pas expliquer une ombre dans un miroir alors qu'il n'y a rien... Il fallait qu'elle s'enfuie ou qu'elle accepte de ne pas comprendre. Le bon sens n'avait plus sa place ici. Elle devait prendre une decision... Allait-elle descendre ou non ? Elle regarda l'escalier. Malgre la sensation de sombrer dans un abime, elle ne pouvait pas fuir. Elle devait aller au bout de sa peur pour s'en delivrer. Yael franchit le seuil et entreprit de descendre. Une marche apres l'autre. Comme un automate. Personne ne l'empruntait jamais a part son collegue. Il sentait l'humidite des souterrains. Tres vite, Yael realisa qu'elle ne devait ses reperes qu'aux lampes clignotantes. Lorsque celles-ci faiblissaient, les murs et les marches disparaissaient. Elle s'agrippa a la rampe. Parvenue au rez-de-chaussee, elle vit que la porte etait fermee, les ampoules continuaient de briller sporadiquement vers le sous-sol. Ce qu'elle avait craint. Les caves, la ou on entreposait les cadavres d'animaux pour les congeler si on ne pouvait les vider immediatement. C'etait le domaine de Lionel, lui seul y descendait, c'etait la qu'il eviscerait les corps, > comme il disait, loin des regards, pour faire son ouvrage de taxidermiste. La porte des galeries souterraines etait entrouverte. Un halo scintillant marquait la voie a suivre. Yael entra en baissant la tete. L'odeur la prit a la gorge, des relents de moisissure, de decomposition. Elle descendit trois marches vers les congelateurs. Cela lui rappela de mauvais souvenirs. L'ete precedent il y avait eu une coupure de courant. Lionel avait rebranche les congelateurs apres plusieurs jours sans en verifier le contenu, et le magma putrefie de chair et de sang avait forme un bloc d'immondices de plusieurs centimetres au fond des bacs. L'ombre etait maintenant totale. L'unique et derniere lueur provenait de loin, tout au fond, dans la zone ou travaillait en general son collegue. Yael depassa a tatons les casiers croulant de cartons, de planches anatomiques et autres croquis de plantes et d'insectes. L'eau de pluie tourbillonnait bruyamment quelque part, se deversant d'une gouttiere au rythme d'une melopee cristalline. Un alignement de flacons exposait des papillons tues au cyanure de potassium. Elle reconnut le contact froid des bocaux. Au detour d'un mur, l'etabli de Lionel apparut soudain, ses instruments alignes avec soin sur une etoffe. Les scalpels scintillaient a la lueur de la lampe d'architecte braquee sur la psyche qui occupait l'angle. Yael eut la chair de poule. Elle n'avait jamais prete autant d'attention aux miroirs. D'ailleurs la presence de celui-ci n'avait aucun sens. La lampe se refletait dedans. Yael se pencha vers lui comme on scrute une eau trouble. Que voulait-on lui montrer ? Elle inspecta les bords puis la surface vitreuse. La cave se prolongeait a l'interieur, similaire et pourtant differente, etirant ses perspectives et son relief en deux dimensions. Yael se voyait. Ses cheveux bruns boucles, ses yeux clairs comme de la neige, et ses levres qu'elle n'aimait pas. Alors les Ombres apparurent autour de son visage. Une a une. Elle savait qu'il etait inutile de se retourner, elles etaient dans le miroir, et la cernaient. De plus en plus nombreuses. 8 Les Ombres s'etiraient sur les joues de Yael. Cette fois, nulle silhouette distincte, mais des torsades fines et vives, pareilles a des vers sans substance, s'entortillaient sur les joues de Yael, vrillaient, se frolaient, prenaient peu a peu position. Et, sous le regard effare de Yael, les Ombres s'assemblerent. Pour former des lettres. Des mots. Sur l'image de la cave. > > > > Yael cligna les yeux. Les Ombres se deliterent, puis se reformerent pour ecrire : > A nouveau elles s'agiterent avant de composer : > Puis elles disparurent. Yael etait assise a son poste habituel, la bouilloire electrique tressautait derriere elle en fumant. L'orage insistait et tonnait a tout-va, inondant le dome qu'il transformait en une monumentale meduse grise regulierement transpercee de flashes argentes. Yael avait referme la porte de service et eteint les bougies. Depuis qu'elle etait remontee, elle n'avait pas lache son telephone portable. Elle voulait appeler quelqu'un, mais qui ? Le mot > l'obsedait, bien qu'elle sentit au plus profond de son etre qu'il ne fallait surtout pas la joindre. Comment expliquer rationnellement ce qui se passait ici ? Non, elle se retrouverait tres vite a Sainte-Anne. Elle chercha febrilement dans le repertoire de son telephone portable. Lionel. Et tant pis pour la fierte ! La tonalite synthetique se mit a geindre. -- Aaaallo ! fit la voix de son collegue. -- Lionel, c'est moi, Yael. -- Yael ? s'etonna le garcon. Elle l'appelait rarement, et toujours pour des questions liees au travail. -- Je... Je me demandais, commenca-t-elle, si tu... En fait, je suis toujours au magasin, et... Comment formuler ses besoins, comment se confier dans une boite en plastique ? C'etait ridicule. Il allait la prendre pour une cretine avec ses ombres dans les miroirs. -- Quoi ? Il se passe quoi ? s'alarma-t-il. -- Je... heum... C'est... Tu es descendu au sous-sol aujourd'hui ? -- On est samedi, Yael. Tu sais bien, je bosse sur les mineraux et les insectes. Qu'est-ce qui se passe ? Me dis pas qu'on a encore un probleme de congelo ? J'en ai marre de racler les sorbets de bidoche ! -- Non... Non, je suis allee voir, et... la porte etait ouverte, alors je voulais savoir si c'etait un oubli ou si quelqu'un etait descendu. -- Ah, t'emmerde pas avec ca, c'est rien, c'est une vieille baraque. Bon, je te laisse, j'ai mes potes qui m'attendent. Bon week-end, a mardi. Il raccrocha. Yael avait ete incapable de parler. Incapable de se jeter a l'eau. Elle realisa a quel point ce qu'elle venait de vivre la marginalisait. Oser parler de ce genre de chose autrement que sous forme de plaisanterie semblait inconcevable, et risquait de la discrediter a tout jamais. Ses amis prendraient un tel recul qu'elle se sentirait encore plus seule. Elle ne devait attendre dans ce domaine aucune aide compatissante. La peur ferait sans aucun doute son travail de sape. Avec une logique imparable, c'est alors un visage serein qui lui revint en memoire, le visage calme d'un etre qu'on devinait peu impressionnable. Thomas. Je ne le connais meme pas ! Comment est-ce que je pourrais faire confiance a ce type que j'ai a peine rencontre hier ! Sans parler du ridicule ! Cependant qu'une autre elle-meme retorquait : Et l'instinct, qu'est-ce que tu en fais ? Tu aurais la pretention de tout expliquer ? (Elle ricana.) Ce serait le bouquet ! Elle haussa les epaules. Logique ou pas, en cet instant, Thomas representait pour elle, outre la seduction, le reconfort, la possibilite d'etre rassuree. Et, parce qu'ils ne se connaissaient pas, que risquait-elle a tout lui dire ? Qu'il la prenne pour une folle et parte en courant ? Elle ne serait pas plus avancee mais au moins elle aurait essaye. En l'absence de sa meilleure amie, cet homme lui inspirait confiance. Elle fixa son telephone portable. Un long moment. Jamais elle n'oserait l'appeler. La bouilloire electrique entra en ebullition. Yael la coupa et se versa un cafe instantane. Elle devait s'occuper, ne pas rester oisive, sinon les doutes deviendraient plus paralysants encore. Elle fit glisser sa chaise jusqu'a l'ordinateur portable qu'elle ouvrit et alluma. Elle se connecta a Internet et lanca une recherche via Google. Illuminati, avait mentionne Lionel en parlant du billet de un dollar. Les sites sur le sujet pullulaient. Elle fit un tri rapide, allant vers ceux qui semblaient documentes et serieux. L'Ordre des Illuminati avait ete fonde en 1776, la date que l'on retrouvait inscrite a la base de la pyramide sur le billet de un dollar. Cette pyramide tronquee avec l'oeil au-dessus etait leur symbole. Leur but etait de changer radicalement la face du monde en supprimant le pouvoir des monarchies et toute forme de religion pour instaurer un nouvel ordre, une redistribution du pouvoir a leur avantage. Certains n'hesitaient pas a ecrire que l'Ordre avait eu une large influence dans la Revolution francaise et l'independance des Etats-Unis, tirant les ficelles, soutenant financierement et strategiquement un camp plutot qu'un autre. Les liens entre francs-macons et Illuminati etaient recurrents, on disait meme les premiers sous l'influence des seconds. Mais avec les siecles, les Illuminati semblaient avoir totalement disparu. Yael glissa sur toutes les references sataniques un peu douteuses. D'apres les differents sites, les Illuminati avaient ete crees par Adam Weishaupt, dont l'effigie, et non celle de George Washington, ornait le billet de un dollar. Sceptique, Yael compara son portrait a celui du president americain. Il fallait avouer que la ressemblance etait marquante. Weishaupt etait mort le 18 novembre 1830, trois cent vingt-deuxieme jour de l'annee. Ce meme nombre, 322, ornait le blason des Skull and Bones, litteralement >, une societe secrete en activite aux Etats-Unis. Ce blason se composait de deux os croises surmontes d'un crane et dudit nombre. La meme tete de mort que l'on avait retrouvee sur l'uniforme des SS pendant la Seconde Guerre mondiale. Yael porta la tasse a ses levres. Elle pianota pour effectuer une recherche sur les Skull and Bones et dechiffra les premieres pages. Cette societe secrete etait au depart une confrerie d'etudiants fondee en 1832 sur le campus de l'universite de Yale et rassemblait quelques jeunes hommes issus des > familles americaines. Depuis, elle etait devenue une organisation recrutant chaque annee quinze membres parmi l'elite de Yale afin de tisser un reseau d'influence coherent a travers le monde. Ainsi, on ne comptait plus le nombre de personnalites politiques, voire de Presidents, qui faisaient partie des Skull and Bones. Il en allait de meme avec l'univers des medias et des services de renseignement. L'organisation selectionnait habilement ses membres afin d'assurer la reproduction de l'elite politique et economique de la nation americaine, et de lui inculquer les valeurs visant a assurer la perennite de leurs actions, vers un but ignore des non-inities. Yael etait surprise de constater qu'il ne s'agissait pas la d'un mythe mais bien d'une organisation officielle, ayant pignon sur rue, et dont on connaissait l'identite de membres celebres qui ne s'en cachaient que rarement. On pretait a la societe secrete des velleites de controler le monde en se repartissant les postes strategiques. Force etait de constater que malgre deux siecles d'existence, l'organisation demeurait hermetique, et qu'on ne savait rien de concret a son sujet, sinon les noms d'une poignee de >, comme la famille Bush, celle de l'actuel President, depuis trois generations. Les politiciens avaient toujours protege l'organisation. En 1943, l'Etat du Connecticut avait exempte la Russell Trust Association, chargee de la gestion des avoirs de la societe secrete, du rapport d'activite, ce que toute autre entreprise etait legalement tenue de faire. Ces memes avoirs avaient ensuite ete geres par un ancien employe de Prescott Bush, pere et grand-pere des presidents Bush. Mais le pire etait l'analyse historique. Tous les coups tordus qui jalonnaient la politique americaine s'etaient deroules sous les ordres directs ou la pression de membres des Skull and Bones, l'invasion de la baie des Cochons, le Watergate, le coup d'Etat contre Salvador Allende, l'elaboration de la doctrine nucleaire, la guerre en Irak... Chaque fois on trouvait aux postes cles un ou plusieurs hommes de la confrerie. Yael cliqua pour faire disparaitre les pages. Tout cela ajoutait encore a la confusion. D'abord le billet de un dollar truffe de symboles esoteriques, et de liens avec les Illuminati. Ensuite les Skull and Bones, usine a formater les classes dirigeantes, et pour finir le message laisse par les... Ombres : > Yael termina son cafe. Les derniers mots inscrits sur le miroir revinrent flotter a la surface de ses pensees. > Ils allaient revenir. Reprendre contact. Elle ne pouvait rester seule. Les nerfs a vif, epuisee par la tension des dernieres heures, elle se sentait incapable du moindre raisonnement. Cette accumulation d'informations n'etait plus pour elle qu'un charabia, sans debut ni fin. Pour emerger, elle avait besoin de soutien. De s'appuyer sur quelqu'un. Son coeur battit plus rapidement lorsqu'elle prit son telephone et composa, chiffre apres chiffre, le numero auquel elle se raccrochait. 9 La pluie cinglait la rue, noyait le quai des Grands-Augustins sous une couche d'eau crepitante. Malgre la proximite de la place Saint-Michel un samedi soir, le quartier etait desert, tout comme le Paradis du Fruit ou Yael attendait son invite. Elle etait venue avec une demi-heure d'avance pour evacuer sa nervosite, esperant diluer son angoisse dans un grand cocktail de fruits frais. Tant d'interrogations se bousculaient sous son crane. Plus l'imminence du rendez-vous se rapprochait, plus elle se demandait si elle serait a la hauteur. Parviendrait-elle a plaisanter, a l'ecouter, ou se perdrait-elle dans l'infini des doutes qui polluaient son esprit ? Les deux serveuses se morfondaient, accotees a un mur, lorsque Thomas entra en courant. Il tenait un exemplaire du Canard enchaine au-dessus de sa tete pour se proteger. -- On va bientot croiser des peniches sur les Grands Boulevards ! dit-il en se debarrassant de son imper degoulinant. Il s'assit en face de Yael apres un coup d'oeil rapide sur le restaurant et son ambiance exotique. -- Merci d'avoir brave le deluge pour venir, fit Yael en guise de bienvenue. -- J'etais trop surpris de votre appel pour refuser, plaisanta-t-il. Pour etre honnete, je pensais ne plus avoir de vos nouvelles. -- Je ne pensais pas vous appeler, mentit-elle en retour. -- C'est gentil d'avoir change d'avis, dit-il en consultant la carte. -- Excusez-moi, c'etait balourd. -- Balourd ? Je ne connais pas ce mot. -- Ca m'etonne de vous, vous avez une telle maitrise du francais ! Ca veut dire grossier, ou sot si vous preferez. Si vous n'aviez pas cette pointe d'accent, on vous prendrait pour un prof de litterature ! Vous parlez mieux que la plupart d'entre nous ! -- Parce que je lis beaucoup en francais. Alors, dites-moi, au telephone vous m'avez explique que ce diner serait l'occasion de faire connaissance. J'attends toujours de savoir ce que vous faites dans la vie ! Yael leva les yeux au plafond. -- C'est pas la partie de ma vie dont je suis la plus fiere. -- Allez, si ca n'est pas un metier passionnant, vous pourrez toujours me dire que c'est alimentaire, et me detailler les passions qui mangent votre temps libre. Yael gloussa doucement. -- Je ne pourrai pas me defiler, n'est-ce pas ? Bon. Je travaille dans une vieille entreprise de naturalisation, Deslandes. Taxidermie, collections geologiques et entomologiques et materiel d'etude. -- C'est original ! Pourquoi en avoir honte ? -- Je ne sais pas. Peut-etre parce que ce metier je ne l'ai pas tout a fait choisi. C'est du provisoire qui s'etire dans le temps, si vous voyez ce que je veux dire. Il acquiesca. -- Et quelle est la partie de votre vie dont vous etes la plus fiere alors ? -- Celle qui va venir. Elle secoua la main aussitot. -- Je veux dire, mon avenir. Amuse, il se mit a rire. -- Vous n'etes pas... balourde, mais nerveuse je crois. Il est loin de se douter a quel point, songea-t-elle. Cependant, sa prestance et sa jovialite la rassuraient depuis les premieres minutes ou il etait entre. Elle sentait ses peurs s'amenuiser, et c'etait un sourire franc qu'elle lui offrait. Ils passerent commande pour se faire un festin de fruits, de chocolat et de glaces. -- Et vous, votre profession de reporter independant, cela vous a amene dans quels pays du monde ? -- Un peu partout. La ou je trouve des idees. L'Asie et l'Afrique ont ma preference. L'avenir est la-bas, quoi qu'on en dise. -- Et votre parcours ? -- Tres banal j'en ai peur. Etudes de journalisme a Vancouver, stages a Toronto puis Ottawa avant de passer par New York. J'avais etudie le francais a l'ecole tout en continuant mon apprentissage grace a votre litterature, alors c'est naturellement que je suis venu a Paris, il y a deux ans. J'ai presente un dossier sur la mafia des motards au Quebec, ca a plu et les portes se sont ouvertes. -- La mafia des motards ? Ca vous a valu de beaux tatouages et une belle paire de bottes j'espere ! -- Non, les bikers sont les hommes de main, je m'interessais davantage aux chefs qui, eux, sont en costume... Quoi qu'il en soit, mes contacts a Paris se sont etoffes jusqu'a cette annee. C'est pour cette raison que je m'y installe. D'ou la recherche d'appartement, et les amis bienveillants qui m'hebergent a tour de role en attendant. Thomas lui brossa le tableau d'une famille tres calme, fils unique de parents enseignant a l'universite, et ils en vinrent a aborder les relations sentimentales. Il avait vecu pendant cinq ans avec une femme, une fille de Toronto, mais ses deplacements permanents et l'energie qu'il investissait dans sa profession avaient sape son couple. Depuis il avait eu quelques aventures plus ou moins longues et serieuses et tres peu avec des Francaises, contrairement a l'image de filles faciles qu'elles ont dans les autres pays. Bien des etrangers fraichement debarques a Paris, dit-il, decouvraient les > et les trouvaient tres compliquees. Un doux euphemisme, songea Yael, pour dire >. Elle mit son ego de cote et fit abstraction de cette generalite un peu simpliste. Thomas parlait avec fougue, ses mains accompagnaient parfois ses mots. Yael lui trouvait un petit air de Matthew McConaughey avec son visage ovale, ses cheveux a peine boucles et son regard charmeur. Ils bavarderent ainsi pendant deux heures, Yael livrant par bribes son passe, le deces de sa mere, et son caractere solitaire. Apres quoi elle realisa qu'elle entrait surement dans la case >. Qu'y pouvait-elle ? Vivre et avoir vecu faisait-il d'elle une fille chiante ? Si tel etait le cas, alors elle le revendiquait haut et fort. La fin de soiree approchait. Ils continuaient a se vouvoyer, Thomas n'ayant pas propose le tu, et Yael tenait cela pour une forme de respect un peu desuet mais agreable. Bien que stressee et fatiguee, Yael avait passe un agreable diner, parvenant a evacuer provisoirement ce qui la hantait, les miroirs, les ombres... Mais a mesure que l'imminence de son retour chez elle se rapprochait, l'angoisse se reveillait. Elle ne pouvait fuir, prendre une chambre d'hotel, les Ombres pourraient l'atteindre la-bas comme elles l'avaient fait chez Deslandes. Elle se dirigea vers la terrasse du restaurant, la pluie s'etait calmee, les gouttes etaient eparses, plus timides. Thomas avait insiste pour regler l'addition, et il la rejoignit. -- J'ai passe un excellent moment, Yael. Vraiment. Yael hesita. -- Heum... Vous ne voudriez pas venir prendre un verre a la maison ? finit-elle par dire. Oh, pas dans le sens drague, enfin, vous voyez, juste pour qu'on discute encore un peu. Le diner et ces premieres heures de tatonnement a la decouverte de l'autre avaient confirme son impression premiere : il etait pose et attentif. Leur fraiche rencontre la rassurait, elle pouvait tout lui dire, il l'ecouterait deverser ses peurs, et disparaitrait comme un inconnu qu'elle ne reverrait jamais, sans avoir a porter le poids de la honte a chacune de leurs retrouvailles. Ou il resterait pour la soutenir et elle aurait tout gagne. Elle devait se lancer, l'empecher de s'eclipser maintenant. Devant la confusion, l'embarras de la jeune femme, Thomas lui repondit d'un sourire un peu gene. -- Qu'y a-t-il, Yael ? Elle rejeta la tete en arriere et soupira. -- Je suis trop gourde. Je ne vous propose pas de venir pour... C'est juste pour bavarder, ne croyez surtout pas que je cherche a vous sauter dessus, c'est pas du tout le cas... Realisant qu'elle etait de plus en plus maladroite, elle ouvrit la bouche mais rien n'en sortit. Thomas fronca les sourcils : -- Et si vous me disiez ce que vous voulez, sans ambages ? Apres trois secondes de silence elle se lanca : -- Je ne veux pas etre toute seule chez moi ce soir. Je voudrais... une presence. (Elle inspira profondement avant d'ajouter :) Et comme vous n'avez pas de chez-vous j'ai pense que ca pourrait nous arranger mutuellement. Comme un service. -- Yael, vous me connaissez a peine. C'est un peu risque, non ? -- Vous trouvez ? Plus que toutes ces filles et tous ces garcons qui se rencontrent a une soiree, en discotheque par exemple, et qui couchent ensemble quatre heures plus tard ? Je vous ouvre la porte de ma chambre d'ami pour ne pas etre toute seule cette nuit chez moi, c'est tout. C'est pour me rassurer, certes, le remede est culotte mais il est a la hauteur du besoin. Thomas l'observait, un peu en retrait. Yael comprit qu'il devait s'interroger sur elle, sur sa sante mentale. Se desesperant surement d'etre encore tombe sur une folle. -- Laissez tomber, lacha-t-elle soudain. Je suis desolee. -- Non, non, repondit-il dans la foulee. Ne vous en faites pas. Je ne suis pas en train de vous juger, si c'est ce que vous craignez. Je me mets a votre place, c'est tout. Et j'admire le courage qu'il faut pour demander ce que vous demandez a un homme, surtout de nos jours. Il lui frotta le bras amicalement. -- Ecoutez, avec mon metier j'ai dormi dans des conditions et des lieux assez singuliers, croyez-moi, je peux survivre a une nuit chez vous. Tandis qu'il l'invitait a marcher avec lui, il ajouta sur le meme ton blagueur : -- Mais dites-moi, il y a une serrure, au moins, sur la porte de cette chambre d'ami ? Yael frissonna face au miroir de l'entree, s'ecarta rapidement et ouvrit les bras sur le vaste salon. -- C'est ici... Thomas leva la tete vers l'escalier qui courait en L contre le mur, marquant un arret sur la vaste alcove qui servait de bureau avant de s'achever par une mezzanine. Tout en haut, une pyramide transparente laissait entrer la phosphorescence cendree de la nuit. -- Le plus impressionnant est sous vos pieds, precisa Yael. Pret ? Thomas ne comprit pas tout de suite, le sol etait brillant, comme une immense plaque noire opaque. Yael baissa un interrupteur et l'opacite disparut. Il marchait sur du verre. De petits projecteurs irradiaient le vertigineux abime. L'eau de pluie se deversait en trombes depuis deux collecteurs jusque dans un reservoir des metres plus bas. -- Oh ! C'est... particulier comme sensation, commenta-t-il. -- Pas au gout de tout le monde. -- Ca, je peux comprendre. C'est un urbaniste qui a eu cette idee ? -- Oui. Je vous sers a boire ? Il la remercia et s'assit dans le canape ou il recut la visite de Kardec. Le chat avait les oreilles en arriere. -- Viens la, toi, fit Thomas en se penchant pour l'attraper. Le chat lanca sa patte griffue vers les doigts qui s'approchaient et emit un miaulement nerveux. Les griffes entaillerent l'index de Thomas. Yael, qui entrait a cet instant dans le salon, posa ses deux boissons et accourut pour s'excuser. -- D'habitude il n'est pas comme ca, mais en ce moment il est un peu sur les nerfs... Faites voir votre doigt. La coupure n'etait pas profonde mais saignait jusque dans la paume. -- Rien de bien grave, dit-il. -- Je vais a la salle de bains chercher de quoi desinfecter. Yael monta les premieres marches et s'immobilisa en prenant conscience qu'elle allait se trouver seule face au miroir. -- En fait, venez avec moi, ca sera plus simple, corrigea-t-elle. Trois minutes plus tard, Thomas etait assis sur le rebord de la baignoire avec un pansement recouvrant deux phalanges. Il regardait la jeune femme avec insistance. -- Yael ? Elle releva le menton vers lui. -- On ne se connait pas vraiment, cependant je vois bien que vous n'etes pas a l'aise depuis un moment. Je peux savoir ce qu'il y a ? Vous n'etes pas du genre a avoir besoin de quelqu'un chez vous pour vous rassurer, c'est ce que vous m'avez dit et je vous crois volontiers. Alors... pourquoi ce soir ? Il fouilla la piece des yeux comme pour designer toute la maison. -- Vous... avez peur de quelqu'un ? Qu'il vienne ici ? Si vous avez ete agressee, il faut... Elle le coupa : -- Non, c'est... plus complique que ca. Sa poitrine se souleva sans que les mots puissent s'assembler dans le bon ordre et sortir. Thomas l'incita a poursuivre d'un haussement du front. -- Je... Je vois des choses bizarres depuis la nuit derniere. Thomas restait impassible, pourtant elle secoua la tete, prete a abandonner. -- Vous allez me prendre pour une malade... -- Yael, quand bien meme ce serait le cas, qu'est-ce que ca peut faire ? Je ne vais pas le repeter a vos amis, je ne les connais pas. Mais au moins, ca vous aura fait du bien de partager ce... cette angoisse. Non ? Elle passa la main sur son visage, comme pour effacer ses doutes. -- Je vois des ombres dans les miroirs. Elle s'empressa de poursuivre a toute vitesse pour eviter d'etre interrompue avant d'avoir fini, pour eviter qu'il ne parte immediatement : -- Je sais que c'est incroyable, neanmoins je vois des ombres dans le reflet des glaces, exactement le meme genre d'ombres que celles que projette mon corps en ce moment meme sur le sol, sauf que les ombres que je vois dans les miroirs ne sont pas reelles dans la piece. C'est hallucinant, je suis d'accord, en fait c'est impossible, c'est pourtant ce qui m'arrive. Et je ne suis pas folle. Thomas observa fugitivement le grand miroir en face d'eux. -- Et ca n'est pas tout, continua-t-elle. Elles me parlent. Elle ferma les paupieres a ces mots, face a l'enormite de ce qu'elle racontait. -- Elles essayent de me dire quelque chose. Et elles doivent me contacter cette nuit. -- Comment le savez-vous ? Rien dans ce qu'il degageait ne laissait supposer que Thomas ne la croyait pas. -- Elles... Elles me l'ont dit. -- De quelle maniere doivent-elles communiquer avec vous ? Yael secoua la tete. -- Je ne sais pas, par les miroirs ou par l'ordinateur... Thomas approuva gravement avant de se pencher vers la surface reflechissante et de la palper. -- Il y a peut-etre une explicat... Elle le coupa en haussant le ton : -- Je n'en vois aucune ! s'ecria-t-elle. Sauf si c'est dans ma tete que tout deconne. La peur, le stress et la crainte de le voir partir avaient brusquement fait monter la pression en elle. Thomas lui adressa un regard dur. -- On se calme, commanda-t-il. Elle posa le bout de ses doigts sur son propre front. -- Je suis desolee, dit-elle, abattue et honteuse. Apres un examen de la surface, Thomas s'eloigna du miroir. -- Je ne vois rien, mais ca ne veut pas dire qu'il n'y a rien. -- Je n'aurais pas du vous en parler. Yael fit couler un peu d'eau pour s'asperger le visage, puis sortit. Elle s'arreta aussitot. -- Qu'y a-t-il ? s'inquieta Thomas. -- L'ordinateur. Je suis certaine qu'il etait eteint lorsque nous sommes montes. Je ne l'ai pas rallume depuis la nuit derniere. -- Eh bien ? Il la depassa en hate pour gagner l'alcove du bureau de l'autre cote du salon ou scintillait l'ecran du PC. Le logiciel de traitement de texte etait en train de se lancer. Une page blanche apparut avec son curseur clignotant. Et les mots s'afficherent. 10 Yael et Thomas etaient assis face a l'ecran. > Les phrases s'affichaient toutes seules. > Yael porta son annulaire a sa bouche et entreprit de se rogner l'ongle avec nervosite. Thomas demeurait inebranlable, observant le moniteur sans ciller. -- Vous avez deja essaye de repondre ? se renseigna-t-il doucement. -- Oui. Et ca marche, ils peuvent lire. -- Demandez qui ils sont. -- Deja fait. Ils ont dit >. -- Demandez-leur a nouveau qui ils sont et d'ou ils viennent, je serais curieux de voir ca. Yael poussa le clavier dans sa direction. -- Je prefere eviter de communiquer avec eux, repliqua-t-elle. Thomas fit signe qu'il n'allait pas taper lui-meme. -- Yael, je pense qu'il s'agit d'un hacker, un pirate informatique, un type doue qui a pris le controle de votre ordinateur par Internet. S'il est si bon que ca, il aura recupere un des logiciels utilises par le gouvernement americain pour etudier la dynamique de frappe au clavier. C'est un programme utilise par la NSA[1]notamment, qui etudie votre maniere de taper au clavier, votre vitesse de frappe, la duree, la frequence des erreurs et le type d'erreurs, votre syntaxe et ainsi de suite. Une fois que le logiciel vous a etudie et enregistre, il est capable de dire tres rapidement si c'est vous qui etes au clavier ou si c'est quelqu'un d'autre. Et si ce n'est pas vous, il peut comparer avec sa banque de donnees pour voir si le nouveau venu est deja enregistre et s'il peut l'identifier. C'est tres efficace et tres pratique comme logiciel. Et je pense qu'il serait preferable que ce petit genie de l'informatique vous croie seule. -- Ca m'etonnerait que ce soit un hacker. Il ne peut pas pirater un miroir, repondit la jeune femme d'un ton qui se voulait calme. -- Essayons tout de meme, d'accord ? C'est tout ce qu'on peut faire pour l'instant. A contrecoeur, Yael s'empara de la souris. -- Qu'est-ce que je leur dis ? -- Commencons par... ce qu'ils sont, ou pretendent etre. Yael s'executa. La reponse fusa : > Thomas dicta les questions a poser : -- Que me voulez-vous ? Pourquoi moi ? > Les mots s'enchainerent, rapides cette fois. > -- Quoi ? s'etonna Yael a voix haute. > Elle recula aussitot du bureau. -- Ils connaissent mon nom ! 1. Thomas leva vers elle une main apaisante tout en faisant le tour de l'unite centrale. Il debrancha le cable du modem. -- Voila, au moins c'est regle. Qui que ce soit, il ne jouera plus avec vous maintenant. Plus par l'ordinateur en tout cas. Mais Yael porta les mains a sa bouche, le regard happe par l'ecran. Les mots continuaient de s'afficher. > > L'ordinateur s'eteignit en feulant. Durant une longue minute, seul le tapotement de la pluie sur le puits de lumiere vint briser le silence. Puis Yael se tourna vers son compagnon, qui lui rendit son regard. -- Vous croyez toujours a un hacker ? fit-elle. Il se gratta la tempe, perplexe. -- Je ne sais pas, finit-il par dire. Il se mit a arpenter le plancher de la petite piece de long en large avant de s'arreter pres de Yael, un sourire au bord des levres. -- Navre de vous poser cette question, dit-il, mais auriez-vous... Elle le coupa un peu sechement : -- Thomas, ne pourrait-on pas se tutoyer ? Il inclina la tete pour signifier son accord et poursuivit : -- Y a-t-il quelque chose de particulier que je devrais savoir a votre sujet ? -- Comment ca ? -- Quelque chose d'atypique dans votre, pardon, dans ta famille, ou que tu aurais pu faire, n'importe quoi qui sorte de la normale. -- Thomas, je t'ai tout dit. Que cherches-tu ? -- Je n'en ai aucune idee, une explication quelconque qui pourrait nous aider a comprendre ce qui se passe chez toi. Tu n'as aucun secret de famille ? Aucun evenement dramatique dans ton existence... ? La suite mourut sur ses levres. Yael le scrutait. Il venait de se rappeler ce qu'elle lui avait raconte plus tot dans la soiree, sur le deces de sa mere, quatre mois auparavant. -- Mon pere n'est pas un agent secret, assura-t-elle. Ma mere est decedee au printemps d'un accident de la route, c'etait entierement sa faute, trop d'alcool et de fatigue, pas assez de concentration. Et personnellement, ma vie a toujours ete dans les normes. Je voulais etre championne de sport etant gamine, j'ai fait beaucoup d'athletisme et j'etais plutot douee, jusqu'a mon accident de scooter, j'ai ete renversee par une voiture et mon bassin a morfle, m'interdisant ensuite la pratique excessive du sport. J'ai fait une fac tout ce qu'il y a de plus banal. Je vais tous les ans en vacances, j'ai mon permis de conduire, et j'adore le jus de tomate. Qu'est-ce que je peux faire de plus ? C'est la meme vie que la tres large majorite des Francais ! Il vint poser les mains sur ses epaules. -- Calme-toi. Tu n'es pas folle, d'accord. Moi aussi je vois tout ca. C'est au moins une bonne nouvelle. Maintenant il nous faut comprendre ce que c'est. Quoi ou qui, et pourquoi. Elle hocha mollement la tete. -- Que t'ont-ils dit depuis le debut ? Avant de te parler de Kennedy et Lincoln. Yael sortit le billet de un dollar de son pantalon en toile. -- Ils m'ont incitee a chercher les symboles du billet vert. Et il y en a beaucoup, tous charges de connotations esoteriques. On peut les rattacher a une vieille secte, l'Ordre des Illuminati. Ensuite ils m'ont guidee vers une autre organisation, tout aussi mysterieuse mais plus concrete cette fois, les Skull and Bones. Cette derniere ressemble a un prolongement moderne de la premiere. Pourtant, a peine mise sur la piste de ces groupes, les... Ombres m'ont dit que tout ca c'etait de... l'illusion, les arbres qui cachaient la foret. -- Et maintenant Lincoln et Kennedy et un certain Morgan Robertson et le Titanic, rien que ca ! rappela Thomas. Il faut qu'on puisse faire quelques recherches pour trouver les liens, faire le rapport entre ces noms et comprendre ou ils veulent en venir. Avant qu'il n'ait pu mettre en marche l'ordinateur, Yael posa la main sur son bras. -- Pas ce soir. Je ne veux pas qu'on rallume cette machine. -- Yael, par Internet nous aurons acces a... -- Pas chez moi, je t'en prie. Thomas lut une telle lassitude dans son regard, qu'il n'insista pas. -- Tres bien. Dans ce cas nous irons a la Bibliotheque nationale demain, conclut-il. -- Nous ? Il acquiesca. Une grande douceur emanait de lui. -- Je ne vais pas te laisser seule apres ce que j'ai vu. Je vais t'accompagner, si tu es d'accord. Par prudence. Et par curiosite, songea Yael en souriant. Comme elle ne disait rien, Thomas s'approcha de la rambarde pour dominer le salon. -- Et comme nous ne sommes pas pres de trouver le sommeil, nous pourrions en profiter pour recapituler en detail tout ce que tu as decouvert depuis le debut. Ce billet de un dollar, comment t'ont-ils mise sur sa piste ? Elle designa la plinthe au pied des marches. -- Il etait la, cache dans le mur. Ca... ca signifie qu'ils sont venus jusque chez moi, pour creuser ce trou et y poser ce fichu billet. Elle porta une main a ses levres tremblantes. -- Ils sont venus chez moi... Thomas se pencha vers elle. -- Calme-toi. Ils ne te veulent pas de mal sinon ca serait deja fait. On va chercher a savoir ce qu'ils sont. Et pourquoi toi. Tu n'es plus toute seule, d'accord ? Je suis avec toi, maintenant. Il effleura sa joue du bout des doigts. 11 Yael et Thomas devalerent la longue passerelle qui aboutissait, sous terre, a l'accueil est de la bibliotheque Francois-Mitterrand. Ils arriverent pour l'ouverture du dimanche, a midi. Le batiment futuriste, presque post-apocalyptique, erigeait vers les hauteurs ses quatre tours froides en forme d'equerre, tandis que le coeur de la structure etait enterre, celle-ci bien amarree a la Seine, en face de la colline herbeuse de Bercy. Ils payerent leur entree et suivirent un interminable couloir de moquette rouge qui buvait le son de leurs pas. Le mur sur leur gauche n'etait qu'une longue vitre donnant sur une veritable foret courant sur un hectare, loin sous la surface. Les pins maritimes tanguaient a cote des chenes, charmes et bouleaux, veillant sur un sentier ou aucun visiteur ne pouvait penetrer, un sanctuaire sauvage au sein d'une epure du savoir. Les lignes de materiaux modernes - torches d'eclairage en inox tresse, pilastres d'acier et piliers de beton a grain tres fin - se confondaient avec celles des bois - les parquets brillants, les chaises de lecture a l'assise confortable. Les contrastes et les perspectives eblouissaient Yael qui n'etait jamais venue. Tandis qu'elle surplombait les pins noirs du rectangle de verdure, elle se sentait habitee par une impression de legerete. Ses pas ne pesaient rien sur l'epaisse moquette, son corps fendait l'air, et le calme des salles de lecture et des carrels la renvoyait directement au souffle serein de sa respiration. Ils s'etaient leves en fin de matinee, et Yael avait prepare un petit dejeuner copieux avec des croissants frais. Malgre les circonstances elle s'etait surprise a aimer partager ce moment a deux. L'odeur des oranges pressees, des viennoiseries, du cafe, et le disque de Nick Drake qui tournait dans la cuisine, tout cela vehiculait un message de bien-etre reposant. Rassurant. Thomas la guidait a present dans les couloirs de la bibliotheque ou il venait souvent etayer sa documentation pour ses reportages. Ils descendirent au niveau intermediaire ouest, la salle d'etude consacree aux sciences de l'homme : philosophie et, ce qui les interessait le plus, histoire. L'endroit etait a l'image de tout le batiment : a la fois vaste et douillet, parfois spectaculaire et parfois feutre. Yael n'aurait su dire si elle aimait ou non. Au milieu des rayonnages encyclopediques se rassemblaient des tables de travail en doussie du Gabon, un bois exotique sombre, avec la chaise adaptee et une lampe de lecture. Malgre le nombre de places disponibles, seules deux personnes etaient presentes, chacune dans son coin, soulignees par le cone de la douce lumiere individuelle. L'ample baie du fond donnait sur le profil du jardin ou le halo du soleil passait au tamis des feuilles, conferant au lieu une penombre monacale. Thomas s'installa a une table de travail avec un ordinateur et tira un bloc-notes de sa poche de chemise. -- Prete ? demanda-t-il pour la forme. Sans attendre de reponse il utilisa le logiciel de la bibliotheque, BN-Opale-plus, pour une recherche thematique autour de John Fitzgerald Kennedy. -- Ils ont dit >, rappela-t-il. On va voir ce qu'on peut trouver sur eux. Les resultats s'afficherent et il entreprit de selectionner les ouvrages. -- Thomas... Je voulais te remercier d'etre reste cette nuit... Et pour etre la aujour... Il l'interrompit : -- Laisse tomber. C'est comme ca que vous dites, non ? Je ne pouvais pas t'abandonner... Et puis... j'avoue etre curieux de la chose, maintenant. -- Deformation professionnelle, murmura Yael. Sans quitter l'ecran des yeux, il repondit : -- Non. C'est naturel chez moi, aller jusqu'au bout de mes interrogations. C'est justement pour ca que je suis devenu reporter. Thomas effectua la meme selection thematique pour Abraham Lincoln puis il se leva pour aller reclamer les livres qu'il avait retenus. Une bibliothecaire lui apporta la pile quelques minutes plus tard. Thomas repartit les ouvrages en deux tas, et poussa le second vers Yael. -- J'espere que tu es patiente et que tu aimes lire. A partir de maintenant, toutes les anecdotes, tous les details qui sortent de l'ordinaire dans les vies de ces deux Presidents doivent s'inscrire la-dedans, dit-il en designant son cerveau. On ne doit rien laisser echapper. -- Ca va me rappeler la fac, plaisanta Yael. Elle sortit une Thermos de son sac, et deux tasses en plastique. -- J'ai prevu le carburant... Tu as une idee de ce qu'on doit chercher ? -- Aucune. Mais si les... Ombres, ou qui que ce soit, t'ont mise sur cette piste avec si peu de precisions je pense que ca nous sautera aux yeux quand on le lira. Les trois heures qui suivirent furent studieuses. Chacun survolant les pages pour y glaner les informations qu'ils notaient en vitesse, tout en buvant du cafe tiede. Thomas fit une pause. Il se leva pour se degourdir les jambes en se massant la nuque. Yael le rejoignit. -- Rien de mon cote, relata-t-elle, ensuquee par la lecture. Rien qui puisse faire le lien entre Lincoln, les Illuminati, les Skull and Bones ou les symboles du dollar. Et toi ? Thomas etait pensif. -- A quoi songes-tu ? -- Aux symboles justement. Je me disais que tout ce qu'on te montre pour l'instant est occulte, en rapport avec l'ombre, symboliquement on pourrait etendre ca a la mort... Lincoln et Kennedy sont deux Presidents assassines. -- Tu penses a une symbolique du genre >, un truc comme ca ? -- Non, plus concrete. C'est en lisant que Kennedy etait passionne par Lincoln que j'y ai pense. Tu as des notes sur l'assassinat de Lincoln ? Ils retournerent a leur table ou chacun reprit ses feuilles griffonnees. -- Tue le vendredi 14 avril 1865 en sortant d'un theatre, par John Wilkes Booth d'une balle dans la nuque. -- Kennedy est mort le vendredi 22 novembre 1963 a Dallas. Lee Harvey Oswald l'a abattu en tirant dans la tete. -- Circonstances de la mort identiques, et assassinat le meme jour de la semaine, conclut Thomas. Attends un peu... On a tire sur Lincoln au theatre Ford... et Kennedy etait dans une Lincoln ! -- Fabriquee par Ford ! completa Yael qui avait quelques connaissances en la matiere, les voitures etant la passion de son premier amour. Belles coincidences. Thomas fit claquer son pouce contre son majeur. -- C'est peut-etre ca ! Les coincidences. Cherchons s'il y en a d'autres. Il feuilleta ses notes, Yael les lisant par-dessus son epaule et comparant avec les siennes. -- Une seconde ! s'exclama-t-elle en posant un doigt sur une date. Lincoln est elu en 1860. Elle se reporta a la synthese de Thomas. -- Et Kennedy en 1960. Tout juste un siecle plus tard. Avant cela, Kennedy est elu au Congres en 1946. -- Tu as quelque chose a cette date pour Lincoln ? Yael emit un rire sec, nerveux. -- Plutot, oui. Lincoln est elu au Congres... en 1846. Tout juste cent ans avant. Ca commence a faire beaucoup. -- Cote famille, que sait-on d'eux ? demanda Thomas. Ils parcoururent les informations qu'ils avaient accumulees : -- Les deux hommes ont perdu un enfant tandis qu'ils etaient a la Maison-Blanche. -- Regarde les assassins des Presidents, intervint Thomas. Lee Harvey Oswald et John Wilkes Booth ont tous les deux ete tues suite a leur arrestation. Ils n'ont jamais pu parler. Attends... Stupefiant ! Booth s'est echappe d'un theatre pour etre arrete dans une grange, qui sert a entreposer donc, tandis que Oswald a tire d'un entrepot pour etre arrete dans un cinema, theatre en anglais ! La ca commence a devenir hallucinant. -- C'est incroyable. J'ai encore des similitudes ! Dans les hommes qui ont pris le pouvoir apres les deux Presidents assassines. Andrew Johnson a succede a Lincoln et Lyndon Johnson a Kennedy. Le meme nom. Thomas compta doucement. -- Et chaque nom a le meme nombre de lettres. Quinze pour les noms complets des tueurs, sept pour les noms des Presidents, et treize pour ceux des successeurs. Apres un temps, il ajouta : -- De mieux en mieux : Andrew Johnson est ne en 1808 tandis que Lyndon Johnson est ne en 1908... Yael griffonna rapidement ce qu'ils avaient mis en evidence : Lincoln et Kennedy, elus nu Congres en 1846 et 1946. Lincoln et Kennedy, elus Presidents en 1860 et 1960. Leurs noms comportent sept lettres. Assassines tous les deux un vendredi, par balle, la tete etant visee, Lincoln au theatre Ford, Kennedy dans une Lincoln fabriquee par Ford. Les noms complets de leurs tueurs comportent tous les deux quinze lettres. Booth s'echappe d'un theatre et est arrete dans une grange (entrepot) ; Oswald s'echappe d'un entrepot et est arrete dans un cinema (theatre en anglais). Les deux meurtriers sont tues avant de pouvoir parler. Les deux Presidents ont perdu un enfant pendant leur mandat. Les deux successeurs des Presidents assassines s'appellent Johnson, leurs noms complets comportent treize lettres, leur premier est ne en 1808, l'autre en 1908. Yael s'etira en secouant la tete. -- Je n'aurais pas fait les recherches moi-meme, je n'y croirais pas. -- Quelque chose me dit que nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Les Ombres ont aussi parle d'un certain Morgan Robertson et du Titanic. -- Maintenant qu'on sait ce qu'on cherche, on pourrait peut-etre commencer par voir si Internet nous dit quelque chose a ce sujet, non ? proposa la jeune femme. Thomas se posta face a l'ordinateur et bascula sur la fenetre Netscape. -- Je vais tout de meme regarder pour Lincoln et Kennedy, il y a trop de coincidences pour que le fait soit passe inapercu. Ca doit etre sur le web. Il trouva rapidement. La plupart des sites mentionnaient les elements qu'ils venaient de decouvrir, et en ajoutaient d'autres. Certains journalistes et historiens avaient cependant pris soin d'etablir un tableau precis de ce qui etait sur, pour faire la part de la realite et celle du mythe. Tout ce que Yael et Thomas avaient pointe etait confirme. -- Ca fait froid dans le dos, murmura Thomas en passant aux autres indices. Il se connecta a l'encyclopedie Wikipedia pour entamer son investigation virtuelle. La page consacree au Titanic s'afficha. Ils la decortiquerent minutieusement. Et n'eurent pas longtemps a attendre. Directement relie au naufrage du paquebot, le nom qu'ils traquaient s'afficha. Morgan Robertson. Romancier de son etat. Et > aurait pu ajouter le site. 12 Yael etait survoltee. -- Regarde le titre du paragraphe ! >, lut-elle par-dessus l'epaule de Thomas. Elle sentit soudain la main du journaliste se poser sur son genou. Le garcon etait assis devant elle, et venait de faire glisser son bras sous le bureau pour saisir la jambe de la jeune femme. D'une pression de cote, il lui indiqua de se tourner vers la droite. Yael ne saisit pas tout de suite. Puis elle leva les yeux sur la salle. Du cote du grand accueil, un homme etait adosse a un pilier de beton, un livre a la main. Lorsque Yael l'apercut, il cessa de les guetter pour revenir a sa lecture. L'expression d'exaltation qui envahissait Yael un instant auparavant s'etait transformee en une moue de doute. -- Continue de me parler, lui intima Thomas. Fais semblant. -- Tu crois qu'il nous regardait vraiment ? Enfin... qu'il nous surveille ? dit-elle, assez bas pour que le son de sa voix ne porte pas. -- Il le fait avec trop d'insistance depuis cinq bonnes minutes pour que ce soit fortuit, repondit Thomas en faisant mine de lire son ecran. Du coin de l'oeil, Yael ne put s'empecher d'examiner l'homme en question. Il approchait de la quarantaine, avec son physique fin, presque maigre, sa peau soulevee de veines sombres. Il semblait bati tout en nerfs. Son visage aux levres fines, aux pommettes affutees, au front haut sous un crane degarni ne trahissait aucune emotion. Son regard etait de glace. D'un bleu intense, capable de traverser les apparences, devina Yael. Le regard de celui qui en a trop vu. Des prunelles tranchantes comme des lames. Tu disjonctes... Yael resta en suspens, engluee dans ce face-a-face. Ce fut seulement apres une dizaine de secondes qu'elle realisa qu'ils se fixaient mutuellement. L'homme finit par decrocher. Il reposa son livre, enfonca ses mains dans les poches de son jean et se dirigea vers la sortie pour regagner l'etage. Des qu'il eut disparu, Thomas se leva de sa chaise. -- Continue les recherches, fit-il, moi je vais suivre ce type, voir ou il va. On ne sait jamais. -- Thomas, j'ai pas une bonne intuition a son sujet, je crois que tu devrais t'en abstenir... -- On n'obtient rien de cette maniere. Je reviens vite. Il prit la direction des portes vitrees en ajoutant : -- Si jamais je ne suis pas de retour dans l'apres-midi on se retrouve chez toi ce soir. Il tourna apres le tourniquet d'admission et disparut. Thomas emergea d'un des ascenseurs au haut-de-jardin, pres de l'accueil ouest, et fut surpris de constater que l'homme n'avait pas pris la sortie la plus proche. D'une demarche tonique, il avait enfile le tres long couloir dominant la foret en contrebas. Thomas pressa le pas pour ne pas laisser trop d'ecart entre eux. L'inconnu tournait a peine la tete, un coup vers le haut, un coup vers la droite, mouvements subtils mais qui n'echapperent pas a Thomas. Que cherchait-il ? Des bouches de ventilation emergeaient a distance reguliere, encadrees d'une plaque lisse refletant le couloir. Rien d'anormal. Thomas ne voyait rien, juste la baie vitree qui courait sur une centaine de metres. Les cimes des arbres dansaient dans le peu de soleil qui parvenait au fond de cette fosse profonde, frappant essentiellement l'autre versant du parc, le flanc est. La silhouette de Thomas se superposa au paysage. Et il comprit. En face, sur l'autre baie vitree, le soleil venait renforcer l'aspect reflechissant du verre, et tout le couloir devenait visible. L'homme surveillait ses arrieres. C'etait la raison pour laquelle il n'etait pas sorti immediatement. Il voulait s'assurer qu'on ne le suivait pas. Un professionnel, songea Thomas. Il decida d'accelerer l'allure, pour ne pas risquer de le perdre. L'homme sortit les mains de ses poches. Pendant une seconde Thomas s'interrogea sur ce qui allait suivre. L'homme etira brusquement sa foulee et se mit a courir. Thomas s'elanca a sa suite. La pointe de ses baskets accrochait la moquette, le propulsant aussi loin que possible. L'homme atteignit le bout du couloir, ralentit a peine pour tourner dans l'autre hall d'accueil qu'il traversa sous le regard meduse du personnel, et franchit le portique de sortie avant que quiconque ait pu reagir. Thomas l'imita, cette fois sous les cris de protestation d'un surveillant qui voulut s'interposer. Thomas l'evita de justesse et jaillit a l'exterieur. La rampe remontait vers la surface, martelee par le galop de l'inconnu. Thomas avait perdu une dizaine de metres sur lui. Lorsqu'il arriva en haut, il enjamba le garde-corps et dut ralentir pour fouiller du regard l'esplanade en partie assombrie par la masse d'une des tours. Les lattes d'ipe du Bresil transformaient la place en un pont de paquebot sur lequel glissaient les ombres des nuages. Thomas repera sa cible, faufilee au loin entre les massifs de houx encages, et il se precipita dans son sillage pour surgir en haut des marches dominant la rue Emile Durkheim. A gauche les arbres bordant la Seine... A droite... L'homme etait la, devalant les marches deux par deux pour rejoindre la rue. Thomas fut sur ses talons aussitot. Il courait rageusement, conscient d'etre en excellente condition physique, il devait le rejoindre. Il se faufila entre les passants devant le complexe MK2 et se jeta dans l'avenue de France sans s'occuper des voitures. Des freins se mirent a hurler tandis qu'une Fiat Panda se deportait violemment vers le trottoir. Thomas leva les bras en signe d'excuse sans interrompre sa course. Cette fois sur la piste cyclable au milieu de l'avenue. Les deux sprinteurs zigzaguaient entre les velos, esquivant les rollers. L'homme avait repris de l'avance. Il le vit s'engager dans un escalier et tourner brusquement vers un escalator qui s'enfoncait sous un immeuble. Le metro. La ligne 14. Thomas devala les marches a son tour et poursuivit sa course dans les couloirs. Il manquait de souffle. Il ne tiendrait plus longtemps. L'homme etait en train de passer un ticket dans le sas d'entree. Quinze secondes plus tard Thomas prenait appui sur le composteur et d'un bond souple atterrissait de l'autre cote. Ils etaient maintenant sur la passerelle surplombant les voies, des vitres ouvrant sur toute la station. En une fraction de seconde, Thomas songea que de ce point de vue l'endroit ne ressemblait pas a une gare de metro mais a un temple romain, avec ses immenses colonnes soutenant une succession d'arches illuminees par des vasques. L'homme descendait vers la rame qui approchait. Il ne courait plus, il marchait a vive allure en regardant autour de lui. L'endroit etait quasiment desert, une demi-douzaine de voyageurs a peine attendaient le metro. La rame s'immobilisa. Thomas n'etait plus tres loin. Les portes automatiques s'ouvrirent sur celles du train. Thomas forca l'allure, et au dernier moment reussit a bondir dans la meme voiture que l'homme qu'il traquait, en sueur, a bout de souffle. Celui-ci se tint a la barre et inspecta ce qui l'entourait. Le train etait recent, de ces modeles en continu, sans separation entre les wagons, rien qu'une plate-forme en accordeon pour les relier. La plupart des gens se trouvaient a l'avant, loin de Thomas. Un seul voyageur etait monte avec eux. Le fugitif termina son tour d'horizon par Thomas, au milieu du wagon, et son regard s'attarda sur lui. Le journaliste ne baissa pas les yeux, soutenant ce qu'il prenait pour un defi. Cette fois, plus de fuite possible. Le serpent d'acier repartit apres avoir emis son signal sonore. Les portes claquerent. C'est alors que Thomas remarqua le rictus qui se dessinait sur le visage de l'homme. Un sourire satisfait en direction de l'autre passager, suivi d'un bref mouvement du menton. Thomas se retourna pour constater qu'il etait devisage. Et il comprit. L'homme avait un complice. C'etait leur lieu de rendez-vous. La situation venait de s'inverser. De chasseur, Thomas devenait proie. Il inspecta rapidement la rame. Deserte sur plusieurs dizaines de metres. Les deux hommes lacherent la barre en meme temps et marcherent a la rencontre de Thomas, le prenant en tenaille. BLOG DE KAMEL NASIR. EXTRAIT 3. Savez-vous quelle est l'essence du pouvoir ? La demagogie. Pour regner, pour gouverner, il faut plaire au peuple. Lui mentir si necessaire. Mais dire ce que les gens ont envie d'entendre. Le faire est secondaire. On calme la colere, les deceptions, par encore un peu plus de demagogie. Puis vient le moment de tourner, de laisser sa place au parti d'en face, une fois que le peuple en a marre d'entendre trop de mensonges. Alors le parti oppose prend les commandes et fait la meme chose. Exactement la meme chose : il exerce son pouvoir. Par la demagogie. Avec plus ou moins de sincerite selon les uns et les autres. Jusqu'a devoir laisser sa place au parti precedent qui revient faire ce qu'il a deja fait, et ainsi de suite... Vision peu reluisante de la politique, c'est vrai. Helas, vision partagee par bien du monde, semble-t-il... Et savez-vous, outre le sectarisme de leurs idees, ce qui fait la difference entre des partis extremes et d'autres plus > ? L'amplitude des mensonges. Les partis des extremes mentent plus largement et plus dangereusement. Je vais m'interesser dans ce qui suit a un parti politique en particulier. A un systeme. Parce qu'il a ete tres loin dans ses mensonges. Si loin qu'il prend des aspects de parti extreme. Mais n'oublions a aucun moment qu'il pourrait en etre de meme de bien des leaders politiques, et que ces noms ne doivent servir qu'a renforcer notre vigilance de tous les jours. Meme lorsqu'ils resonneront de l'echo d'un passe lointain. Ils sont la preuve que c'est possible, que ca arrive. Et que ca peut revenir. Le monde, n'en deplaise a certains, est toujours, et ce depuis la Seconde Guerre mondiale, sous l'influence americaine. La nation qui predomine la planete. Economiquement, culturellement, politiquement et militairement. C'est donc vers cette terre, supposee exemplaire, que mon regard se porte. Vers une poignee de dirigeants qui illustrent parfaitement mon propos, mes craintes. Puis-je me permettre une question avant de poursuivre ? Aimeriez-vous vivre dans un pays sans gouvernement ? Avec pour uniques leaders les patrons des plus grandes entreprises du pays ? Ca ne serait pas tres rassurant, n'est-ce pas ? Bien que ce soit deja le cas dans bien des pays comme la France, je crois que c'est encore plus criant aux Etats-Unis, a l'heure ou j'ecris ces lignes en tout cas ! Car l'organigramme des dirigeants politiques americains est indissociable de celui des grandes compagnies industrielles. A ce titre, on peut citer quelques noms. Dick Cheney, ce vice-president qui fait si peur dans l'ombre du president Bush, a ete PDG pendant cinq ans d'Halliburton, societe d'ingenierie civile notamment dans le monde du petrole, societe qui, soit dit en passant, a rafle un nombre etourdissant de contrats en Irak pour sa reconstruction... Carl Rove, conseiller du President, etait actionnaire chez Boeing qui, rappelons-le, oeuvre largement dans le secteur militaire. Il en va de meme pour Donald Rumsfeld (ministre de la Defense) qui etait le dirigeant du groupe pharmaceutique Searle ; Colin Powell (ancien conseiller a la Securite nationale du president Reagan, puis ministre des Affaires etrangeres entre autres) ; Richard Perle (eminence grise du President) et Paul Wolfowitz (ex-numero deux du Pentagone) qui etaient tous dans des societes d'armement. A noter au passage que ce dernier est depuis le 1er juin 2005 president de la Banque mondiale. Et je pourrais continuer ainsi avec tous les membres Au gouvernement, Condoleezza Rice et compagnie... Si l'organigramme du gouvernement se confond souvent avec celui des grandes entreprises americaines, on pourrait en dire autant des liens economiques, strategiques, militaires et politiques qui unissent, parfois dans le secret, les Etats-Unis et l'Arabie Saoudite. Ce n'est certainement pas un hasard si deux jours apres les attentats du 11 septembre, le president Bush recevait a diner en tete a tete l'ambassadeur d'Arabie Saoudite, le tres puissant prince Bandar. Personne ne sait ce qui s'est dit ce soir-la. Les liens entre le gouvernement, l'industrie - le complexe militaro-industriel n'est pas en reste - et l'Arabie Saoudite semblent sans fin. On se rappelle qu'avant d'etre president, George W. Bush avait monte une societe dans le petrole, Arbusto Energy. Suite a une gestion catastrophique la societe manqua de disparaitre a plusieurs reprises. Qui la sauva chaque fois en injectant des millions ? La famille Ben Laden. C'est ecrit noir sur blanc. Pour des Saoudiens milliardaires vivant dans le pays leader dans la production de petrole, il semble curieux qu'ils investissent de l'argent dans une sombre societe texane qui ne fonctionne pas. Autre exemple : l'avocat qui defendit George W. Bush lorsqu'il fut accuse de delit d'initie lors de son passage dans la societe Harken (firme detenue pour un quart par des Saoudiens et dans laquelle Bush percevait 120 000 dollars annuels a titre de > !) s'appelait Robert Jordan, qui fut ensuite nomme, comme par hasard, ambassadeur en Arabie Saoudite. En tout, les Saoudiens auront verse pres de 1,4 milliard de dollars dans les industries pour lesquelles a travaille Bush. Je ne vais pas m'attarder trop longuement sur ces liens, je tenais cependant a les mettre en evidence. Souligner l'absence de neutralite du gouvernement puisqu'ils sont tous, d'une maniere ou d'une autre, lies a des empires industriels, tout en rappelant l'intrication evidente des Etats-Unis avec l'Arabie Saoudite. Point par point, je vais designer des elements qui vous sembleront etranges pris les uns independamment des autres, mais lorsque viendra la fin de cet expose, je pense que la lumiere se fera. Alors, vous tremblerez. 13 Dans le silence de la bibliotheque, Yael se rongeait les ongles. Elle etait incapable de se concentrer sur ce qu'elle lisait, ses pensees revenant sans cesse a Thomas. Elle n'approuvait pas son depart precipite. Il s'etait lance aux trousses d'un parfait inconnu qui n'avait peut-etre rien a se reprocher. Bien sur... Sur ce point, elle tentait de se convaincre par la methode Coue, car il y avait peu de chances que ce bonhomme fut la par hasard. Il les avait espionnes avec insistance. La salle etait vaste, ce qui ne l'avait pas empeche de venir se poster a proximite, pour les entendre. Et pourquoi rester debout, alors que les places assises ne manquaient pas, sinon pour bien les voir ? Dans ce cas, qui etait-il ? Et quel rapport y avait-il entre lui et ce qui survenait, ces ombres et cette foule d'informations etranges ? Accoudee a la table de l'ordinateur, Yael posa son front dans sa paume. Le nom de Morgan Robertson brillait sur l'ecran. Il s'agissait d'un romancier ayant publie en 1898 un livre intitule Futility, or the Wreck of the >>, dans lequel il decrivait un paquebot de legende, parfaitement conforme a ce que serait le Titanic quatorze ans plus tard. Le livre venait d'etre reedite en France a cause de ces incroyables coincidences. Yael se laissa captiver par les ressemblances entre les deux bateaux, la concentration revenait, bientot elle navigua de lien en lien jusqu'a trouver un comparatif chiffre entre le navire invente par Robertson et le Titanic. Pendant ce temps, au moins etait-elle accaparee par autre chose que ce mysterieux limier. Les proportions du Titan avoisinaient de tres pres celles du Titanic : 45 000 tonnes pour l'un, 46 000 pour l'autre, sa vitesse etait de 25 noeuds, celle du Titanic comprise entre 22 et 24 noeuds. Ils disposaient tous deux de trois helices. Le premier avait 19 compartiments etanches, 16 pour le Titanic. Tous deux affichaient pavillon britannique. Et la liste se poursuivait ainsi tout au long du roman, mentionne sur les differents sites Internet que la jeune femme debusqua. Lorsque les donnees techniques n'etaient pas rigoureusement identiques, elles restaient tres proches. Mais le pire semblait l'histoire dramatique du roman. Robertson mettait en avant les prouesses et le luxe du Titan, considere comme insubmersible avant que celui-ci ne heurte un iceberg par tribord dans l'Atlantique nord, au mois d'avril ! Le Titan, n'ayant pas assez de canots de sauvetage, coula en faisant plus d'un millier de morts... dans la fiction, en 1898. Le 14 avril 1912, le Titanic, bien reel celui-la et egalement considere comme insubmersible, coula, avec un nombre insuffisant de canots de sauvetage, dans l'Atlantique Nord apres avoir heurte un iceberg par tribord, causant la mort d'environ 1 500 personnes. Le Titan faisait route de New York vers la Grande-Bretagne, et le Titanic de la Grande-Bretagne vers New York. Les deux recits se ressemblaient tellement qu'on etait en droit de se demander si Robertson n'etait pas voyant. Il decrivait comment le naufrage avait lieu, dans des circonstances tres similaires a celui du Titanic. Avec quatorze ans d'avance. Yael etait estomaquee. Elle poussa l'investigation plus loin. Les mythes autour du Titanic pullulaient. Parmi les rumeurs les plus recurrentes, Yael en lut une qui concernait la taille du gouvernail, considere comme trop petit, meme s'il etait conforme aux normes. Il etait stipule qu'un gouvernail de cette taille pour un pareil tonnage presentait un risque inconsidere. Tout aussi inconsidere, soulignaient d'autres internautes, que de lancer le Titanic a pleine vitesse dans une mer semee d'icebergs, en pleine nuit, et par mauvaise visibilite. D'autant que le nid-de-pie destine a la surveillance des icebergs, entre autres, n'etait pas equipe de jumelles ! Oubli colossal et atypique. Comme si le capitaine lui-meme, ou quiconque le lui ayant ordonne (patron de la compagnie ?), voulait a tout prix provoquer un accident alors que le Titanic recevait depuis deux jours les avis du Rappahannock, du Caronia, du Noordam, du Baltic, de l'Amerika et du Californian stipulant la presence d'une forte banquise et d'icebergs ! Malgre ca, le capitaine Smith continua a pleine vitesse, risquant de plus en plus la collision et le naufrage. Surtout avec des compartiments etanches... qui ne l'etaient pas en hauteur ! Tout le navire etait considere comme insubmersible car dans les pires hypotheses on partait du principe que seuls cinq de ses compartiments seraient inondes, oubliant qu'il s'agissait d'un navire pouvant aller a 24 noeuds ! Vitesse considerable qui, en cas de collision, provoque des degats sur une telle longueur avant de pouvoir freiner ou manoeuvrer, que plus de cinq caissons etanches seraient endommages a coup sur, sans oublier que le Titanic n'etait pas equipe d'une double coque. Les ingenieurs etaient-ils a ce point distraits qu'ils en avaient oublie ces parametres essentiels ? De plus, on constata que l'acier de sa coque etait defaillant, constitue de trop de soufre et pas assez de manganese, beaucoup trop cassant par basses temperatures comme celles qu'on rencontre dans l'Atlantique sous ces latitudes. Une telle accumulation d'erreurs humaines donnait froid dans le dos. Comment pouvait-on passer autant de mois, voire d'annees, le nez dans des plans, dans des calculs, pour en arriver a negliger des facteurs aussi evidents ? Et puis il y avait l'attitude du capitaine Edward J. Smith. Sa renommee etait legendaire en matiere de commandement, pourtant cette nuit-la, il ne ressembla pas a l'homme qu'on connaissait. De meme, on ne sut jamais ce qu'il fit durant les deux dernieres heures d'agonie de son navire... Un internaute soulignait qu'au depart, le voyage inaugural du Titanic etait prevu pour le mois de mars, ce qui ne collait pas au roman de Robertson. Mais six mois auparavant, l'Olympic, un autre paquebot de la compagnie White Star Line, fut severement endommage suite a une collision avec un autre batiment. La reparation immediate mobilisa une partie des ouvriers au travail sur le Titanic, reportant sa mise a l'eau au mois d'avril. Le capitaine de l'Olympic, au moment de l'accident, n'etait autre que... Edward J. Smith. Et ce meme internaute de suggerer la vilaine hypothese selon laquelle Smith l'avait fait expres pour retarder le depart d'un mois. Comme si tout depuis le debut avait ete planifie pour que l'histoire du Titanic reproduise celle du Titan. L'internaute suggerait qu'on avait > l'architecte en chef pour que le Titanic corresponde au mieux avec le Titan, et pour qu'il > a certains details vitaux comme l'insubmersibilite du navire, avant de corrompre ou de menacer le capitaine Smith d'une maniere ou d'une autre afin qu'il prenne les mauvaises decisions. Il soulignait egalement l'etrange temoignage de Bruce Ismay, (proprietaire du navire et unique officier executif de la compagnie White Star Line present a bord, alors qu'il s'agissait du lancement du plus grand et beau navire de tous les temps, comme on l'affirmait a l'epoque) lors de son passage devant la commission d'enquete apres le naufrage. Ismay pretendit qu'il dormait au moment du choc avec l'iceberg et que c'etait cela qui l'avait reveille, tandis que la plupart des passagers precisaient n'avoir pas meme remarque qu'il s'etait passe quelque chose tant l'impact avait ete subtil. De meme, son recit quant aux circonstances de son sauvetage etait flou. Il affirmait avoir grimpe dans un canot de sauvetage ou il restait de la place, qu'il n'y avait personne, ni sur le pont ou il se trouvait, ni lors de la mise a flot du canot, aucun passager a prendre a bord, personne se jetant a l'eau, contredisant tous les autres temoignages qui relataient la panique, la confusion, et la foule essayant d'embarquer dans le moindre canot disponible... Quoi qu'il en soit, Ismay survecut sans soucis et interdit ensuite qu'on fasse devant lui la moindre allusion au Titanic. Et puis il y avait cette explosion que bon nombre de passagers avaient entendue apres la collision avec l'iceberg, et dont on ne fit pas vraiment echo lors de l'enquete. Le site web suggerait un complot visant a couler le Titanic, jumeau du Titan, dans les memes circonstances. L'hypothese etait rocambolesque, mais perturbante. Il fallait bien avouer en effet que les coincidences et les questions sans reponse etaient en si grand nombre que cela en devenait troublant. Tout comme Lincoln et Kennedy, souligna Yael. -- Pourquoi cherchez-vous a mettre en evidence ces moments de l'Histoire ? murmura-t-elle. Elle s'adressait aux Ombres. Que cherchaient-elles a demontrer ? Qu'une force superieure operait dans les arcanes de l'Histoire ? Yael se souvint de leurs mots : > > Etait-il possible que des... creatures existent et agissent sur l'Histoire ? Yael ne savait plus que penser. Elle verifia l'heure. Presque dix-huit heures. Thomas etait parti depuis plus d'une heure. La jeune femme finit par se lever et rassembler ses affaires. Comme convenu, il la rejoindrait chez elle. Elle ne devait pas s'inquieter. Ne pas commencer a imaginer. L'humain imaginait toujours le pire. Lorsqu'elle remonta a la surface, Yael savoura les rayons du soleil, qui eurent le merite de l'apaiser un peu. Elle retrouva sa voiture garee a proximite, et demarra en direction du 14e arrondissement ou elle vivait. La petite 206 bleue circula d'avenue en boulevard, profitant du repit d'aout pour rejoindre la rue Dareau en peu de temps. En rentrant chez elle, Yael recut l'accueil chaleureux de Kardec qui vint se frotter contre ses chevilles. Elle alla consulter son repondeur. Le voyant ne clignotait pas : aucun message. Toujours pas de nouvelles de Thomas. Le chat insistait a ses pieds pour obtenir un minimum de consideration. Yael s'agenouilla pres de lui avant de finalement s'asseoir sur le tapis pour caliner la boule de poil qui se mit a ronronner. La chaude clarte du jour entrait par le puits de lumiere, tout en haut, inondant le salon au milieu duquel Yael finit par s'etendre contre son chat. Elle attendait. La fatigue l'engourdit progressivement. Elle s'endormit. Ses paupieres se rouvrirent difficilement. Tout son flanc droit etait ankylose. La nuit s'etait invitee dans l'appartement. Une pluie lourde tombait sur Paris, frappant aux carreaux, cognant les tuiles et confluant par un millier de veines vers les entrailles de la terre. Yael avait la bouche pateuse. Malgre les fourmillements dans son bras, elle se dressa sur un coude. Elle avait dormi longtemps, il devait etre vingt-deux heures passees. Le chat avait disparu. L'ingrat ! Elle roula sur le cote qui n'etait pas engourdi, et se retrouva hors du tapis, sur la plaque de verre noire, son menton a vingt centimetres de la matiere froide. Elle plaquait ses mains de part et d'autre de son visage, comme pour faire des pompes, et allait se redresser lorsque son attention se crispa. Une sensation familiere l'habitait, ce leger tiraillement d'alerte, sur le haut du crane et derriere les oreilles. Comme si son corps prenait conscience du danger avant son esprit. Quelque chose avait bouge. Dans le sol. Elle n'avait pas reve. Ca s'etait passe dans la peripherie de son regard. Un mouvement, sous le sol. C'est impossible, je me fais une frayeur toute seule... il y a quinze metres de vide sous cette plaque de verre... Elle contractait les muscles de ses bras pour se relever quand les deux taches blanches apparurent. Deux mains vinrent se poser tout pres des siennes, de l'autre cote du verre. Deux paumes a la peau blanche, presque transparente. Yael bondit en arriere. Puis une face blafarde emergea des tenebres pour venir se coller contre la plaque. Un homme aux yeux ecarquilles, bouche ouverte. Yael n'y lut d'abord aucune angoisse, rien que de l'incomprehension. Qui se mua aussitot en colere. En rage. Et le visage spectral se mit a hurler. Yael hurla a son tour, raide de terreur, sans quitter le spectre des yeux. Deja il redescendait pour disparaitre dans l'opacite du gouffre qui s'enfoncait sous elle. Yael ne trouvait plus son souffle. Elle ne vit pas les deux mains qui s'approchaient d'elle, dans son dos. Son cri s'etrangla quand elles l'agripperent par les epaules. 14 Yael voulut se debattre, rejeter son assaillant, se soustraire a cette poigne ferme qui lui enserrait les clavicules. Ses bras battaient l'air tandis qu'elle continuait de crier. La voix grave s'eleva par-dessus la sienne : -- Calme-toi ! C'est moi ! Calme-toi, Yael ! A travers sa frayeur et les cheveux qui lui barraient le visage, elle reussit enfin a identifier celui qui tentait de la maitriser. -- Voila, c'est bien, disait Thomas. Calme-toi. Tu m'as fait peur. J'etais dehors a t'attendre depuis cinq minutes. J'ai frappe a la porte sans succes. Et puis je t'ai entendue hurler. Yael recuperait peu a peu. Elle s'etait probablement reveillee lorsqu'il avait frappe. -- Il y a... quelqu'un sous la plaque de verre, bafouilla-t-elle en designant l'endroit ou le spectre etait apparu. Elle ne parvenait pas a quitter le sol des yeux, s'attendant a le voir resurgir. -- Va t'asseoir sur le divan, tu as besoin de te calmer. Tu veux un verre d'eau ? Yael decrocha enfin son regard de la surface noire pour fixer Thomas. Ses prunelles tremblaient. -- Tu entends ce que je dis ? s'insurgea-t-elle. Je te dis qu'il y a quelqu'un la-dessous. Et pas un type normal ! Il etait plus pale qu'un mort ! Thomas avanca ses paumes. -- D'accord... Mais il y a un vide d'au moins quinze metres la-dessous, tu vois ce que je veux dire ? Tu n'etais peut-etre pas tout a fait eveillee et tu... -- Je n'ai pas reve ! s'indigna Yael. Ne me prends pas pour une cinglee, pas apres ce que tu as vu aussi ! Thomas hocha la tete. -- D'accord, excuse-moi. On va... on va s'assurer qu'il n'y a plus rien, OK ? Ou est-ce que j'allume le puits ? Yael lui montra l'interrupteur qu'il abaissa. Elle remarqua le sac de sport qu'il avait pose au sol. Les projecteurs metamorphoserent aussitot l'espace. Thomas fronca les sourcils. -- Quoi ? s'alarma la jeune femme. -- Je... J'ai cru voir une ombre disparaitre en bas a droite au moment ou la lumiere est descendue. -- Ou ca a droite ? -- Dans l'angle pres du grand reservoir ou l'eau tombe des collecteurs. Surement un effet d'optique... -- Non, trancha Yael. Tu ne peux pas le voir d'ici mais il y a un passage a cet endroit. Le debut d'un couloir pour l'entretien. Si tu as vu une ombre a cet endroit, ce n'est pas un hasard, c'est qu'il y a quelqu'un dans le passage. Thomas lut la determination sur ses traits. Elle avait decidement un caractere bien trempe. -- Tres bien, je vais aller voir, dit-il. Il y a un moyen de descendre ? Elle avala sa salive en realisant ce qui les attendait. -- Dans la cuisine, la porte qui donne dans une cave. De la on peut rejoindre ce puits, pour reparer les projecteurs notamment. Thomas passa sous l'arche en sautant les trois marches qui donnaient dans la cuisine et attendit que Yael prenne les cles. -- Au fait, ne laisse plus la porte d'entree ouverte, lui dit-il. C'est comme ca que j'ai pu accourir lorsque tu as crie. Pratique pour cette fois, mais pas prudent du tout. Elle acquiesca, un peu groggy, encore secouee de frissons. -- Et toi ? demanda-t-elle. Qu'as-tu fait pendant tout ce temps ? -- C'est une... longue histoire, je prefere la garder pour plus tard, quand nous aurons pare au plus urgent. Decelant un malaise dans la voix de son compagnon, Yael insista : -- Rien de grave ? Rassure-moi. -- Je ne sais pas. Consternee, elle le vit pousser la porte de la cave et s'enfoncer dans l'humidite des tenebres. 15 Une ampoule nue illuminait les casiers, vides en dehors d'une demi-douzaine de bouteilles de vin qui reposaient dans un coin, la collection personnelle que Yael se constituait lentement, peu versee qu'elle etait en oenologie. Une chaudiere massive bourdonnait dans l'angle oppose, un halo bleute emergeant de ses bruleurs. Yael s'immobilisa devant la porte du fond pour la deverrouiller d'un tour de cle. -- Tu n'es pas obligee de m'accompagner, prevint Thomas. En guise de reponse elle ouvrit le battant et s'avanca dans l'ouverture. Le martelement de l'eau que deversaient les deux collecteurs dans le reservoir, une dizaine de metres plus bas, resonnait entre les murs. Yael ne s'etait rendue ici qu'a deux reprises, chaque fois en compagnie de son pere, et chaque fois avec le sentiment de se trouver au sommet d'une cascade souterraine, au fond d'un gouffre aux relents d'ammoniaque. L'eau de pluie chutait en tourbillonnant, vaporisant dans l'air une bruine persistante qui recouvrait tout, rendant glissante et dangereuse la descente. Thomas saisit un des barreaux de l'echelle et entreprit d'aller rejoindre les profondeurs bruyantes. Yael examina le plafond. Elle distinguait son salon, et prit conscience qu'il etait aise, pour quelqu'un parvenant jusqu'ici, de la surveiller a son insu. Elle allumait rarement les projecteurs. Chassant cette desagreable impression de vulnerabilite, elle emboita le pas a Thomas. Malgre l'altitude, Yael ne ressentit aucun vertige, elle empoignait chaque echelon avec assurance et prit son temps pour parcourir la dizaine de metres de denivele. En bas ils contournerent le reservoir, beaucoup plus vaste que Yael ne s'en souvenait, et elle designa un renfoncement derriere lequel partait un couloir taille dans la pierre. La lumiere des puissantes lampes leur parvenait avec moins d'energie, certaines zones demeuraient obscures. -- Rappelle-moi de ne jamais commander une maison a cet architecte, plaisanta Thomas par-dessus le vacarme. Yael percut qu'il n'etait pas reellement decontracte et qu'il parlait pour la rassurer. Elle commencait a s'interroger sur ce qui lui etait arrive dans l'apres-midi. Thomas s'avanca dans le couloir de plus en plus sombre jusqu'a devenir completement obscur apres cinq metres. Il fouilla dans ses poches pour en extraire un briquet qu'il peina a allumer dans cette atmosphere humide. Puis il le leva. Seules leurs ombres fremissaient sur les murs. Personne. Une porte en acier barrait le chemin. Sur laquelle on avait ecrit en traits larges et rouges : >. L'inscription etait toute fraiche. La peinture coulait encore le long de la porte. -- Je crois que je te dois des excuses, dit Thomas. Il y avait bien quelqu'un. -- Je n'aime pas ca, murmura Yael. Je... Peut-etre qu'on ferait mieux de remonter. Thomas la fixa. -- Et ensuite ? Attendre que ces gens te persecutent encore ? On cherche a te dire autre chose avec ce chiffre. (Il secoua la tete.) C'est parce que nous ne savons pas de quoi il s'agit que nous sommes obliges de subir. Mais des que nous aurons pu eclaircir tout ca, on sera en mesure de les devancer. Il faut aller par-la, ajouta-t-il en designant la porte marquee. Il y eut un bref flottement durant lequel Yael analysa la situation. Il avait raison, surtout ne pas subir davantage. Etre actif. -- Tu crois qu'ils veulent nous faire passer cette porte ? l'interrogea-t-elle. -- Oui. 666 en soi ne veut rien dire, c'est le chiffre de la Bete dans la Bible, le chiffre du diable, c'est tout. Il faut l'associer a autre chose qui nous attend probablement de l'autre cote. Qu'y a-t-il au-dela ? -- Je ne sais pas, je ne suis jamais allee voir. D'apres mon pere Paris est un vrai gruyere et tout communique. Egouts, couloirs techniques du metro, caves et catacombes. -- Charmant, retorqua le journaliste d'un air degoute. Il s'approcha du lourd battant et s'agenouilla devant la serrure sans poignee. -- C'est un mecanisme simple, il n'est pas verrouille. -- Sauf que je n'ai pas la cle... Thomas tatonna la serrure. -- Tu t'es deja casse quelque chose ? Surprise, Yael acquiesca mollement. -- Oui... Un accident de scooter quand j'etais ado. J'ai eu le bassin fracture. -- Tu as encore les radiographies ? -- Oui. -- Je vais en avoir besoin. Et aussi de quoi m'eclairer si tu as. Yael s'executa et revint sans tarder, tenant une grande radio dans une main et une lampe dans l'autre. Thomas se servit du cliche semi-rigide pour le faire glisser entre le chambranle et la porte, sous la serrure. Il prit appui sur ses jambes et poussa le battant de tout son poids pour faciliter l'entree de son outil improvise. Une fois celui-ci passe, il le fit remonter doucement vers le pene qui s'enfonca dans sa tetiere. La porte etait ouverte. -- Ou as-tu appris a faire ca ? s'etonna Yael. -- Dans mon metier, deux choses sont essentielles pour durer. Primo : un tres bon carnet d'adresses, deuzio : etre debrouillard. Ce dernier point etant le plus vital. Il deposa la radiographie a terre et prit la lampe qu'il eteignit aussitot. Yael venait de pousser le vantail. Deux bougies noires etaient allumees dans des cavites creusees a meme la roche. Le passage etroit et bas de plafond ressemblait a un tunnel de pyramide, et s'enfoncait en serpentant sous la ville. Plus loin, d'autres bougies avaient ete allumees. On les attendait. 16 Thomas fit pivoter la lampe dans sa main, pour qu'elle devienne une matraque. Ils suivirent le tunnel jusqu'a un coude qui ouvrait sur un couloir perpendiculaire, menant a de nombreuses galeries. Des bougies balisaient la voie a suivre, une tous les quinze ou vingt metres environ. Les lueurs tremblantes menaient un apre combat contre les ombres omnipresentes qu'ils voyaient glisser de mur en mur, se laisser tomber du plafond, jaillir des depressions du sol ; des courants d'air etires par la longueur et la complexite du labyrinthe sifflaient entre les pierres, caressant les bougies, menacant d'en etouffer les flammes a chaque ondulation. -- Sais-tu ou nous sommes ? chuchota Thomas pendant qu'ils marchaient. Yael repondit sur le meme ton, celui qu'inspirent les eglises et les bibliotheques : -- Ce sont les anciennes carrieres de Paris qui datent de l'epoque romaine. Au debut elles etaient a ciel ouvert, mais avec l'essor demographique des XIIe et XIIIe siecles, Philippe Auguste decida d'etendre la capitale. Le besoin en roche devint important, d'autant qu'il y avait de grands chantiers en cours, dont celui de la cathedrale Notre-Dame. Tres vite, afin de preserver l'espace en surface, les carrieres devinrent souterraines. Thomas siffla entre ses dents. -- Belle maitrise du sujet... -- Mon pere adore l'histoire de Paris. Quand j'etais gamine, il m'en lisait des bribes le soir pour m'endormir ! Merci pour les cauchemars... Surtout lorsqu'il abordait la creation des Catacombes. Au XVIIIe siecle, le cimetiere des Innocents, l'un des plus grands d'Europe, etait engorge, il debordait de partout pour dire les choses. C'etait un nid d'infection, a la place qu'occupent les Halles actuelles. Ils deambulaient en se reperant aux flammes, Thomas en tete. Le journaliste ecoutait d'une oreille le recit de Yael tandis qu'il fouillait du regard les taches de penombre qui separaient chaque bougie. -- Insalubrite, risque d'epidemies, >, le cimetiere des Innocents etait une plaie au coeur de Paris. On essaya toutes les solutions, comme de construire des remparts autour et d'entasser les ossements deterres dans les toits, pour liberer du terrain, rien n'y fit : les Innocents debordait, degorgeait, puait a cent lieues, bref, l'horreur dans la capitale. Un jour, le mur d'une cave mitoyenne s'est fendue sous la pression d'une fosse commune trop pleine. Je te laisse imaginer la tete du proprietaire lorsqu'il est descendu pour voir. Et puis le marche des Halles etait colle au cimetiere, et, outre les odeurs de putrefaction qui se melaient a celles des victuailles, le marche manquait de plus en plus de place. Face a l'urgence on a decide de demenager les morts pour raser le cimetiere. Yael scrutait la pierre qu'elle frolait, caressant en pensee l'histoire incrustee dans le mineral. -- Pendant presque trente ans, jusqu'en 1814, on a vide la plupart des cimetieres parisiens pour entreposer les corps dans les anciennes carrieres devenues les catacombes. Un rituel macabre s'instaurait chaque nuit. Des chars transportaient leur cargaison recouverte de draps noirs, escortes par des porteurs de torches et des pretres chantant l'office des morts. J'imagine cette scene se reproduisant nuit apres nuit pendant toutes ces annees. Six millions de cadavres ont ete exhumes pour etre > ici, a cote de nous. C'est une face de l'Histoire dont on parle assez peu, je crois qu'on prefere l'oublier. -- Dommage, intervint Thomas, pour les Americains ce serait un atout supplementaire, ce cote... rite funeraire sous la ville. -- Oh, alors il faudra leur expliquer que l'odeur d'oeuf pourri qu'on peut sentir dans certaines stations de metro, notamment du cote des Halles, est celle de la terre impregnee pendant tant de siecles de fluides humains en decomposition qu'elle est restee, et s'y est integree aujourd'hui. Je crois que depuis peu la RATP a fait en sorte d'attenuer ce desagrement. Quand j'etais gosse, c'etait l'infection. Ca doit revenir de temps en temps, surtout par grosse chaleur. -- Dis-moi, ton pere ne te racontait pas ca pour t'endormir j'espere ? -- Pas tout, il a garde les aspects les plus glauques pour l'adolescence... C'etait son moyen a lui de me calmer. Oui, je sais, pas tres pedagogue. En fait, mon pere et moi on n'a jamais ete tres >> doues pour se parler. La galerie bifurqua a nouveau, ils longerent une salle qui s'ouvrait sur le cote, tenebreuse, avant de poursuivre pendant plusieurs centaines de metres. Yael brisa le silence : -- Tu crois que ca va nous mener loin comme ca ? Parce qu'il y a plus de trois cents kilometres de tunnels sous Paris, rien que pour les anciennes carrieres. Thomas haussa les epaules. Il n'en savait pas plus qu'elle, et ne pouvait la rassurer sans mentir. Soudain le sol se mit a vibrer. Un ronflement qui montait en puissance, transmis par la roche. La premiere image qui frappa Yael fut celle d'un ver geant remontant a la surface. Ce ver-la etait en metal et empestait le caoutchouc chaud. Et le tunnel creuse pour lui passait juste sous leurs pieds. Celui du RER. Le grondement etait a son apogee. Puis il s'eloigna, et ils reprirent leur route. Un peu plus loin, une longue grille barrait un couloir sur leur droite, les bougies indiquaient la direction opposee mais Yael s'approcha des barreaux. Une gigantesque ruche. Aux parois constituees d'une succession d'alveoles. Thomas actionna sa lampe et braqua le faisceau au-dela des grilles. Les alveoles etaient en fait des orbites creuses. Celles de milliers de cranes humains minutieusement entasses les uns sur les autres, a cote de tibias, humerus et autres gros os longilignes. Yael agrippa les barreaux. Sa voix etait emue : -- Je te presente Montesquieu, Racine, Camille Desmoulins, Robespierre, Danton, Marat, l'Homme au masque de fer et bien d'autres anonymes qui dorment a jamais dans cette grotte sinistre. La lampe tranchait une frange de lumiere ou la poussiere dansait comme autant de sediments dans un aquarium oublie. Le halo blanc glissa d'un angle a un autre, d'un renfoncement a une perspective plus profonde, balayant l'horizon de ce royaume sans fin dont les limites n'etaient que des murs de femmes, d'hommes et d'enfants sans noms. -- C'est l'ossuaire que peuvent visiter les touristes avertis, mentionna Yael avec respect. Un vaste complexe de couloirs et de salles satures de squelettes. Sur la cle de voute d'une arche qui separait deux salles, la lampe se prit dans un dessin sculpte. Un compas. Plus loin, sur une colonne, apparurent deux obelisques, l'un noir et l'autre blanc. Des symboles maconniques. Yael se rememora les quatre tours de la bibliotheque Francois-Mitterrand - president amateur d'occultisme - en forme d'equerres, autre symbole maconnique, clin d'oeil subtil mais pas anodin. Maintenant qu'elle etait sensibilisee a la question, Yael decouvrait que le monde fourmillait de reperes esoteriques, de signatures occultes. L'Histoire etait ecrite pour le plus grand nombre dans les manuels. Mais il existait une histoire parallele, celle de Lincoln, de Kennedy, et de bien d'autres encore. Chaque crane dont la nudite brillait sans equivoque avait sa propre histoire secrete. Chacun de ces os avait vecu sa verite, manipulee par sa subjectivite. Bout a bout, ils avaient tous vecu une verite manipulee par d'autres subjectivites. Qu'etait donc l'Histoire, en fin de compte, si ce n'est la somme tronquee d'existences qu'il fallait ordonner pour ecrire ce qui resterait a la posterite. Et qui ordonnait ? Qui tirait les ficelles dans l'ombre ? Des eminences grises. Partout. Souvent rattachees entre elles par des societes secretes. Mais y avait-il un sens commun ? La chronologie de l'humanite, pour manipulee qu'elle soit, etait-elle erratique ou tendait-elle vers un objectif precis, transmis par ces societes secretes ? Le role de ces dernieres etait-il seulement de jouer avec les hommes pour que nous tendions progressivement vers leurs desseins ? Les signes abondaient dans le monde. Dans les coincidences trop nombreuses pour etre fortuites, dans les symboles qui pullulaient des qu'on acceptait de les voir. Yael accedait a cette prise de conscience. C'etait ce que les ombres voulaient. >, avaient-elles dit. > Prete pour quoi ? -- Hey, ca va ? sonda Thomas. Yael sortit de ses pensees brusquement. -- Viens, ne restons pas ici. Ils reprirent le chemin des bougies noires, vers une tres longue ligne droite ou brillait l'infinie guirlande qui les guidait. Les petits cones de lumiere orangee formaient des niches rassurantes au milieu de l'obscurite, suspendues en une continuite de plates-formes salvatrices sur lesquelles il fallait naviguer, bondissant de l'une a l'autre au-dessus d'un abime terrifiant. Yael les guettait avec empressement. Des qu'ils quittaient une zone sure pour s'enfoncer vers la nuit, elle voulait accelerer le pas pour rejoindre la suivante. Peu a peu, ils approchaient du bout du tunnel. Sans remarquer que, dans leur dos, les bougies commencaient a s'eteindre. Comme soufflees par le passage d'une creature marchant dans leurs pas. 17 Apres la vision des cranes empiles par milliers, Yael n'accueillait plus aussi sereinement les courants d'air qui lui balayaient les chevilles. Ils se faufilaient entre ses . jambes a l'instar d'ames fuyantes, froides et sifflantes, errant sous la ville en quete de substance. L'impression se renforca lorsque la jeune femme marcha dans une flaque d'eau profonde. -- Merde ! lacha-t-elle sous l'effet de la peur. Thomas s'assura qu'elle allait bien avant de continuer. Le sol devant eux ondoyait, le reflet des bougies posees sur des pierres surelevees ou dans les fissures du mur se cabrait etrangement avant de se tordre. De l'eau, comprit Yael. L'eau recouvrait la terre. Ils pataugerent bientot jusqu'a mi-mollet. Puis jusqu'aux genoux. Une eau huileuse, epaisse. Leurs mouvements la faisant bruire, ses fines vaguelettes venaient clapoter contre les anfractuosites du tunnel. Le plafond semblait plus bas, les parois plus resserrees. Ils respiraient moins bien. Ils etaient sous terre, loin du monde, bien plus que ne le laissaient penser les quelques metres de roche au-dessus de leurs tetes. Ils se sentaient abandonnes. C'est moi qui ai abandonne le monde en venant ici ! corrigea Yael. Des tonnes de masse calcaire l'entouraient. Impossible de fuir, de sortir pour respirer autre chose que cet air lourd, charge de miasmes. Son souffle etait de plus en plus court. Elle comprit qu'elle virait tout doucement a la claustrophobie. C'est pas le moment. Je me calme. Je respire. Tout va bien. L'air pouvait paraitre chaud dans un exces d'angoisse, cependant l'eau etait glaciale. Elle montait au fur et a mesure qu'ils progressaient. Mi-cuisse. -- Accelerons un peu, proposa Thomas devant. -- C'est deja bien, non ? Ca fait au moins vingt minutes qu'on marche la-dessous. -- Accelerons, insista Thomas sans se retourner. Et il pointa son index sur une des chandelles, qui brulait, plantee dans une lezarde. Yael la depassa, sans rien remarquer. -- Pourquoi faut-il accelerer ? Lorsqu'ils furent au niveau de la bougie suivante, Thomas designa la meche et le peu de cire liquide qui s'etait accumulee en dessous. -- Parce qu'on vient de les allumer. Il se remit en route aussitot. -- Je ne sais pas qui ou quoi le fait, mais c'est juste devant nous, ajouta-t-il a voix basse. Yael s'empressa sur ses talons, bien qu'elle fut de moins en moins convaincue de la necessite d'aller se jeter dans la gueule du loup. L'eau baissa alors jusqu'a n'etre plus qu'une alternance de flaques. Les deux explorateurs gouttaient abondamment. Les chaussures pleines d'eau, ils devaient avancer avec prudence pour ne pas glisser sur le roc. Le couloir tourna et s'arreta net. Ils etaient dans un cul-de-sac. Yael passa la tete, et guida la lampe que tenait son compagnon vers le fond du passage, a sa base. Une chatiere boueuse permettait de passer de l'autre cote. Thomas laissa echapper un soupir de mecontentement. L'idee de ramper la-dessous ne lui plaisait guere. Apres s'etre assure qu'il n'y avait aucun autre moyen d'avancer, il s'agenouilla et alluma la lampe pour eclairer l'endroit ou il allait devoir s'enfoncer tete la premiere. -- Je ne vois rien de particulier. C'est assez court je crois et ca s'elargit ensuite. Sur quoi il adressa un dernier regard a Yael et ondula pour entrer dans ce qui ressemblait a la gueule d'une bete. Un golem difforme fait de terre, imagina la jeune femme. Tandis que le golem aspirait les jambes de Thomas, d'horribles bruits de succion provoques par la boue resonnerent depuis le fond de la gueule beante. Puis la voix etouffee de Thomas monta : -- Tu peux venir. Yael improvisa un chignon en tournant ses cheveux sur eux-memes et s'enfonca dans le golem. Elle joua des coudes et des genoux pour progresser avant de surgir dans une salle d'une trentaine de metres carres. Des colonnes maladroites soutenaient le ciel de la carriere, faites d'empilements de moellons plats. Des bancs rectangulaires tailles dans la pierre qui emergeait occupaient les deux tiers de la piece, formant deux rangs cote a cote. Au fond, deux galeries obscures ouvraient sur l'obscurite. Une derniere bougie se consumait entre elles, sur un petit autel taille a meme le calcaire. Thomas aida la jeune femme a se relever. Son pantalon mouille lui collait a la peau et elle commencait a avoir froid. -- C'est la fin de notre periple, je crois, dit-il en designant la table. Ils parcoururent la distance qui les separait du bloc sculpte et se pencherent pour distinguer ce qui s'enfoncait dans la pierre de l'autel : une vasque. De la taille d'une poele et pas plus profonde qu'une phalange, une vasque ronde tout en porphyre noir. Un liquide epais et argente irradiait au fond. -- Qu'est-ce que c'est ? s'etonna Thomas. -- Du mercure. (Elle regarda autour d'elle.) Et nous sommes dans une ancienne chapelle, je pense. Mon pere m'avait raconte qu'on pouvait encore en voir quelques-unes. Certaines avaient ete erigees par les moines a l'epoque ou ils exploitaient les carrieres, d'autres par les carriers eux-memes, et d'autres encore par de riches mecenes, sous leurs hotels particuliers. La devotion et la gloire de Dieu ne reculent devant aucun sacrifice..., ajoutat-elle avec une pointe d'ironie. -- Pourquoi tout ce chemin ? Pourquoi nous amener ici ? Il y a forcement une raison... Yael haussa les epaules. -- Je ne sais pas, pour la symbolique je presume, il s'agit bien de ca depuis le debut, non ? Thomas lui attrapa le bras et se pencha a nouveau sur la vasque. Le mercure venait d'onduler, une succession de minuscules vaguelettes concentriques se propageaient depuis un epicentre situe dans l'exact milieu de la nappe. Tout a coup, le mercure se mit en mouvement, des dizaines de petites zones independantes se viderent, puis il recula, repousse par une force invisible, jusqu'a devoiler le fond de la vasque. Il se creusa plusieurs sillons de taille et d'orientation differentes dont certains finirent par se rejoindre, le liquide s'ouvrant comme la mer devant Moise. Ces trous s'allongerent et s'assemblerent en formes precises. Des lettres. -- Ils communiquent, constata Yael a haute voix. Les methodes utilisees par les Ombres commencaient a lui devenir familieres. Les mots noirs sur le fond en relief argente apparurent dans la vasque : > Yael fut stupefaite. C'etait exactement ce a quoi elle avait songe a la vue des squelettes entasses : la notion de verite cachee. Les creux se remplirent de mercure puis d'autres sillons apparurent : > > > > Le liquide glissait et s'ecartait avec une docilite surprenante, enchainant les mots comme s'il etait avide d'en finir. > > > > > > Yael frissonna. Apres tout ce qu'ils avaient appris sur le billet de un dollar, sur Lincoln et Kennedy, elle pressentait que ce n'etait qu'un debut. Un debut timide de surcroit. > > > > Le mercure s'affaissa avec un petit flop pour reformer la flaque inerte du debut. Ni Yael ni Thomas n'ouvrirent la bouche. La flamme du cierge noir semblait hilare, incapable de se tenir droite, riant aux depens de ces deux humains hebetes. -- J'oscille entre la crainte de ce qui se passe et la crainte de ce qui pourrait suivre, finit par dire la jeune femme. Thomas passa les deux mains dans ses cheveux en reflechissant. -- Tu as un sac plastique ? demanda-t-il tout a coup. -- Bien sur, repartit Yael. Je me promene toujours dans les Catacombes avec ca. Il fouilla la piece du regard sans trouver de solution. Puis tira brutalement sur la manche de sa chemise jusqu'a l'arracher. Il alluma la lampe-torche et souffla la flamme de la bougie qu'il enroula delicatement dans le tissu. -- Qu'est-ce que tu fais ? -- Il y aura peut-etre des empreintes. Yael approuva, bien que l'idee lui parut saugrenue. Thomas s'accrochait encore au rationnel. Ils se rapprochaient de la sortie lorsque la jeune femme s'immobilisa. -- Attends, ordonna-t-elle. -- Qu'y a-t-il ? -- Les Ombres tout a l'heure... le message disait que chaque chose est une apparence. Et qu'il faut regarder de l'autre cote. -- Eh bien ? -- Je me dis... Thomas l'interrompit, l'index sur les levres. -- Quoi ? chuchota Yael. -- J'ai entendu un bruit. -- C'est peut-etre... Il lui fit signe de se taire et se pencha vers l'ouverture de la chatiere. Un bruit de pas dans l'eau. -- Quelqu'un vient dans notre direction, rapporta Thomas en se redressant. Il faut partir par une de ces galeries. Yael sentit la panique la gagner. Je me calme, je me calme. Je ne gaspille pas mon souffle maintenant. Se focaliser sur quelque chose. Elle devait occuper son esprit. Elle insista : -- Avant de partir, je voudrais verifier un truc, d'accord ? -- On n'a pas le temps. Sans l'ecouter elle attrapa la vasque et essaya de la soulever. -- C'est trop lourd, aide-moi. -- Yael, il faut filer tout de suite. -- Aide-moi ! insista-t-elle. Thomas pesta et prit l'autre bord de la vasque. Ils forcerent et reussirent a la lever. Elle pesait beaucoup plus lourd que sa taille ne le laissait supposer. Au prix d'un dernier effort, ils la deposerent sur le cote de l'autel. Un trou carre etait creuse dans la pierre masquee jusqu'a present par le bassin. -- Chaque chose est une apparence, il faut passer de l'autre cote, repeta Yael avec une certaine fierte malgre la peur qui l'etreignait. Elle enfouit la main dans l'orifice. Ses doigts entrerent en contact avec une surface lisse. Du cuir. Elle palpa la cavite et en ressortit un livre. De petit format mais epais, il etait relie d'un cuir satine qui lui donnait l'apparence d'un vieil ouvrage. Une bible. Thomas la saisit par l'epaule et l'entraina vers l'une des deux galeries qui menaient ailleurs. Dans son dos, Yael entendit distinctement le signal d'alarme : le golem venait de se mettre a engloutir goulument un nouvel invite. 18 Yael et Thomas couraient dans le sillage blanchatre de leur lampe secouee de soubresauts et dont le faisceau revelait mal les dangers du sol. Une voix masculine leur parvint depuis la chapelle, juste derriere eux : -- Ils sont la ! Yael sentit que Thomas accelerait, prenant de plus en plus de risques. Ils ne distinguaient les obstacles - pierres et crevasses assez larges pour leur fracasser le pied - qu'au tout dernier moment. Le son des pas lourds lances a leur poursuite resonna dans la galerie. Le couple depassa un premier carrefour sans chercher a changer de direction. Au suivant, Thomas entraina Yael dans le passage de gauche, sans savoir ou ils allaient mais dans l'espoir de semer les hommes qui les suivaient. Malgre les virages qu'imposait le tunnel, leur lampe les trahissait. Lorsqu'il fut evident qu'ils ne parviendraient pas a distancer leurs poursuivants, Thomas attendit un nouveau croisement, a quatre voies cette fois, et coupa la lampe. Surprise, Yael s'arreta net. Dans le noir complet, elle tourna sur elle-meme. -- Thomas ? chuchota-t-elle hors d'haleine. -- Chuuut ! ordonna-t-il. Viens par ici, cache-toi. Elle essaya de reperer le son de sa voix, ce que le journaliste esperait. Mais l'emotion et la fatigue physique la jetaient en pleine confusion. Elle tatonna le long de la paroi humide. -- Depeche-toi ! pressa-t-il. -- Ou es-tu ? demanda-t-elle, de plus en plus stressee. Les chasseurs approchaient, elle pouvait percevoir leurs souffles sur le bruit de leur course. Yael palpait la pierre froide. Les lueurs des lampes apparurent. Ils seraient la d'une seconde a l'autre. Sous la main de Yael le mur s'interrompit. Une ouverture. Les halos devinrent subitement des faisceaux en mouvement. Yael se precipita dans le goulet. Elle s'enfonca a l'interieur, une main tendue devant elle pour sonder les tenebres, l'autre caressant la roche pour garder un repere. Malgre la peur de trebucher, elle allongea sa foulee, priant pour qu'aucun obstacle ne soit sur sa route. Puis elle s'immobilisa, contenant sa respiration, guettant une presence eventuelle. Une voix etouffee monta jusqu'a elle : -- Je vais par la. Rapidement suivie d'un mouvement de lumiere dans le chemin ou elle se trouvait. Oh non... Elle aspira une grande goulee d'air et s'elanca a nouveau. Ou etait donc Thomas ? Certainement dans une autre direction. Peut-etre un peu plus loin, espera-t-elle en pressant le pas. L'homme a ses trousses disposait d'une lampe, il pouvait courir sans se casser le cou... Si elle n'en faisait pas autant, il serait sur elle en un rien de temps. Elle n'y voyait rien. Sa main droite s'ecorchait a force de frotter le mur. Brusquement elle se mit a palper ses poches de jean. Un bref espoir la traversa. Elle sortit son telephone portable et pressa une touche pour enclencher le retro-eclairage qui diffusa une lueur bleutee suffisante pour apercevoir le sol. Yael se mit aussitot a courir. Elle se felicita d'autant plus d'avoir eu cette idee qu'elle enjamba une marche qui a coup sur l'eut fait chuter dans le noir. Elle gagna en confiance et prit de la vitesse. L'absence de toute autre voie la preoccupait. Si elle s'etait engagee dans une impasse elle etait fichue. Ses jambes galopaient a present. Elle bondit dans un virage sans perdre son impulsion. Le nimbe salvateur de son telephone devoilait un parterre instable, jonche de petits cailloux. Subitement, il s'ouvrit sur le neant. Un immense abime remplacait le sol. Un pas de plus et Yael s'envolait dedans en sprintant. Elle n'eut que le temps de rejeter tout son poids en arriere. Ses epaules partirent les premieres, puis ses bras tenterent de contrebalancer son elan, les hanches suivirent. Elle perdit l'equilibre, l'opposition des forces la fit deraper et basculer sur les fesses. Juste au bord du gouffre. En haletant, elle leva doucement son mobile : le couloir s'achevait la, par un trou beant. Elle se pencha au-dessus, a genoux. Le debut d'un autre niveau se devinait cinq metres plus bas, sous la surface d'une eau brune et pateuse. Yael en avait entendu parler par son pere, les niveaux inferieurs etaient rares et en general inondes. Elle se releva pour sonder les bords. Aucune autre sortie. Elle ne pouvait que faire demi-tour. C'est alors que la lampe de son poursuivant se leva comme une lune de sinistre augure. 19 Loic Adam etait a deux doigts de faire demi-tour. L'homme et la femme qu'il cherchait avaient probablement pris une des autres directions au carrefour. Il insista neanmoins jusqu'au virage suivant, en resserrant la prise sur la crosse de son Beretta. Il ne fallait prendre aucun risque. Il eclaira l'etranglement pour decouvrir un cul-de-sac. Le sol s'ouvrait sur un large puits sans margelle. Ils ne pouvaient etre passes par la. Qu'auraient-ils fait ? Saute ? Par acquit de conscience, Loic se pencha au-dessus du vide. Yael l'avait vu s'approcher, la froler dans la minuscule echancrure ou elle s'etait enfoncee au dernier moment. Des qu'il se retournerait, il ne pourrait pas la manquer. Le pire etait cet objet qui pointait dans sa main. Une arme a feu. Qui etait-il ? Dans quel petrin s'etait-elle fourree ? L'homme marcha jusqu'au bord de la trouee. Yael sut ce qu'elle devait faire. Aucune autre alternative. L'eau amortirait sa chute, au pire il se casserait un membre. Fais-le ! Yael se rua rageusement hors de sa cachette, les deux bras en avant, percutant le dos de l'homme avec toute la violence que declenche la peur. Elle le vit basculer en cherchant frenetiquement a se rattraper. Une seconde plus tard le bruit du choc monta du niveau inferieur. Yael sursauta de degout. Elle n'osa regarder qu'apres avoir rassemble son courage. La lampe, a peine engloutie par la boue, eclairait faiblement la scene. L'homme etait etendu dans l'eau sombre, la tete curieusement tournee. Yael ouvrit des yeux horrifies. Sa nuque ! Ses doigts s'agitaient convulsivement, ainsi que la jambe qui depassait de la mare poisseuse. Mais surtout elle voyait ses yeux. Abominables. Ils bougeaient en tous sens, miroirs de cette vague froide qui s'emparait de lui. Yael fixait la scene en pleurant. Elle le reconnaissait. C'etait l'homme aux prunelles tranchantes de la bibliotheque. Celui-la meme que Thomas avait suivi dans l'apres-midi. Les tremblements redoublerent, eclaboussant la grotte en contrebas. Les yeux exprimaient une terreur sourde, cette fois la conscience de la mort etait palpable. L'homme etait presque mort, et il le savait. Yael realisa toute l'horreur de l'expression >. A l'ultime seconde, l'individu planta son regard fou dans celui de la jeune femme. Il la suppliait. Puis, tout doucement, il s'enfonca dans la boue. Les deux hommes s'etaient separes, fouillant des tunnels opposes, et Thomas etait revenu sur ses pas, la lampe de nouveau en action, a la recherche de Yael. Il venait de perdre sa trace dans l'affolement. Il lui avait semble l'entendre une derniere fois dans la galerie voisine de la sienne. Mais si c'etait le cas, l'un des hommes la pistait. Courir a son secours. Voila ce qu'il devait faire. Tant pis pour les risques, il lui etait impossible de la laisser seule. Thomas attendit juste ce qu'il fallait pour ne pas se faire reperer et s'engagea a son tour a la poursuite de la jeune femme. Une minute de progression, et des pas resonnerent. Puis a nouveau le silence. Juste avant l'echo d'un choc. Un bruit sourd. Son coeur tressauta. Le pire des scenarios surgit dans son esprit, qu'il balaya aussitot pour se precipiter vers ce qu'il pensait etre une lutte. Il se retrouva nez a nez avec Yael, tremblante. -- Je l'ai tue, dit-elle. Thomas jeta un bref coup d'oeil a ce qui se trouvait plus bas et la prit par la main. Il l'entraina vers le dernier embranchement et elle se laissa faire. Ils regagnerent la chapelle en toute hate et, de l'autre cote de la chatiere, Thomas demanda a Yael de l'aider a soulever une enorme pierre qu'ils firent glisser jusqu'a bloquer l'ouverture. -- Seul et a plat ventre la-dessous, je lui souhaite bien du plaisir pour la bouger. Il devra se trouver une autre sortie, ce qui nous laisse un peu de temps. Yael s'extirpa de son silence confus : -- Du temps pour quoi ? -- Pour faire tes valises. Tu ne dois plus rester la. -- Je ne comprends pas, fit-elle, toujours en etat de choc. -- Je t'expliquerai une fois dehors, j'ai deja eu affaire a ces types-la tout a l'heure, dans le metro. Il saisit la jeune femme par les epaules, tandis qu'il ajoutait : -- Tu es en danger, Yael. 20 Les mains qui jetaient en vrac ses vetements dans la valise n'etaient pas les siennes. Yael assistait, incredule, a ce que son corps faisait, sans y prendre part. A ses cotes, Thomas ordonnait, alternant la douceur et une fermete commandee par l'urgence de la situation, et l'enveloppe charnelle de la jeune femme obeissait. Les cartes postales punaisees entre des photos, les souvenirs de voyage, les livres et la decoration affective, tout ce qui constituait son patrimoine emotionnel et chronologique glissait sous son regard comme si elle etait chez une inconnue. Elle perdait une part d'elle-meme. Les tissus tombaient dans le bagage avec une lenteur deconcertante, meme la voix de Thomas lui parvenait apres un temps de latence anormal. Sur chacun de ses sens se superposait un fragment du meurtre qu'elle venait de commettre. Elle portait le gout de la boue sur la langue. L'odeur du sang dans son nez. Et le visage terrifie de cet homme se confondait avec les angles de sa chambre. L'acte sacrilege qu'elle venait de commettre s'assemblait sans cesse par morceaux, comme en puzzle, sur l'autel de sa conscience. Bientot elle ne maitrisa plus rien, prisonniere passive de ses mouvements. Il n'y eut plus que ses gestes et la voix de Thomas, au loin, dans une sphere ouatee, cependant qu'elle etouffait derriere ses barrieres de coton, plus seule a chaque minute. Elle realisa qu'elle marchait dans la rue, son chat dans les bras, talonnant Thomas qui deposa dans le coffre de la 206 sa valise et le sac de sport qu'il avait apporte plus tot dans la soiree. Il avait ses cles et prit le volant. Le paysage defila, lui aussi entre deux mondes. Celui des apparences, des facades hermetiques, et l'autre, transparent, qui filait sur la vitre de la voiture... Un groupe de gars discutaient devant une epicerie, des bouteilles de vin a la main. Plus loin, a un feu rouge, un couple d'une quarantaine d'annees se tenait par la main. Une adolescente promenait son chien en guettant le ciel. Une vieille femme avancait peniblement, les yeux plonges dans l'ailleurs. Vers l'infini ephemere de son existence. Les larmes se deverserent enfin sur les joues de Yael. Ses paupieres se souleverent peu a peu. Elle etait epuisee, son corps engourdi immobile entre les draps. La piece etait assombrie par la nuit, elle ne la connaissait pas. Un mobilier sommaire, depouille. Elle tourna la tete vers un reveil digital dont les chiffres brillaient en traits rouges. 4 : 18 Elle se redressa pour allumer la veilleuse qui surplombait la table de chevet. Kardec, qui s'etait roule en boule au bout du lit, lanca un miaulement reprobateur en direction de la lumiere qui le tirait de ses reves de chat. Dans le lit jumeau, Thomas ouvrit les yeux aussitot, les prunelles fixes sous l'empire des songes, avant d'emerger vraiment. -- Ne t'inquiete pas, dit-il, la voix enrouee par le sommeil. Nous sommes dans un hotel. Elle agita la tete mollement, elle ne comprenait pas. -- Ou ca ? Ou ca ? repeta-t-elle dans sa torpeur. Thomas glissa vers elle et tendit son bras nu. Il lui caressa les cheveux. -- Detends-toi, pour l'instant tu dois dormir. Elle se rallongea. -- Qu'est-ce qui nous arrive ? demanda-t-elle, encore ankylosee. -- Nous en parlerons demain. A demi assoupie, elle balbutia : -- Je veux... Je veux... oublier. Que rien de tout ca... Thomas, doucement, continuait de glisser ses doigts dans les meches soyeuses de la jeune femme. -- ... soit... arrive. Lorsqu'elle fut endormie, Thomas medita sur cette journee insensee et ses consequences. Il but un peu d'eau a meme la bouteille et scruta la table sur laquelle etait posee la bougie noire qu'il avait emportee dans sa manche de chemise. Elle representait la longueur d'avance qui leur manquait. Le moyen de passer a l'action. Restait a la faire parler. DEUXIEME PARTIE LE ROYAUME DES THEORIES BLOG DE KAMEL NASIR. EXTRAIT 4. J'ai parle des liens entre les occupants de la Maison-Blanche et les empires financiers, mais il existe un groupe dont on parle assez peu au final. Peut-etre parce que la presse independante n'existe plus vraiment aux USA, et de moins en moins dans le reste du monde. Tous les journaux et les chaines de television de grande audience appartiennent a des groupes geres par des milliardaires aux interets politiques et strategiques certains. Il n'en demeure pas moins que Bush fut membre du Conseil d'administration du groupe Carlyle, dans lequel travaille son pere, Bush senior, et qui est dirige par un certain Frank Carlucci, lui-meme ancien directeur adjoint de la CIA et ministre de la Defense sous Reagan. Ce groupe est le plus important fonds d'investissement prive des Etats-Unis, avec 13 milliards de dollars d'actif et 16 milliards de dollars de revenus annuels. Si on s'arrete un instant sur Carlucci, on constate qu'il est soupconne d'avoir facilite l'accession au pouvoir du general Mobutu tout en etant implique dans l'assassinat de Patrice Lumumba, son rival. Apres sa carriere politique, le temps de noyauter le gouvernement, diront les mauvaises langues, Carlucci entre dans le monde des affaires, principalement dans celui de l'armement et de la securite, via Sears World Trade d'une part, qui fait faillite en 1986 tandis que le scandale explose -- SWT servait de couverture a des operations illegales des services secrets et via Wackenhut d'autre part, une societe de securite privee dont la reputation douteuse dit qu'elle sert de paravent a la CIA, et qu'elle est rattachee d l'extreme droite americaine. Carlucci devient millionnaire en quatre ans seulement avant de presider le groupe Carlyle[2]. Au lendemain de son election, George W. Bush signait un contrat d'armement de 12 milliards de dollars avec le groupe Carlyle, portant sur un nouveau systeme d'artillerie alors que tous les experts du Pentagone le jugeaient inadapte a leurs besoins. Encore plus etonnant, le matin du 11 septembre 2001, au moment precis ou le premier avion impacte la tour du World Trade Center, la reunion annuelle des actionnaires Carlyle s'ouvre a Washington. La famille Ben Laden y assiste, puisque ayant investi de l'argent dans le groupe Carlyle. (Decidement, c'est fou le nombre de passerelles qui existent entre le gouvernement americain, les industriels et l'Arabie Saoudite !) Deux jours plus tard, tandis que le trafic aerien est paralyse, un avion est specialement autorise a quitter le territoire americain. L'appareil vient de rassembler les membres de la famille Ben Laden et les ramene en Arabie Saoudite. Personne n'a cherche a les interroger. Pire, pour que l'avion puisse decoller il a fallu une autorisation emanant du plus haut niveau... Ces faits sont averes, il ne tient qu'a vous d'aller les verifier. Quand on sait que les Ben Laden payent Colin Powell 200 000 dollars pour donner une conference de quinze minutes a l'universite de Boston, et ce, une semaine avant qu'il ne devienne ministre des Affaires etrangeres, on peut se poser des questions. Il faut savoir que les Saoudiens font partie integrante de l'economie americaine, ils ont dans les banques du pays pres de 1 000 milliards de dollars ! Ils ont investi partout, notamment dans les empires des medias, tel AOL Time-Warner. Ils sont partout. Main dans la main avec les industriels americains. Premier point donc : les liens sont inextricables entre les groupes industriels, le gouvernement americain et les familles saoudiennes. Second point a venir : la theorie demente de la conspiration. 21 C'etait un lundi matin pareil a un lendemain de fete trop arrosee. Yael avait le front lourd, le corps raide. Si le sommeil avait appose un voile de distance sur l'horreur de la veille - sans pour autant soulager sa conscience -, il lui avait du moins permis d'accepter les circonstances qui attenuaient sa culpabilite. Elle avait longuement parle avec Thomas a son reveil, tot dans la matinee. Il avait insiste sur l'importance de sa defense, la legitimite de son geste pour sa survie. Ils avaient enfin mis sur la table le mot qui faisait peur a Yael autant qu'il la rassurait : la police. Elle voulait y aller, tout expliquer, justifier son acte, crier le plus fort possible qu'elle ne l'avait pas fait expres, qu'elle n'avait pas souhaite la mort de cet homme. Qu'elle s'etait seulement defendue. Thomas avait garde le silence un moment, avant de lui demander ce qu'elle comptait dire aux officiers de police qui l'interrogeraient. Les ombres dans les miroirs. Les mots sur l'ordinateur debranche et tout le reste, qu'avaient-ils comme preuves de tout cela ? Rien. La parole de Yael. -- Les seules preuves dont tu disposes, avait-il souligne, sont un billet de un dollar couvert de tes empreintes et une bougie noire. C'est mince. (Il avait pose sa main sur le genou de Yael.) Je suis certain que la solution de toutes ces bizarreries est la, sous nos yeux, il suffit de creuser dans la bonne direction. Cette bougie va peut-etre nous y aider. -- Comment ? avait-elle questionne. -- En faisant quelques courses, dit-il en souriant. Ils etaient sortis. Leur hotel se situait porte de Versailles, en face de la grosse sphere du Palais des Sports. Ils deambulerent rue de Vaugirard jusqu'a entrer dans un magasin de bricolage, ou Thomas acheta de la colle, puis ils allerent faire des emplettes, de la nourriture essentiellement, que le jeune homme insista pour payer. Sur le chemin du retour, Yael, oppressee, sursautait a chaque petarade de moteur. Face au mutisme de la jeune femme, Thomas decida de clarifier la situation : -- Maintenant que nous avons un peu de temps, je te dois une explication sur ce que j'ai fait hier apres-midi. Comme elle ne repondait pas, il poursuivit : -- J'ai suivi ce type jusque dans le metro a cote de la bibliotheque. Je voulais savoir ce qu'il mijotait, mais il m'a repere tout de suite et s'est mis a cavaler. Je l'ai poursuivi et ca a mal tourne. Une chose est sure : ce mec savait ce qu'il faisait. Il m'a repere en un rien de temps, il avait une sacree condition physique, et il n'a jamais perdu son sang-froid, au contraire. Il n'a pas couru n'importe ou, il m'a entraine vers un complice, dans le metro. Le temps que je comprenne et j'etais coince dans la rame. L'evocation de l'homme qu'elle avait tue fit vaciller Yael. Ses yeux s'embuerent. -- Ils se sont rapproches de moi, enchaina Thomas qui n'avait rien remarque. Et le premier m'a dit de me meler de mes affaires. Que la curiosite etait une bien mauvaise chose et qu'ils allaient me faire passer l'envie de fouiner. Le train est arrive a la station suivante. Sur la ligne 14 l'ouverture des portes est automatique, j'en ai profite, j'ai saute de la voiture en leur gueulant dessus. (Il joua la scene d'une voix agressive :) > Il tentait d'en rire, mais son assurance de facade se craquelait encore sous l'emotion. -- Ils ont compris que s'ils sortaient du wagon ils seraient sous le nez des cameras de surveillance, et ils n'ont pas souhaite ce genre de publicite. Ensuite je suis alle a Saint-Denis, pour prendre quelques affaires, je comptais m'inviter chez toi le temps de comprendre ce qui se passe. Je suis arrive en debut de soiree, j'ai frappe a la porte, jusqu'a t'entendre hurler, tu connais la suite. Ils arrivaient a l'hotel Mercure. Thomas observa Yael, toujours silencieuse, et vit les larmes sur ses joues. Il posa ses sacs et la prit aux epaules. -- Je sais que tout s'accumule, dit-il doucement. Pourtant c'est le moment d'etre forte. Ces hommes etaient probablement des professionnels. On a eu une chance folle de s'en sortir, et sincerement, je crois que si tu avais hesite a faire ce que tu as fait, c'est toi qui serais dans la boue en ce moment. Tu comprends ? Yael, regarde-moi. Ils se firent face. -- Cette image qui te hante, murmura-t-il d'un ton ferme, elle t'a sauve la vie ! Tu aurais prefere y rester ? C'est ca que tu aurais voulu ? Finir comme lui, a sa place ? Parce que lui, crois-moi, il n'aurait pas hesite une seconde ! Garde bien ca en tete. C'etait lui ou toi. Point ! Elle deglutit puis hocha la tete pour signifier qu'elle comprenait, qu'elle etait d'accord. Le digerer serait une autre histoire, une question de temps, si c'est possible, pensa-t-elle. Thomas saisit a nouveau les sacs. -- Pour l'instant, ce qui compte c'est que nous soyons la tous les deux. Qui te veut du mal ? Pourquoi ? C'est ce qu'on va essayer de decouvrir pour que la police puisse te croire. On va te sortir de cette histoire, d'accord ? Elle reussit a lui sourire, et il deposa un baiser sur son front. Ils entrerent dans le hall et gagnerent le quatrieme etage pour retrouver leur chambre. Yael rangea leurs provisions dans le minibar, servit des croquettes a Kardec dans une ecuelle neuve, lui installa une litiere et s'empara de vetements propres. -- Je vais prendre un bain pour me detendre, prevint-elle. Elle revint une heure plus tard, droite et determinee. Thomas eut de la peine a reconnaitre la jeune femme qu'il avait du rassurer toute la matinee. Pendant que l'eau moussait autour d'elle, Yael s'etait contrainte a revoir toute la scene, a se repasser en boucle la sequence effroyable pour finalement inverser les roles. Elle avait superpose son visage a celui de l'homme, et s'etait vue perir, cependant que la-haut il guettait sa souffrance, lui et son facies taille a la serpe, l'iris froid et cruel, satisfait de sa mission accomplie. Il etait venu dans les Catacombes pour ca. Pour la tuer. Il etait arme, pas elle. Thomas avait raison : elle etait une survivante, pas une meurtriere. C'etait lui qui avait provoque sa propre mort. -- Que comptes-tu faire de la bougie ? demanda-t-elle avec un dynamisme tout neuf. Deconcerte par un tel changement, Thomas mit cinq secondes a repondre : -- Euh... Verifier s'il n'y a pas d'empreintes digitales dessus. Et prier pour en trouver. Il designa le bureau dans un angle de la piece. Il avait decoupe le fond d'une bouteille d'eau en plastique. A cinq centimetres du bas, il avait creuse une encoche horizontale dans laquelle etait plantee une cuillere a cafe, le manche ressortant des deux tiers de l'autre cote. Juste au-dessous brulait une bougie chauffe-plat dont la flamme lechait la cuillere. Une matiere transparente et visqueuse stagnait dans la cuillere. Thomas avait rebouche la bouteille apres avoir accroche la bougie noire a une ficelle suspendue. -- Le liquide c'est de la Super Glue, expliqua-t-il. Un cyano-acrylate. Exactement la meme substance qu'utilise la police scientifique pour relever les empreintes par technique de fumage. Par exemple dans l'habitacle d'une voiture, plutot que de tout badigeonner avec des poudres, on ferme les vitres, et on enfume l'interieur avec un cyanoacrylate pour faire ressortir les empreintes. Tu vas voir, lorsque la colle atteindra les cinquante degres, elle entrera en ebullition, et les produits chimiques degages vont venir se deposer sur les acides amines, acides gras et proteines contenus dans les empreintes digitales, s'il y en a. -- Ou as-tu appris ca ? -- Je suis journaliste, non ? repondit-il en jouant les mysterieux. J'ai bosse avec un type de la police scientifique pour faire un reportage sur leurs methodes il y a quelques mois. Et ce que j'ai tente de reproduire ici, c'est une petite chambre de fumigation. -- Si ca marche, on fait quoi ? On l'apporte aux flics ? Il secoua vivement la tete. -- Non. Je contacterai cet ami en question, je lui demanderai comme un service de passer l'empreinte dans le fichier automatise des empreintes digitales, le FAED, en esperant que ca nous conduira a une piste interessante. Sinon il faudra trouver autre chose. Une fois qu'on sera surs d'avoir assez d'informations pour convaincre la police que des hommes cherchent a te nuire et que tu n'es pas une douce barjot, on ira ensemble au commissariat. -- Tu as envisage qu'on ne puisse rien trouver ? Rien prouver ? -- Ne commence pas a nous porter malheur. -- Superstitieux ? se moqua-t-elle pour conjurer l'angoisse qui pointait a nouveau. -- J'ai du sang irlandais du cote de mon pere, retorqua-t-il en se penchant vers la bouteille en plastique. Irlande et superstition, c'est un pleonasme. L'interieur s'opacifiait peu a peu, prenant une teinte lactescente. Thomas se servit une canette de the glace en l'observant. -- Pourquoi cet hotel-la ? demanda-t-elle soudain, comme si le decor lui parvenait enfin. -- Parce qu'il est confortable, et situe dans un quartier tres anime, notamment avec les halls d'exposition et le Palais des Sports, on nous remarquera moins. Et puis c'est pratique : qu'on veuille s'enfoncer dans la ville par la rue de Vaugirard qui remonte presque tous les arrondissements jusqu'au jardin du Luxembourg ou s'en eloigner par le peripherique, tout est possible en un instant. Ils dejeunerent de sandwiches maison et prirent leur mal en patience. Couche sur le dos, les quatre pattes en l'air, Kardec jouait pendant ce temps avec un emballage de surimi, apportant a la chambre un peu de gaiete et d'innocence. Apres une heure de processus chimique, la bougie noire pendait toujours dans sa carapace transparente. Des dizaines de minuscules sillons blancs enroules les uns dans les autres naissaient sur la cire. Les empreintes formaient des grappes en relief. Le journaliste colla son nez au plastique. -- Les especes de pates confus que tu vois en haut sont certainement les miennes. En revanche, je suis categorique : je n'ai pas pose les doigts ailleurs. Il lanca un regard confiant a Yael. -- Maintenant, reste a croire en notre chance et que notre poseur de cierges soit fiche par la police. 22 Le timbre juvenile de Cyndi Lauper s'eleva des haut-parleurs. >>, chantait-elle dans la voiture de Yael. Celle-ci se tenait derriere le volant, massacrant la chanson en prononcant un mot sur deux - celui qui lui revenait en memoire. Garee quai de l'Horloge, elle attendait Thomas sur l'ile de la Cite, entre les hautes facades haussmanniennes d'un cote et le defile des anciens lampadaires qui bordaient la Seine de l'autre, les toits du Louvre depassant dans le lointain. La musique rappelait a Yael la periode de son adolescence ou cet air etait un tube a la mode. Une epoque non denuee pour elle de doutes, de peurs et de coleres. Qu'est-ce qui avait reellement change depuis ? Les motifs de ses griefs et apprehensions, et bien sur le poids de ses responsabilites. Mais elle ne regrettait pas ce temps revolu, contrairement a certaines de ses amies qui vantaient les merites de cette insouciance perdue. Yael n'y croyait pas. Elle en etait venue a elaborer sa propre definition de l'age. Vieillir, c'etait arrondir les angles de son passe, lustrer ses souvenirs. >, c'etait etre capable de ne pas garder en soi trop d'epines, trop d'asperites sur lesquelles se blesser l'ame. Et pas pour dorer son image aux yeux des autres ou se mentir a soi-meme, mais parce que niveler ses blessures etait le meilleur moyen d'accepter de vieillir. La silhouette de Thomas surgit hors du porche d'un batiment du XIXe, une enveloppe kraft a la main. Il etait alle voir son ami policier pour tenter d'obtenir une identification des empreintes relevees sur la bougie. Yael le fixa attentivement, cherchant a deceler s'il etait satisfait ou abattu. Rien ne transparaissait. Impatiente, elle se pencha pour lui ouvrir la portiere. -- Alors ? aboya-t-elle par-dessus la musique qu'elle coupa dans la foulee. -- Toi aussi tu vas devenir superstitieuse, lanca-t-il en s'asseyant dans l'auto. Nous avons... de la chance. Il claqua la portiere et renversa le contenu de l'enveloppe sur ses cuisses. La bougie etait dans un sachet plastique auquel une fine liasse de feuillets etait agrafee. Thomas s'en empara pour les lire a voix haute. > Il fit face a Yael pour lui offrir un sourire satisfait : -- Bref, un bon client. Avec un dossier pareil, on ne me dira pas que ses empreintes sont la par hasard. Mon ami a appele un flic qui le connait pour l'avoir coffre a deux reprises. D'apres lui Languin est un type malin qui a trempe dans pas mal d'affaires douteuses sans se faire pincer, mais c'est un second couteau. Plutot du genre a se faire recruter comme homme de main, pas un cerveau. -- Attends un peu, je suis larguee... Je comprends rien au rapport entre ce Languin et les Ombres qui apparaissent dans les miroirs. Comment c'est possible ? -- Ca, je l'ignore. Ce que je vois, c'est un type qui a l'habitude d'etre engage pour des operations louches et qui a cherche a t'entrainer dans les catacombes de Paris. -- Alors tu crois qu'il travaille pour quelqu'un ? -- Je suis pret a parier ma chemise. Yael s'enfonca dans son siege, les deux mains sur le volant. -- J'ai toutes les informations la-dedans, continua Thomas en agitant son dossier. Adresse, profession... -- Parce qu'il a un boulot officiel ? -- Oui... il bosse dans... Thomas consulta les pages et soudain pencha la tete, la bouche grande ouverte. -- Qu'est-ce qu'il y a ? s'inquieta Yael. -- II... Il travaille dans une entreprise qui fabrique des miroirs. Yael se raidit. -- Ou ca ? -- Euh... A Pantin, pres du canal de l'Ourcq. Yael tourna la cle et le moteur de la 206 fit claquer ses soupapes. La Cite des Sciences et de l'Industrie etalait sa masse de verre et d'acier au bord de la route, sous l'oeil etincelant de sa geode. La voiture foncait sur le boulevard peripherique dominant le nord-est de Paris. Elle se deporta sur la droite et prit la sortie > pour se fondre dans la circulation qui s'eloignait de la capitale en ce milieu d'apres-midi. -- Tu devrais ralentir, ce n'est pas le moment de se faire arreter, avertit Thomas qui se tenait a la poignee. -- Prends le plan dans la boite a gants, repliqua Yael. Et indique-moi la route jusque la-bas. Thomas n'insista pas et fouilla dans le petit coffre. -- Tu ne trouves pas ca trop facile ? fit Yael en freinant a un feu rouge. -- Quoi donc ? Elle eut un geste vague de la main. -- Ca... Avoir la chance de trouver des empreintes, et qu'elles correspondent a un homme fiche. C'est pas un peu... trop simple par rapport a ce qu'on a vecu ? -- Ah, parce que toi tu trouves ca facile ? s'etonna Thomas. Encore fallait-il penser a partir d'une bougie, y relever les empreintes, avoir la possibilite de les faire analyser, rien que ca ce n'est pas facile. Mais on y a pense, voila ! Et puis il n'est pas surprenant que ce type soit fiche, c'est le contraire qui l'aurait ete. Imagine que tu veuilles engager un mec pour faire un sale boulot, tu vas aller le proposer a un banquier, a ton boulanger ou au serveur qui t'apporte ton cafe ? Non, tu t'adresses a un criminel, a un pro. -- Vu sous cet angle... Il n'avait pas tort. Elle n'etait pas dans un film ou n'importe qui pouvait etre un assassin professionnel. Le feu passa au vert et Yael ecrasa la pedale d'accelerateur. La Peugeot bleue navigua dans un dedale de rues etroites et sinueuses avant d'entrer dans un quartier industriel dont une partie des batiments etaient a l'abandon et les terrains en friche. Elle bifurqua dans une impasse qui s'achevait sur le canal de l'Ourcq. Un quai de dechargement pour semi-remorques s'allongeait sur le cote gauche, tandis qu'un mur coupe en son milieu par un portail ouvert occupait le flanc droit. Derriere le mur emergeait une construction vetuste de deux etages, occupee aux deux tiers par un entrepot en tole. -- Gare-toi la, indiqua Thomas en montrant un renfoncement a l'entree de la ruelle. Maintenant il faut adopter la bonne strategie. -- Tu as une photo de lui ? Thomas fouilla dans ses documents et lui tendit une photocopie. Le cliche n'etait pas de bonne qualite, on distinguait neanmoins un homme au visage rond, a la moustache epaisse et aux cheveux broussailleux. Sur l'impression papier, il semblait avoir de tres grosses paupieres, comme gonflees. -- Sale gueule, commenta Thomas. -- J'espere qu'il sera la. -- Il est la, assura le journaliste. -- Comment le sais-tu ? -- D'apres mes informations il roule dans une Fiat rouge. Celle qui est stationnee la-bas, dit-il en la designant du menton. Tu vas rester ici le temps... -- Hors de question ! Thomas s'appuya contre le repose-tete. -- Ce Languin est dangereux, Yael. -- Et il est connecte d'une maniere ou d'une autre a tout ce qui m'arrive. Alors tu peux me dire tout ce que tu veux, des que tu auras franchi cette portiere je serai a tes trousses. Thomas passa sa langue sur ses dents, contenant a peine son agacement. -- Bon, finit-il par dire. Mais tu restes derriere moi. Yael s'extirpa de la 206 et reorganisa leur plan : -- On ne prend pas le risque qu'il se tire en nous voyant, tu vas dans l'entrepot et je m'occupe des bureaux. Le premier qui le repere hurle. -- Ce n'est pas une bonne idee. Yael s'eloignait deja d'un pas decide. -- Mais c'est la mienne. Tu es superstitieux et irlandais ? Je suis tetue et bretonne... Elle franchit la grille, et entendit Thomas marmonner : -- Qu'est-ce que les Bretons viennent faire ici... 23 Yael traversait la cour de la fabrique d'un pas aussi assure et determine que si elle y travaillait. Elle depassa la Fiat rouge en se contorsionnant pour voir ce qu'elle contenait. Elle enregistra au passage la vitre arriere entrouverte d'une dizaine de centimetres et la portiere conducteur non verrouillee, comme en temoignait la position du loquet. L'ideal aurait ete d'y poser un emetteur pour le suivre a la trace... Elle se moqua d'elle-meme en s'approchant de l'escalier exterieur qui grimpait vers les bureaux surplombant l'entrepot. C'est vrai qu'une femme ne devrait jamais sortir sans sa balise GPS ! Ca permettrait de pister les beaux mecs... A mesure qu'elle montait les marches une idee germa. Elle se souvenait de ses seances de baby-sitting lors d'un sejour en Angleterre et du systeme utilise par une mere pour surveiller sa fille, une jeune adolescente. ChildLocate. Il permettait via le telephone portable de l'enfant de savoir a tout moment ou celui-ci se trouvait grace a la technologie GSM, meme lorsque l'appareil etait en veille. Une simple connexion Internet et un abonnement suffisaient pour voir apparaitre un plan de la ville et le point rouge symbolisant le mobile. Yael se prit a regretter de ne pouvoir mettre la main sur le portable de ce Languin. Elle l'aurait vite transforme en mouchard. Une fois la-haut, elle ne prit pas la peine de frapper et entra. Deux rangees de portes se faisaient face jusqu'a la piece du fond qui etait ouverte et ou Yael reconnut un sofa, un distributeur de boissons et des plantes vertes en plastique, tout ce qui caracterisait une salle de pause. Des baies la bordaient sur toute la longueur, donnant sur l'interieur de l'immense hangar. Yael remonta le corridor en s'offrant un bref apercu de chaque bureau qu'elle depassait. A present qu'elle etait la, son insouciance et son entetement lui apparaissaient, avec toute la betise dont elle avait fait preuve. Si elle tombait nez a nez avec Languin que ferait-elle ? Il devait probablement connaitre son visage, il saurait qu'il etait demasque et c'etait un homme violent. Dans quel petrin je me suis encore fourree, hein ? Elle retrouva le fil de ses pensees precedentes, a propos de ce qui avait change en elle depuis sa jeunesse. Rien. Tu es toujours aussi conne et bornee. Elle atteignit la salle de repos et contempla la vue qui dominait les centaines de palettes. Un Fenwick se faufilait entre les colonnes de sacs de sable pour aller charger une caisse en bois. Le fond de l'entrepot brillait comme un diademe sous le soleil. Des miroirs de toutes formes et toutes dimensions s'alignaient contre des etageres de presentation. Yael frissonna. Une ombre passa devant le plus grand. Un homme deambulant dans une allee, se rassura Yael. Elle apercut cinq personnes affairees en bas. Aucune trace de Languin. Elle reconnut Thomas qui entrait par un des acces ou s'engouffrait la lumiere du jour. Puis elle fit demi-tour au moment ou un telephone sonnait quelque part dans un des bureaux. Elle n'y preta pas attention tout de suite. Soudain l'ecran palpitant d'un ordinateur fit jaillir l'etincelle sous son crane. 24 Thomas arpentait les allees bordees de palettes entassees jusqu'a quatre ou cinq metres de haut. Il croisa un homme trapu, un rouquin d'une quarantaine d'annees, ventripotent, qui tenait un boitier noir a la main, sorte de Palm sur lequel il comptabilisait les stocks a l'aide d'un stylet. Thomas l'interpella : -- Excusez-moi, je cherche Olivier Languin, vous savez ou je peux le trouver ? Le rouquin secoua la tete. -- Non, je l'ai vu aujourd'hui mais je sais pas ou il est en ce moment. Allez voir du cote du verre, par-la... -- Dites, vous le connaissez bien Languin ? -- Pourquoi ? Vous etes de la police ? Thomas se fendit d'un rictus amuse. -- Non. Il travaille ici depuis longtemps ? -- Trois ou quatre mois, c'est le patron qui l'a recrute. Qu'est-ce que vous lui voulez ? -- Rien de mechant, lanca Thomas en s'eloignant. L'ouvrier l'observa, sceptique. Thomas prit le temps de sonder chaque allee, de devisager tous les employes qu'il croisait, assez peu nombreux au final. Il preferait ne prendre aucun risque, eviter surtout que Languin et lui se croisent sans se voir et qu'on lui apprenne que quelqu'un le cherchait. Au moins etait-il rassure de ne pas avoir Yael a ses cotes... Il preferait la savoir dans les bureaux ou Languin avait peu de chances de se trouver puisqu'il etait manutentionnaire. Il sentait qu'il n'etait pas au bout de ses surprises avec elle. Elle ne reagissait jamais comme il s'y attendait. Encore abattue ce matin, elle foncait dans le tas cet apres-midi. C'etait le contrecoup. Il faudrait la surveiller dans les heures a venir. Un lourd vantail coulissa en grincant, laissant brutalement entrer un flot de soleil. Thomas se protegea les yeux pour s'adapter a la lumiere. Dehors des hommes dechargeaient des plaques de verre de l'arriere d'un camion. Il tenta de reperer Languin. Sans succes. Jusqu'a ce qu'il apercoive celui a qui on avait ouvert la porte. Il poussait un diable sur lequel reposait un immense rectangle de verre. Derriere, son visage etait deforme, comme s'il flottait dans l'eau d'une piscine. Mais ces traits grossiers, cette moustache en friche et cette tete ronde n'etaient pas inconnus a Thomas. Olivier Languin. Dans le flottement des deux hommes en train de se jauger, Thomas reconnut la breve hesitation du chasseur apercevant sa proie. Il sut que l'autre allait attaquer. -- Attendez ! cria le journaliste. Il faut qu'on parle. Le diable pencha subitement en avant. Le ciel bascula sur trois metres de haut, pour se precipiter sur Thomas. Celui-ci bondit en arriere, trebucha, heurta le sol en meme temps que la plaque de verre qui eclata en un millier de debris scintillants qui se precipiterent sous son corps. Sans preter attention aux eclats qui s'incrustaient dans ses avant-bras, Thomas se jeta sur ses pieds, aussi tendu qu'une corde d'arbalete. Languin partait en courant dans l'entrepot. Thomas repoussa un homme venu voir ce qui se passait et se fondit a son tour dans la masse des palettes. Languin bifurqua entre deux etroites rangees, Thomas sur ses talons. Ils se poursuivirent pendant une minute dans un labyrinthe mal eclaire, frolant les murs, surgissant d'un coup entre les amas de sacs de sable, sautant par-dessus les chariots, jusqu'a ce que Thomas tourne a l'aveugle apres un virage serre pour deboucher sur un espace ouvert. Plus aucune trace du criminel. Nulle part. Les reserves de verre occupaient la majeure partie du decor. Thomas stoppa sa course pour marcher en haletant. Il surveillait chaque recoin, s'attendant a le voir surgir. Les cachettes ne manquaient pas, il en depassait une a chaque pas. Devant lui s'alignaient des miroirs par dizaines, leur surface argentee renvoyant le hangar de toles. Une seconde d'inattention, et il ne percut le moteur du Fenwick qu'au dernier moment. Les fourches d'acier surgirent comme les defenses d'un elephant qui charge. Il eut le reflexe de serrer les bras contre ses flancs pour ne pas se faire embrocher et recula de deux metres sous l'impact, jusqu'a ce que son dos heurte les piles de cartons. Les fourches traverserent les marchandises derriere lui, fracassant les vitres en larges pans qui chuterent autour de son corps comme autant de guillotines. 25 Yael s'immobilisa sur le seuil du bureau pour reflechir a cette idee folle qui tournoyait dans son esprit. D'un coup, elle se precipita devant le clavier pour verifier que le PC disposait d'une connexion Internet qu'elle trouva aussitot. Elle chercha sur Google par mots-cles afin de reperer un eventuel site francais similaire au ChildLocate anglais. Ootay. La page d'accueil d'Ootay vantait les avantages de la surveillance de son enfant par son telephone portable, partout en France, et mettait en avant ses tarifs interessants. Yael passa a la page d'inscription. Elle repondit aux > par une fausse identite, inscrivit une adresse e-mail dont elle se servait a l'occasion pour chater sur Meetic, le site des celibataires en mal de rencontres, et donna son numero de telephone portable dans la derniere case a remplir. L'operation suivante consistait a entrer un code d'activation. Elle n'avait pas fini de lire l'encadre que son mobile emit une sonnerie courte et aigue, le signal de reception des messages SMS. C'etait le programme Ootay qui lui avait envoye le code qu'elle recopia sur la page de l'ordinateur. Elle valida. Elle devait a present autoriser le geocontrole aupres de son operateur telephonique, ce qu'elle fit en deux minutes depuis le site web de celui-ci, apres avoir tape son identifiant et son code d'acces. Yael paya par carte bleue, s'empressant de taper le numero. Quelqu'un entra dans le batiment et se mit a marcher dans le couloir. Du bout du pied, Yael repoussa la porte doucement. Elle avait presque termine. Elle dut envoyer un nouveau SMS de son telephone portable pour accepter la procedure afin que le service soit operationnel. L'intrus s'installa dans la piece attenante et Yael l'entendit passer un coup de fil en se presentant. M. Calmus. Pas celui qu'elle cherchait. Ses doigts firent glisser la souris jusqu'a permettre la connexion a son compte personnel sur Ootay. Elle voulait faire un essai. Elle inscrivit son pseudonyme et lanca le geocontrole. Une fenetre s'ouvrit avec un plan du quartier. Un cercle bleu indiquait l'emplacement du telephone. -- Ca fonctionne..., chuchota-t-elle. Son portable recut un nouveau SMS lui precisant qu'elle venait de se faire localiser. Elle coupa la sonnerie pour qu'il devienne parfaitement silencieux. Elle allait le sacrifier mais n'en eprouvait aucun regret. L'enjeu depassait largement le cout de l'engin. Apres s'etre faufilee hors du bureau, elle descendit les marches en vitesse et s'assura que personne ne la voyait avant d'entrer dans la Fiat de Languin. Elle avait hesite, en apercevant du gros scotch marron, a accrocher son mobile derriere le pare-chocs pour plus de discretion mais c'etait prendre le risque de le perdre en cas d'impact. Elle fourragea dans la boite a gants avant d'opter pour le dessous du fauteuil passager, bloquant le petit boitier noir dans le revers de la housse. En s'eloignant, elle se dit qu'elle venait d'improviser un mouchard parfait. Avec une autonomie de deux ou trois jours selon l'etat de sa batterie, accompagnee d'une vraie precision. Sa faculte d'adaptation et d'improvisation la surprenait agreablement. Et elle comprit combien il etait facile de basculer de l'autre cote des lois. Ce qui ne la troubla pas. Ce fut l'excitation qu'elle ressentait a agir ainsi qui la perturba. 26 Tout autour de Thomas, la mort se mit a pleuvoir, aussi transparente que silencieuse, durant de longues secondes. Les lames de verre coulissaient depuis leurs cartons eventres, glissaient les unes sur les autres puis basculaient sans bruit dans le vide. Thomas se tassa de toutes ses forces contre l'etagere qui bloquait son dos pour s'abriter. Il ferma les yeux, serra les poings et attendit que le deluge le sectionne jusqu'au coeur. Les crocs de verre tranchaient l'air et finalement vinrent exploser au contact du beton. Le fracas secoua tout le batiment, puis un nuage de poussiere miroitante se forma avant de se dissiper aussi vite qu'il etait monte. Thomas rouvrit les yeux pour constater qu'il etait vivant. Des sillons vermillon griffaient sa peau par endroits mais aucun ne saignait vraiment. Il s'en etait miraculeusement tire. Languin filait deja vers le fond de l'allee pour entrer dans le royaume des miroirs, la derniere ligne droite avant la sortie. Trop loin de lui. Thomas apercut la silhouette de Yael qui surgissait dans le hangar, alertee par le vacarme. Il la vit hesiter sur la direction a prendre avant de s'engager vers lui. Entre les miroirs. Elle allait tomber nez a nez avec Languin, un seul virage les separait. Thomas rassembla ses forces et s'extirpa des debris translucides qui craquerent sous ses pas. Il accelera et une douleur fulgura dans sa cuisse droite. Il sentit le sang couler, collant son pantalon de lin sur son genou. Languin et Yael avaient disparu derriere les presentoirs. En boitant, Thomas penetra a son tour dans le canyon des perspectives inabouties. Les glaces renvoyaient chacune leur carre de realite qu'une autre captait et renvoyait a son tour, et ainsi de suite jusqu'a ce que les details se melent et se perdent. Chaque mouvement se decomposait en mille mouvements, chaque pas en mille pas. Cette vallee de fenetres argentees ouvrait subitement sur l'errance dans le temps et l'espace. Ralenti par sa jambe blessee, Thomas avait l'impression que la distance ne se reduisait pas, qu'une minute entiere s'etirait entre chacune de ses foulees. Tant et tant de gestes explosaient a la peripherie de son regard qu'il ne savait plus ce qui lui appartenait, craignant de ne plus faire la distinction entre Languin et lui. Il emergea enfin d'un virage pour decouvrir avec stupeur la ligne droite avant la sortie. Et personne en vue. Yael et Languin s'etait volatilises, comme happes par les miroirs. Soudain, mille silhouettes vinrent s'ajouter aux siennes dans ce ballet epuisant. Celles de Yael s'extirpant de sa cachette, entre deux cadres. Elle s'avanca tandis qu'il la fixait sans comprendre. -- Je l'ai laisse detaler, s'ecria-t-elle a moins de dix metres. Des que je l'ai apercu, je me suis planquee et je l'ai laisse partir. La pression retomba d'un coup pour Thomas. Il ferma les paupieres. -- Tu as bien fait. C'aurait ete trop risque. Elle n'etait plus tres loin et les nombreuses traces rouges qui marquaient les vetements de Thomas la troublerent. Elle porta une main moite a sa bouche. -- Qu'est-ce que tu t'es fait ? s'alarma-t-elle. Tu es couvert de sang. -- Ca va, tenta-t-il de la rassurer. C'est superficiel. Sceptique, Yael hesita. -- Rien n'est perdu, fit-elle enfin. Il va etre interessant de savoir ou il court maintenant. Viens, je vais t'expliquer. -- Yael, je ne suis pas en etat de lui courir apres. -- Ca sera inutile. Elle posa les mains sur ses hanches, le regard acere. 27 Thomas fulminait encore. Il venait d'attendre deux heures aux urgences de l'hopital Bichat, porte de Saint-Ouen, avant de se faire recoudre. Huit points de suture en definitive. Un miracle. Ses avant-bras etaient mouchetes de petites entailles et l'urgentiste avait prefere les lui bander entierement plutot que de les couvrir de pansements. Yael le rejoignit alors qu'il sortait de la salle de soins en boitant un peu. -- Je serai en parfaite sante d'ici a ce week-end, la rassura-t-il, c'etait superficiel, je suis un homme chanceux. Elle ne partageait pas sa serenite. -- Thomas, je suis desolee de ce qui t'es arrive. Je vais faire en sorte d'avoir assez de preuves contre Languin, je vais identifier son commanditaire et je file voir la police. Tu ne dois plus m'accompagner. Tu en as deja trop fait. Je ne veux plus te mettre en danger. Le visage du journaliste redevint serieux. -- Mets-toi a ma place deux minutes. Imagine ce que je viens de vivre : notre rencontre, ces ombres, ces hommes dans le metro, bref, tout ce que je viens d'encaisser avec toi ! Tu crois vraiment que je pourrais te laisser seule a present ? Je me sens aussi implique que toi dans cette histoire. Alors c'est la derniere fois qu'on en parle, d'accord ? Yael finit par acquiescer en baissant les yeux comme une enfant. L'evocation du danger qu'il venait de courir pour elle nouait une boule dans sa gorge. -- Maintenant qu'est-ce que tu proposes ? Prendre encore plus de risques face a un homme comme Languin ? -- Suivre la piste de Languin ! intervint-elle vivement en relevant le nez. Se sachant demasque, il ne va pas rentrer chez lui, de peur que les flics l'y attendent. Alors, ou irait se refugier un type dans son genre, qui ne monte pas ses coups lui-meme, qui est un executeur plutot qu'un cerveau ? -- Pas aupres de celui qui le paie ! Ce serait lui amener les flics et l'autre le zigouillerait ! Il n'est pas aussi stupide ! -- Tu veux parier que si ? Thomas haussa les sourcils, sceptique. Sur le trajet de l'hopital, Yael lui avait explique comment elle avait fabrique un mouchard. -- Il nous faut un ordinateur, annonca le journaliste. Savoir ou il se trouve en ce moment. -- C'est fait. Pendant qu'on s'occupait de toi, j'ai ete sur Internet, la standardiste a ete sympa, et j'ai effectue cinq controles de position en une demi-heure. Languin est en banlieue ouest, pres de la Seine. Thomas eut du mal a cacher un sourire epate. -- Tu aurais fait une flic redoutable. -- Il n'est peut-etre pas trop tard... Allons-y, la ville en question est a une vingtaine de kilometres. Herblay, dans le secteur de l'eglise. Le hic, c'est que la precision du geocontrole n'est pas excellente. S'il s'agit d'immeubles ou de maisons mitoyennes dans un perimetre restreint, on risque de ne pas le trouver. -- On improvisera sur place. L'apres-midi touchait a sa fin lorsqu'ils quitterent l'A-15 pour entrer dans une petite ville ou les lotissements bon marche cotoyaient des villas plus bourgeoises et quelques immeubles, tantot modernes, tantot annees 60 et son architecture morose. Le centre-ville multipliait les enseignes de banques, d'agences immobilieres et de coiffeurs. Herblay respirait l'agglomeration tranquille de la banlieue ouest, ses rues aux nids-de-poule plus profonds que des crateres d'obus, ses ronds-points repetitifs et sa population ni tout a fait parisienne ni tout a fait provinciale. Ils suivirent les panneaux pour descendre le coteau dominant la Seine et bifurquerent a mi-chemin vers une esplanade. Ils etaient dans les beaux quartiers, ceux des pavillons coquets et des maisons luxueuses. La vegetation debordait des jardins jusqu'a couvrir la rue par endroits, des mimosas jalonnant la longue impasse jusqu'a l'eglise gothique qui surplombait le panorama. Un petit cimetiere seculaire flanquait l'edifice religieux, ses tombes depouillees et brisees n'en veillaient pas moins sur des dizaines de kilometres d'horizon, des tours colossales de la Defense aux villes voisines qui s'etendaient en serpentins, jusqu'a la foret de Saint-Germain en face, de l'autre cote du fleuve. La 206 se gara a l'ombre des arbres qui encadraient un minuscule parking. Yael et Thomas en sortirent en guettant les environs deserts. -- La zone indiquee par le site Ootay se trouve plutot derriere l'eglise, precisa la jeune femme en designant une ruelle qui s'atrophiait entre les vieilles pierres du presbytere et le mur d'une propriete privee. Ils s'y enfoncerent, deambulant sur les paves. Un vieux manoir a la pierre usee s'elevait derriere le mur, gris et sinistre. -- On dirait que c'est la seule habitation de ce cote, fit remarquer Yael. Attends-moi la. Elle fit demi-tour et courut jusqu'au portail massif qui fermait l'acces a la demeure. Elle se pencha pour debusquer une fente a travers laquelle elle apercut la facade du manoir, puis revint aussi vite aupres de Thomas. -- Il y a un immense parc avec... la voiture de Languin. -- Parfait. Je propose qu'on fasse le tour, pour trouver le moyen de franchir... ca, repondit Thomas en levant les yeux vers les cinq metres de maconnerie. Ils longerent la ruelle jusqu'a ce qu'elle debouche sur une pelouse, au pied de l'eglise. Un escalier descendait sur un chemin de terre. La colline etait boisee et plus sauvage de ce cote, quelques toits se dressaient ici et la entre les frondaisons, jusqu'a la Seine en contrebas. A cet endroit le mur de la propriete etait en mauvais etat, le mortier s'etait effrite sur les pierres proeminentes. Il etait facile de les escalader. Yael et Thomas echangerent un regard entendu. Mais ils n'etaient plus seuls. Quatre adolescents etaient assis sur les marches, ils discutaient et riaient sans preter attention au paysage somptueux. Thomas alla vers eux et les salua. -- Bonjour, je suis nouveau en ville, je cherche a acheter une maison et je me demandais si vous saviez qui habite ici ? Je la trouve plutot cool cette baraque. Un garcon aux cheveux longs noues en catogan se leva pour se pencher par-dessus le chemin et crier vers la pente : -- Hey, Antoine ! Viens voir deux minutes ! L'interesse apparut quelques secondes plus tard, remontant entre les racines et les hautes herbes. Il portait un tee-shirt > couvert de brindilles et avait les cheveux en petard. Le visage d'une fille emergea egalement des fourres. -- Quoi ? fit Antoine. -- Toi qui connais la ville, qui c'est qui vit la ? -- Tu me prends pour les Pages blanches ou quoi ? -- C'est pour eux, dit le chevelu en designant le couple. Ils voudraient acheter le manoir. Antoine haussa les epaules. -- Bah, c'est pareil. J'en sais rien moi ! Thomas se rapprocha du garcon. -- Tu sais si c'est une famille ou plutot quelqu'un de seul ? -- La seule personne que j'ai vue en sortir c'est un bonhomme tout moche et qui cause pas. Il est vieux, je serais vous, j'attendrais un peu, elle va pas tarder a etre a vendre, si vous voyez ce que je veux dire. -- J'en prends bonne note. Merci, bonne soiree. Thomas s'eloignait lorsqu'il fit volte-face pour interpeller le fameux Antoine : -- A tout hasard, tu ne sais pas s'il a des chiens ce monsieur ? Ma femme est allergique, je ne voudrais pas y aller pour rien. -- J'ai jamais vu de cabot... Par contre, ajouta-t-il, si vous voulez jeter un coup d'oeil, y a un vieux souterrain juste la. (Il tendit le bras vers la pente en friche.) On peut pas le voir d'ici, mais c'est assez grand pour y passer, et ca donne au milieu du parc. Thomas hesita. Si ca tournait mal, les gamins seraient meles a leur histoire. -- Non... ca va aller, merci. Il retrouva Yael et ils retournerent sur leurs pas. -- J'aimerais tout de meme savoir a qui on a affaire, insista Thomas. On va aller se trouver a diner, et faire une ou deux recherches sur cette maison le temps que ces gamins se dispersent. -- Et si Languin file entre-temps ? -- On pourra toujours le pister et se renseigner sur celui qu'il vient d'aller voir. Dans le centre-ville, ils demanderent s'il existait un endroit ou se connecter a Internet. Ils atterrirent dans une boutique de materiel informatique ou le vendeur accepta gracieusement qu'ils utilisent sa connexion. Aiguille par la remarque d'Antoine, Thomas cliqua sur le site Pages blanches pour entrer l'adresse du manoir et obtint en retour le nom du proprietaire, qui n'etait pas sur liste rouge. Serge Lubrosso. Thomas chercha a tout hasard si ce nom correspondait a quelque chose sur le net via le moteur de recherche Google, sans succes. Ils remercierent le commercant et errerent en ville le temps de faire le point. L'un comme l'autre doutaient de la suite a donner a cette visite. Pas question de sonner pour l'interroger, et pas question d'entrer par effraction. Surtout s'il s'averait que ce Lubrosso n'avait rien a se reprocher. -- Ca m'etonnerait tout de meme qu'il soit blanc comme neige ! s'etait exclamee Yael. Qu'est-ce que Languin ferait chez lui a cette heure, sinon ? Ils devorerent une pizza a emporter, assis sur le trottoir d'une rue calme, devant le minuscule reduit de Pizza Nino d'ou s'echappait l'odeur de pate cuite au four. La nuit tombait peu a peu. Thomas se redressa tout a coup, la bouche pleine, et se dirigea vers le pizzaiolo qui l'accueillit avec un sourire. Oui, il livrait tout Herblay, oui, il connaissait le manoir derriere l'eglise, mais ne savait rien de particulier, si ce n'est le nom de celui qui l'habitait. Bredouille, Thomas revint terminer son diner. Ils etaient de retour a la 206 lorsque Yael remarqua une vieille dame occupee a remercier avec insistance un grand type a lunettes en chemise et cravate, en train d'accrocher un panneau a vendre sur le rebord d'une fenetre. Le carton colore etait au nom d'une agence > et mentionnait un numero de telephone. -- C'est gentil de vous etre deplace si tard, insista la vieille dame. -- Aucun probleme, madame, si je peux vous rendre service. L'agent immobilier respirait la bonne humeur. Yael decida de tenter sa chance. -- Excusez-moi... Bonsoir, c'est pour un renseignement... L'homme se tourna vers elle et son sourire s'intensifia en decouvrant la belle jeune femme qui s'adressait a lui. -- > Voila ma devise, fit-il en rigolant. (Il ajouta, plus serieux :) Je peux vous aider ? -- En fait, j'ai flashe sur une demeure, la grosse derriere l'eglise, elle n'est pas a vendre, cela dit, je me demandais si vous ne sauriez pas qui vit la-bas. On ne sait jamais... -- Le manoir de l'eglise ! Non, je ne pense pas qu'il vende, et je crois que le proprietaire aime sa maison. Je lui ai deja propose un bon prix pour des clients potentiels, rien a faire ! -- Vous le connaissez ? -- Comme ca..., dit-il en haussant les epaules. M. Lubrosso n'est pas tres bavard. Mais on sait tous qui c'est. Il fait peur aux gamins. Les momes d'Herblay connaissent le manoir, c'est leur grand jeu de s'en approcher. Pourtant vous n'en ferez pas rentrer un seul ! Ils ont une trouille noire de M. Lubrosso. -- Pourquoi ? Il leur tire dessus au gros sel ? L'agent immobilier guetta la rue puis se pencha vers Yael pour confier : -- Pire ! Il fait de la magie noire ! Yael pouffa. -- Ne riez pas ! lui ordonna-t-il en rigolant de plus belle. Tous les gosses vous le diront, c'est un sorcier ! L'esprit de Yael se mit en alerte. -- Il est retraite je crois, c'est ca ? Attache a son patrimoine... -- Non, il travaille encore. Il est proprietaire d'une usine dans l'est parisien. Il fournit notamment les batiments officiels de la ville en miroirs. Yael se tendit. La chair de poule courut sur ses bras. -- Pardon ? -- M. Lubrosso, repeta-t-il, il fabrique des miroirs dans son usine et fournit notre ville, entre autres la mairie, les ecoles, le centre culturel... Elle le remercia aussitot, sous le choc, et voulut revenir vers Thomas, mais elle dut accepter poliment la carte de visite du grand energumene qui reussit a placer qu'elle etait fort jolie. Yael revint faire son expose. -- C'est bien le commanditaire, conclut Thomas. Lubrosso est le patron de Languin. Je crois que cette fois une petite visite s'impose. 28 Des vers luisants marquaient la lisiere du sentier, sous le haut mur du parc. Les adolescents avaient disparu, et la masse brune de l'eglise veillait de ses vitraux noirs sur les steles en ruine du cimetiere. La nuit etait installee depuis plus d'une heure. Yael tatait les pierres les mieux arrimees pour escalader, lorsque d'un geste Thomas l'invita a le suivre. Il enjamba les fougeres et entreprit de descendre la colline, mais sa cuisse le rappela vivement a l'ordre, il dut ralentir. -- C'est le souterrain que tu cherches ? -- Exactement. Plus discret. A peine avait-il termine sa phrase que l'ouverture apparut entre deux arbres. A quelque cinq ou six metres seulement du chemin. Le tunnel s'enfoncait tout droit dans la butte avant de remonter et de s'ouvrir au milieu du parc. Il n'etait pas tres long, Yael pouvait en distinguer l'orifice bleute depuis l'entree ou elle se tenait. Ils le traverserent en silence, et emergerent parmi les arbustes et les fleurs. Une mare captait le clair de lune qui nimbait le domaine. La masse blafarde et fissuree du manoir tronait, tassee sur elle-meme. A l'etage, deux lumieres trouaient l'ombre, de part et d'autre de l'entree. Avec ses fenetres enfoncees dans les ouvertures et son perron de marches tordues il ressemblait a un crane gigantesque. Sur la droite, un halo plus diffus baignait les massifs de fleurs. Yael et Thomas s'en approcherent. Une veranda centenaire accotee au batiment sourdait d'un mur ouvert, bulle de savon sous son armature de metal rouille, tout droit sortie d'un roman de Jules Verne. Ses poutrelles arrondies comme des pattes d'araignee etouffaient un salon d'antiquaire. Entre les sofas de velours cramoisi et passe, un capharnaum d'antiques tables, de gueridons et lutrins croulait sous les bibelots heteroclites : sextant d'epoque, longue-vue, pieces d'armure, collections de grimoires, tapisseries enroulees parmi un lot de cartes maritimes... Les objets s'entassaient sous la poussiere et l'oubli. Une des parois de verre reliant deux poutrelles etait montee sur charnieres et servait de porte ; ouverte, elle laissait filtrer le son crachotant d'un gramophone jouant un vieil air de Cole Porter. Deux petites lampes a abat-jour en verre rubis soulignaient les ombres plus qu'elles n'eclairaient. Assis face a face, Languin et celui qui devait etre Lubrosso sirotaient un digestif pour l'un, un cafe pour l'autre. Dans la penombre, Lubrosso etait inquietant. Sec et long, le nez busque, les levres trop fines sur un teint pale, il ne semblait vivant que dans la flamme de ses prunelles. Un melange de Boris Karloff et Bela Lugosi, estima Yael oppressee par l'atmosphere lugubre des lieux. -- Il faudrait se rapprocher, murmura-1-elle. Thomas designa du menton les epis de jonc qui encadraient un cote de la verriere, et ils s'agenouillerent pour les atteindre. La musique etait plus forte a present, et la voix eraillee de Lubrosso leur parvint. -- ... a dix-neuf ans. C'est ma petite-niece. Bien qu'elle soit trop frivole aux yeux de sa mere. Soudain Languin se leva et approcha de l'ouverture, les pieds dans le jardin, a moins de deux metres de la jeune femme et de son compagnon. Il semblait excede. Il fit surgir un paquet de cigarettes de sa poche de jean et s'en alluma une en la savourant a pleins poumons. S'il se tournait un peu, il ne manquerait pas de reperer les deux formes humaines tapies a ses pieds. Yael agrippa la main de Thomas et la serra tres fort. Il fallait qu'ils reculent. Elle transfera une partie de son poids sur son genou gauche et ses coudes et commenca, tres lentement, a ramper. L'herbe ploya, les tiges seches bruisserent legerement. Thomas la saisit par la manche pour l'immobiliser. -- Bon, je fais quoi demain ? interrogea Languin d'un ton nerveux. La voix de Lubrosso traversa sa gorge ravagee pour jaillir dans le salon : -- Je vous ai deja repondu : vous prenez le large. J'espere qu'on ne vous a pas file le train. Disparaissez a l'etranger ou a la campagne. -- Ca m'arrange pas vraiment, maugrea le moustachu. -- N'en rajoutez pas, s'il vous plait ! Je vous ai trouve du travail pendant quatre mois et vous me remerciez en debarquant chez moi ! -- Hey ! Ne me prenez pas pour un con ! Vous m'avez embauche seulement pour m'avoir sous la main. (Il le singea avec mepris :) > et tout ca pour me faire lanterner ! -- Vous avez ete paye pendant ce temps. -- Pas assez ! Si je dois partir il me faut du ble ! Et plus des miettes ! Yael percut soudain la nervosite de Thomas. Il etait pret a bondir pour neutraliser Languin. Elle le retint d'une main ferme. -- Vous m'avez meme pas dit a quoi ca sert ce cirque ! J'ai l'impression d'etre un pion qu'on balade... -- C'est notre lot a tous, retorqua l'homme aux traits pointus sans bouger du sofa. Il posa sa tasse sur la table basse, ouvrit un coffret en bois ouvrage et y pecha avec delicatesse une bague en or, sertie d'une pierre aux reflets nacres. -- Dites-moi, monsieur Languin. Vous croyez a la sorcellerie ? -- La sorcellerie ? Tu parles ! C'est des trucs pour manipuler les minables ! De la connerie du Moyen Age pour bruler les geneurs ! Lubrosso sembla peine par cette reflexion. Il fit glisser avec amour la bague a son majeur. -- C'est dommage, voyez-vous, car ce magnifique bijou est justement un vecteur de sorcellerie. Languin tourna la tete vers le vieil homme. -- D'apres la legende du pays d'ou je l'ai rapportee, elle aurait la faculte de tuer sur l'ordre de celui qui la porte. Grace aux pouvoirs de la lune. C'est inoui, n'est-ce pas ? Languin eut un soupir las. -- Imaginez que je la pointe dans votre direction, murmura Lubrosso en joignant le geste a la parole, et que j'ordonne votre mort. Que se passerait-il d'apres vous ? Languin tira sur sa cigarette en haussant les epaules. -- Rien ! Nada ! dit-il en crachant la fumee. Vous venez de le faire et je me marre. C'est des conneries tout ca. Lubrosso le fixait intensement. Yael avala sa salive, persuadee du contraire. Il y avait de l'electricite dans l'air, il se passait quelque chose. Lubrosso etait etrange, ses yeux etincelaient. Tout a coup, Languin porta la main a sa poitrine et son visage se crispa. Son cou se mit a tressauter, puis son ventre. Il essaya vainement de se cramponner a la charpente metallique puis s'effondra, les doigts crochetes dans ses paumes, une ecume sanglante a la bouche. Yael se colla a Thomas. Languin maintenant etait a leur niveau, et ses yeux les fixaient. De violentes convulsions secouaient ses membres, puis a mesure que la vie quittait son regard, elles s'apaiserent pour laisser son corps inerte. Languin n'etait plus qu'un cadavre. Yael, tremblante, avait enfoui son visage dans ses mains. Elle allait se relever pour s'enfuir au plus vite quand Thomas la plaqua au sol. Ecrasee dans les herbes, elle vit alors Lubrosso sur le seuil du jardin, juste a cote d'eux. Il s'etait deplace sans bruit et contemplait le mort. Il etait beaucoup plus grand qu'elle ne l'avait pense. Un geant aux cheveux blancs. Tout a fait digne de son decor, dans une robe de chambre en satin noir et rouge qui dansait autour de sa silhouette a l'image d'une cape. -- Vous devriez montrer plus de respect pour les traditions anciennes, dit-il au cadavre en caressant sa bague. 29 L'ombre de Lubrosso s'allongeait dans le jardin par la porte ouverte sur la nuit. Il tata le corps de Languin du bout du pied, rentra sous la spacieuse verriere et deposa la bague dans le coffret en bois avant de se tourner vers une pile de documents anciens entasses sur un buffet. Yael se degagea de l'etreinte de Thomas. -- Tu as vu ce que j'ai vu ? chuchota-t-elle. Elle frissonnait ; la peur, ou peut-etre le froid d'etre restee si longtemps etendue dans l'herbe... elle ne savait plus. -- Cette fois, je vais voir les flics, prevint-elle. -- Non, attends, chuchota Thomas. Ton histoire d'ombres qui parlent s'ameliore d'un vieillard qui tue a coups de bague magique ! Tu vois d'ici les flics ? Ils t'expedieront en psychiatrie en se tapant sur les cuisses ! Ils se figerent soudain en entendant la voix cassee de Lubrosso. -- Pardonnez-moi d'appeler si tard, mais j'ai eu un souci. Il tenait un telephone contre son oreille. -- Bien de dramatique en soi, Languin est venu chez moi ce soir, un peu panique. Oui, elle est passee a l'usine. Oui, cet apres-midi meme. En effet, ce n'etait pas prevu, mais j'ai regle le probleme Languin. Non, pas par balle, je n'ai pas d'arme. Je sais bien que ca n'etait pas le plan, il fallait neanmoins agir. Envoyez-moi quelqu'un pour me debarrasser de ca. Lubrosso s'efforcait visiblement de contenir son agacement. -- Languin etait une petite frappe, il suffira de maquiller ca en reglement de comptes, personne ne cherchera plus loin. Oui, tout a fait. (Il ecouta avant de repeter :) Dans une heure ? Bien. J'attends votre homme. Et pour elle, que fait-on ? Cette affaire Languin contrarie nos projets, pourtant il y a, j'en suis sur, un moyen de... Yael se raidit. -- Oui. Elle n'est plus chez elle. Je devais lui faire passer le prochain message par l'ordinateur mais ca va etre plus delicat. Le geant lissa sa chevelure d'argent en acquiescant. -- Tres bien. Je vous laisse la suite. Soyez tranquille je brulerai les prochains messages. L'important c'est qu'elle les ait progressivement. Cette fois, ca risque de toucher une corde sensible. La famille c'est toujours efficace. Yael se herissa et s'avanca d'instinct. Thomas la prit par le bras et la tira en arriere. Il appuya son regard pour lui commander de se taire. -- Je les detruis de suite, et j'attends votre homme. A bientot. Lubrosso raccrocha et se laissa tomber dans un fauteuil Voltaire. Il soupira, un long sifflement. Les minutes s'egrenerent sans qu'il bouge. Yael mourait d'envie de se jeter sur lui. La colere l'etouffait. Sa famille ne pouvait se limiter qu'a une seule personne : son pere. Tant qu'il serait en Inde, ils ne pourraient rien contre lui, le pays etait trop vaste et son pere n'etait pas de ceux qui prennent la peine de debusquer un telephone pour donner des nouvelles, on ne pourrait donc pas le retrouver. Elle avait trois semaines, voire un mois de tranquillite. Lubrosso devait payer. Elle devait rassembler des preuves. Le corps de Languin ! Ca c'est une preuve ! Pourtant elle n'en etait pas convaincue. Si la police venait jusqu'ici et parvenait a inculper Lubrosso du meurtre du malfrat, rien ne certifiait en revanche qu'ils pourraient remonter la piste du complice, celui qu'il venait d'appeler. Par le telephone ? Yael n'y connaissait rien en telecommunications. La police serait-elle capable de pister un appel effectue dans la nuit ? Meme d'un telephone filaire ? Meme si le numero etait sur liste rouge ? C'etait neanmoins prendre un risque. Et il s'agissait de sa vie. Et peut-etre de celle de son pere. A cette seule pensee, Yael enragea un peu plus. Lubrosso etait toujours dans son fauteuil. Thomas tira la manche de Yael pour lui signaler qu'ils repartaient. La jeune femme secoua la tete. Le journaliste insista et elle articula un > categorique. Thomas leva les yeux au ciel, exaspere. Yael ignorait depuis combien de temps elle attendait lorsque Lubrosso souleva sa carcasse magistrale pour se faufiler entre les meubles encombres et ouvrir le tiroir d'un secretaire en cerisier. Elle rampa pour mieux voir l'interieur, frolant la jambe de Languin d'ou s'exhalait une curieuse chaleur par le bas du pantalon. Le mort la regardait avec insistance, comme un satyre, l'ecume aux levres, la joue molle. Une odeur rance de nourriture mal digeree grimpa jusqu'aux narines de Yael. C'est mon imagination. Il vient seulement de mourir, ca pue pas si vite un macchabee. Elle distinguait maintenant les motifs sculptes du bureau, des diablotins en relief. Lubrosso s'empara d'une serie de feuilles et alla a un benitier vide qui reposait sur un piedouche de marbre. Il jeta les documents a l'interieur et chercha autour de lui. A defaut de combustible il prit une carafe ambree et en versa le contenu dans le benitier. Il frotta un briquet et approcha la flamme de la vasque. Le fantome d'une fleur bleue se materialisa avec un petit ronflement et les flammes commencerent a lecher les papiers. Les traits de Lubrosso se colorerent d'un voile lapis-lazuli sautillant. Satisfait, il s'ecarta et sortit de la veranda d'un bon pas, penetrant dans le manoir par ce qui devait etre la salle a manger ou il disparut. Yael n'hesita pas plus longtemps. Elle deplia ses membres engourdis et s'elanca dans la verriere. Le temps de comprendre, et Thomas la vit sinuer entre les meubles sur les epais tapis. Elle fila entre les centaines d'objets entreposes en vrac. Tout un assortiment de pendules de radiesthesiste se mirent a osciller dans son sillage, perturbes par l'elan de la jeune femme. Dans le benitier, les feuilles se desagregeaient en copeaux de jais et de cendre, et les flammes percaient deja des degats irreparables dans les parties encore intactes. Yael plongea la main entre les langues brulantes et arracha les feuilles du brasier ; une nuee fuligineuse se dispersa alentour. Sur le seuil, Thomas lui faisait de grands signes. -- Viens ! Sors de la ! hurlait-il du bout des levres. Elle l'ignora et chercha au milieu de ce bazar ou etait le telephone que Lubrosso venait d'utiliser. Elle voulait connaitre le numero qu'il avait joint. Avec un peu de chance il s'agirait d'un appareil avec cadran digital capable d'indiquer les derniers chiffres composes. Au pire il aurait la touche > et elle tenterait le tout pour le tout. Elle souleva un livre et apercut le combine. Un modele des annees 50, tout en bakelite avec cadran circulaire, bien trop vieux pour disposer de la moindre fonction utile. Constatant qu'elle ne sortait pas, Thomas entra a son tour. Il vint vers elle mais devia de sa trajectoire a la vue du coffret ou reposait la bague dite mortelle. Il souleva le couvercle. Elle etait la, l'or buvant le peu de luminosite des lieux, la pierre de nacre contre la feutrine verte qui tapissait l'interieur du coffret. Thomas la saisit, elle etait lourde et froide. Il l'inspecta attentivement sans rien remarquer de singulier, si ce n'etait son age. Il la replaca avec soin et allait s'elancer pour entrainer Yael vers l'exterieur, lorsqu'il apercut sur la table basse le verre dans lequel avait bu Languin. Il le monta a son nez. Aucune odeur suspecte. Il scruta le reste du contenu et remarqua un depot rouge dans le fond. -- Poison..., murmura-t-il. Le coup de la bague c'etait de la mise en scene. Il fit signe a Yael de le suivre. -- Maintenant, viens ! Le nettoyeur ne devrait plus tarder, il faut deguerpir ! insista-t-il. Yael glissa les papiers rescapes sous sa chemise et courut vers Thomas qui l'attendait. Elle se tourna une derniere fois vers l'etrange veranda. Et elle le vit. Lubrosso venait d'entrer dans la salle a manger, il n'avait pas encore leve les yeux et ne les avait pas vus. Yael poussa Thomas de toutes ses forces dans le jardin et ils se precipiterent dans la nuit. Lorsqu'ils s'installerent a bord de la 206, Thomas grimacait en tenant sa cuisse. Ils etaient a bout de souffle, en sueur. Tout le quartier etait silencieux. Thomas finit par designer la poitrine de Yael : -- Tu as pu en sauver un peu ? Elle se cambra pour extraire les feuilles calcinees. -- Pas grand-chose. -- De quoi aller tout droit a la police ou non ? -- Je te le dirai quand j'aurai dechiffre ca. Elle planta ses prunelles gris-blanc dans celles de Thomas. Il la devina a fleur de peau. -- Lubrosso a mentionne ma famille. Je ne veux pas prendre de risques. Si jamais quelque chose deconne avec les flics au moment de l'arreter, je ne veux pas me retrouver dans l'ignorance, avec le principal suspect en liberte. Cet homme semble pret a tout. Yael alluma le plafonnier, Thomas devint nerveux, se mit a scruter la place de l'eglise pour s'assurer qu'on ne les espionnait pas. Elle inspecta les trois pages carbonisees qui se volatilisaient un peu plus a chaque manipulation. Elle secoua la tete, au bord des larmes. -- Non, tout est... tout est brule... Le centre de la premiere feuille etait noirci mais encore resistant. Yael la pencha dans tous les sens sous la lumiere de l'habitacle. Elle parvenait a discerner des traits, des arrondis. Un mot se detacha. > Puis un autre fragment. >. Et enfin : > Rien d'intelligible cependant. Yael rejeta la tete en arriere. Elle avait place beaucoup d'espoirs dans ces documents. -- Laisse-moi voir, demanda Thomas en prenant les fragiles indices. Apres un examen minutieux, il fit preuve d'un peu d'optimisme : -- On pourra peut-etre en sortir quelque chose. -- Comment ? Par ton ami de la police scientifique ? -- Non, consulter en vitesse un fichier informatique est une chose, mobiliser les ressources d'un laboratoire de la police en est une autre. Cela dit, c'est nous qui allons faire notre labo. Yael, abattue, secoua la tete : -- Et tu comptes le trouver ou, ton laboratoire ? -- En passant un peu de temps dans un institut de beaute. 30 Yael et Thomas etaient rentres a leur hotel apres une heure du matin. Les heures filerent au-dessus d'un Paris scintillant. A mesure que les projecteurs s'abaissaient, les monuments retournaient peu a peu a leur solitude. Vint enfin l'heure intermediaire. Celle ou la ville dort de toute son ame. Les noctambules sont couches, la journee passee devient la veille, juste avant que les leve-tot occupent les premiers metros, le vent en liberte souffle dans Paris plus bruyamment que les moteurs. Dans un 4 x 4 noir, deux silhouettes patientaient, nimbees par le halo rouge de l'enseigne hotel se refletant dans le pare-brise. Luc se massa la nuque. Cette attente interminable lui rappelait ses planques aux stups. Deja trois ans qu'il avait quitte le bercail. Termine la police pour lui. Bien ne lui manquait. L'adrenaline, il l'avait tout autant aujourd'hui. Plus souvent meme. Les objectifs avaient change, voila tout. Et surtout il avait une marge de manoeuvre sur le terrain sans commune mesure. L'action et la possibilite de la vivre pleinement. La paye aussi etait sans comparaison. Que des avantages. A condition de pas trop se poser de questions. Et de supporter les tares comme Dimitri. Dimitri somnolait a cote de lui. Un Ukrainien qui vivait en France depuis cinq ans. Pas tres causant, mais rudement efficace. Lui ne se posait aucune question. Au bureau, on murmurait meme qu'il avait deja participe a des >. Des operations de nettoyage. Lorsqu'une equation sur le tableau posait probleme et que tous les moyens de contournement avaient echoue, on y mettait un coup d'eponge. Definitif. Ceux qui propageaient ce genre de rumeur disaient aussi que Dimitri etait volontaire pour les missions macabres, et qu'il aimait ca. Il faisait peur. Un mercenaire recrute par parrainage. Comme la plupart d'entre eux, songea Luc. Tous habitues au terrain, pour l'essentiel des anciens de l'armee, comme Michael. On frappa a la vitre, Dimitri sursauta et jura en russe. C'etait justement Michael. -- On l'a localisee, dit-il en ouvrant la portiere. Venez. Ils se regrouperent derriere le 4 x 4. Luc verifia son arme apres s'etre assure qu'il n'y avait personne en vue. -- Je viens d'avoir confirmation. Elle a paye l'hotel par carte bleue. Yael Mallan. Avec un nom pareil, on peut pas se tromper. La cle de sa chambre n'est pas au clou, on y va. Les trois hommes descendirent le trottoir en direction de l'hotel. Une conjugaison mortelle de muscles, de nerfs, et d'experience destructrice qui les avait vides de leurs illusions depuis longtemps. Ils ne laissaient rien au hasard. Luc en particulier avait des raisons d'etre vigilant. Il avait decouvert le cadavre de son partenaire dans les catacombes. Yael Mallan etait bien plus debrouillarde qu'ils ne l'avaient suppose. La peur l'avait rendue dangereuse. Luc s'appretait a appliquer la loi du Talion. La seule qu'il respectait. La vie de Yael contre celle de son partenaire. Et Luc prendrait egalement celle de ce type qui l'accompagnait. Tant pis pour lui. Ils l'avaient averti dans le metro. Ne pas laisser de temoins. Lorsqu'ils penetrerent dans le hall, Luc et Michael attendirent devant l'ascenseur tandis que Dimitri avancait vers le comptoir. Le veilleur sortit de la petite piece attenante. -- Bonsoir. Je peux vous... Il vit le petit oeil noir le fixer et la lumiere jaillir. Avant meme d'entendre le son feutre du silencieux sa cervelle encastrait ses morceaux gluants dans les boxes a messages derriere lui. Dimitri sauta par-dessus l'accueil et fouilla sans menagement jusqu'a trouver un passe. Il verifia dans le registre le numero de chambre de Yael, et lanca la carte d'acces aux deux autres qui s'engouffrerent dans la cabine. Apres quoi, il fit les poches du mort pour recuperer l'argent qu'ils venaient de lui donner en echange d'informations. A l'etage, Luc introduisit le passe dans la serrure et le temoin vert s'alluma. Il baissa la poignee tres calmement, et ils se repartirent la chambre obscure de maniere a surveiller tous les angles. Chacun d'eux tenait un Sig-Sauer 9 mm avec silencieux dans sa main gantee. Les deux lits jumeaux etaient occupes par un couple qui dormait paisiblement. Michael ouvrit le feu en premier. L'impact de l'acier brulant dans les chairs fit plus de bruit que l'arme elle-meme. Le couple eclaboussa les murs sans un cri. BLOG DE KAMEL NASIR. EXTRAIT 5. Parler de la conspiration du gouvernement americain contre son propre peuple vous fait passer pour un adolescent boutonneux paranoiaque. C'est, je crois, oublier trop rapidement ce que l'Histoire nous a appris. Allen Dulles est un nom qui n'evoque rien pour vous ? J'avoue qu'on en parle peu, on a > cet homme avec le temps. Mockingbird et Northwoods, ca ne vous dit rien non plus ? Pourtant, il s'agit de scandales autrement plus dramatiques que le Watergate ! Dulles a perdu son boulot a cause de ces histoires, bien qu'a l'epoque on ait dit que c'etait a cause de l'affaire de la baie des Cochons. Quand je repense a des hommes comme Allen Dulles qui dirigeait la CIA et qui etait a l'origine de l'operation Mockingbird visant a infiltrer et a influencer les medias americains, et pire : a l'operation Northwoods visant a commettre des attentats contre le peuple americain pour justifier une intervention militaire a Cuba, je tremble. Surtout qu'il n'etait pas seul. Le projet emanait en fait de l'Etat major interarmes. Ils prevoyaient d'attaquer un de leurs propres navires a l'explosif pour faire monter la tension, tout en accusant Cuba d'etre responsable. Ils avaient meme prevu le detournement ou l'attaque d'avions civils... Nous ne sommes pas dans la fiction, la, c'est un plan pense, etudie et ecrit par des generaux des armees americaines, destine a donner un pretexte a leur pays pour attaquer Cuba ! Les preuves de tout ca existent bel et bien. (Encore une fois, allez verifier ! Il y a notamment un rapport declassifie depuis 1992, celui que Robert McNamara en personne avait conserve !) Et pourtant on en parle peu, comme s'il y avait une museliere journalistique imposee a certains faits par la puissance des empires mediatiques. En meme temps, lorsqu'on apprend que le gouvernement Blair privatise la conservation des documents d'Etat, incluant ceux qui sont classes top secret, par une societe (TNT Express Services) qui appartient au milliardaire Rupert Murdoch, celui-la meme qui detient l'empire mediatique News Corporation dont la fameuse chaine Fox News qui a soutenu la presidence Bush. C'est a se demander. Quand on repense a ces projets, a l'assassinat de Kennedy, au mensonge volontaire d'un gouvernement pour entrer en guerre avec le Vietnam, on peut se poser des questions sur ces attentats du 11 septembre... Sont-ils vraiment cette malediction qui s'abat sur le monde ? Car dans la foulee, on parle de passer a l'attaque. On parle de Ben Laden, de Saddam Hussein, sans jamais dire que ce dernier est directement lie au terroriste, et par le biais d'ingenieuses manipulations de communication, on les associe dans l'esprit du peuple americain pour legitimer une attaque contre l'Irak. Mais envahir l'Irak en premier tandis qu'on clame haut et fort que le bastion du terrorisme islamique est en Afghanistan n'est pas possible. Pour l'opinion publique, il faut d'abord aller en Afghanistan pour > debusquer Ben Laden. Alors pourquoi n'en-voie-t-on la-bas que 11 000 hommes ? 'est moins que le nombre de policiers a Manhattan ! >> comme le dit Richard Clarke, un ancien conseiller de la Maison-Blanche pour le terrorisme. C'est suffisant pour decapiter le regime taliban et mettre a la place Hamid Karzai, mais certainement pas pour investir tout un pays a la recherche de l'ennemi public numero un. Quand on sait que Karzai est lie aux entreprises proches du gouvernement Bush... Et d'ailleurs, des son accession au pouvoir en Afghanistan, il permettra la creation d'un pipeline pour le petrole, pipeline que les Etats-Unis revaient de construire sans y parvenir... Et puis, voulait-on vraiment trouver Oussama Ben Laden ? Car apres le premier attentat du World Trade Center, en 1993, les services secrets savent deja que Oussama Ben Laden est responsable et surtout que la famille royale d'Arabie Saoudite a donne a Oussama Ben Laden les moyens de faire ce qu'il veut, en echange, dit-on, d'une certaine tranquillite interieure. A l'epoque, il s'est exile au Soudan. En fevrier 1996, Bill Clinton signe un ordre de mission top-secret visant a demanteler al-Qaida et a tuer Ben Laden, la CIA est chargee de la mission, mais affirme ne pas savoir ou il se trouve. Sauf qu'en mars de la meme annee, le Soudan propose aux USA de leur livrer Ben Laden afin d'ameliorer ses relations avec le pays de l'oncle Sam. Stupeur : les USA refusent. Ils pretextent n'avoir aucune preuve pour l'inculper et preferent le laisser en liberte. La CIA, qui d'habitude n'est pas avare de coups fourres, d'assassinats douteux, ne fait rien, et le gouvernement ne fait pas pression sur l'Arabie Saoudite pour qu'elle reprenne Ben Laden afin de l'incarcerer. Rien. Le Soudan se contente de chasser le terroriste qui part en Afghanistan. Venir ensuite crier haut et fort que les Etats-Unis auront la peau de Ben Laden et qu'il faut pour cela envahir le pays avec seulement 11 000 hommes devient ridicule... compare aux 550 000 hommes qui avaient ete envoyes par exemple lors de la premiere guerre du Golfe en 1990. On serait en droit d'en rire si le sujet n'etait si grave. Mais en 1990, il y a le petrole. Tandis qu'en Afghanistan, mis a part ce pipeline, les Etats-Unis n'ont pas beaucoup d'interets... J'imagine votre sourire a la lecture de ces mots. Vous vous dites : > Patience. Vous allez comprendre. Mais la vision d'ensemble est un peu trop violente pour etre presentee d'un seul coup. Il est preferable d'assembler les pieces du puzzle une a une. Avant la grande claque finale. 31 L'odeur de bacon se melait a celle des viennoiseries et du cafe dans la grande salle de restaurant de l'hotel. Yael et Thomas prenaient leur petit dejeuner un peu a l'ecart, sous l'une des larges fenetres par lesquelles le soleil s'invitait chaudement des les premieres heures de la matinee. Des grappes de touristes, en famille pour la plupart, se partageaient les autres tables pres du buffet. Yael tenait un telephone portable a l'oreille : -- Merci Lionel, je te revaudrai ca. Quelques jours, oui. Je te tiens au courant, a bientot. Elle raccrocha et rendit le telephone a Thomas. -- C'est regle, je serai absente du boulot toute la semaine. Thomas approuva d'un hochement de tete. Ses cheveux encore humides de la douche bouclaient et sa peau fraichement rasee luisait sous l'after-shave parfume. Ce matin, il avait les yeux verts tachetes d'eclats noisette. Lorsque Yael l'avait croise a sa sortie de la salle de bains, ses muscles jouaient sous le lin fin de sa chemise, et elle avait ressenti une subite attirance pour lui. Un desir immediat de sentir son corps contre le sien. Une envie animale, follement sexuelle. Et elle s'etait etonnee de nourrir pareilles idees dans ces circonstances ; la faute a la tension nerveuse... La fatigue, s'etait-elle repete. A present qu'il buvait son jus d'orange, la chemise s'ouvrait jusqu'a la naissance des pectoraux, et Yael eprouva a nouveau cet elan de desir, presque douloureux. -- Je suis allee au centre d'affaires de l'hotel pour avoir acces a Internet, et j'ai imprime la liste des instituts de beaute parisiens pendant que tu etais sous la douche, expliquait Thomas. Yael cligna des yeux pour reprendre contact avec la realite. -- Tu... crois vraiment..., balbutia-t-elle, qu'on va pouvoir dechiffrer cette feuille brulee dans un... institut ? -- Ca ne coute rien d'essayer, repondit-il machinalement. Il semblait lui aussi ailleurs, mais preoccupe par ce qui se passait derriere Yael. Celle-ci jeta un bref regard par-dessus son epaule. Deux membres du personnel discutaient entre eux, l'air soucieux, presque catastrophes. Un troisieme, une femme, se joignit a eux en demandant ce qui se passait. Yael tendit l'oreille pour capter des bribes de leur conversation : -- C'est a cote... a l'hotel de... Y a eu... ines cette nuit. -- Assassines ? repeta la femme plus fort. Son camarade lui intima d'etre plus discrete. -- Le veilleur et... ouple. Il pivota pour ne plus montrer que son dos a la table et la jeune femme ne put entendre la suite. Lorsqu'elle refit face a son compagnon elle decouvrit qu'il etait tendu. -- Ca ne va pas ? s'inquieta-t-elle. Il hesita. -- A partir de maintenant, tu n'utilises plus ta carte de credit, ordonna-t-il. -- Comment ca ? Il se massa le menton, le regard perdu dans une brume de reflexion. -- Dis-moi, insista Yael. Il repoussa son siege pour se lever, et ses yeux revinrent se poser sur Yael. -- Je te dois une explication, conceda-t-il. Mais pas ici. Au calme. Ils quitterent le restaurant pour rejoindre leur chambre et prendre le document lorsque en traversant un salon, Thomas s'immobilisa devant un televiseur qui diffusait l'image d'une journaliste, son micro a la main, parlant devant un decor familier. Sa main agrippa celle de Yael. > Yael avait egalement reconnu la silhouette du manoir de Lubrosso en arriere-plan. -- Je... Je ne comprends pas, fit-elle, refusant l'evidence. Les traits de Thomas s'assombrirent. -- Ils ont tue Lubrosso cette nuit. Apres notre depart. Yael s'ecarta pour faire les cent pas sur la moquette. -- C'est pas bon du tout..., dit-elle en secouant la tete. Pas bon du tout. (Elle s'arreta net :) On peut prevenir la police. Il faut leur dire qui est l'assassin. -- Et qui c'est ? s'etonna Thomas. -- L'homme que Lubrosso attendait pour le debarrasser du cadavre de Languin. Il etait tard lorsque nous sommes partis, et Lubrosso attendait ce... nettoyeur. Je ne vois pas qui d'autre aurait pu faire le coup. Thomas se rapprocha de la jeune femme, l'air accable. -- Mais si, insista-t-elle. Ils pourront retrouver le numero de telephone que Lubrosso a appele cette nuit... Ils peuvent bien faire ca dans la police, non ? Thomas verifia que personne ne pouvait les entendre. -- Yael... Ecoute-moi bien, dit-il d'une voix qu'il esperait sereine. Plusieurs temoins peuvent certifier nous avoir vus hier dans Herblay, certains peuvent meme preciser que nous glanions des informations sur Lubrosso. Ensuite nous nous sommes introduits illegalement chez lui pour l'espionner. Et surtout, a mon avis, ce fameux nettoyeur aura fait disparaitre le cadavre de Lauguin. Et au vu de tout ce qui nous tombe dessus, je commence a penser que nous avons affaire a des gens tres puissants. Ils n'auraient pas pris le risque d'effacer Lubrosso si le numero de telephone pouvait les compromettre. Crois-moi, nous aurions tout a perdre a aller voir la police maintenant. Rappelle-toi les ombres dans les miroirs, les bougies et la bague qui tue. Tu vois ou je veux en venir ? Apres un temps, Yael approuva. -- Oui, ils ne me croiront jamais, resuma-t-elle doucement. Elle se laissa tomber dans un des fauteuils avec un long soupir de lassitude. Thomas lui caressa les cheveux. -- On va continuer comme on l'avait prevu, Yael. On va conduire notre enquete de notre cote, le temps de prouver notre innocence et d'etre capables de designer les coupables. C'est la seule facon de s'en sortir. -- Tu crois vraiment qu'ils sont plusieurs ? Une organisation ? -- C'est ma conviction. Ils sont trop bien organises et disposent de trop de moyens pour un homme seul. Yael demeura un instant le regard dans le vague, a s'interroger sur ce qu'elle vivait. Pourquoi elle ? Mais, quels qu'ils soient, elle n'allait pas leur faire de cadeau, elle se battrait bec et ongles. Voila quelle serait desormais sa ligne de conduite : refuser de plier, et rendre coup pour coup. Pour ca, il fallait en savoir plus sur le commanditaire. Elle se releva en mobilisant toute son energie et invita Thomas a la suivre vers les ascenseurs. Dans la chambre, ils s'emparerent du seul feuillet a peu pres entier qu'ils avaient pu soustraire aux flammes et redescendirent dans le hall, tandis que Kardec miaulait pour les suivre. Yael avait glisse le document entre les pages d'une revue pour lui assurer un minimum de protection et le portait dans un petit sac a dos en toile. Ils marchaient cote a cote, entre les clients qui bavardaient, une carte de Paris ou un Camescope en main. La lumiere du ciel bleu baignait l'hotel d'une legerete qui inclinait les touristes a la bonne humeur. Yael marchait en devisageant les silhouettes qu'elle croisait, consciente de trop en faire sans parvenir a se refrener. Elle songeait a ce que Thomas lui avait cache, au meurtre de Lubrosso. Les sens en alerte, rien ne lui echappait a mesure que la porte vitree se rapprochait. Des sourires. Des bavardages sur fond de rires. Tous ces regards excites, ces visages curieux, ces coupes de cheveux hirsutes, ces vetements barioles... La faune de l'hotel prete a investir les rues de la capitale. Et deux formes massives qui fendent les groupes, l'une tenant un appareil de type PDA, l'autre surveillant la foule. Deux hommes vetus de cuir noir. Le visage coule dans la determination. Yael se tourna vers Thomas : il avancait sans les remarquer. La sortie n'etait plus qu'a cinq metres. Yael les suivit du coin de l'oeil : ils prenaient la direction des escaliers. C'est alors que le deuxieme homme l'apercut. Son front se plissa. Il saisit son collegue par le bras pour le stopper. L'autre hesita. Il verifia son appareil, tourna la tete vers les escaliers avant de porter a nouveau son attention sur elle. Tous deux changerent de direction. Ils vinrent droit sur elle. 32 Yael donna un coup de coude a Thomas qui reagit dans la seconde. Il passa une main sous le bras de la jeune femme et accelera leur marche. Les deux colosses firent de meme, bousculant les geneurs sans un mot. Thomas poussa la porte et ils jaillirent dans la rue. -- Le type de droite etait dans le metro avant-hier. Prete ? Yael voulut demander de quoi il parlait mais il la tira brutalement en avant. Ils se precipiterent vers leur voiture garee plus loin, trop loin. Une erreur. Derriere eux, les deux hommes sautaient hors de l'hotel et s'elancaient dans leur sillage, a moins de dix metres. En grimacant a cause de sa cuisse, Thomas atteignit un troupeau de poubelles vertes qu'il s'appliqua a renverser, imite par Yael. Les dechets se repandirent et les bouteilles roulerent dans les jambes de leurs poursuivants qui durent ralentir. Thomas et Yael etaient deja repartis a plein regime. Tandis que ses bras fouettaient ses flancs, Yael interrompit le mouvement pour faire basculer son sac a dos sur le devant et y chercher ses cles de voiture sans ralentir. La 206 etait a present toute proche. Les deux chasseurs egalement. Yael fourrageait dans le bric-a-brac sans mettre la main sur le precieux trousseau. -- Les cles... ! haleta Thomas. Elle entendait le rythme de leurs souffles sur ses talons. Ses doigts ecarterent le portefeuille, puis le minirepertoire... La voiture etait la, a six foulees maximum. Son index effleura enfin une cle. La main l'agrippa et tira frenetiquement. En un seul geste, Yael sortit le trousseau et deverrouilla a distance. Ils se jeterent sur les portieres et bondirent a l'interieur. La jeune femme enfonca la cle et fit rugir la mecanique. Le plus rapide des deux hommes etait a sa hauteur, Yael n'avait pu refermer sa portiere. Elle ecrasa l'accelerateur en braquant pour s'eloigner du trottoir. La silhouette assombrit l'habitacle en agrippant la vitre. Yael se cramponna au volant et enfonca la pedale. La 206 gicla sur l'asphalte, la portiere se referma par la force de l'acceleration, coincant l'intrus entre elle et la carrosserie. Yael lacha le volant de la main gauche, plia le bras pour presenter son coude, et de toutes ses forces frappa l'homme au plexus. L'air s'expulsa bruyamment de ses poumons, ses doigts s'ouvrirent, et il bascula a la renverse. Dans le retroviseur, Yael le vit reculer sur plusieurs metres, ses jambes heurterent le bas de caisse d'une voiture garee, et il s'immobilisa. Elle saisit la poignee de maintien et referma la portiere en soufflant pour ralentir la folle cadence de son coeur. -- Bien joue ! s'ecria Thomas, lui-meme depasse par la vitesse a laquelle tout s'etait enchaine. La Peugeot arriva au carrefour, place de la Porte-de-Versailles, le feu etait au rouge. Elle ralentit. Thomas en profita pour surveiller le retroviseur. Un 4x4 noir ralentissait derriere eux. -- Merde ! grogna-t-il. Les revoila ! Yael guetta le feu, toujours rouge. Un camion etait devant elle. Elle expira deux fois rapidement. Puis elle fit crier le moteur pour deboiter par la gauche. Elle depassa le camion en constatant que le 4 x 4 se rapprochait a vive allure. -- A droite ! Le periph ! tonna Thomas. Au moment ou la 206 deboulait dans le carrefour, un scooter, masque jusqu'alors par le camion, surgit a droite. Yael braqua tout a gauche pour eviter le deux-roues qui parvint in extremis a virer en les rasant. Le conducteur freina et se retourna pour l'incendier mais Yael etait deja engagee rue de Vaugirard, pied au plancher. Le motard jurait en hurlant. Il entendit trop tard le crissement des pneus et se tourna pour voir ce que c'etait. La calandre jaillit sous ses yeux. Enorme. Elle le percuta de plein fouet. Et le projeta comme un pantin, quatre metres plus loin, dans la vitrine d'un magasin. Yael crut apercevoir une ombre jaillir de l'avant du 4 x 4 et disparaitre dans un mur mais ses yeux n'eurent pas le temps de faire le point, a nouveau braques sur l'etroit passage ou la 206 s'engageait. Elle lut le compteur. 90 kilometre-heure. Et le 4 x 4 toujours a leurs trousses. Les vehicules stationnes de part et d'autre semblaient se resserrer a mesure que la vitesse augmentait. Les facades des immeubles creusaient un goulet au fond duquel les deux voitures jouaient a la mort. Yael arriva a l'angle Convention, le feu etait au vert, elle ralentit tout de meme et bloqua le klaxon en continu. Les passants sursauterent lorsque le bolide transperca le carrefour pour se volatiliser aussitot. Yael leva la tete et dans le retroviseur decouvrit avec stupeur que le 4 x 4 etait tout proche. -- On ne pourra pas les semer ! lanca Thomas. Deconcentree, elle se deporta legerement sur la droite. Le bruit du choc resonna dans l'habitacle. Elle venait d'arracher son retroviseur contre celui d'une berline garee sur le bas-cote. L'hopital Pasteur defilait. -- Attention ! cria Thomas en designant le bus a une centaine de metres devant eux. L'engin occupait toute la largeur de la route. Yael hesita. Avant d'etre projetee en avant. On venait de les percuter. Son sternum encaissa le choc tout d'abord, dans le fracas de tole froissee, puis sa nuque, et tout son torse partit en avant, en l'absence de ceinture de securite. Ses mains cramponnees au volant tinrent lieu d'amortisseurs et son nez s'arreta a quelques centimetres du cuir. Ils venaient d'etre heurtes par le 4 x 4. Tout alla tres vite. Du coin de l'oeil, elle vit que Thomas avait eu moins de chance et qu'il avait heurte le tableau de bord. La 206 quittait la voie de droite, le 4 x 4 colle a son pare-chocs. Le bus allait l'obliger a piler et la coincerait. En une fraction de pensee, Yael sonda la file d'en face, une vieille 4L arrivait lentement, a bonne distance. Yael s'engagea a contresens et la 206 bondit en avant sous la pression de son pot d'echappement retentissant, rasant le bus. La 4L fit un appel de phares. Elle roulait bien plus vite que prevu. La jeune femme verifia derriere elle : elle etait suivie par le 4 x 4 a deux metres a peine. Elle jugea de la distance qui lui restait a couvrir avant de pouvoir se rabattre. Le bus etait interminable. Et elle bien trop lente. Yael realisa qu'elle n'y parviendrait pas. Et aucun degagement possible. Ils allaient s'encastrer dans la 4L. Droit devant. Elle entendit Thomas crier. 33 Les freins de la 4L hurlerent, et un nuage de fumee entoura ses quatre roues. Yael bloqua sa respiration. Elle allait pouvoir se rabattre... Il le fallait. La 206 se jeta si brutalement devant le bus qu'elle faillit basculer sur son flanc droit. La 4L s'inscrivit dans sa vitre comme un flash. Soudain Thomas se souleva dans son siege. -- Les salauds ! hurla-t-il. Yael jeta un coup d'oeil dans le retroviseur droit et faillit en lacher le volant. Le 4 x 4 se propulsait sur le trottoir, semant la terreur et la panique. Et colla de nouveau a leurs trousses. Ils fusaient tous deux vers le coeur de la capitale a plus de cent kilometres a l'heure. Yael croisait le boulevard du Montparnasse lorsqu'elle vit qu'un des tueurs se penchait a la portiere et ajustait son tir : l'arme etait prolongee par un silencieux. Thomas la plaqua contre le volant, au risque qu'elle perde le controle de l'auto. Il comprit que la voiture etait touchee lorsque deux impacts resonnerent coup sur coup. Une autre balle traversa le pare-brise arriere en sifflant, dechiqueta le bord du siege conducteur et vint s'encastrer dans l'autoradio qui explosa en une gerbe d'etincelles crepitantes. Le boulevard Raspail se rapprochait. Le feu etait rouge. S'arreter ou passer signifiait la mort. Yael n'avait pas encore pris sa decision que le feu virait au vert. Elle traversa sans lever le pied... Pour dechanter aussitot. Une longue procession de voitures avancait au ralenti derriere le camion des eboueurs. Ils etaient au niveau du jardin du Luxembourg. -- Le trottoir ! cria Thomas. Fonce ! Ils n'avaient plus rien a perdre. Elle s'engagea d'un coup sur la marche de bitume en klaxonnant pour que les pietons s'ecartent. Quelques metres plus loin le passage se retrecissait et les bloquerait. Sur la droite, la grille du Luxembourg etait grande ouverte. -- Fonce ! repeta Thomas. Les pneus de la 206 souleverent une nuee de sable en s'engageant sur l'allee, le 4 x 4 dans ses traces. La 206 commencait a montrer ses limites tandis que le tout-terrain etait a son affaire. Des dizaines de promeneurs s'ecartaient vivement en apercevant la course-poursuite, et les flaneurs dans les chaises longues avaient tout juste le temps de deguerpir. Tout a coup les deux portieres furent cote a cote. Et la main armee reapparut. Ils longeaient la face sud du Senat, debouchant sur une ligne droite interrompue par un large bassin. Sur la droite, s'ouvrait une voie en angle aigu. La jeune femme freina brusquement et braqua. La 206 evita un petit kiosque a friandises mais percuta les chaises alignees. Les tubes en aluminium vinrent fracasser l'avant, percant les phares et enfoncant le capot. L'une d'elles rebondit et brisa le pare-brise. Deux grosses stries se partagerent la vitre qui pouvait a present se rompre au moindre choc. Yael retrouva le centre de l'allee en respirant a pleins poumons. Elle n'avait touche personne. Mais ils etaient en deuil du deuxieme retro. -- Ou sont-ils ? Tu les vois ? s'alarma-t-elle. Thomas scruta les alentours. Il repera le 4 x 4 de l'autre cote d'un terre-plein, sur un chemin parallele. -- La ! Reste ou tu es. A cette vitesse ils ne pourront pas couper pour nous rejoindre. Mais les balles s'enfoncerent dans la carrosserie. La vitre arriere explosa. La route s'allongeait encore avant de tourner tout au bout pour rejoindre l'autre voie, celle sur laquelle foncait le 4 x 4, comme un circuit en U. Au centre, une petite rampe grimpait entre des plots de beton pour conduire a une esplanade surelevee. Il n'y avait pas de place pour deux sur la rampe. Yael, de moins en moins lucide, decida de jouer le tout pour le tout. Elle passa la quatrieme, puis la cinquieme. Le compteur affichait 170 kilometre-heure. Thomas la devisagea. -- Ralentis ! hurla-t-il. Tu vas trop vite ! Tu vas nous tuer ! Elle ne repondit pas, le pied colle a l'accelerateur. Le virage approchait, Yael se mit a la corde pour ne pas avoir a tourner, elle filerait tout droit vers la rampe. Les bosquets effleurerent le carenage avant si rapidement qu'ils furent decapites. La rampe etroite leur foncait dessus. Thomas agrippa la poignee et ferma les yeux. Au tout dernier moment, Yael freina avec rage. La 206 tangua, se deporta a droite, puis a gauche. Yael se crispa et s'engagea sur la rampe a pres de cent kilometres a l'heure. Il y eut d'abord une myriade d'etincelles, les roues se souleverent, tout le vehicule quitta la terre pour monter dans les airs. Elle accelera pour garder la puissance... Ils reprirent contact avec le sol apres une eternite, la Peugeot rebondit sans menagement et deux nouvelles fissures zebrerent le pare-brise. Les pneus reaccrocherent la piste pour propulser le bolide. Une femme apparut tout a coup dans le pare-brise. A cette vitesse, Yael sut qu'elle allait la couper en deux. Elle hurla. La femme recula d'un pas, ses vetements claquerent au vent de la 206 qui ne fit que la froler. Yael n'en crut pas ses yeux. Elle s'engagea enfin entre les arbres pour gagner la sortie. Le 4 x 4 reapparut, loin derriere. Quelques secondes plus tard, rue Auguste-Comte, un gyrophare entra en action. Une voiture de police s'invitait a la fete. Yael braqua pour s'engager dans une ruelle avant d'etre reperee et accelera. Thomas se tordait le cou pour surveiller leurs arrieres. Apres une minute, le journaliste lui demanda de ralentir. -- Ils ont abandonne en voyant la police, finit-il par conclure. Maintenant gare-toi. Yael commencait seulement a realiser ce qu'elle venait de faire. L'adrenaline se changeait en peur retrospective. Ses jambes perdirent toute consistance. Elle se mit a trembler. Elle reussit a se garer sur le bas-cote, s'effondra sur le volant. Thomas attendit un long moment, puis, en tamponnant tour a tour le sang qui coulait de son nez et la bosse qui decorait son front, il laissa tomber d'une voix sourde : -- La situation est critique, Yael. Je crois que je te dois une explication. -- A quel sujet ? souffla-1-elle sans lever le nez. -- Quelque chose que j'ai fait... Quelque chose de tres grave. 34 Yael se redressa lentement. -- De quoi parles-tu ? demanda-t-elle en apprehendant la suite. -- Pour mes reportages, il m'est arrive de travailler sur les services de renseignement, leurs moyens. J'ai redige un long papier tres documente sur Echelon, le systeme de surveillance electronique developpe par les Americains pour espionner toute la planete, nos coups de telephone, nos e-mails et tout le reste. Il marqua une pause pour tater la crete de son nez ; elle n'etait pas cassee. Yael devina que cette petite manoeuvre lui permettait de ne pas la regarder en face. Ce qu'il veut me dire doit peser un sacre poids, songea-t-elle, de plus en plus angoissee. -- J'ai cotoye toute une bande de joyeux paranos pendant ce temps, et j'avoue que j'ai appris quelques reflexes. Il chercha ses mots, et se tourna enfin vers Yael. Cette fois il parlait ferme, avec beaucoup d'emotion : -- Tu n'as pas idee de tous les systemes mis au point pour nous surveiller. Le moindre pas que tu fais est fiche et archive, je te jure que je n'exagere rien. Si le type d'un organe de surveillance decide de te mettre le grappin dessus, il saura tout de toi. Et cette experience m'a laisse quelques... traces. -- Quoi ? On t'a fait quelque chose ? reussit a dire Yael, la gorge nouee. -- Non, non, rien du tout, j'ai pu rediger mon article et le vendre a des journaux, mais c'est l'experience qui m'a... change. Au quotidien je suis comme tout le monde, sauf que... quand il se passe un truc suspect, je passe en mode > et je prends des mesures delirantes. -- C'est-a-dire ? -- Eh bien, si un soir je rentre chez moi et que je trouve des affaires qui me semblent changees de place... -- Tu veux dire que quelqu'un s'est introduit chez toi ? s'etonna Yael. Thomas eut l'air embarrasse. C'etait probablement la premiere fois qu'il confiait ses petites nevroses. -- Oui, enfin, je ne suis jamais formel, c'est peut-etre moi qui me trompe, mais quand ca arrive, quand j'ai l'impression qu'on m'a rendu visite, je mets une chaise derriere la porte, ce genre de trucs. Yael soupira. -- Ecoute, tout le monde a ses petites manies, cela dit, je ne vois pas ce que ca vient faire dans notre histoire. Cette fois les traits de Thomas se creuserent. -- Si, Yael. Parce que la nuit ou nous sommes alles a l'hotel, lorsque j'ai ete sur que tu dormais, je suis sorti. Yael attendit la suite, soudain anxieuse. -- Je t'ai emprunte ta carte de credit. Et je suis descendu dans une cabine telephonique pour reserver une chambre d'hotel dans un etablissement autre que le notre. Par telephone, j'ai donne ton numero de carte et ensuite j'ai fait le tour des ponts sous le periph, sans avoir a aller bien loin, pour trouver un couple de clodos qui presentaient pas trop mal. Le visage de Yael s'alarma. -- Je leur ai donne le nom a fournir a l'accueil, en leur disant que la chambre etait payee pour trois nuits. -- Mon Dieu, murmura Yael pour elle-meme. -- C'etait excessif, je l'avoue. Sur le coup je me suis dit qu'utiliser ces pauvres gens n'etait pas grave, qu'au moins ils passeraient une nuit au chaud. Je me disais qu'il ne se passerait surement rien, sauf si ma paranoia n'etait pas un delire, alors, dans le pire des scenarios, le couple serait arrete, interroge et relache sans histoire. Mais cela nous donnerait une indication sur ceux qui te traquent. Apres les deux types du metro et notre periple dans les Catacombes, je commencais a me poser de serieuses questions sur l'identite de ceux qui t'en voulaient a ce point. J'ai juste voulu m'assurer que... -- Quoi donc ? Que j'etais solvable ? interrogea Yael avec une pointe d'agacement. Thomas, visage ferme, secoua la tete. -- Que ceux qui cherchaient a te nuire n'etaient pas d'une maniere ou d'une autre connectes aux officiels. -- Aux quoi ? -- Aux organes de renseignement officiels. DST, police, RG, tout ce que tu voudras. -- Mais c'est completement tordu ton raisonnement, pourquoi veux-tu que les flics... -- C'est pourtant ce qui s'est passe ! la coupa-t-il. Les deux SDF ont ete abattus cette nuit. J'ai entendu la conversation des serveurs ce matin a notre hotel. Ca fait beaucoup, non ? Des types cherchent a te tuer et les gens qui sont enregistres a ton nom se font flinguer ! Il n'y a que par ta carte bleue qu'ils ont pu remonter jusqu'a cette chambre. Et la carte de credit, c'est le premier element que les officiels cherchent a pister lorsqu'ils traquent un fugitif. -- C'est... C'est pour ca que tu as refuse que je paye quoi que ce soit ? se souvint-elle. -- Oui. Au cas ou. J'ai regle notre chambre sans enregistrer ton nom nulle part. (Il se tut un instant, pour synthetiser sa pensee :) Ce que je veux te faire comprendre, c'est que seuls les services officiels peuvent avoir acces a ton dossier bancaire. Yael refusait de l'entendre. -- Ne dis pas n'importe quoi ! Je n'ai jamais rien fait d'illegal de toute ma vie ! J'ai meme pas fume de marijuana ! Rien, je te dis ! C'est stupide de croire ca. On n'est pas dans un film americain, les gens comme moi ne se retrouvent pas embarques dans des complots tordus ! Thomas laissa passer l'orage, elle avait besoin de deverser la peur qui se cachait en realite derriere cette revolte. -- Prends le temps de reflechir, finit-il par dire. Tu le dis toi meme : tu n'as rien a te reprocher. Pourtant on vient d'essayer de te tuer en plein Paris et a plusieurs reprises. Ce n'est pas une illusion. (Il designa le bloc autoradio disloque :) Et ca c'est bien reel. Je suis comme toi, je n'y comprends rien. En revanche, je sais que des tueurs ont eu acces a tes donnees bancaires les plus recentes. Les serveurs des banques sont parmi les plus proteges au monde. On entend parfois des histoires de hackers qui piratent les sites Internet du FBI ou d'une centrale nucleaire en Coree, mais jamais d'une banque. Les seuls capables d'y acceder sont les organes officiels. Police, services secrets, armee. Yael secouait la tete. Elle ne pouvait y croire. -- En vingt-quatre heures ils ont pu te localiser. Apres s'etre rendu compte de leur erreur, ils ont continue a enqueter pour nous tomber dessus ce matin. -- Comment ont-ils fait pour remonter jusqu'a nous aujourd'hui ? demanda-t-elle doucement. Des larmes coulaient sur ses joues. -- Je n'en sais rien, mais on ferait mieux de trouver avant qu'ils ne recommencent. Dans l'hypothese ou tu trimbalerais un emetteur sur toi, on va aller t'acheter de nouvelles fringues. Elle leva une main en signe d'impuissance. -- Co... comment je vais faire ? (Elle sanglotait a present.) Je... ne peux plus rien payer... Thomas caressa ses cheveux. -- Hey, tu oublies un peu vite que je suis avec toi, non ? Dans quelques heures ils auront probablement verifie le nom de reservation de notre chambre et remonte la piste jusqu'a moi. Ca veut dire que je dois foncer au distributeur le plus proche. Il ajouta, pour lui arracher un sourire : -- A ton avis, en combien de temps toi et moi on peut vider mon compte ? Sans succes. -- Thomas, dit-elle apres un long silence. Ces... ces gens qui sont morts cette nuit... ils les ont tues pourquoi ? Le journaliste se mordit nerveusement la levre. -- Parce qu'il faut t'eliminer, Yael. A tout prix. Elle ferma les yeux. -- Et s'ils sont morts... C'est ma faute, poursuivit-il. C'est moi qui les ai entraines la-dedans. Elle ne savait plus si elle devait etre en colere contre lui ou si elle devait le remercier d'etre encore en vie. Elle lut beaucoup de chagrin et de douleur dans son regard et prefera se taire. Il portait le poids de la culpabilite. Il allait vivre desormais en sachant qu'il avait tue deux personnes. Pour tenter de la proteger. -- Qu'est-ce qu'on va faire maintenant ? demanda-t-elle d'une voix presque tendre. -- D'abord prendre de l'argent. Ensuite s'occuper de trouver un nouveau logement. Apres on aura du pain sur la planche, tu te rappelles ? -- La feuille brulee... -- Oui. C'est plus urgent que jamais. On ne nous fera pas de cadeau, et ce document est peut-etre la longueur d'avance dont nous avons besoin. Yael se prit la tete entre les mains. -- Si tu as raison, comment est-ce qu'on va s'en sortir ? Comment je vais prouver que je suis innocente ? A qui je vais le prouver ? Elle paniquait. Thomas la forca a le fixer droit dans les yeux : -- Yael, chaque chose en son temps, d'accord ? On va trouver. On va s'en sortir. Garde le controle, j'en ai besoin. Rappelle-toi que je suis avec toi. Elle realisa brusquement a quel point il etait lie a elle, lui qui n'avait rien demande. C'etait elle qui l'avait entraine dans cette chasse au mystere dont ils etaient les proies. A present, qu'il le veuille ou non, il ne pouvait plus l'abandonner. Comme il l'avait souligne, les tueurs auraient son identite par l'hotel, c'etait lui qui avait paye. Yael se jugea terriblement egoiste. Jamais il ne s'etait plaint, jamais il n'avait hesite a l'aider. Il avait pris des risques fous pour elle. -- Thomas, excuse-moi, dit-elle. Personne n'aurait fait ce que tu fais pour moi. Il leva son regard vers les yeux clairs, mi-emu, mi-souriant. Il deposa un petit baiser au coin de ses levres. -- Allez, on se concentre sur ce qu'on doit faire. En premier : l'argent, puis des vetements, et enfin trouver un abri. Yael se ressaisit, puis passa ses proches en revue. Tous etaient absents pour le mois d'aout. Sauf Tiphaine, qui passait le week-end avec son homme. -- On peut aller chez une amie a moi, si elle est rentree, elle nous hebergera sans probleme. -- Hors de question. Je ne sais pas qui sont ces hommes ; il est possible qu'ils en sachent beaucoup sur toi, y compris sur tes amis. Ils surveillent peut-etre son domicile. -- Et toi, tu as des amis qui pourraient nous accueillir ? Ceux chez qui tu dormais ces dernieres semaines peut-etre... Thomas eut l'air embarrasse. -- Yael... Je... Je ne veux pas risquer de les meler a ca, tu comprends ? Elle fronca les sourcils aussitot, furieuse contre elle-meme. -- Je suis desolee, s'empressa-t-elle de repondre. Je... Tu as raison, je suis egoiste. Je t'ai deja embarque toi dans mon cauchemar, ajouta-t-elle, confuse. Je suis vraiment navree. Il posa une poigne ferme sur son avant-bras. -- Imagine le papier que je vais pouvoir tirer de tout ca, plaisanta-t-il. Non ! Le bouquin que je vais pouvoir pondre ! Il ne parvint a lui arracher qu'une grimace. Soudain elle sursauta : -- Kardec ! s'ecria-t-elle. J'ai laisse mon chat la-bas ! Thomas lui fit un signe negatif. -- On ne peut pas aller le chercher, tu le sais tres bien. Elle fit craquer ses doigts sur le volant. -- C'est mon chat ! -- Regarde l'etat de ta voiture. Tu as eu une chance inesperee de t'en tirer. Ca n'arrivera pas deux fois. Yael inspira profondement comme pour etouffer sa colere. -- Pour l'hebergement, tu as raison, poursuivit-il. Je vais... demander a quelqu'un de nous aider. -- Thomas, tu l'as dit toi-meme, on risque de l'entrainer... -- Pas lui. C'est plus une connaissance qu'un ami, mais il saura etre discret, et peut-etre pourra-t-il nous aider concretement. C'est un type un peu... bizarre, mais tres sympathique. C'est un... adepte de la theorie du complot. Un specimen vivant de ce qu'on ne voit qu'a la television, tout droit sorti d'un episode de X-Files. En route, on va eviter de rester trop longtemps dans le quartier. La 206 ronronna et deboita du trottoir. Il roulaient en direction de la rive droite lorsque Yael precisa : -- Tu as dit que j'avais eu une chance inesperee de m'en sortir, mais j'ai bien assure aussi, dis donc ! Je tiens a le souligner. Je me suis meme epatee. Thomas eclata de rire. -- C'est vrai, conceda-t-il. Tu m'as file la frousse de ma vie, mais tu as ete a la hauteur ! Elle se raccrocha a ces mots. C'etait deja ca. Une once de reconfort dans l'ocean d'adversite qui la noyait. 35 La Peugeot attendait, le moteur ronflant, prete a foncer au moindre signe de danger. Yael guettait nerveusement Thomas penche sur le distributeur. Sa voiture n'etait plus qu'une epave : le coffre etait completement embouti, une vitre avait explose, un trou traversait le pare-brise arriere de part en part tandis que le pare-brise avant n'attendait qu'un souffle pour se repandre sur leurs genoux. Quant aux impacts qui criblaient la carrosserie... Yael avait hate de cacher la voiture et de circuler a pied. Depeche-toi Thomas... Le journaliste revint au pas de charge et s'engouffra pres d'elle. -- J'ai trois mille euros, le plafond de retrait hebdomadaire de ma carte. C'est toutes mes economies, precisa-t-il faussement depite. On devrait tenir un moment avec ca. Maintenant fonce, s'ils surveillent en temps reel les mouvements de mon compte ils sont deja en route. Yael reintegra le trafic jusqu'a rejoindre le boulevard Voltaire dans le 11e arrondissement, un axe large, avec ses facades typiquement haussmanniennes. Ils se garerent dans une rue attenante en evitant de rejoindre un parking souterrain truffe de cameras de surveillance. Ils acheterent un sac de voyage dans l'une des nombreuses boutiques asiatiques du quartier avant d'aller aux emplettes vestimentaires dans des petites echoppes. Thomas expliqua a Yael qu'il etait bon pour eux de se fournir ici, la diaspora chinoise etait reputee pour sa discretion pour peu qu'on payat en liquide afin de ne pas laisser de traces. Il etait rare qu'ils parlent a quiconque venait leur poser des questions, surtout s'il s'agissait de la police. Les immigres chinois aspiraient a faire le moins de vagues possible, a se fondre dans la population active de Paris, et a se faire oublier. La tactique des trois singes : ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire. Par securite, Thomas lui racheta un nouveau porte-monnaie, et elle transfera le contenu de l'ancien avec vigilance sans detecter d'anomalie. Yael ressortit en salopette en jeans sur un tee-shirt a manches longues, ce qui lui donnait un air juvenile. -- J'ai reve de ca pendant longtemps ! dit-elle en marchant vers la voiture. -- De quoi ? De porter une salopette ? -- Non, de faire les boutiques avec un homme pour tout payer ! Thomas sourit. Elle etait a nouveau capable de faire de l'humour, c'etait bon signe. Ils n'eurent pas loin a rouler pour parvenir a la rue de la Vacquerie ou Thomas designa un porche en bois. Il sortit pour sonner a l'interphone et parut rassure qu'on lui reponde. Il echangea quelques mots et les battants se deverrouillerent. La 206 penetra une minuscule cour pavee terminee par un atelier d'artiste. Yael coupa le contact et rejoignit son compagnon. -- On va la cacher ici, dit-il. -- C'est pas un peu risque de la laisser pres de nous ? S'ils ont vraiment place un emetteur dans cette voiture... -- C'est une chance a courir, nous nous sommes debarrasses de tout le reste. Et puis ils ont risque leur vie, ils ont foutu en l'air leur discretion pour ne pas nous lacher. Ca peut signifier qu'il n'y a aucun emetteur sur ta voiture. Yael acquiesca ; le raisonnement se tenait. La porte de l'atelier s'ouvrit sur un homme d'une trentaine d'annees, de type maghrebin, les cheveux boucles assez longs aureolant son crane d'une criniere d'ebene, le visage allonge et d'apparence sportive. Yael remarqua qu'il soulignait son charme naturel par une tenue soignee : pantalon de toile claire sur chemise a col amidonne. -- Thomas ! s'exclama-t-il. Depuis le temps ! Il vit Yael et inclina la tete. -- Mademoiselle. -- Yael, je te presente Kamel, un ami rencontre l'annee derniere lors de mon reportage sur les services de renseignement. -- Qu'est-ce qui vous amene ? demanda Kamel en les invitant a entrer. Vous venez m'annoncer une bonne nouvelle ? -- Pas vraiment, murmura Yael. Kamel s'arreta, inquiet. -- Ca ne va pas ? -- C'est... complique a resumer, expliqua Thomas. Devant les mines defaites de ses visiteurs, Kamel fit signe qu'il comprenait et n'ajouta rien, se contentant de les installer dans son salon et d'aller chercher un remontant. Le grand loft avec cuisine americaine etait entierement parquete et la pierre apparaissait aux murs peints en blanc. Un escalier grimpait aux etages : une succession de deux paliers en mezzanine. Yael s'assit a cote de Thomas dans un canape en cuir blanc et Kamel revint avec un plateau oriental sur lequel tronaient la theiere et les verres decores d'un lisere dore. -- Le the de bienvenue, souligna leur hote. Vous allez me raconter tout ca. -- Kamel, commenca le journaliste. Avant tout, je dois te dire que notre presence peut te mettre en danger. -- Comment ca ? Thomas chercha l'inspiration en se massant le front. -- C'est a cause de moi, intervint Yael. On veut me tuer. Kamel reposa aussitot la theiere qu'il venait de soulever. Et ecouta attentivement leur recit. Apres quoi, on eut percu dans le loft une mouche se frottant les pattes. Thomas et Yael se regardaient, embarrasses devant le silence de Kamel. Ce dernier fit soudain claquer ses mains : -- Soyez surs d'avoir au moins un toit et des repas chauds, c'est deja une garantie. Yael, toujours genee, insista sur ce qui etait primordial : -- Nous aider peut vous entrainer la-dedans, avec tout ce que ca implique. Il balaya l'air d'un signe de la main. -- L'hospitalite est une vertu seculaire dans ma culture, et elle commande parfois des sacrifices. Thomas se pencha vers lui : -- Kamel, au-dela de ta generosite, ce qu'on essaye de te dire c'est que ta vie pourrait basculer si tu nous acceptes ici. L'interesse s'enfonca dans le fauteuil qui leur faisait face et posa ses mains sur ses genoux. Une allure de lion, pensa Yael. -- Vous etes venus jusqu'a moi parce que tu me connais, Thomas, dit-il en prenant soin de bien articuler pour donner un maximum de force a chaque mot. Tu sais que je ne vis que pour ca : la verite geopolitique de notre planete. Et donc votre histoire ne peut que me passionner. Tu sais aussi que je suis pret a tous les risques pour ca. Les vraies lois sont celles du respect des autres, pas du mensonge. Je vais non seulement vous offrir l'hospitalite, mais aussi mon aide. Thomas et Yael baisserent la tete en meme temps. -- Merci, dirent-ils a tour de role. -- Si je m'en sors, je vous revaudrai ca, ajouta la jeune femme. Ce sera surement impossible, mais... Kamel leva l'index. -- Il n'y a qu'une regle a respecter chez moi : entre ces murs, il n'y a plus de >. Rien que des amis. Sur quoi Kamel se leva pour leur montrer l'unique chambre libre dont il disposait, tout en haut. Ni Yael ni Thomas n'oserent protester en decouvrant le lit double, aucun d'eux ne precisa qu'ils n'etaient pas ensemble. Ils se contenterent d'y installer leurs maigres bagages, puis redescendirent. -- Peut-on mettre la tele ? proposa Thomas. Je voudrais voir ce qu'ils disent au journal de treize heures. Ils allumerent juste pour l'annonce des titres. La poursuite faisait l'introduction. On parlait de la folle traversee de Paris de deux vehicules qui avaient cause un mort et plusieurs blesses legers. Yael deglutit a l'annonce du bilan. Le presentateur precisa que les deux chauffards avaient pris la fuite malgre l'intervention d'une voiture de police, et que pour l'heure l'enquete s'orientait vers l'hypothese d'un reglement de comptes. Plusieurs temoins avaient vu un passager du 4 x 4 brandir un pistolet, ce meme 4x4 qui avait fauche un homme de 34 ans sur son scooter. Le motard etait mort a l'hopital. -- Il faut dechiffrer la feuille qu'on a subtilisee a Lubrosso, annonca Thomas, l'air grave. Yael attrapa son sac a dos et l'ouvrit pour inspecter l'etat du precieux document. C'est fou comme on peut placer tous ses espoirs dans pas grand-chose... Il etait intact, dans l'etat ou Yael l'avait sauve. Dans le reportage televise les hommes politiques s'en melaient a present, le ministre de l'Interieur prit possession de l'espace cathodique : > Kamel coupa le son depuis sa telecommande. -- C'est ca qui m'indigne, moi ! clama-t-il en moderant la colere froide qui montait en lui. Il faut tous les jours decrypter l'information, lire la verite derriere les manipulations ! Il prit Yael a temoin : -- Regarde ce politicien, il te dit que c'est un drame affreux, il fait bonne figure, mais tu sais ce qu'il fait en realite ? Il se sert du premier pretexte disponible pour faire passer son projet de videosurveillance. Et c'est comme ca toutes les semaines ! Une hypocrisie demagogique qui a depasse les bornes de l'ethique depuis longtemps, et personne pour s'en offusquer ! Yael reposa son verre de the, elle se lanca : -- Thomas m'a dit que tu etais... une sorte de specialiste du renseignement, c'est ca ? -- Pas exactement, je suis plutot un defenseur de la verite, je milite pour une vision lucide de notre realite. Que les gens aient acces a l'information. Et non a son interpretation. -- N'est-ce pas deja le cas ? Kamel se fendit d'un sourire ironique. -- Si ca l'etait il y aurait une revolution. La surprise de Yael etait palpable. -- Eh oui ! insista Kamel. C'est pas de l'information qui filtre aujourd'hui, c'est de la manipulation. Pas pareil. -- Alors tu... enquetes sur tout ce qui se passe dans les coulisses de notre histoire moderne, c'est ca ? -- En effet. -- Tu sais comment fonctionnent la CIA et tous ces trucs-la. -- C'est le B.A. - BA. Les arcanes de l'Histoire. Les mensonges, les gros et les petits. De JFK a la puce dans nos cartes d'identite. -- Tu sais qui a tue JFK ? plaisanta la jeune femme. Kamel repondit simplement, tout a fait serieux : -- Bien sur. Yael haussa les sourcils. -- Qui, alors ? Kamel se redressa. -- Ce sera notre sujet de conversation du diner, en attendant je crois qu'on a du pain sur la planche, non ? Thomas approuva. -- Il va falloir faire parler les cendres. 36 L'estheticienne ouvrit ses grands yeux maquilles : -- Pardon ? Thomas repeta : -- Je souhaiterais louer la cabine d'UV pour une demi-heure, pour nous trois. Il posa trente euros devant lui et precisa : -- Juste pour une petite experience, rassurez-vous. -- Vous n'allez pas me l'abimer ou me la salir au moins ? -- Elle sera comme nous l'avons trouvee. Elle prit les billets et cocha son planning. -- Et il vous faut trois paires de lunettes j'imagine ? -- S'il vous plait. Elle les accompagna au bout d'un couloir carrele sur lequel ses talons claquaient. -- Voila, c'est ici. Je vous mets la machine en route ? -- Oui, pour vingt minutes, ca devrait suffire, fit Thomas. Ah, et... auriez-vous des lingettes ? Vous savez, des lingettes hydratantes. Elle l'observa comme s'il venait d'un autre monde avant de s'en aller sans un mot. -- Bon, tant pis. Kamel allait refermer la porte lorsque la main de l'estheticienne lui tendit une boite de lingettes. Ils s'installerent autour du cylindre qui occupait les deux tiers de la piece, obliges de s'agenouiller pour etre au niveau de la couchette. La ventilation entra en action et l'appareil se mit a bourdonner. Les tubes violets clignoterent. Thomas s'empara des lingettes et inspecta l'etiquette jusqu'a trouver la composition. -- C'est bon. Yael, donne-moi la feuille s'il te plait. Elle lui tendit la fine page noircie et gondolee. -- Vas-y tout doucement, elle est fragile. Thomas prit une lingette et la deplia pour y deposer le document, laissant le cote ecrit a l'air libre. -- Qu'est-ce que tu fais ? demanda Yael. -- Il y a souvent de la glycerine dans les produits hydratants. Elle va penetrer le papier, lui donner un peu plus de cohesion et surtout l'assouplir pour eviter qu'il ne casse. On pourra le manipuler plus facilement. -- Tu as fait des etudes de chimie ? s'etonna Kamel. -- Non, j'ai passe six mois avec un scientifique de la police. Je crois que je connais tous ses petits trucs maintenant. Les neons brillaient a pleine puissance, le trio dut mettre les lunettes pour ne pas s'abimer les yeux. Thomas haussa un peu la voix pour couvrir le bruit de la machine. -- Et comme on n'a pas le materiel, on s'improvise une lecture aux ultraviolets avec les moyens du bord. Il ouvrit completement le cylindre pour y glisser le rectangle noir. -- Les ultraviolets devraient faire ressortir l'encre du papier, l'une et l'autre reflechissant des longueurs d'onde differentes. Enfin... si j'ai bien retenu la lecon. Thomas baissa un peu la partie superieure pour rapprocher les neons et commenca a tourner la feuille lentement, pour tenter d'y apercevoir l'ecriture. Des lignes et des arrondis plus clairs que le fond du papier apparurent, a peine perceptibles. -- Je crois... Je crois qu'on peut lire quelque chose ! s'enthousiasma Yael. Elle ne parvenait pas a distinguer le graphisme avec suffisamment de precision... Elle ota ses lunettes et plissa les yeux pour lire malgre la luminosite aveuglante qui irradiait du sarcophage. -- >, lut-elle. Certaines lettres etaient illisibles malgre le procede utilise, Yael devait les deviner grace au reste du mot. Elle parvint a reveler la suite : -- > 37 Ils etaient de retour chez Kamel, surplombant le loft depuis la premiere plate-forme : le bureau ou tournaient trois ordinateurs a ecrans plats. Tout un pan de mur etait recouvert d'un immense tableau d'affichage sur lequel etaient punaisees des coupures de journaux, des statistiques, des photos de personnalites et les photocopies de depeches AFP. Kamel avait explique que son activite principale consistait a mettre a jour un site Internet qu'il avait cree et ou il denoncait tous les mensonges politiques et geostrategiques, essentiellement en mettant en ligne les articles de presse relatant les faits qu'il commentait et decryptait. -- J'ai aussi un blog, un journal intime en ligne, plus personnel, sur lequel je peux depasser la simple analyse pour donner mon sentiment, avait-il explique. Ces deux sites representent un boulot fou, six a dix heures par jour ! Certains pensent que parce que je suis le fils d'un ambassadeur fortune je me la coule douce, j'aimerais qu'ils prennent le temps de surfer sur mon site. A present Yael faisait les cent pas sur la moquette, deambulant d'un sofa au bureau et retour, elle contenait l'effervescence qu'avait suscitee le message qui lui etait destine. Pourquoi les Ombres, ou qui que ce soit derriere elles, lui parlaient-elles de sa propre histoire cachee ? Elle n'avait rien a dissimuler, aucun secret, elle n'avait jamais rien fait de singulier. Se pouvait-il que les Ombres se soient trompees de personne ? Elle n'y croyait pas. C'etait bien elle qu'on essayait de tuer. Sans aucune raison apparente. -- Je n'y comprends rien, dit-elle. Ca n'a aucun sens ! Pourquoi les Ombres chercheraient-elles a me parler, a me guider vers une certaine connaissance, tandis que de l'autre cote on tente de m'assassiner ? Il y a deux camps, c'est ca ? Kamel haussa les epaules : -- Bien sur ! D'apres ce que tu m'as dit, tout s'est enchaine en meme temps. Il y a ceux qui souhaitent t'ouvrir les yeux pour une raison que nous ignorons, et ceux qui veulent ta mort. Mais comment ces derniers sauraient-ils ce qui se passe et ce que tu fais s'ils ne faisaient pas tous partie de la meme famille ? Je pense que tes Ombres et les tueurs sont deux camps opposes d'une meme organisation. Simplement les derniers ne partagent pas le point de vue des premiers et cherchent a t'eliminer pour regler cette divergence, ca semble logique. -- Mais qui ? supplia Yael. Qui donc ? -- C'est ecrit dans ce document que tu nous as lu tout a l'heure : celles et ceux qui controlent les gens, qui controlent les victoires, et nos histoires. Des gens puissants. Qui peuvent faconner le monde. Lincoln et Kennedy. Manipuler jusqu'a faire apparaitre sur le billet de un dollar des dizaines de symboles occultes. Au debut les Ombres te mettaient sur la piste de toutes ces >, maintenant que tu es entree dans leur monde d'inities, elles t'avouent qu'elles en sont responsables. -- Les politiciens ? Kamel eut un de ces sourires que l'on reserve aux enfants. -- Non, bien sur que non, ceux-la sont les pantins. -- Alors qui ? Thomas assistait au debat avec curiosite, ses yeux passant de l'un a l'autre. -- Avant tout, reprit Kamel, il faut savoir ce qu'ils te veulent. Pourquoi toi ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire de... pont du Diable ? C'est ta propre piste qu'il faut remonter, Yael. Elle s'installa devant l'un des ordinateurs et redigea le texte qu'elle connaissait par coeur desormais : > Thomas intervint : -- Ils ne savent pas qu'on a ce message. Il faut jouer la-dessus, sur l'effet de surprise. -- Tu y comprends quelque chose, toi ? retorqua Kamel. -- C'est un jeu de piste, declara Yael. -- Ca je le vois bien, mais c'est pas tres precis ! fit Kamel. -- Au contraire. Regarde : > Une marmite de geant c'est une cuvette creusee dans la pierre par les tourbillons de torrents, grace aux galets qui tournent sans arret et qui erodent la roche jusqu'a former ces trous. Faut juste trouver un torrent, au fond d'une gorge ou passe un pont nomme le pont du Diable. Thomas et Kamel echangerent un regard, deconcertes par sa facilite a decoder. -- OK, fit leur hote. Et pour > ? -- Je ne sais pas. C'est l'aspect metaphorique qui m'intrigue. C'est comme s'ils voulaient nous faire croire qu'ils disposent des vies de tout le monde, >, comme dans une armoire sans fin. Trouver cette marmite de geant pour moi ce serait comme trouver mon dossier, c'est ca ? Ou toute ma vie serait ecrite ? C'est n'importe quoi ! -- Pas si tu le prends comme un point de depart vers la revelation de ce qu'est vraiment ta vie, retorqua Thomas. Elle se tourna vers lui : -- Si on commencait par ce qu'on a ? Kamel, je peux utiliser Internet ? -- J'aimerais autant eviter. Un peu decontenancee, Yael quitta sa place devant l'ordinateur. -- Bon..., murmura-t-elle. -- Je ne voudrais pas qu'on puisse reperer a distance que ce n'est pas moi qui tape, expliqua-t-il. Yael ne saisissait pas. -- Comment ca ? -- Disons que... Vu le caractere... sensible des informations que je traite sur mes sites, je pense que la Securite nationale americaine, la NSA, m'a a l'oeil. Ils ont des logiciels d'analyse de frappe et... -- Ah, le coupa Yael. Thomas m'en a deja parle. -- Tous les signaux analysables sortant de mon clavier ont ete enregistres dans leur base de donnees. Si c'est toi qui tapes, ils s'en rendront compte, je prefere eviter de les informer de votre presence, surtout si tu es toi-meme archivee chez eux, ils auront ton identite lorsque le logiciel comparera ta signature de frappe avec celles qu'il a en memoire. Et puis... Si Thomas pense que les officiels francais trainent dans cette histoire, c'est pas la peine de prendre ce risque. Les differents organes de renseignement des pays etrangers se rendent pas mal de services entre eux. -- Je comprends, dans ce cas on va eviter. C'est dommage pour le temps que ca nous aurait fait gagner, le web etant la plus prodigieuse bibliotheque de recherche au monde. -- La plus facile a surveiller aussi, grommela Kamel. -- Ah bon ? s'etonna Thomas. Je croyais qu'Internet etait au contraire incontrolable puisque offert a tous, avec des centaines de millions de portes ouvrables. -- En apparence seulement. Mais si tu disposes du materiel de la NSA, tu peux surveiller tout ce qui s'y passe en prospectant avec des logiciels, des sondes intelligentes qui verifient des millions de pages chaque heure et qui dressent leurs rapports. Officiellement ils te diront qu'ils n'ont pas cette capacite, sauf que ces rigolos avaient deja des ordinateurs qui espionnaient les conversations telephoniques du monde entier et qui les analysaient par mots-cles il y a vingt ans ! Alors imagine ce qu'ils peuvent faire aujourd'hui. Je ne dis pas qu'on peut facilement maitriser l'information sur le net, mais on peut l'avoir a l'oeil pour y repondre aussitot lorsque celle-ci est contrariante. -- J'oubliais a qui j'avais affaire, ironisa le journaliste. Dans ce cas, allons-y maintenant, les recherches en bibliotheque vont nous prendre du temps. -- Trop de temps ! contra Kamel. Il nous faut utiliser le net. Je m'en occupe, ca marche ? Je vais passer chercher une amie de confiance, je l'emmene dans un cybercafe pour qu'elle tape ce que je lui demanderai, ca evitera qu'un logiciel pirate repere ma signature de frappe et l'identifie. -- Et si ton amie est elle-meme > ? insista Thomas qui cherchait a provoquer gentiment Kamel dans sa paranoia qu'il estimait excessive. -- Je suis sur d'elle a cent pour cent. C'est pas le genre a se faire remarquer. Plutot alimentation bio, defense des animaux et relaxation quotidienne aux huiles essentielles, tu vois le genre ? -- Ouais, j'imagine bien. -- Je vous retrouve pour le diner. En attendant ma maison est la votre. Yael savait qu'elle ne pouvait ni toucher un telephone, ni se servir d'un ordinateur connecte a Internet, et qu'il lui fallait eviter de sortir autant que possible. Il y avait un aspect sabbat impose qu'elle ne goutait guere. La meditation spirituelle n'avait jamais ete son violon d'Ingres. Elle etait frustree par son absence de latitude. Les heures filaient et elle ne faisait rien. Thomas regardait LCI de temps a autre pour suivre ce qu'on disait de leur course-poursuite. -- Crois-tu qu'il y a une explication rationnelle aux ombres que j'ai vues dans les miroirs ? lanca subitement la jeune femme. Thomas se redressa dans le canape. -- J'espere bien... Yael fut decue de ne pas lire plus d'assurance dans son regard. Doutait-il lui-meme qu'il y ait une telle solution a ce qu'ils vivaient ? -- Dis-moi que Kamel va pouvoir localiser un lieu precis avec ces informations. -- Je ne sais pas, Yael. Jusqu'a present, tous les messages que les Ombres t'ont communiques etaient simples a dechiffrer. Leur but n'est pas la complexite, juste de t'inciter a reflechir. -- Pourquoi jouent-elles comme ca ? Ne serait-il pas plus simple de me dire les choses ? -- Je crois que ca fait partie de leur raisonnement. Faire en sorte que tu te poses des questions. -- Que je sois en mode interrogatif en permanence ? (Elle hesita.) Ca collerait avec les infos qu'elles me fournissent. Je dois tout remettre en question. Ne rien croire. Ne rien tenir pour acquis. Chercher la verite derriere chaque chose, c'est ce qu'elles m'invitent a faire. Incapable de s'asseoir, elle continua a deambuler dans le salon. -- Des qu'on aura une idee de l'endroit dont elles parlent, je veux y aller, Thomas. Je veux savoir pourquoi elles me parlent de mon histoire personnelle. Qu'est-ce qu'elles entendent par 'attente de vous etre revelee >> ? Le journaliste approuva doucement. Ils etaient a la veille d'un long voyage. Un periple historique. Vers la Verite. BLOG DE KAMEL NASIR. EXTRAIT 6. Difficile de decrypter les actes du gouvernement Bush sans s'arreter un instant sur la guerre d'Irak. Juste avant de passer a l'offensive, Bush et son administration multiplient les fausses declarations affirmant que Saddam Hussein s'est procure de l'uranium pour faire des armes nucleaires alors que Joseph Wilson, l'expert envoye en Afrique pour verifier s'il y avait eu vente illegale d'uranium, est revenu en affirmant que c'est impossible. Les fameuses Armes de Destruction Massive (ADM). Quel culot ! Quand on sait que les Etats-Unis ont tout fait pour mettre Saddam Hussein en place en Irak, allant jusqu'a le soutenir dans sa guerre contre l'Iran. Qui, dans les annees 80, va sur place pour nouer de bonnes relations avec le dictateur ? Donald Rumsfeld. Entre autres. Le tout sous la vice-presidence d'un certain George Bush senior... Par interet, le gouvernement americain soutient le dictateur, ferme les yeux sur les genocides qu'il perpetue a l'encontre de son peuple, et mieux encore : les USA alimentent l'Irak en souches d'anthrax sous le controle de Bush senior. C'est une enquete du Senat en 1992 qui decouvre qu'il y a eu soixante livraisons de cultures bacteriologiques entre 1985 et 1989 aux laboratoires militaires irakiens par les Etats-Unis. Mais tout le monde passe l'eponge et on en entend peu parler. Bien sur, lors de la premiere guerre du Golfe (dont l'ardoise a ete reglee, soit dit en passant, par les Saoudiens - ils ont verse 17 milliards de dollars aux USA plus tout le kerosene necessaire a la guerre), on s'assure que l'Irak n'a plus rien de tout cela avant de quitter le pays vaincu... D'ailleurs, il est curieux d'apprendre qu'a la suite de ce conflit, la CIA avait propose d'eliminer Saddam Hussein, mais George Bush senior s'y etait oppose. Toujours a propos du dictateur irakien, a l'heure de l'ouverture de son proces, en octobre 2005, y a-t-il eu quelqu'un pour s'indigner qu'il soit televise avec un differe de vingt minutes pour permettre a la censure americaine d'operer ? Les personnes autour de moi s'en amusent, ils sourient en haussant les epaules d'un air fataliste. Ils devraient hurler ! Personne ne bondit en entendant que la nation la plus puissante du monde, supposee representer la liberte, censure la television ! Est-ce la banalisation de ces pratiques qui les rend anodines aux yeux de tous ? C'est grave. Tres grave. Et puis pourquoi les Etats-Unis ont-ils besoin de censurer les dires de Saddam Hussein ? Peur qu'il en dise trop sur ses liens avec les pays occidentaux, dont les USA ? Pire ? Alors, venir, quelques annees plus tard, hurler au scandale parce que l'Irak aurait de pseudo-ADM, c'est plutot culotte. Maintenant on sait que c'etait un mensonge tisse de toutes pieces. Un pretexte comme un autre pour aller s'emparer des richesses du pays. Et alimenter davantage encore les tensions politiques avec le monde arabe, mais je reviendrai sur ce point un peu plus tard. Quoi qu'il en soit, la guerre eclate. Et qui en profite ? Toutes les entreprises pour lesquelles ont travaille les membres du gouvernement : Halliburton, Boeing... et Carlyle bien sur. Notamment par le biais de sa societe United Defense Industries qui fabrique des armes. Le groupe Carlyle met alors en vente des actions de UDI et fait 225 millions de dollars de benefices en une seule journee. Bref, l'histoire pourrait se prolonger ainsi sur plusieurs pages. L'exemple est parlant parce qu'il illustre parfaitement le principe de pouvoir = demagogie. Cette fois, le gouvernement aura ete tres loin dans les mensonges, rien que pour satisfaire les interets de son portefeuille personnel et celui de ses partenaires economiques. Peu importe le cout en vies humaines. Peu importent les tensions politiques, au contraire ! Elles finiront par profiter a l'industrie militaire, principal associe de l'administration Bush... Qu'en est-il au final du 11 Septembre, point de depart de tout cela ? Dans un premier temps, George W. Bush a tout fait pour empecher le Congres d'ouvrir sa propre enquete sur ces attentats. Il a meme essaye d'interdire la creation d'une commission independante alors qu'il y en a toujours eu, par exemple apres Pearl Harbor ou l'assassinat de Kennedy. Au final, il y eut une enquete, le President n'a plus eu le choix. Apres un mois de negociations, George W. Bush et Dick Cheney accepterent enfin de rencontrer les membres de la commission, sous certaines conditions cependant : - ils seraient questionnes ensemble et pas separement, - ils ne preteraient pas serment, - et l'entretien ne serait ni filme, ni enregistre, ni rendu public. L'enquete se poursuivit avec d'autres auditions pendant plusieurs semaines. Lorsque le Congres remit son rapport, la Maison Blanche avait au prealable censure 28 pages dont on ne connaitra jamais le contenu. Decues de ne rien voir avancer, les familles des victimes deciderent de porter plainte contre l'Arabie Saoudite puisqu'il semblait evident que la famille royale avait finance plus ou moins directement al-Qaida. Les Saoudiens prirent pour se defendre... le cabinet d'avocats de la famille Bush. A la longue, les liens entre les uns et les autres finissent par etre si evidents qu'il devient idiot de les nier. Bref, des pretextes, des mensonges, de la manipulation devant le monde entier faut-il rappeler Colin Powell et son expose fallacieux devant l'ONU ? pour servir des interets personnels. Et si ces mensonges allaient encore plus loin ? Plus je me documente, plus je rassemble defaits et de temoignages et plus je m'interroge. Bush et les siens savaient pour le 11 Septembre. Bien avant que les avions ne frappent. Ils savaient que des attentats terribles allaient toucher leur pays. Peut-etre meme le World Trade Center de New York. Avec des avions de ligne detournes. Ils savaient. 38 Kamel rentra vers vingt heures. Il portait un sac plastique qu'il deversa sur la longue table a manger. Yael et Thomas se precipiterent. Apres l'attente, l'un et ...l'autre s'etaient assoupis, epuises par les evenements. Kamel deplia une carte de la region de Geneve. Le lac Leman dessinait un croissant au coeur de ces terres montagneuses. -- Qu'est-ce que vous dites de ca ? proposa-t-il en posant le pouce sur un nom au sud de Thonon-les-Bains. Yael lut >. -- C'est le seul endroit qui s'appelle comme ca ? Kamel fit la moue. -- C'est-a-dire que... il y a plusieurs ponts du Diable rien qu'en France. Mais ce sont les seules gorges que j'ai trouvees. -- Alors c'est la. Il leva un doigt en signe de patience. -- Ce qui le confirme, c'est ca, juste a cote. Il leur montra un pic surplombant la region, le Roc d'Enfer. -- 2 244 metres d'altitude. > ! Sans leur laisser le temps de le feliciter, il fouilla parmi les differentes pages de notes qu'il avait prises pendant ses recherches et trouva, sous un guide touristique de la region du Chablais, la pochette SNCF qu'il cherchait. -- Deux allers-retours ouverts pour Thonon. Payes en liquide bien entendu. Vous avez un train demain matin, gare de Lyon, a 8 h 40. Vous irez sans moi, je ne peux pas laisser le site sans mise a jour, j'ai deja le retard d'aujourd'hui a rattraper. Voici une carte de credit pour louer une voiture, c'est a mon nom mais ca ne devrait pas poser de probleme. On ne pourra pas remonter jusqu'a vous avec elle. Thomas voulut aussitot lui donner de l'argent pour le rembourser mais Kamel protesta vivement. Il fouilla aussitot sa poche et en sortit un biper. -- Je suis passe l'emprunter a un ami, c'est pour ca que j'ai tarde. C'est un numero sur, vous pourrez me joindre par lui. Il vous suffit de m'envoyer le numero de la cabine d'ou vous appelez, et je vais a mon tour dans une cabine pour vous contacter. Voila le numero. Il tendit un bout de papier griffonne a Yael. -- Kamel... Tu as fait... -- Oui, je sais. On verra pour les mercis plus tard. Tout ce que je demande pour l'instant c'est que vous me teniez au courant. Je veux suivre vos decouvertes, et vos mouvements pour le cas ou on n'arriverait plus a communiquer. Il se fendit d'une explication detaillee et enthousiaste sur ses recherches, comment il avait procede, et comment il avait longuement poursuivi son investigation meme apres avoir identifie les gorges. Yael ne savait que dire, aussi reconnaissante que preoccupee. Kamel temoignait une telle joie d'etre mele a cette histoire, qu'il ne tenait aucun compte du danger qu'elle representait. Yael en avait reparle avec Thomas dans l'apres-midi, le journaliste avait ajoute que son statut de fils d'ambassadeur conferait a Kamel une certaine protection qui devait les rassurer. Meme et surtout les services secrets ne s'amusaient pas a toucher a la famille d'un diplomate, sauf cas exceptionnel. A la lumiere de ce qu'elle venait de vivre, Yael se considerait comme un cas exceptionnel. -- J'imagine que le message des Ombres ne prendra tout son sens que sur place, intervint Thomas. Commencez par trouver la verite, sous la surface, la ou l'Enfer grimpe vers les deux. Ca ne me parle absolument pas. -- Lorsque tu grimpes la dune, ne gaspille pas ton energie a decrire ce qu'il y a de l'autre cote, attend d'etre au sommet pour le decouvrir, commenta Kamel sous le regard angoisse de Yael. Thomas hocha la tete : -- C'est un proverbe arabe ? -- Puisque je l'ai invente, c'est un proverbe multiculturel. (Il sourit.) Quoi qu'il en soit, chaque chose en son temps. Ils passerent a table ou les attendaient une salade composee et des patisseries orientales que Kamel achetait a l'autre bout de Paris pour leur saveur. -- Alors, Yael, commenca le jeune homme a la silhouette feline, toujours intriguee par la mort de Kennedy ? Elle avala sa bouchee de tomate pour repondre : -- Qui ne le serait pas ? Mais est-ce qu'on peut concretement savoir qui l'a tue en faisant la part de la realite et celle des mythes ? -- Je ne vois pas l'ombre d'un mythe dans mes elements. Vous savez, qui a tue JFK n'a rien de tres extraordinaire, j'ai meme envie de dire que tout le monde peut le savoir, question de bon sens, de logique et de bonnes recherches. -- Alors qui ? implora-t-elle, amusee. Kamel se resservit quelques crevettes. -- Lorsque Kennedy a pris le pouvoir, commenca-t-il, Eisenhower, le President precedent et ancien general, s'il faut le dire, a fait une recommandation au jeune John Fitzgerald. Kamel quitta la table et monta chercher un livre d'histoire qu'il revint poser devant Yael, ouvert sur une photo du president Eisenhower. A cote figurait une citation de son discours d'adieu, le 17 janvier 1961, que Yael lut a haute voix : > -- Voila, dit simplement Kamel. Tout est dit. -- Le complexe militaro-industriel aurait tue Kennedy ? s'etonna Thomas. Ce n'est pas une theorie nouvelle que tu avances la, tu sais ? -- Ce n'est pas une theorie, c'est la realite. Ecoutez : en 1953, un certain Allen Dulles devient directeur de la CIA. Il sera a la CIA ce que John Edgar Hoover fut pour le FBI : un directeur aux pleins pouvoirs, intransigeant, utilisant son agence pour des fins ou la frontiere entre l'interet personnel et celui de la nation ne sera pas toujours tres marquee. Ce Dulles a une histoire bien chargee. Pendant la Seconde Guerre mondiale, membre de l'OSS - l'ancetre de la CIA -, il organisa des rencontres avec des hauts dignitaires du Reich pour negocier avec l'Allemagne des passages a l'Ouest, et si possible tenter de preparer des accords de paix pour prendre les Russes de court. A cette epoque, il organisa egalement des rencontres en Suisse avec quelques Francais, dont un certain Francois Mitterrand, ou Andre Bettencourt, de l'empire L'Oreal, entreprise qui a ce moment-la penchait vers l'extreme droite... Bref, lorsqu'il devient patron de la plus opaque et puissante agence de renseignement, il a deja l'experience de l'international, des operations secretes et un sacre carnet d'adresses. Kamel prit le temps de croquer une crevette avant de reprendre : -- Tandis qu'il dirige la CIA d'une poigne de fer, Allen Dulles parvient a faire renverser differents hommes politiques, dont le Premier ministre d'Iran en 1953, le president du Guatemala en 1954, tous deux pourtant elus democratiquement. Et vous savez quoi ? C'est la compagnie United Fruit qui a pese sur le gouvernement US pour que la CIA renverse Jacobo Arbenz au Guatemala parce que celui-ci imposait une petite taxe sur les marchandises exploitees par la compagnie americaine dans son pays. Une nation decide legitimement de gagner un peu d'argent sur ses propres ressources commercialisees par une societe etrangere, et la CIA decide de s'en meler. Vous y croyez, vous ? C'est une epoque aux mentalites encore coloniales... Si je vous dis que Allen Dulles siegeait au conseil d'administration de United Fruit, la vous comprendrez toute la manoeuvre... Les Etats-Unis ont alors decide que seule comptait leur >... et que leurs interets prevalaient sur la democratie des autres pays. -- C'est prouve ca ? interrogea Yael. -- Tous les faits que je t'enonce sont prouves. Tous. Mais revenons a Allen Dulles : en plus d'utiliser la CIA pour soigner ses interets economiques et ceux de ses partenaires, c'est aussi lui qui encourage l'operation Mockingbird, dont le but est d'infiltrer et influencer les medias, rien que ca ! Vous realisez tout de meme ? Le patron de la CIA qui fomente des strategies pour noyauter les medias ! Je ne sais pas ce que vous en pensez, en tout cas pour moi, c'est une technique fasciste ! Dulles fait partie de ces hommes dont la vision du pouvoir est... comment dire ? L'apanage d'une poignee d'individus ! Et tous les moyens semblent bons pour que s'incarne leur vision. En 1961, suite au fiasco de l'invasion de la baie des Cochons a Cuba, ou Kennedy refusa d'envoyer des troupes americaines, Dulles participe avec des generaux interarmees a l'elaboration de l'operation Northwoods dont la teneur est aussi simple que machiavelique : orchestrer des attentats contre leurs propres armee et nation afin d'en accuser les Cubains en creant de fausses preuves par le biais de stratagemes tres elabores. Le but etant de monter l'opinion publique americaine contre les Cubains pour legitimer une invasion militaire. -- Quoi ? s'indigna Yael. Attends, le patron de la CIA et certains generaux de l'armee americaine avaient programme des attentats contre des civils et des militaires de leur propre pays pour partir en guerre ? -- Incroyable, non ? On croirait entendre de la science-fiction, mais c'est > notre histoire ! Kennedy apprend l'existence de ce plan et vire Dulles de son poste a la CIA, bien qu'officiellement il trouve un pretexte plus acceptable. C'est seulement en 1992 que l'operation Northwoods a ete rendue publique, presque par hasard, lorsque Bill Clinton, voulant faire la lumiere sur l'assassinat de Kennedy, decida de declassifier bon nombre de documents d'epoque. Toutes les personnes impliquees dans cette operation Northwoods avaient bien entendu pris soin de detruire les preuves, sauf Robert McNamara, a l'epoque secretaire a la Defense, qui s'etait oppose a ce projet et qui avait judicieusement conserve un exemplaire du rapport detaillant toute l'operation. Thomas repoussa son assiette vide : -- Quel est le rapport avec la mort de Kennedy ? -- Le rapport est simple. D'un cote nous avons Kennedy qui est farouchement oppose a la resolution militaire des conflits comme Cuba et le Vietnam - qui gronde deja -, de l'autre, des individus influents qui dirigent les organes du renseignement militaire, l'armee et la CIA. Ces hommes sont des proches des consortiums industriels, militaires, agro-alimentaires et autres. Et ils pronent une solution militaire qui correspond a leur vision de ce que doivent etre les Etats-Unis et surtout l'interet des groupes auxquels ils sont rattaches. Kamel decida d'insister sur un point particulier : -- Il faut se souvenir que Kennedy etait un president a part, elu de justesse, donc illegitime pour certains, et dont l'essentiel de la politique etait guide par sa volonte d'image ; c'etait un homme caracteriel, tetu, pas du genre a faire des concessions - sous l'influence de son frere Robert -, a plier sous la menace des autres. Et s'il a toujours cherche la solution pacifique et transforma la societe americaine, ce n'etait pas par altruisme ou pour des ideaux philanthropiques, mais parce qu'il sentait que c'etait dans l'air du temps. Ce n'etait pas un ange, loin de la ! Kennedy n'etait en realite pas tres attache a la question des droits civiques, mais il etait tellement demago qu'il l'est devenu et que ca aurait ete de plus en plus marque s'il en avait eu le temps. Il avait une ligne de conduite qui chamboulait l'ordre et les habitudes des gens au pouvoir dans le pays. Et il s'opposait aux hommes qui dirigeaient l'appareil occulte de la nation, des hommes soutenus par des entreprises aux interets economiques enormes. A un moment, il a fallu agir. Est-ce que ces empires financiers allaient tirer un trait sur des milliards de dollars de profits perdus a cause de la politique > d'un seul homme ? Allaient-ils sacrifier ces benefices astronomiques alors qu'ils disposaient d'atouts strategiques de taille : les hommes aux postes-cles du renseignement et de l'intervention physique ? Kamel secoua la tete, blase. -- Je crois qu'ils n'ont pas hesite longtemps. John Fitzgerald Kennedy est mort un beau jour de novembre 1963 parce qu'il refusait d'entrer dans une politique belliqueuse a la solde des complexes industriels du pays qui avaient pourtant deja mine le terrain en placant leurs hommes. Il est d'ailleurs curieux de souligner que Ngo Dinh Diem, president du Vietnam, est egalement assassine en novembre 63, lui qui s'opposait a une intervention militaire americaine dans son pays. On pourrait betement dire que >. Tout a l'heure je vous ai fait le descriptif rapide d'Allen Dulles, j'aurais tout aussi bien pu faire celui de certains generaux de l'epoque. Yael essaya de resumer : -- En fait JFK a ete assassine par une... assemblee de magnats, des presidents d'entreprises extremement puissantes, et par quelques hommes aux commandes d'administrations militaires ou du renseignement ? Si c'est si >, pourquoi personne ne l'a jamais ecrit ? Kamel eut un rire cynique. -- Primo : parce qu'il faut un paquet d'annees, voire de decennies, pour rassembler les differentes pieces du puzzle. Secundo : ca a deja ete ecrit, mais personne n'a envie de croire qu'il vit grace a une pomme pourrie et qu'il est assis dessus, c'est le systeme tout entier qui est corrompu. N'oublions pas qu'a cette epoque, les mentalites etaient encore celles des cow-boys, la subtilite diplomatique n'etait pas erigee en parangon, et on reglait les problemes les plus graves, a leurs yeux du moins, par des moyens radicaux. J'en veux pour preuve que tous les hommes qui ont gagne en puissance et en ecoute dans les annees 60, et qui cherchaient a bouleverser la societe, ses moeurs et ses > sociales, ont ete... assassines. Tous, et tous l'ont ete mysterieusement. JFK en 63, Malcolm X en 65, Martin Luther King en 68, tous. On pourrait allonger la liste avec des noms comme Che Guevara en 67 ou Robert Kennedy en 68. Ces meurtres temoignent d'un acharnement a eliminer par tous les moyens les personnes trop influentes dans l'evolution sociale de la nation et qui, par consequent, pouvaient remettre en question l'ordre et le jeu des pouvoirs du pays. (Il martela la table du poing.) La politique et le pouvoir en general, continua-t-il, ne sont qu'un grand echiquier, tout l'art est dans le placement de ses pieces. Apres la mort de JFK, on nomma une commission, la commission Warren, pour enqueter sur les causes de cet assassinat. Il y avait beaucoup trop d'elements etranges. L'un des membres influents de cette commission n'etait autre que... Allen Dulles. Pratique pour influencer l'investigation et trier ce qui devait etre dit. -- Et Lee Harvey Oswald, celui qui aurait officiellement tire sur Kennedy, qu'est-ce qu'il viendrait faire la ? declara Yael. -- Son role de bouc emissaire. Il est l'un des pions de l'echiquier, l'un des plus visibles, jetable a merci. Comme Jack Ruby qui le tua. Comme les meurtriers de Malcolm X, Robert Kennedy et les autres. Ils ne sont que de pauvres bougres manipules par des forces puissantes, elles-memes manipulees, et ainsi de suite jusqu'au sommet. -- Le roi de l'echiquier, completa Thomas. -- Non, justement ! Au-dessus encore ! Le joueur. Et dans une partie, il y a toujours deux adversaires. C'est pour ca que derriere tout ce qui t'arrive, Yael, les deux camps sont du meme bord : ceux qui jouent avec toi et ceux qui veulent ta mort sont intimement lies. Comme les deux joueurs se partageant le pouvoir, et se mesurant un sourire cynique aux levres ! Il y a toujours un affrontement, toujours deux visions d'une meme chose. Cette derniere phrase fit frissonner Yael. C'etait ce que les Ombres lui avaient ecrit. Toujours chercher l'autre face d'une apparence. Se pouvait-il que Kamel soit dans le vrai lorsqu'il partait dans ses grandes theories ? Yael croisa le regard de Thomas qui semblait partager ses doutes et ses interrogations. Elle decida de ne pas insister. Mais Kamel etait parti dans sa diatribe : -- Il y a toujours eu dans l'ombre des hommes d'influence qui prenaient le controle de l'Histoire : sous Kennedy c'etait encore des forces mises au pouvoir par les consequences de la Seconde Guerre mondiale, sous Nixon ce fut la guerre du Vietnam qui permit autant de violations des libertes individuelles, et aujourd'hui... Je crois que l'Histoire est juste en train de s'ecrire, il faudra un peu de temps pour en parler objectivement. -- Tu parles comme si tous nos livres d'ecole n'etaient qu'un tissu de mensonges, contra Yael, il ne faut pas exagerer, tu ne crois pas ? -- Les livres ne sont pas mensongers, ils relatent des approximations, des faits > par les vainqueurs. C'est ca que veulent te dire les Ombres lorsqu'elles ecrivent : 'Histoire. >> Prends l'exemple de l'entree en guerre des Etats-Unis contre le Vietnam : les services secrets de Washington affirmerent que deux de leurs navires avaient ete attaques dans le golfe du Tonkin par les Nord-Vietnamiens, ce que les equipages des navires concernes dementiront categoriquement plus tard. C'etait juste un pretexte invente pour entrer en guerre. Autre element : d'apres certains documents et temoignages, le president Roosevelt etait au courant de l'attaque imminente sur Pearl Harbor - il est d'ailleurs etrange de remarquer que tous les porte-avions, qui sont des batiments strategiques primordiaux, etaient absents du port ce jour-la, et qu'il n'y avait aucun filet pare-torpilles pour proteger les navires dans la rade. On dit que Roosevelt n'aurait rien fait afin d'avoir enfin une excuse pour entrainer son pays dans la guerre mondiale. Il faut se souvenir que Roosevelt s'etait fait reelire sur la promesse de ne pas se meler du conflit ! Une fois en poste il ne pouvait pas se lancer en guerre a moins d'y etre >. Il est alors entre dans une politique de harcelement vis-a-vis du Japon pour les provoquer, gelant les actifs nippons sur le territoire americain et decretant l'embargo du Japon sur l'acier et le petrole. Jusqu'a la destruction de Pearl Harbor, tout le pays est contre l'implication des Etats-Unis dans la guerre, a commencer par le Congres. Suite a l'attaque, les Americains s'engagent massivement pour aller se venger. Kamel termina son expose avec ce qu'il jugeait le plus infame : -- Enfin il y a l'exemple d'Hiroshima. La grande majorite des documentaires oublie de dire qu'au moment de lancer la bombe atomique sur le Japon, des pourparlers entre les diplomates japonais et americains etaient en cours pour trouver un accord de paix. A ce moment-la, les bombardements americains avaient detruit - je cite de memoire - 51 % de la ville de Tokyo, 58 % de Yokohama, 40 % de Nagoya, 99 % de Toyama, 35 % d'Osaka, et ainsi de suite. Entre 50 et 90 % de la population des grandes villes du Japon avaient ete eradiques. Pourquoi faire sauter la bombe atomique alors ? La guerre etait strategiquement terminee, les negociations en cours. Kamel frappa encore la table du poing, emporte par sa colere. -- Parce que les Russes et les Etats-Unis faisaient deja la course pour se partager l'Europe, et qu'il fallait montrer aux Sovietiques que les USA etaient une nation bien plus puissante et dangereuse. Larguer une bombe sur Hiroshima le 6 aout 1945, et une encore plus colossale sur Nagasaki trois jours plus tard, etait en fait un moyen pour les Etats-Unis d'agiter leur arsenal en direction des communistes, et probablement l'occasion de faire un double test grandeur nature. C'est ca l'histoire reelle, pas les pretextes fallacieux de Truman. -- Le general qui a ordonne le largage des bombes atomiques sur le Japon. C'est ce meme general qui sera aux cotes de Kennedy quelques annees plus tard lors de la crise de Cuba et qui insistera pour que les USA attaquent l'ile, par tous les moyens. LeMay enragera face a l'entetement pacifiste de Kennedy. Mais c'est surtout lui qui avouera que si son pays avait perdu la Seconde Guerre mondiale, il aurait ete juge comme criminel de guerre apres les genocides. Finalement, ce n'est jamais que le camp gagnant qui choisit ce qui est moral ou non, qui impose son point de vue et justifie tous ses actes, meme les pires, par de bons pretextes, tachons de ne pas l'oublier. Les vainqueurs sont ceux qui ecrivent l'Histoire. C'est celle-la qui est redigee dans nos livres d'ecole, pas la vraie Histoire telle qu'elle s'est deroulee, mais une histoire qui caresse le camp des gagnants. L'Histoire a cesse, depuis longtemps, d'etre la somme des humanites ; aujourd'hui elle n'appartient qu'a une poignee d'individus. A nous de savoir lire entre les lignes, ce qui est... helas, rare et difficile. Une fois encore, essayons de mettre de cote les boucs emissaires et regardons, au-dela, ce qui se trame dans les arcanes de notre Histoire. Yael se raidit sur sa chaise. Etre un bouc emissaire. C'etait exactement le sentiment qu'elle eprouvait avec de plus en plus de conviction depuis que des gens mouraient dans son sillage. Mais un bouc emissaire de quoi ? Pour qui ? Voila les questions qu'elle devait resoudre a present. Avec une certaine urgence, elle en etait consciente. Quelque part sous le pont du Diable, au pied du Roc d'Enfer, un secret l'attendait. Et toutes ces allusions a Lincoln, au dollar, a Kennedy ou meme a la folie du Titanic, toutes ces choses ne lui inspiraient aucune confiance. Elle devinait que ce secret ne serait pas seulement personnel. Il aurait trait a l'Histoire. L'histoire des hommes. 39 La foule des vacanciers se bousculait sur le quai de la gare de Lyon. Deux pelotons d'adolescents occupaient toute la largeur du passage en se bousculant et en riant bruyamment, leurs sacs a dos entre leurs pieds. Yael et Thomas se frayerent un chemin entre eux et grimperent dans le TGV pour Geneve, le nez rive aux billets : voiture 05, places 81 et 82. Yael se sentait lourde, elle avait mal dormi malgre la presence de Thomas a ses cotes, une nuit moite de cauchemars dans ce qu'elle appelait les limbes : un etat epuisant entre de courts sommeils et des eveils apathiques. En se levant, elle en etait venue a se demander combien de temps elle tiendrait avec ce stress. Elle n'etait pas sure de tenir le coup nerveusement. Elle eprouvait un malaise constant a vouloir s'inscrire dans l'Histoire. Quelle etait sa part dans ce qui n'etait encore, une semaine auparavant, qu'une frise le long du mur de son ecole primaire ? Quel role pouvait-elle jouer ? Jamais elle n'avait realise que chacun de ses gestes, de ses mots, chaque pensee pouvait influer, avoir une incidence directe, ou par effet de dominos, sur l'Histoire. L'Histoire etait pour elle intangible, a peine une memoire collective, sans matiere. L'Histoire etait cet air insaisissable autour du parachutiste. Jamais Yael ne s'etait a ce point vue tomber. Elle se faisait devorer par les vertiges de la conscience historique. Thomas posa leur sac dans le porte-bagages et ils prirent place dans le confort feutre du wagon. Yael repensait a Kamel et son discours sur Kennedy qu'ils avaient prolonge jusqu'au seuil de leurs chambres, ou il avait precise qu'il ne fallait plus s'attendre a de grandes revelations. De la bouche d'un ancien directeur de la CIA, avait-il rapporte, les dossiers sur l'affaire Kennedy avaient ete nettoyes de l'interieur depuis longtemps, et ce qui restait a declassifier d'ici a quelques annees ne serait rien d'autre que des coquilles vides. Les passagers s'installerent et le train se mit doucement en route. Ils s'enfoncerent dans un decor urbain et maussade fractionne par une succession de tunnels obscurs, jusqu'a ce que les champs or et emeraude prennent le relais, ponctues de forets et de villages aux toits rouge et gris. Yael observa ses voisins dans l'allee, certains lisaient, d'autres dormaient, quelques-uns discutaient. Un couple se disputait du bout des levres, les bras croises. Yael avait difficilement trouve le sommeil la veille, pourtant la chaleur de Thomas dans leur lit l'avait rassuree. A plusieurs reprises elle avait cherche son corps, mais sans oser un geste. Lui, de son cote, en faisait autant. Il avait compris que la situation ne s'y pretait pas, qu'elle viendrait vers lui a son rythme. Et il restait a distance. -- A quoi penses-tu, avec cet air sombre ? murmura Thomas. Elle lui rendit un sourire fatigue. -- Aux gens. Aux couples. Thomas se redressa et s'accouda tout pres. -- Le blues ? interrogea-t-il doucement. -- Je ne sais pas. C'est comme si tout ce qu'on vivait depuis quelques jours me renvoyait a un certain bilan..., sentimental, on va dire. C'est cretin, ce n'est pourtant pas le moment. Thomas haussa les epaules : -- Y a-t-il un moment pour ca ? Et tu en es ou de ce cote-la ? -- A realiser que je dois ouvrir les yeux sur la realite. Je suis d'une generation eduquee par les mythes romanesques, la poesie et surtout le cinema. L'amour, c'est une sorte de course au Prince Charmant. Jamais on ne m'a dit que l'amour etait la resultante chimique de tout un tas de facteurs qui m'echappent, comme la compatibilite des genes ! Dans mon univers le coup de foudre est quasi divin, pas chimique, la notion d'amour par facteur cognitif ne me parle pas, je ne savais pas que mon corps fabriquait une hormone pour creer la dependance a l'autre dans les debuts d'une relation, pour cesser de la produire avec le temps. L'amour que j'attends est brillant, pullule de cliches, l'amour que l'on trouve dans la nature n'est que chimique et ephemere, il n'est fait que pour rassembler deux individus en vue de la procreation. -- Pourquoi parles-tu d'amour chimique ? -- Je lis des livres a ce sujet. J'ai voulu savoir ce que la science racontait a propos de l'amour. La science dit que l'amour est bestial et presque... logique. La nature ne prend aucun risque, des le debut elle a mis en place tous les elements pour s'assurer que ses creations puissent survivre, donc se reproduire. La chimie est la pour nous forcer a nous attirer, a nous accoupler. Le probleme, c'est que moi je suis guidee dans ma vision de l'amour par mes references, mon education. L'amour que j'attends est celui d'un homme viril mais sensible, galant mais sauvage, romantique mais terre a terre. En aucun cas il ne repose sur une vision conflictuelle de deux creatures guidees par les instincts de la nature pour survivre. -- C'est une vision... primaire en effet, de ce que nous sommes. -- Non, realiste. Je dois aujourd'hui apprendre a me deformater. Car c'est ce que nous sommes, formates : par une epoque, par la civilisation et les moeurs du moment. Prends les criteres de beaute par exemple. Ils changent avec les siecles. Si un homme ecoutait reellement ses instincts, il serait attire par les femmes avec des hanches solides, des seins genereux, pretes a porter les enfants, et avec quelques kilos en trop, signe de reserves pour les coups durs mais pas trop non plus pour prouver sa bonne sante. C'est cette femme-la qui devrait plaire a la majorite des hommes, et non ces physiques filiformes, voire anorexiques, qu'on appelle top models et qui pourtant font baver les males. Ils ont ete > par la societe depuis qu'ils sont petits a oublier leurs instincts et faire comme tout le monde : correspondre a ce que leur environnement leur dicte. (Elle hesita avant d'ajouter :) Nous ne sommes que les chiens-chiens du systeme. Il joue avec nous. Un systeme constitue de millions d'humains qui tirent dans tous les sens, jusqu'a ce qu'il y ait une tension plus forte qui l'emporte vers une direction provisoire. Mais au regard de ce que je decouvre depuis quelques jours, j'en viens a me demander si ce systeme n'est finalement pas le fruit d'une poignee d'individus, qui le faconnent a leur guise tout en faisant croire le contraire... (Elle secoua la tete.) Je ne peux pas m'exclure de ce systeme, je n'ai pas le choix, je dois en faire partie, alors il me faut reapprendre ce qu'est l'amour, etre capable de l'accepter tel quel : comme un etat faconne par notre societe. L'amour dont je revais est paisible et... bucolique. L'amour qui peut m'attendre est belliqueux et culturel. Son discours cynique acheve, Yael n'osa pas regarder Thomas dans les yeux. Elle avait peur qu'il y lise ce qu'elle ressentait. Qu'au-dela de ses mots, de cette confession de sagesse froide, elle etait attiree par lui. Que, d'une certaine maniere, il etait l'incarnation de ce qu'elle affirmait ne pas exister. Il vehiculait ces contradictions attirantes, il etait protecteur et comprehensif, viril egalement. Comment ne pas tomber amoureuse ? Mais pour combien de temps ? Jusqu'a ce que son corps cesse de produire de l'ocytocine, l'hormone de l'amour ? Et apres ? L'euphorie retomberait, le besoin psychique et physique de l'autre s'attenuerait a mesure que l'hormone ne serait plus produite. Elle devrait, soit tirer un trait sur leur histoire, soit entamer la bataille de l'esprit eduque pour le garder. Bataille qui se devait d'etre reciproque. Yael soupira. Et Thomas posa sa main sur la sienne. Il ne dit rien, lui opposant un regard doux, presque triste. Ils n'avaient plus rien a dire, tout ce qui sortirait de leurs bouches ne pouvait qu'etre douloureux. Le paysage defilait de l'autre cote de la fenetre. Ces hameaux perdus dans les bois ou en bordure de champs. Ces murs anciens entre lesquels s'etaient succede les generations, bien plus preoccupees a survivre qu'a remettre en cause leur condition... Les temps avaient bien change. On avait le choix aujourd'hui. Et avec lui etait venue l'exigence... Une voix presque mecanique les sortit de leur contemplation : -- Controle des billets s'il vous plait. Puis, bercee par la mecanique tranquille du voyage, Yael finit par s'endormir sur l'epaule de Thomas. Elle se reveilla aux deux tiers du parcours, lorsque le relief se mit a jaillir du sol, le TGV s'engouffrant entre des monts escarpes entierement recouverts d'une vegetation touffue. En hauteur, les falaises tranchaient des croissants blancs et rouges dans les buissons et les sapins. Ils changerent a Bellegarde pour un train plus rustique, et cette fois ce fut au tour de Thomas de somnoler. Yael se plongea dans la lecture du guide touristique que Kamel leur avait fourni. Elle eplucha le descriptif de la region du Chablais ou ils se rendaient. Les pages s'enchainerent rapidement. Et Yael comprit qu'une fois encore les Ombres avaient fait simple. Mais que tout prenait sens. Ils entrerent en gare de Thonon-les-Bains a treize heures, et Thomas emergea en etirant son corps engourdi. Yael l'observait, l'oeil brillant. -- Qu'y a-t-il ? -- J'ai trouve par quoi nous devions commencer. La 'Enfer grimpe vers les deux >>, je sais ou elle se trouve. Elle ouvrit le petit livret sous le nez de son compagnon : -- Au pied du Roc d'Enfer se trouve le lac de Vallon. Un lac accidentel qui a recouvert un hameau dans les annees 40. 40 Thomas prit le volant de l'Opel Corsa qu'ils venaient de louer derriere la gare. Au moment de laisser la caution, il avait tape le code que Kamel lui avait donne la veille en priant pour que ca passe. A aucun moment la femme derriere le guichet n'avait verifie le nom sur la carte, elle avait juste attendu que le ticket sorte de sa machine pour les accompagner jusqu'au vehicule. Yael avait deplie une carte de la region achetee dix minutes plus tot. Elle localisa le lac de Vallon. -- C'est tout droit, suis la route de Bellevaux. Je suis certaine que c'est ce lac, au pied du Roc d'Enfer. 'Enfer grimpe vers les deux. >> C'est ca. Rappelle-toi les mots dans la chapelle des catacombes : 'il y a de l'autre cote est la seule verite. Chaque chose est une apparence. Il faut regarder de l'autre cote. Les villes sont une apparence. Le sous-sol d'une ville est l'ame nue de sa civilisation, ses arcanes. Ainsi en va-t-il de tout. Les arcanes de l'Homme sont dans ses fondations. Son Histoire. Passez de l'autre cote >>, recita-t-elle d'une traite. Chaque mot ecrit par les Ombres etait inscrit au fer rouge dans sa memoire. -- Eh bien le lac de Vallon existe depuis... 1943, continua-t-elle en verifiant dans son guide. C'est un glissement de terrain qui a coule jusque dans la vallee pour former un barrage, l'eau de la riviere qui passait la s'est ainsi accumulee pour donner naissance au lac. Une cinquantaine d'habitants ont perdu leurs maisons. La coulee etait lente, le premier chalet fut emporte dans la nuit, mais les montagnards eurent ensuite le temps de quitter leurs habitations, et il n'y a eu aucune victime. C'est l'illustration concrete du discours des Ombres, Thomas ! Yael s'exaltait. -- Sous les reflets de la surface il y a une ville ! resuma-t-elle. L'apparence c'est le lac, la verite ce sont les fermes qui occupent le fond. Le lac renvoie une image comme les miroirs, mais il abrite un secret. -- Qu'est-on supposes faire une fois la-bas ? -- Chercher la verite. Comme on le fait depuis le debut : chercher la verite sous le billet de un dollar, sous l'assassinat de Kennedy, sous Paris dans les Catacombes, et maintenant sous... un lac ! -- Quoi ? rechigna Thomas. Ne me dis pas qu'on doit descendre la-dessous ? -- La profondeur du lac atteint 40 metres, donc ca me parait peu probable. On verra sur place. La route grimpait a flanc de montagne, entre les forets de sapins, les rochers et les chalets qui surgissaient de temps a autre au milieu des alpages. Le lac Leman etirait sa brillance cristalline au pied des massifs, disparaissant par intermittence jusqu'a ne plus etre qu'un souvenir lorsque la voiture eut gravi et contourne un versant de montagne pour entrer dans une vallee. Le couple admirait le paysage en s'interrogeant sur ce qui les attendait sur place. Quel genre de manoeuvre etaient-ils supposes accomplir ? Le document ayant ete derobe, ils venaient ici sans y avoir ete invites, les Ombres - ou ceux qui se cachaient derriere elles - ne les attendaient pas. Si elles mettaient en place chaque indice juste avant l'arrivee de Yael, alors elle ne trouverait rien. L'Opel remonta le lacet de goudron qui s'agrippait au flanc de ces masses immenses et acerees, prenant de l'altitude, traversant les villages par des routes etroites. Ils deboucherent d'un virage et soudain le mur d'arbres qui enfermait la route s'ouvrit sur l'etendue du lac de Vallon. Thomas se gara aussitot, face au chalet qui servait de halte aux visiteurs. A leurs pieds l'eau lechait la minuscule vallee sur pres d'un kilometre et demi. Des troncs surgissaient par endroits, au milieu du lac herisse de pieux noirs comme pour se proteger d'une quelconque menace et avertir du danger ceux qui s'en approchaient. Ses rives n'etaient que forets, prairies, cretes aigues et silence. Ils descendirent de l'auto et resterent interdits, le regard et l'esprit happes par la brume d'etrangete qu'exhalait ce coin de terre. Yael avait saisi la main de Thomas. -- Brrr..., dit-il. -- Tu parles d'un endroit ! murmura-t-elle. Puis elle se secoua et se dirigea d'un bon pas vers le batiment, des tables et des chaises servaient de buvette en plein air. Elle entra dans la boutique de souvenirs, en sortit rapidement, une bouteille d'eau a la main qu'elle enfourna dans son sac a dos. -- Il y a un chemin qui fait le tour du lac, par-la, dit-elle. D'apres ce que m'a dit le proprietaire on peut voir une ferme sous l'eau depuis la rive opposee. C'est tout ce qui reste de la catastrophe de 1943. Toutes les autres constructions ont ete emportees par la coulee de boue. Thomas lui emboita le pas et ils trouverent sans peine le sentier qui s'enfoncait entre les coniferes. Ils traverserent un ruisseau sur un pont de bois en scrutant la tache bleu-vert du lac. Ils avaient rejoint un chemin de pierre, plus large, suffisamment pour laisser passer un vehicule, et ils longeaient un tapis de joncs dans le bruissement de la vegetation. Le Roc d'Enfer les surplombait, comme une dent de geant plantee la, colossale. Il paraissait impossible qu'un tel bloc de matiere ait pu jaillir de la terre, il semblait au contraire tombe des cieux, verrouillant la vallee par son onde de choc, veillant sur elle de son ombre infinie. Etait-ce pour se proteger de lui que le lac pointait autant d'arbres brises hors de son eau ? -- Il faut que j'arrete de m'imaginer des trucs comme ca..., s'ordonna Yael. Ce sont les vestiges de la foret qui etait la auparavant, c'est tout ! -- Un demi-siecle plus tard ? susurra la voix de la contradiction dans son esprit. Peut-etre... Le chemin tourna pour s'ecarter de la rive et ils le quitterent pour un sentier qui courait entre les hautes herbes. Une longue etendue degagee tranchait l'epaisseur du bois. Des fleurs multicolores apportaient une touche de gaiete surprenante. -- C'est l'ancienne coulee de boue je presume, expliqua la jeune femme. Les grillons et les cigales stridulaient par centaines dans cette prairie, orchestrant une melodie discontinue. -- Tu entends ce boucan ? s'amusa Thomas. On va etre obliges de crier pour se parler ! -- Dans le Midi, quand j'etais gamine, ma mere appelait ca la samba champetre, repliqua-t-elle avec une pointe de nostalgie. Des touristes occupaient les buttes herbeuses pour admirer la vue pendant que d'autres s'etaient rapproches du lac pour pique-niquer. Yael caressait de ses paumes les tiges qui dansaient dans la brise legere, entre les gentianes jaunes et pourpres et les chardons bleus, ces derniers en etaient a la sieste. Ils s'arreterent au bord d'une pente subite d'ou ils dominaient le lac de cinq metres. Des pecheurs surveillaient leurs lignes en contrebas, assis a l'ombre sur des rocs. -- La ! s'ecria Yael en designant un rectangle orange sous la surface brillante. C'est la ferme submergee. Les pecheurs qui veillaient sur la paix des eaux tournerent vers eux un regard mecontent. Ils se remirent en route, jusqu'a trouver la penombre d'une ligne d'epiceas et une tache sous l'eau, a une quarantaine de metres du bord. Ils pouvaient nettement distinguer les formes geometriques d'une maison, flanquee de sa grange. -- Ca n'a pas l'air trop profond a cet endroit, fit remarquer Thomas. -- Il faut du materiel de plongee, retorqua Yael. Thomas la fixa. -- Ben, depuis le debut, exposa-t-elle, les Ombres m'incitent a passer de l'autre cote des apparences. Je dois descendre, explorer cette vie, chercher la verite au-dela de ce que tout le monde peut voir. -- Yael, on ne peut pas plonger comme ca, devant tous ces gens, la gendarmerie va nous tomber dessus, c'est... -- On ira quand il n'y aura personne. -- Au mois d'aout, ca sera toujours frequente ! Elle recula et revint lentement sur ses pas, Thomas a ses cotes. Ils avaient beaucoup a faire et peu de temps. -- Pas si on revient cette nuit, dit-elle. 41 La chambre d'hotel reservee - en liquide et dans un etablissement bas de gamme presque complet pour passer inapercus -, Thomas et Yael chercherent un club de plongee aux abords du lac Leman. Yael laissa son compagnon negocier la location de materiel. Ils n'avaient ni licence ni carte de credit pour la caution - Thomas refusait de se servir de celle de Kamel de peur qu'on verifie son identite qui n'etait pas celle du titulaire -, il faudrait jouer de chance et de sympathie. Apres une premiere tentative infructueuse dans un club qui refusait de louer son materiel, Thomas tomba sur un gerant peu regardant sur le protocole et qui acceptait le tout en cash. Ils chargerent les bouteilles et les sacs a l'arriere de la voiture, rentrerent sur Thonon-les-Bains pour acheter ce qui leur manquait et dinerent dans un petit restaurant en face de leur hotel. Vers vingt-deux heures, ils se mirent en route, prenant leur temps pour ne pas risquer l'accident dans les virages en epingle, et atteignirent le lac de Vallon trois quarts d'heure plus tard. Apres avoir roule au ralenti pour trouver l'entree du chemin praticable, la Corsa s'engagea sur cette voie cahoteuse, pleine de pierres, ou les fougeres fouettaient la carrosserie. Lentement, ils approcherent de la prairie qui leur servirait de point de depart. La voiture sortit de la foret et stoppa au milieu des hautes herbes. Thomas coupa les phares. Ils dechargerent le coffre sous les avertissements repetes d'une chouette. La lune peinait a se hisser plus haut que les montagnes qui encadraient la vallee pour se reflechir dans l'eau noire du lac. Yael contempla le reflet en posant une bouteille d'oxygene a ses pieds. Un disque d'ivoire glissant sur une flaque d'ebene, songea la jeune femme. -- Tu as deja fait de la plongee ? demanda Thomas. -- Non. -- Je t'expliquerai deux ou trois points essentiels, ce n'est pas complique. Yael contourna la voiture pour aller se changer. Elle jeta un coup d'oeil aux alentours. Les coniferes n'etaient qu'une succession de taches sombres. La nuit plongeait la montagne dans une coque oppressante. Chaque rocher, chaque tronc d'arbre effondre prenait une importance soudaine a la peripherie du regard. Entre ces interminables pentes, Yael se sentait fragile, inconsistante. La nature reprenait ses droits en imposant aux hommes le mystere profond de son silence, de ses ombres etouffantes... Yael s'empressa de se deshabiller pour ne garder que son slip et enfila la combinaison qu'ils venaient de se procurer. Elle retrouva Thomas qui en avait fait autant, la glissiere ouverte sur son torse muscle. Yael baissa les yeux. -- Prends le sac et suis-moi, dit le journaliste en portant sur son dos les deux bouteilles. Ils s'approcherent du bord d'ou ils surplombaient l'etendue placide. Dans l'obscurite, le lac ressemblait a un oeil immense, un oeil demoniaque et noir, troue d'une pupille blanche et gibbeuse. C'etait dans le crane de cette bete que Yael souhaitait s'engouffrer. Thomas trouva un moyen de descendre, les bouteilles plaquees contre son torse, assurant son equilibre d'une main agrippee aux racines. Yael l'imita et ils poserent le pied sur les galets froids. De nuit, la maison engloutie etait invisible. -- Elle doit se trouver droit devant nous. Une fois sous l'eau nous allumerons nos torches. Yael remarqua que Thomas avait chuchote. Ils etaient seuls, sans aucune maison en vue, la plus proche etant une ruine devant laquelle ils etaient passes. Que craignait-il ? C'est la force de cet endroit, pensa la jeune femme. Il commande le respect. Elle aussi ressentait un besoin de discretion, comme si la silhouette monumentale du Roc d'Enfer menacait de l'engloutir s'il la reperait. Thomas verifia l'oxygene de chaque bouteille, controla une derniere fois le materiel et entreprit d'aider Yael a s'equiper en lui donnant un cours rudimentaire. -- Le couteau est vraiment necessaire ? s'etonna Yael apres la presentation de sa tenue. Thomas ne repondit pas. -- Sers-toi de tes bras le moins possible, expliquait-il. Ils te desequilibreront plus qu'autre chose. Et souviens-toi : inspire fort pour que ton buste se redresse verticalement, et expire pour t'incliner vers le bas. -- Ca devrait aller. Yael etait impatiente. -- Et rappelle-toi bien les signaux elementaires : un cercle large avec ta lampe pour me dire que tout va bien, et un mouvement de haut en bas si ca ne va pas. Prete ? Elle secoua la tete, et il lui tendit son masque avant d'aller se harnacher a son tour. -- Dernier point : evite les mouvements violents avec les palmes si tu descends pres du fond, sinon on n'y verra plus rien. Et tu restes pres de moi quoi qu'il arrive. -- J'ai bien compris. Les consignes de Thomas etaient simples, il avait seulement insiste pour qu'elle ne le quitte pas une fois sous l'eau, et qu'ils se cantonnent a une plongee de surface, a moins de cinq metres de profondeur, pour eviter les paliers de decompression. Yael entra dans l'eau la premiere, les palmes dans une main, la lampe dans l'autre. Elle etait glaciale. A moins d'un metre du bord, le fond se creusa subitement et le niveau monta jusqu'aux genoux. La combinaison la protegeait bien, elle l'isolait assez pour lui permettre de passer plusieurs minutes en plongee sans risque d'hypothermie. Des algues firent leur apparition, chahutant entre ses mollets. Ce fut rapidement une veritable foret que Yael traversa. L'eau lui arrivait aux hanches. -- Enfile tes palmes, lui indiqua Thomas. Et n'oublie pas que ton masque reduit ton champ de vision, tout ce que tu verras est en fait agrandi d'un tiers. -- Pourquoi tu me dis ca ? -- Je ne sais pas quel genre de poissons il y a ici, mais si on en croise un, il est bon que tu te souviennes qu'il n'est pas aussi gros que tu le vois. Ca peut t'eviter une bonne frayeur. Elle s'executa, placa le masque sur son nez et mordit le detendeur comme le lui avait montre son instructeur. Tout son corps entra dans ce cocon frais et, lentement, la surface disparut tandis qu'elle enfoncait le visage dans les tenebres. Les plantes lui agripperent les membres mais Yael s'en degagea de trois coups de palmes. L'absence de tout repere l'angoissa aussitot. A peine etait-elle passee sous la surface qu'elle avait perdu la notion de haut et de bas, seul un halo blanchatre, celui de la lune, lui permit de s'orienter. Le son aussi etait etrange. Sourd et pourtant tres present lorsqu'il se manifestait. Yael prit conscience que c'etait sa propre respiration qu'elle percevait, et le babil des bulles qui remontaient. Une explosion de lumiere blanche l'attrapa dans son faisceau. Thomas venait d'allumer sa torche. Yael cligna les paupieres et fit de meme. Il s'approcha et posa une main sur son bras avant de faire decrire un cercle a sa lampe, signe qu'il allait bien. Yael repondit de la meme maniere et ils se lancerent vers le centre du lac, palmant sans precipitation, economisant un maximum d'energie. Le froid etait piquant sur les chevilles et les doigts. Les deux lampes ouvraient des corridors etroits et ecrases d'un jaune-vert au milieu de l'obscurite. Yael crut voir une ombre au loin, a la lisiere de ce que sa lumiere eclairait. Elle se rapprocha sans rien apercevoir. Elle avait reve. Ils n'etaient qu'a quatre metres de profondeur et pourtant Yael avait l'impression d'evoluer dans une fosse abyssale, tant l'opacite de l'eau etait pregnante. Une autre ombre frola son champ de vision. Cette fois Yael la chercha en balayant son flanc gauche de sa lampe, sans plus de succes. L'echappee syncopee des bulles dans l'eau provoquait un concert rassurant au coeur de ce calme. Par moments, le frottement de son epaule contre le materiel provoquait un son bref, aussitot etouffe. Yael evoluait dans cette poix en surveillant la silhouette de Thomas qui la precedait d'un metre sur sa droite. Elle se faisait a la respiration aquatique, uniquement par la bouche, et comprenait mieux l'avertissement de son compagnon lui expliquant qu'au debut ca ne serait pas evident, que la plupart du temps l'homme respirait a l'air libre par le nez sans s'en rendre compte, qu'elle serait un peu decontenancee de ne plus pouvoir le faire. C'etait comme d'etre enrhume, avait-il dit en riant. Cette fois le mouvement fut tres fugitif mais Yael n'eut aucun doute ; elle avait vu quelque chose. Une forme sur sa gauche, juste devant. Le temps d'y etre et elle ne trouva rien. Des poissons..., se rassura-t-elle. Et brusquement, elle surgit devant eux, capturee par les arcs de lumiere des deux plongeurs : la batisse immergee. Ce fut d'abord un mur flou, tapi derriere cette brume dense, puis la porte ouverte forma un trou insondable, qui les attendait. Thomas la designa de l'index et s'en approcha doucement. Il attrapa le linteau pour s'aider a passer sans heurter sa bouteille et disparut a l'interieur. Yael se retourna. Elle sonda le neant qui l'entourait. Elle se sentait observee. Etait-ce possible ou seulement le stress de la decouverte d'un nouveau milieu ? Sa lampe explora son environnement sur moins de trois metres de distance - la portee maximum de la lumiere - sans detecter la moindre presence. Une main se referma sur sa cheville. Yael sursauta, le coeur emballe en trois secondes. Thomas l'appelait, l'incitait a le rejoindre. La jeune femme passa l'ouverture et penetra la maison a son tour, avec le sentiment curieux d'entrer chez quelqu'un en son absence. La nuit etait si presente que meme deux torches ne suffisaient pas a tout distinguer nettement. Yael longea un mur, le palpant d'une main jusqu'a atteindre un renfoncement. C'etait un placard. Aujourd'hui ce n'est plus rien. L'eau et le temps avaient tout ronge, il ne restait plus que de vieux clous rouilles qui depassaient de la pierre. Thomas passa dans son dos, il lui tapota l'epaule pour lui montrer ce qui devait etre une autre piece dans laquelle il entra d'un coup de palmes. Yael allait le suivre lorsqu'elle devina une bouche noire dans la paroi voisine. Elle s'en approcha. Une cheminee. Sa lampe lui glissa des doigts. Elle la vit tomber lentement sans parvenir a la rattraper. En touchant le sol, le faisceau disparut. Yael se retrouva plongee dans le noir, avec une tres faible aureole claire qui s'estompait de seconde en seconde la ou Thomas etait parti, pensant qu'elle le suivait. Appliquant les lecons qu'elle venait de recevoir, elle vida completement ses poumons pour basculer peu a peu la tete vers le bas. Un battement de palmes l'amena au niveau de la terre. Ses doigts entrerent en contact avec la vase. Elle la fouilla methodiquement, se concentrant autant sur ce qu'elle touchait que sur son sang-froid qu'elle devait conserver a tout prix. Malgre les tenebres elle percevait les particules de terre et de sediments qui remontaient tout autour de sa tete. Elle effleura sa lampe, sa main revint en arriere. Non. Ce n'etait pas la torche. Doucement, elle tata l'objet qui remplissait tout le fond de la cheminee. Un coffret. A mesure qu'elle le palpait elle se rendait compte qu'il s'agissait plutot d'un coffre, assez volumineux. Elle trouva le mecanisme d'ouverture et fut surprise de sentir qu'il n'etait pas cadenasse - un simple verrou. D'une main elle continuait sa quete de la lumiere, et de l'autre elle essayait de faire coulisser le loquet. Elle trouva enfin la torche qu'elle ralluma aussitot, un pincement au coeur a l'idee qu'elle aurait pu etre cassee. C'etait en fait une malle. Le verrou glissa sous l'insistance de Yael, et elle souleva le moraillon. La malle s'ouvrit d'un coup, liberant une bouteille en verre qui remonta doucement vers la surface. Yael se detendit et l'attrapa au vol. Tout a coup, elle percut l'ampleur de l'onde qui se deplacait devant elle et comprit que quelque chose d'enorme bougeait. Tout pres d'elle. Sur elle. A peine eut-elle baisse la tete que la forme se jetait sur son visage. Et Yael disparut dans une myriade de bulles et de hurlements noyes. 42 La mort. Son facies emacie et filandreux aux yeux enormes et noirs, deux orbites vides, sa bouche grimacante, son absence de nez, et cette matiere glutineuse qui recouvrait tout son squelette et s'en detachait... Yael hurla par quatre metres de fond, lachant son detendeur, un cri de folle terreur avale par le lac qui n'attendait qu'un infime signal pour s'engouffrer dans sa gorge, ses poumons. Le mort tourna la tete sur le cote. Sa machoire inferieure se decrocha et flotta parmi les debris de viande pourrie. Yael se tut enfin. Et se figea. Son cerveau embrume realisa que c'etait un cadavre. Un cadavre flottait a quelques centimetres de son visage. En ouvrant la malle, elle l'avait libere a la maniere d'un diable surgissant de sa boite. Elle etouffait. Elle fouilla autour d'elle a la recherche de son detendeur et passa les mains dans son dos pour toucher sa bouteille et suivre le precieux cable... sans se rendre compte qu'elle tenait encore en main le flacon de verre. Elle n'arrivait plus a contenir sa poitrine. Son ventre tressautait, elle allait inspirer. Deja il lui semblait qu'un voile sombre occultait sa vue. Une main surgit devant elle, tenant un detendeur et forcant le barrage de ses levres pour l'introduire dans sa bouche. Yael aspira. Elle respirait a nouveau. Thomas la prit par l'epaule et la recula en eclairant le cadavre, recouvert d'une matiere verdatre, purulente, qui ne cessait de se desagreger au fil de l'eau en centaines de fragments qui venaient se coller sur leurs combinaisons et leurs masques... Thomas faisait tourner sa lampe en cercle devant lui. Yael se souvint du code. Il lui demandait si elle allait bien. Son coeur frappait a ses tempes. Elle reussit neanmoins a rassembler ses esprits, et apres une hesitation repondit par l'affirmative. Thomas se tourna vers le cadavre. Il l'eclaira. Son etat laissait a penser qu'il attendait dans la malle depuis bien longtemps, et qu'il n'avait pu etre nettoye de sa chair par l'eau et les poissons. Thomas pointa le doigt vers le coffre, et descendit lentement a son niveau. Sa tete heurta un tibia du squelette. Toute la jambe se decomposa, et les os s'eparpillerent en repandant une matiere glaireuse. Yael en avait la nausee. Elle ferma les yeux pour se maitriser et manoeuvra pour rejoindre son compagnon. Il inspectait la malle a la recherche d'une inscription, d'un indice. Yael realisa qu'elle tenait encore la bouteille a la main. Ses articulations etaient blanches tant elle la serrait. La peur la lui avait fait etreindre et oublier. Elle la montra a Thomas. Une bouteille en verre toute simple, avec un bouchon en liege. Sous les rayons de leurs torches, ils decouvrirent qu'elle contenait un papier roule, bien au sec. Ils tenaient leur trophee. Yael indiqua la surface, puis la bouteille. Elle voulait rentrer. Thomas restait immobile, il reflechissait. Il se tourna enfin vers le cadavre. Il a raison, songea Yael. On ne peut pas le laisser comme ca. Il faut le ramener... Mais a qui le confieraient-ils ? Le laisser la n'etait pas envisageable non plus. Il allait tot ou tard echouer sur les berges. La ou des familles se promenaient tous les jours. Avec des enfants. Yael ne garda que cette pensee en tete, elle chassa toute velleite de reflexion et attrapa le bassin du squelette qui se detacha du reste. Elle devait remettre ces os dans la malle, a l'abri des regards. Elle voulut saisir l'abdomen par les cotes flottantes mais tout ce qu'elle obtint fut un effritement. Le crane venait de se detacher, ainsi que les os des epaules. Thomas l'attrapa par le bras et la tira en arriere. Elle voulut resister mais il insistait, ca ne servait a rien. A contrecoeur, elle recula. Ce qui avait ete autrefois un etre humain se rompait sous ses yeux, dans le froid et l'oubli. Ils retrouverent la surface a dix metres du rivage. Yael cracha son detendeur et releva son masque, aspirant l'air pur, savourant la respiration naturelle. Elle leva le nez vers les nappes d'etoiles qui habitaient le ciel. -- Je n'ai jamais ete si contente de les voir, dit-elle en frissonnant. Sa gorge etait nouee, une puissante envie de craquer, de pleurer, la tenaillait. Parce qu'elle venait de remonter indemne ou a cause de ce qu'elle avait vu en bas ? Elle n'aurait su le dire. Thomas, silencieux, nageait calmement vers la terre ferme. Elle le rattrapa, ils se delesterent des bouteilles d'oxygene et s'etendirent sur les galets. Yael grelottait, elle dut se relever, peniblement, les jambes flageolantes. Elle ne voulait plus rester la, elle voulait s'en aller, fuir cet endroit. Thomas ne disait toujours rien. -- Ca va ? demanda Yael. Il hocha la tete sans quitter le lac du regard. -- Viens, ajouta-t-elle doucement. On va se secher. On n'a plus rien a faire ici. Sans un mot il se redressa, avec une grimace. Sa cuisse blessee, il souffre. Elle se prit a esperer que la plaie ne s'etait pas rouverte. Il voulut prendre les bouteilles d'oxygene pour grimper la pente abrupte mais elle l'en empecha, les chargea sur l'epaule et le preceda en direction de la voiture. Un bourdonnement singulier les surprit. Celui d'un moteur. Yael serra le goulot de son precieux tresor. Elle analysa la situation en une seconde : la blessure de Thomas, la necessite de fuir rapidement. Elle fit signe au journaliste de ne pas bouger. Et pendant qu'il s'appuyait a un arbre pour soulager sa jambe, elle se debarrassa des bouteilles et escalada le coteau. Sur le chemin une voiture approchait, phares allumes. Une forme humaine depassait par le toit ouvrant. L'homme fouillait le decor a l'aide d'un petit projecteur. Les gardes-chasse... Mais en reconnaissant l'objet que l'homme tenait dans l'autre main, elle comprit. Surtout lorsque la voiture capta dans ses phares l'Opel Corsa et accelera brusquement. Yael se tassa sur elle-meme avant de devaler l'escarpement, la peur au ventre. Ils approchaient. 43 Yael attrapa une bouteille d'oxygene en chuchotant a toute vitesse : -- Ce sont eux ! Ils sont la ! Thomas saisit ce qui restait de l'equipement et la suivit tandis qu'elle longeait le lac pour s'eloigner le plus possible de leur voiture. Dans leur dos le vehicule stoppa et les portieres s'ouvrirent precipitamment. En se retournant Yael vit que Thomas boitait bas. Leur periple aquatique ne lui avait pas fait de bien. Elle forca l'allure, esperant qu'il pourrait la suivre, pour rejoindre l'abri des arbres. Elle depassa les buissons en songeant que les armes ne tarderaient plus a cracher. Au premier arbre, elle se recroquevilla en lachant tout ce qu'elle tenait sauf la bouteille au message et tendit la main a Thomas qui avait cinq bons metres de retard. La silhouette d'un homme arme apparut au sommet du talus, la ou elle se tenait une minute plus tot. Thomas etait encore a decouvert. L'homme scruta les alentours. Thomas arriva au niveau de Yael, elle l'attrapa par la combinaison et le tira brutalement a elle. Ils s'effondrerent l'un sur l'autre. Et demeurerent immobiles une dizaine de secondes. Thomas murmura enfin : -- Ma cuisse... Yael acquiesca et posa l'index sur ses levres. Elle sentait son corps contre le sien, la jambe de son compagnon entre les siennes. Elle se reconcentra aussitot sur l'urgence. Ils n'avaient pas ete reperes. Pas encore. Thomas, en appui sur les coudes, se decala sur la droite. Il montra le haut de la cote et entreprit de l'escalader en portant une partie du materiel. Yael frissonna, le froid lui engourdissait les extremites. Elle devait se secher et se rechauffer sans tarder sous peine de ne plus etre efficace. Elle devissa le bouchon de la bouteille en verre pour y attraper le message qu'elle glissa contre sa poitrine et jeta le flacon. Elle grimpa a la suite de Thomas qui s'etait accroupi pour guetter la position de leurs poursuivants. Ils etaient trois, l'un pres des voitures qui fouillait les hautes herbes de sa lampe, et deux autres qui dominaient le lac. Tous armes. L'un d'eux se tourna pour parler a ses acolytes, Yael tendit l'oreille malgre la distance : -- ... vais voir, toi, va jeter un coup... dans les bois au-dessus. Il y a une vieille eglise la-... ai vu sur la carte, ils y sont peut-etre. Sur quoi il disparut en descendant vers le lac. L'homme le plus proche prit un sentier qui filait dans la foret ou il ne tarda pas non plus a se diluer parmi les ombres. Il ne restait plus qu'un tueur. Entre les deux vehicules. -- Il faut qu'on recupere la voiture ! murmura Yael. Thomas envisageait toutes les possibilites. -- Occupons-nous de ce type pendant qu'il est tout seul, dit-il. C'est notre seule chance ! Mais ce sont des pros, on ne pesera pas lourd face a eux ! -- On n'a pas le choix ! chuchota Yael qui sentait l'urgence. Ils vont revenir ! Elle lui saisit le poignet en insistant : -- Tu ne pourras pas t'approcher discretement, avec ta cuisse, alors laisse-moi faire. Il allait protester lorsqu'elle se releva, une bouteille d'oxygene en main. -- Je dois le faire. Tous les dix pas, Yael relevait la tete dans les hautes herbes pour distinguer sa cible. L'homme venait de poser son miniprojecteur pour allumer une cigarette. Yael entendait son coeur cogner, et elle suait malgre le froid qui la raidissait de plus en plus. Si l'un des deux autres revenait subitement, elle n'aurait aucune chance. Elle n'etait plus qu'a dix metres. Elle accelera, serrant la lourde bouteille d'oxygene contre elle, prete a en caresser le premier crane a l'approche. Ses cheveux mouilles la genaient, sans cesse devant ses yeux. Cinq metres. Elle allait y arriver. C'etait possible. J'attends le dernier moment avant de lever ca. Le dernier moment. Qu'il n'ait pas le temps de reagir. Il tira sur sa cigarette, tout son visage s'embrasa d'une lueur rouge. Une alliance brilla a son annulaire. C'etait un homme marie. Il avait une vie. En une seconde, Yael prit pleinement conscience de l'existence qu'elle avait en face d'elle. Qu'elle pouvait detruire en frappant trop fort. Peut-etre etait-il pere ? Avait-il serre ses enfants contre lui ce matin avant de partir ? Ce type n'etait pas uniquement >, c'etait un etre humain, avec ses rires, son enfance, ses espoirs. Son hesitation devorait de precieuses secondes. Et il tourna la tete vers elle. Parfaitement synchronisees, ses deux mains firent balancier. L'une descendit en jetant sa cigarette pendant que l'autre montait. Pointant la gueule abyssale de son pistolet sur elle. 44 Il avait chope cette petite conne qui leur avait cause tant de problemes en si peu de temps. Une balle. Dans le front. Un petit trou luisant avec un filet de fumee qui s'en echappe. La cervelle de cette nana explosant dans la nuit, le sang plus noir que l'oubli sous l'eclairage de la lune. Elle etait morte. Et c'est lui qui aurait termine le boulot. Son index glissa sur la detente. Il fantasmait. Le choc fut immediat. Traumatisant. Il ne vit pas ce qui lui fracassait le visage, juste une grosse masse fulgurante. La douleur n'eut pas meme le temps d'irradier dans son cerveau depuis les os brises. Son esprit court-circuita sous l'impact, comme si on coupait brutalement le cable de l'alimentation. Tout s'eteignit. Yael reprit sa respiration. Thomas avait mis un peu plus de temps que prevu a cause de sa cuisse blessee, mais leur plan avait fonctionne. Une approche en tenaille, un de chaque cote, a vitesse reguliere, le premier pret devait frapper, et si l'un des deux se faisait reperer, l'autre se precipitait pour assommer le tueur. -- Il est... II..., balbutia-t-elle. -- Viens ! ordonna Thomas en se precipitant vers leur voiture. Il sauta a l'interieur en jetant tout son equipement sur les sieges arriere, la cle etait restee sur le contact et aucun des tueurs n'avait songe a les prendre. Yael allait se precipiter a l'interieur lorsqu'elle rebroussa chemin en sortant son couteau de plongee. Elle fit le tour du vehicule de leurs agresseurs pour planter la lame de toutes ses forces dans chacun des pneus, puis elle revint en courant. Thomas demarra et accelera sans menagement. -- Baisse la tete ! commanda-t-il. Yael s'executa. L'Opel vrombit, cahota violemment et fendit la vegetation pour approcher de la foret. Deux hommes surgirent en courant dans son sillage. L'un deboula dans leurs traces tandis que l'autre tirait a plusieurs reprises en pleine course, sans meme stabiliser son bras. Les balles arroserent les alentours sans faire mouche. L'Opel jaillit entre les coniferes qui formaient un rideau protecteur. Thomas prit le virage a trop vive allure, l'Opel chassa et manqua de peu le tronc d'un epicea, ses branches eraflerent tout l'arriere. Le journaliste negocia difficilement les virages successifs a pleine vitesse. Ils parvinrent cependant a rejoindre la departementale et son goudron confortable. -- Ralentis, demanda Yael. Ils sont loin maintenant. -- Ils nous ont retrouves, dit-il sombrement. On n'a laisse aucune trace, pourtant ils nous ont retrouves. Comment tu expliques ca ? Yael ne repondit pas. Tout allait encore trop vite dans son cerveau. Apres plusieurs minutes elle alluma le plafonnier, ouvrit le haut de sa combinaison et extirpa le papier qu'ils avaient remonte du lac. Elle le deroula et lut. Elle ferma les yeux un court instant. Ses seuls mots furent : -- J'ai besoin de me rechauffer. 45 En s'engageant dans le dernier virage avant l'hotel, Thomas demanda : -- Kamel sait dans quel hotel nous logeons ? -- Non, on a paye en liquide et on ne l'a pas appele depuis notre arrivee. -- Tant mieux. -- Pardon ? -- C'est plus prudent. Explique-moi comment ces types ont pu nous retrouver tout la-haut en pleine nuit ? Seul Kamel savait que nous devions venir a Thonon. Elle secoua la tete. -- C'est ton ami ! Comment peux-tu penser ca ? -- Je t'ai dit qu'on se connaissait depuis un an, depuis mon reportage, ca ne fait pas de lui un ami pour autant. Je croyais pouvoir lui faire confiance, sa paranoia en faisait quelqu'un d'incorruptible a mes yeux. Thomas se gara derriere une camionnette. Il coupa le contact et resta immobile dans son siege. -- Nous etions perdus en pleine montagne, loin de Paris, personne n'aurait du nous retrouver, repeta-t-il. -- Kamel n'y est pour rien. -- J'aimerais le croire. -- Je te le dis : il est innocent. Il ne savait meme pas que nous devions aller au lac de Vallon ! Pour lui nous sommes descendus pour les gorges du pont du Diable. Et meme s'il l'avait deduit comme nous du guide touristique, comment aurait-il pu prevoir que nous y serions cette nuit et pas en pleine journee ? Thomas soupira. -- Je n'en sais rien... -- En revanche, si ce n'est pas lui, ca veut dire qu'ils ont trouve un moyen de nous pister. Et ca c'est un vrai probleme auquel il faut remedier tout de suite. Thomas resta silencieux un moment puis il se redressa : -- On va parler a Kamel. Ils s'ecarterent de l'hotel pour trouver une cabine telephonique d'ou ils contacterent le biper, a presque deux heures du matin. Ils raccrocherent et attendirent que le telephone sonne. Thomas en profita pour satisfaire sa curiosite : -- J'ai le droit de savoir ce que dit le message dans la bouteille ? Yael haussa les sourcils. -- Il dit qu'il nous faut une bible. -- Comment ca ? -- Je te le montrerai lorsqu'on aura regle notre probleme. J'ai apporte la bible trouvee sous la vasque de la chapelle, elle est dans mon sac. -- Comme si tout etait prevu, hein ? -- Mais tout est prevu. Depuis le debut, les Ombres ont calcule chacun de mes deplacements puisque ce sont elles qui m'y envoient. La cabine se mit a resonner d'un signal sonore. -- Tout va bien ? demanda Kamel d'une voix etouffee. -- Je n'irais pas jusque-la, mais on est sains et saufs, retorqua Yael qui avait pris le combine. Elle lui relata brievement leur journee, et surtout leur decouverte avant l'attaque. -- Nous sommes inquiets, Kamel, il se pourrait qu'ils aient trouve un moyen de nous localiser. -- Peu probable, vous vous etes rhabilles de la tete aux pieds. S'ils avaient place des mouchards sur toi ou tes vetements, ils ont tout perdu. Tu n'as pas garde une vieille paire de lunettes ou une barrette au moins ? -- Non, je n'ai plus rien. Thomas, qui etait colle a l'ecouteur, parla a son tour : -- Moi j'ai encore mes lunettes de soleil. -- Ils ne te connaissaient pas jusqu'a hier si j'ai bien compris, ils ne pouvaient pas te coller un emetteur. -- J'ai aussi mon telephone portable, mais il est eteint. -- Depuis quand ? voulut aussitot savoir Kamel. -- Relax, je ne m'en sers plus depuis hier matin, je l'ai garde en cas d'urgence mais je n'ai passe aucun appel. -- Et ces types, ces tueurs, ils t'ont identifie, non ? -- Certainement, j'avais paye notre hotel porte de Versailles par carte de credit. La voix de Kamel changea, elle etait a present teintee de peur : -- Tu as completement coupe ton telephone ? -- Oui, je... -- Parce que meme si tu n'appelles pas, on peut te localiser, il suffit qu'il soit en veille ! Les operateurs doivent localiser leur client pour lui > l'appel entrant ou sortant, donc tu es piste en permanence. -- Il est coupe, rassure-toi. Kamel parut a peine plus serein : -- Sache que meme si tu retires la batterie, il faut environ une demi-heure pour que les condensateurs ne fournissent plus assez d'energie pour emettre le signal qui repere l'appareil. Et tous les telephones sont equipes de condensateurs. -- Il est totalement eteint depuis hier. -- OK, donc c'est pas ca. Je ne vois pas comment ils ont pu faire. (Apres une courte pause, il ajouta :) Pour l'instant soyez prudents, trouvez-vous un autre endroit que prevu pour la nuit, et dormez d'un oeil, de mon cote je vais essayer de comprendre comment ils font pour vous suivre a la trace. Rappelez-moi demain matin. Ils raccrocherent, guere plus sereins. Apres un rapide tour des environs, ils prirent une chambre dans l'hotel qui faisait face au leur, et obtinrent meme du garcon de nuit qu'elle donne sur la rue. Ainsi ils pourraient surveiller les allees et venues. Yael deposa leur sac de voyage sur l'un des deux lits et prit immediatement de quoi se changer. Thomas etait a la fenetre. -- Avec la voiture sur le parking de l'autre cote de la rue, on devrait vite apercevoir si des gens s'en approchent, prevint-il. -- Il faut qu'on se relaie, dit Yael depuis la salle de bains ou elle faisait couler l'eau. L'un dort pendant que l'autre monte la garde. En prononcant ces mots, elle se rendit compte a quel point ils semblaient tout droit sortis d'une fiction. Monter la garde. En etaient-ils arrives la ? Dans quel cauchemar nageait-elle ? Fidele a la ligne de conduite qu'elle s'etait imposee l'avant-veille au matin, elle se forca a ne plus penser en ces termes, a ne plus s'apitoyer mais a etre dans l'instant present, pour prevoir au mieux ses actions a venir. Se rechauffer tout d'abord. Elle prit un bain tres chaud dans lequel elle faillit s'endormir. Lorsqu'elle en ressortit, Thomas avait tire une chaise jusqu'a la fenetre et veillait, le pantalon en lin remonte sur sa cuisse blessee qu'il venait de bander. Il etait pale et ses levres etaient bleues. Ses avant-bras etaient tachetes de croutes rouges. -- Elle s'est ouverte a nouveau ? -- Non, ca a tenu mais c'est douloureux. -- C'est deja bien que les fils n'aient pas casse. Va prendre une douche chaude, je te remplace. Thomas la retrouva apres un quart d'heure, l'air plus en forme. Elle lui montra la vieille bible en cuir qu'elle avait remontee des catacombes, ouverte a une page, le nouveau message des Ombres glisse au milieu. Thomas le deplia, une ecriture serree et complexe avait trace : Notre futur est deja ecrit, il est partout, reapprenez a lire, a voir, a comprendre. Apocalypse, 13-16/17 > Thomas s'assit sur le rebord du lit. -- Ca te parle ? -- Je crois, dit-elle. Il l'incita a developper d'un mouvement du menton. -- Le premier paragraphe rappelle ce que les Ombres me font comprendre depuis le debut, expliqua-t-elle. Que le monde et notre histoire fourmillent de symboles que seuls les inities peuvent lire, ce faisant ils deviennent capables de... comprendre reellement le monde et parfois de prevoir ce qui va suivre. Je pense que c'est parce qu'ils orientent tres fortement l'Histoire qu'ils la prevoient. Au regard de ce qui suit, on pourrait meme affirmer que les Ombres se servent de ce qui existe, parfois des mysteres qu'elles ont elles-memes laisses derriere elles dans l'Histoire, pour fabriquer le futur. -- Pourquoi pas ? Et la suite ? -- Dans le second paragraphe le > se refere aux Ombres, aux gens dans les arcanes du monde, qui le dirigent : 'homme ses chaines, faconnant le maillon essentiel de sa civilisation. >> Les chaines, ce maillon essentiel, c'est encore un symbole, mais qu'est-ce qui est essentiel a notre civilisation ? Apres une courte reflexion, Thomas proposa : -- La religion. -- Non, elle est un maillon, mais pas le plus important. Je ne suis pas experte mais j'ai assez lu pour savoir que la religion s'est developpee dans nos cultures de maniere a consolider les pouvoirs de certains. Importante, oui, mais pas au coeur d'une civilisation. -- Sa culture alors ? -- Non plus, la culture peut evoluer, s'affranchir, elle n'est pas une entrave, au contraire, ca n'est pas elle qui est l'essence de la civilisation, elle l'alimente parfois. Regarde, au coeur d'une civilisation il y a le regroupement des hommes. Pourquoi ? Parce que dans l'interaction, la synergie des uns et des autres il y a le progres de tous. Et pour avoir ce rassemblement, il faut l'echange, le partage... -- Le commerce, comprit Thomas. -- Oui, sous toutes ses formes, primitives ou non. C'est pour cet echange que les hommes se sont assembles jusqu'a former des civilisations. En nombre ils sont plus forts parce qu'ils s'entraident. Je fais ca pour toi, je partage ma force ou mon intelligence et toi en echange que me donnes-tu ? Aujourd'hui le commerce est toujours le coeur de notre systeme, il definit notre survie. -- Alors les Ombres auraient aussi invente le commerce ? se moqua Thomas. Je decele comme un soupcon d'egocentrisme la, non ? -- Pas selon leur raisonnement. Elles affirment avoir faconne ses chaines a l'homme : le commerce tel qu'il est aujourd'hui. En fait les Ombres disent qu'elles ont influe, construit le commerce moderne tel qu'il est, pas qu'elles l'ont cree. Pas tout a fait pareil. Thomas posa le bout de son doigt sur la suite. -- Et la citation biblique, c'est quoi ? -- Regarde a la page ouverte. Thomas lut a voix haute : -- > -- Le chiffre de la Bete est ecrit juste apres. -- 'est 666 >>, ajouta Thomas en reposant la bible sur les draps. -- On pourrait logiquement deduire que la Bete, ce sont les Ombres, fit remarquer la jeune femme. -- Oui, un symbole de l'ombre, de ce qui se trame dans le dos des humains, une figure de la manipulation, en effet, les Ombres et la Bete ne font qu'un. De toute maniere le diable, la Bete, a toujours servi aux puissants pour orienter, diriger les autres selon son bon vouloir, leur imposer ce qu'il voulait par la peur, le mensonge. C'est ce que les Ombres font, non ? Elles ont juste change de sobriquet. Elles s'adaptent a la societe dans laquelle elles vivent. -- Dans la societe qu'elles faconnent, je dirais. Thomas relut le dernier paragraphe : -- > -- Le sceau qui est partout c'est... -- L'argent ! -- Oui, approuva Yael. Regarde l'extrait de la Bible, la marque de la Bete sur la main ou le front. -- Pour payer, soit je tends la main, soit je me sers de... mes codes bancaires ! La main pour le cash, et le front pour symboliser l'esprit, la memoire qui sert pour les autres transactions. Yael n'etait pas pleinement satisfaite de leurs deductions. -- Tout ca c'est juste, mais tres... metaphorique. Jusqu'a present, les Ombres ont toujours illustre leurs actes en me montrant un element concret. -- L'argent, c'est concret ! Regarde le billet de un dollar ! Il est truffe de references esoteriques, le commerce international est base sur le dollar, tout le monde s'en sert et personne n'a conscience qu'il est en train de reproduire les textes apocalyptiques de la Bible ! -- Je suis sure qu'il y a autre chose. Encore plus sournois. -- C'est deja enorme ! La Bete possede l'humanite ! Elle a manipule les hommes pour qu'ils batissent leur systeme de survie sur sa marque ! -- Je suis d'accord, mais il manque encore le 666 quelque part. L'effervescence de Thomas retomba. -- Qui sait ? C'est peut-etre un code d'echange international..., lacha-t-il sans y croire. Attends une minute... C'etait ce qui etait peint sur la porte des catacombes en bas de chez toi ! -- Exact. La marque de la Bete. Deja les Ombres nous mettaient sur la piste du diable, des differents mythes et surnoms qu'il pouvait prendre au gre de l'Histoire. Et c'est dans les catacombes qu'on a trouve cette bible. Thomas croisa les bras sur son torse. -- Je suis sceptique tout de meme, dit-il. Tu crois vraiment qu'un groupe d'hommes, une sorte de secte, se serait transmis le pouvoir et une sorte de... codification, de jeu de symboles depuis le Moyen Age ? -- Je pense qu'il y a bien un groupe d'individus influents depuis quelques decennies, des hommes qui se rassemblent par le biais des divers groupes esoteriques et fermes, comme les fameux Skull and Bones par exemple, et que ces personnes manipulent le monde, s'approprient le pouvoir pour guider le monde. En meme temps, il y a toujours eu des groupes comme celui-ci, les religieux a une epoque, les aristocrates a une autre, et tous ces groupes ont toujours triche pour garder le pouvoir, pour controler les peuples. C'est peut-etre ca que veulent dire les Ombres. Le pouvoir religieux a une epoque ne tenait que par la peur des fideles, on se servait de la Bete pour effrayer et rassembler les croyants sous des regles strictes, a l'avantage de l'Eglise. Et on tuait les refractaires. La Bete n'etait qu'un pretexte, un moyen. Derriere l'image de la Bete se cachaient en fait les hommes de pouvoir, et les Ombres se retrouvent dans cette methode vieille comme nos civilisations. Ces etres qui nous dirigent en secret changent avec les siecles, mais pas leur facon de proceder. Yael quitta son poste pour aller s'etendre sur le lit proche de celui de Thomas. La fatigue commencait a faire son ouvrage. -- Repose-toi, dit-il. Je vais prendre le premier tour. Il vint s'asseoir face a la fenetre. -- Au moindre signe suspect je te reveille. Pendant que Thomas s'interrogeait sur les methodes utilisees par les tueurs pour les retrouver, Yael se questionnait sur la signification de ce fameux sceau des Ombres, le sceau de la Bete. Sans deviner qu'il etait present dans la piece en plusieurs endroits. Et bien plus present dehors. Partout. Celebrant le triomphe de la Bete sur l'Homme. BLOG DE KAMEL NASIR. EXTRAIT 7. Il est indeniable aujourd'hui que le gouvernement Bush savait que des attentats se preparaient sur le sol americain. Il savait qu'il s'agirait certainement d'attaques utilisant des avions. En fevrier 2001, les Israeliens avertirent les USA que des terroristes allaient pirater un ou plusieurs avions de ligne et s'en servir comme arme. Le roi de Jordanie, le president Moubarak et le chancelier Schroeder transmirent la meme information au Pentagone. Pire, la CIA surveillait des extremistes islamiques qui s'entrainaient au detournement d'avion sur la carcasse d'un vieil appareil au sol, par petits groupes de quatre ou cinq individus, utilisant des lames pour uniques armes. La CIA disposait de cliches satellites de ces entrainements. On savait a l'epoque que plusieurs hommes prenaient des cours de pilotage uniquement pour savoir comment se diriger en vol, ils ne souhaitaient pas apprendre a atterrir ! En 2000, un homme a ete a l'antenne du FBI de Newark dans le New Jersey pour affirmer qu'il avait entendu parler d'un projet d'attentat terroriste contre le World Trade Center avec des avions. Cette accumulation ne declencha aucune alarme. Officiellement, les renseignements americains se justifient en expliquant qu'ils pensaient a des preparatifs de prises d'otages dans des avions. Ils ont prefere attendre de voir ce qui allait se passer, ils ne croyaient pas qu'il y avait urgence. Ca semble ahurissant venant des services de renseignements. Le 24 aout 2001, les services secrets francais remettent un rapport a l'antenne parisienne du FBI. Un document sur Zacarias Moussaoui prouvant ses liens avec al-Qaida, ses entrainements en Afghanistan dans les camps de Ben Laden, et ses relations avec plusieurs membres importants du reseau terroriste. Le document n'est jamais parvenu a l'antenne du FBI de Minneapolis ou vivait Moussaoui. La direction ne transmettait pas les informations. Tout etait la, sous les yeux du gouvernement, la plupart des services secrets du monde le leur criaient dans les oreilles, leurs propres services de renseignements le leur criaient, mais ils n'ont rien fait. Bien. A la longue, c'est a se demander. Se pourrait-il que les politiciens milliardaires qui dirigent le pays soient a la solde de consortiums ultrapuissants, et pour cela prets a sacrifier leurs propres electeurs ? Cela semble aujourd'hui dement de pouvoir, ne serait-ce que penser qu'un pays puisse organiser des attentats contre ses propres citoyens. Mais avec le recul des decennies, tout le monde finit par oublier, par ne plus s'en soucier. Operation Northwoods. C'etait exactement ca. Et parce que Kennedy s'est dresse contre, l'operation n'a pas eu lieu. Pas tout de suite. Je sais qu'en envisageant une theorie du complot aussi folle que celle-ci je depasse les limites. Je le sais. Alors je vous en conjure, si vous ne deviez faire qu'une seule chose apres la lecture de ce recit : allez chercher des information sur l'operation Northwoods. Vous verrez que je n'invente rien. Les huiles des armees americaines avaient elabore un plan d'attaque terroriste contre leur propre pays ! C'etait dans les annees 60, il y a tres peu de temps ! Certains sont encore vivants. Enfin, quitte a aller loin, on peut ajouter la these de l'explosif dans les World Trade Center. Bien que je trouve la theorie folle, voire fantaisiste, je ne peux m'empecher de la suivre d'un oeil faussement distrait : Morgan Reynolds a enquete sur la destruction des tours. Tout le monde avait ete extremement surpris qu'elles puissent s'effondrer, surtout aussi vite, apres le choc des avions, et pour certains experts toutes les explications fournies aujourd'hui ne fonctionnent pas, voire se contredisent. De plus, comme le soulignait Frank de Martini (manager de la construction du WTC) peu de temps avant les attentats : les tours avaient ete construites pour resister a l'impact de plusieurs jets de type 707 qui etaient les plus puissants a l'epoque des travaux. De Martini a disparu le 11 septembre. Et puis il faut rappeler que pour les premiers attentats, ceux de fevrier 1993, l'equivalent de 820 kilos de TNT ( !) avaient explose dans les sous-sols d'une des deux tours, tout pres de ses fondations, sans meme les ebranler. Reynolds, qui est un ancien conseiller economique de Bush, et professeur emerite d'economie a l'universite A & M du Texas aujourd'hui, rappelle qu'il existe bien un debat scientifique autour des causes reelles de l'effondrement des tours. Et que, plus grave encore, certains experts affirment que seule une demolition professionnelle controlee peut rendre compte de tous les elements averes par l'enquete. Reynolds termine son expose en rappelant que pendant toute la duree de l'enquete conduite par la commission gouvernementale Kean, les experts en explosifs et en batiment ont ete systematiquement ecartes, voire intimides. C'est ce dernier point qui m'attire vers cette hypothese folle. Pourquoi a-t-on empeche tous les experts en explosifs et en batiment d'approcher des decombres ? A chacun d'en tirer ses conclusions. 46 Yael ouvrit les yeux a huit heures. Thomas etait toujours assis pres de la fenetre a guetter les mouvements exterieurs. Yael le contempla en clignant les paupieres. Dans cette lumiere blanche qui n'eclairait qu'un seul de ses profils, les traits marques par l'absence de repos, il degageait une force protectrice qui rechauffa l'ame de la jeune femme, refroidie par des mauvais reves. -- Tu ne m'as pas reveillee, reprocha-t-elle, encore ensuquee. Sa tete pivota vers elle, et aussitot ses traits s'adoucirent. Yael aima cette alteration. Elle aimait la maniere dont il la regardait. -- Ton sommeil etait agite, tu avais besoin de dormir et je n'etais pas fatigue. La bonne nouvelle c'est que je n'ai vu personne de suspect. Yael mit de longues minutes a emerger du lit, des images de ses cauchemars. Ils prirent une douche, s'habillerent, et rassemblerent leurs affaires qu'ils rangerent dans le coffre de la voiture. L'un comme l'autre surveillaient les alentours, craignant a tout moment de voir surgir les tueurs. Personne ne se manifesta. Avant de partir ils appelerent le biper de Kamel depuis une autre cabine telephonique. Apres une dizaine de minutes sans reponse, ils deciderent d'abandonner et de reessayer plus tard. Ils roulerent en direction de Morzine et s'arreterent a une boulangerie pour s'offrir quelques croissants. Pendant que Thomas conduisait, Yael lisait le guide touristique qui relatait la legende du pont du Diable. -- C'est une vieille histoire locale mais on en retrouve des variantes un peu partout en France et dans le monde. Deux villages separes par un gouffre et des villageois qui demandent a Dieu qu'il leur donne un pont pour pouvoir se rejoindre sans avoir a faire des detours. Dieu ne leur donne rien alors ils se tournent vers le diable qui leur construit un pont en echange de l'ame du premier etre qui le traversera. Les villageois firent traverser une chevre, ce qui deplut au diable qui maudit le pont et promit de tout faire pour que bien des gens tombent dans son gouffre... Et en effet, il y a eu beaucoup d'accidents mortels depuis le Moyen Age. Par mal de gens ont du profiter de la mauvaise reputation du gouffre pour regler leurs differends, si tu vois ce que je veux dire. -- J'imagine ! dit Thomas en baillant. Tu crois que les Ombres veulent nous dire quelque chose a travers cette histoire ? -- Elles n'ont pas choisi cet endroit au hasard. J'y vois une illustration de la difference entre la realite des faits et celle rapportee par l'Histoire, le mythe populaire en tout cas. Yael tourna la page. -- En fait, lut-elle, toute la region est assez portee sur... l'occulte. Il y a eu a Morzine l'un des cas de possession collective les plus spectaculaires au monde. -- Possession collective ? s'amusa Thomas. Qu'est-ce que c'est ? Yael continua son decryptage du chapitre sur Morzine : -- Entre 1857 et 1863 plus de deux cents personnes ont ete possedees a Morzine. Essentiellement des femmes et des enfants. -- Tu plaisantes ? Elle reposa le livre sur ses genoux. -- Ca me dit quelque chose, j'en ai deja entendu parler, pas mal d'historiens et de sociologues se sont penches sur ce cas parce qu'il ne releve pas de la legende, il y a eu des centaines de temoins et autant de proces-verbaux. Ca avait ete tres loin, je crois. Elle se replongea dans le guide pour obtenir plus de details. Oui, voila. Les possedes etaient pris de convulsions, de demence, ou se livraient a des actes obscenes, exclusivement a l'encontre de l'Eglise ou des institutions publiques. Les femmes s'exhibaient devant l'autel ou devant les employes communaux par exemple. Malgre les demandes repetees de l'eglise de Morzine, l'eveque d'Annecy refusa de proceder a un exorcisme et ce sont les disciples de Charcot a l'hopital de la Salpetriere qui vinrent examiner la situation. On envoya a l'asile bon nombre de personnes, jusqu'a devoir mobiliser un regiment de Dragons, pour imposer l'ordre et un couvre-feu. Les choses sont revenues a la normale peu a peu et les possessions se sont arretees. -- J'ai du mal a le croire ! -- Pourtant, pour une fois dans ce genre d'histoire, il y a tellement de preuves et de temoins, imagine : plus de deux cents personnes affectees sur six ans ! -- Et aucune explication... rationnelle ? Yael termina sa lecture. -- Tiens... ca va te rassurer. Les experts qui se sont penches sur ce cas depuis ont trouve une raison. Sociologique tout d'abord. C'est une epoque ou la plupart des hommes de la region durent partir chercher du travail ailleurs, ils s'absentaient longtemps, laissant les femmes entre elles, avec les enfants. C'est la periode - 1860 - ou la Savoie est rattachee a la France, Morzine est un village un peu isole en ces temps, et le changement fait peur. C'est une societe industrielle et moderne qui va happer un village rural. Les femmes de Morzine entendent parler de ce rattachement, de ce que ca va changer, de l'autorite francaise qui va s'exercer. Elles s'imaginent le pire. En l'absence des hommes, elles s'enflamment, s'inquietent. L'Eglise et les institutions qui representent l'autorite, l'Etat, deviennent la cible de ces peurs, parce qu'elles ne savent pas rassurer, parce qu'elles jouent le meme jeu. Et a force de ressasser ces craintes, elles s'amplifient, les femmes en rajoutent, jusqu'a ce que l'une d'entre elles passe a l'acte : un delire cible contre l'Eglise qui sert aussi de bouc emissaire. Et tout ca fait des emules. -- C'est une reaction un peu... disproportionnee, non ? -- C'est la qu'intervient la seconde raison : alimentaire. Les femmes de Morzine consommaient beaucoup de seigle, tres souvent ergote. L'ergot de seigle est une maladie due a un champignon et qui developpe plusieurs alcaloides, dont l'ergotamine, responsable de l'ergotisme, et le lysergamide, aux proprietes hallucinogenes puissantes... le LSD. -- Elles souffraient de delires hallucinatoires ? -- Oui, des delires orientes et exacerbes par l'effet de groupe. Puis le fait que la Savoie avait ete rattachee a la France en douceur, sans que leur vie change, calma progressivement les esprits et la spirale infernale se dissipa. Ils croiserent un camion qui les obligea a rouler contre le bord du talus. -- Encore une fois : il y a l'apparence et la verite, constata Thomas. Les Ombres ont bien choisi leur coin ! Yael fouilla le paysage, le regard dans le vague. -- Je crois que ce n'est pas la region qui doit attirer notre attention, conclut-elle. Thomas se gara sur le parking. Ils etaient a flanc de montagne, surplombant une vallee etroite et boisee dont on ne distinguait rien d'autre qu'une frondaison epaisse. Ils payerent leur droit d'entree au comptoir d'une batisse qui vendait tous les produits artisanaux du Chablais, et descendirent vers la foret par un sentier sinueux. Ils passaient entre des blocs de rochers imposants, couverts de mousse. Une nappe brumeuse stagnait entre les troncs, comme l'haleine d'une creature enorme hantant le gouffre. Les frenes et les erables cachaient le ciel a mesure que le couple devalait le sentier, se rapprochant d'un froissement cristallin qui resonnait depuis les profondeurs de la vallee. Un toit en bois avait ete construit entre deux rochers. Une plate-forme surplombait le gouffre. Yael s'y aventura et decouvrit les falaises torturees par le passage seculaire du torrent, plongeant en a-pic vers un abime d'ombres, d'aretes et d'eaux tumultueuses plus de soixante metres en contrebas. Une poignee de visiteurs attendaient devant une grille que le guide donne le signal pour se jeter sur leurs appareils photo et Camescopes. Yael et Thomas se fondirent dans le petit troupeau et un grand gaillard blond d'une vingtaine d'annees vint ouvrir la porte cadenassee. -- Faites attention a l'escalier, prevint-il, il est abrupt et traitre, regardez bien vos pieds ! Le diable a eu assez de sacrifices comme ca ! Yael adressa un sourire ironique a son compagnon. La visite commenca en passant sous une arche minerale gigantesque, un bloc de pierre eboule la depuis le sommet de la montagne, des millenaires plus tot, coince au-dessus du precipice par sa masse. Le guide expliqua l'origine du gouffre, sa formation par l'erosion du marbre sous l'action repetee de l'eau, ponctuant son discours d'humour et d'anecdotes qui plaisaient aux touristes. Yael tendit l'oreille, cherchant dans son recit un element qui pourrait se rapporter aux Ombres. Ils marchaient sur des passerelles metalliques rivees aux parois a mi-hauteur, caches du soleil par la profondeur et noyes dans le bruit du torrent qui se repercutait jusqu'a marteler le cerveau a coups de decibels. -- Nous allons a present passer sous le fameux pont du Diable ! s'ecria le jeune guide sous les exclamations des enfants. L'humidite opacifiait l'air d'un voile blanchatre. Yael songea a un miroir de salle de bains apres une douche brulante ; elle avait envie de passer un coup d'eponge sur l'horizon. Le pont du Diable n'etait en fait qu'une voute naturelle reliant les deux bords du gouffre, un long rocher effondre la des milliers d'annees plus tot et decouvert par hasard au Moyen Age par des paysans. Le guide expliqua qu'au-dessus, l'unique chemin praticable etait etroit et couvert de mousse glissante. Les chutes au fond des gorges n'avaient pas manque dans l'histoire du pont du Diable. Mais il avait permis d'economiser un detour de sept kilometres a bien des gens pendant plusieurs siecles. Yael se rememora le texte des Ombres qui les avait conduits jusqu'ici. > Elle s'approcha de la rambarde et contempla le fond du canyon. Des dizaines de marmites de geant se succedaient a differentes hauteurs, a mesure que le torrent avait creuse la roche pour s'enfoncer toujours plus bas. Mais une en particulier se demarquait par sa taille, juste sous le pont, une quinzaine de metres au-dessous de Yael. Elle etait un peu au-dessus du niveau du torrent, l'eau s'y engouffrait par moments, tournoyant un instant avant de s'ecouler plus bas par un trou. Yael donna un leger coup de coude a Thomas pour lui montrer sa decouverte. Il acquiesca, l'ayant egalement remarquee. De la ou ils se trouvaient, rien de particulier ne sautait aux yeux dans ce cercle de pierre, grand comme une baignoire ronde, ni marque ni objet. -- Continuons la visite, proposa Thomas, de toute facon on ne peut pas descendre. Ils terminerent en remontant un escalier qui debouchait dans la foret, un peu a l'ecart du fracas. Yael attendit que les touristes remercient le guide et se dispersent pour l'approcher. -- J'ai une question a vous poser. Il y a des visites qui s'aventurent au niveau de l'eau ? Il secoua vivement la tete. -- Surtout pas ! Il y a un barrage plus haut, lorsqu'il ouvre ses vannes l'eau monte d'un coup sur plusieurs metres, c'est beaucoup trop dangereux et imprevisible. -- Donc personne ne descend jamais ? -- En theorie non, sauf les jeunes inconscients ! Yael prit l'air amuse. -- Ah, bon ? Ca arrive souvent ? -- Non, heureusement. Des ados neerlandais l'ete dernier, mais ils sont remontes sans bobos, le barrage n'avait pas ouvert les vannes. Il se fendit d'un sourire. -- Et puis cette nuit apparemment ! ajouta-t-il. Yael masqua le coup d'adrenaline que cette reponse venait de declencher en elle. -- Cette nuit ? -- Oui, quelqu'un a force la grille et a surement accroche son materiel a la passerelle pour descendre, il l'a un peu abimee. Ce coup-ci c'etait surement pas des gamins qui passent les vacances dans le coin, plutot un amateur d'escalade, un truc dans ce genre. -- Pourquoi ? -- Parce qu'ici on connait la faille, c'est du calcaire en amont, c'est plus evase, les gosses descendent par la et longent le torrent jusqu'ici pour atteindre le gouffre. Mais le bonhomme a utilise un equipement d'escalade. C'est le plus rapide pour se rendre en bas, mais faut franchir la grille et ensuite savoir se servir d'une corde ! Yael echange un bref regard avec Thomas. -- Dites, vous ne cherchez pas a y aller au moins ? interrogea le guide subitement inquiet. Thomas coupa court a toute speculation en exhibant sa carte de presse, suffisamment vite pour ne pas laisser au guide le temps de lire son nom. -- On redige une serie d'articles sur les promenades de l'ete, completa le journaliste. On est friands de toutes les anecdotes possibles. Ils le remercierent et prirent la direction du sentier pour remonter. Une fois a l'ecart, Yael jubila : -- Ce sont eux ! Les Ombres ont envoye un de leurs sbires ici cette nuit. -- Ce qui signifie qu'on les talonne. On est tout pres. Elles mettent en place les elements a trouver, te croyant a Paris. Elles ignorent que tu as deja les indices en ta possession. Si on se depeche, on pourra les intercepter la prochaine fois. Il prit Yael par la main et l'entraina vers la sortie, porte par l'excitation. -- Maintenant, dit-il, il faut qu'on descende dans cette marmite. 47 Thomas verifia les horaires de visite du gouffre et retrouva Yael a la voiture. -- Ils ferment a dix-huit heures ! -- On a le temps de rentrer sur Thonon pour dejeuner et essayer de joindre Kamel. Je n'ai pas aime qu'il ne reponde pas ce matin, ca m'angoisse. Il etait a peine midi lorsqu'ils traverserent le square Aristide-Briand pour s'installer en terrasse, bien a l'abri des regards entre un enorme pot de fleurs et leur parasol. Yael s'eclipsa, le temps d'aller telephoner a Kamel. Il la rappela presque immediatement pour lui dire qu'il n'etait pas plus avance, qu'il ne trouvait aucune piste expliquant que les tueurs les aient retrouves. Elle finit par raccrocher, observant la place ou les gens deambulaient nonchalamment. Il y avait forcement une explication. Les tueurs n'avaient pu remonter jusqu'au lac de Vallon en pleine nuit par simple deduction. Soit ils disposaient d'un emetteur place quelque part, soit ils avaient ete renseignes. La premiere solution ne tenait pas la route. C'etait techniquement improbable. Elle n'avait conserve que l'essentiel : passeport, permis de conduire, cartes, trousseau de cles, juste les objets qui ne pouvaient dissimuler un emetteur, elle avait meme jete son stick hydratant pour les levres. Et quand bien meme un mouchard serait passe au travers du filet, les tueurs se seraient deja manifestes depuis cette nuit. Si elle etait pistee, elle n'avait pas parcouru assez de distance pour qu'ils ne puissent pas la retrouver. Restait l'autre hypothese. Mais qui pouvait savoir ou elle se trouvait en pleine nuit ? Personne. Absolument personne. Pas meme l'homme qui leur avait loue le materiel de plongee. Sauf Thomas... Yael porta son regard aussitot de l'autre cote de la place, parmi les tables du restaurant. Les perspectives changerent, elle se sentit a mille lieues de son compagnon dont elle ne distinguait qu'une main posee sur son verre, le reste du corps cache par le pot de fleurs. C'etait idiot. Elle ne pouvait pas l'accuser. Thomas n'avait rien fait. Il ne l'aurait jamais trahie. Pas lui. Yael ne le connaissait pas depuis longtemps, mais l'intensite de leur aventure les forcait a se montrer sans masque, bruts et prets a reagir avec les tripes, l'esprit a vif, pour survivre, pour prendre la bonne decision. Thomas etait entier avec elle, sans compromis. Pourtant c'est la seule personne qui savait ou nous trouver cette nuit... Elle repensa aux Ombres. Yael ferma les yeux et se passa la main sur le front. Les Ombres le lui disaient depuis le debut : tout est prevu. Les Ombres manipulent les histoires personnelles des gens pour manipuler l'Histoire. Elles avaient place Thomas sur le chemin de Yael. Comment l'avait-elle rencontre ? Yael paniquait a present. Elle se forca a respirer, a faire le point rapidement. Son absence prolongee allait alerter Thomas. Dans un bar... Je suis sorti... c'etait... vendredi soir. Je n'avais pas prevu de sortir seule, je devais voir Tiphaine ! Je n'aurais pas du aller dans ce pub. Personne ne pouvait prevoir que j'y serais. Yael etala les evenements et les deductions comme on pose ses vetements pour les choisir. C'est moi qui suis allee vers lui ! C'est moi qui l'ai drague ! Il ne faisait meme pas attention a moi... Elle se repassait la scene : ils s'etaient croises a la sortie des toilettes, et elle n'avait pas arrete de le fixer au bar. Il n'etait pour rien dans leur rencontre, c'etait elle qui avait tout fait. Les Ombres ne pouvaient pas aller jusqu'a commander les actes et les emotions d'une personne, elles ne faisaient qu'influencer. Plus elle examinait Thomas, plus elle realisait combien il etait impossible que tout fut prevu. Il l'avait aidee tout le temps, et c'etait grace a lui qu'elle avait une longueur d'avance sur les Ombres aujourd'hui. Elle revit tous ces instants ou il l'accompagnait, sa presence reconfortante. Elle secoua la tete. Comment pouvait-elle devenir paranoiaque a ce point ? Les circonstances, ce sont les circonstances..., se repeta-t-elle. Je n'arrete pas de decouvrir que rien n'est comme il parait, que tout est apparence... Yael tiqua. Elle etait en train de devenir ce que les Ombres faisaient d'elle. Une paranoiaque. Une marginale. Elle allait peu a peu s'exclure du monde, faire peur aux autres, ne plus etre appreciee et crue. C'etait bien ca... Elle deviendrait a son tour... une ombre ! Une ombre parmi les vivants. Elle devait se maitriser, ne pas se laisser influencer. Conserver cette maigre avance qu'elle avait, et l'exploiter au mieux pour gagner du terrain et court-circuiter les Ombres dans leur propre jeu. Trouver ce qui l'attendait dans cette marmite de geant sur sa propre histoire. Decouvrir ce qu'etait ce sceau de la Bete que tout le monde utilisait, par lequel les hommes et les femmes de ce monde etaient marques. Yael s'empressa de retourner aupres de Thomas. -- Tout va bien ? s'inquieta-t-il. -- Oui. J'ai joint Kamel, il n'a rien trouve pour l'instant. Il continue de chercher. Yael hesita avant de confesser ses doutes. -- Nous avons ete pistes d'une maniere ou d'une autre. J'espere seulement que ce n'est plus le cas, dit-elle enfin. Je... J'en suis meme venue a te suspecter. Un tres court instant, Thomas laissa poindre une lueur de deception. Yael lut une blessure dans ses yeux, mais il s'empressa de rectifier. -- Je m'y attendais. -- Ne le prends surtout pas mal... Il l'interrompit en levant les mains : -- C'est normal ! J'en aurais fait autant a ta place. Un silence gene s'installa entre eux. Ils commanderent deux steaks tartares, et les mots chasserent peu a peu le flottement. Yael posa des questions sur l'adolescent qu'il avait ete, elle voulait trancher, l'espace d'un repas, avec tout ce qu'ils vivaient depuis six jours. Thomas hesita avant de s'exprimer librement. Les doutes de Yael, meme s'il affirmait le contraire, l'avaient profondement touche. Puis il oublia, berce par les souvenirs de ses premieres amours, de ses betises de jeunesse et de ses annees d'etudes. Ils payerent tandis que le ciel se couvrait peu a peu, virant d'un bleu pale au gris-blanc hesitant. Un filet noir se profilait a l'horizon. La nuit serait pluvieuse. Ils s'en allerent dans une rue pietonne pour manger un cornet de glace. Yael realisa que ces confidences etaient reparatrices, ce moment d'accalmie les rechargea, apaisant leurs nerfs tendus a l'extreme. Court repit. En croisant toutes ces femmes, tous ces hommes et ces enfants, Yael s'interrogea sur la nature du sceau de la Bete. Qu'est-ce qui pouvait tous les lier, etre a ce point omnipresent et invisible ? Une marque apposee sur les etres humains, au coeur de l'essence de leur civilisation : le commerce. Ce n'etait pas seulement l'argent sous toutes ses formes. Pourtant, en voyant tous ces gens payer en utilisant souvent la main droite, Yael se demanda s'il fallait vraiment chercher plus loin. Ils passaient devant une grande librairie, elle entraina Thomas a l'interieur. Elle detailla les rayons et les differents themes, esoterisme attira son attention. Elle passa en revue les titres. Rien ne l'inspirait. Sans se decourager, elle alla visiter economie et chercha un ouvrage qui pourrait traiter des symboles dans l'economie moderne. Elle hesita sur un titre, mais apres avoir feuillete l'ouvrage elle voulut le reposer, il ne convenait pas. Elle eut alors un mouvement d'hesitation. Puis, par curiosite, elle verifia son intuition. Et tout son corps se raidit. La solution n'etait pas dans un livre. Mais sur tous les livres. 48 A moins de deux kilometres de la, deux hommes sortaient de l'hopital pour retrouver leur vehicule. Le plus grand, Dimitri, lacha une bordee de jurons en russe. -- Putain, meme son gosse pourra plus le reconnaitre ! cracha-t-il, en francais cette fois. Son acolyte lui lanca un regard froid. -- Luc a merde, on connait tous les risques, dit-il sans se departir de sa carapace impassible. -- On chope cette fille et c'est moi qui vais lui regler son compte. Je vais lui faire payer d'avoir abime un pote ! Michael ne repondit pas. Yael Mallan leur posait des problemes. Il fallait cependant s'en tenir aux methodes traditionnelles, pas d'ecarts. Dimitri devrait etre recadre. Michael se tata, puis estima qu'il etait preferable d'attendre un peu que l'emotion retombe. Ils venaient de voir le medecin qui s'occupait de Luc, et le verdict etait sans appel : defigure. Tout le visage s'etait enfonce dans le crane. Son cerveau avait ete endommage par un os de la boite cranienne et il faudrait encore un peu de temps pour savoir si les degats seraient irreversibles. La zone de la motricite etait touchee. Michael avait regle les formalites, avec l'appui de l'Entreprise. Elle savait comment gerer ce genre de situation delicate. Michael avait explique aux medecins comment Luc etait tombe la tete la premiere sur un rocher tandis qu'ils faisaient les imbeciles en montagne, quelques bieres a la main. Dimitri avait confirme. L'Entreprise avait aussitot depeche une femme de confiance pour ajouter un temoignage supplementaire qui terminerait de convaincre les medecins et eviterait que la police s'en mele de trop pres. Ils arriverent a la voiture ou Magali les attendait. Une grande brune elegante, en tailleur blanc de grand couturier, la frange biseautee tres tendance, et un maquillage qui mettait en valeur ses pommettes, ses levres et ses longs yeux noirs. -- Alors ? -- C'est un legume, commenta Dimitri avec sa finesse habituelle. -- Des nouvelles de la cible ? interrogea Michael. Magali repondit par la negative. -- Il faut relancer la procedure. Ca prend du temps. Des que les techniciens auront l'information, on nous appellera. Michael s'installa au volant. -- Qu'ils se magnent, je veux pas qu'elle prenne le large. Maintenant qu'on a une idee du client, on va arreter d'y aller comme des amateurs. Je veux plus le moindre accroc. Pige ? Il fixait Dimitri. -- Cette gonzesse en a dans le ventre, continua-t-il, alors on va arreter de faire les guignols, parce qu'elle nous a deja file entre les pattes deux fois. -- Et l'Entreprise est furieuse du fiasco parisien, ajouta Magali. Plus de conneries de ce genre ! Michael acquiesca. Elle avait raison. Encore une operation aussi catastrophique et ils devraient se faire oublier pour le restant de leurs jours. En etant optimiste. Michael montra la boite a gants et Dimitri l'ouvrit pour en sortir une petite mallette. Elle contenait la precieuse livraison apportee par Magali. Le BIN-D. Bio-Inoculateur Non Discernable. Une arme fabriquee au depart par la CIA, lancant un minuscule dard empoisonne. Si le tir etait bien ajuste, la victime ne se rendait meme pas compte qu'elle avait ete touchee. La toxine a base de potassium agissait en une minute. Pour peu qu'on puisse recuperer le dard, et a moins d'une autopsie tres minutieuse pour relever l'infime trace de piqure, on concluait a une mort naturelle, defaillance cardiaque. Le potassium mortel se confondant avec celui qui etait libere par le corps a la mort, chaque etre humain en liberant des doses plus ou moins grandes. Michael s'empara du pistolet. Il y avait plusieurs doses. De quoi regler le probleme Yael Mallan une bonne fois pour toutes. Et celui de son mysterieux compagnon par la meme occasion. Michael prit son telephone et le posa sur le tableau de bord a cote de son ecran portable GPS. Lorsque le premier sonnerait, on lui transfererait les informations sur le GPS, et Yael clignoterait sur son plan comme un arbre de Noel. Il fallait un peu de patience. Le temps de relancer tout le systeme de reperage qui dependait en majeure partie de la grande distribution. S'approprier les codes d'un individu etait toujours complique et delicat. Neanmoins l'Entreprise y etait parvenue. Elle avait identifie un numero rattache a Yael Mallan et l'avait lance a tous ses logiciels pirates installes dans les ordinateurs des magasins sans qu'ils le sachent. Merci Internet. Si Yael Mallan passait non loin d'un systeme de detection - beaucoup de grandes structures de vente en possedaient - elle serait reperee par l'ordinateur, et celui-ci enverrait automatiquement un mail a l'Entreprise. C'etait absolument illegal, mais si pratique. C'etait ce que l'Entreprise appelait une etude sauvage de marketing. Ils avaient eu de la chance la veille. Les resultats etaient tombes rapidement. Elle etait pres du lac Leman, reperee par un magasin de la banlieue de Thonon-les-Bains. On l'avait ensuite localisee aux abords d'un lac de montagne, le signal avait ete capte par erreur sur une balise-relais de telephone. L'Entreprise avait eu l'info par un logiciel espion dans un ordinateur des telecoms qui surveillait toute entree ou sortie d'appel sur les telephones de Yael Mallan et Thomas Brokten. Le logiciel etait couple a toutes les informations surveillees, et avait aussitot envoye son e-mail d'avertissement au siege de l'Entreprise. Le temps que Michael et son groupe se mettent en route et qu'ils arrivent, le signal etait perdu. C'etait le probleme avec ces puces de grande consommation. On en perdait facilement le signal. Les modeles a venir corrigeraient ce probleme. Ils avaient refait son parcours en montagne, esperant tomber sur elle, en vain. Sur l'intuition de Luc, et a defaut de mieux, ils etaient retournes de nuit au fameux lac. Elle etait bien la. Et Luc avait paye le prix fort. Michael serra les poings. Maintenant, il fallait attendre que le telephone sonne. Et cette fois, ils ne la rateraient pas. 49 Thomas chercha a comprendre ce qui venait de se produire dans la tete de Yael. Elle prenait des livres au hasard dans les rayons et regardait brievement au dos de chacun. Apres quoi elle sonda la piece pour aller vers les agendas ou elle proceda de meme. Elle sortit sans prevenir pour entrer dans le magasin d'en face, une boutique de maroquinerie. Elle verifia plusieurs articles tous differents et retrouva Thomas dans la rue. Elle semblait abasourdie. -- Qu'y a-t-il ? Elle ne repondit pas, encore trop preoccupee par sa decouverte. -- Comment est-ce qu'on a pu laisser faire ca sans que personne en parle ? lacha-t-elle. -- Faire quoi, Yael ? Elle fit claquer ses mains, prise d'une idee subite. -- Il me faut Internet ! -- Yael, tu es une grande malade de l'ordinateur, tu sais ? -- Non, vraiment, je dois verifier si ce n'est pas une enorme coincidence. Thomas ne put que la suivre ; elle courait presque, le nez en l'air a guetter la moindre enseigne de cybercafe ou d'espace informatique. Elle trouva une salle de jeux en reseau, et obtint contre dix euros une connexion Internet dans un coin de la piece ou s'affrontaient des adolescents hilares. Elle pianota a toute vitesse. -- Yael, rappelle-toi notre conversation avec Kamel, je n'aime pas trop que tu sois la, si un logiciel de la NSA compare ta dynamique de frappe avec sa base de donnees, tu seras reperee en un rien de temps. -- Je ne suis peut-etre pas archivee dans leur base de donnees, dit-elle sans se detacher de son ecran. Et puis je n'en ai que pour quelques minutes. Thomas soupira et verifia la porte d'entree. Il n'aimait pas ca. Il n'y avait de toute evidence qu'une sortie. Si les tueurs les reperaient, Yael et lui seraient morts. En moins de cinq minutes, Yael trouva la confirmation qu'elle cherchait. Elle avait vu juste. -- C'est... incroyable. Et tellement banal que tout le monde s'en moque. -- De quoi parles-tu a la fin ? Yael se tourna vers lui. Elle examina les alentours et se leva pour attraper un livre de programmation qui trainait sur le comptoir. -- Regarde au dos. Thomas obeit. -- Je ne vois rien. -- Pas meme ce qui est au coeur du commerce ? -- Quoi ? Je ne comprends rien, qu'est-ce que tu veux dire ? Elle posa son index sur le petit rectangle en bas de la page. -- Le code-barres. Il est partout. Dans tous les pays. -- Et ? -- Tu sais comment il fonctionne ? -- C'est une reference codee selon des chiffres. Yael approuva : -- Chaque chiffre de 0 a 9 est code selon un procede qui lui attribue une ou plusieurs barres noires d'epaisseurs differentes et une espace blanche plus ou moins consequente. Pour information, le chiffre 6 est code par deux barres noires fines, de la meme epaisseur, separees par une espace blanche assez fine. Thomas verifia le code-barres du manuel. Les chiffres etaient inscrits au-dessous des lignes paralleles. Aucun six. Cependant, le code commencait par deux barres fines, le symbole du 6, bien que le chiffre ne soit pas porte. Thomas remarqua le meme symbole au milieu du code-barres et a la fin. - 6, 6, et 6, dit-il en posant son doigt dessus. 666, le chiffre de la Bete. -- Exactement ! Tous les codes-barres ont une regle de construction : le debut, le milieu et la fin sont composes du 6. Parfois ces barres qui constituent le squelette du code sont plus longues que les autres, parfois non. Mais elles sont toujours presentes. Il y a en general un chiffre qui precede le code-barres et qui lui n'est pas code, c'est juste un chiffre seul, d'identification, par exemple en France pour les livres c'est le 9 et ensuite vient le code-barres. -- Et tous les codes-barres du monde sont ainsi ? s'indigna Thomas. -- Le code-barres EAN, est le plus repandu, celui qui fait office de modele, base sur l'UPC nord-americain. En dehors de la presse, qui est regie par un code a part, presque tous les articles vendus dans nos pays industrialises ont un code-barres EAN ou UPC, avec les doubles barres fines du 6 au debut, au milieu et a la fin. Thomas se passa la main dans les cheveux, nerveux. -- Comment c'est possible ? Comment les Ombres ont-elles pu imposer la presence du 666 dans tous nos codes-barres ? Yael designa l'ecran d'ordinateur et le site sur lequel elle naviguait. -- Probablement comme pour le billet de un dollar et tout le reste. Par influence. On prend la decision en haut lieu, et on place des pions aux positions strategiques. Toi, le journaliste, tu connais la technique du noyautage : on infiltre des elements a soi dans les institutions a surveiller et ces elements vont morceler de l'interieur ladite institution : soit la desorganiser et la detruire, soit en prendre le controle. Yael marqua une pause pour avaler sa salive, avant d'ajouter : -- Le plus fou n'est pas comment ils ont reussi a le faire, mais que personne n'en parle ! Juste quelques sites sur Internet, des illumines pour la plupart, et c'est tout. Il suffit d'entrer dans n'importe quelle boutique pour regarder les codes-barres et s'en rendre compte. -- Il faut savoir quel est le symbole du 6, ces deux barres fines... -- C'est pas tres complique. Dire que depuis plusieurs decennies notre commerce s'effectue sous >... Pourquoi ? Pourquoi les Ombres font-elles ca ? Jusqu'a present il n'y avait pas de delire eschatologique, pas de prediction de fin du monde, tout ca semblait tres... concret ! -- M'est avis que tu ne tarderas pas a l'apprendre. Bon, si on partait, je ne suis pas tres a l'aise ici. Ils se releverent et traverserent la salle. -- Ils sont la, murmura Yael pour elle-meme, partout, ils faconnent l'Histoire a leur gre, ils manipulent nos vies, truffent le monde de codes, mais pour quelle raison ? Elle s'immobilisa juste avant la sortie. -- Attends, je dois verifier quelque chose. Cette fois Thomas grogna, mais fit demi-tour avec elle, conscient qu'il etait inutile de chercher a la raisonner. Elle reprit son clavier et pianota de site en site, Chambres de commerce et d'industrie, Registre du commerce, puis, alternant les moteurs de recherche, elle tenta de glaner des informations sur l'entreprise Deslandes, son employeur. -- Que fais-tu ? -- Je... m'assure que je ne suis pas moi-meme manipulee depuis longtemps... Apres quelques minutes d'analyse, elle secoua la tete. -- Je ne vois rien chez Deslandes qui puisse, d'une maniere ou d'une autre, etre rattache a moi ou aux Ombres. C'est deja ca. Elle repoussa le clavier. -- Euh... Tu permets que je regarde a mon tour ? fit Thomas. Tu viens de me donner une idee. Il proceda de la meme maniere, voyageant sur les sites administratifs et parmi les archives virtuelles des journaux d'economie. -- Je pense qu'on peut dire sans se tromper que les Ombres sont des gens tres puissants, exposa-t-il, dans l'ombre des dirigeants, ou quelque chose de ce genre, non ? Comme s'il y avait en permanence quelqu'un dans l'ombre de celui qu'on croit etre le responsable. Eh bien, je voudrais juste adapter ce raisonnement a notre situation et aux elements concrets que nous avons. Yael n'etait pas sure de suivre. -- Lesquels ? -- On ne connait l'identite que de deux personnes pour l'instant. -- Languin et son... commanditaire : Lubrosso. -- Tout a fait. Qui dit que Lubrosso n'avait pas un patron au-dessus de lui ? Et si celui qui commandait Lubrosso etait son superieur hierarchique ? -- Je croyais qu'il etait proprietaire de son entreprise, c'etait bien lui le patron de l'usine, non ? -- Ca ne veut pas dire qu'il n'y ait eu personne au-dessus. Thomas erra de coupures de presse en organigrammes. Apres dix minutes durant lesquelles il en oublia la surveillance de l'entree, il posa doucement son doigt sur l'ecran. > Yael parcourut en diagonale l'article qui n'avait d'autre interet que de reveler que l'usine faisait partie depuis peu d'un groupe d'investissement appartenant au milliardaire suisse. Elle s'appretait a dire que ca ne suffisait pas a tirer la moindre conclusion quant a l'implication de ce banquier genevois, lorsqu'elle apercut la photo qui illustrait le papier. Henri Bonneviel souriait a l'objectif dans un costume sur mesure. Yael prit appui sur la chaise de Thomas pour se soutenir. Elle connaissait tres bien ce Bonneviel. Sous un autre nom. 50 Henri Bonneviel etait un assemblage de paradoxes. Aussi flasque dans son corps que son regard pouvait etre ferme et tranchant. Son sourire decontracte etait aussi rassurant que le pli de ses levres le rendait inquietant. Sur la photo du journal, l'homme d'affaires etait sur de lui. Dans la memoire de Yael, il etait timide et maladroit. Le Shoggoth. -- C'est un de mes clients, lacha-t-elle sans parvenir a y croire. Thomas la devisagea. -- Tu veux dire qu'il ressemble a un de... -- Non, c'est lui ! Plus je le regarde et moins j'ai de doutes. Il n'y a pas deux types comme lui ! Ce... banquier est mon client du vendredi. Celui qui m'achete des yeux en verre. -- Comment ca ? -- C'est un gentil bonhomme qui se fabrique des bijoux avec des yeux de verre, il s'en accroche partout. -- Comme pour dire qu'on n'a pas assez de deux yeux pour tout voir ? Dans l'eclairage de ces derniers jours, Yael corrigea : -- Comme pour dire qu'on peut se rajouter autant d'yeux qu'on veut, on n'en sera pas pour autant different, on ne verra pas mieux. Le nombre n'est pas necessaire... -- ... il faut savoir comment regarder. Yael rejeta la tete en arriere. -- Je n'arrive pas a croire que ce type soit... un banquier. -- Et pas un petit, precisa le journaliste en reprenant le clavier pour creuser le sujet. Des silhouettes, a peine des ombres a contre-jour, passaient devant la porte vitree de la salle de jeux. Thomas debusqua plusieurs informations sur Henri Bonneviel. La liste des cinquante plus grandes fortunes etablie par le magazine Forbes s'afficha. -- Il est en trente-septieme position. -- Suffisamment riche pour faire ce qu'il veut, sans etre sur le devant de la scene, deduisit Yael. Mais pourquoi cet homme s'est-il deguise depuis... quatre mois, tous les vendredis, pour venir me voir ? -- Il aurait pu te surveiller de loin, donc c'est par... ludisme. Hey, regarde un peu ca ! Il mit en surimpression plusieurs lignes d'un article de presse specialisee. > -- Il profitait de ses imperatifs professionnels pour te rendre visite, t'approcher. Il voulait te connaitre. -- C'est lui qui est derriere tout ce qui m'arrive, n'est-ce pas ? C'est donc lui qui me dira pourquoi. Qui m'expliquera comment ils ont fait pour me rendre dingue au point de voir des ombres dans les miroirs. Pour envahir mon ordinateur. Il vit ou a Geneve ? -- Yael, je ne crois pas que ce soit une bonne idee... Elle le coupa froidement. -- Je veux son adresse. Thomas planta son regard dans le sien et se leva. -- C'est une enorme betise, Yael. Je n'approuve pas du tout. Yael prit sa place et poursuivit l'investigation. Elle ne trouva nulle part l'adresse personnelle du banquier mais rassembla suffisamment d'informations sur ses differents partenaires pour tenter le tout pour le tout dans une bouffee de culot. Elle loua le telephone du gerant de la salle pour appeler le siege de la banque de Bonneviel. Se faisant passer pour la secretaire de direction d'une entreprise qui faisait affaire avec le milliardaire suisse, elle obtint l'une des assistantes de Bonneviel et lui fit croire qu'en remerciement de leur derniere transaction son patron souhaitait faire livrer une caisse d'un excellent vin a M. Bonneviel. A son adresse personnelle bien sur. Henri Bonneviel habitait une villa a Cologny, pres du centre de Geneve. Yael recopia les informations et raccrocha. Thomas l'attendait, impatient de quitter cet endroit qu'ils occupaient depuis trop longtemps a son gout. Elle exhiba fierement son bout de papier. -- Je le tiens ! Thomas l'entraina a l'exterieur sans plus tarder. -- Il est temps de retourner au gouffre, fit-il. Le temps d'y monter et de le rejoindre a pied, il sera ferme. -- Et ce soir, cap sur Geneve, ajouta la jeune femme. Thomas ouvrit la bouche mais reussit a se taire. Inutile d'insister, il commencait a la connaitre. Tout cela allait tres mal se terminer. C'etait son intuition. 51 Ils etaient gares a moins d'un kilometre du gouffre du pont du Diable, sous un panneau interdisant formellement de descendre au bord du torrent car le niveau pouvait monter subitement. Le paysage montagnard etait celui auquel ils s'habituaient peu a peu : falaises et forets, mer de vegetation et aretes rocheuses surgissant des flancs cabosses. Un lac gris borde d'un epais tapis de coniferes s'etirait jusqu'au barrage-voute du Jotty que Yael contemplait avec une admiration teintee d'apprehension. Elle se sentait minuscule a cote de cette masse de beton, et la cuvette qu'il dominait ne lui inspirait pas confiance. C'etait pourtant la qu'ils devaient descendre. L'air etait lourd, electrique. Les nuages bas, charbonneux, faisaient craindre a Yael qu'un orage n'eclate dans la soiree. Elle esperait etre de retour avant, surtout ne pas se trouver dans le gouffre lorsque la pluie dechirerait le ciel. Thomas passa en premier, trouvant un semblant de chemin qui devalait jusqu'au pied de l'immense mur lisse. Une fois en bas, Yael contourna une mare formee a la derniere ouverture des deversoirs, evita un tas de troncs pourris et marcha dans les traces de son compagnon qui longeait le petit torrent. Ce dernier occupait a peine la moitie de son lit rocheux. Les coteaux qui l'encaissaient etaient couverts d'arbustes, de buissons et de rocs que Yael esperait bien arrimes. A mesure qu'ils progressaient, les parois devenaient de plus en plus escarpees, les emprisonnant au fond d'une tranchee haute de trente, puis quarante et enfin une cinquantaine de metres. Yael avait les mains moites. Malgre la presence d'un corridor de ciel anthracite au-dessus de leurs tetes, elle avait l'impression d'etre enfermee sous terre. Le fracas assourdissant du torrent ajouta au malaise. -- Thomas, c'est le seul chemin pour repartir ? osa-t-elle demander lorsque l'angoisse fut trop forte. -- J'en ai bien peur... Elle prenait desormais toute la mesure de l'avertissement qu'ils avaient ignore en se garant. Cette fichue promenade pouvait se reveler fatale. Si le barrage ouvrait ses vannes, il n'y aurait aucune fuite possible, ils seraient emportes, ecrases de rocher en rocher. Les pentes viraient a la roche grise, tandis qu'elles tutoyaient une verticalite parfaite. Il faisait sombre la ou ils posaient les pieds. Yael consulta sa montre : 18 h 45. Le gouffre etait a present ferme au public, personne ne les verrait approcher. La lumiere declinait tres vite. Thomas s'en voulut de n'avoir pas emporte une lampe torche. Le gouffre s'annoncait dans l'angle d'un virage. L'echo du torrent frappait les parois en continu. Yael repera avec envie les passerelles qu'elle avait arpentees dans la matinee, plusieurs metres au-dessus d'eux. D'ici la magie du site n'etait plus la meme. La contemplation fascinante du vide et de la geometrie chaotique du matin laissait place a une sensation de vertige ecrasant. Le gouffre reussissait l'exploit d'etourdir non plus par sa profondeur mais par sa hauteur sans fin et son etroitesse. -- J'avais oublie un detail, pesta Thomas. La marmite de geant est de l'autre cote, il faut traverser. Groggy par la demesure du paysage, Yael haussa les epaules. Elle etait coupable du meme oubli, obsedee par sa claustrophobie naissante. Thomas inspecta le torrent sur une centaine de metres pour trouver le gue le plus praticable. -- Ici, Yael. Avec un peu d'equilibre ca devrait aller. -- Et si je tombe ? -- Il y a moins d'un metre d'eau. Tu seras trempee et frigorifiee mais vivante. Pas sure d'elle pour autant, elle lui emboita le pas, en se repetant pourquoi elle etait la. Ce qu'elle etait venue chercher. Thomas joua au funambule, sautant de pierre en pierre jusqu'a rejoindre l'autre rive sans probleme. Yael l'imita, avec plus d'assurance et de facilite qu'elle ne l'aurait cru. Ils etaient sous le pont du Diable, et elle s'etonna de la brusque obscurite. La falaise se creusait a cet endroit, plusieurs plates-formes naturelles se succedaient au-dessus du torrent. Des marches avaient ete taillees dans la pierre a l'epoque des premieres visites, plus d'un siecle auparavant, pour passer de l'une a l'autre afin de surplomber le panorama. Des marmites de geant percaient les terrasses, comme les souvenirs d'un bombardement intense. Yael repera la plus grande, celle qui les interessait, et s'en approcha. Il y eut alors un enorme choc sonore, comme un coup de canon. Le gouffre tout entier resonna lourdement. L'image d'un geant frappant la montagne de son marteau de guerre s'imposa dans l'esprit de Yael. Puis le grondement roula a nouveau, depuis les nuages jusque dans la vallee, devalant les pentes et faisant trembler sur son passage tout ce qui ressemblait a un etre vivant. L'orage eclatait. 52 Les premieres gouttes de pluie mirent un certain temps avant de s'infiltrer dans le gouffre. Yael sauta dans la marmite de geant, ses baskets eclabousserent Thomas qui surveillait au bord du trou, un metre plus haut. Yael s'accroupit pour fouiller entre les pierres qui s'etaient entassees dans la cuvette avec les annees. Une flaque stagnait au milieu, alimentee par le torrent lorsqu'une vaguelette se soulevait assez haut en heurtant la roche. La bassine geologique faisait moins de deux metres de diametre, tout en arrondis, parfaitement polie par les millenaires. Yael remarqua un entassement de cailloux plus consequent au centre, comme un petit cairn. Elle plongea les mains dedans. Les galets etaient froids, ils roulerent en s'entrechoquant. Le tonnerre claqua a nouveau et cette fois une pluie grasse se mit a fouetter la penombre. Yael sentit du plastique sous ses doigts, et un objet dur. Un eclair illumina le gouffre, plaquant sur le couple l'ombre du pont du Diable. La pluie devint plus drue qu'une douche. Yael tira sur ce qui l'attendait depuis la nuit precedente. C'etait une pochette transparente contenant un rouleau de papier. La foudre s'abattait sur la montagne, en meme temps que le grondement furieux de la tempete. Yael tenait un nouveau message dans la main. Et un revolver. -- Il faut y aller ! cria Thomas par-dessus la pluie battante et le vacarme du torrent. Yael se retourna, levant bien haut la pochette. Thomas resta a la regarder, l'eau ruisselant sur son visage. -- Prends tout, finit-il par crier, on verra plus tard. Ils s'empresserent de quitter la berge par le gue qui commencait a s'animer. La pluie s'engouffrait maintenant dans la faille avec energie, elle claquait contre les parois. Thomas et Yael furent rapidement trempes. Le journaliste saisit Yael par la main et l'entraina en courant en sens inverse, pour remonter vers le barrage avant que le torrent ne s'enerve. Le ciel n'etait plus qu'un plafond bas d'un gris-noir uni. Il faisait presque nuit, chaque foulee appelait la vigilance pour ne pas risquer de se briser la cheville. Le deluge inondait le pays, se deversant avec une rage telle qu'il occultait la vue, plombant l'horizon d'un rideau qui mangeait les montagnes. Yael lacha la main de son compagnon pour rabattre ses cheveux mouilles en arriere, loin de son visage. Ils n'avaient pas fait un quart du trajet et deja les eaux bouillonnaient, lechant leurs semelles. Un eclair vint rompre le carcan obscur qui se resserrait sur la vallee. Le tonnerre cogna entre les pentes. Yael avait les pieds dans l'eau. Ils couraient toujours. Elle n'entendait ni ne voyait plus rien, ses sens satures jusqu'a l'extreme. Elle ne faisait que poser un pied apres l'autre, le plus vite possible, en prenant garde de ne pas perdre l'equilibre. La foudre flashait regulierement, accompagnee de son colosse rugissant. Et le torrent ne cessait de grossir et de prendre de la vitesse. Il n'etait plus qu'un flot d'ecume jaillissante. Ils couraient, les mollets fouettes par les assauts de plus en plus violents des vagues. Il surgit alors du voile opaque. Monumental. Le barrage s'arrachait a la terre juste devant eux. Et Yael remarqua les taches noires et mouvantes qui apparaissaient et disparaissaient en rythme entre les arches du sommet. Le niveau du torrent allait exploser d'un instant a l'autre. -- Vite ! hurla Yael. Il faut sortir de la cuvette ! Thomas chercha le sentier par lequel ils etaient descendus. Des dizaines de rigoles boueuses coulaient a toute vitesse entre les rochers et les buissons. Il ne le retrouvait pas. Pris par le temps, il s'elanca au hasard dans la montee, debusquant metre apres metre leur parcours. Des pierres roulaient en rebondissant le long de la pente. Thomas errait a tatons, s'agrippant d'une main ou il le pouvait et aidant sa cuisse malmenee de l'autre main. Yael le suivait, esquivant les coulees glissantes qui manquaient de la faire chuter. Ils parvinrent a la route, puis au parking, a bout de souffle. Une fois a l'abri dans la voiture, ils se turent, occupes a recuperer, berces par la cacophonie qui s'abattait sur le pare-brise et les flop cadences de leurs vetements qui gouttaient abondamment. Yael rouvrit les yeux apres une minute. Elle frissonnait. Les dieux s'affrontaient devant eux. A grands coups de fleches embrasees qui irisaient le grand neant au milieu duquel flottait la voiture. Des glaives flamboyants s'acharnaient sur la terre, des lances aux racines noueuses, brillant dans les tenebres comme la mort. Elle realisait, a vingt-sept ans, qu'elle n'avait jamais assiste a un orage en pleine montagne. Les hampes de l'Enfer sondaient ce monde fuligineux. Elles lancaient leurs decharges a l'instar de tentacules effrayants, la tempete se dechirait, laissant apparaitre sa veritable forme : celle d'une pieuvre noire couvant ces sommets et ces gorges. -- Ca va ? demanda Thomas en frissonnant lui aussi. Yael lui sourit. Elle se savait en securite dans le vehicule, meme en cas de foudre, ses pneus l'isolaient du sol et l'habitacle ferait office de cage de Faraday. Du moins esperait-elle que ses souvenirs de physique etaient corrects. -- Alors ? dit-il. On voit ce que c'est ? Le sachet en plastique reposait sur ses cuisses. Le revolver. Delicatement, elle ouvrit l'emballage et prit le rouleau de papier en prenant soin de ne pas toucher l'arme. Elle le deroula, sachant qu'ils tenaient peut-etre la un moyen d'intercepter les Ombres s'ils se depechaient. Le texte etait manuscrit, de la meme ecriture serree et alambiquee, presque gothique, que celle du message de la bouteille. > La pieuvre de lumiere deplia une derniere fois ses tentacules et, peu a peu, glissa vers l'est. 53 Yael lut et relut le texte jusqu'a le connaitre par coeur. Elle commencait a se familiariser avec la rhetorique des Ombres. Le sens des phrases, sibyllines en apparence, lui apparaissait de plus en plus vite. Cette fois, les mots lui faisaient mal. Ils ne lui nouaient plus seulement les tripes, ils frappaient a l'estomac, touchaient au coeur. 'ignorez-vous ? >> -- Montre-moi, dit Thomas en prenant le texte. Yael se massa les tempes. -- Ce coup-ci, on y est, murmura-t-elle. Thomas se souleva sur son siege pour lui faire face. -- J'ai peur que... l'heure de verite ait sonne. Tu... Que sais-tu sur tes proches ? Yael secoua la tete. -- Rien qui soit douteux. C'est ca qui ne colle pas. J'ai l'impression qu'on se fout de moi ! Thomas l'observait, n'osant rien dire. Il attendit qu'elle accepte l'evidence. La demarche des Ombres n'avait rien d'une plaisanterie, et tout ce qu'elles avaient entrepris jusqu'a present avait revele la realite du monde. La colere de Yael retomba aussitot. Elle savait. -- Il faut... Il faut proceder dans l'ordre, annonca-t-elle. Je me fais a leur ecriture, je m'habitue a leurs tournures. D'abord le premier paragraphe. Elle le lut a voix haute : -- > -- Rien de particulier, aucun sens symbolique, c'est de l'explicatif. -- C'est un moyen de te rappeler que tu ignores probablement... ton secret de famille, non ? Yael approuva sombrement. -- Second paragraphe... > -- >, c'est le lac. -- Et mon fantome est ce cadavre dans la maison engloutie... Yael prit une profonde inspiration pour se donner du courage. Elle savait que ce squelette n'allait pas cesser de la hanter. -- Et pour finir : > Il nous faut trouver ceux qui savent. -- Ton fantome date de 1943, la formation accidentelle du lac. On cherche surement une personne agee. -- >, repeta Yael. Elle decrypta sans peine la signification de cette derniere phrase. -- Personne ne voudra parler, ou bien on nous mentira. Sauf si je suis sincere. Je dois dire qui je suis. J'ai peut-etre des ancetres qui ont vecu dans la region. -- Tu sais quoi de tes parents ? Yael soupira. -- On sait toujours tout et rien de ses parents. On ne sait que ce qu'ils ont bien voulu nous dire. Et c'est encore pire pour les grands-parents et ainsi de suite ! Il n'y a pas de grand mystere, juste des drames. Ma mere s'est tuee dans un accident de voiture il y a quatre mois. Mon pere etait orphelin, voila ! C'est ca nos grands secrets de famille ! Thomas secoua la tete doucement. Il se rappelait les confidences de la jeune femme lors de leur premier diner. Yael baissa le ton, calmant sa colere grandissante. -- Excuse-moi. C'est juste que... Mes parents etaient des etres bons. Le souvenir de ma mere me fait mal depuis qu'elle n'est plus la. Et mon pere est un homme bien, il ne merite que de belles choses, tu comprends ? Je ne veux pas qu'on vienne les salir ou me polluer le crane avec des trucs qui... ne me regardent pas. -- Peut-etre que ca n'a rien a voir avec eux, tu sais. -- En fait il n'est pas vraiment orphelin, il n'entretenait pas de bons rapports avec sa mere et il n'a presque pas connu son pere, il est mort lorsqu'il avait un an. -- Je peux te demander comment ? -- On ne sait pas. C'etait la guerre. Il est parti un matin pour travailler, il n'est jamais revenu. Sa femme a toujours soupconne les Allemands, sans jamais le prouver. -- Tu sais ou ils vivaient ? -- Ma grand-mere n'aimait pas en parler, c'etait douloureux pour elle. Je sais juste qu'ils ont grandi dans la region lyonnaise. Thomas prit le temps de rassembler les informations. Il craignait d'avoir compris qui etait ce cadavre deliquescent qu'ils avaient libere. -- L'enigme parle des gorges du pont du Diable, rappela Yael, je crois que celui ou ceux qui savent sont ici meme. Si tu veux bien, j'aimerais qu'on aille voir, j'ai vu une maison en face de l'entree des gorges ce matin. Thomas acquiesca et mit le contact, pendant qu'elle enfournait le sachet avec l'arme dans son sac a dos. Ils roulerent a peine un kilometre avant d'aller se garer a nouveau, sous un vieil hotel en pierre, les essuie-glaces en action. Yael alla frapper a la porte, s'abritant de la pluie sous le porche. Une petite etiquette racornie au nom de malinval pendait au-dessus de la sonnette cassee. Un vieil homme vint ouvrir le battant de bois et fronca les sourcils en apercevant le couple trempe. -- Eh bien... l'eau ca fait pousser que les plantes, vous savez ! Yael lui rendit un sourire aimable. -- Monsieur, je... Je m'appelle Yael Mallan, je suis desolee de vous deranger maintenant. J'ai besoin de vous poser quelques questions. Le vieillard la regarda avec insistance, puis se recula. -- Entrez, entrez. Ils penetrerent dans un salon rustique ou flottait une odeur chaude de bouillon, reveillant l'appetit de la jeune femme. -- C'est surtout d'une serviette dont vous avez besoin, dit leur hote. Il leur en tendit une, delavee par les annees. -- Monsieur..., commenca Yael. -- Je m'appelle Lucien. Il ouvrit un buffet poussiereux pour en sortir une bouteille de genepi dont il servit trois verres. -- Ca va vous preserver du rhume, expliqua-t-il. -- Pardonnez cette question, mais y a-t-il beaucoup de personnes qui vivent ici ? Je veux dire autour du gouffre du Diable ? Des personnes qui... des personnes qui sont la depuis longtemps. -- Y a moi. Et puis les autres fermes, plus loin. Les Ombres avaient precise la gorge du pont du Diable. C'etait ici, pas a dix kilometres. -- Lucien, je suis confuse d'etre aussi franche, mais je recherche des informations. Probablement en rapport avec ma famille. Il evita son regard en buvant une gorgee de liqueur. -- Je m'appelle Mallan, ca vous dit quelque chose ? Cette fois il la fixa intensement. Puis il guetta Thomas. -- Vous devriez en parler avec votre famille, conseilla le vieil homme. -- Pour ce qu'il en reste, on ne peut pas dire qu'elle soit... bavarde. -- Je l'ai deja dit a votre... pere, je suppose. C'est une vieille histoire qui n'a pas besoin d'etre remuee. -- Mon pere est venu ici ? -- Je pense que c'etait lui. Un M. Mallan, la cinquantaine. Yael palpa aussitot sa salopette a la recherche de son portefeuille. Il etait dans son sac a dos, a ses pieds. Elle en tira une photo de famille avec ses parents et elle. -- C'est lui ? Lucien Malinval secoua la tete. -- Non. Mais il m'a dit s'appeler Francois Mallan. C'est pas un nom que j'oublierai de toute ma vie. Yael leva sur lui des yeux contraries. Francois Mallan etait le nom de son pere. 54 Thomas vit Yael se raidir. Il devina que quelqu'un s'etait fait passer pour son pere afin de faire parler le vieil homme. -- C'etait il y a combien de temps ? -- Je sais pas bien... a l'ete dernier je dirais, peut-etre bien en juin ou juillet, il y a plus d'un an. Yael s'efforca de ne pas perdre le fil de la conversation malgre sa surprise. Les Ombres la traquaient depuis longtemps. -- Monsieur Malinval, c'est important pour moi, que lui avez-vous dit ? Le vieux montagnard termina son verre, visiblement embarrasse. -- Je prefererais eviter. -- C'est important pour moi, repeta-t-elle. J'ai besoin de savoir. -- Personne n'a besoin de savoir ces choses-la, croyez-moi. Elle lui prit la main et plongea en lui son regard eplore. -- Je ne vous creerai pas de problemes, c'est jure. Je dois savoir. C'est ma famille, supplia-t-elle. Il reprit sa main pour faire tourner le verre sur la table. Sa bouche s'ouvrit puis se referma. Il n'avait pas de levres, comme si le temps les lui avait mangees. Il jeta un bref coup d'oeil vers la photo noir et blanc d'une femme en robe et tablier qui tronait sur le vaisselier. -- Je vais vous le raconter parce que tous les protagonistes de cette affaire sont morts aujourd'hui, cependant je ne veux pas d'ennuis, c'est d'accord ? Je ne dirai rien a la gendarmerie, moi. Et je ne veux plus en entendre parler apres. Elle acquiesca et il prit une profonde inspiration. Aussi profonde que s'il devait descendre loin en lui, puiser dans la mine acide de sa memoire. -- Y avait des Mallan qui vivaient dans la region autrefois. Au hameau de Malatraix, c'est un village qui n'existe plus. -- Il a ete emporte par le glissement de terrain de 1943, nous y sommes alles. Lucien Malinval l'observa avec minutie, comme si elle venait subitement de surgir sous ses yeux. Il approuva : -- C'est ca. Le gars, Armand Mallan, c'etait pas un boute-en-train, pas plus que sa femme. Yael echangea un bref regard vers Thomas. >, lut-il sur ses levres. -- Pendant la guerre, il y avait pas mal de maquisards dans la region, des enfants du pays qui n'aimaient pas trop les Allemands et qui profitaient de la montagne pour se cacher. Et Mallan, il etait plutot du genre milicien, il avait de la sympathie pour Vichy, je crois. Il a fait des choses pas reluisantes. Il a denonce plusieurs maquisards. Des hommes des alentours, et meme des adolescents. Il y a eu des morts. Des fusilles. Et lui, il s'en est bien tire. Tout ca n'a pas beaucoup plu, deja qu'il n'etait pas bien apprecie avec ses manieres. Dans les garcons qu'il a trahis, il y en avait de Malatraix, avec de la famille encore vivante au village, ca lui a cause de gros tracas. Mais les miliciens l'avaient a la bonne, alors personne n'osait rien faire, de peur des represailles. En 43, quand il y a eu l'eboulement, j'habitais avec mon frere dans la scierie plus haut, sur la montagne. C'est nous qui avons vu les premiers la coulee de boue et les troncs qui devalaient la pente. Dans la nuit, notre chambre a ete traversee par la vague. Ses yeux abimes par les decennies brillaient a l'evocation de ces souvenirs lointains. -- Dans la vallee, on s'est organises les jours suivants. On a prepare le depart. Mais ca a donne des idees a des gens. Un soir, j'ai vu les hommes du hameau se rassembler pour aller chez les Mallan. Il en avait fait des grossieretes, le Mallan, il avait du sang sur la conscience, mais ce qui s'est passe cette nuit-la valait pas mieux. Y a eu du grabuge dans la maison, avec la femme Mallan qui criait et tout. J'ai entendu, j'etais avec mon frere. Des hommes sont ressortis avec l'oeil vicieux, si vous voyez ce que je veux dire. Ils portaient le pere Mallan. Sa femme et son fiston sont restes a l'interieur. Ils ne voulaient que le traitre. Ils ont parle d'utiliser la ferme qui commencait a etre inondee. Et puis je suis rentre avec mon frere. On en avait assez entendu. Il se resservit un verre et le but d'une traite. -- S'il est encore quelque part, Armand Mallan, c'est sous le lac, conclut-il. C'est pas une belle histoire, mademoiselle, mais ne jugez pas. C'etait un autre temps. C'etait pas comme aujourd'hui. Yael n'avait aucune envie de juger. Elle assistait avec une analyse presque suspicieuse a son propre detachement. Curieusement, elle n'eprouvait aucune emotion. L'homme qui etait venu ici sous l'identite de son pere n'etait qu'un menteur, assurement a la solde des Ombres. Son propre pere n'avait jamais eu vent de cette sinistre histoire. N'ayant jamais connu son grand-pere, elle n'eprouvait pas la moindre peine a parler de sa mort, et l'homme qu'il avait ete ne meritait pas d'apitoiement, malgre sa disparition tragique. Elle comprenait mieux maintenant pourquoi sa grand-mere etait cette femme acariatre et peu bavarde, pourquoi elle avait menti sur leurs origines, cachant qu'ils avaient vecu ici. -- Ce Francois Mallan qui est venu vous voir, que vous a-t-il dit ? s'enquit-elle. -- Il m'a explique que ses parents avaient vecu la, autrefois. Que sa mere etait morte depuis peu et qu'il avait trouve dans ses affaires des documents qui mentionnaient leur passage dans le pays. Il voulait pouvoir faire un trait sur son passe, il voulait savoir pourquoi on ne lui en avait jamais parle. Il venait de questionner pas mal de monde dans le coin, sans qu'on puisse le renseigner. Jusqu'a moi. -- Vous lui avez repete tout ce que vous venez de me confier ? -- C'etait pas mon intention au depart. J'ai commence par lui dire que c'etait vrai. Ses parents avaient vecu ici pendant quelques annees. Jusqu'en 43. Apres quoi ils etaient partis on ne sait ou. Mais il a insiste. Il avait besoin de savoir. Je lui ai dit que je ne les connaissais pas bien, j'etais jeune a l'epoque. On a cause tous les deux. Il voulait comprendre. Il m'a fait parler. Le menton du vieil homme se contracta un instant. Yael comprit qu'aussi douloureux que fussent ces souvenirs, Lucien Malinval eprouvait un certain besoin de les exprimer ; les partager, c'etait les exorciser. Il avait accepte de tout lui dire sans vraiment rechigner parce qu'il en ressentait le desir. -- Ca me faisait du bien de partager tout ca, confirma-t-il aussitot. Et lui, comme ca, il savait. C'etait peut-etre pas tres beau, mais c'etait mieux qu'il sache. Il ne m'a pas demande de noms, rien. Il voulait juste savoir. -- Il n'a pas cherche a connaitre des details en particulier ? -- Non. Enfin si, il s'interrogeait sur la ferme inondee. Il se demandait s'il etait possible que le corps de son pere soit encore la-bas. J'ai pas su lui repondre. Personne ne sait, et plus personne ne voudrait savoir. Yael tenta de mettre de l'ordre dans les pensees qui l'assaillaient. Comment les Ombres avaient-elles pu venir jusqu'ici ? A la mort de ma grand-mere, au printemps, il y a un an et demi. Elles ont reussi a penetrer chez elle, a fouiller dans ses papiers, a violer ses souvenirs. Cela signifiait que ca n'etait pas seulement elle, Yael, qui etait sous surveillance, mais toute sa famille. Une idee insoutenable lui vint a l'esprit concernant l'accident de sa mere. Elle la chassa aussitot, avec une violence aveugle. Les Ombres se sont introduites chez ma grand-mere, avides de n'importe quelle information. Elles ont l'habitude de ca. Elles savent qu'il faut toujours fouiller, remuer le passe des familles pour remonter a la surface un secret bien garde. Peut-etre avaient-elles fait de meme avec chaque membre de la famille ? Creusant sans arret, sans rien trouver de probant, jusqu'a ce moment. Elles devaient se montrer patientes et acharnees pour esperer obtenir un resultat. Les Ombres avaient ensuite organise une plongee discrete pour voir si le cadavre y etait encore. Elles avaient decouvert la malle, peut-etre Pavaient-elles meme remontee a la surface pour pouvoir y mettre la bouteille au message sans abimer le squelette ? Depuis combien de temps surveillaient-elles Yael ? Un an et demi ? Deux ans ? Cela lui semblait fou. Pourquoi temoigner d'un investissement pareil ? En moyens, en hommes, en energie ? Qu'avait Yael de si particulier pour les interesser a ce point ? Henri Bonneviel detenait surement la reponse. Son pied heurta son sac et quelque chose de lourd a l'interieur. Elle se rememora le revolver. Il aurait son utilite avant la fin de cette histoire. BLOG DE KAMEL NASIR. EXTRAIT 8. On peut sourire a la lecture de mes mots, me traiter de paranoiaque, de conspirateur, certes. Mais je ne fais que mettre bout a bout les informations qui trainent. Allez-y, prenez votre ordinateur et allez sur Internet. Faites quelques recherches sur ces >, et vous constaterez qu'ils sont bien reels. Consultez les archives des journaux serieux. Interrogez quelques historiens bien documentes. Fouillez. Vous verrez. Mais soyez prudents, car comme dans les films ( !), il arrive qu'en voulant raconter la verite, on finisse par avoir des problemes. Je pense a l'agent de la CIA Robert Baer qui decida enfin d'aller devant le Congres americain pour leur expliquer comment tout fonctionnait, notamment la puissance des lobbies dans la politique du pays. Non seulement le Congres ne l'a pas ecoute, mais le procureur l'a meme dissuade de revenir en le menacant. Le jour ou Baer temoignait devant le Congres, son appartement fut > sans que le voleur prenne quoi que ce soit. Peu a peu, l'enquete instauree par Baer sur le fonctionnement de l'administration s'est retournee contre lui. Jusqu'a ce qu'on lui demande d'accepter d'etre examine par un expert-psychiatre. Effraye a l'idee de ce qui pourrait suivre, Baer decida d'abandonner toutes ses poursuites et l'enquete fut stoppee. Plus sinistre encore, je pense a des hommes comme James Hatfield. Auteur d'un livre tres documente sur la famille Bush. Il a ete menace de mort, publiquement de surcroit (l'erreur est humaine !), par deux proches de Bush. Et il a ete retrouve mort le 18 juillet 2001. Officiellement, il se serait suicide. Il denoncait, entre autres, les liens des Bush avec les Ben Laden. Faites quelques recherches sur lui. Sur John Arthur Paisley et sur tous les autres > qui jalonnent l'histoire de la Maison-Blanche depuis longtemps. Comme Marilyn Monroe, la plus celebre, dont un ancien procureur vient de devoiler les notes et confessions a son psychiatre, revelant qu'elle n'avait absolument pas ce > mis en avant par les autorites de l'epoque pour legitimer son soi-disant suicide aux barbituriques. Au contraire, elle fourmillait de projets, elle etait motivee pour les mois a venir, pas candidate a sa destruction pour un sou. Seulement voila : Marilyn frequentait de trop pres des personnalites influentes dont les Kennedy, elle en savait trop, et n'etait pas du genre a taire un secret toute sa vie. Quelque part, des gens craignaient qu'elle puisse parler. On l'a endormie pour toujours, et avec elle, la mefiance de tout un peuple. Et si la paranoia etait devenue vertueuse ? Dans un monde d'ultracommunication manipulee, ou les peuples sont gouvernes et orientes par les mensonges d'une poignee d'individus qui ne servent que leurs propres interets, la paranoia ne serait-elle pas l'instrument de survie moderne ? Je rencontre bien des gens sur le net. Beaucoup considerent la race humaine comme un troupeau de moutons qui pait sagement, chaque etre faisant comme tous les autres sans se soucier de ce qui l'entoure ou de la direction dans laquelle il va. Parmi celles et ceux qui parlent ainsi, certains sourient a mes propos, je les appelle les > car ils pensent avoir suffisamment de connaissances et d'intelligence pour manoeuvrer au-dessus du troupeau. Ils pensent etre assez fins pour ne pas se faire manoeuvrer eux-memes. L'intelligence n'a rien a voir la-dedans. C'est de la vigilance qu'il faut. Et cette touche de paranoia desormais salvatrice. Ils me disent que tout ca c'est le probleme des Americains. Que Bush ne sera bientot plus la de toute facon. Et qu'en France on n'a pas ces problemes-la. Faux. Faux. Et faux. Ne meprisons pas les vies sous pretexte qu'elles sont loin de nous. Ne meprisons pas la liberte sous pretexte que la notre n'est pas menacee. Car la liberte des nations et des peuples est un jeu de dominos fragile. Les forces en action aujourd'hui ont bien compris que faire trebucher les dominos etait trop risque, alors elles les laissent debout, tout en sucant leur moelle de l'interieur pour ne laisser que des enveloppes vides. Et la France n'echappe pas a la regle. Derriere tous les pretextes possibles, derriere des statistiques tronquees ou des faits sortis de leur contexte, on peut nous faire accepter bien des choses, bien des lois, bien des mesures restrictives. La geopolitique moderne n'est qu'une vaste tapisserie sans cesse en construction. Tirer un fil quelque part a des consequences sur l'oeuvre tout entiere. Parfois bien plus dramatiques qu'on ne l'imaginerait de prime abord. La France est comme tous les autres pays, elle couve ses mensonges, elle drape ses secrets habilement, voila tout. Il suffit de creuser. Ne soyons pas aveugles ou meprisants sous couvert d'une certaine finesse. J'invite tout le monde a cultiver, au contraire, son jardin de paranoia. C'est aujourd'hui la seule cle pour comprendre reellement le monde. 55 L'Opel se frayait un chemin de lumiere sous la pluie qui couvrait la montagne d'une brume grise. Yael et Thomas avaient profite de l'hospitalite de Lucien Malinval pour se secher et se changer avant de reprendre la route de Thonon-les-Bains. Yael etait partagee entre la deception et une excitation froide. Ils etaient alles au bout des messages laisses par les Ombres sans trouver de suite precise. De toute evidence, le vieux montagnard n'avait rien a faire dans leur histoire, sinon son role de temoin. Ou Yael devait-elle aller maintenant ? Les Ombres ne savaient pas qu'elle avait demasque le Shoggoth. Henri Bonneviel etait-il le sommet de l'organigramme ? L'oeil omniscient en haut de la pyramide tronquee du billet de un dollar ? Bien qu'elle se sut pres de le confondre, Yael se sentait desemparee. Que voulaient les Ombres ? Pourquoi l'avoir amenee jusqu'ici ? Lui devoiler l'histoire de sa famille avait une finalite qu'elle ne cernait pas. -- Je ne comprends pas pourquoi elles nous ont entraines si loin, avoua-t-elle tandis que Thomas conduisait. Il se concentrait sur la route tortueuse. -- N'oublie pas de remettre ton histoire dans le contexte, fit-il remarquer. Les Ombres font l'Histoire. Yael analysa le sens qu'elle pouvait donner a ce qu'elle vivait en le replacant dans un contexte plus large. -- Toutes les familles ont leurs secrets, c'est bien ce qu'elles ont dit. Batis sur des mensonges. Tout comme l'Histoire. Comment pourrions-nous pretendre connaitre l'Histoire si nous ne connaissons meme pas notre propre histoire ? Ce serait ca ? -- Oui. Elles prouvent egalement qu'elles ont un pouvoir sans fin, qu'elles connaissent jusqu'a ta propre intimite. Les Ombres sont capables de tout, meme de deterrer un secret de la famille inconnu par la plupart de ses membres. Il s'appliqua a passer l'epingle delicate de la route mouillee, et ajouta : -- Ou peut-etre qu'elles veulent dire : Regarde ce qui se produit a ton echelle, et compare a l'echelle humaine, planetaire, c'est pareil. Le micro et le macro. Toujours dans leur dynamique du >. Je crois que c'est un peu tout ca en fait. -- Mais pour aller ou ? Pour faire quoi ? Et pourquoi moi ? Qu'est-ce que j'ai de special ? Elle secoua la tete et essaya de contempler le paysage derriere l'obscurite. N'y parvenant pas, elle baissa le pare-soleil, son visage apparut dans le miroir. Ses levres epaisses, ses yeux si clairs sous une chevelure de jais. -- C'est beaucoup d'efforts pour une petite personne, ajouta-t-elle. Elle repensa aux premiers mots des Ombres : > Ils etaient de l'autre cote du systeme, la ou se trouvait le pouvoir. Caches sous les apparences. Et elle serait prete pour quoi en fin de compte ? Pour la revelation finale ? Thomas la sortit de ses songes : -- Il faut qu'on appelle Kamel. On s'arretera avant l'hotel. -- Non, on fonce sur Geneve. -- Yael, la, le danger est trop considerable. On ne sait rien de ce Bonneviel. -- Jusqu'a present je t'ai toujours ecoute, et tu avais raison. Cette fois, c'est moi qui prends le risque. (Elle se tourna vers lui pour preciser :) Je comprendrais que tu ne m'accompagnes pas cette fois. -- Ne dis pas d'idioties. Tu sais tres bien que je ne te lacherai pas. Mais je n'approuve pas. C'est beaucoup trop tot. Tu es fatiguee, sous l'emprise de la colere et... -- Je ne suis pas en colere. Je veux savoir. C'est tout. Cap sur Geneve, Thomas. La route bordait le lac Leman qui disparaissait sous l'orage toujours present. Des trouees miroitantes surgissaient de temps a autre, le faisant ressembler a un poisson formidable, echoue dans le brouillard. Ils avaient passe la frontiere sans etre controles, au grand soulagement de Thomas qui n'avait cesse de dire a Yael que c'etait jouer avec le feu. Leur diner consista en un sandwich-club dans une station-service et une canette de soda. La pluie se calma dans les faubourgs de Cologny, pour n'etre plus qu'une bruine constante. La voiture tourna longtemps dans le quartier qui leur avait ete indique cinq minutes plus tot dans une pharmacie. Ils se perdaient sans arret. Thomas stationna devant un petit hypermarche, juste avant sa fermeture, le temps que Yael coure acheter un plan de la ville. -- Je vais essayer de joindre Kamel pendant ce temps, prevint Thomas qui s'accapara la cabine telephonique. La jeune femme revint etudier sa carte au sec pendant que son compagnon patientait a cote du combine, esperant qu'il allait sonner. N'ayant pas de reponse apres dix minutes, il abandonna pour reprendre le volant, et ils trouverent enfin la longue rue ou vivait Henri Bonneviel. Des haies de troenes cloisonnaient les villas, nichees a l'abri des curieux. C'etait un secteur chic et desert ou les voitures de luxe voisinaient avec des piscines interminables aux architectures les plus extravagantes. -- C'est ici, indiqua Yael lorsqu'ils depasserent un portail en bois. Elle se demit le cou pour apercevoir un bout de la demeure. -- Il y a de la lumiere chez lui. Thomas ne s'etait pas arrete, il roulait doucement, longeant le parc. -- Et quel est ton plan ? On va sonner chez lui ? On s'invite pour exiger des explications ? -- Continue, je prefere que la voiture soit loin pour ne pas qu'on nous remarque ; tiens, tourne la pour prendre la rue qui descend. Il obeit et ils s'installerent dans une allee parallele en contrebas d'ou ils jouissaient d'une vue ideale sur toute la maison de Bonneviel. Elle etait construite sur pilotis de ce cote, plusieurs fenetres etaient illuminees ainsi que la grande terrasse dominant la vue sur le lac. -- Et maintenant ? Yael se pencha pour examiner l'exterieur. -- On attend un peu, le temps de voir s'ils sont nombreux. Thomas posa les mains sur le volant et inspecta ce qu'il distinguait de l'immense parc qui grimpait sous les pieds metalliques de la villa. Il n'y voyait personne. Ni meme aucune camera de surveillance. Yael guetta l'horloge du tableau de bord. 23 h 10. Que devait-elle faire ? Attendre qu'il dorme pour s'introduire chez lui ? Tout prenait soudain une demesure qu'elle ne maitrisait plus. Elle qui, une semaine plus tot, n'avait jamais ete arretee par la police, en etait a present a vouloir entrer par effraction chez un banquier suisse. Elle contempla encore une fois la propriete du milliardaire. Enorme, plantee dans la colline comme une rampe de telepherique. Il fallait peut-etre attendre encore. Que les lumieres s'eteignent. Une heure passa. Il ne pleuvait plus. Yael finit par ne plus y tenir. Elle prit son sac a dos qu'elle enfila sur ses epaules. L'arme etait dedans. -- Je monte voir. Thomas allait tourner la cle pour lancer le moteur lorsqu'elle l'en empecha : -- A pied, je prefere. C'est plus silencieux. Thomas sortit pour l'accompagner avant meme qu'elle lui propose de l'attendre. Ils gravirent la pente sur le trottoir detrempe, longeant le mur d'arbustes mitoyens. Une fois au portail, Yael sonda l'interphone. Un rectangle noir trahissait la presence d'une camera de controle lorsqu'on pressait le bouton d'appel. Elle verifia qu'ils etaient seuls dans la rue et se hissa sur le montant de bois, sous le regard ebahi de Thomas. En un instant elle etait passee de l'autre cote. -- C'est pas vrai ! pesta-t-il avant de l'imiter. De l'autre cote, un gazon parfaitement entretenu entourait la villa, et une allee serpentait jusqu'au triple garage qui la flanquait. Des lampadaires d'un metre de hauteur balisaient le chemin a suivre jusqu'a l'entree. -- Reflechis bien a ce que tu es en train de faire ! murmura Thomas en la rejoignant. Dans une minute il sera trop tard ! -- Il est deja trop tard. Elle pressa le pas vers la porte principale. Une imposte de verre l'encadrait completement. Yael s'y colla pour scruter l'interieur. -- Je vois de la lumiere. Elle posa la main sur la poignee. -- Yael ! objecta Thomas en etouffant son cri. Elle le devisagea, mesurant sa propre determination a la crainte de son compagnon. La verite etait entre ces murs. La reponse a toutes ses questions. Pourquoi sa vie avait-elle bascule a ce point en si peu de temps ? Pourquoi elle ? Que lui voulait-on ? Et elle tourna la poignee. 56 La decoration et le mobilier du hall etaient sobres et sommaires, une table moderne avec une lampe dessus, un tableau de style impressionniste dont Yael ne savait dire s'il s'agissait d'une oeuvre celebre ou d'une toile d'amateur. Une porte ouverte donnait sur un dressing, pour les chaussures et les manteaux. Il etait allume aussi et Yael s'en approcha sur la pointe des pieds. Il sentait le cuir et le cirage. Personne. Le salon s'ouvrait ensuite, tout en longueur, eclaire par des dizaines d'appliques murales baignant la piece d'une lumiere chaude et indirecte. La hauteur sous plafond etait impressionnante, au moins sept metres, estima Yael. Et tout un flanc de la salle donnait sur la terrasse en teck, presque aussi grande. Yael se pencha pour distinguer chaque recoin, scruter chaque canape. Elle ne vit personne. Elle entra dans le salon, a pas lents. Une tele plasma dernier cri etait accrochee au mur, diffusant les images de publicites, le son coupe. Elle remarqua un verre pose sur la table basse en verre fume et marbre. Il etait au tiers plein. Elle le huma. Du whisky, conclut-elle en le reposant. Bonneviel etait la, quelque part. Thomas s'ecarta pour sonder une piece attenante, la salle a manger. Il revint en secouant la tete. Un escalier grimpait a l'etage, pres d'une cheminee aux proportions demesurees. Thomas decida de monter. -- Peut-etre dans la chambre ! murmura-t-il. Yael allait le suivre lorsqu'elle s'interessa a une porte a double battant, dont l'un etait entrouvert, laissant courir un filet de lumiere sur le parquet. Elle s'en approcha. Des bibliotheques en bois sombre encadraient un bureau massif sur lequel s'entassaient des livres et des dossiers. Une lampe eclairait le sous-main en cuir et une batterie de stylos Mont-Blanc. Yael entra, s'enfoncant dans le tapis moelleux. Elle tira le lourd fauteuil pour s'y installer. Elle remarqua deux ecrans plats au plafond, des valeurs boursieres y etaient affichees. Il n'y avait aucune poussiere, le faible eclairage suffisait a faire briller les bois, a souligner les courbes douces des meubles. Chaque objet qui retenait son regard, le moindre crayon, la moindre reliure, tout etait de grande qualite, faconne avec une attention particuliere. Yael respirait le luxe discret qui donnait son cachet au bureau. Assise ainsi, elle ressentait le spectre du pouvoir. L'importance de chaque mot compose sur le clavier de l'ordinateur portable qui reposait sur sa gauche, chaque e-mail, chaque fax qui pouvait faire gagner ou perdre des millions, engendrant des creations d'emplois, des licenciements, des richesses nouvelles ou des faillites. Elle etait au coeur d'un des points nevralgiques du systeme financier mondial. Celui-ci n'avait pas assez d'influence a lui seul pour tout bouleverser, mais l'homme qui controlait un certain nombre de ces points sur le globe pouvait influer sur l'economie de la planete. Transformer en un instant les vies de millions, de milliards d'etres humains. Qu'etait-elle au milieu de tout ca ? Elle, Yael Mallan, jeune femme de vingt-sept ans qui gagnait mille cent euros nets par mois. Un rouage du systeme ? A peine. Elle ouvrit la bouche pour respirer. Ce n'etait pas le moment de penser a ca. Elle etait dans le bureau de celui qui manipulait ce qu'elle vivait. C'etait le moment ou jamais d'en savoir plus. Mais elle n'osait rien toucher. Elle realisa qu'elle avait presque peur. Peur de deplacer un objet et des consequences que cela pouvait avoir. De toucher au mauvais fichier sur l'ordinateur. D'etre a la source de sequelles enormes. Je suis a la masse... C'est pas le bouton nucleaire... Allez, je me bouge ! Elle se forca a refouler son complexe d'inferiorite deplace et toucha le pave tactile pour desactiver le mode veille. Un fond bleu marine apparut avec un cadre gris demandant le mot de passe. -- Rate... Sachant que la quete d'un hypothetique mot de passe etait perdue d'avance, elle reporta son attention sur la boite a courrier et fit un tri rapide de ce qui etait professionnel ou personnel. Elle les parcourut en vitesse sans rien decouvrir d'interessant pour elle. Ce fut ensuite au tour des dossiers empiles, elle lut les intitules de chaque pochette, essentiellement des affaires bancaires. Elle passa en revue les livres, des essais sur l'economie mondiale. Rien a signaler. Elle se levait pour faire le tour de la piece lorsqu'elle remarqua des tiroirs sous le bureau. Elle ignora les deux premiers qui ne contenaient que des fournitures diverses et ouvrit le dernier. Des chemises de classement repertoriaient les dossiers : urgent ; affaires en cours ; fonds de pension ; personnel. Elle commenca par le dernier. Parmi les dossiers, l'un en particulier retint son attention : associations universitaires. Apres ce qu'elle avait lu sur les Skull and Bones, fratrie secrete au pouvoir colossal, Yael avait l'oeil aigu. Elle deplia le dossier et le consulta en diagonale. Henri Bonneviel avait pour habitude de faire le mecene pour plusieurs associations universitaires disseminees aux Etats-Unis, en Angleterre et en Suisse. Les noms etaient toujours les memes, il leur versait chaque annee plusieurs dizaines de milliers de dollars. Sur le recapitulatif des sommes versees pour l'annee passee, un nom la fit reagir. C'etait un nombre en fait. 322. Universite : Yale association : 322 Montant assigne :55 000 USD date : 2e trimestre. C'etait de loin le plus gros cheque qu'il avait fait. Yael reprit les historiques des annees precedentes pour constater que l'association 322 recevait systematiquement l'essentiel de ses dons. 322 etait le chiffre qui ornait le blason des Skull and Bones. Hommage jamais prouve mais probable au jour de la mort d'Adam Weishaupt, fondateur des Illuminati. Yael ordonnait toutes ces informations a mesure qu'elles lui revenaient. Les Illuminati etaient soupconnes d'avoir en leur temps gangrene le pouvoir, et d'avoir implante des symboles de leur presence occulte un peu partout, entre autres sur le fameux billet de un dollar. Les Skull and Bones - secte tout aussi mysterieuse - semblait avoir repris le flambeau, en creant des liens officieux entre des etudiants prometteurs qui investissaient tous des postes hautement strategiques dans les pouvoirs politique, economique et du renseignement. Les Ombres avaient oriente Yael sur ces deux groupuscules qui tiraient les ficelles de l'Histoire. La logique s'emboita d'elle-meme dans l'esprit de Yael. Les Ombres etaient le prolongement de tout cela. Les Skull and Bones servaient de vivier - un parmi d'autres -, Henri Bonneviel en etait probablement issu. Yael se souvint des mots ecrits dans le miroir : > Oui, c'etait ca. Toutes les organisations secretes qui etaient neanmoins connues, du moins de nom, n'etaient que des couvertures, des ramifications lointaines, ou des > pour ce qui tronait plus haut, un groupe d'individus rassembles secretement dans le meme but : faconner l'Histoire a leur guise. Yael secoua la tete. Elle comprenait qu'on puisse ne pas le croire. Elle rangea le dossier pour fouiller dans le reste des affaires. Une ombre se porta d'un coup sur le seuil de la porte. Son coeur se mit a cogner, mais elle se rassura aussi vite en constatant que Thomas s'avancait vers elle. -- Je viens de visiter chaque piece de la villa. Toutes vides. Il n'y a personne. Bonneviel n'est pas la. -- N'est plus la. Il est parti precipitamment, sans finir le verre qu'il s'etait servi, et sans eteindre les lumieres, dont celle de son >. -- Je me demande s'il ne nous a pas reperes. -- Peu probable, on n'a fait que passer devant chez lui. Thomas detailla la piece. -- Tu as trouve quelque chose ? -- De quoi confirmer mes deductions sur les Ombres. Thomas alla jusqu'a la petite porte du fond et inspecta ce qui n'etait qu'un cabinet de toilette attenant ou Yael n'avait meme pas pris la peine d'aller. -- Ne trainons pas. Si Bonneviel est parti en vitesse, il a peut-etre appele les flics. Yael approuva mais ne fit pas mine de se lever. Elle poursuivit sa verification des dossiers, et attaqua celui des affaires en cours. Les pochettes multicolores defilaient sous ses doigts agiles. Et puis le flash. Le nom qui brule les retines. Traverse l'ame d'une decharge brutale. Ecrit a la main en minuscules sur la tranche : yael mallan. 57 La pochette a son nom etait rouge. Yael l'ouvrit si brutalement qu'elle en dechira le bas. Mais la deception fut a la hauteur des espoirs qui avaient submerge la jeune femme. Le dossier ne contenait que deux malheureuses feuilles manuscrites et une petite liasse imprimee. Les pages dactylographiees rassemblaient des donnees personnelles sur Yael. Depuis sa date de naissance jusqu'a la destination des vacances qu'elle venait tout juste de passer a Rhodes, en Grece. Tout y etait. Ses parents, l'accident mortel de sa mere. Ses etudes de lettres. Jusqu'aux noms de ses ex-petits amis. Yael vacilla. Elle decouvrit les copies de ses releves de compte bancaire. Les montants etaient surlignes, pour la plupart de couleurs differentes, formant des recoupements qu'elle ne saisit pas tout de suite. Les pages suivantes etaient des recapitulatifs de ses achats en supermarche. L'intitule des pages annoncait en tout petits caracteres : >, suivi des dates d'achats. Des marques et des produits en particulier etaient surlignes, rassembles une fois encore par couleur. Ils l'etudiaient. Ils dissequaient ses habitudes de consommation. Ce qu'elle aimait, ce qu'elle n'aimait pas. La frequence de certains achats. Ses gouts artistiques au travers des livres et des CD qu'elle achetait. Comment avaient-ils pu creer une liste pareille ? La majeure partie de ses achats etait reportee la, sous ses yeux. Ils savaient tout d'elle. De ses marques preferees, de ses lectures, de ses sorties, des boutiques de vetements qu'elle frequentait. Elle n'en revenait pas. Les pages s'arretaient brutalement. Un post-it etait colle sur la derniere : > Thomas etait revenu sur ses pas pour lire par-dessus l'epaule de Yael. -- Christiane doit etre sa secretaire, dit-il. -- Comment est-ce que... Comment peuvent-ils obtenir autant d'informations sur moi ? -- Le tout-informatique je presume. Il suffit d'avoir les bonnes relations aux postes-cles, ou un bon pirate du net sous la main. Thomas se pencha pour fouiller le tiroir a son tour. -- Que cherches-tu ? -- A m'assurer qu'il n'y a aucun dossier a mon nom ! repondit-il sans la regarder. -- Impossible, les Ombres ne te connaissent pas, tu as debarque dans ma vie ce week-end ! -- Avec eux je me mefie. Ils ont pu m'identifier depuis et pondre leur petit topo. Ne trouvant rien, il se redressa et fouilla la piece du regard pour s'assurer qu'il n'y avait aucune armoire de rangement. -- Il a surement un coffre cache quelque part, murmura-t-il en posant les mains sur ses hanches. -- De toute facon on ne pourra pas l'ouvrir. Thomas oscillait doucement, son visage trahissait que c'etait bien son probleme. Ils ne pouvaient avoir acces aux informations les plus sensibles. Yael prit les deux dernieres feuilles de son dossier, celles redigees a la main. Peu de texte, des notes. La premiere consistait en une pyramide de noms : Une phrase etait ecrite en dessous : 'elle trouve ce croquis dessine dans la vapeur de son miroir de salle de bains. >> Le papier se mit a trembler. Les noms de ses parents sur la feuille lui firent froid dans le dos. Qui etaient ces deux hommes ? Et la note, > pour accident sans aucun doute, celui qu'elle avait eu a dix-sept ans en scooter, qui l'avait envoyee a l'hopital pour plusieurs semaines. Qui lui avait endommage le bassin. Qui l'avait contrainte a abandonner le sport de haut niveau. Les hypotheses se telescopaient plus follement les unes que les autres sous son crane. Elle se forca a passer a la derniere page. Une poignee de mots eparpilles comme les pieces d'une mosaique inachevee. Francois Mallan, vol AF148 New Delhi. Hotel Janpath a N.D. pour les nuits du 15/08 au 20/08 et du 04/09 au 05/09. Reservations a Jaipur, hotel Umaid Bhawan nuit du 21/08 au 22/08 et du 03/09 au 04/09. Trekking jusqu'au 03/09. Retour de New Delhi vol AF257 Paris le 05/09. Devant la mine deconfite de Yael, Thomas lut a son tour. -- On va essayer de contacter ton pere, dit-il, pour le prevenir et lui demander de rentrer. -- Pourquoi Bonneviel veut-il des informations sur lui ? Elle etait en etat de choc. Thomas craignait qu'elle ne fasse une crise d'angoisse. -- Pourquoi les noms de mes parents sur cette liste ? Qu'est-ce que ca veut dire ? repeta-t-elle d'une voix forte. Les pires reponses pesaient sur sa poitrine, l'empechant de respirer. -- Je veux voir Bonneviel, je veux lui parler ! lanca-t-elle. Thomas la prit par le bras et l'aida a se lever. -- Viens. Il faut qu'on s'en aille. Elle le suivit mecaniquement mais reprit la pochette des mains de Thomas qui s'appretait a la ranger. -- Je la garde. -- Yael, on ne peut pas. Bonneviel va savoir que nous sommes venus. Elle planta ses yeux clairs, presque transparents, dans les siens. -- Oh ! oui, il va le savoir. Et je crois meme que je vais l'attendre ! -- Et si les flics debarquent, c'est fichu, tu pourras tirer un trait sur tous tes projets. Thomas soupira, agace. -- Tu veux voir Bonneviel ? Tres bien ! tonna-t-il. Mais on va preparer cette rencontre, on va s'assurer qu'il ne pourra pas s'enfuir ou se cacher derriere une armee d'assistants, on va te donner toutes les chances d'avoir un tete-a-tete avec lui. En attendant, on s'en va. Il l'entraina vers la porte. Yael se retrouva dans le salon. Elle contempla une derniere fois la piece, pour memoriser l'endroit ou toute sa vie avait peut-etre bascule. Elle franchissait le seuil, lorsqu'elle se vit sur l'ecran tele. Une photo d'identite, celle de son permis de conduire. Le presentateur du journal de la nuit etait a cote, ses levres remuaient sans le son. Yael se degagea de l'etreinte de Thomas et se jeta sur la telecommande pour remettre le son. > L'ecran de fond changea et le presentateur passa a une affaire politique. Yael coupa le son. Thomas avait enfoui son visage dans ses mains. Le cauchemar continuait. Il parvint a pousser Yael au-dehors tout en se tenant la cuisse. Sa blessure n'arrivait pas a cicatriser, il malmenait sa jambe en permanence depuis plusieurs jours. Ils etaient presque au niveau du portail lorsqu'ils entendirent une voiture s'arreter brutalement devant la maison. Thomas se plaqua contre la haie de troenes. Yael etait figee au milieu de l'allee. -- Planque-toi ! chuchota Thomas. Elle le regarda, hesitante. Il comprit qu'elle etait a deux doigts de craquer. Elle pensait a tout ce qu'elle venait de decouvrir, pas a l'instant present. Les portieres claquerent. Si Yael ne se jetait pas a terre, elle serait reperee dans la seconde. Thomas lui fit signe de s'aplatir au sol sans qu'elle y prete une reelle attention. Les pas se rapprochaient. Ils allaient entrer. 58 Thomas redressa la tete pour guetter le vehicule. Si c'etait une voiture de police, la situation serait catastrophique. Il lui suffit d'apercevoir un profil pour s'enfoncer a nouveau dans l'ombre. Il avait reconnu cette tete. C'etait pire que la police. Il s'elanca, attrapa Yael par la main et l'entraina sur le cote de la maison, en direction de la pente. -- Ce sont eux, Yael ! s'efforca-t-il d'articuler en courant. Les tueurs ! Ils se jeterent derriere un lourd pylone soutenant la terrasse apres avoir descendu un escalier de rondins. Thomas reprit son souffle pour expliquer : -- Celui que j'ai vu tenait un boitier comme celui qu'ils avaient a notre hotel a Paris. Il semblait s'y reperer. Je suis certain qu'ils ont un emetteur pour nous suivre. Yael cligna les yeux. L'adrenaline semblait la remettre sur pied. Elle fit passer son sac a dos devant elle pour y fourrer le dossier qu'elle avait vole. Elle apercut le revolver. Elle demanda d'un regard a son compagnon ce qu'elle devait faire. Jusqu'ou iraient-ils ? Thomas hesitait. -- Pas maintenant, dit-il enfin. Pas si on peut eviter. Il la prit par la main et se mit a devaler le jardin qui s'inclinait sur cent metres, jusqu'en bas de la colline, s'achevant sur la rue ou ils s'etaient gares. Ils survolerent l'herbe pour traverser les arbustes qui servaient de cloture. Thomas avait de plus en plus de difficultes a maintenir son allure. Sa cuisse ne tenait plus l'effort. L'Opel de location etait juste la, a une dizaine de metres. Yael laissa Thomas enfoncer les cles dans la serrure pour se retourner. Personne a leurs trousses. Personne sur la terrasse non plus. En revenant vers la voiture elle remarqua la cabine telephonique pres d'un arret de bus. Elle s'y precipita pour composer le numero du biper de Kamel. Ils avaient change tous leurs vetements, jusqu'aux chaussures, Yael ne comprenait pas comment ils pouvaient avoir encore un traceur sur eux. L'epoque des implants n'etait pas encore venue. Elle raccrocha et attendit, priant pour que le telephone sonne. Thomas etait dans la voiture, il lui fit un grand signe pour qu'elle le rejoigne. Elle repondit non de la tete. Ils ne pouvaient pas continuer ainsi a courir sans arret pour survivre. Il fallait trouver un moyen de perdre une bonne fois pour toutes leurs poursuivants. Le telephone se mit a sonner. -- Merci, Kamel ! s'ecria-t-elle en arrachant le combine. La voix chaleureuse du lion paranoiaque s'eleva : -- C'est moi ! Ou en etes-vous ? Les mots jaillirent de sa bouche en torrent compact : -- Kamel, les types sont la, juste la, pas loin, ils nous recherchent, ils sont equipes comme s'ils avaient un emetteur sur nous, ca semble prendre un peu de temps chaque fois, mais ils peuvent nous suivre. Dis-moi que tu sais comment ils font ? -- OK, calme-toi... Je... Non, j'ai passe toute la journee a chercher, j'ai pas d'idee, je ne trouve pas. C'est... -- Kamel, si on remonte dans cette voiture pour les semer, il se peut qu'on se tue sur la route ou que cette fois ils nous reglent notre compte. Il faut qu'on trouve comment les perdre une bonne fois pour toutes ! Dis-moi que tu as une idee, n'importe laquelle. Il y a bien une foutue raison pour qu'ils nous reperent comme ca ! Elle l'entendit respirer a l'autre bout de la ligne. Sa tete carburait a plein regime. -- Non, j'ai tout essaye, les nouvelles technologies, j'ai passe l'apres-midi a trouver s'ils n'etaient pas passes par le loueur de voitures mais c'est impossible. -- Alors c'est forcement quelque chose de classique, quelque chose qui nous a echappe ! Thomas lui fit des appels de phares. Elle devait courir, ils devaient partir a toute vitesse. Yael allait raccrocher, elle perdait de precieuses secondes. -- Vide ton sac ! ordonna soudain Kamel. -- J'ai pas le temps... -- Vide-le ! Yael tira sur les bretelles de son sac et repandit le contenu sur la tablette de la cabine. Un crissement de pneus monta depuis le haut de la colline. -- Ils arrivent, Kamel ! -- Dis-moi ce que tu as, magne-toi ! Dans la panique, Yael perdit une seconde supplementaire a trouver par quoi commencer. -- Mon portefeuille neuf, une boite de chewing-gums que j'ai achetee en liquide tout a l'heure, mon billet de TGV... Elle hesita sur l'arme qu'elle passa sous silence. -- ... mon passeport, ma carte de metro, un dossier que je viens de recuperer... Une voiture surgit tout en haut de la rue, phares allumes. Elle foncait sur l'asphalte humide. Yael se retourna. Elle devait lacher le telephone. Thomas venait de demarrer, il accelera pour venir piler devant elle. -- C'est quoi cette carte de metro ? hurla Kamel. -- Une carte classique, rien de suspect, c'est juste un... merde, comment on appelle ca ? Un passe Navigo ! Kamel, je dois... Cette fois, Kamel hurla a plein poumons : -- C'est ca ! C'est ca ! C'est la puce RFID qu'ils traquent ! Jette-la ! Jette la carte ! Yael repoussa toutes ses affaires dans son sac en balayant la tablette de l'avant-bras et grimpa dans la voiture. Thomas demarra en trombe, plaquant la jeune femme sur son siege avant qu'elle ait pu refermer sa portiere. Elle tenait son passe Navigo a la main. -- Qu'est-ce que tu foutais ! cria Thomas. -- Ca y est ! Je sais comment ils nous pistent ! Conduis-nous au centre-ville. Thomas roula aussi vite que possible, perdit un enjoliveur dans un virage qui ecrasa tout le poids de la voiture sur un cote ; il frappa un trottoir de la roue arriere et ils remercierent leur bonne etoile que le pneu n'eclate pas sous le choc. Lorsqu'ils atteignirent le centre, ils avaient une bonne avance sur les tueurs qui n'avaient pas pris autant de risques. Yael chercha un autre vehicule pour y lancer l'emetteur et brouiller les pistes. A cette heure de la nuit, personne ne flanait dans Cologny. Elle fit signe a Thomas de continuer a rouler, pencha le buste par la fenetre et lanca de toutes ses forces son passe de metro. Elle le vit s'envoler dans la penombre et disparaitre derriere un jardin. Thomas tourna sur place pour s'eloigner de la rue. Il tourna encore, esperant se rendre invisible, empruntant des petits axes. Ils roulerent au ralenti, sondant chaque ruelle avant de s'y engager. Mais les tueurs avaient disparu. Ils les avaient semes. Thomas se gara sur le parking sans eclairage d'un magasin de meubles. -- Comment ont-ils pu poser un emetteur dans tes affaires ? -- C'etait pas ca, je n'ai pas bien compris, Kamel a parle d'une puce RFID. C'est ma faute, j'avais tout jete, tout ce qui me paraissait louche, sauf quelques photos et mon passe Navigo, je pensais que ca pouvait me servir pour circuler dans Paris. Je n'ai plus pense a cette puce ! Elle est pourtant visible ! Quant a savoir comment ils ont pu s'en servir de mouchard, je n'en ai aucune idee. Kamel saura nous dire. Thomas scrutait la rue. -- Il faut qu'on rentre a Paris, dit-il doucement. Yael baissa la vitre pour faire entrer l'air frais de la nuit. -- Je veux d'abord parler a Henri Bonneviel. Je veux qu'il me dise ce que mes parents font sur sa liste. Et ce que signifie cette liste. Tu comprends ? -- Yael, on ne peut pas rester dans la region. Geneve est une ville aussi securisee que Monaco, il y a des cameras partout, des flics a chaque coin de rue. Ta photo est passee au journal tele. On doit rentrer sur Paris. La-bas on sera en securite. Chez Kamel, a faire les recherches necessaires, a preparer ta rencontre avec Bonneviel. Yael se redressa. -- On est quel jour ? demanda-t-elle. -- Jeudi soir tres tard ou vendredi matin tres tot, au choix. -- Tu as raison, on rentre a Paris. Thomas la devisagea, surpris de sa sagesse inopinee. -- Il faut qu'on prenne le premier train, precisa-t-elle. -- Trop de monde. On rentre avec cette voiture. Kamel appellera pour demander qu'elle soit rapatriee au loueur de Thonon, on lui paiera les frais. Apres une courte pause, il ajouta : -- Je peux te demander pourquoi ce revirement ? -- La politique de Lagardere. -- Quoi ? -- Tu parles mieux que certains Francais, mais tu ne dois pas connaitre le film Le Bossu avec Jean Marais. Le Bossu est en fait un justicier deguise qui regle ses comptes. C'est lui qui dit : > Elle frappa deux coups secs sur le tableau de bord pour inviter Thomas a se mettre en route. -- On va se relayer pour conduire jusqu'a Paris, decida-t-elle. Il faut y etre en milieu de matinee au plus tard. -- Je ne comprends toujours pas ta... politique de Lagardere. -- Je vais l'appliquer en l'inversant. Puisque je ne peux pas aller a Bonneviel, je vais attendre qu'il vienne a moi. 59 Ils s'etaient encore fait avoir. Michael etait furieux. Tu parles de professionnels ! Deja une heure qu'elle s'etait volatilisee. A croire qu'elle avait un ange gardien. -- Et qui c'est ce type avec elle ? hurla-t-il en direction de Magali. La grande brune sophistiquee sur la banquette arriere le fixa. Elle n'aimait pas sa facon de lui parler. -- On est en train de lui tirer le portrait, repondit-elle sechement, rien de bien original, Thomas Brokten, grand reporter independant. Il a collabore a plusieurs revues connues. Je pense que c'est un mec de passage qu'elle a entrainee avec elle. Michael se racla la gorge et cracha par la fenetre. -- Son mec ? -- Peut-etre. -- Je croyais qu'elle etait celibataire ! s'enerva-t-il. Putain, si les infos qu'on nous donne sont merdiques on risque pas d'avancer. Je veux qu'on epluche ses achats des quatre derniers mois, est-ce qu'elle a achete des capotes, est-ce qu'elle a achete une boite de pilules contraceptives, qu'on regarde ses dossiers medicaux pour voir quand elle a ete voir son gyneco pour la derniere fois. Qu'on soit surs que c'est bien un type qu'elle a ramasse au passage, pas son petit copain depuis six mois et qu'aucun cretin de notre equipe ne s'en soit rendu compte. Dimitri revint d'une ruelle en remontant sa braguette, visiblement soulage. -- Qu'est-ce que ca change ? demanda-t-il. -- Ca change que ce type, s'il vient de debarquer dans sa vie, on pourra peut-etre le retourner a notre avantage si l'occasion se presente. S'ils se sont fraichement rencontres, ca sera plus facile que s'ils se connaissent depuis six mois. Dimitri haussa ses epaules de colosse, il ne comprenait pas. -- Comment tu veux faire ? -- Par du fric, en lui foutant une trouille d'enfer, je sais pas, mais je veux tout savoir. Y en a marre de bosser a l'arrache. Regarde ce qu'on a fait depuis dimanche ! Le portable de Magali sonna. Elle decrocha et echangea quelques mots avant de le refermer. -- L'Entreprise a identifie le proprietaire de la villa ou ils etaient, annonca-t-elle. Henri Bonneviel. Apparemment c'est une connaissance de la direction. Ils veulent qu'on s'en occupe. Une equipe est en train de s'activer pour monter un dossier. Il a une maitresse, on verifie si elle a un alibi pour ce soir et on cherche a le retrouver. On est en attente pour l'instant. Michael soupira. Il detestait ces plans de derniere minute. Il avait l'impression de ne rien controler, de n'etre qu'un instrument. On lui demandait de retrouver et d'eliminer une femme et maintenant on decouvrait qu'elle venait de rendre visite a un > de la direction qu'il fallait faire disparaitre. Il n'y comprenait plus rien. En fin d'apres-midi, Magali avait recu un coup de fil de l'Entreprise. L'identifiant personnel RFID de Yael Mallan etait toujours recherche par les magasins de grande distribution. Les ordinateurs, habituellement charges de suivre les nombreux signaux RFID - ces petites puces inserees dans les marchandises et destinees au suivi des stocks - surveillaient egalement un signal en particulier, via un petit logiciel Internet, au nez et a la barbe des magasins. Si l'un des ordinateurs reperait le signal de Yael Mallan, le logiciel envoyait automatiquement un e-mail a l'Entreprise. Et c'etait arrive en debut de soiree. La cible etait en Suisse. A Cologny. Reperee par le logiciel d'un supermarche. Ils avaient fonce sur place. Michael avait branche son GPS portatif sur la frequence RFID rattachee a Yael. Des qu'il s'etait trouve a moins d'un kilometre, elle etait apparue sur son ecran. Le signal etait regulierement perdu ou brouille, il supportait mal les ondes des telephones portables, mais il reapparaissait au bout d'une minute ou deux. Et une fois encore, elle s'etait enfuie. Pire, elle s'etait debarrassee de la puce RFID qui la trahissait. Ils venaient de la retrouver entre deux poubelles. Ils avaient tout perdu. Et a present on voulait que lui et Dimitri se chargent de supprimer a l'improviste l'homme chez qui elle venait d'aller. De mieux en mieux. Michael s'installa pour somnoler sur le siege conducteur en attendant des informations supplementaires et le feu vert. Il fut reveille avant l'aube par un moteur qui approchait. Une berline grise se gara a cote d'eux. Magali sortit pour aller vers la vitre arriere qui se baissait. On lui tendit une petite valise en la briefant : -- C'est bon, on a localise Henri Bonneviel, il a paye un hotel par carte de credit, l'adresse est sur le papier, avec son numero de chambre. On a imprime le plan de l'hotel, ce sont les plans destines aux pompiers, on n'a pas trouve mieux en si peu de temps, mais ca devrait suffire pour entrer sans se faire remarquer du personnel si vous y allez maintenant, il est encore tot, il n'y aura personne. La voix d'homme n'etait pas tres virile. -- Pour la maitresse de Bonneviel, continua-t-il, on vient de s'assurer qu'elle dormait chez elle, sans temoin, personne pour prouver qu'elle y etait ou pas. Elle n'aura pas d'alibi. On est passes par son bureau pour faire un moulage de ses empreintes sur son clavier d'ordinateur. On a meme recupere quelques cheveux. Eliminez Bonneviel et ensuite allez mettre l'arme chez elle, pendant qu'elle sera au boulot, ce matin. On termine de pirater la ligne telephonique de l'hotel et les registres des telecoms pour faire croire qu'il l'a appelee dans la nuit. On est en train de transferer de l'argent de son compte sur celui de sa maitresse. Tout devrait l'accuser. Un riche banquier flingue par sa maitresse pour une sombre histoire de pognon. Magali attrapa la mallette et la berline s'eloigna. Michael n'avait pas vu le visage de l'homme. C'etait mieux ainsi. La discretion dans l'Entreprise favorisait le respect et la longevite. Magali revint vers lui, elle ouvrit le rectangle d'aluminium noir. Il contenait des flacons avec des cheveux ; plusieurs doigts en latex sur lesquels venaient d'etre apposees les empreintes de la maitresse ; un flacon de sebum a appliquer sur les faux doigts avant de laisser les empreintes dans la chambre d'hotel ; un vaporisateur pour repandre des residus de poudre sur un vetement de la maitresse ; tout le materiel pour accuser une innocente de meurtre. Ils savaient faire. Michael preparait deja son coup mentalement. Ne pas oublier de tirer sur Bonneviel a travers des oreillers avec un automatique. Ce qui expliquerait que personne n'ait entendu de coup de feu. Il ne collerait pas des empreintes partout, non, surtout pas. Il en mettrait une sur le lavabo, en partie essuyee, comme si elle avait cherche a toutes les effacer. Une autre sur la table de chevet. Et surtout celle sur la chasse d'eau, sa preferee. Les flics se feliciteraient de l'avoir trouvee, celle-la, gloussant entre eux sur le >, besoin qui allait perdre cette criminelle-la. Plus les cheveux sur le lit, un ou deux dans la baignoire et un sur le cadavre du banquier. Et bien sur, lors d'un bref et tres discret passage chez elle, il laisserait les empreintes sur l'arme qu'il cacherait dans le fond du sac-poubelle, comme si elle avait voulu s'en debarrasser. Il vaporiserait ensuite des residus de poudre sur un pantalon ou un chemisier dans le linge sale. Le cas Bonneviel serait regle en quelques heures. Mais Michael se preoccupait davantage de celui de Yael Mallan. Il en faisait une affaire personnelle. Il fallait que l'Entreprise trouve un autre moyen de la localiser. Elle trouverait. L'Entreprise ne perdait jamais quelqu'un. Le monde n'etait plus qu'un vaste espace ultraquadrille. Il suffisait seulement de savoir quelle methode utiliser. Et Yael Mallan tomberait a son tour. Une balle dans la nuque. 60 Kamel les accueillit avec une tasse de cafe et des toasts a la confiture. Il etait tellement rassure de les retrouver sains et saufs qu'il ne cessait de les devisager. Il leur assura qu'il s'occuperait de la voiture de location, refusant categoriquement leur argent. C'etait le debut de matinee d'un vendredi maussade. Un ciel gris couvrait Paris, une lumiere anemique filtrait, decuplant la fatigue des deux jeunes gens qui venaient de couvrir Geneve - Paris d'une traite. Thomas faisait le recit de leur aventure. A l'evocation du squelette, puis du dossier sur Yael decouvert dans la villa, la jeune femme s'agita sur son siege. -- Vous comptez faire quoi ? s'inquieta Kamel. Vos tetes font la une des journaux tous les jours. La police vous recherche. -- Je veux parler a Bonneviel, declara Yael. Qu'il m'explique tout. Kamel et Thomas echangerent un regard. -- Tot ou tard, il faudra bien se rendre a la police, fit remarquer Thomas. Avec le maximum de preuves de ton innocence, et que tu n'es pour rien dans les morts qui... nous suivent. Ne secoue pas trop rudement le banquier sinon les flics ne croiront pas a ton histoire de conspiration. Tu vois ou je veux en venir ? Elle acquiesca en portant la tasse a ses levres. Elle but une gorgee avant de retorquer : -- On va commencer par se reposer. Il sera plus facile de faire le point ce soir. -- Tu as la feuille dont vous m'avez parle ? demanda Kamel. Je vais faire des recherches pour mon site, j'en profiterai pour essayer de trouver quelque chose sur ces noms. Yael ouvrit le dossier dans son sac et lui tendit le papier avec le schema. -- Prends-en soin. Thomas attrapa son bagage, bien decide a se detendre sous une douche, et monta a l'etage. Yael, trop enervee pour dormir, prefera s'allonger devant la television, pendant que Kamel les saluait et partait faire sa moisson de nouvelles fraiches dans la capitale. Yael attendit une demi-heure, passa sous la douche et debusqua une paire de ciseaux dans les tiroirs de la salle de bains. Puis elle se coupa les cheveux sans une hesitation. Ses grandes boucles brunes se remarquaient trop. Elles glisserent jusqu'au carrelage. Yael ne s'etait pas coupe les cheveux depuis plusieurs annees, mais tout en operant au juge, elle s'en sortait admirablement bien. Elle raccourcit ses meches jusque sous les oreilles puis les attacha en queue-de-cheval pour affiner son visage. Elle avait hesite a les teindre mais le brun etait plus passe-partout qu'un roux ou un blond. Fard brun, mascara et khol autour des yeux pour changer un peu sa physionomie. Elle serait plus difficile a reconnaitre ainsi. La photo que diffusaient les medias la refletait au naturel. Elle enfila un pantalon large en toile et un haut dont les bretelles formaient un noeud sur la nuque. Une paire de baskets et le tour etait joue. Elle se contempla dans le miroir. A moins d'etre tres alerte, on pouvait difficilement faire le rapprochement avec la fille des journaux. Elle attrapa son sac a dos et prit soin de sortir sans bruit. Direction le metro. Yael n'avait pas obtenu d'autre d'explication sur cette fameuse puce RFID, mais elle avait compris qu'elle se trouvait dans le passe Navigo et non dans un ticket banal. Elle ne courait donc aucun risque. Vingt minutes plus tard elle marchait dans le quartier ou elle allait travailler tous les matins depuis deux ans. Elle chercha une cabine telephonique, remarquant qu'avec l'essor des portables, elles se faisaient rares. Elle composa le numero des renseignements pour obtenir celui de l'hotel Umaid Bhawan a Jaipur, et ne tarda pas a appeler en Inde. Avec le decalage horaire, ils devaient etre en plein apres-midi. D'apres les documents qu'elle avait voles chez Bonneviel, son pere se trouvait en trekking en ce moment meme, mais elle preferait tenter sa chance. Un homme a la voix presque feminine decrocha. Son accent anglais etait deplorable. Yael, qui s'exprimait correctement dans la langue de Shakespeare, demanda a joindre Francois Mallan de toute urgence. On lui expliqua qu'il etait reparti le 22 au matin et qu'il serait de retour le 3 septembre. Yael insista : ne pouvait-il essayer de le retrouver ? C'etait une urgence. Le receptionniste se confondit en excuses, expliquant qu'ils s'occupaient bien de leurs clients, mais qu'au-dehors, l'hotel ne pouvait rien faire. Encore moins dans le cadre d'un trekking ou Mr. Mallan allait arpenter des terres sans telephone, sans moyen de communication. Il fallait attendre. De plus, en cette periode de l'annee, les touristes etaient nombreux. Yael comprit qu'il etait inutile d'insister. Elle s'accota au telephone pour reflechir. Pouvait-elle partir en Inde ? Peu probable. Elle serait arretee a l'aeroport avant meme d'embarquer dans l'avion. Et quand bien meme elle trouverait un transport clandestin, que ferait-elle une fois sur place ? Toutes les agences de trekking de Jaipur ? Et si elle localisait son pere, elle serait dans l'obligation de l'attendre, il avait plusieurs jours d'avance. Elle devait trouver une solution plus rapide. Et plus efficace. Si elle ne pouvait prevenir son pere, elle devait s'attaquer a la source du probleme. L'instigateur de tous ses maux. Henri Bonneviel. Le Shoggoth. Et le Shoggoth venait lui rendre visite tous les vendredis depuis quatre mois. Elle qui voyait en lui un individu gentil, presque emouvant, avait affaire a un predateur qui s'amusait avec sa proie. Yael maitrisa sa rage. Elle devait entrer chez Deslandes sans se faire remarquer, au cas ou le batiment serait surveille par la police... Elle opta pour la cour, empruntant la grande porte cochere un peu a l'ecart de l'entree du magasin, vers l'escalier de service. Lionel laissait l'acces ouvert une bonne partie de la journee lorsqu'il travaillait, les livreurs pouvaient ainsi monter sans le deranger chaque fois. Dans l'escalier, Yael fut parcourue d'un long frisson. Elle s'etait interdit de repenser a l'episode de la cave, des ombres dans le miroir. Il n'y avait plus rien a glaner dans ces souvenirs. Plus rien que la peur. Et Yael s'etait jure de fuir la peur. Elle poussa le vantail massif de l'etage, redecouvrant l'impressionnante salle familiere. Il lui semblait l'avoir quittee depuis des vies. Lionel etait la, derriere le comptoir, a feuilleter un bon de commande. Il tourna la tete vers elle, s'attendant a un livreur. Il sursauta. -- Ah, ben ca ! Qu'est-ce tu fous la ? -- Les flics sont ici ? Il secoua la tete. -- Nan. Sont venus poser quelques questions hier, c'est tout. Dis, tu t'es fourree dans quoi ? T'as quand meme pas flingue tous ces gens ? -- Pas toi, s'il te plait. -- Je sais bien que t'as rien fait, c'est ce que j'ai repondu aux inspecteurs. Ils m'ont rien dit d'autre que >. Yael referma la porte doucement et s'approcha de lui en verifiant qu'il n'y avait aucun client dans le long couloir boise. -- Ecoute, j'ai pas le temps de tout t'expliquer, chuchota-t-elle, mais c'est une histoire incroyable. Est-ce que le Shoggoth est passe depuis mon depart ? -- Pas vu. Il est dans le coup ? Il t'a fait quelque chose ? Mais t'as vraiment ete dans cette ville ou un mec a ete flingue ? Tu les connaissais, les clodos abattus ? C'est toi qui as paye la chambre ou on t'a vole ta carte ? T'as un flingue ? Yael le fit taire en lui demandant de mettre la radio, elle voulait savoir ce qu'on disait sur elle. Il obeit et le haut-parleur crachota un tube des annees 80 de Prince. Le decor de la piece, avec ses bustes d'animaux comme jaillis des murs et le dome de verre, renvoyait Yael a ce jour d'orage ou elle etait descendue a la cave. -- Lionel, je voudrais savoir... La psyche qui est en bas, dans la cave, elle est a toi ? -- La quoi ? -- Le miroir sur pied. -- Ah, ce truc-la ? Non. Il est la depuis... cet ete. Je pense que c'est la proprio qui l'a descendu. -- Elle n'y va jamais. Elle te demande toujours. -- Bah, p't-etre que cette fois elle l'a fait toute seule comme une grande. La psyche etait lourde et la proprietaire prompte a s'eviter une corvee. -- Depuis quand est-elle la ? insista la jeune femme. Lionel inspira pour reflechir, haussa les sourcils. -- Je dirais... fin juillet, debut aout. -- Pendant que j'etais en vacances. -- Ouais. Yael battait du pied nerveusement. Elle associait les idees, tirait des conclusions. -- Il y a eu des visites inhabituelles pendant que j'etais en conge ? -- Qu'est-ce que t'entends par inhabituelles ? -- Tout ce qui est different, les flics, la compagnie du telephone, ce genre de trucs... Lionel ouvrit grands les yeux. -- Non, pas que je me souvienne. Ah, si, il y a eu ce gars des pompiers. -- Qu'est-ce qu'il voulait ? -- Juste faire des verifications, voir si le batiment etait aux normes de securite incendie. -- Il a arpente les pieces ? -- Oui. Il a regarde partout. -- Il est descendu a la cave ? Lionel acquiesca. -- Oui, il m'a meme demande les cles. -- Tu les lui as donnees ? -- Keep cool ! C'etait un pompier ! Il me les a rendues dans l'apres-midi. Yael commencait a y voir clair. Les Ombres etaient organisees, elles avaient envoye un faux pompier qui s'etait arrange pour garder les cles une heure, le temps d'en faire des doubles. Puis ils etaient revenus dans la nuit pour installer la psyche. De meme que la porte dans le couloir devait etre trafiquee pour pouvoir bouger et claquer sur commande. Comment ? Deux aimants a intensite et polarite variables installes dans le bois du battant et le chambranle par exemple... On pouvait ainsi repousser les deux aimants pour que la porte s'ouvre ou au contraire les attirer pour qu'elle se referme, la puissance conditionnait la vitesse de mouvement. Yael n'y connaissait pas grand-chose mais elle parvenait sans peine a imaginer differents systemes possibles. Un homme s'etait donc tenu tout pres d'elle ce jour-la. Dans l'escalier de service. Avec le double des cles il etait entre pour allumer les bougies et l'attirer en bas. Yael frissonna. Elle se souvint du bassin de mercure formant des mots dans la chapelle des Catacombes. Le mercure est un metal. Un ingenieux appareillage jouant avec les proprietes magnetiques - des zones d'attraction et des zones de repulsion, repoussant le liquide selon un guidage precis et telecommande - pour faire apparaitre des lettres dans la vasque. Les Ombres se servaient de trucages. Comme des illusionnistes. Mais dans quel but ? Pourquoi toute cette mise en scene ? -- Je vais aller jeter un coup d'oeil a la cave, dit-elle. Le bulletin d'informations debutait a la radio. Yael tendit l'oreille. L'ouverture du flash concernait un accident sur l'autoroute. Puis la politique. Yael avait deja disparu des gros titres pour devenir un simple fait divers en attente d'evolution. C'etait preferable. Le journaliste poursuivit, de sa voix chaleureuse : > Lionel n'eut pas le temps de se retourner que Yael devalait deja les marches quatre a quatre. 61 La psyche etait exactement la ou Yael l'avait laissee six jours plus tot. L'ampoule nue n'eclairait que chichement la cave. Yael tourna autour du miroir. Elle palpa l'arriere. Tout etait solide, lourd. Son reflet etait clair mais assombri par la penombre comme sur une mer d'huile. Ses yeux n'eurent pas a chercher bien loin, juste derriere elle, sur l'etabli. Elle attrapa un marteau, toute sa frustration et sa colere volerent en une myriade d'eclats dans la cave. Des dizaines de fragments de realite se melangerent dans les airs avant de se fracasser au sol. Des triangles aceres resterent colles au cadre. Yael remarqua tout de suite la fine pellicule qui recouvrait la surface reflechissante. Maintenant que le miroir etait en pieces elle apparaissait nettement. La jeune femme fouilla l'etabli jusqu'a s'emparer de la loupe de travail de Lionel. Elle examina ce glacis singulier. Agrandis par la loupe, de minuscules prismes reflechissants etaient dissemines a intervalles reguliers. Yael ausculta les bords. Elle vit des objectifs noirs d'une taille defiant la science moderne. Des cameras ? Non ! Des projecteurs de la taille d'une tete d'epingle ! De la nanotechnologie ! Yael, de seconde en seconde, se faisait une idee plus precise du systeme. Les projecteurs envoyaient une ombre, chacun dans une direction calculee, jouant sur les prismes pour les reflechir, et, selon un programme probablement telecommande, les projecteurs deplacaient les ombres, ou leurs faisceaux pour changer de prismes, afin que les ombres bougent et dessinent ce qu'on voulait. Tout cela se passait dans la couche transparente, tres fine et adherente. Les ombres etaient en fait superposees a l'image du miroir. Une technologie qui avait du couter beaucoup d'argent. Qui demandait des moyens importants. Yael se redressa aussitot. Elle venait d'omettre un dernier point. Le plus important. Pour lancer le programme afin que les projecteurs entrent en action, il fallait savoir si Yael etait face au miroir ou non. Et elle ne voyait qu'une solution a cela. La plus simple. Une camera filmant la piece. Ce qui signifiait qu'on la surveillait a l'instant meme. Les Ombres savaient qu'elle etait la. Yael fit le point rapidement. Les Ombres n'avaient jamais cherche a lui nuire. Elles voulaient l'informer. Savoir qu'elle etait ici n'etait donc pas un danger pour Yael. Non, non, je me trompe ! Les Ombres... Les Ombres sont puissantes, il s'agit de personnes differentes, aux buts differents... Henri Bonneviel en fait partie. En faisait... Lui cherchait a me parler. A me faire decouvrir leur existence. Mais d'autres ne partagent pas ce point de vue. Ils ont envoye des tueurs pour m'eliminer. Comment savaient-ils ? Ils surveillaient Henri Bonneviel ? Donc ils surveillaient peut-etre son equipement. Ce qui pouvait les conduire jusqu'a elle, dans cette cave. Yael courut a la porte, gravit les marches a s'en couper le souffle, recupera son sac a dos devant un Lionel a l'air egare. -- Tu t'en vas ? Mais le Shoggoth... -- Il est mort ! lanca-t-elle en respirant fort. Merci pour tout, Lionel. Je te revaudrai ca un jour... Je l'espere. Et elle disparut dans l'escalier de service. Elle savait que c'etait une monumentale betise. Pourtant elle poussa la porte de chez elle. Yael etait dans ce salon qu'elle avait tant aime et qui evoquait a present tellement de peurs. La police, les Ombres et les tueurs, tout le monde, d'une maniere ou d'une autre, surveillait son logis. Mais la fatigue et le desespoir la faisaient se jeter dans la gueule du loup. Elle voulait se refugier entre ses murs quelques minutes. Le temps de retrouver ses marques. Son identite. Sa vie avait bascule d'un coup. Une semaine auparavant elle etait aussi guillerette que ses amies, avec ses joies et ses peines du quotidien, et aujourd'hui elle se terrait dans la clandestinite. Sa famille etait menacee. Et elle en etait venue a supposer l'impensable. Que l'accident de la route qui avait tue sa mere n'en etait pas un. Que son pere puisse etre en danger. Et s'il etait surveille pour s'assurer que Yael ne lui avait transmis aucune information ? Elle en savait trop sur ces gens. Peut-etre voulaient-ils garder son pere a l'oeil pour le cas ou. Dans ce cas elle ne devait chercher ni a l'approcher, ni a le contacter. Pour le proteger. Henri Bonneviel etait mort. Assassine. Par qui ? Les autres Ombres ? Celles qui ne souhaitaient pas partager leur secret ? Probablement. Yael parcourut son territoire sans eprouver l'envie de s'asseoir, de se poser, malgre son epuisement. Elle se vit dans le miroir de l'entree. Son regard se porta fugitivement sur le palier, vers l'ordinateur, puis revint au miroir. Elle et ses cheveux courts noues au-dessus de la nuque, son maquillage - deguisement. Elle se trouva changee. Les traits plus marques. Plus adulte. Les cheveux blancs n'allaient plus tarder... ? Elle guetta les angles du grand miroir, attendit qu'elles apparaissent. Rien ne vint. Alors Yael saisit un candelabre et frappa de toutes ses forces. Le verre explosa bruyamment. Elle recula d'un pas, au milieu du fracas. La meme fine pellicule recouvrait les debris epars. Yael baissa les yeux. Au sol, son corps et son esprit etaient dissemines, eparpilles. Tout son etre disloque. Elle courut vers l'escalier. L'ordinateur s'effondra contre le mur, l'ecran brise, l'unite centrale ouverte. Les plaques de composants se repandirent sur le sol comme les tripes mecaniques d'un robot. Yael s'agenouilla et remua les entrailles fumantes. Elle n'y connaissait pas grand-chose en informatique mais le petit boitier noir installe pres du disque dur n'etait certes pas d'origine. Il devait agir comme une sorte de prise Internet, ou une telecommande Wi-Fi... C'etait en tout cas ce qui avait permis aux Ombres de prendre le controle de son ordinateur. Devait-elle monter a l'etage pour pulveriser aussi le miroir de la salle de bains ? Elle se retourna contre la rambarde. La elle dominait le salon, et le sol en verre fume. Pour le visage fantomatique, comment avaient-ils fait ? Yael fonca dans la cuisine, trouva une lampe et descendit. Le puits resonnait du tumulte des collecteurs. Yael n'etait plus prisonniere de la terreur et du sentiment d'urgence qui la submergeaient la derniere fois qu'elle etait venue. Et elle savait ce qu'elle cherchait. Elle se tenait a mi-hauteur de cette colonne d'air humide, la pointe des pieds dans le vide, au-dessus de l'echelle. Le faisceau lumineux lecha la plaque de verre par en dessous, caressant les parois grises et sales. Une longue minute a sonder les murs. Yael allait abandonner lorsqu'un eclat metallique accrocha son attention. Un mousqueton noir etait plante dans la roche. Elle eclaira la zone et en trouva un autre, puis un autre encore. Ils etaient difficiles a remarquer. Sans un peu de chance, elle aurait pu s'acharner en vain des heures durant. Il avait suffi qu'un homme bien maquille et adepte de l'escalade vienne se hisser juste sous le verre et la surprenne. Descendre ne lui avait pris qu'une poignee de secondes, a peine plus pour retirer son baudrier, tout cacher... dans le reservoir par exemple, et s'enfuir par le couloir menant aux Catacombes apres y avoir tout prepare : peinture rouge sur la porte, bougies a allumer au passage. Pour s'evanouir dans le labyrinthe souterrain une fois sa mission effectuee. Non. Ils etaient deux. L'homme maquille pour faire peur et Languin pour allumer les bougies. A moins qu'il n'ait tout fait lui-meme, se pliant aux directives de Lubrosso sans rechigner et se grimant pour l'occasion avant de faire preuve de patience et d'attendre que Yael reagisse. Avec une bonne preparation, tout cela avait ete un jeu d'enfant. Yael hocha la tete. Elle comprenait tout. Ils avaient agi pendant ses vacances, investissant sa maison. Avaient-ils ete jusqu'a remplacer ses miroirs par des repliques ou seulement incorpore leur ingenieux systeme ? Et les bruits dans les murs ? La reponse etait evidente, logique. Un appareillage de micros miniatures. Yael remonta dans le salon. Elle se sentait presque coupable d'avoir pu croire a tout cela. Les circonstances, se repeta-t-elle. Et elle savait que c'etait vrai. Tout le monde aurait pu y croire en vivant ce qu'elle avait vecu. Qui aurait pu repondre des la premiere apparition : > ? Yael jeta la lampe sur le sofa, posa ses mains sur les murs et les palpa. Les puissants grincements qu'elle avait entendus provenaient d'un peu partout. Principalement en hauteur, se rememora-t-elle. Elle rejoignit la mezzanine et poursuivit son inspection scrupuleuse des murs. Ou est-ce que des micros seraient le plus discrets ? Loin des sources de lumiere qui souligneraient une bosse ou un coup de peinture fraiche. Et dans les angles. Yael repera plusieurs endroits qui correspondaient. Elle avait vu juste. C'etait tellement plus facile lorsqu'on savait quoi chercher. Elle repera le haut-parleur a la tache de peinture qui n'etait pas parfaitement fondue dans le reste de la piece. Elle alla chercher une paire de ciseaux a ongles et se servit de leurs pointes effilees pour gratter le mur et desincruster le cercle noir, grand comme une piece de cinq centimes. Elle en trouva un autre un peu plus loin. La maison en etait truffee. Tous de la meme taille, synchronises et alimentes par une source a distance. Les Ombres louaient surement un appartement dans l'immeuble voisin. Si elles y etaient encore, elles devaient la suivre en ce moment meme. Elle devait partir. Au lieu de quoi, Yael retraca mentalement l'organigramme. Henri Bonneviel tout en haut. Il en savait beaucoup sur elle. Et c'etait lui, semblait-il, qui cherchait a la mettre au courant de tout. Pour executer ses plans, il passait par un associe, presque un employe, Serge Lubrosso. Lui recrutait et orchestrait les operations sur le terrain, par le biais d'hommes comme Olivier Languin. Il devait y en avoir plusieurs, ne serait-ce que pour porter les miroirs trafiques. Pouvait-elle aller voir la police maintenant ? Tout leur montrer, tout leur expliquer. Qu'elle etait innocente des meurtres des SDF et de Serge Lubrosso. Et meme de celui de Bonneviel. Tout ce qu'elle avait fait, elle l'avait fait pour sauver sa peau. Meme lorsqu'elle avait pousse cet homme dans les Catacombes. Son ventre se creusa. Elle temoignerait contre les hommes qui avaient essaye de la supprimer. Elle parlerait des Ombres. Et mon pere ? Qu'allait-il lui arriver ? Si Bonneviel le surveillait, les autres Ombres devaient pouvoir en faire autant. Yael pensa a sa mere. Elle serra les poings. C'etait un accident..., se repetait-elle sans arret. Mais elle n'arrivait plus a en etre sure. Elle devait savoir. Identifier les autres Ombres. Trouver un moyen de pression pour qu'elles ne puissent pas l'intimider. Elles etaient assez puissantes pour l'eliminer, meme une fois la verite rapportee a la police. Et puis les flics la croiraient-ils ? Elle commencait a avoir pas mal de preuves tangibles, cependant rien de reellement concret pour accuser un individu en particulier. Meme l'installation technique ne serait pas suffisante pour accuser quelqu'un. Le temps que le systeme judiciaire francais, voire international, se mette en branle, les Ombres pourraient la faire disparaitre et frapper son pere. Yael ne savait plus ou elle en etait. Un vertige l'obligea a s'asseoir. Rentrer. Retrouver Thomas. Voila ce qu'il fallait faire avant tout. Oui. Raconter a Thomas et a Kamel. Ils l'aideraient. Mais avant, elle devait dormir. Se reposer. Elle sortit en claquant la porte derriere elle, sans la fermer a cle, elle s'en fichait. Elle traversa la cour. Et juste comme elle franchissait la porte cochere de l'immeuble, une voiture rugit dans la rue. Yael deglutit sans parvenir a s'enfuir. Elle n'en avait ni la force ni le courage. Elle ferma les yeux, vaincue par l'epuisement. Et comprit qu'elle avait tente le diable une fois de trop. BLOG DE KAMEL NASIR. EXTRAIT 9. 'Histoire est pleine de situations dans lesquelles on a ignore les avertissements et resiste au changement, jusqu'a ce qu'un evenement exterieur, juge jusque-la >, vienne forcer la main des bureaucraties reticentes. La question qui se pose est de savoir si les Etats-Unis auront la sagesse d'agir de maniere responsable et de reduire au plus vite leur vulnerabilite spatiale. Ou bien si, comme cela a deja ete le cas par le passe, le seul evenement capable de galvaniser les energies de la Nation et de forcer le gouvernement des Etats-Unis a agir sera une attaque destructrice contre le pays et sa population, un >. >> discours etrangement visionnaire prononce par Donald Rumsfeld, le 11 janvier 2001, soit neuf mois avant les attentats du 11 septembre. 62 Dans la voiture, Yael regardait le paysage defiler sans vraiment le voir. Le bruit feutre du moteur la bercait, ses paupieres se fermaient. Elle etait sortie dans la rue pour se faire embarquer a toute vitesse a l'arriere du vehicule. Tout avait ete tres rapide. Thomas la foudroyait du regard, tourne vers elle sur le siege passager. -- Qu'est-ce qui t'a pris ? gronda-t-il. C'est un miracle qu'il n'y ait pas eu de flics ou de tueurs ! -- Laisse-la, elle a besoin de repos, intervint Kamel en negociant un virage. Thomas secoua la tete, furieux, et reprit position. Ils entrerent chez Kamel et Yael monta directement s'etendre. Son sommeil s'eternisa, sans reves, mais sans cauchemars. Un sommeil reparateur qui stabilisait d'heure en heure son esprit vacillant, la rechargeant en energie, en courage et en sang-froid. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, il faisait nuit. Elle resta allongee, a contempler le plafond et la fenetre donnant sur l'arriere d'un immeuble. Puis elle prit une douche et se changea pour retrouver les deux hommes installes autour d'une table. Une troisieme assiette y etait disposee, intacte. -- Nous n'avons pas ose te reveiller, l'informa Kamel en souriant. Viens, ton diner t'attend. Elle devora chaque bouchee, elle n'avait rien avale depuis le matin. Ils la laisserent manger en paix. Ce fut elle qui prit la parole en terminant son bol de fromage blanc. -- Il est quelle heure ? -- Presque dix heures, dit Thomas d'une voix douce. Elle termina sa bouchee, avant de murmurer : -- Je suis desolee pour aujourd'hui. J'ai merde. -- Tu nous as fait peur. Elle baissa les yeux vers son bol. -- Kamel est rentre dejeuner et s'est inquiete de trouver la porte deverrouillee. Il est monte voir si nous etions la et n'a trouve que moi. Il m'a reveille pour savoir ou tu etais et nous nous sommes imagine le pire. On t'a attendue durant une heure, puis on a fonce chez toi. J'avais peur que tu y sois retournee. La ou a ton travail. -- J'y suis passe auparavant. Thomas eut l'air embarrasse. -- Yael, je dois te dire... -- Bonneviel est mort, je sais. Kamel ajouta : -- On a decouvert ca aux infos ce soir. Ils ont arrete un suspect, d'apres les journalistes il s'agirait de la maitresse de Bonneviel. -- Elle est surement aussi coupable que je le suis du meurtre de Lubrosso... -- Les flics n'ont rien dit sauf qu'ils disposaient d'elements qui les rendaient tres optimistes quant a la resolution rapide de l'enquete. Yael repoussa sa vaisselle. -- Bien sur ! s'exclama-t-elle. Ceux qui ont tue le banquier sont suffisamment organises et habitues a ces coups tordus pour faire accuser n'importe qui ! Kamel se leva pour servir un the a la menthe a tout le monde. -- Yael, fit Thomas, plus de coup comme celui-la. C'est une chance qu'il n'y ait pas eu de casse. Elle n'avait aucune envie d'entrer dans les details, d'expliquer son etat de fatigue nerveuse. Elle avait craque, c'etait ca la verite. Kamel vint a la rescousse : -- J'espere que tu me pardonneras, j'ai passe tes affaires en revue pour m'assurer qu'il n'y avait pas d'autres puces RFID... Yael pivota vers lui. -- Tu pourrais m'expliquer cette histoire de puces RFID ? Il leva la main pour signifier que c'etait tout un programme. -- C'est des puces de silicium avec antenne, toutes petites, moins d'un millimetre ! Un vrai condense de technologie. Sauf qu'on les produit maintenant en telle quantite qu'elles ne coutent plus rien. RFID est un sigle qui signifie Puce d'identification a radio frequence. Elles emettent dans un eventail large de frequences jusqu'a l'ultra-haute frequence selon les modeles. Elles disposent d'une memoire d'un kilobit environ. -- Mais c'est quoi ? Kamel lui offrit un sourire plein de sous-entendus. -- Le paradis des agences de renseignements cree par la grande distribution. Yael fit la grimace. -- J'y comprends rien, je croyais que c'etait en rapport avec mon passe Navigo. -- Je vais y venir. La puce RFID a ete lancee a tres grande echelle par les fabricants de produits de consommation courante. Au depart, elle devait servir a assurer la tracabilite, depuis la fabrication d'un article jusqu'a sa livraison finale au magasin, en passant par les differents points de stockage. On gagne du temps, pas besoin d'inventaire manuel, c'est precis et sur. Il suffit d'avoir l'appareil qui capte les frequences et tu sais en quelques secondes combien d'articles tu as en stock, et ou ils se trouvent precisement. Elles existent partout, sur les CD, les DVD, les emballages de brosses a dents, les jouets, et meme dans les fringues ! -- Tu veux dire qu'on... en a sur nous ? -- Oh ! oui ! Le probleme, pour les consommateurs, enfin l'un des problemes, c'est que la puce est activee a la fabrication et ne peut plus etre desactivee ensuite, jusqu'a ce que sa batterie s'epuise, ce qui peut prendre tres, tres longtemps. Ca signifie qu'une fois qu'on sort du magasin la puce continue d'emettre son signal. Ce qui est... >, c'est de savoir que les grands magasins ont detourne l'usage premier de la puce RFID. Lasses de perdre beaucoup de fric avec les vols, ils se sont equipes de systemes qui leur permettent de suivre en direct sur des ecrans d'ordinateur le mouvement d'un article jusqu'a sa sortie du magasin, tout ca grace a la puce. On peut ainsi s'assurer que l'article a bien ete paye au passage. Bien entendu, si on est equipe, pas besoin d'etre un grand magasin pour suivre une personne a la trace, il suffit de savoir sur quelle frequence passe la puce RFID que notre cible porte sur elle, dans ses baskets par exemple... -- J'imagine qu'on ne peut pas facilement se la procurer cette frequence, non ? -- Eh bien... la marchandise passe par tellement d'endroits que ca n'est pas difficile pour quelqu'un de bien organise. Mais c'est surtout des etudes de marketing sauvage que vient le probleme. -- Les etudes de marketing sauvage ? repeta Thomas. Kamel se fendit d'une explication : -- Oui, chaque client passe en caisse, ses articles sont fiches par la machine grace au code-barres ou a la puce RFID qui finira par remplacer le code-barres, et si l'acheteur possede une carte client avec son numero propre ou tout simplement s'il paye par carte bancaire ou par cheque, son identite est archivee avec ce qu'il a achete. Et si c'est un client qui a deja fait ses courses la et qu'il est dans la banque de donnees, on compare ses differents achats pour voir ce qu'il prefere, ce qu'il achete une fois mais ne reprend pas ensuite, etc. Ces fichiers sont geres par des ordinateurs et servent aux grandes marques pour des etudes marketing. C'est strictement illegal, donc tout le monde hurle bien fort que ca n'existe pas, alors que la pratique est devenue courante. Mais si un fichier comme celui-ci est pirate par des gens malintentionnes, ils peuvent tout savoir de vous ! Il les fixa un court instant pour bien souligner ce qu'il venait de dire. -- On trouve des puces RFID un peu partout aujourd'hui et ca va empirer. Par exemple dans votre passe d'autoroute ou de parking, dans votre badge au travail, et dans le fameux passe Navigo. C'est cette puce-la qui permet de stocker vos informations personnelles et qui, en emettant son signal propre, informe le capteur au portique du metro que le passe est valide. Plus besoin de sortir son ticket pour l'inserer dans la machine, il suffit de brandir son sac au-dessus sans meme sortir le passe, la puce emet au travers sans probleme ! -- Mais comment on a pu me retrouver, moi precisement, avec mon passe ? s'etonna Yael. Il y a des milliers de gens qui en ont ! -- Parce que lorsque tu t'abonnes ou que tu recharges ton passe, soit tu remplis un formulaire precis avec ton identite, soit tu payes, souvent par carte bancaire ou cheque, rarement en especes. Et il aura suffi aux tueurs de pirater le fichier de la RATP pour rattacher ton identite au numero de la puce qui est dans ton passe et donc a sa frequence. -- Frequence qui peut ensuite etre captee partout ? interrogea Thomas. -- En effet. Et pire, si tu pirates les ordinateurs des supermarches charges de dresser les etudes de marketing sauvage, tu peux verifier s'ils n'ont pas capte recemment la puce que tu recherches. Yael n'en revenait pas. -- Et comment pouvaient-ils savoir que j'avais un passe Navigo ? -- L'enfance de l'art ! Ils ont eu acces a tes releves de compte pour y voir, entre autres, un prelevement RATP. -- Et tu crois qu'ils sont parvenus a pirater ma banque et la RATP ? -- On lit regulierement dans la presse que des petits genies de l'informatique s'introduisent dans les fichiers top secrets de l'armee, du FBI et meme de la CIA ! Alors pour des gens bien organises qui ont des moyens, c'est pas la RATP ou ton compte en banque qui vont les gener, malgre tout le respect que je porte a notre bon vieux metro parisien. -- Je pensais que seuls les organes officiels pouvaient avoir acces aux informations bancaires, fit remarquer le journaliste. -- En theorie. Dans la pratique, si tu as beaucoup d'argent, donc du materiel hors normes, et que tu cherches bien pour t'offrir les services d'un hacker exceptionnel, tu peux tout ouvrir sur Internet. -- Alors c'est comme ca que les tueurs nous ont retrouves a l'hotel, porte de Versailles, conclut Yael. Ce jour-la, j'ai vu un de ces types dans le hall qui se guidait avec une sorte de boitier comme un GPS. Yael termina son the en croisant le regard de Thomas. -- J'arrive a peine a le croire..., dit-elle. Cette histoire de puces qui seraient partout... -- Heureusement qu'on a paye nos vetements en liquide ! intervint Thomas. -- Demain je vous montrerai, leur assura Kamel. Mais en attendant... je voulais te dire que j'ai avance sur notre affaire. On etait en train d'en parler avec Tom lorsque tu es descendue. Yael et tira sa chaise pour etre plus proche de la table. -- Comment ca ? -- J'ai fait mon investigation sur les noms que tu as trouves chez Bonneviel. Kamel sortit de sa poche la feuille au schema, et la posa devant eux. 'elle trouve ce croquis dessine dans la vapeur de son miroir de salle de bains. >> Kamel posa son doigt sur le nom de Petersen. -- C'est un vieux monsieur. Un ancien general de l'armee americaine. Et, ma chere Yael, si les Ombres ont insiste sur Kennedy c'est qu'il n'y a pas de hasard ! Carl Petersen etait general a l'epoque de Kennedy, parmi les mieux places, si tu vois ce que je veux dire. Yael acquiesca. Elle se souvenait tres bien de l'expose de Kamel sur les assassins du President. -- Il est a la retraite depuis un moment deja, il a presque quatre-vingt-dix piges ! Il vit en peripherie de Philadelphie. Tiens, voila ses coordonnees. Il glissa a Yael une note avec toutes les precisions. -- Merci ! -- Pour ca, c'est l'ambassade de mon pere que tu devras remercier. Je n'avais pas reussi a localiser Petersen par Internet. Quoi qu'il en soit, le vieux militaire est un proche du pouvoir, il connait beaucoup, beaucoup de monde parmi ceux qui passent a la Maison-Blanche. Je n'ai pas trouve de liens precis entre lui et Goatherd qui est pourtant mentionne au-dessus de lui sur le schema. En revanche, j'ai trouve que le general Carl Petersen et notre banquier, Henri Bonneviel, etaient de vieux amis. Ils se connaissaient depuis... -- L'universite, completa-t-elle en imaginant que leur lien etait les Skull and Bones. -- Non, ils n'ont pas du tout le meme age, Bonneviel etait bien plus jeune. Non, ils se connaissaient depuis que Bonneviel lui avait offert un poste de consultant pour l'une de ses entreprises. Petersen touchait un gros cheque tous les mois d'une societe de gestion de crise appartenant au milliardaire suisse en echange de conseils strategiques. -- Bonneviel lui offrait une retraite doree en somme ? resuma Thomas. -- Tout a fait. Certainement en echange de vrais services, le poste de consultant n'etant qu'une facade pour justifier le transfert d'argent. J'ignore helas quels services. Yael se pencha sur la table. -- OK, donc on a un lien entre eux deux, Petersen devait une faveur a Bonneviel, et on peut imaginer qu'il lui avait demande de me parler, d'ou la remarque en bas de page, sous le schema. Et pour ce... James R. Goatherd, tu as quelque chose ? Kamel recita sans notes ce qu'il avait decouvert : -- James Rhodes Goatherd, ne en 1944 dans une bonne famille de Nouvelle-Angleterre. Il a fait l'universite de Yale... Cette fois le lien avec les Skull and Bones est probable... -- ...reprend l'empire familial, dans l'armement et le petrole, et le gere de main de maitre. Il est marie a Martha Goatherd et ils ont une fille : France. Ils possedent plusieurs residences ; dont une dans notre charmant pays, mais la principale est au nord de New York. Et si les chiffres vous passionnent, sachez que ce type represente la onzieme fortune du monde. -- Onzieme fortune mondiale ? s'etonna Thomas. Curieux, je n'en ai jamais entendu parler. -- Tu verrais les noms des trente premiers, tu serais encore plus surpris. Ils sont, disons... discrets. Goatherd lui aussi cultive une certaine discretion. -- Il fait partie des Ombres, declara Yael. J'en suis sure. Il a fait Yale, foyer des Skull and Bones qui alimentent pas mal les Ombres, il est milliardaire, donc influent, et discret. -- Et il figure sur une liste trouvee chez Bonneviel, rapporta Thomas. Kamel leur resservit du the. Les aromes de menthe s'eleverent autour d'eux. -- Je dois connaitre le rapport qui existe entre ces gens et ma famille, soupira Yael. Et comprendre ce que signifie ce schema. -- Appelle Petersen ! fit Kamel. Il est ecrit qu'il te parlera. Je t'ai trouve le numero de telephone. Yael hocha la tete. Elle se retint de se precipiter sur l'appareil. Quelque chose la chagrinait. Depuis le debut de cette histoire, on lui parlait de technologie qui piratait, surveillait, detournait. Elle n'imaginait pas Petersen lui devoilant quoi que ce soit par telephone, lui, ancien general sous Kennedy. -- Je vais aller le voir, dit-elle sans enthousiasme. -- C'est notre derniere piste, avec Goatherd, rappela Thomas. Apres ca, on n'a plus rien. Kamel osa avancer ce qui lui semblait la derniere solution, la plus radicale : -- Sauf si vous allez... vous rendre aux flics. Malgre tout ce que j'en pense, on ne sait jamais, peut-etre que les officiels pourront vous aider. Yael le coupa : -- J'ai pris ma decision a ce sujet. Je n'irai pas risquer ma vie et celle de mon pere tant que je ne saurai pas precisement qui fait quoi dans cette histoire. Vous etes libres de ne pas me suivre. Thomas et Kamel l'observerent sans un mot... Comme offusques. -- Tu connais mon point de vue la-dessus, trancha Thomas. -- Moi, ce que j'en disais, se justifia Kamel, c'etait en dernier recours... Yael prit le papier avec les coordonnees de l'ancien general. -- Je vais essayer d'appeler Carl Petersen, dit-elle. Elle se detourna et prit la direction de la sortie. Les deux garcons voulurent l'accompagner mais elle refusa. Il lui fallait prendre l'air, reflechir a tout cela sur le chemin de la cabine. Elle savait que ca ne plaisait pas a Thomas qui s'inquietait pour sa securite. Elle s'absenta un quart d'heure. Son visage ferme, lorsqu'elle revint, en disait long sur l'absence de resultat. -- Il n'etait pas la ? voulut savoir Kamel. -- Si, je lui ai parle. -- Et alors ? demanda Thomas. -- Je me suis presentee et il n'a rien dit. J'ai insiste et il a raccroche. Thomas vint vers elle. Il posa la main sur l'epaule de la jeune femme. -- Je crois qu'on y pense tous depuis un moment. Tu sais ce qu'il nous reste a faire... Elle y avait pense des la lecture des deux noms aux consonances americaines. Partir. Trouver un moyen de traverser l'Atlantique sans passer par les douanes et rencontrer Carl Petersen. Car c'etait ecrit. Il devait lui parler. TROISIEME PARTIE L'EMPIRE DU CHAOS 63 Thomas s'etait leve tot, il devait s'absenter pour la journee. Ils avaient longuement discute dans la nuit de la necessite de partir aux Etats-Unis. C'etait un voyage risque et long sans garantie de resultat. Mais depuis le debut, beaucoup trop d'elements etaient rattaches au pays de l'Oncle Sam. Et comme l'avait fait remarquer Kamel, les USA etaient le wagon de tete du monde economique, politique et strategique. Si des hommes voulaient influencer, voire diriger le monde, alors c'etait la-bas que se devaient d'etre Carl Petersen et James Rhodes Goatherd. Et il avait explique son idee pour leur faire traverser l'ocean et surtout les frontieres sans avoir a passer par les douanes. Il devait prendre des renseignements et le cas echeant organiser leur depart. Kamel sortit de la salle de bains, sa chevelure d'habitude si foisonnante, etait aplatie par l'eau. Il sentait bon le parfum. -- Aujourd'hui je t'emmene pour la pratique ! s'exclama-t-il. Elle approuva avant d'aller laver sa tasse de cafe dans l'evier. -- Tu te passionnes pour... toutes ces choses depuis longtemps ? -- Tu veux dire pour l'espionnage, les theories du complot et tout le tralala ? Depuis Sciences po ! (Ses yeux se perdirent dans le vague.) C'est une maladie, Yael. Une fois que tu l'as contractee, ca te ronge parce que le mensonge est dissemine partout. Je ne peux plus voir un journal televise sans m'indigner des approximations qui changent tout, des manipulations, des contre-verites. Le journalisme aujourd'hui, est mondialise, tout le monde fait le meme journal, se basant sur les memes depeches. On est presses par le besoin de resultats rapides, sans cesse dans la necessite d'aller de l'avant, alors on s'attarde peu, on n'a pas le temps de gratter. On n'a ni le temps ni les moyens de faire de l'investigation. Le journaliste aujourd'hui doit avoir la memoire courte. Et se focaliser sur l'info du jour, point. Je vais te donner un exemple d'info perverse : un journaliste qui couvre la guerre du Golfe expliquera que c'est une guerre beaucoup plus propre que toutes celles de l'Histoire parce que les blesses meurent moins souvent que dans les autres conflits. Il te dira aussi que pendant celle du Vietnam un blesse sur quatre mourait tandis qu'aujourd'hui les statistiques sont de un sur huit ou dix. Mais ce que le journaliste devrait savoir, c'est que les fabricants d'armes se sont appliques depuis vingt ans a construire des armes moins mortelles qui font plus de blesses. Et sais-tu pourquoi ? Parce qu'un mort ne coute rien a l'ennemi, tandis qu'un blesse lui coute cher en argent, en hommes, en energie et sape son moral sur le long terme. Quand on sait ca, je pense qu'on pourrait eviter de vanter les merites d'une guerre qui fait des blesses, on considere les chiffres sous un autre angle. L'info ne resonne plus pareil. -- Je crois que c'est pas la faute des journalistes, ils n'ont plus le temps d'approfondir, intervint Yael. -- Bien sur ! Je ne les incrimine pas, ils font le travail qu'on leur dit de faire, c'est tout. La responsabilite en revient a la direction des chaines, c'est elle qui impose des resultats, de nouvelles images chaque jour, de couvrir le monde avec le moins de reporters possible. Et quand je dis la direction des chaines, je devrais evoquer les quelques patrons milliardaires qui detiennent les empires mediatiques. -- On en revient toujours a eux, n'est-ce pas ? Kamel inclina la tete. -- Difficile de le nier. Tiens, je vais te montrer un truc qui me fait rire. Il ouvrit un tiroir et fouilla dans une pile de journaux. Il en sortit deux numeros de Science et Vie qu'il posa cote a cote. L'un etait un ancien tirage, abime. L'autre bien plus recent. -- Regarde. Meme journal, et seulement quelques annees entre les deux exemplaires. Le premier titre : 'a pas pu tuer kennedy >>, alors que l'autre nous fait un super-article pour expliquer pourquoi Oswald est le seul et unique assassin de Kennedy. En soi, que le meme journal se contredise ne me choque pas, mais qu'il omette de mentionner sa premiere version dans la deuxieme, voila qui me derange. On a decide de tirer un trait sur la theorie du complot, alors on fait fi de tout ce qui s'est dit, y compris chez nous, et on balance a grands coups de demonstrations douteuses que seul Oswald a tire ce jour-la. Ce n'est plus la verite qu'on cherche. Ils se preparerent a sortir et il lui tendit une casquette new york yankee bleu marine. -- Desole pour ton look, j'aime bien ta nouvelle coupe de cheveux, mais ce serait mieux que tu la portes, pour les cameras. -- Lesquelles ? -- Toutes... Dans la rue, devant les banques par exemple, dans les parkings, dans les galeries marchandes... Yael n'insista pas, elle coiffa la casquette, rentra ses cheveux a l'interieur et baissa la visiere sur son visage. -- Je suis mignonne comme ca, pas vrai ? Ils sortirent jusqu'a la voiture de Kamel. Il prit le volant et l'auto vers la banlieue nord. -- 95 % des gens ne savent pas comment fonctionne le monde, commenca-t-il. Ils croient le savoir, a travers une image fausse, celle qu'on leur presente. On les manipule. Prends les Etats-Unis par exemple ; chaque fois que le puritanisme est retombe, chaque fois que la morale s'est delitee, on a vu naitre une crise politique majeure, menacant l'integrite du pays. Et cette crise sert a resserrer les liens du peuple americain, a redurcir la morale, a faire passer des lois plus strictes, qui nuisent peu a peu aux libertes individuelles. Et chaque pays fonctionne ainsi. Il suffit d'adapter le type de crise a la mentalite du peuple, et on peut reprendre le controle. Yael ouvrit la vitre pour sentir la fraicheur de l'air. -- Tu crois pas que tu pousses un peu ? lacha-t-elle. Ne le prends pas mal, mais tu... vois le mal partout, non ? -- Tu es l'exemple type de la globalisation ! Une methode geniale pour mondialiser les moyens de controle des peuples ! Tellement efficace que si un type veut deroger ou denoncer, ou le traite aussitot de parano ! Pas genial, ca ? Elle s'en voulut aussitot de penser ainsi. Kamel les aidait, il prenait des risques enormes, simplement parce qu'il les appreciait. Ou parce qu'on le conforte dans ses theories avec mon histoire ! -- Tous les moyens sont bons pour te fliquer. On te fait payer par carte bancaire pour savoir ou tu es et ce que tu achetes. D'ailleurs, l'argent liquide les fait chier, ils aimeraient bien le remplacer par des petites cartes du style Moneo ou tout ce qui suivra jusqu'a la disparition du cash. Tu ne peux plus aller travailler sans avoir un badge a l'entree, ou une carte magnetique de cantine, ou tout simplement un ordinateur qui sert de mouchard. Si tu consultes tes mails ou si tu bosses sur l'ecran, l'ordi archive tes manips. Et pareil pour les transports, le passe Navigo se generalisera avec les annees, le passe pour l'autoroute, le radar automatique qui trahit ta position, ta carte bancaire qui dit ou tu etais lorsque tu as fait le plein a la pompe, le parking qui sait que tu es chez lui parce que tu viens de lui filer ta carte, ton telephone portable qui te localise en permanence, sans compter toutes les cameras... Yael se taisait prudemment. Surtout ne pas entrer dans le debat. Kamel poursuivit son monologue sur plusieurs kilometres. Il cita les grandes dynasties qui regnaient sur le monde, mentionnant notamment le clan Kennedy mais aussi celui des Bush, rappelant que le grand-pere, Prescott Bush, avait fait des affaires avec les nazis. Il avait ete nomme directeur general de l'Union Banking Corporation montee par la famille allemande Thyssen, les financiers de Hitler, et Prescott Bush etait alle en Pologne a la fin des annees 30 pour superviser les travaux d'une mine ou travaillaient comme des esclaves les deportes du camp d'Auschwitz. Remarquant que Yael ne pipait mot, il precisa que Prescott Bush avait fait ses etudes universitaires a Yale et etait officiellement reconnu pour avoir ete membre des Skull and Bones. Ils arriverent aux abords d'un centre commercial ou Kamel prit soin de ne pas se garer sur le parking, preferant tourner dix minutes a la recherche d'un emplacement moins surveille. Une fois dans la galerie marchande, il repeta a Yael de bien garder la tete baissee et lui demanda de l'attendre sur un banc, devant les caisses du supermarche ou il se depecha d'aller chercher un paquet de lames de rasoir qu'il paya en liquide. -- On va faire quoi, la ? demanda Yael qui s'impatientait. -- J'aimerais que tu me prennes au serieux. Mais pas pour mon ego je m'en fous, pour ta securite. Et je vais proceder a une demonstration. Yael leva les yeux au ciel mais lui emboita le pas lorsqu'il prit la direction de la cafeteria pres de la sortie. Il ouvrit son paquet de lames pour ne garder que l'emballage. -- Tiens, regarde, c'est juste du carton, hein ? -- Oui. Ils depasserent les plats cuisines et les affiches exposant les differents menus pour s'arreter devant les bacs contenant les sauces et les condiments. -- Tu es d'accord pour dire qu'on ne risque rien a mettre du carton dans un four a micro-ondes ? Elle acquiesca, un peu agacee. -- En revanche, il ne faut surtout pas mettre de metal, sinon ton four peut exploser, tout le monde sait ca. Il ouvrit l'un des fours a micro-ondes destines a rechauffer les plats et y deposa l'emballage en carton. Il regla sur puissance maximum et lanca la cuisson pour une minute. Le plateau se mit a tourner a l'interieur. Sans que rien de particulier ne survienne. Puis il y eut deux brefs flashes, des eclairs intenses accompagnes de crepitements. Kamel appuya immediatement sur le bouton stop. Il recupera son emballage du bout des doigts et le lanca dans la poubelle. -- Curieux pour du carton, non ? Bon, je te deconseille d'essayer chez toi, la premiere fois que je l'ai fait, j'ai fait sauter mon four et un eclat de plastique a manque ma carotide de peu ! Il s'empressa de l'entrainer vers la sortie avant qu'on ne remarque leur manege. -- C'est la puce RFID qui a provoque ca, expliqua-t-il. La elle etait dans l'emballage, mais on la trouve de plus en plus souvent dans le produit lui-meme, dans les vetements par exemple. Tu me crois maintenant ? Yael ouvrit la bouche pour lui dire qu'elle n'avait pas besoin de demonstration mais prefera eviter une confrontation. -- Oui, se contenta-t-elle de dire. Il se mit a deambuler dans la galerie. -- Ce qu'il faut comprendre c'est que cette puce n'est pas innocente, les grands magasins ont detourne son usage premier, mais c'etait... previsible. En fait, elle a ete concue au tout debut par une entreprise qui appartient a un denomme Alex Mandl, dont l'oncle est un des directeurs de la NSA, l'agence d'espionnage americaine ! Si je te dis qu'en plus, Alex Mandl fut l'administrateur de la societe IN-Q-TEL qui etait en fait financee et hebergee par la CIA, tu vas peut-etre te poser des questions... IN-Q-TEL s'occupe de cryptographie et de securisation de l'Internet pour le gouvernement americain. L'entreprise cree egalement et inventorie des technologies nouvelles pour les agences gouvernementales, CIA, NSA, FBI... Ca fait un peu beaucoup, non ? Cette fois, Yael dut avouer que l'accumulation la surprenait. -- Depuis, la puce RFID est passee dans la grande consommation. Pire, elle est tout doucement en train de s'implanter dans nos moeurs avec un objectif a moyen terme : remplacer la carte d'identite. Un jour, nous aurons tous une puce greffee sous la peau, avec nos informations du quotidien : identite, etat civil, permis de conduire, carte de Securite sociale, et tout ce qu'on voudra y mettre. Elles remplaceront nos cartes bancaires, nos dossiers medicaux, tout. C'est deja en cours, on fait des tests dans certains hopitaux, avec l'accord du malade, et meme dans certaines boites de nuit qui n'autorisent l'acces VIP qu'aux porteurs de leur puce. Les generations a venir vont grandir avec cet outil, l'estimant normal, considerant meme que celles et ceux qui ne l'auront pas seront >, et la puce RFID sera banalisee. -- C'est deja en train de s'installer avec les animaux, non ? -- Exact, on leur implante une puce RFID, elle devient meme obligatoire dans certains pays pour avoir un chien. Pas mal comme idee, non ? On peut pister le maitre en suivant le chien sur un ecran ! Ils se retrouverent a l'exterieur, marchant entre les voitures stationnees. Yael avait les mains dans les poches, la visiere de sa casquette la dissimulait. -- D'accord, tout ca est... hallucinant, admit-elle, mais ou veux-tu en venir ? -- Tout ce que je souhaite, c'est que tu ouvres bien les yeux sur le monde dans lequel tu vis. Il n'est pas ce que tu crois voir. Et les nuances sont de taille. On dit que nous vivons dans un monde de communication, il faudrait dire : un monde de manipulation. Il n'y a plus place pour le hasard dans ce systeme. Chaque decision pese des millions, voire des milliards de dollars, et cette masse d'argent necessite un maximum de controle. Les decideurs sont un tout petit nombre, tout en haut, dans la stratosphere de notre civilisation. Yael n'osa pas lui dire que c'etait un discours qu'elle connaissait desormais. Et que depuis quelques jours on la forcait a en mesurer la reelle portee. -- Je sais, je peux etre un peu lourd, a rabacher la meme rengaine, mais tout le monde s'est habitue a ce systeme, et on le trouve normal. Comment reveiller le troupeau qui cherche son petit carre d'herbage ? Le plus discretement possible, il prit le bras de Yael et la fit glisser derriere lui alors qu'une voiture de police les croisait au bord de la route. -- On est comme cette grenouille qui ne se rend pas compte que l'eau bout ! Tu sais, si tu mets une grenouille dans l'eau bouillante, elle sautera hors de la casserole immediatement, en revanche, si tu la trempes dans l'eau froide et que tu la mets a chauffer a petit feu, elle restera sans se rendre compte que l'eau devient trop chaude et tu la feras bouillir a ton gre. Pareil pour nous. Il suffit d'y aller a petit feu, progressivement, et hop ! On est cuits ! -- Tu me refais le coup du : c'est la revolution francaise la cause de tout ca ? -- Non, la Revolution a ete une tragedie. Mais elle nous a fait entrer dans une nouvelle ere qui aurait pu etre benefique. C'est le sang du peuple qui a ete verse ; mais qui a oriente, guide la Revolution pour en tirer le benefice ? La bourgeoisie, les grands commercants, les banquiers de l'epoque ! Et comme malins ils l'etaient, ils ont mis en place un nouveau systeme a leur avantage, en se gardant bien de reproduire l'erreur du precedent : mettre une tete au sommet de la pyramide du pouvoir. Une tete a renverser des que le peuple serait en colere. En elaborant ce qui allait devenir notre nouveau systeme, ils ont deshumanise la pyramide du pouvoir, pour faire en sorte qu'on ne puisse plus se rebeller. Contre qui ? Si aujourd'hui la France voulait tout changer, si elle n'en pouvait plus de payer des impots, d'obeir a des lois injustes, de ne pas avoir des conditions de vie decente, que pourrait-elle faire ? Aller dans les rues et renverser le president ? Pour en mettre un autre a sa place et recommencer... Non, tout le monde le sait bien ! On ne peut meme pas descendre et tout casser, on est trop dependants du systeme, les rouages, c'est nous ! -- Les types qui ont fait la Revolution n'en pouvaient plus d'etre affames, c'etaient pas des comploteurs professionnels ! -- Tu ferais bien de relire l'Histoire entre les lignes. Qui a declenche les hostilites, puis les reglements de comptes entre eux pour le pouvoir ? Et surtout, etudie les dates des revolutions, des declarations d'independance, tu verras comme elles apparaissent un peu partout dans les symboles occultes rattaches a certaines sectes. Sur le dollar, par exemple... Yael l'interrompit. -- C'est normal que 1776 figure sur le billet de un dollar ! C'est leur declaration d'independance ! -- Regarde mieux ! Tu verras que la date est au pied de la pyramide symbolisant le regne de l'oeil ! Un oeil omniscient, omnipotent, qui regne sans partage sur tout le reste de la pyramide ! Un oeil qui symbolise un petit groupe d'hommes. La date est a la base de la pyramide, tout en bas, son point de depart ! C'est une date imprimee au milieu des symboles esoteriques, au pied d'une pyramide a treize etages, une date encastree entre deux mentions : >> et > ! Je n'invente rien ! Regarde donc en rentrant, c'est ecrit ! Le Nouvel Ordre mondial ! Aujourd'hui, les Illuminati, ou quel que soit leur nom, ne se battent plus pour changer le monde, ils l'ont deja fait ! Nous vivons sous leur regne depuis la fin du XVIIIe siecle ! Ils font deja ce qu'ils veulent ! Des guerres, des mensonges, le monde est a eux. Et nous sommes leurs jouets aveugles ! C'en etait trop pour Yael, elle n'en pouvait plus de voir des signes caches partout, d'apprendre sans arret qu'elle vivait dans un monde mensonger, que sa vie n'etait qu'une vaste manipulation. Elle avait envie d'oublier tout ca. De revenir a son existence aveugle mais paisible. Pouvoir sortir ou entendre une information a la television sans se poser mille questions. -- Kamel, je crois que j'ai besoin d'une pause, dit-elle dans un souffle. Il allait ajouter quelque chose mais ses mots resterent en suspens entre ses levres. Peu d'individus pouvaient aujourd'hui supporter la pression de la verite. -- D'acc. Je comprends, conclut-il. Yael monta en voiture. Ils rentrerent pour dejeuner et Thomas les retrouva en fin d'apres-midi. Il refermait a peine la porte derriere lui que Yael bondissait du canape pour avoir des nouvelles. Avait-il une piste pour leur voyage ? -- Yael, on part demain matin pour Le Havre. Si tout va bien, nous serons en route pour les Etats-Unis dans la semaine. Yael soupira longuement. Toute son impatience et son stress se relacherent. Partir. Elle n'avait plus que ca en tete. Et affronter les hommes qui se croyaient tout permis. Jusqu'a lui voler sa vie. 64 Thomas leur raconta comment il avait prospecte du cote des compagnies de transport maritime. Les paquebots ne l'interessaient pas, ils demandaient un passeport. Il ne cherchait que les cargos et les petroliers. Il connaissait bien l'existence de ces navires commerciaux qui disposaient d'une cabine libre et qui offraient la possibilite d'embarquer un curieux ou deux moyennant une compensation financiere. C'etait meme une forme de tourisme qui commencait a se developper, encore reservee aux inities, mais qui offrait un voyage hors du commun, propice a la contemplation et a la reflexion. Thomas avait obtenu les noms des navires qui pratiquaient ce type de service dans une petite agence de voyages specialisee dans les croisieres originales, pres de la Bourse. Il avait dresse la liste de ceux qui partaient de France pour la cote Est des Etats-Unis. Une dizaine devaient appareiller dans les jours a venir depuis le port du Havre. Ils devaient tenter leur chance. Approcher les capitaines. En trouver un qui n'aurait pas peur d'empocher quelques milliers d'euros pour les embarquer sans papiers d'identite, sans declaration aux douanes. Le soir, pendant le diner, Thomas s'adressa a Kamel : -- Par le biais de l'ambassade, tu pourrais obtenir des informations sur ces navires et leurs capitaines ? Kamel haussa les sourcils. -- Je vais demander a mon pere, on va voir. Yael mangeait avec un appetit modere. Elle finit par avouer : -- Je n'y connais rien en matiere de voyages clandestins, mais il me semble que ca coute cher. Tres cher... Thomas hocha la tete. -- Oui. Une fortune. -- Et on va faire comment ? Je n'ai pas de fric sur mon compte... Et je ne peux pas y acceder de toute facon. -- Tout est arrange. Thomas echangea un regard complice avec Kamel. -- Oui, fit ce dernier, j'ai... je vais vous aider. -- Kamel ! Tu... Je ne peux pas prendre ton argent, lanca la jeune femme. -- Ne te pose pas la question. Quel genre d'homme serais-je si je dorlotais mon argent pendant que mes amis sont dans le besoin ? J'en ai, alors autant qu'il serve ! C'est de ca que nous parlions hier soir lorsque tu es descendue. Interdite, Yael cherchait ses mots. -- Je... Merci, Kamel. Je te rembourserai des que je pourrai, je te le jure. Kamel se mit a rire doucement. -- Ne t'en fais pas pour ca. Lorsque tout sera termine, tu obtiendras tellement de dommages et interets que tu me rembourseras au centuple ! L'evocation d'un avenir post-Ombres lui fit du bien. Elle sourit a son tour. Thomas avait rapporte de sa journee parisienne une bouteille de vin qu'il degusta avec elle, et la jeune femme s'entendit rire, ce dont elle n'etait plus capable depuis des jours. Kamel s'absenta pour faxer la liste des navires a son pere en lui demandant une enquete urgente. Thomas raconta comment il avait toujours reve de peindre, et comment il s'y etait essaye l'annee derniere en prenant des cours. Une catastrophe. Yael souriait, a nouveau confiante en un avenir qui lui semblait moins sombre. Ils se coucherent avec une legerete nouvelle. Sans plus se poser de questions, Yael se glissa dans la chaleur de Thomas, tout contre lui. Elle chercha sa bouche et y posa ses levres. La tete lui tournait un peu. Ils s'enlacerent fougueusement. Thomas se deshabilla sous les assauts de la jeune femme et il lui enleva son long tee-shirt. Yael interrompit son geste pour fixer Thomas, une lueur espiegle dans le regard. -- Je tiens a m'excuser pour ma lingerie torride, chuchota-t-elle. Une culotte chinoise a trois euros les deux. Ils rirent, blottis l'un contre l'autre, puis le temps leur fit la grace de s'effacer. BLOG DE KAMEL NASIR. EXTRAIT 10. Si un esprit ouvert a poursuivi sa lecture jusqu'ici c'est qu'il se demande pourquoi. En partant de l'hypothese folle que l'administration Bush savait pour les attentats a venir, voire qu'elle etait derriere, la question du pourquoi s'impose. Outre la manne financiere que cela engendre. Il y a deux points essentiels : - L'etat de peur. - Et, au final, la mise en place d'un Nouvel Ordre mondial. La peur ? Je juxtapose tous les faits et j'en tire mes conclusions. Elles sont dementes. Et pourtant si plausibles au regard des hommes qui tirent les ficelles. Cette extreme droite propre sur elle. Imaginez une alliance entre une poignee de milliardaires de plusieurs pays, essentiellement Etats-Unis et Arabie Saoudite, bien qu'a mes yeux les premiers manipulent les seconds. Imaginez ces hommes prets a tout, dont l'ethique et le sens moral ont disparu au fil des annees tandis que le pouvoir et l'argent les devoraient comme la drogue qu'ils sont. Imaginez ces hommes qui noyautent le systeme, s'emparent progressivement du pouvoir, de la Maison-Blanche au Pentagone. Des hommes qui ont compris comment fonctionne le peuple. Un peuple habitue a un confort moral et materiel moelleux et rassurant. Soudain vous jetez le chaos dans ce confort. Vous en troublez l'equilibre a coups de peurs, d'incertitudes. Le peuple sera pret a bien des sacrifices pour retrouver son confort. Pret a accepter bien des choses inacceptables s'il sent au bout la promesse de tuer cette peur qui le tient au ventre. La promesse de retrouver son existence d'avant. Et c'est exactement ce qu'il s'est passe. En novembre 2002, Bush se sert du pretexte terroriste et de la securite de la nation pour lancer la TIA, Total Information Awareness (connaissance totale de l'information). Le principe en est simple : installer un systeme d'enquete qui permette au gouvernement americain d'explorer toutes les bases de donnees du monde afin de rassembler toutes les informations existantes sur un individu, vie professionnelle et privee, tout, absolument tout, sans aucune restriction. C'est Donald Rumsfeld qui va nommer le responsable de la TIA, un certain amiral John Poindexter. Ce dernier est plus que controverse puisqu'il est fortement soupconne d'avoir instaure le fameux trafic de drogue lie a l'Irangate. Je me permets de rappeler a ce sujet que lorsque Poindexter fut accuse, il fit disparaitre tous les documents qui prouvaient sa culpabilite sans savoir que cette destruction etait enregistree par les services de surveillance. Enfin de compte, il fut condamne le 11 juin 1990, pour avoir detruit des preuves, a dix-huit mois de prison qu'il ne fit pas grace a l'annulation du jugement par une autre juridiction pour >. C'est cet homme-la qui est en charge de la TIA et donc qui a l'autorisation de tout savoir sur les individus de son choix. Face au tolle souleve par sa nomination, la TIA disparait officiellement peu de temps apres avoir ete rendu publique, mais depuis, bien d'autres projets sont venus le remplacer sous d'autres noms. Matrix par exemple (Multistate Anti-Terrorism Information Exchange). De nouveaux projets surgissent tous les semestres. Certains disparaissent dans la foulee, en general pour etre remplaces par un autre, le meme sous un autre nom et avec un emballage toujours plus >. Sans compter le Patriot Act. Le Patriot Act est une loi liberticide votee le 26 octobre 2001 pour renforcer les pouvoirs d'investigation gouvernementale tout en affaiblissant le pouvoir de la defense. Que cette loi disparaisse un jour, qu'elle soit prolongee ou remplacee par une nouvelle loi, la meme sous un autre nom avec les memes applications, elle est installee et perdurera dans les faits. Cette loi reduit drastiquement les libertes individuelles tout en favorisant la repression policiere, en legalisant la violation de la vie privee et en diminuant notamment le droit a la liberte d'expression. Avec cette loi, il est possible de detenir sans limite de temps et sans inculpation toute personne estimee terroriste. Mais qui est terroriste aux yeux du gouvernement ? Est-ce que j'en suis un, moi, pour mes propos ? Est-ce que dire ce que je pense peut m'envoyer en prison sous pretexte que je m'oppose verbalement au gouvernement en place ? Possible... Quand on sait que John Ashcroft (ex-ministre de la Justice) et les siens ont prepare une loi encore plus liberticide intitulee Patriot Act II dans le secret - cachant au Senat et au Congres leur projet pendant six mois ! -, on peut avoir peur. Surtout que lorsque celle-ci fut rendue publique, face a l'indignation, ils durent pretexter qu'il ne s'agissait que d'une > ! La verite sans fioritures, c'est qu'ils preparaient des restrictions de liberte encore plus condamnables dans le plus grand secret pour faire passer la loi au dernier moment ! Il suffit de lire la presse, de s'interesser un minimum a notre societe pour realiser que ce type de loi a germe un peu partout dans le monde. Notamment en France, sous le nom de loi Perben II. Peut-etre qu'avec le temps le nom changera, mais soyons attentifs a ce que les politiciens ne changent pas seulement l'emballage... En attendant, je vous invite a creuser de votre cote cette loi, ou celles qui ont ete votees dans votre pays, ou que vous soyez. Livrez-vous a un petit jeu aussi amusant qu'effrayant : tentez de definir ce qu'est votre liberte selon vous, et comparez-la avec la realite des textes nouveaux. Bon courage. C'est fou ce que nous sommes prets a accepter lorsqu'on nous fait peur. Le 11 Septembre aura permis de faire main basse sur la nation, de controler ses libertes, tout en assurant un pouvoir plus large au gouvernement et ses partenaires. Afin de preparer la suite des evenements. Le Nouvel Ordre mondial. 65 Dimanche 26 aout. Fin d'apres-midi, temps humide et maussade. Les raffineries de petrole envahissaient le paysage comme une vegetation epineuse, dressant leurs tiges d'acier et bloquant la vue de leurs cuves enormes entre les oleoducs qui serpentaient en meutes sur leurs kilometres. Par intermittence, des totems culminaient dans cette foret sans vie, leches par une flamme bleue qui dressait dans les cieux des piliers de fumee noire. Une odeur huileuse d'essence trainait dans l'habitacle de la voiture. Kamel conduisait en silence, la mission qu'il s'etait fixee touchait a sa fin : ils arrivaient au Havre. Bientot il quitterait ses compagnons pour retrouver son quotidien, en esperant, jour apres jour, avoir de leurs nouvelles. Il suivit les panneaux indiquant la zone portuaire, traversa un quartier d'habitations constitue de longues barres grises de plusieurs etages. Puis les entrepots apparurent. Le port etait devant eux, noye derriere les hangars et les immenses grues de chargement. Les mats et les cheminees de tankers, cargos et methaniers depassaient au loin. Kamel s'arreta avant de s'engager dans la rue qui entrait dans le port, en passant par le bureau des douanes. -- Vous ne pouvez vous permettre de presenter votre piece d'identite, rappela Kamel, c'est donc en faisant le mur que vous devrez approcher les navires. Il y a une zone deserte la-bas, derriere les arbres, on doit pouvoir s'y faufiler. -- J'ai repere des voies ferrees plus loin, precisa Thomas, elles ne sont certainement pas protegees sur tout le parcours, il nous suffira de les remonter. -- Bon, alors je crois que c'est le moment de se dire au revoir. Tu as bien le fax que mon pere a envoye ce matin ? Thomas acquiesca. Ils se quitterent sans s'attarder, deja dans l'action. Yael et Thomas se mirent a suivre le mur du port, le sac sur l'epaule. Comme Thomas l'avait prevu, le chemin de fer courait derriere un grillage rouille et troue qu'ils franchirent sans peine. Ils marcherent le long des rails en direction du port reperable par les hauts terminaux a cereales et leurs silos. A l'approche des premiers batiments, Thomas invita Yael a s'asseoir sur des palettes abandonnees pour attendre la nuit et eviter d'etre reperes. Ils etaient a l'abri des regards, coinces entre deux entrepots decrepits et les hautes herbes jaunies. Yael eut soudain un petit rire qui surprit Thomas. -- Moi qui tremblais au moindre risque..., dit-elle. -- Si on trouve un navire pour nous prendre, envisagea-t-il, ce qui n'est pas sur, on sera... des clandestins. Personne ne saura que nous sommes a bord sauf l'equipage. Notre existence sera entre parentheses tant que nous serons en mer. Tu vois de quels risques je parle ? -- Tu me l'as deja dit, on pourrait se debarrasser de nous. Cette seule pensee la terrorisait. Mais ils devaient traverser l'Atlantique. -- Je sais, je me repete, mais tu dois rester vigilante. Si on trouve un capitaine pret a nous embarquer, il ne le fera qu'a la condition d'etre paye a l'avance. C'est la regle. Et une fois en haute mer, il se pourrait que lui et l'equipage decident de garder le fric sans prendre le risque de se faire pincer par les autorites US avec des clandestins a bord. Sans oublier les douanes americaines ... reputees pour leur severite. -- Tu crois qu'ils nous jetteraient par-dessus bord ? -- Je sais que des milliers de gens voyagent ainsi, depuis l'Afrique et l'Asie essentiellement, et que ce genre de drame arrive. Souvent. Il y a meme des endroits connus pour ca, comme en Italie ou tout un village savait sans rien dire qu'un navire avait un jour jete par-dessus bord des cadavres de clandestins. -- On n'a pas le choix. -- Il nous reste la vigilance. Tu me le promets ? -- Entendu. -- A priori, meme si nous tombons sur un equipage vereux, ils y regarderont a deux fois avant d'occire deux Blancs bien habilles. Ils redouteront l'enquete. Mais prudence tout de meme. Un train de marchandises passa au ralenti devant eux, au rythme saccade de ses roues tranchantes. Yael le suivit du regard, se rememorant les romans americains et les films ou des hommes sillonnaient le pays tout entier dans des wagons a bestiaux, courant le long des voies pour se hisser dans le convoi en route vers l'inconnu, vers l'espoir. Elle s'appretait a faire la meme chose. Sur une enorme coque de metal, au milieu de nulle part. La nuit tomba tandis qu'elle s'etait blottie contre Thomas, et ils reprirent leur marche. Le pere de Kamel avait fait un travail salutaire en tres peu de temps. Pour tous les navires a quai, il avait dresse un historique detaille. Thomas avait coche quatre noms sur la liste. Des capitaines suspectes ou condamnes pour des delits allant du degazage a proximite des cotes au transport de clandestins. L'un d'eux en particulier, suspecte mais jamais arrete faute de preuves, etait le plus grand espoir de Thomas. Il commandait l'Absolute Conqueror. Ils roderent entre les terminaux de conteneurs, depasserent les entrepots frigorifiques tandis que les portiques de chargement leur passaient au-dessus, sautant de proue en proue a la recherche de l'Absolute Conqueror qu'ils trouverent en bout de quai. Thomas laissa Yael en retrait derriere un hangar de transit et monta a bord. Il revint moins d'un quart d'heure plus tard, sans rien dire. Il prit son sac, fit signe a Yael de le suivre, et ils s'en allerent vers une autre silhouette massive qui flottait dans l'obscurite. Le port s'etait transforme avec l'apparition de la nuit. Les projecteurs des grues tournoyaient, les feux des mats brillaient en rouge et vert dans une ambiance sonore de raclements, de chocs metalliques, de moteurs, de treuils sifflant, de cris et de sirenes. A la seconde tentative, Thomas revint tout aussi bredouille et inquiet. Il craignait que le capitaine previenne les autorites de leur presence. Ils s'empresserent de rejoindre le nom suivant sur la liste, un porte-conteneurs deja bien charge. L'entretien dura plus longtemps. Yael patienta une heure. Et l'anxiete commenca d'instiller ses doutes obscurs dans son esprit. Une demi-heure s'ecoula encore. Yael n'y tenait plus. Elle faisait les cents pas, guettant avec mefiance les chariots elevateurs qui foncaient avec leur chargement, tous phares allumes. Thomas apparut soudain sur le pont, il lui fit un signe de la main pour qu'elle grimpe le rejoindre. Son coeur tressauta. Elle attrapa les sacs et quitta le beton du quai. En posant le pied sur la passerelle d'embarquement, elle se retourna pour contempler une derniere fois le sol. Quel genre de femme serait-elle lorsqu'elle le retrouverait ? Thomas l'appela et elle grimpa sans un mot, sans un regard. Plus rien d'autre ne devait compter desormais que son but. La confrontation qui l'attendait la-bas. De l'autre cote de l'ocean. En pleine mer, le plus impressionnant etait la puissance de l'air. La vigueur quasi permanente du vent sur l'Atlantique, les embruns qu'il arrachait a la surface de l'eau pour nimber le pont du porte-conteneurs d'un vernis glissant. Le vent sifflait aux tympans, etourdissait, et il fallut trois jours a Yael pour s'y habituer. Le Baltic etait si grand et si lourd qu'on n'y souffrait pas du roulis ou du tangage a moins d'une mer dechainee. Yael etait impressionnee par le nombre de conteneurs entasses sur le pont, en contraste avec cet horizon interminable de vagues et de houle, En quittant le monde des hommes, Yael realisa combien le Baltic etait fragile et minuscule, coquille de noix a la merci des elements. Jamais elle ne s'etait sentie aussi minuscule. Derisoire a l'echelle de l'univers. Puis elle s'habitua a cet infini mouvant. Elle considera tres vite que son opacite etait une alliee. Ne rien deviner de ses profondeurs, de ses abysses, etait une benediction. Elle aimait imaginer l'ocean comme un revetement solide qui les portait, une surface compacte capable de l'isoler des gouffres effrayants. Et elle oublia les canyons qui defilaient sous ses pieds, leur flore et leur faune. Mais le vent, elle ne put que le subir et l'accepter. Leur cabine etait a cote de la cheminee et, la premiere nuit, Yael eut de la peine a s'endormir, le bruit des moteurs etait trop present et l'enorme conduit qui passait non loin de sa tete resonnait de temps a autre d'etranges echos. L'equipage etait discret, tout juste avait-elle des contacts avec les officiers, mais a la demande du capitaine, ils mangeaient separement. Il leur rappelait souvent qu'ils n'etaient pas des passagers mais des clandestins, et qu'ils se devaient de rester silencieux, voire invisibles. Moins ils marqueraient les esprits, mieux ce serait pour tout le monde. Pour ce qu'elle put en savoir, l'equipage etait philippin et les officiers panameens. On parlait plusieurs langues a bord, dont un anglais hesitant. Les jours passaient sur les horloges murales accrochees au mess et qui indiquaient les fuseaux horaires qu'ils traversaient. L'expression > prenait un sens a bord. S'enfoncer dans ce no man's land indomptable pour des jours et des nuits, c'etait s'embarquer pour un etrange voyage interieur. L'homme ballotte par l'immensite chatoyante se retrouvait bien vite a contempler ses propres reflets, l'ame a nu, libre soudain de faire son menage, d'operer un tri et de choisir quel etre il souhaitait devenir. Une mue silencieuse etait en cours, un effeuillage lent, profond, qui debarrassait des attitudes, des faux-fuyants et des mensonges du coeur. Au matin du quatrieme jour, Yael chaussa ses baskets, enfila un short et un tee-shirt et partit seule pour faire le tour du pont en courant. L'assemblage polychrome des rectangles d'acier formait un chateau immense autour duquel elle fit son jogging. Pour la premiere fois depuis longtemps. Le son de ses pas heurtant le plancher disparaissait dans le ressac qui tourbillonnait contre la coque, et le vent qui sifflait entre les conteneurs. La purete de l'air portait ses foulees. Yael se sentait vivre. Elle remarqua au second passage sous la passerelle de navigation qu'un homme d'equipage etait assis a fumer sa cigarette en l'observant. Elle lut une certaine convoitise dans ses yeux. Un rictus gourmand qu'elle detesta. Yael hesita a continuer. Si elle tournait a nouveau elle serait dans la longue zone des marchandises, on pouvait l'entrainer entre les conteneurs. Personne ne pourrait alors ni la voir, ni l'entendre. Elle ne ralentit pas et poursuivit son exercice. Ne pas montrer qu'on a peur, pensa-t-elle. Se montrer forte pour decourager un type hesitant. Il restait encore quatre jours, ce n'etait pas le moment de flancher sinon le reste du voyage serait un cauchemar. Elle boucla un troisieme tour et revint vers sa cabine. Thomas l'attendait a sa sortie du cabinet de douche. -- J'ai parle avec le capitaine, nous serons a New York lundi prochain, dans la soiree. Ils resteront a quai deux jours pour decharger et charger. Ensuite ils partent pour Savannah en Georgie. Meme topo, et machine arriere vers Boston pour un dernier chargement avant le retour en France le 13 septembre. Il dit que si nous voulons rentrer, on peut les rejoindre a cette date. Ca nous laisse dix jours pour rencontrer Carl Petersen et aviser de la suite. Elle approuva sans developper. Elle n'avait aucun plan precis. Rien qu'un besoin de resultat. Savoir. Et s'assurer que ni son pere ni elle ne risqueraient plus rien. Le reste... elle improviserait sur place au gre des circonstances. Elle devait commencer par Petersen. Dans l'apres-midi ils allerent se promener sur la plage avant, berces par le bourdonnement tranquille des moteurs, un tremblement rassurant. L'etrave ouvrait l'ecume vers l'ouest, en direction du couchant. Ils parlerent de leurs vies, de ce qu'ils en attendaient, prenant soin de ne pas mentionner les Ombres. Ici, a des milliers de kilometres de la ville la plus proche, ils savouraient ce repit. Loin des civilisations et des mensonges. Ils dinerent et se coucherent tot. Ce soir-la, Yael s'invita dans la couchette etroite de son compagnon. Depuis la nuit qu'ils avaient partagee chez Kamel, elle ne se posait plus de questions quant a leur relation. Elle refusait de la definir. Seuls comptaient l'instant present, leurs caresses, leurs baisers et son desir de lui, de son corps. Elle guida le sexe de son compagnon jusqu'a elle. Sans aucun moyen de contraception. A aucun moment elle ne chercha a proteger cet echange, elle le souhaitait brut et instinctif, elle qui d'habitude etait si prudente. Il s'enfonca en elle, et elle gemit, de plaisir, de son choix assume, de ce voyage qu'il lui offrait et dans lequel elle voulait se fondre. Un voyage fusionnel, a la vitesse de l'oubli, toucher de l'ame par le corps l'unique realite de l'univers : un periple orgasmique entre le neant et la matiere, l'etat prenatal et post mortem. Elle voulait voyager a travers soi, a travers lui, dans l'essence meme de l'humanite. Alors, elle jouit. La traversee dura huit jours. Lorsque le Baltic approcha les cotes americaines, la nuit etait tombee depuis quatre heures. Yael ne vit que des lueurs dans le lointain. Sur la passerelle de navigation, le capitaine leur expliqua comment ils allaient quitter le navire. L'operation reposait sur leur discretion. Une fois a quai, les machines arretees, ils passeraient du cote oppose au quai et descendraient un escalier a flanc de muraille jusqu'au niveau de l'eau. Ils embarqueraient dans un canot pneumatique et devraient s'eloigner a la rame, sans se faire remarquer des bateaux de surveillance qui patrouillaient. Il leur faudrait sortir du port pour accoster dans un endroit tranquille. Et surtout, il fallait rester extremement attentif car si un tanker venait a appareiller ils seraient happes et broyes par ses helices, aucun des gros navires ne les verrait. S'ils venaient a se faire prendre, le capitaine nierait les avoir jamais vus. Ils devaient se debrouiller seuls et surtout oublier le Baltic. En attendant, il les fit conduire dans des cales, un reduit etrique, ou ils resteraient caches jusqu'a ce qu'on vienne les chercher, pour le cas ou les gardes-cotes feraient une visite-surprise a bord. Ils attendirent deux heures, serres l'un contre l'autre, des fourmis dans les jambes, les bras engourdis et la tete qui tournait. Un officier leur ouvrit enfin. Dans un mauvais anglais il leur ordonna de le suivre avec leurs sacs. Ils sortirent au grand air, dans la nuit scintillante de projecteurs du port new-yorkais. Ils se glisserent sous la protection des conteneurs et l'officier designa un escalier serpentant jusqu'au niveau de l'eau en leur donnant a chacun une rame en plastique. Pendant qu'ils devalaient les marches, il passa par-dessus bord un bateau pneumatique a peine suffisant pour deux personnes, qu'il fit descendre au bout d'une corde. Yael ne se sentait pas en securite contre la paroi de l'enorme cargo, et le clapotis de l'eau noire en contrebas ne la rassurait pas davantage. Thomas parvint a attraper leur canot et a s'y asseoir sans chavirer. Il aida Yael a en faire autant, les sacs cales entre les jambes. C'etait un radeau de fortune, a peine digne des jouets pour enfants qu'on pouvait trouver sur n'importe quelle plage. A la moindre houle il se retournerait. Thomas defit le noeud et ils ramerent en silence pour s'eloigner du Baltic. Son immense carcasse dominait la nuit. La frele embarcation s'enfonca dans l'obscurite, quittant la rade pour contourner le phare du port. Tres vite, leurs epaules devinrent douloureuses. Ils luttaient contre le courant. Le canot se mit a tanguer dangereusement. L'eau etait glacee. -- Je ne vois pas le rivage, s'inquieta Yael en haletant. Je ne vois que les lumieres. -- Juste sur notre gauche, des rochers. Et comme pour souligner les paroles de Thomas, Yael entendit les vagues qui se brisaient. Ils ramerent plus fort, les muscles en feu, et manoeuvrerent le plus habilement possible pour eviter d'aller s'ecraser sur des recifs, mais le courant finit par les agripper et les pousser rageusement vers la cote. Ils passerent a toute vitesse entre des aretes tranchantes et le canot vint racler le sable de la plage. Ils se jeterent sur la terre ferme en serrant leurs bagages contre eux, hors d'haleine et le corps douloureux, mais vivants. Ils y etaient. Ils etaient aux Etats-Unis. Le pays qui avait fait rever tant d'exiles. The land of the free, comme l'appelaient les premiers colons, pleins d'espoir et avides de liberte. Yael y etait venue reprendre la sienne. 67 Mardi 4 septembre. Pennsylvania Station. Debut de matinee. Avec les dollars que Kamel leur avait donnes, Yael et Thomas s'etaient offert une chambre d'hotel dans le Queens pour ce qui restait de la nuit. Apres un court sommeil, ils etaient partis en direction de Manhattan pour prendre le train. La gare resonnait sous les echos demultiplies de tous les pas. Les usagers defilaient si rapidement que Yael ne parvenait pas a distinguer leurs visages. Tous deux cherchaient un guichet ou acheter leurs billets et se faisaient bousculer par une foule au rythme frenetique, avant d'atteindre enfin une fenetre ou Yael glissa un billet de cinquante dollars. Moins d'une heure plus tard ils etaient assis dans un train de l'Amtrack filant a toute vitesse vers l'ancienne capitale des Etats-Unis. Ils atteignirent Philadelphie a l'heure du dejeuner. Sac sur l'epaule, ils acheterent des hot-dogs a un marchand ambulant et trouverent un plan de la ville pour localiser les differents quartiers. L'ancien general Carl Petersen vivait en peripherie, dans le quartier nord-ouest, au bord de la riviere Schuykill. Yael proposa qu'ils s'installent tout d'abord dans un hotel a proximite, et ils prirent un bus qui entra dans Fairmont Park, un vaste espace vert amenage de pistes cyclables et d'aires de pique-nique. Il les deposa au pied d'un motel a la sortie du parc. Thomas prit une chambre, qu'il paya en liquide, et acheta une carte d'acces a Internet pour aller consulter les informations en francais. Pas question que Yael joue les touristes sans passeport. Elle dut laisser Thomas parler pour deux. Devant l'ecran, elle fit un rapide tour des nouvelles, cherchant avant tout a s'assurer qu'aucun ressortissant francais n'avait ete tue en Inde. Rien sur le web. Yael se rememora les dates sur la feuille de route. Francois Mallan etait rentre de son trekking la veille. Il devait repartir le 5 septembre pour Paris, c'est-a-dire le lendemain. Yael soupira. Elle consulta les articles de presse concernant leur affaire. L'enquete n'avait pas beaucoup avance, la police se refusait a tout commentaire et les journalistes ne parvenaient pas a savoir si Yael Mallan etait consideree comme suspecte ou comme victime. Quant a l'assassinat de Henri Bonneviel, un suspect avait ete arrete et inculpe. Sa maitresse. Les enqueteurs affirmaient avoir reuni suffisamment de preuves de sa culpabilite. La femme n'en continuait pas moins de clamer son innocence. Yael termina en consultant ses mails. Rien de palpitant. Des spams par wagons entiers, ces publicites intempestives. Elle allait les effacer lorsque l'un d'eux attira son attention. Il n'y avait pas d'expediteur, juste un espace blanc, et il datait du 30 aout, cinq jours auparavant. L'intitule etait >. Yael hesita, ce n'etait peut-etre pas un spam. Elle cliqua dessus pour l'ouvrir en esperant ne pas declencher un virus. Le message etait concis. Et direct. Ses doigts se resserrerent sur la souris. Les Ombres avaient renoue le contact. 68 Puisque l'Histoire exerce une telle fascination sur vous, continuez a la lire, continuez ce que vous avez commence, passez a la suite ! Avec des billets de 5, de 20, et 100 dollars. En les reduisant sans les couper, vous devriez obtenir une suite interessante pour predire l'avenir... Mais prenez garde. Voir le futur peut couter cher. Peu son capables d'y survivre. C'est un jeu d'inities. Vous etes prevenue. >> Yael imprima aussitot la page et ferma la session. Elle retrouva Thomas dans la chambre. -- On change d'hotel ! prevint-elle en entrant. J'ai merde. J'ai consulte mes mails et il y en avait un des... Ombres. Elles sont capables de remonter la connexion jusqu'ici. Thomas ne repondit rien. Il ne la reprimanda pas non plus d'avoir pris ce risque. Il se contenta de prendre ses affaires et de sortir. Ils trouverent un autre hotel a moins d'un mile mais prefererent l'ignorer pour le suivant. Ils demeuraient cependant a courte distance de chez Carl Petersen. Thomas ferma la porte a cle derriere lui. -- Fais voir ce message. Elle le lui tendit. -- J'ai l'impression... que le ton a change, confia Yael. -- En effet, fit Thomas apres lecture. Yael haussa les epaules. -- Mais c'est logique ! realisa-t-elle soudain. Bonneviel mort, puisque c'est lui qui me contactait, les Ombres ne devraient plus m'envoyer de messages... -- Sauf si c'est l'autre faction qui le fait, completa Thomas. Celle qui a cherche a te tuer. -- Tu crois que c'est un piege ? Thomas relut le mail. -- Ils l'ont envoye il y a cinq jours. Ils avaient perdu notre trace depuis un moment. Il hocha la tete. -- Oui, c'est surement un piege. Un moyen de nous localiser. Le mail devait contenir une sorte de virus, un tracker, pour nous pister. Je ne sais pas s'il etait puissant mais s'il a fonctionne, ils savent maintenant que nous sommes aux Etats-Unis. -- Alors plus de temps a perdre. On va chez Petersen. Il n'etait pas seize heures lorsqu'ils appelerent un taxi pour les conduire chez le general a la retraite. C'etait une zone pavillonnaire, des maisons larges et longues, de plain-pied, separees par de fines haies et ouvertes sur la rue, rien qu'un gazon et des parterres de fleurs. Toutes disposaient d'une allee conduisant a d'imposants garages. La rue sentait le bien-vivre a l'americaine dans un quartier bourgeois. Yael et Thomas se firent deposer avant le numero qu'ils cherchaient et marcherent. De jeunes hetres bruissaient, bien alignes sur le bord des trottoirs. -- C'est ici, murmura Thomas. Continue de marcher. Je veux etre sur qu'on ne nous attend pas. Du coin de l'oeil, il scruta l'interieur des rares voitures qui stationnaient aux alentours pour s'assurer qu'elles n'etaient pas occupees. -- Je suis d'avis qu'on surveille la maison avant d'y aller, proposa Yael. Je ne voudrais pas tomber sur sa femme en son absence et qu'elle puisse le prevenir. Viens, j'ai une idee. Elle l'entraina au bout de la rue, sur un banc d'ou ils avaient vue sur toutes les proprietes, et sortit de son sac a dos feuilles de papier et crayon. -- Tu parlais de peindre l'autre jour, non ? Alors tu vas faire un portrait de moi, sur ce decor. Elle lui glissa un sourire complice et un clin d'oeil. -- Tu ne vas pas etre decue... Ils patienterent ainsi, Thomas levant regulierement son esquisse afin de montrer aux quelques passants ce qu'ils faisaient la. En fin d'apres-midi, une Lexus ralentit devant la demeure du general et s'engagea dans l'allee pour s'y garer. Un grand blond fringant en sortit du cote conducteur et ouvrit la porte arriere d'ou un vieil homme s'extirpa. -- C'est lui a coup sur, commenta Yael. Il a un chauffeur, rien que ca ! Le nervi alla jusqu'a la porte d'entree et sonna. Une femme d'une quarantaine d'annees leur ouvrit. Son apparence et son maintient confirmerent qu'il s'agissait d'une employee de maison. Elle fit entrer tout le monde et referma. -- Ils sont trois, murmura Thomas. Ca ne va pas nous simplifier la tache. -- Il y a bien des moments ou il est seul, non ? -- Vu son etat, je n'en suis pas sur. Apres une heure d'attente et de speculations, ils virent le chauffeur ressortir en saluant la gouvernante, monter dans la Lexus et disparaitre a l'autre bout de la rue. -- Un de moins, conclut Thomas. -- On y va. Thomas fit la grimace. -- On va pas attendre comme ca pendant une semaine ! insista Yael. Bonneviel avait ecrit que Petersen me parlerait, et il le fera. Thomas ne put faire autrement que de la suivre lorsqu'elle bondit sur ses jambes et s'eloigna. Ils sonnerent a la porte blanche. La gouvernante apparut. -- Bonsoir, fit-elle, un peu surprise. -- Nous venons voir M. Petersen, c'est tres important, lanca Yael dans un bon anglais. -- Vous etes... -- Dites-lui que nous venons de la part de Henri Bonneviel. Dites-lui que Bonneviel est mort. -- Ecoutez, je crois qu'il serait preferable d'appeler demain... -- Non, nous devons lui parler maintenant. C'est tres important. Je suis Yael Mallan. La gouvernante pinca les levres, partagee entre l'instinct protecteur et l'urgence qui brillait dans le regard de la jeune femme. -- Attendez ici, je vais voir ce que je peux faire, trancha-t-elle en refermant la porte. Elle se rouvrit moins d'une minute plus tard. -- Suivez-moi. 69 Yael et Thomas traverserent le salon jusqu'a une veranda ouverte sur un jardin magnifiquement entretenu. Assis dans une chaise longue en bois, les pieds nus dans l'herbe, le vieux general les toisa tour a tour. Il tendit la main pour leur designer deux sieges ou ils s'installerent. Il etait a l'abri du crepuscule sous un parasol plante a meme la terre. -- Maggy, servez-leur de l'orangeade, commanda-t-il d'une voix sifflante. -- Merci de bien vouloir me recevoir, monsieur Petersen, fit Yael. -- Qui est-ce ? demanda-t-il en designant Thomas. -- Mon ange gardien. Petersen la fixa. Ses yeux bleus brillaient comme de la braise. Malgre son age, il n'avait rien perdu de sa force mentale. Yael lui rendit son regard. Sa peau etait presque transparente sur ses os et ses veines vertes. Il n'avait plus de cheveux. Yael contemplait presque un siecle d'histoire. Ces mains-la avaient touche Kennedy, cette bouche lui avait parle. A en croire le recit de Kamel, on pouvait meme supposer qu'elle avait oeuvre pour ordonner l'assassinat du President. -- C'est ce salopard de Bonneviel qui vous envoie ! siffla-t-il. -- Il est mort... -- Bien sur qu'il est mort, cette tete de mule ! railla le vieillard. Il a fait chier Goatherd, il a ete trop loin. A l'evocation du nom qui figurait au sommet du schema, la jeune femme se pencha. -- Comment ca ? Un rictus de contentement tira le visage du general. -- Vous aimeriez savoir, hein ? Yael croisa les mains devant elle. -- Henri Bonneviel m'a fait venir ici. Il disait que vous me parleriez. La gouvernante reapparut avec deux verres qu'elle posa sur la table basse avant de s'eclipser. Petersen etira son bras pour attraper le parasol et d'une pichenette le fit se replier, s'inondant subitement de soleil couchant. Les rayons dores se prirent dans la silhouette du vieil homme, le recouvrant d'une cape de feu. Ses yeux ne furent plus que deux fentes. -- Pour ca, il faut savoir poser les bonnes questions, dit-il tout bas. -- Pourquoi moi ? Pourquoi Bonneviel a-t-il decide de m'envoyer tous ces messages ? -- Parce qu'il jouait a un jeu. -- Avec moi ? Petersen marqua une pause. -- Non, vous n'etes qu'un pion. La seule chose qui compte dans ce jeu, ce sont les joueurs, et la maniere dont ils vont gagner leur partie. Et vous etiez le pion de son adversaire. James Goatherd. -- Moi ? Petersen acquiesca lentement, penetre de ses revelations. -- Et pourquoi mes parents etaient-ils mentionnes a mes cotes chez Bonneviel ? -- Vous devez d'abord comprendre comment marche le jeu. Entendez bien que je n'utilise pas une metaphore, ils jouent reellement a un jeu. Au-dela du divertissement. C'est une partie sans fin, le plateau de jeu est le monde. L'objectif est le pouvoir. Une demonstration permanente entre les joueurs. Avec une sorte de hierarchie qui evolue en fonction des actions de chacun. -- Ils sont plus de deux ? -- Oui. Je n'en connais pas le nombre exact, mais ils ne sont qu'une poignee. Thomas murmura : -- Les Ombres. -- En effet, c'est un surnom qu'ils se donnent entre eux, bien qu'il change avec les epoques. -- Comment joue-t-on a ce jeu ? demanda-t-elle, les dents serrees. C'est une conquete d'argent ? -- Non, ca c'est la consequence pour ceux qui gagnent. Il faut pour cela marquer des points. Et l'Histoire avec un H majuscule est l'echelle de ces points. C'est sur l'Histoire qu'on inscrit ses victoires. -- De quelle maniere ? -- Par la manipulation. Chaque joueur dispose de ses propres interets et de ceux de ses partenaires. Il doit trouver un moyen, n'importe lequel, pour non seulement les conserver mais les faire fructifier. Cependant, il ne peut pas proceder n'importe comment ! Il doit imperativement jouer avec l'Histoire. La manipuler, jouer avec les hommes. Et le principal moyen qu'utilisent les joueurs c'est... -- Les coincidences, termina Yael se souvenant de tout ce qu'elle avait appris depuis quelques semaines. L'assassinat de Lincoln, celui de Kennedy... Petersen la scruta par-dessus le voile de lumiere qui l'enveloppait. -- En effet. Je vois que Bonneviel vous a bien orientee. Ce jeu est le fruit des megalomanies ambitieuses de milliardaires, dans une course effrenee au pouvoir, a >. Ils ont fini par se rassembler et se fixer des defis. Ces defis secrets sont devenus un besoin. Une regle a suivre pour pimenter leur quotidien. -- C'est... pathetique, le coupa Yael. -- Pas tant que ca ! Prenez un enfant indigene qui vit au fin fond de la foret amazonienne, ce n'est pas parce qu'il n'a pas le dernier jouet Star Wars qu'il sera malheureux, il est tout aussi epanoui avec les lianes tressees qui lui servent de jouet qu'un gamin americain. C'est une question d'environnement, de references. Les Ombres sont pareilles. Ce sont des gens qui ont grandi avec tout, absolument tout, ou en tout cas qui ont tout aujourd'hui. Et plutot que de se contenter de gerer leur empire, chacun dans leur coin, dans une solitude paranoiaque, ils se sont invente un moyen de donner du sens, une importance plus colossale encore a leurs actes. Ils n'ont fait qu'adapter leurs regles a leur environnement, a la hauteur de leurs references. Il passa une langue seche sur ses levres, avant d'enchainer : -- Lorsque certaines personnes faisant partie des Ombres ont decide que Kennedy allait a l'encontre de leurs interets, elles ont mis en branle un plan visant a son elimination. Tout en prenant soin que celle-ci se fasse selon des criteres minutieusement prepares. Je sais que c'est enorme, mais regardez le nombre de coincidences entre les assassinats de Lincoln et Kennedy et vous verrez ! Le > n'est pas a ce point pratique. Et il y a trop de coincidences dans l'Histoire pour qu'on puisse nier l'influence d'une force exterieure. Yael luttait pour maitriser sa revolte. -- Qui sont les Ombres actuellement ? -- Des hommes et quelques femmes. Ils se sont partage l'heritage spirituel de leurs ancetres, ce sont des gens qui ont toujours su naviguer dans les spheres politiques tout en etant rarement des figures trop en vue. Ils ont su comment orienter la societe. Ils ont mise sur le petrole avant le XXe siecle et ont manoeuvre dans l'ombre pour qu'il devienne une manne financiere colossale. Ils ont investi dans les transports et lance l'ere de la communication. C'est logiquement qu'ils se sont peu a peu empares des medias pour fonder des empires a l'ere de l'information. A la Premiere Guerre mondiale, ils ont flaire le potentiel de l'industrie militaire, et l'ont accaparee. La Seconde Guerre a confirme ce potentiel et les a encore plus enrichis. Un business parmi les plus juteux au monde mais qu'il faut entretenir. Kennedy s'etait farouchement oppose a cette politique. Il refusait l'intervention militaire contre Cuba et contre les Russes, il refusait un conflit au Vietnam. -- Alors les Ombres l'ont elimine. De nouveau, le rictus fit son apparition. -- N'allez pas pour autant faire de JFK un saint. D'aucuns disent que son opposition farouche a ces gens-la n'etait destinee qu'a favoriser les interets de son clan, si vous voyez ce que je veux dire... Yael ouvrit la bouche pour rebondir, Petersen ne lui en laissa pas le temps. -- Il ne faisait pas partie du complexe militaro-industriel comme vous l'appelez. Les interets de Kennedy n'etaient donc pas dans les guerres. Soyez neanmoins assuree que s'il n'avait pas peri, il aurait soigne l'empire de sa propre famille comme tous les autres. -- Vous etiez general a l'epoque, intervint Thomas, lourd de sous-entendus. Petersen perdit son sourire. -- Je ne suis pas une Ombre, si c'est ce que vous voulez savoir, repliqua-t-il. Mon travail a toujours consiste a jouer le role d'intermediaire. C'est pour ca que Bonneviel vous a envoyee a moi, mademoiselle Mallan. Yael eut la chair de poule en entendant son nom par la voix sifflante de cet homme. -- Que savez-vous de ma famille ? -- Ce que James Goatherd a bien voulu me dire. -- Goatherd ? -- Oui. Vous vouliez le nom d'une Ombre, en voici un. Et une figure historique s'il vous plait. Je crois que son grand-pere etait parmi ceux qui ont fait le coup le plus extraordinaire de tous les temps : le Titanic ! -- On a lu cette rumeur, intervint Thomas. C'est de la connerie. Jamais quelqu'un ne ferait une chose pareille. Ce serait impossible a orchestrer ! -- Croyez-vous ? Vous les sous-estimez grandement. Attendez de voir ce qu'ils nous preparent, j'ai entendu parler d'un coup enorme a venir. Si gros que personne ne pourra jamais imaginer que c'est un coup monte. -- Quoi donc ? Thomas s'etait redresse. -- C'est ce qui se chuchote dans les coulisses... Yael prit le relais : -- Que veut Goatherd a ma famille ? -- Ce que veulent toutes les Ombres ! Vous manipuler, vous controler. Pourquoi, je l'ignore. Mais je sais comment. Yael se leva, elle n'en pouvait plus. -- Asseyez-vous s'il vous plait, ordonna-t-il d'un ton glace. Yael obeit aussitot. -- Elles procedent souvent de la meme maniere. Je sais comment, je vous l'ai dit : j'ai souvent ete l'intermediaire entre les Ombres et ceux qui pouvaient leur servir. Une fois qu'elles tiennent leur cible, elles se renseignent pour tout savoir d'elle. Et peu a peu, elles l'encadrent. Pour une raison que j'ignore, Goatherd vous a selectionnee, probablement parce que votre famille etait assez calme, avec un peu moins de liens qu'une autre. Il vous a suivie. Des gens dressaient des rapports sur vous de temps a autre et lui faisaient des comptes rendus, il approuvait ou non les propositions qu'on lui soumettait vous concernant. Par exemple, je sais qu'adolescente vous etiez une tres bonne coureuse. A tel point qu'il devenait envisageable que vous tentiez une carriere sportive. Ca n'allait pas dans le sens de ses plans. Une sportive de haut niveau est trop sollicitee, trop encadree, Goatherd aurait eu du mal a vous surveiller, et surtout a faire de vous ce qu'il voulait. Alors il a fait organiser un... accident. La tete de Yael se mit a tourner. Elle se raccrocha a l'accoudoir de son siege. -- C'etait risque. Vous pouviez tres bien vous en sortir avec quelques bobos sans gravite et reprendre votre activite sportive, ou vous pouviez devenir un legume. Goatherd a pris le risque, plutot que de tirer un trait definitif sur vous. L'accident a ete parfait. Juste ce qu'il fallait : pas de degats en profondeur mais une hanche suffisamment abimee pour vous empecher a jamais de poursuivre dans la voie du sport. Yael ouvrit la bouche pour respirer. Son coeur s'emballait. Thomas se rapprocha d'elle. Il lui prit la main. Petersen s'amusa de cette reaction. Il enchaina : -- Goatherd se sert de vous comme il le fait avec des dizaines d'autres personnes. Ne cherchez pas a savoir pourquoi, vous ne le saurez jamais, lui seul le sait. La plupart du temps, il se contente de controler des vies uniquement pour avoir des pions sous la main un peu partout sur terre, pour le cas ou. C'est sa facon a lui de jouer. Yael balbutia froidement : -- Pourquoi votre nom apparait-il entre James R. Goatherd et celui de mes parents ? Petersen lut la determination teintee de colere sourde dans les yeux gris de la jeune femme. -- Nous y voila. Il m'a contacte l'an dernier pour me charger d'un travail. Yael se crispa. -- Quel genre de travail ? Ses mots fusaient avec une telle rage qu'ils en devenaient tranchants comme des lames. -- Le genre de travail que j'avais l'habitude de faire pour lui. J'ai un reseau de connaissances, elabore au cours des decennies. J'ai, pendant un moment, servi d'intermediaire entre les souhaits de M. Goatherd et leur concretisation, l'application sur le terrain de sa volonte. C'est aussi ce genre de services que je rendais a Henri Bonneviel. Je suis un peu comme... un organisateur, si vous voulez. J'etais, en fait. -- Qu'est-ce qu'il voulait a mes parents ? Petersen laissa passer un temps, fixant Yael droit dans les yeux. -- Les eliminer. Yael recut le coup dans le plexus. Elle dut inspirer une grande bouffee d'oxygene pour se maintenir droite. 70 Carl Petersen brulait en devoilant la verite. Le coucher de soleil le devorait peu a peu. -- Il y a tout juste un an, James Goatherd m'a donne un dossier sur vos parents. Il me chargeait de faire tuer votre mere par accident. Il voulait que cela se produise rapidement, et si possible un vendredi 13, juste pour la symbolique. Quant a votre pere, Goatherd voulait que nous preparions le coup longtemps en amont, que nous agissions lors de son voyage en Inde. Votre pere a l'habitude de programmer ses itineraires, a ce que j'en ai vu, et il etait surveille depuis plusieurs mois deja. J'ai eu le dossier complet entre les mains. Cependant je n'ai rien lance. J'ai dit a James Goatherd que j'etais fatigue de tout ca. De tout ce travail dans l'ombre, de ces plans toujours complexes. Eliminer un pere et une mere de famille pour achever ma longue carriere ne m'a pas... motive. J'ai decline la demande. Goatherd l'a mal pris, mais il sait que je travaillais a l'occasion pour d'autres Ombres que lui. Bonneviel essentiellement. Alors il s'est contente de reprendre ses dossiers et de m'oublier. Je presume qu'il a fait passer l'affaire a un autre de ses partenaires. Yael en appelait a toutes ses ressources mentales pour ne pas flancher. Elle broya la main de Thomas. On lui avait vole son existence. Sa mere avait ete assassinee. Par Goatherd. Au prix d'un douloureux effort, elle repoussa la souffrance pour se reconcentrer sur l'etre qui lui faisait face. Le monstre. -- Si vous avez refuse... comment expliquez-vous que votre nom figure sur le document d'Henri Bonneviel ? -- Parce que cet idiot espionne Goatherd, ca fait partie de leur petit jeu ! Mais que ses informations ne sont pas a jour ! -- Vous auriez pu le prevenir, contra Thomas, puisqu'il etait votre >. -- Si je suis encore la aujourd'hui, c'est parce que je ne trahis jamais la main qui me nourrit. Ni Goatherd, ni personne. L'heure... du bilan approchant, j'ai juste souhaite prendre une retraite definitive. Goatherd l'aura compris. Je crois qu'ils... (Une fois encore, Petersen dut humidifier ses levres craquelees.) Bonneviel est comme moi, reprit-il, il a decide que tout ca allait trop loin, beaucoup trop loin. Il veut... Il voulait y mettre un terme. Mais s'il avait agi directement, non seulement il aurait risque son empire financier, mais Goatherd lui serait tombe dessus avec les consequences que vous imaginez. Bonneviel devait donc passer par quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui ne faisait pas partie des Ombres. Qui n'avait rien a voir avec lui, qui ne pouvait pas lui etre rattache. Yael avala sa salive. Elle anticipait la suite. Petersen continua : -- Alors je presume qu'il a mis son reseau en marche pour espionner Goatherd, pour savoir ce qu'il manigancait. Et il est tombe sur vous. Il a decide que vous deviez tout savoir, tout apprendre. Probablement dans l'espoir qu'une fois tout cela decouvert, vous l'etaleriez au grand jour. Mais il semblerait que Goatherd ait lui-meme lu dans le jeu de son rival et n'ait pas apprecie. Au final, Bonneviel a tout perdu. -- Pourquoi Goatherd s'interesse-t-il a moi et a ma famille ? La voix de Yael etait tremblante, ses joues en feu. Les larmes menacaient au bord de ses paupieres. -- Il ne s'interesse qu'a vous, cerner votre famille ne servait qu'a vous toucher vous. Le pourquoi, je l'ignore. Ainsi que les causes et les raisons des decisions de Goatherd. Je me contente d'appliquer ses desirs contre une retraite confortable et l'assurance que mes enfants et petits-enfants auront de quoi vivre decemment dans ce monde ou l'argent est l'unique securite. -- Si Bonneviel voulait tout faire eclater en se protegeant, pourquoi ai-je decouvert qu'il etait mele a mon histoire ? demanda-t-elle en serrant les poings. -- Je presume qu'il ne l'avait pas voulu. Vous avez du etre perspicace. Si tout s'etait passe comme il l'avait prevu, vous n'auriez jamais du decouvrir ne serait-ce que son nom. Il a agi trop vite, c'est l'erreur a ne jamais commettre ! Nous pouvons prendre le controle d'une vie sans probleme, a condition d'avoir le temps necessaire. C'est l'unique condition. Yael se sentait mal. La nausee naissait de ce melange de revolte, de peur et de chagrin qui lui tordait les entrailles. -- Pourquoi Goatherd veut-il tuer... mon pere ? -- Aucune idee. -- Comment je peux l'empecher de tuer mon pere ? Petersen s'humecta les levres. -- J'ai bien peur que ce soit impossible. -- Je ne vous demande pas votre avis. Je veux savoir comment je fais ? s'ecria-t-elle soudain. Il secoua la tete. -- Vous ne comprenez pas. Meme si votre pere n'a pas encore ete assassine au moment ou je vous parle, la machine est si enorme qu'on ne peut plus l'arreter. C'est un reseau qu'on met beaucoup de temps a lancer, et qui freine rarement, et moins bien qu'un sous-marin ! Un flash visita Yael. Le revolver. Dans son sac. Tout contre elle. -- Je veux savoir, articula-t-elle lentement, comment je fais pour empecher Goatherd de tuer mon pere. Je ne vais pas perdre ce precieux temps a vous le repeter dix fois. Vous me suivez ? Le vieil homme eut un sourire las. -- Pour comprendre Goatherd, vous devez savoir comment tout ca fonctionne. Prenons un exemple. Imaginez un groupe de terroristes, des pauvres types fanatiques, recrutes dans des quartiers defavorises, des hommes sans espoir et pleins de haine, a qui on fait subir un lavage de cerveau avec des doctrines anti-ce-qu'on-veut, avec un martelement ideologique precis et calibre. Jusque-la, rien de bien original. Mais qui recrute ces hommes, qui les faconne et les prepare a servir une cause terroriste ? Des hommes plus implantes encore, des ideologues souvent. Qui sont eux-memes influences par une ou deux figures importantes qui leur transmettent leurs ordres, figures qui elles-memes sont soutenues par des hommes de pouvoir, les financiers de ce groupe. C'est toujours celui qui fournit l'argent qui commande. Et avec qui travaille ce mecene ? Qui lui fait faire des affaires ? N'est-il pas lui-meme manipule ? La pyramide entre le petit terroriste qui va se faire sauter au milieu des passants et le haut responsable est assez... monumentale. Souvent impossible a remonter. Et si la pyramide est bien structuree, elle peut tout a fait, derriere des pretextes fanatiques, religieux ou autres, cacher ses buts reels. Sans aucun rapport avec les motivations du kamikaze. -- Qu'est-ce que vous essayez de me dire ? -- Qu'un homme tres puissant de Wall Street peut etre le partenaire vital d'un... millionnaire saoudien par exemple. Leurs fortunes sont enormes, mais fragiles, et reposent sur leur entente cordiale. Et par un systeme de maillons, il se peut que ce financier new-yorkais soit responsable, volontairement, des actes terroristes d'un jeune fanatique a l'autre bout du monde. -- Comment pouvez-vous dire ca ? C'est... immonde ! -- Pour quelques centaines de millions de dollars, vous seriez surprise d'apprendre ce que sont prets a faire bien des individus sans scrupules, pauvre naive que vous etes ! -- Pourquoi un Americain commanditerait-il un acte terroriste a dix mille kilometres de chez lui ? Ca n'a aucun sens ! Petersen joignit les mains devant sa bouche en plissant les levres. Visiblement tente de repondre mais se contenant. -- La geopolitique est complexe, ma chere, se contenta-t-il de dire. Mais cet exemple doit vous faire comprendre l'impressionnante chaine de commandement installee entre celui qui prend la decision et celui qui l'applique concretement. Ce dernier est bien loin d'imaginer que ce qu'il fait n'a rien a voir avec ce qu'il croit, ce pour quoi il donne sa vie. C'est si complexe que le commanditaire lui-meme ne peut savoir comment les choses se derouleront, quand, et de quelle maniere. Les rouages sont si nombreux que si le commanditaire decidait de tout annuler, il faudrait des semaines pour le faire, si cela pouvait l'etre encore ! Il ne s'agit pas de decrocher son telephone. Pour reprendre notre exemple, il faudrait que notre New-Yorkais contacte son partenaire saoudien, lui fasse comprendre a mots couverts qu'il prefere ne plus poursuivre l'operation de destabilisation, le Saoudien faisant ensuite remonter l'ordre a ceux qui servent de leaders spirituels, souvent clandestins, donc difficiles a joindre, qui eux-memes devraient etablir le contact avec le chef de cellule qui a prepare le coup sur le terrain et qui devrait enfin se rapprocher de ses hommes pour annuler, modifier ou reporter l'operation. Des semaines, voire des mois de delai. C'est la complexite de cet organigramme qui provoque sa lenteur, mais qui le fait si parfait, impossible a remonter. On ne pourra jamais faire le lien entre quelques malheureux fanatiques qui font sauter une ambassade et le vrai responsable. Je peux comprendre que cela vous choque, mais n'oubliez pas qu'il n'y a pas de grand phenomene historique hasardeux. L'Histoire appartient a une poignee d'individus. Le pouvoir et l'argent sont leur seule conscience. Yael ne pensait plus qu'a une chose : son pere. -- Monsieur Petersen, vous etes en train de me dire que l'ordre a ete donne par Goatherd de tuer mon pere, mais que vous etes incapable d'annuler cet ordre, c'est ca ? Il leva la main devant lui aussitot. -- Je n'ai donne aucun ordre. Je ne suis responsable en rien de l'eventuel deces de votre pere, j'ai cesse de collaborer avec James Goatherd depuis quelque temps. Je suis fatigue de tout cela. Mais ce que je veux vous faire comprendre, c'est que si Goatherd a lance cette operation, il est presque impossible pour lui de l'annuler. Meme s'il en donne l'ordre maintenant. Il hesita avant d'ajouter : -- Meme si Goatherd venait a mourir aujourd'hui, je ne pense pas qu'on pourrait empecher ce qui a ete lance. Le vieillard secoua la tete et completa d'un sinistre : -- Et si je peux vous donner un bon conseil : ne cherchez pas a savoir le >, Goatherd ne parlera jamais. Jamais Mais vous, soyez assuree que vous ne survivriez pas a sa rencontre. > BLOG DE KAMEL NASIR. EXTRAIT 11. La peur aura permis a une poignee d'individus de faconner la societe comme ils l'entendent. La peur aura permis de changer le visage de cette societe. Elle aura permis le controle du peuple. Et du monde. Le Nouvel Ordre mondial. Voila ce qui est en train d'arriver sous nos yeux. Un Nouvel Ordre mondial qui pourrait etre une vision plus detaillee de ce fameux Project for the New American Century - PNAC (Projet pour un nouveau siecle americain), une organisation visant a >. En septembre 2000, le PNAC redige un rapport intitule Rebuilding America's Defenses qui propose et planifie une attaque contre l'Irak tout en indiquant que pour justifier une attaque contre l'Irak et la domination globale du monde par les Etats-Unis, il faudrait un >. Ce n'est pas une plaisanterie ! Cette organisation dont le discours n'est pas sans rappeler celui d'une ancienne doctrine effrayante qui visait a regner pendant mille ans, a son siege a Washington, DC, au 1150 sur la 17e Rue. Et vous voulez savoir le plus fou ? Parmi les membres anciens et recents on trouve, entre autres, Dick Cheney, Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz, Jeb Bush (frere du President), et Richard Perle. Toujours les memes. Les hommes dans l'ombre du President, ceux qui dirigent vraiment le pays. Alors, en ayant en tete que ces hommes pronent ce genre d'idees, il est interessant de se repencher sur les faits historiques recents. Je suis comme beaucoup de monde, je m'interesse un peu a la geopolitique. Et je ne peux pas croire que tout le Pentagone, tous les ministeres, toutes les agences de renseignements et toute la Maison-Blanche ne soient habites que par des cretins finis. En apparence peut-etre... mais pas en realite. Comme tout le monde sur terre ils savaient tres bien quelles seraient les consequences d'une invasion de l'Irak, les tensions qui en ressortiraient. Alors pourquoi le faire ? Pour les richesses economiques du pays ? Un point. Mais pas seulement, sans quoi les USA seraient deja en train d'envahir le Venezuela pour son petrole, le Niger pour son uranium, et l'Afrique du Sud pour son or, et ainsi de suite. Il y a un autre but derriere tout cela. Ils font tout depuis le debut pour que les tensions raciales s'exacerbent. Inutile de vous preciser qu'aux Etats-Unis, on a fait comme dans le monde entier, on a appris d'ou venait le terrorisme, sur quoi il reposait. Ils savent pertinemment qu'en envahissant l'Irak, ils attiseront un feu deja bien nourri. Surtout s'ils passent leur temps a citer Dieu, a affirmer que Dieu leur donnera la victoire finale sur le terrorisme... Que Georges W. Bush ne soit pas assez malin pour comprendre ce qui se passe dans le monde est une chose que je veux bien croire, mais tous ceux qui sont dans son ombre, qui dirigent reellement la nation, ceux-la savent tres bien ce qu'ils font. En agissant ainsi, non seulement le gouvernement americain n'eradiquera pas les terroristes, mais au contraire, il va en creer bien d'autres, des nouveaux... qui permettront de maintenir la cohesion de la nation americaine derriere des valeurs ultraconservatrices, celles de l'extreme droite qui dirige en realite le pays, tout en fournissant des contrats par centaines aux groupes industriels proches de la Maison-Blanche, qui permettront de faire avaler au peuple americain encore bien des mesures restrictives quant a ses libertes individuelles, sans qu'il bronche. Finalite : on cree une vraie vision manicheenne du monde pour les masses, entre les bons Occidentaux-infideles d'un cote et les gentils Arabes-terroristes de l'autre, tandis que les instigateurs de ce mode de vision s'en mettent plein les poches tout en s'assurant d'etre les leaders et de le rester, au moins pour un temps, lorsqu'ils quitteront la Maison-Blanche. Une vision manicheenne mais bilaterale dans laquelle chaque clan est persuade d'etre le bon, persecute, et qu'il a tous les droits en retour pour se venger et detruire l'ennemi dans une spirale sans fin, qui peut durer des decennies. L'exemple le plus flagrant est le messie du peuple : la television. Sur CNN on decouvre le conflit israelo-palestinien avec les images des enfants juifs mutiles par les bombes des terroristes palestiniens, tandis que sur Al-Jazira ce sont les enfants palestiniens qui sont a l'image, dechires par les bombes de Tsahal. Chaque clan, informe avec subjectivite, est ainsi persuade d'etre la victime de l'autre, l'ennemi cruel contre lequel il faut lutter. Les membres du PNAC ne sont pas innocents. Ils pronent la souverainete sans partage des Etats-Unis. Et ils ont prepare depuis longtemps leurs plans. Ils ont investi la Maison-Blanche. Pour repandre sur toute la planete leur ideal. Et trouver a leur pays un nouvel ennemi. Le terrorisme. Un pretexte. Pour instaurer la peur, pour passer de nouvelles lois, pour affirmer leur pouvoir, pour renforcer leurs richesses et controler le monde. C'est la realite. Celle d'un nouveau monde qui se construit sur notre ignorance. 71 Yael se leva d'un bond en fouillant dans son sac. Le revolver apparut dans sa main, brandi en direction de Carl Petersen. -- Ne dites pas ca ! hurla-t-elle, en larmes. L'homme la fixait sans ciller. -- Vous feriez mieux de la fermer, lanca-t-il, serein. Mes voisins vont prevenir la police. Thomas s'etait redresse lui aussi, desempare par le geste fou de sa compagne, les mains tendues vers elle pour l'inciter a se calmer. -- Je veux savoir ou trouver Goatherd ! gronda-t-elle. -- Mademoiselle Mallan. Je vous croyais plus apte a comprendre. Pour ces gens vous n'existez pas. Une fourmi. Voila ce que vous etes a leurs yeux. Si vous les approchez, ils vous ecraseront. Mais c'est peut-etre ce que vous souhaitez... Thomas tendit doucement une main vers Yael qui tenait toujours l'arme pointee sur Petersen. Le canon tremblait. -- Je ne vais pas attendre que mon pere se fasse tuer pour satisfaire les obscurs desirs d'un tare qui veut faire de moi son objet, repeta-t-elle, les traits ravages. Il se frotta le bout du nez : -- Dans ce cas le choix est simple : ou bien vous exprimez votre rage en allant voir Goatherd et c'est la mort assuree, ou bien vous ravalez votre orgueil et vos emotions, et vous acceptez de payer le prix de votre lucidite sur ce qu'est la realite du monde. Vous vivrez certes avec ces coleres froides a jamais, mais vous vivrez. Vous serez peut-etre le pantin de Goatherd, son jouet, mais vous saurez. Vous ferez partie de ces etres qu'on traite de paranoiaques parce qu'il serait trop douloureux de les croire. Les inities. Yael deglutit peniblement. Le revolver pesait une tonne au bout de son bras. Ses tempes claquaient frenetiquement au rythme de son coeur emballe. Elle baissa l'arme le long de sa jambe et cligna les yeux. Thomas se hata de la soutenir en la serrant contre lui. Il prit son visage entre ses paumes vivantes, chaudes, pour arrimer son regard au sien et lui transmettre la tendresse de son reconfort. Elle se calma. Puis elle marcha lentement vers la sortie, sans un regard pour Carl Petersen. Thomas fit un pas a sa suite mais se ravisa, tourne vers le vieil homme. -- Vous lui en avez beaucoup dit, je trouve, pour un homme qui a cultive le secret toute sa vie. Petersen se fendit d'un sourire enigmatique. -- Jamais ma bouche ne se descellera pour un journaliste. Mais je devais ce dernier service a Bonneviel. Maintenant elle sait, et moi, j'ai honore ma parole. Les cieux aiment les bons comptes. 72 Yael disparut du monde des vivants. Les premieres minutes, assise par terre dans la rue, sous une cabine telephonique, elle laissa resonner en elle, encore et encore, la voix d'homme qui venait de lui annoncer dans le combine : 'explosion d'un minibus de touristes sur le chemin de New Delhi. Je viens a peine d'avoir confirmation de son identite et... >> En quittant Petersen, elle avait couru dans la nuit, folle de desespoir, jusqu'a ce que Thomas la rattrape et la maitrise. Il l'avait reconduite a l'hotel ou elle s'etait effondree. Puis, en pleine nuit, elle s'etait relevee comme un zombie. Elle avait rejoint une cabine telephonique pour essayer d'appeler l'hotel de son pere. On n'avait pu le lui passer, il etait parti. Elle avait appele l'aeroport de New Delhi, sans obtenir le moindre resultat, pour se tourner enfin vers l'ambassade de France en Inde. Elle leur avait explique qu'elle devait joindre son pere, question de vie ou de mort. Elle avait hurle son nom au telephone. Il y avait eu un long silence avant qu'on lui demande de patienter. Un homme l'avait ensuite prise en charge, tres attentif. Il lui avait fait repeter son nom, puis avait change de ton, pour lui demander : > et de rendre concret le cauchemar. L'homme lui avait demande ou elle se trouvait. Elle devait joindre au plus vite le Quai d'Orsay. Mais Yael n'entendait plus rien. Le crochet de la douleur fouaillait son corps, son ame, et son souffle meme s'etait paralyse entre deux hoquets. Puis elle avait dormi, longuement, expulsant sa haine, son amour arrache, la formidable colere de l'impuissance. Thomas l'avait trouvee une heure plus tard, secouee d'un tremblement incoercible. Il l'avait portee jusqu'a son lit ou elle se perdit. Son etre tout entier se delitait peu a peu. D'heure en heure. Ce qu'elle etait. Ce qu'elle aimait. Ce qu'elle voulait. Tout se mela avant de s'effacer de sa conscience, de tourner lentement autour du point central, celui de l'oubli. Tout basculait dans l'illusion, l'irrealite de son existence. Rien n'etait vrai. Ses emotions s'engloutirent en elle-meme. Ses souvenirs aussi. Cette vie n'etait pas la sienne. Depuis combien de temps manipulait-on son quotidien ? Son premier amour etait-il reel ? N'avait-on pas barre le chemin a un autre garcon pour la pousser dans les bras de celui-ci ? Ses etudes etaient-elles le fruit de ses choix ou l'accumulation de manipulations ? Mensonges. L'accident de scooter. Cet homme qui avait grille la priorite en bas de chez elle. Un homme si gentil, encore plus traumatise qu'elle de l'avoir renversee. Menteur. Sa mere... le divorce de ses parents. L'accident de voiture... Mensonges. Les contours devenaient flous. Elle flottait entre deux realites. Soule de vertige. Elle dormit. Se reveilla en sueur. L'aube blanche. Qui meurtrit parce qu'elle renvoie a la realite de nos angoisses et douleurs qui s'averent ne pas etre un simple cauchemar. Se rendormit. Secouee de petits cris. Sommeil-refuge, sarcophage de pleurs ou le jour refusait d'entrer. De loin en loin, elle percevait la voix de Thomas. Qui lui parlait. Qui la faisait boire. Des voix qu'elle aimait mais qu'elle n'identifiait plus menaient sarabande. Des visages se superposaient. Puis, de ce maelstrom, naquit la phase de reconstruction. Son esprit devint une gigantesque salle d'archives ou tout se classait, se cloisonnait selon un ordre different. Les vieux tiroirs avaient saute, d'autres connexions s'effectueraient dans les abysses de l'inconscient. Un matin, Yael se reveilla, a bout de forces. Elle n'eprouvait aucun sentiment en particulier. Bien que la perception d'un mur bourdonnant derriere ses yeux. Celui qui la protegeait de la douleur trop vive. Elle ne se sentait ni bien ni mal, juste eveillee. Elle savait qu'elle pourrait tenir ainsi, a condition de fuir les emotions. Qu'elles ne viennent pas creer de breches dans ce mur protecteur. Elle n'allait plus pleurer. Elle n'irait plus puiser dans sa memoire. Elle pouvait agir. C'etait deja un bon point. Et elle savait quoi faire. Thomas l'observait sans rien dire. L'inquietude qu'elle lisait dans ses yeux ne faisait rien resonner en elle. L'information etait percue, mais pas transmise en profondeur. Elle parla, d'une voix pateuse : -- Je dois trouver James Goatherd. 73 Dimanche 9 septembre. Angle de la 108e Rue et de Lexington Avenue. Manhattan, New York. Ils etaient arrives la veille, assez tard, apres que Yael eut emerge de sa longue et inquietante torpeur. Kamel avait transmis l'adresse de Goatherd, a New York. Dans un premier temps, Thomas avait voulu raisonner Yael, afin qu'elle prenne le temps de se remettre, qu'elle se repose et reflechisse. Mais il avait vite compris qu'elle ne s'accrochait a cet objectif, trouver Goatherd, que pour tenir. Ne pas sombrer. Cet homme etait devenu l'enfer de sa vie. Contrairement a ce que pouvait laisser penser la reputation de l'Upper East Side, quelques blocs au nord n'avaient rien de bourgeois. Ils marchaient dans une rue aux maisons abandonnees, toutes ouvertures murees. Une musique latino jaillissait des immeubles encore habites et les boutiques - d'obscures epiceries vendant tout et n'importe quoi - disparaissaient derriere des devantures crasseuses. Ils occupaient une petite chambre suffocante dans un hotel miteux, mais discret, qui ne prenait pas cher et ou on ne vous posait pas de questions. L'air conditionne ne fonctionnait plus et ils avaient ete obliges de prendre une douche froide pour s'endormir. Thomas rentra en fin de matinee avec une pile de journaux et quelques provisions. Il suait abondamment, les rues semblaient s'evaporer sous la canicule qui plombait la ville depuis trois jours. Le contraste entre la lumiere eblouissante de l'exterieur et la penombre de la piece lui demanda un temps d'adaptation. Yael etait sur le lit, adossee au mur, les jambes repliees contre son torse parmi les draps moites. -- J'ai pris tout ce que je trouvais qui parlait d'economie, dit Thomas, en esperant qu'on y trouvera quelque chose sur Goatherd. -- Avec Internet on gagnerait une semaine de recherches. -- C'est trop risque, la coupa-t-il aussitot. Il ecarta les lames du store pour jeter un coup d'oeil en contrebas, en s'essuyant le front d'un revers de manche. -- Une fois que tu en sauras plus sur lui, soupira Thomas, tu comptes faire quoi ? -- L'approcher. -- Pour quoi faire ? Elle ne repondit pas. Thomas vint s'asseoir a son cote. -- Le tuer ne resoudra aucun probleme, murmura-t-il. Tu presseras la detente, et apres ? Voir sa tete exploser ne ramenera pas tes parents. Elle se leva pour passer dans la salle de bains et se rafraichir. New York etait en train de fondre. Ils epluchaient la presse financiere de la semaine, guettant le nom de Goatherd quelque part. Ils grignoterent des sandwichs sans quitter la chambre et burent quantite d'eau en bouteilles. En debut d'apres-midi, Yael s'enveloppa le visage dans une serviette mouillee. Elle se tourna vers Thomas : -- Tu ne veux pas demander au proprio qu'il nous donne au moins un ventilo ? Thomas descendit a la reception et dut attendre cinq minutes qu'on vienne repondre a ses coups de sonnette. Il remonta les mains vides. Quand il poussa la porte de la chambre, le sac de Yael avait disparu. Il ouvrit la salle de bains en sachant que c'etait inutile. Il trouva le mot sur la table. Une ecriture pressee. Un message epure. > Il se laissa tomber sur le lit, les mains jointes sur la tete. A present, c'etait quitte ou double. Il ne pouvait plus intervenir. Il avait deja beaucoup fait. Bien plus que prevu. Thomas n'avait aucun doute sur la capacite de la jeune femme a trouver James Rhodes Goatherd, meme sans qu'il l'aide. Mais irait-elle jusqu'au bout de son geste ? Probablement. Que lui arriverait-il ensuite ? L'arrestation. On la ferait passer pour demente ? Un type manipule a son tour irait la tuer ? Ou peut-etre se suiciderait-elle ? Thomas prefera ne pas y penser. Apres tout, ce n'etait plus de son ressort. Il avait fait plus que sa part. Le journaliste se mit a sourire avec un pincement au coeur. Ca n'avait pas ete la plus desagreable de ses missions. Cette fois, il fallait bien avouer qu'il s'etait implique au-dela du raisonnable. Il avait vraiment partage quelque chose avec elle. L'oublier serait difficile. Mais c'etait ce pour quoi il excellait dans son metier. Et on l'avait grassement paye pour ca. 74 Yael prit le metro pour s'eloigner de Thomas. Il ne fallait pas qu'il puisse la retrouver. Elle vit defiler les stations, s'efforcant d'oublier les traits de celui qui lui avait tant donne depuis quelques semaines. Elle l'abandonnait en ignorant volontairement la culpabilite. Elle le fuyait pour ne plus l'entrainer dans sa spirale. Tout ce cauchemar n'etait que le sien. C'etait sa vie et non celle de Thomas. Il garderait ainsi une chance de reprendre une existence normale, moyennant un peu de temps et quelques explications a son retour en France. Pour elle, tout s'etait arrete chez Petersen. Ce qui adviendrait d'elle desormais lui importait peu. Elle n'avait qu'une idee en tete : trouver Goatherd et lui faire payer. La suite... elle n'y pensait pas. Sa vie n'allait pas au-dela de la vengeance. Elle descendit a Bleecker Street Station et trouva un espace Internet en quelques minutes. A Manhattan ils fleurissaient comme les boulangeries en France. Elle sortit une poignee de dollars de sa poche, billets qu'elle avait pris dans la reserve que leur avait confiee Kamel, et s'offrit quatre heures de connexion. James Rhodes Goatherd. Rien qu'avec un moteur de recherche generaliste, des dizaines de pages s'afficherent. Une a une, elle les fit defiler. Elle les survola. Cela lui prit presque trois heures. Elle s'attarda sur les photos. Goatherd avait la cinquantaine, des cheveux poivre et sel, des rides profondes dans un visage regulier impeccablement rase sur tous les cliches. Il n'avait rien d'original. Yael en etait presque decue. C'etait un homme d'affaires comme tant d'autres, qui prenait soin de lui. Son tour de taille temoignait d'une subtile alternance entre cuisine equilibree et mets savoureux. Un physique absolument passe-partout. Elle fit une courte pause pour aller chercher un cafe au distributeur. Localiser Goatherd allait lui prendre plus de temps qu'elle ne l'avait pense. Il lui faudrait une chambre d'hotel. Un endroit calme. Hors de Manhattan, dans un quartier plus eloigne de la skyline des industriels de haut vol. Le Queens ou Brooklyn. Elle retourna devant son poste de travail ou elle decida d'approfondir a partir de criteres plus precis. Tout d'abord le nom complet avec differentes entrees telles : >, > ou >, puis elle essaya avec le mot >. C'est sur une page de cette recherche qu'elle decouvrit que James Goatherd avait rendez-vous a Manhattan le lundi 10 septembre. Demain. Il presidait une reunion de conseil d'administration a quinze heures, avant de se rendre a un vernissage en soiree. C'etait le site de l'artiste en question qui se faisait le temoin de son emploi du temps, soulignant combien c'etait un exploit et un honneur d'avoir la presence de M. Goatherd a son vernissage. Goatherd etait son mecene. Encore un jeu de dupes, songea Yael. Le milliardaire jouait avec ce peintre comme il devait le faire avec la plupart des gens qui l'entouraient, pour alimenter ses obscurs desseins. Yael nota les informations dont elle avait besoin et sortit de la boutique. Dans la rue, elle ne preta aucune attention a l'homme au walkman sur les oreilles qui venait d'arriver et qui deja se redressait pour s'elancer sur ses traces. 75 Yael dina dans un petit restaurant du Queens, au bord de l'East River. Elle mangea sans appetit et quitta sa table tres tot dans la soiree. Sur le chemin de son hotel, elle fit quelque chose qui la surprit elle-meme. Elle decrocha un telephone public et demanda aux renseignements l'hotel ou elle avait abandonne Thomas. Le proprietaire transfera l'appel vers la chambre du journaliste qui decrocha a la troisieme sonnerie, d'une voix mefiante. -- Thomas, c'est moi. -- Yael ! Ou es-tu ? -- Ecoute... Je voulais te le dire de vive voix, ce n'est pas contre toi, c'est juste que tu ne dois plus m'accompagner. Tout ca va trop loin. Rentre chez toi. Retrouve ta vie. Avec moi, il ne t'arrivera rien de bon. -- Ne dis pas ca. Dis-moi ou tu es, je te rejoins. -- Ce que j'ai dit a Petersen, je le pensais, tu as vraiment ete mon ange gardien. Maintenant, tu as accompli ton devoir. Et tu m'as procure un vrai bonheur. C'est... dommage qu'on ne se soit pas rencontres avant... -- Yael, je suis pret a te suivre, quoi que tu fasses, d'accord ? Elle hesita. Non, elle ne pouvait pas lui dire ca. C'etait idiot. Elle ferma les yeux. -- Pardonne-moi, dit-elle doucement. Et elle raccrocha. Elle tituba sur une centaine de metres et grimpa dans sa chambre, laissant derriere elle la rue deserte et chaude. Une silhouette s'extirpa d'une ruelle et vint jusqu'au telephone. L'individu enfila un gant en plastique pour saisir le combine et appuya sur la touche >. -- Hotel Raglio, dit un homme a la voix eraillee. La silhouette s'interrogea un court moment sur la suite a donner. -- Ma femme vient d'appeler a l'instant, elle a oublie de demander le principal a notre ami. Repassez-moi la chambre s'il vous plait. -- Ah... Euh... c'etait la... 24 je crois. Ne quittez pas. Mais la main reposa l'appareil pour couper la communication. L'homme pianota sur le rebord de la cabine. Il avait trouve la fille. Et probablement son acolyte. Si l'ordre de les eliminer tombait, le boulot serait fait avant la prochaine aube. Pendant leur sommeil. Ils ne se debattraient pas. Ils ne s'en rendraient meme pas compte. 76 Yael se leva tot, devancant la chaleur. Elle se promena sur les bords de la riviere, puis rentra recuperer son bagage avant midi. Au moment de quitter la chambre, elle verifia le revolver. Les balles etaient brillantes, lourdes. Elle les remit dans le barillet et referma le tout. Jamais elle n'avait tenu une arme a feu avant cette aventure. Elle ressentait comme une vibration dans le bras. L'arme pesait son poids. Se dire que d'une simple pression de l'index une vie pouvait basculer laissait une sensation etrange. Il suffisait de pointer la bonne personne, et toute l'Histoire prenait une orientation differente. Le revolver ressemblait a une telecommande. Une programmation de l'avenir. Le moyen de zapper un probleme en une seconde. Elle le rangea dans son sac et sortit. Yael gagna Manhattan en metro, sortit sur la 5e Avenue, et marcha jusqu'a la hauteur de la 56e Rue sous un soleil terrassant. Le building noir ou James Goatherd avait rendez-vous etait juste sous ses yeux. Une haute tour reflechissante, renvoyant les facades des immeubles environnants et le ciel bleu sans qu'on puisse discerner ce qui se passait a l'interieur. Yael trouva cela ironique. Apres ce qu'elle avait vecu avec les miroirs, c'etait la cerise sur le gateau. Elle attendit de l'autre cote de la rue. La sueur se mit a egrener les minutes, en grosses gouttes le long de sa colonne vertebrale. Peu avant quinze heures, une limousine blanche s'arreta devant l'entree. James Goatherd en descendit. Il portait un impeccable costume malgre la canicule et tenait une serviette en cuir sous le bras. Il disparut presque aussitot a l'interieur du batiment. Yael ne vit pas la silhouette qui se tenait a moins de deux metres derriere elle. Prete a intervenir. Elle traversa pour entrer dans le hall. Son ombre sur les talons. Un monde de fraicheur, de sourires composes et de confort apparut de l'autre cote du tourniquet en verre. Yael chercha Goatherd des yeux. Il entrait dans un ascenseur. Elle se precipita avant que les portes ne se referment. La silhouette derriere elle bondit aussi promptement. Goatherd, Yael et son gardien se retrouverent ensemble dans la spacieuse cabine chromee. La jeune femme ignora le colosse qui s'appretait a la maitriser. Elle fixait Goatherd. Celui-ci pivota vers elle pour l'examiner a son tour. Sa peau avait une texture presque elastique. Son costume renforcait son maintien et ses mains etaient manucurees avec soin. Tout en lui respirait la bonne sante et l'elegance. Yael accrocha ses pupilles et les sonda. Il cligna lentement les paupieres. Rien sur ses traits ne trahit la moindre emotion. Pourtant Yael sut qu'il l'avait reconnue. Elle plongea la main dans son sac. La voix du troisieme passager de l'ascenseur claqua aux oreilles de Yael : -- Laissez vos mains ou elles sont. Une haleine mentholee descendit sur sa nuque, soufflant dans ses cheveux. -- Je serais vous, j'obeirais, fit Goatherd sechement. Yael sentit la colere s'emparer d'elle. Tu n'es pas moi. Tu ne me feras pas obeir. Elle agrippa la crosse et l'arme sortit du sac. Toute la cabine se deforma brutalement, l'image de Goatherd se contracta tandis qu'un flash blanc aveuglait Yael et que la douleur se propageait jusqu'a son cerveau. Ses jambes se deroberent et elle s'effondra sans parvenir a amortir le choc avec ses bras. Sa tete heurta la moquette rouge. La derniere chose qu'elle vit fut James Goatherd qui secouait la tete avec une moue meprisante et qui rajustait le noeud de sa cravate. 77 La tete ecrasee dans un etau. Yael ouvrit les yeux... Deux machoires d'acier broyaient son crane, comprimant son cerveau. Elle etait allongee sur un canape en cuir, les mains liees par une fine bande de plastique qui lui entaillait les poignets. Elle voulut se redresser pour voir ou elle se trouvait mais sa tete explosa. Aucun etau, juste une migraine a hurler. Tout doucement, elle roula sur un coude. C'etait un salon ressemblant a un pub anglais, tout en bois verni. Un pan de mur entier n'etait constitue que de verre. En haut de la tour noire. Manhattan partait a la conquete des cieux sous ses yeux, dressant un horizon vertical de facades plus vertigineuses les unes que les autres. Yael vit le soleil a travers la vitre fumee, devina la chaleur suffocante qui plombait la ville. Le salon, lui, etait climatise et la temperature frisait meme la fraicheur. Elle se relaissa tomber, etourdie. Et sombra a nouveau dans l'inconscience. Il faisait nuit lorsque ses paupieres se souleverent. Son front palpitait encore, un elancement fusait a chaque battement de son coeur. Cette fois Yael prit tout son temps pour s'asseoir. Ses bras etaient engourdis, ses menottes de plastique lui cisaillaient la peau. La piece etait sombre, seulement eclairee par le nimbe urbain de Manhattan. Un petit oeil rouge brillait dans un angle de la piece. Une camera... Elle s'humecta les levres, sa bouche etait pateuse, sa nuque raide. Derriere les deux canapes en vis-a-vis, Yael remarqua un bureau, vierge de tout papier. La diode rouge de la camera s'eteignit. La porte du salon s'ouvrit une dizaine de secondes plus tard. James Rhodes Goatherd entra et une serie d'appliques murales s'allumerent sur son passage. -- Vous etes du genre tetu, n'est-ce pas ? lanca-t-il dans un francais impeccable. Il avait tombe la veste. Il traversa sans un bruit et ouvrit les portes d'un minibar. Yael etait dans un etat second. Il se servit un bourbon et apporta un verre d'eau qu'il deposa devant Yael, sur la table basse. Elle remarqua une alliance a son annulaire et une chevaliere au petit doigt. Puis il prit un long couteau effile qu'il pointa vers elle. -- Ecoutez-moi bien, je ne suis pas du genre patient. Je ne vous donnerai pas une seconde chance de me parler. Faites un geste deplace et c'est la fin de notre petit entretien. Sur quoi il trancha ses liens. Yael le vit reculer pour s'asseoir en face. Elle prit le verre et le but d'un trait. -- J'aurais pu vous faire disparaitre la nuit derniere et je ne l'ai pas fait. Que faites-vous en retour ? Vous venez ici avec une arme dans votre sac pour... quoi au juste ? Me menacer ? Me tuer ? (Il secoua la tete.) Pas tres fin comme plan, railla-t-il. Yael s'entendit repondre d'une voix lointaine, enrouee : -- Je vous emmerde... Goatherd leva les yeux au ciel. -- Allons donc... Notez bien que je n'ai aucune animosite a votre egard. J'ai presque envie de dire que tout ca n'est pas votre faute. -- C'est vous qui m'avez entrainee jusque-la... Elle ferma les paupieres un court instant, le temps de chasser le bourdonnement qui assaillait ses oreilles. -- Comment avez-vous pu me faire ca ! articula-t-elle doucement. Ma famille, ma vie... Goatherd eut l'air agace. -- Allons ! Ne me faites pas le coup de la victime eploree, je deteste qu'on s'apitoie sur soi-meme. Yael le fixa. La colere revenait. Le milliardaire enchaina : -- Des millions de gens affrontent des drames chaque jour, ils s'en remettent et repartent de plus belle. Vous aviez une petite existence banale, on s'est contente de la pimenter un peu... -- Ne dites pas >, ayez le courage de dire > ! Vous m'avez vole ce que je suis. Mes choix. Mes parents. -- Moi ? s'etonna Goatherd en souriant. Moi ? Non, vous n'y etes pas du tout. Avouez que ca serait idiot de ma part de faire tout cela. Pour en arriver ou ? A ce que vous debarquiez un jour avec votre arme au poing ? (Il secoua les epaules.) Reflechissez, ma chere ! Ca n'aurait pas de sens ! -- Vous ne l'aviez pas prevu... Desole de casser votre reve, Goatherd, vous ne pouvez pas tout controler. Il croisa les bras sur sa poitrine, visiblement ennuye qu'elle puisse penser cela. -- Il est vrai que nous avons mis du temps a vous retrouver depuis la Suisse. Vous savez, la NSA est une agence enorme. Les directeurs sont des militaires et des civils, avec un passe dans des entreprises, des appuis politiques. Un homme comme moi controle une partie de ces appuis et de ces entreprises. Ca signifie que j'ai mes entrees a la NSA. Ils vous traquaient pour moi. Et hier, lorsque vous avez entre mon nom sur Internet, un logiciel espion charge de surveiller toute personne effectuant des recherches sur certains noms, dont le mien, s'est mis a vous pister. Il a analyse votre dynamique de frappe et... O miracle ! c'etait celle qui correspondait a une certaine Yael Mallan, archivee depuis son ordinateur personnel a Paris. Vous ne serez plus surprise d'apprendre que le logiciel est remonte jusqu'a votre poste de connexion, pas loin d'ici, et a transmis l'information a un responsable. Votre identite faisait partie d'une liste que j'ai fournie a la NSA. A peine prevenu, j'ai envoye un homme a moi pour vous pister. Il ecarta les mains. -- Et voila. J'aime la simplicite apparente de tout cela. Je pouvais vous faire eliminer des cette nuit. Son visage s'assombrit soudain. -- Il est vrai que mes hommes ont essaye de vous supprimer a plusieurs reprises sans y parvenir. L'erreur en incombe a leur incompetence. Ces cretins vous ont certainement sous-estimee. Yael n'etait pas sure de le suivre. -- Vous etes... Pourquoi m'avoir espionnee toutes ces annees, avoir manipule mon existence pour finalement vouloir me tuer ? Parce que Bonneviel voulait me dire la verite ? C'est ca ? La colere commencait a grandir. Il secoua la tete, attriste. -- Vous n'y etes pas du tout. Je vous ai epargnee cette nuit parce que vous etiez localisee, donc neutralisee d'une certaine maniere. Au debut, a Paris puis en Suisse, j'ai charge une de mes entreprises de securite qui possede un departement un peu > de vous eliminer. Vous en saviez trop. Mais en vous sachant ici, a New York, j'ai estime qu'il etait judicieux de vous donner une chance de me rencontrer. Apres un si long voyage et autant d'adresse... Vous etes une femme surprenante et... meritante. Mes hommes se sont assures de ne plus vous quitter jusqu'a cet instant present. En revanche, pour ce qui est de votre vie... manipulee, je n'y suis pour rien. Yael fronca les sourcils. Il se fichait d'elle. Elle serra les poings. Il l'humilia d'un sourire. -- Vous ne comprenez rien, decidement... Maintenant que Bonneviel vous en a tant dit sur les Ombres, vous ne comprenez toujours pas ? Nous n'agissons pas au hasard. Nous aimons le controle. L'influence subtile des hommes pour servir nos desseins. C'est pourtant assez clair ! Ouvrez les yeux, bon sang ! (Il balaya l'air devant lui.) Tout ce que vous avez fait ou presque etait prevu ! Jusqu'a votre presence a mes cotes, avec cette arme. Yael avala sa salive, son coeur s'etait accelere. Goatherd lanca le coup de grace : -- C'est Henri Bonneviel qui est derriere tout ca. Depuis le tout debut. Vous qui en savez tant sur nos methodes, vous n'avez pas remarque les > qui vous conduisaient a mon assassinat ? 78 Yael tremblait sur le canape en cuir. -- Vous me decevez ! s'ecria Goatherd en prenant un air affecte. J'ai mis la main sur une large partie du dossier de Bonneviel vous concernant. J'ai vu les pistes sur lesquelles il voulait vous lancer. Le billet de un dollar, les Presidents assassines... Et malgre tout ca, vous n'avez rien vu ? Enfin ! C'est sous vos yeux depuis le debut ! Yael s'enfonca dans son siege. -- Les Skull and Bones de Yale, universite ou j'ai etudie, commenca le milliardaire. Yale ! Anagramme de Yael, enfin ! Et mon nom... Goatherd, qui signifie > en anglais ! C'est d'une ironie cocasse avec la signification de votre prenom en hebreu, non ? Yael : chevre des montagnes. Il y a le prenom de ma fille : France, votre pays. Et mon second nom : Rhodes. Vous revenez de vacances, n'est-ce pas ? Vous etiez a Rhodes... Yael ouvrait la bouche sans parvenir a parler. -- Vous vous demandez comment il a fait, non ? (Goatherd jubilait.) Rien de bien sorcier. Un savant alliage entre des techniques de communication, de marketing et des moyens. Pour vos vacances par exemple, son equipe s'est arrangee pour vous bombarder pendant un an de publicite vantant les merites de Rhodes. Ils ont repere l'agence de voyages devant laquelle vous passiez le plus souvent et se sont debrouilles aupres d'un voyagiste pour offrir des prix attractifs a cette agence pour qu'elle valorise le deplacement a Rhodes, affichant cette destination en vitrine. Jour apres jour, vous avez vu Rhodes ecrit partout, a des prix competitifs. Il aura suffi de mettre deux personnes a vos cotes dans une file d'attente, en train de parler de Rhodes et du bonheur qu'ils y avaient eu et, consciemment ou non, votre esprit s'est interesse a cette destination. C'est le principe de l'image subliminale dans les publicites visuelles. Et ca a marche sur vous ! Il existe tant de moyens pour >, pour > une personne dans ses choix ! Yael avait la tete qui tournait. Sa colere s'etait dissoute, remplacee par un abattement total. Elle se sentait ecrasee. Des larmes monterent a ses yeux. Goatherd ne s'arretait plus : -- Je pense qu'il y a la assez d'elements nous liant l'un a l'autre pour que ce cher Bonneviel marque quelques points a son tableau de chasse. Ce n'est pas extraordinaire, mais c'est deja pas mal. Car voyez-vous, Bonneviel, quelques autres et moi sommes... partenaires et concurrents, si je puis dire. -- D'un jeu odieux, lanca Yael d'une voix vacillante. Goatherd haussa un sourcil, tres surpris. -- Bonneviel a ete plus loin que je ne le pensais ! avoua-t-il. (Soudainement contrarie, il leva un index pour corriger :) Cependant, je n'emploierais pas le terme >, c'est... reducteur et vulgaire. Je dirais plutot que nous nous sommes fixe des regles pour etablir et renforcer notre pouvoir, des regles qui nous obligent non seulement a aller dans le sens philanthropique mais qui nous permettent de nous reconnaitre. Il ne s'agit pas seulement d'argent, de pouvoir, Yael. C'est l'art d'exercer ce pouvoir qui est admirable. Regardez votre Louis XIV, aurait-il ete aussi celebre s'il n'avait ete qu'un roi parmi d'autres ? Non, bien sur que non ! On le respecte parce qu'il a exerce son pouvoir avec ce que j'appellerais un certain art. Il a marque l'Histoire de ses choix, de ses constructions ! Yael n'en revenait pas. Lui, James Goatherd, milliardaire americain a l'influence economique et politique sans limites, avait une vision primaire de l'histoire francaise. -- Nos aieuls ont reve d'un monde nouveau, plus harmonieux, le Nouvel Ordre mondial, et nous nous efforcons d'y parvenir. Les moyens ne sont certes pas a votre gout, mais ils sont adaptes a l'humanite. Goatherd porta son verre a ses narines pour humer l'arome du bourbon. -- Avec le temps, enchaina-t-il, et si nos plans parviennent a se mettre en place, le monde de demain sera plus securitaire encore. Nous rendrons le controle des hommes aussi facile que celui des marchandises. Les lois changeront progressivement, pour nous permettre davantage de liberte, et nous assurer une domination plus aisee des citoyens du monde, necessaire a la prosperite de l'humanite. -- Comment pouvez-vous utiliser le mot > ? Vous parlez des hommes comme de vos esclaves ! Vous etes un facho repugnant. Goatherd haussa les sourcils. -- Vous etes ignorante et naive, mademoiselle. Je deteste ces gens qui s'arrogent le droit de parler politique ou enjeux economiques sans la moindre connaissance en la matiere. Qu'imaginez-vous ? Que les hommes sont des gens responsables ? Qu'on peut les laisser libres de leurs choix ? Qu'ils feront ce qu'il faut pour se gouverner et prosperer ? Quelle ineptie ! Quel manque de lucidite ! (Un sourire enerve s'empara de son visage.) Et comme vous aimez vous gargariser de grands mots : >, >, > Des concepts aussi reducteurs et grossiers que votre absence de culture en la matiere. Laissez donc les questions de politique aux gens qui savent ce que c'est ! Laissez-nous gerer le bien de l'humanite ! -- Le bien de l'humanite ne vous interesse pas, c'est le votre qui compte. Votre enrichissement ! Votre pouvoir ! Voila ce qui compte a vos yeux. -- J'ai une definition de mes priorites moins reductrice ! C'est un legs spirituel qui vous depasse. Je me dois, moi et mes semblables, de faire proliferer mes interets pour continuer a etre au sommet de la chaine de commandement. Cela nous permet de guider la societe dans la bonne direction, car l'humanite ne peut survivre que sous la tutelle dominante d'une poignee d'hommes. Les hommes ensemble, la masse, sont trop capricieux pour qu'on leur laisse une pleine liberte. Ils sont comme un enfant seul dans une grande maison. C'est notre role de veiller sur eux. Yael rejeta la tete en arriere. Elle se demanda tout a coup a quoi servait d'argumenter avec un dement pareil. Elle ajouta lentement : -- C'est pour votre petit jeu de pouvoir que Bonneviel a detruit ma vie, afin de faire en sorte qu'un jour, je puisse venir jusqu'a vous et vous tuer. -- Ne le prenez pas mal. Bonneviel a eu bien du merite a tout mettre en place. Nous etions rivaux, c'est vrai. Il souhaitait prendre ma place et pour cela il fallait m'eliminer. Mais pas n'importe comment ! En jouant selon nos regles. Pour qu'avec le temps, on puisse observer ma mort et mon assassin et relever un certain nombre de coincidences frappantes. Bonneviel aurait alors marque quelques points pour grimper dans notre hierarchie. Mais il a triche... Yael scruta le milliardaire. -- Il y a une regle a ne jamais transgresser. Devoiler notre fonctionnement a des non-inities comme vous. En faisant cela, il s'est exclu de notre cercle. Je l'ai fait supprimer, et cette fois sans chichis, il ne meritait pas cette peine. Yael se rememora les dernieres semaines de sa vie. Bonneviel avait truffe son appartement de haute technologie pour l'effrayer. Lui faire prendre conscience de l'existence des Ombres, de leurs methodes. Pour que la colere monte progressivement en elle. Et pendant ce temps, Goatherd avait decouvert le petit jeu de son homologue suisse en l'espionnant, et il avait decide d'envoyer ses hommes pour la tuer, elle. La premiere fois chez elle. Au moment ou elle descendait dans les Catacombes. Et ils l'avaient suivie, probablement alertes par la lumiere sous la plaque de verre du salon. Yael avait survecu au prix d'une vie. Pour laquelle elle n'eprouvait plus aucun remords. Tout avait ete calcule. Meme le revolver dans les gorges du pont du Diable etait la dans un but precis. Au moment ou elle l'avait trouve, elle etait suffisamment a fleur de peau et paranoiaque pour s'en emparer et le garder. Quelque chose la chiffonnait pourtant. Elle n'avait pas suivi toute la logique preparee par Bonneviel. Plusieurs fois, elle s'en etait meme detournee. Tout d'abord en decouvrant l'identite de Lubrosso. Puis celle de Bonneviel en personne. Il s'en etait fallu de peu pour que sa strategie n'echoue completement. Comme pour confirmer ses deductions, Goatherd expliqua : -- Vous avez ete plus rapide que la musique parfois. J'ai bien lu le dossier prepare par Bonneviel, ce n'etait pas simple. Tout a bien fonctionne en definitive. Parce qu'il avait songe au plus important : bien vous encadrer. Yael le regarda sans comprendre. -- C'etait assez delicat a organiser. Mais Bonneviel a du bien s'amuser a gagner votre confiance. -- De quoi parlez-vous ? -- Plutot de qui ? Il lui lanca un sourire sadique, et joua avec son verre. -- Eh bien, pour s'assurer que tout allait se derouler sans encombre, Bonneviel a mis a vos cotes un homme tout devoue a sa cause, ma chere Yael... Tout devoue a votre cause... 79 Yael jeta un regard affole autour d'elle. Elle perdait contact avec la realite. Non... Goatherd se moquait d'elle. Il jouait encore... -- Thomas..., murmura-t-elle. -- Oui. Votre... compagnon, n'est rien d'autre qu'un homme a la solde de Bonneviel. J'ai pirate ses dossiers, je peux vous en dire plus sur lui. Il est vraiment journaliste independant. C'est une couverture pratique pour sillonner le monde. En realite il fait partie du cercle de Bonneviel. Il est paye par le banquier suisse ou ses collaborateurs lorsqu'ils ont besoin d'un homme d'infiltration. Thomas est son vrai nom. Il ne vous a pas totalement menti, le galant homme. Yael avait l'impression qu'un vide s'ouvrait sous ses pieds. Tout son corps se raidit. C'etait un coup de bluff. Un de plus. Pour la destabiliser. -- Il a fait l'armee au Canada, continua Goatherd. D'apres son dossier, il s'est ensuite porte volontaire pour rejoindre un groupe de mercenaires. L'adrenaline et la bonne paye etaient ses motivations. C'est la qu'un homme de Bonneviel l'a recrute. -- Vous mentez ! j'ai rencontre Thomas par hasard dans un bar. Il m'a attiree, c'est moi qui suis allee vers lui, et non le contraire. Il y avait peu de chances que ca se produise. Et ne me dites pas qu'il etait tous les soirs dans les bars que je frequente, Thomas a un physique que j'aurais remarque si je l'avais vu. A ces mots, Goatherd lanca ses mains ouvertes vers elle, pour souligner qu'elle venait de parler juste. -- C'est exactement ca ! s'amusa-t-il. Il a un physique que vous avez remarque. Enfin, Yael, apres tout ce que vous avez appris de nos methodes, pourquoi ne pouvez-vous accepter que tout ceci etait prepare ? Vous allez me parler > et >, moi je vous repondrai : hormones et etudes psychosociologiques d'un patient. C'est ce que vous avez ete pour Bonneviel et ses hommes : une patiente a etudier, dont il fallait decrypter les codes amoureux. Ils vous ont espionnee pour decouvrir quel type de femme vous etiez ! (Il croisa les jambes pour s'installer confortablement.) Statistiquement, les couples qui durent se ressemblent. Dans leurs attributs physiques - ce n'est pas un hasard si nous faisons plus facilement confiance a quelqu'un qui nous ressemble physiquement - ce qui est demontre scientifiquement - mais aussi par la personnalite, le niveau d'education. Jusque-la, rien de bien nouveau. (Goatherd leva l'index.) Je vois que vous etes sceptique, laissez-moi approfondir. Les scientifiques savent aujourd'hui que nous sommes instinctivement attires par des etres du sexe oppose ayant certains genes du systeme immunitaire, les HLA, les plus differents des notres. La nature s'est arrangee pour qu'a force de reproduction, le melange des genes renforce notre resistance. Ingenieux ! Et nous captons cette difference en grande partie par l'odorat ! Des informations sur les genes de notre systeme immunitaire sont portees dans les messages chimiques que nous degageons, par la transpiration notamment. Lorsqu'une personne vous plait, c'est qu'elle a des genes HLA tres differents des votres. C'est instinctif bien entendu, mais notre cerveau analyse les informations olfactives qu'il recoit et les resume assez simplement de maniere binaire : attirant ou non. Goatherd avait le regard brillant, fier de decrypter le mecanisme utilise par Henri Bonneviel. -- A cela, vous ajoutez Pocytocine, l'hormone de l'amour. Celle que notre corps libere lorsque nous sommes heureux avec quelqu'un, et c'est aussi Pocytocine qui envahit le cerveau lors du rapport sexuel. Maintenant que vous savez tout cela vous pouvez imaginer l'action de Bonneviel. Il a cherche parmi les hommes qui travaillaient pour lui quelqu'un ayant un maximum de ressemblances physiques avec vous et dont les genes HLA etaient le plus eloignes des votres. Si possible en s'assurant qu'il avait quelques ressemblances avec votre pere, coupe de cheveux, intonation de voix ou autre, pour nourrir votre OEdipe au passage. Et il l'a bien forme sur ce qu'il fallait vous dire. Lui inculquer un certain nombre de techniques, comme de regarder l'autre droit dans les yeux pour renforcer ses reactions affectives, tout le B.A. - BA de la PNL... Sans oublier les codes vestimentaires qui vous plaisaient... et le tour etait joue. Yael secoua la tete. On ne pouvait l'avoir controlee a ce point. -- Bonneviel avait acces a des laboratoires de pointe, il aura sans difficulte mis au point, si ca n'existe deja, un systeme pour vous injecter de Pocytocine chaque fois que vous etiez avec Thomas. Verser la dose dans votre verre, ou vous l'injecter par contact, avec une bague ou un minuscule patch, je ne sais pas. Il existe tant de solutions indetectables de nos jours ! Ainsi votre cerveau recevait un message clair : > Il a suffi de surveiller les lieux que vous frequentiez et d'y installer Thomas a l'avance. Trois a quatre jours par mois, pas plus, et d'attendre le bon soir. (Il lui adressa un clin d'oeil.) Une derniere chose : sachant qu'il est tres simple pour nous de connaitre les dates de vos regles, les hommes de Bonneviel auront fait en sorte que vous rencontriez Thomas lors de votre periode d'ovulation, c'est a ce moment qu'une femme est le plus sensible aux odeurs masculines. L'etude qui aura ete faite sur vous aura permis de cerner les differents facteurs cognitifs dont vous avez besoin pour vous sentir proche d'un homme, et Thomas aura ete briefe en consequence. (Un immense sourire elargit sa bouche.) Dans votre cas, des qu'ils ont eu confirmation de votre rencontre avec Thomas, ils ont accelere les messages des Ombres pour vous effrayer et vous jeter dans ses bras. Ils ont parfaitement choisi la periode : vos amis et votre pere en vacances, vous etiez isolee. Il n'y avait que Thomas pour vous aider. Un plan... diabolique ! Yael ne parvenait plus a s'exprimer. Thomas, un menteur ? Un traitre ? Thomas qui l'avait aidee. Sans qui elle n'aurait jamais pu parvenir jusqu'ici. Lui qu'elle avait trouve reticent avec le recul, lorsqu'elle avait voulu a tout prix remonter la piste de Henri Bonneviel. Il s'y etait oppose. Il l'avait empechee d'aller chez lui. Bonneviel n'y etait d'ailleurs plus, comme par hasard. Yael se souvint de l'hypermarche, il s'etait absente, pretextant qu'il allait tenter de joindre Kamel. Il avait prevenu Bonneviel a ce moment-la ? Thomas s'etait servi d'elle comme tous les autres. Il avait ete jusqu'a lui parler du voyage de retour en France pour la rassurer, pour s'assurer de sa confiance ! Yael ferma les yeux. -- C'est difficile a avaler, declara Goatherd, je vous l'accorde. Et pourtant, ce n'est rien d'autre que l'application du savoir scientifique en la matiere. La principale difficulte a certainement ete de trouver l'homme qu'il fallait. Mais le monde est grand, les liens et les connaissances de Bonneviel egalement, alors avec un peu de temps et quelques centaines de prises de sang... tout devient possible. Yael rouvrit les yeux pour observer le milliardaire qui lui faisait face. -- Laissez-moi deviner, rencherit-il, vous vous etes souvent demande ces derniers jours pourquoi vous, n'est-ce pas ? Pourquoi Yael Mallan, jeune femme ordinaire, etait embarquee dans une histoire aussi folle. Comme elle ne repondait pas, il poursuivit : -- Vous n'avez rien de particulier. Rien. Absolument rien. Vous etes comme tout le monde. C'est ca qui nous passionne, moi, Henri et les autres. Vos bases de donnees, pardon, les informations concernant votre historique bancaire, votre Securite sociale, vos e-mails, votre dossier fiscal, votre dossier medical chez votre medecin et votre psy, tout cela a ete pirate, et nos logiciels ont fait des recoupements. Vous correspondiez au profil que Bonneviel recherchait. Bien entendu, dans votre cas, il a procede sans Internet au debut, a l'epoque ou il cherchait quelqu'un qui pourrait me ressembler, c'etait un long travail de fourmi. Mais aujourd'hui ca se fait d'un claquement de doigts, merci l'informatique ! -- Mais pourquoi... moi ? murmura Yael pour elle-meme. -- C'est toute l'injustice du systeme ! Vous correspondiez a ce dont Bonneviel avait besoin pour m'eliminer moi ! Pour qu'il existe un maximum de coincidences ! Oh, il aurait pu faire mieux ! Cela dit, vous representiez une cible interessante. Yael, anagramme de Yale. Mon nom, Goatherd, et le votre en hebreu. Le nom de ma fille et celui de votre nationalite. Mon second nom et vos vacances... Oui, je continue de dire qu'il aurait pu faire mieux. Ca ne vaudra jamais les liens entre Lincoln et Kennedy ! -- Vous avez ruine ma vie juste parce que je rassemblais assez de coincidences avec vous pour servir votre jeu ? insista Yael en secouant la tete. -- Ca n'avait rien de personnel. En fait, vous ou une autre, c'etait pareil. N'allez pas croire que je sois denue de toute empathie en disant cela, au contraire. J'essaie d'eclairer votre lanterne, de tout mettre a votre portee, qu'au moins vous sachiez ! Tout cela est tombe sur vous mais ca aurait pu etre n'importe qui d'autre. Ca arrive tous les jours, a des gens qui n'ont rien a se reprocher. Il nous suffit d'un besoin et nous trouvons la bonne personne. Ou qu'elle soit, qui qu'elle soit. Peu importe. Une fois immisce dans votre existence, Bonneviel savait tout de vous. Il a joue avec vous pour vous briser psychologiquement, pour vous manipuler jusqu'a ce que vous m'assassiniez. C'etait son but. Yael serra les poings. -- C'est aussi simple que ca. Ne cherchez pas d'ultime revelation romanesque. Il n'y en a pas. Il se pinca le nez avec delicatesse, fier de lui. -- Vous vous en foutez ! parvint a articuler Yael entre ses larmes. Goatherd la contempla, interesse. -- C'est vrai, je m'en fous, avoua-t-il crument. D'autant que c'est mon partenaire qui vous a faconnee. Votre echec est le sien, c'est son temps perdu, pas le mien. Pour moi, vous n'etes qu'une silhouette dans la masse. Demain vous ne serez plus. -- Vous allez me tuer, c'est ca ? s'ecria-t-elle. -- Oh, calmez-vous ma belle. Si je voulais votre mort, vous ne seriez pas arrivee jusqu'ici. D'accord, je le confesse, dans un premier temps, j'ai tente de vous eliminer. Vous avez la peau dure. Maintenant que vous savez tout, autant vous en faire profiter un peu, non ? J'aimerais que vous assistiez a ma victoire sur Bonneviel. Je vais marquer beaucoup de points d'un coup, pour moi, mes interets et ceux de mes partenaires economiques. L'Histoire a venir, c'est moi qui vais la sculpter. D'abord en resonance avec le passe, pour doubler mon score, et ensuite pour... augmenter ma zone d'influence. Il avait prononce la derniere phrase avec une application quasi enfantine. -- Et je veux que vous soyez aux premieres loges lorsque ca arrivera. 80 Yael tenta de se relever, sa tete resonna brutalement, elle retomba sur le canape. -- Vous souhaitez partir ? questionna Goatherd. Tres bien. Je vais faire en sorte qu'on vous raccompagne. Cette nuit, vous dormirez bien au chaud, confortablement. J'imagine que ca va vous changer. Il reposa le verre de bourbon auquel il n'avait pas touche et se dirigea vers le bureau, d'ou il fit apparaitre un telephone d'un tiroir. Il appuya sur un bouton et revint aupres de Yael en tenant une enveloppe jaune. -- Ne l'ouvrez qu'en presence de Thomas. Respectez cela, meme si vous le haissez a present ! Apres tout ce que vous avez vecu ensemble, il merite autant que vous de lire ce qu'elle contient. Il la posa sur la table basse. -- Je... ne crois pas..., balbutia Yael, ...le revoir... Elle ne se sentait pas bien du tout. Sa vision se brouillait. -- Mes hommes ont retrouve sa trace, grace au coup de fil que vous lui avez passe. Soyez certaine que nous allons l'informer de ce qui s'est passe. Primo, vous ne m'avez pas tue, sa mission a donc echoue ; secundo, vous savez tout sur lui ; et tertio : nous ne vous avons pas... eliminee. Je pense qu'avec ca, il aura envie de vous revoir, tot ou tard. Alors vous partagerez le contenu de cette enveloppe. Il pointa un doigt en direction du rectangle jaune. -- C'est la verite qui vous manque, expliqua-t-il. Et l'assurance de mon triomphe. Vous verrez. Demain sera un autre jour plein de promesses pour des hommes comme moi. Et le monde changera. Il recula jusqu'a la porte. Yael voulut se lever une nouvelle fois, mais ses jambes ne repondirent pas. Goatherd franchit le seuil. Et lui adressa un dernier sourire. Plein de condescendance. Yael essaya encore de se redresser pour aller vers lui. Il fit > de l'index et designa le verre d'eau qu'il lui avait servi un peu plus tot. -- Adieu, mademoiselle Mallan. Yael vit la piece basculer. Elle perdit pied et s'effondra dans le canape. Avant de perdre conscience. BLOG DE KAMEL NASIR. EXTRAIT 12. Avec tous les elements que je viens l'exposer, on en vient naturellement a imaginer les hommes qui dirigent les Etats-Unis, les membres du PNAC et une poignee de milliardaires a leurs cotes, fiers d'eux apres avoir impose en un rien de temps un controle quasi totalitaire de leurs citoyens et s'etre accorde les pleins pouvoirs, notamment lorsqu'ils ont fait en sorte que le Senat americain, le 11 octobre 2002, vote une resolution qui permet desormais au president des USA, leur marionnette, de declarer la guerre a qui il veut, quand il veut, sans passer par le Senat, donc sans demander son avis au peuple. Je n'ai plus aucune peine a imaginer ces hommes, avant les attentats du 11 Septembre, mettant en place un processus machiavelique. Oh, rien d'extraordinaire, juste en faisant ressortir des tiroirs quelques anciens projets de l'armee... Vous modernisez l'operation Northwoods. Et cette fois, plus malin que vos predecesseurs, vous ne la confiez pas a l'armee, non, non ! Vous vous associez avec vos partenaires economiques. Chaque clan devra fournir des moyens. Et chaque clan devra aussi fournir son pantin. Qui prendre dans ce dernier role ? La brebis galeuse de chaque famille. Deux extremistes religieux pour attiser les haines pour longtemps. Deux individus manipulables. Il suffit de bien les encadrer. On les dispose sous les > et on en fait les symboles de ce nouveau conflit qui va obseder le globe alors qu'ils ne sont que les pantins destines a nourrir le feu de cette guerre. Mais pour que le feu s'embrase il faut une etincelle. Et pas une petite, sans quoi ca ne prendrait pas. Il faut toucher l'un des deux peuples droit au coeur pour qu'il soit ebranle, pret a tout accepter. Alors on > un des extremistes, on lui fournit les moyens de reussir. Personne n'ignore plus que le terrorisme est sponsorise par les petromonarchies. Pendant ce temps, on fait en sorte que l'autre extremiste accede au pouvoir dans son pays, pour preparer la suite. On sait qu'Oussama Ben Laden a ete fortement influence et guide par des hommes comme Abdullah Azam, mais lui, qui etait derriere lui pour suggerer la direction a suivre ? Aujourd'hui le feu a pris, il s'est propage partout ou l'on avait pris soin de mettre du combustible. Avec les consequences que l'on sait, et celles a venir, qu'on peut imaginer. Il est impossible de controler ces terroristes a present. Mais apres tout, dans la logique de ceux qui les ont favorises, voire crees, ce n'est pas plus mal, on s'assure des decennies de conflits, de peurs permettant de controler ses concitoyens, de contrats militaires, de pretextes pour etendre l'hegemonie d'une economie americaine (plus ses partenaires saoudiens, jusqu'a ce qu'ils se fassent, eux aussi, devorer par l'ogre yankee) dans le monde. Si on regarde comme tout s'est parfaitement enchaine depuis le 11 Septembre on peut se poser des questions. La guerre en Irak etait deja prevue et preparee. Les mensonges tout trouves. Les empires industriels en rapport avec la Maison-Blanche et le Pentagone dans les starting-blocks. On avait pris soin de > les services de renseignement comme la NSA vers des objectifs plus economiques (via Echelon par exemple), tout en faisant perdre a la CIA son influence et son pouvoir depuis plus de dix ans, pour la remplacer par des societes privees de securite que l'on a vues se partager le marche en Irak, ces societes paramilitaires surequipees recrutant souvent parmi les hommes des regimes extremes disparus, comme l'apartheid en Afrique du Sud par exemple. Des armees privees sur lesquelles le Congres americain ou tout autre organe representatif d'une nation dans le monde n'a aucun pouvoir, obeissant uniquement aux industriels... Lorsqu'un trop grand nombre de coincidences se produisent a la chaine, peut-etre faut-il commencer a chercher une explication autre que celle du >. L'Histoire est truffee de coincidences parfois folles. Et lorsque celles-ci se melent a des symboles forts, il devient difficile de ne pas y voir, d'une maniere ou d'une autre, la main de l'homme. Recemment, un type sur Internet me faisait part de ses constatations a propos du 11 Septembre. Il me disait qu'il n'y avait aucun hasard la-dedans. Ni dans la date d'ailleurs. Car le 11 septembre 1990, George Bush senior faisait un discours sur le > a venir. Onze ans plus tard, jour pour jour, les attentats du 11 septembre frappaient et lancaient l'axe du changement. Puis, le 11 septembre 2002, George Bush junior confirmait cette vision par la publication de La Strategie nationale de securite. Le 11 septembre 1973, le president Salvador Allende, democratiquement elu, mourait parce qu'il nuisait et faisait peur a la politique etrangere et aux multinationales americaines. Henry Kissinger, via la CIA, est tres fortement suspecte d'avoir organise le coup d'Etat qui debuta par la chute de symboles forts a Santiago : la destruction de deux tours, celles de Radio Portales et de Radio Corporacion. Par des avions. Kissinger aura le prix Nobel de la Paix cette annee-la. Le 11 septembre 2001, les deux tours hautement symboliques du World Trade Center tombent, attaquees par des avions. Henry Kissinger sera nomme directeur de la commission d'enquete. Belles coincidences... Alors oui, j'imagine, ou plutot je constate que notre monde n'est pas reellement ce qu'on nous montre a la television. Les arcanes de la geopolitique se dessinent davantage dans les bureaux des entreprises que dans ceux des gouvernements. Et je n'ai plus honte aujourd'hui de l'ecrire : il y a trop d'elements a charge qui s'accumulent pour qu'on continue de fermer les yeux en croyant > lorsqu'il s'agit de >. Bon sang, on sait aujourd'hui que le gouvernement Bush a ouvertement menti sur les ADM pour aller en Irak, ils ont MENTI pour allumer la guerre ! Que faut-il de plus ? Continuer, devant l'enumeration hallucinante defaits, a leur chercher excuses et pretextes ? Et dire que c'etait le plus doux de leurs mensonges. 81 Le telephone reveilla Yael. Elle etait dans un grand lit moelleux. Le decor tournoya une seconde avant de se figer. Une armature en fer forge au-dessus de sa tete. Des tissus pastel aux murs, un mobilier de qualite. Une grande chambre avec des fenetres aux rideaux tires. Une faible lumiere les traversait, il devait etre tot. Nouveau coup de sonnette. Ce n'etait pas le telephone mais la sonnette de la porte. Yael se redressa. Elle eut presque un haut-le-coeur en constatant qu'on l'avait entierement devetue. Elle se precipita vers la salle de bains qu'elle devinait par la porte entrouverte. Elle enfila un lourd peignoir blanc et s'aspergea le visage a n'en plus finir. Elle se vit dans le miroir. Les traits creuses. Les yeux rouges. A la porte, le visiteur insistait. Les savons portaient une etiquette Plaza Hotel. Yael alla ouvrir. Un groom en livree lui tendit un carre de papier. -- Bonjour mademoiselle, je suis desole de vous deranger si tot mais on a precise au telephone que c'etait extremement urgent. Yael prit le message et referma. Elle lut : > Suivait l'adresse d'un restaurant panoramique et l'heure du rendez-vous : 8 h 15. Le tout etait signe : Thomas. Yael consulta le reveil de sa chambre, il etait sept heures. Il m'invite a un petit dejeuner d'adieu, songea-t-elle. Pour se justifier. Ou pour me... Non, elle chassa cette pensee. Il ne lui ferait pas de mal. Il etait pourtant capable du pire. Il l'avait manipulee. Il s'etait servi d'elle en lui mentant ouvertement, en jouant sur ses emotions, ses sentiments. Ce qu'il avait fait ne pouvait se justifier. Elle n'avait plus rien a lui dire. Elle ne ressentait qu'une haine sans limites a son egard. Pourtant elle sut aussitot qu'elle irait. Un infime espoir rive au coeur : lire dans son regard que tout cela n'etait qu'un perfide mensonge de Goatherd. Ne sois pas idiote... C'etait un rendez-vous dans un lieu public. Pour eviter tout esclandre ? Pour lui montrer qu'elle ne devait pas le craindre ? Yael avala sa salive. Une salive douloureuse. Sa gorge etait etroite et son ventre se creusait. Elle aurait tant voulu que cela soit un mensonge, pouvoir le retrouver et se serrer contre lui. Yael laissa les larmes couler. Il ne meritait meme pas cela. Elle se dirigea vers la salle de bains pour passer vingt minutes sous une douche brulante. Lorsqu'elle s'habilla avec ses vetements de la veille, elle remarqua l'enveloppe jaune posee dessous. Elle la prit delicatement, avec mefiance. Sa legerete la surprit. Elle s'attendait presque a sentir le detonateur d'une bombe a l'interieur. Elle la secoua. Ce n'etait que du papier. Pourquoi attendre pour l'ouvrir ? Elle n'avait rien a promettre a Goatherd, elle pouvait tout a fait l'ouvrir maintenant. Curieusement, elle n'en fit rien. Thomas. Une part d'elle s'accrochait encore au souvenir de ce qu'ils avaient endure ensemble. Elle la rangea dans son sac. Le revolver avait disparu. Et gagna la sortie du palace pour affronter sa verite. 82 Le restaurant, au dernier etage d'un building, dominait tout Manhattan. Les tables etaient presque toutes vides a l'exception d'une poignee d'hommes et de femmes qui travaillaient dans les etages inferieurs et venaient ici prendre leur cafe du matin. Yael repera Thomas, assis contre le vide. Il examinait l'horizon et le soleil qui venait clignoter sur les centaines de vaguelettes de la baie. Elle s'installa en face de lui, sans dire un mot. Leurs regards se croiserent. Alors elle sut que Goatherd n'avait pas menti. Plus de jeu de seduction, plus de sourire complice. Rien qu'un homme l'observant avec le poids de ce qu'il avait fait. -- Je n'ai pas d'excuses, dit-il calmement. Je l'ai fait parce que c'est mon travail. Yael serra de toutes ses forces mentales la corde qui maintenait close la vanne des sanglots et parvint a se contenir. Ses machoires se bloquerent et les larmes grossirent dans sa gorge a l'etouffer. -- C'est toi..., souffla-1-elle, c'est toi le plus abject de tous. Il recula sur sa chaise et se pinca les levres. Apres un flottement durant lequel il contempla le paysage, il annonca : -- Ce n'est pas ce que tu voudras entendre, mais je vais te faire le recit de mon role, et ne te leve pas pour te tirer avant la fin. C'est pour toi que je le fais, pour chasser de ton esprit le fantome du Thomas que tu as connu. Et il lui raconta comment il l'avait approchee, confirmant tout ce que James Goatherd lui avait dit. Il etait la pour l'encadrer, l'aider a avancer, pour qu'au final elle aille tuer Goatherd. Il lui relata ce qui n'etait pas prevu : qu'elle fonce affronter Olivier Languin. A l'origine, Thomas devait obtenir l'identification de Languin mais ne surtout pas l'approcher. Car Languin devait mourir dans la nuit. Pour effrayer Yael. Mais elle avait roule jusqu'a son lieu de travail. Thomas avait tout fait pour intercepter Languin avant elle, il voulait lui parler, mais l'homme avait pris peur. Lubrosso etait tout de meme parvenu a lui regler son compte mais tout avait failli echouer car Yael se trouvait la a ce moment. Thomas avait craint qu'un mot de trop ne soit dit et qu'elle puisse comprendre. Elle se souvint de sa nervosite, il etait pret a sauter sur Languin ; sur le coup elle avait cru que c'etait pour la proteger alors qu'il s'agissait de le faire taire. Yael avait surpris Thomas en s'emparant des documents brules, bien qu'avec le recul cela leur ait permis de gagner du temps. Car tout ne se passait pas comme prevu. Des hommes de Goatherd avaient decide de s'en meler et d'eliminer Yael, la contraignant a quitter son domicile ou Bonneviel pouvait lui faire passer ses messages. Il fallut improviser. Se depecher avant que les nervis de Goatherd identifient Thomas et fassent tout rater. En faisant parler les papiers brules, Thomas avait rattrape le coup pour entrainer Yael dans la suite de l'enigme. L'arme qu'elle avait trouvee etait celle qui avait servi a abattre Lubrosso. A l'origine elle devait servir a tuer Languin mais comme il avait ete empoisonne par son patron, Bonneviel avait ordonne qu'on change les plans. Lubrosso avait ete sacrifie. Si tout se passait comme prevu, Yael allait finir par tirer sur Goatherd avec ce revolver et les autorites finiraient par retracer l'itineraire sanglant de la jeune femme. Le coup de folie d'une jolie solitaire qui avait abattu un vieil homme a Herblay, sans raison apparente, avant de s'en prendre a un milliardaire new-yorkais. On s'en etonnerait puis on l'accepterait comme l'Histoire l'avait fait pour Lee Harvey Oswald, Sirhan Sirhan et d'autres assassins celebres. Tout juste remarquerait-on sur quelques sites Internet qu'il existait des similitudes et rapprochements troublants entre Yael et Goatherd. Bonneviel se serait debarrasse de son grand rival selon les regles de leur jeu, il aurait marque des points pour les ressemblances entre Yael et Goatherd et serait monte dans la hierarchie des Ombres. C'etait son plan. Le plus gros probleme vint de Yael elle-meme et de sa perspicacite lorsqu'elle remonta jusqu'a Bonneviel. Le pire, c'etait que Thomas lui-meme l'avait aiguille sur cette piste en faisant les recherches Internet sur Bonneviel. Il sentait que la confiance de Yael a son egard s'effritait, il avait du s'impliquer encore plus, marquer des points en se rendant tres perspicace. Il avait opere naivement, pensant accentuer la paranoia de Yael, et pour la conforter dans l'idee que les Ombres etaient des hommes tres puissants. Mais le nom n'avait pas suffi, elle voulait le voir. Thomas fit tout pour la dissuader de l'approcher. Elle avait bien devine, il avait a peine eu le temps de prevenir le banquier suisse juste avant leur arrivee en passant un coup de telephone eclair, soi-disant a Kamel. Kamel etait de l'improvisation totale. Desempare par la presence inattendue de tueurs a leurs trousses, Thomas avait du se replier sur une solution d'urgence. Quelqu'un qui ne pouvait pas les trahir, quelqu'un qu'il savait neutre a tout prix. Il s'etait souvenu de Kamel. A l'origine il l'avait approche en pretextant un article alors qu'il s'agissait de le surveiller. Des amis de Bonneviel dans le gouvernement americain s'inquietaient qu'un fils de diplomate puisse enqueter sur eux avec autant d'acharnement. Thomas l'avait infiltre pour dresser un rapport de ce qu'il savait. Et il savait beaucoup trop de choses. Mais ses liens avec la diplomatie lui sauverent la vie. On decida qu'il etait preferable de conserver un oeil sur lui plutot que de risquer gros en l'eliminant, ce qui n'aurait pas manque de donner un credit phenomenal aux theories qu'il defendait ardemment. Plusieurs mois apres cette rencontre, Thomas s'etait souvenu de lui. Kamel les avait aides. Il s'etait revele tres efficace en definitive. Plus tard, Thomas avait presque perdu son sang-froid a l'annonce du deces de Bonneviel. Cela s'etait traduit par une certaine agressivite, qu'il avait rapidement controlee. La mort de Bonneviel n'empechait pas la mission d'aller a son terme. Thomas avait toujours l'entourage du banquier suisse parmi ses contacts. Non seulement il serait paye, mais il pouvait jouir du prestige que ferait rejaillir sur lui le succes d'une mission pareille. Il fallait aller jusqu'au bout. Conduire Yael aux Etats-Unis, continuer de s'assurer qu'elle etait de plus en plus tendue, que son etat psychologique se delitait, que la paranoia grandissait, pour qu'elle soit prete. Prete a tuer Goatherd. Yael avait decouvert des documents chez Bonneviel, ce n'etait pas prevu mais leur avait fait gagner du temps, encore une fois. Thomas avait eu peur qu'elle ne tombe sur autre chose de bien plus compromettant pour lui. Il etait un proche du banquier, dans son premier cercle d'hommes de main, ce qui etait exceptionnel et uniquement du, Thomas ne se leurrait pas, a cette mission particuliere qui lui imposait d'etre au courant de tout. Yael avait mordu a l'hamecon. Elle s'etait interessee a Petersen et Goatherd. Le voyage en cargo etait prevu egalement. Et Carl Petersen avait jure a son ami Bonneviel qu'il repeterait tout ce qu'il fallait a cette jeune femme des qu'elle mettrait les pieds chez lui. Malgre une somme d'imprevus, le plan fomente par Bonneviel avait fonctionne. Presque jusqu'au bout. Il avait sous-estime son principal ennemi dans cette histoire : sa cible, James R. Goatherd. Thomas conclut : -- Je ne suis pas fier de ce que je t'ai fait. C'est... rien de personnel, tu comprends. La main de Yael fusa. Elle cueillit violemment la joue de Thomas. Lorsqu'il pivota pour la fixer a nouveau, son regard etait glacial. Il permuta aussitot et redevint neutre. Plusieurs personnes s'etaient retournees et les observaient. Apres une seconde, chacun retourna a ses occupations. -- Rien de personnel, repeta sechement Yael. J'espere au moins que tu vas t'asseoir sur une montagne de fric pour un coup pareil. Parce que c'est bien pour ca que tu l'as fait, non ? Elle posa ses mains sur la table pour ne pas etre tentee de se defouler a nouveau. -- J'espere que coucher avec moi n'aura pas ete la partie la plus ecoeurante de ta mission, lanca-t-elle. -- Yael... -- Tais-toi. Je ne veux pas entendre tes mensonges. Elle jeta l'enveloppe jaune de Goatherd sur la table. -- Tiens, ton nouvel ami voulait que nous l'ouvrions ensemble. Thomas fronca les sourcils, surpris et inquiet. -- Qu'est-ce que c'est ? -- Je ne sais pas. Notre recompense de chiens-chiens. La verite qui nous manque, a dit Goatherd, son triomphe. Toujours peu rassure, Thomas la decacheta. Plusieurs petites enveloppes de velin glisserent sur la table. Toutes portaient un numero de un a trois. -- Une nouvelle enigme ? s'etonna Thomas. Qu'est-ce que c'est que ces conneries. Il ouvrit la premiere. Thomas avait bien devine. Le dernier jeu de devinettes venait de debuter. L'horloge du restaurant affichait 8 h 35. 83 La premiere enveloppe contenait trois billets. 5, 20 et 100 dollars. Yael se souvint aussitot de l'e-mail qu'elle avait recu a ce sujet. Un message envoye par Goatherd pour tenter de la localiser. Le texte qui accompagnait les billets etait le meme : > Thomas prit un des billets et remarqua qu'ils avaient ete plies jusqu'a conserver les marques de pliures. -- J'en ai ma claque de ces conneries, fit Yael en voulant se lever. Thomas lui attrapa le bras. -- Non, attends. Goatherd n'est pas du genre a faire des cadeaux, s'il a fait ca c'est qu'il a une idee derriere la tete. Crois-moi, ces gens n'agissent jamais par hasard. Elle allait retorquer que ca n'avait plus d'importance, lorsqu'elle vit a son tour les pliures sur les billets. Son esprit percuta tout de suite. -- Reduire sans couper c'est plier, exposa-t-elle en les prenant. Elle redonna assez rapidement leur mouvement aux billets. Ainsi assembles, chacun offrait une suite de dessins qui s'enchainaient. Incomprehensibles individuellement mais pertinents ensemble. Le premier, le billet de 5 dollars, representait une tour, un immeuble : Le suivant, le billet de 20 dollars, montrait cette meme tour en feu : Le troisieme affichait un long panache de fumee, apres que la tour s'etait effondree : Yael hocha la tete. Apres avoir truffe le billet de un dollar de symboles, il etait logique que les Ombres aient cherche a faire de meme avec les autres billets. Une fois encore, ils jouaient entre eux. -- Je ne... comprends pas ou ils veulent en venir, articula Thomas. Yael ouvrit la seconde enveloppe. Une page dechiree. Celle d'une bible. Genese, 11-9. > L'esprit de Yael, rompu a cet exercice et electrise par les emotions intenses qu'il encaissait, fit aussitot le lien. -- Pourquoi vouloir associer des billets a la Bible ? Par gout de la provocation, du sacrilege ? proposa Thomas. -- Plutot pour souligner qu'ils sont correles, expliqua Yael froidement. L'argent et la religion sont les deux mamelles du pouvoir. Le dollar represente le commerce international, il represente aussi le point de depart du Nouvel Ordre mondial. Et, on le sait maintenant, les billets sont truffes de symboles laisses la par ceux qui sont dans l'ombre du monde. Ils ne vivent que pour tirer les ficelles de l'Histoire, ils jouent a dominer le monde. Ils fomentent tous les coups tordus, et le font selon des principes, jamais au hasard. Ils font coincider tous les organes du pouvoir : l'argent, la religion, c'est comme ca qu'ils peuvent marquer l'Histoire de leur sceau. (Elle reflechit un court instant pour ordonner ses pensees.) Le Nouvel Ordre mondial qu'ils ont instaure depuis les revolutions et qu'ils alimentent sans cesse pour le consolider, le rapprocher peu a peu de leur ideal, c'est un peu comme la naissance d'un nouveau systeme, non ? On pourrait dire une... genese. Regarde. Elle disposa les trois billets plies devant lui avec l'extrait de la Bible. -- Je pense que pour marquer le point de depart, ou plutot pour relancer l'elan de ce Nouvel Ordre mondial, ils vont faire s'effondrer une tour. Une grande tour, tres symbolique. Et qu'ils vont le faire aujourd'hui. -- Aujourd'hui ? Pourquoi ? -- Parce que c'est Genese 11-9. Onze septembre. La date d'aujourd'hui. Elle pointa l'extrait de la Bible. -- Genese 11-9, c'est le passage ou Babel est detruite. La tour de Babel. Quelle ville est la plus cosmopolite sur terre, en tout cas un symbole fort du rassemblement de toutes les langues dans un endroit vertical ou tout le monde parle et ou peu s'entendent, ce qui est la definition de Babel ? -- New York. Celle qu'on surnomme aussi la Nouvelle Babylone. Yael prit la troisieme et derniere enveloppe et annonca sans emotion : -- Et je te parie que dans celle-ci, il nous dit quelle tour il va frapper. 84 La troisieme enveloppe ne contenait qu'une feuille sur laquelle etaient colles deux extraits des journaux. Yael lut le premier a voix haute : Salvador Allende, le 11 septembre 1973. >> Elle se redressa. -- C'est le jour ou Allende est mort. Le president chilien est mort pendant le coup d'Etat, rappela-t-elle. -- La date, fit remarquer Thomas. Goatherd veut jouer avec l'Histoire une fois encore. Yael fit un effort pour se rememorer ce qu'elle savait du coup d'Etat de Pinochet. -- Allende avait accede au pouvoir democratiquement, mais ca n'a pas plu a certains militaires chiliens. -- Ni aux Americains qui voyaient la le succes politique d'une union de gauche qui leur faisait peur. On dit que Henry Kissinger aurait prepare le coup d'Etat en demandant a la CIA d'aider les militaires putschistes a s'organiser entre eux et en semant un debut de chaos favorable au renversement en s'alliant a des multinationales assez influentes pour frapper l'economie chilienne. Yael lut l'autre coupure de journal. > Yael tendit la feuille a Thomas. Elle posa le front dans sa paume. -- Les deux tours, symboles de la ville, murmura-t-elle. Thomas secoua la tete. -- Non... c'est impossible, dit-il. Les tours du World Trade Center... -- Ici meme. Thomas se leva. -- Pourquoi m'as-tu donne rendez-vous ici ? demanda-t-il. -- Quoi ? Elle etait stupefaite. C'etait lui qui... -- Bien sur..., comprit-elle. Elle laissa echapper un petit rire nerveux. -- James Goatherd n'est pas du genre a nous laisser vivre apres tout ca. Mais il voulait que nous soyons aux premieres loges de son triomphe. Son > a lui. Il nous a fait venir ici... Thomas la prit par la main et voulut l'entrainer vers la sortie mais sa main se deroba. Il se tourna vers elle. Yael fixait l'horizon bleu au-dessus de la baie. L'horloge affichait 8 h 46. Le premier avion frappa la tour de plein fouet. 85 Les vitres se fendirent et le batiment gronda comme le ventre d'un monstre torture. Les femmes et les hommes hurlerent dans le restaurant panoramique. Ils se precipiterent vers les ascenseurs pour redescendre. Ils attendirent en vain que les portes s'ouvrent sans savoir que des geysers de kerosene en feu jaillissaient deja le long de ces puits. D'autres se mirent a courir vers les escaliers de service. Ils ignoraient que les marches avaient disparu quelques niveaux plus bas, arrachees par le choc au-dessus du trou beant de l'enfer. Ils erraient en criant, deja fantomes de leur prison dans les cieux. Yael vit Thomas qui cherchait a l'entrainer vers la sortie de service mais elle resta assise. -- Viens ! hurla-t-il. Yael prefera se tourner. Les felures du verre s'ouvraient en grincant. Elle attendit la, sur le sol tremblant. Lorsqu'elle se leva pour marcher lentement parmi les chaises renversees, Yael decouvrit que Thomas avait disparu avec tous ceux qui etaient encore presents un quart d'heure plus tot. La temperature monta tres rapidement. Le sol devint brulant, les semelles de Yael se mirent a coller comme du chewing-gum. L'air etait suffocant. Yael titubait doucement, au sommet du monde, du haut de son vertige. Des affiches se decollerent des murs. Les fenetres exploserent, et les vents s'engouffrerent rageusement dans le grand hall, apportant pendant quelques secondes une fraicheur salvatrice. De courte duree. La fumee exterieure couvrit l'horizon comme un voile tenebreux et le vent se mit a bruler. C'etait a present une fournaise tourbillonnante. L'air tremblait. Yael n'avait plus la force de bouger. Chaque respiration lui torturait les poumons. Sa peau etait douloureuse, comme frottee au papier de verre. Ses cheveux commencaient a se resserrer sur son crane. Ils allaient fondre. Ses paupieres eurent du mal a se rouvrir. Yael tint bon. Elle ne tomba pas sur cette plaque bouillante qu'etait devenu le sol. Et dans le grand flou palpitant, elle vit un battant s'ouvrir. Thomas reapparut en poussant la porte de l'escalier. Il etait seul. Les vapeurs froisserent l'air du hall jusqu'a boire les deux silhouettes. Deux fantomes s'observant au coeur sacre de l'Histoire. D'une demarche lente et difficile Thomas revint en direction de la jeune femme. Il la guettait. Il attendait un signe de sa part. La tour sud vacilla d'abord. La seconde disparut moins d'une demi-heure plus tard. Le champignon de poussiere gonfla, tumeur en pleine expansion ravageant les rues, arrachant les facades, recouvrant la surface des eaux de l'Hudson ; une tumeur contagieuse qui s'infiltra jusqu'aux plus hautes terrasses, jusqu'aux plus profonds des egouts. Par un jeu d'optique et d'imagination, on vit bien des signes ce jour-la dans ce panache effrayant qui grimpait a l'assaut des cieux pour les endeuiller. > Les tours chancelerent dans la confusion des esprits assistant au drame en direct a la television. Elles s'effondrerent en emportant bien plus que leurs victimes et leurs symboles. Alors, le monde changea. EPILOGUE BLOG DE KAMEL NASIR. J'ai connu un couple, il y a quelques annees, Yael et Thomas, qui avait mis le doigt dans l'engrenage du pouvoir. Ils n'etaient pas volontaires. Ils n'ont pas eu le choix. Ils ont ete happes. Je ne sais pas ce qu'ils sont devenus. Toutes les donnees que je vous ai livrees dans ces pages ne sont pas top secretes. Ce sont des informations que l'on peut se procurer en cherchant bien. Mais elles sont la, averees, loin des mythes de conspiration, il ne s'agit que d'informations bien reelles. Il suffisait seulement de les mettre bout a bout, de les relier entre elles. D'une certaine maniere, ces gens qui jouent avec nous, qui nous mentent, se servent de notre ignorance, de notre laxisme, et c'est bien la-dessus qu'ils comptent. C'est parce que nous considerons les notions de liberte et de democratie comme acquises que nous n'avons pas ete assez attentifs. Il y a deja tellement de choses a surveiller, me direz-vous, de fronts ou combattre dans nos vies personnelles. Le travail au quotidien, les factures a payer, la vie de couple, les problemes relationnels, les enfants... C'est vrai. Mais c'est sur ces bases-la que se construit notre nouveau monde. Le Nouvel Ordre mondial. Sur nos doutes, nos peurs, nos luttes au quotidien qui nous rendent moins vigilants aux problemes du monde. N'oubliez pas que cette histoire est vraie. Faites-la circuler. Mais pensez que vous etes surveille. Toujours. D'ailleurs, ils savent deja que vous avez lu ce recit. Comment l'avez-vous eu ? Vous l'avez achete ? Paye par cheque ou par carte de credit ? Alors vous etes fiche. Emprunte a la bibliotheque municipale ? Alors vous etes fiche. Telecharge sur le web ? Fiche aussi. Un ami vous l'a prete ? Fiche probablement, via la puce RFID, votre ami etant lui-meme fiche. Vous trouvez que j'en fais trop ? Alors attendez quelques annees. Mais il sera peut-etre trop tard. Mon grand-pere disait que la paranoia etait en train de devenir non plus une tare mais une qualite de survie dans ce triste systeme. Qu'en penser ? Pensons. C'est deja ca. A l'abri de nos cervelles, nous avons au moins cette liberte. Mais pour combien de temps encore ? C'est legitimement que je conclus par le biais de deux penseurs universels qui devraient, je l'espere, tous nous parler. Dont un Americain, justement, Benjamin Franklin : > Nous devons etre vigilants car au nom des libertes et de la securite de notre systeme, de notre collectivite, nous rabaissons nos libertes individuelles. C'est la que le danger rode. Des Etats fascistes sont nes ainsi. Avec le soutien de leur peuple. Tandis que les lois de nos civilisations se durcissent, j'aime a me rappeler Montesquieu et a trembler : > Kamel Nasir, Le 12 septembre 2005. En hommage a deux amis disparus. * * * [1] National Security Agency : Agence nationale de securite americaine chargee, entre autres, de maintenir la securite des systemes de communication du gouvernement, et d'espionner les communications des pays etrangers. Il s'agit de la plus secrete des agences de renseignement americaines et de la plus independante en termes de comptes a rendre. Elle beneficie d'un budget colossal, 20 milliards de dollars en 2000. [2] Bien que cela n'efface en rien tous ses liens et ce qu'il a pu faire au sein de Carlyle pendant pres de quinze ans, Carlucci vient finalement de ceder son poste a Louis Gerstner, ancien patron d'IBM, probablement parce que la polemique devenait trop forte, meme si ca ne sera jamais la raison officielle. Un Gerstner qui a occupe des postes tres importants a American Express, RJR Nabisco (industrie du tabac !) et McKinsey & Company (aussi connu sous le nom de >. La Firme fait du consulting en management, ayant comme clients trois des cinq plus grosses compagnies mondiales et les deux tiers des mille plus grosses compagnies americaines...), bref un homme d'influence et de relations qui evolue parmi celles et ceux qui font l'economie americaine, voire mondiale. En 1997, il affirmait qu'il serait a la tete d'IBM jusqu'a ses soixante ans. Il a pris la direction de Carlyle a tout juste soixante ans... Beau timing. Comme le soulignait le magazine Business Week : >